Marc-Alain DESCAMPS

 

DU TEMPS A L’ETERNITE

 

INTRODUCTION

 

Quelle étrange chose que le temps ! Si étrange, que l’on ne peut même pas dire cela.

D’abord il n’est pas certain que le temps soit une chose

de plus, rien ne nous est moins étranger puisqu’il est la pâte de notre vie.

Le temps est le plus effroyable casse-tête chinois qui ait existé.

Toutes nos idées viennent se fracasser sur lui. ‘‘Qu’est-ce que le temps ?’’ est l’une des questions les plus difficile, car notre pensée ne saisit pas le temps, pour la bonne raison que c’est lui qui nous

étreint et resserre son étreinte à chaque instant.

Mais ce n’est pas une raison pour ne pas continuer d’essayer.

Il pose un problème théorique : condition de la pensée, il est impensable ;

condition de la perception, il est inpercevable ;

principe d’explication, il est inexpliqué ;

condition de toute réalité, il n’est pas vraiment réel.

Le pire c’est qu’il est aussi une épreuve pratique : nous l’avons et il nous a ;

condition de toute action, il rend tout précaire et inachevé ;

il est notre prison et c’est aussi notre liberté.

Notre rapport au temps est fondamental : toute notre personnalité s’y reproduit.

Comment trouver du temps pour mieux gérer son temps ?

Le Yoga a toujours été la recherche de la libération du temps et il nous offre des moyens d’y échapper par l’attention au présent, le vécu des instants d’éternité et la pratique de la méditation.

 

A.  LA  PRISON DU TEMPS

 

1. La formation du temps humain.

a. Chez l’enfant. La psychologie développementale à la suite de Piaget a étudié les étapes.

Au début l’enfant n’a pas le sens du temps, il vit  dans un éternel présent :

il n’a pas de mémoire et ne garde pas les souvenirs du passé, il ne se projette pas dans l’avenir

et n’imagine pas. C’est la pensée syncrétique et la confusion.

Jusqu’à l’âge de un an, les nourrissons n’ont aucun sens du temps segmenté.

D’où l’importance de l’horaire régulier des tétées pour commencer à le leur donner.

A deux ans, l’enfant commence à utiliser le terme ‘‘aujourd’hui’’.

A deux ans et demi, il commence à parler de ‘‘demain’’.

A trois ans la notion ‘‘d’hier’’ fait irruption.

Le matin et l’après-midi sont des notions qui interviennent dans le jeu à l’âge de quatre ans.

Puis à cinq ans, il peut segmenter le temps en jours.

 L’entrée à la crèche, puis à l’école maternelle, accélère cette progression.

Il sort du temps illimité, pour découvrir l’idée de limite avec les emplois du temps.

Il commence à comprendre que le temps est divisé en segments ou périodes durant lesquelles on attend qu’il agisse d’une manière différente (sommeil, repas, étude, récréation, promenade).

A chaque nouvelle étape sociale, la complexité augmente. Mais ce n’est qu’avec la puberté que l’adolescent va réaliser que le temps a un contrôle sur lui. Vers seize ans la plupart l’ont admis.

b. Chez les primitifs. Certains restent encore dans le temps des primitifs et non des civilisés.

Le primitif, comme l’enfant, a encore un horizon borné.

Il remonte peu dans le temps et confond encore le passé récent et le passé lointain.

Au-delà de la troisième génération c’est le temps mythique, la nuit des temps, le temps des contes ‘‘Il était une fois (quelle fois, quand ?), jadis, autrefois, il y a très longtemps, du temps que les bêtes parlaient, aux origines, dans les temps immémoriaux’’.

 Le temps pour lui est vide, extérieur, il ne compte pas, ‘‘il a le temps’’ et ne se presse pas. Certaines ethnies dans le monde des civilisés arrivent encore toujours en retard,

ils ne peuvent pas acquérir le sens du temps.

Pour les primitifs, le temps est hétérogène ; il y en a deux : le temps profane et le temps sacré.

Le temps est aussi réversible car ce temps sacré peut revenir à tout moment : le rite, qui actualise

le mythe, fait revivre le temps primordial (fête, messe, la rémission des péchés).

2. Le non-pouvoir sur le temps et la prison du temps

L’homme a réussi à acquérir un assez grand pouvoir sur l’espace

(moyens de transport, vitesse, systèmes de communication instantanée...),

mais aucun sur le temps qui se déroule toujours aussi implacable.

En 3.000 ans de civilisation, il n’y a eu aucun progrès sur le temps.

Avant de pouvoir agir sur le temps par des techniques efficaces, l’homme doit élaborer une science du temps. Mais il n’a aucune action sur le temps, alors il a choisi d’accéder à lui par l’espace et par le mouvement qui est le produit du temps par l’espace. Il a donc été réduit à inventer un nouveau temps : le temps des machines. Et c’est tout. Tous les progrès de l’humanité ne sont que dans la

mesure d’intervalles égaux de plus en plus petits.

Mais l’on ne peut toujours pas agir sur le temps. On ne peut pas arrêter le temps, ni

même l’accélérer ou le ralentir. On ne sait toujours pas si le temps s’écoule régulièrement (on ne fait que le postuler), car l’on sait que s’il se ralentissait ou s’accélérait tout seul, on ne s’en apercevrait pas, et peut-être le fait-il. Enfin on ne peut pas retourner le temps

en inversant sa direction, ni même aller dans le futur, ou remonter dans le passé.

On ne fait que le rêver dans les romans de science-fiction (nombreux et passionnés).

Les hommes n’ont qu’un seul temps et ils ne peuvent pas en sortir.

Ils ne peuvent voyager ni dans le futur, ni dans le passé. On ne peut

même pas conserver des morceaux de temps, ni en découper ; il ne nous

en laisse pas le temps et s’écoule inexorable. On ne coupe pas le

temps, on ne fait pas de morceaux de temps, il n’y a pas d’étalon

de temps qui reste là à attendre. La science ne mesure pas le temps,

mais la trajectoire d’un mobile dans l’espace (ombre du soleil, sablier,

aiguilles de la montre). Elle ne sait rien du temps.

  Le temps psychologique. La science du temps en est restée à la définition d’Aristote :

 ‘‘le temps est le nombre du mouvement selon l’antérieur et le postérieur’’.

Mais il s’était posé la question ‘‘embarrassante de savoir si, sans l’âme, le temps existerait ou non’’. A laquelle répond, sept siècles plus tard, Saint Augustin : ‘‘Le temps n’est qu’une distension, probablement de l’âme elle-même’’.

Bergson va en tirer les conséquences en faisant distinguer le temps et la durée.

La durée est la seule réalité : elle est la perception de la succession, sentie dans la vie de l’esprit. C’est la suite de mes pensées qui fait le temps. Le temps mathématique, le temps des

horloges et des machines, n’est que l’idée mathématique que nous en faisons pour raisonner et communiquer, en traduisant la durée intérieure par des images spatiales.

Le vrai temps, le temps psychologique est tout autre. Il n’est pas régulier : il s’étire dans l’ennui et se raccourcit dans le plaisir. Il est donc temps d’étudier l’anthropologie du temps.

3. L’anthropologie du temps.

Comment l’homme vit-il le temps ? Il le cherche et ne le trouve pas.

Le temps lui fuit des doigts dans ses trois moments.

a). Le futur.

Dans la pensée, il paraît bien réel, riche de toutes les promesses, gonflé du présent, riche de tous les possibles. Car logiquement, le temps devrait descendre du futur vers le présent.

En réalité, dans la rectification anthropologique, nous partons du présent et imaginons le futur.

 Et il est pur possible, donc il n’a ni être, ni existence.

C’est le devant être, ce dont j’ai besoin, ce que je désire ou que je crains. Il a bon dos : on fera tout demain, plus tard, après tout sera plus facile. Il reçoit nos songes, nos rêves, nos espérances ; tout sera plus beau demain (‘‘demain on rasera gratis’’ est devenu ‘‘les lendemains qui chantent’’).

Par le futur l’homme croit se libérer de l’étreinte du temps.

Le futur comprend lui-même trois moments : demain, plus tard, après.

Le futur proche, demain, est le prolongement de l’action (le caillou lancé va tomber), la récompense (cueillir un fruit pour le manger), la réalisation de mes désirs (le billet gagnant de loterie).

Le futur éloigné (plus tard) est le vrai futur où tout pourra se rattraper (quand je serai grand...).

Le futur lointain (après) est le dernier recours de l’espérance, mais plein de rêve il reste flou, vague et imprécis.

Les attitudes humaines face au futur. Face à ce futur toujours incertain l’homme peut avoir diverses attitudes.

- L’inquiétude, parfois l’anxiété, car il est imprévisible et impénétrable.

Rien ne nous assure qu’il sera tel que nous le désirons avec tous

les degrés de l’attendu, du prévisible et de l’improbable.

L’attente. L’attente passive (et souvent désabusée) est l’attitude la plus fréquente (on verra bien demain, qui vivra verra).

Mais actuellement toute attente est insupportable, car nous voulons être déjà à demain.

- Le désespoir. C’est le temps bouché, sans horizon, qui pèse sur nous comme un couvercle, décrit par les romantiques ou le ‘‘no future’’ des punks.

- La prévision. L’homme est tellement angoissé par le futur qu’il passe son temps à prédire l’avenir : prophétie, futurologie, prospective, prévisions météorologiques, plans, prévoyance, assurances...

- La préparation est l’attitude la plus positive : le futur se prépare dans le présent, dès maintenant, on récoltera ce qu’on a semé.

b). Le passé.

Le passé est passé (Das Wesen ist das Gewesen ist, écrit Hegel). C’est le temps qui ne passe plus, qui ne coule, il est mort, figé, fini, fixé à jamais. C’est du temps usé, mort. Et le plus terrible c’est

qu’on ne peut plus rien y changer : ce qui est dit est dit et ce qui a été fait a été fait. On peut essayer de réparer et de rattraper, mais cela a été fait pour toujours et on ne pourra pas le changer.

Les trois moments du passé : hier, avant, autrefois. Le passé récent est très près du présent et parfois on le prend pour du présent et on les confond. Mais au soir, le matin est déjà du passé.

Le passé lointain (avant) est à l’origine de tout, c’est ce qu’il y avait au

début, le premier vécu, le fondamental pour la psychanalyse.

Le passé immémorial (autrefois) a le mérite de nous montrer ce qu’est vraiment le passé.

C’est un passé non vécu (raconté par des témoins), reconstitué (le passé collectif de l’histoire).

Plus il est lointain, plus nous en désintéressons ; coupé de nous, c’est du passé mort et

lorsque l’oubli est total il disparaît effectivement.

Les attitudes face au passé :

- la défaite. C’est face au passé que l’on fait le mieux l’expérience

de la victoire du temps. Le passé est inatteignable, immodifiable : on ajoute des ratures, mais on n’efface pas. Ce qui est passé est passé, hors d’atteinte.

- le regret d’une erreur, le remords d’une faute, la culpabilité et

la contrition sont tout ce qui nous reste. On ne peut rien changer à ce qui a été fait.

- le ressentiment fait en attribuer la faute aux autre, avec le refus de leur pardonner.

- le repentir, au contraire, s’oriente vers l’avenir en promettant de ne pas recommencer.

- la nostalgie porte sur le bon vieux temps révolu, avec l’expérience

d’un vide, d’une absence, d’un jamais plus (never more).

- la déformation est finalement le plus grand problème que pose le passé.

La première lutte contre le passé est de ne pas le reconnaître, de le nier, de chercher à l’oublier, puis de le reconstruire différent dans ses souvenirs par l’affabulation, le refoulement, le mensonge,

la mauvaise foi... Il faut alors toute une psychanalyse pour retrouver son passé perdu.

- la répétition. Celui qui a oublié son passé est condamné à le revivre indéfiniment, sans s’en rendre compte. Le passé se répète insidieusement comme ces rêves que nous avons oubliés.

  - A la recherche du temps perdu. Toute l’humanité travaille à ne pas perdre ses souvenirs et son passé : le culte des souvenirs (les monuments aux morts), les récits, les mémorialistes...

L’historien cherche la vérité du passé et s’entoure de toutes les garanties possibles pour

la trouver grâce aux traces du passé. Mais tout est reconstitué (le passé collectif de l’histoire).

à partir du présent, selon les besoins du moment (Nos ancêtres les Gaulois).

Plus il est lointain, plus nous en désintéressons ; coupé de nous, c’est du passé mort et

lorsque l’oubli est total il disparaît effectivement.

c). Le présent.

Entre ce qui n’existe pas encore et ce qui n’existe plus, nous rencontrons ce qui existe : le présent. Le temps n’a finalement de réalité que par ce point de tangence où le futur devient du passé. Il n’existe pour nous que dans le présent.

Seulement l’instant présent ne dure pas et il n’a pas d’épaisseur (le présent diaphane).

Quand je lis la fin du livre, son début est du passé, de même pour une phrase ou un mot de deux syllabes. (Oui) Le présent est donc le point mathématique où le néant du futur bascule dans l’absence du passé. Le présent est toujours dépassé. Il fuit, il coule, on ne peut pas le retenir.

Tout coule (panta rei) disait en pleurant Héraclite. Alors pour nous cacher cette déception, nous trichons et inventons ‘‘le présent épais’’. Notre présent est fait d’un peu de futur et d’un peu de passé : la minute présente, à l’heure actuelle, aujourd’hui, dans les temps qui courent, ma vie... Nous élargissons et dilatons le présent au maximum pour ne pas avoir peur du temps qui passe.

Car le présent est notre seule action sur le temps : nous ne pouvons agir que dans le présent. Il est ce par quoi tout arrive. Temps et action sont liés : le présent donne la possibilité d’agir et l’action réalise un présent effectif.

Les attitudes face au présent :

- l’usure. Le présent qui s’use, nous use, car nous ne nous renouvelons

pas comme lui. Et à force de nous user, il nous épuise. Chaque instant

vécu est un instant de moins à vivre. Les jeunes ne peuvent pas le

comprendre ni le réaliser, mais moins on a de jours à vivre, plus on les compte.

- le souci. On se préoccupe de ce qu’on a à faire, on se fait du souci, on est préoccupé, assujetti, obsessionnel. Le temps est notre propre mort, que nous vivons lentement au goutte à goutte. La devise du cadran solaire était ‘‘chaque heure blesse, la dernière tue’’ (omnia laedent, ultima necat). Le tragique de la condition humaine est que le temps mène à la mort inéluctable.

- l’oubli. Le contraire du souci est l’insouciance. Ceux qui ne sont

pas concernés par le temps (comme les jeunes) s’amusent, s’étourdissent

pour oublier le temps qui passe. C’est le divertissement pascalien.

Ils trompent le temps, mais personne n’a pu tromper le temps, qui ne nous oublie pas. Chaque instant nous vieillit et même de plus en plus. On dit qu’ils tuent le temps, mais personne n’a jamais pu tuer le temps, par contre c’est toujours lui qui nous tue.

- l’accélération. Subjectivement, le temps semble s’accélérer et se raccourcir au long d’une vie. Le temps de l’enfance est long comme l’ennui : on rêve son temps et on ne le vit pas, alors il s’éternise.

La jeunesse peut encore goûter le temps, elle prend du bon temps,

elle ‘‘passe le temps’’, elle prend son temps. La maturité atteinte,

les jours sont pleins et l’on ne voit plus le temps passer, on n’a plus le temps de tout faire, on ne cherche plus qu’à gagner du temps, on en a si peu, on n’a plus le temps ; à peine commencée, l’année est déjà finie et l’on recommence, encore quelques fois. Dans la vieillesse

le temps a presque entièrement disparu, on n’a plus le temps de s’attarder, tout passe si vite, la course du temps devient haletante et l’on subit les injures du temps ; on n’ose plus prendre son temps, on a fait son temps, la nuit des temps vous attend.

- l’économie. Les responsables cherchent à gagner du temps, car ils sont débordés. On se tourne vers l’économie puisque le temps est de l’argent (Time is money).

- Les aspects positifs du présent seront étudiés dans la troisième partie.

 

        B.  POUR S’EN DELIVRER IL FAUT ETUDIER LA NATURE DU TEMPS

On peut étudier le temps en lui-même ou dans son rapport à l’éternité.

Le temps a une seule dimension (l’écoulement, à la différence de l’espace qui en a trois),

deux directions (avant, arrière), trois parties (présent, passé, futur) et des figures et des modes.

 

1. La succession.

L’espace est l’ordre de la coexistence (l’un à coté de l’autre), de l’extension (partes extra partes), de l’exclusif.

Le temps, lui, est l’ordre de la succession : tout n’est donné que un à un, c’est l’écoulement, l’un après l’autre, à la suite.

Il faut réaliser l’étroitesse de la bouche du temps, elle crache l’existence

et ne laisse passer les choses qu’une à une, comme une tréfilerie

(bloc percé de trous d’où sortent le fil de fer ou les spaghettis).

La succession est la condition de toute expérience et de toute existence.

Elle ne prend pas place dans l’histoire, elle est l’histoire.

Elle exprime l’instabilité de tout et est le signe de l’extériorité par

rapport à soi-même.

 

2. Le devenir.

Dans le temps l’expression de la succession et de l’écoulement se fait par le devenir. Les choses ne sont pas, elles deviennent. ‘‘Le temps est la déchéance de l’être’’ (Plotin).

Elles sont à l’image du temps. Elles ne sont que si elles deviennent. Elles révèlent le temps

et sont révélées par le temps.  C’est cela exister : l’existence n’est que temporalité.

Mais le temps n’est pas le devenir : il fait devenir toute chose,

mais lui ne devient pas. Il est permanent et ne change pas.

 

3. La permanence.

Le temps est succession, mais une succession permanente.

L’écoulement n’en finit pas de faire couler, mais lui ne coule pas.

La permanence du temps est la continuité de cet écoulement.

Un peu comme un fleuve est la continuité de l’écoulement d’une eau ;

 il est permanent parce que l’eau n’en finit pas de couler.

Il n’y a pas de temps pour le temps, il n’est pas soumis à lui-même.

Si le temps avait un temps, il finirait ; or je ne peux pas imaginer une fin du temps.

L’être humain ne peux en effet imaginer que dans le cadre du temps.

 Si on lui parle de la fin du temps, il demande toujours ‘‘et après ?’’.

Pour lui la fin du temps se situe encore

dans le temps, après ce temps il y aurait encore un autre temps ;

l’écoulement du temps est infini.

Donc l’homme est enfermé dans le temps, qui est sa prison ; il ne peux pas en sortir.

La condition humaine est temporelle.

 

4. La durée.

Le temps dure. Pour le temps la durée exprime la permanence, la consistance

; elle est sa réalité. Elle exprime l’identité à elle-même de l’écoulement

et donc l’impossibilité pour le temps de s’achever. Cette durée semble s’opposer au temps, elle est ce qui ne coule pas dans ce qui fait couler. En réalité, la durée est ce qui accomplit le temps. C’est cela la victoire du temps : la durée dans l’écoulement.

5. L’unicité.

Le temps est unique et unifiant. Il n’y a qu’un temps et qu’un seul

temps. Et c’est le même temps : les époques changent, mais pas le temps. Il n’y a pas d’autre temps : le temps comme écoulement, est à lui-même son autre.

Le temps est universel : rien n’est ensemble avec lui. Il est le principe

de l’ensemble. Rien n’est simultané avec le temps, puisque le propre

du temps est de n’avoir qu’une seule dimension.

Le temps est l’englobant universel. Tous les temps sont dans le temps,

tout ne peut être que dans le temps, même la pensée que quelque chose

d’autre pourrait être hors du temps. Il y certes des périodes (par exemple, ce qu’on appelle le temps des moissons ou le temps des cerises) avec un début et une fin, mais elles sont dans le temps, qui lui n’a pas de fin.

Faut-il donc admettre, puisqu’il n’a pas de fin, qu’il est éternel ?

 

b) L’étude scientifique du temps

1). Le temps des machines et le temps scientifique.

Le temps est l’ordre d’une succession. Ce mot vient du terme grec temno (temnw) qui signifie : diviser, couper, sectionner, période, temps. L’homme cherche à distinguer des morceaux égaux du temps (les événements et l’intervalle), à les numéroter et à comparer tout le reste à cette échelle de l’écoulement. Pour cela il a utilisé les battements de son coeur, le jour et la nuit, la rotation de la lune puis du soleil, les sabliers ou clepsydres, les horloges, le cristal de quartz. Avec les jours et les nuits, il a construit un calendrier lunaire, puis solaire et enfin astronomique pour être plus précis

: on dispose ainsi d’un système de repérage qui permet de fixer des dates à des événements.

La découverte par Foucault de l’isochronie des petites oscillations du pendule, lui a fourni la mesure de moments égaux du temps, plus précis que le sablier ou l’horloge à eau.

Ainsi s’est diffusé le temps des horloges, qui sont des sources d’événements

identiques à eux-mêmes, plus une mémoire enregistreuse. Leur précision augmentant, on a pu mesurer les inexactitudes et les irrégularités de tous les temps astronomiques. Puis en 1967, l’humanité s’est mise d’accord sur l’étalon atomique du temps

( la seconde est la durée de 9.192.631.770 périodes de la radiation de l’atome de césium 133).

Et l’on essaie de faire mieux que la précision de la nanoseconde (milliardième de seconde) avec le maser à hydrogène ou un satellite du temps. Mais ce temps mathématique n’est pas le temps réel et rien ne montre mieux sa distorsion que le système ridicule des fuseaux horaires.

La différence entre le temps sidéral et le temps des éphémérides avec l’année tropique

a abouti au compromis du temps universel coordonné (TUC). En 1911-1912 le Bureau

international de l’heure a admis comme convention que le temps universel

serait le temps civil de la longitude de Greenwich et partagé arbitrairement

la terre en 24 fuseaux horaires de 15° de longitude, chaque pays ayant

en principe l’heure du fuseau qui contient sa capitale.

 

c) On établit toute les ruses des budgets-temps.

Ivy Lee (1930) : liste des 6 priorités à faire l’une après l’autre et recommencer le lendemain matin. Edwin Bliss : (1960) le temps géré selon les statistiques (20% de la population occasionne 80% de la variance) d’où liste des 10 priorités, dont 2 super-prioritaires où l’on prend son temps, car

elles constituent 80% de l’importance.

Joseph Trickett (1962) : ce qui est urgent n’est pas toujours important, il faut faire un tri

par catégorie de tâches et ne réaliser que ce qui ne peut pas être délégué.

Peter Drucker (1967) : le contrôle du temps et des priorités, selon l’analyse des stocks et le maîtrise de l’emploi du temps par une organisation différenciée en tronçons hebdomadaires et pas seulement quotidiens.

Alan Lakein (1973) : mettre l’urgence dans l’important en distinguant ce qui doit être

accompli le jour même, dans les 3 à 5 jours, à long terme.

Mouvement du potentiel humain (1980) : les séminaires de gestion du temps et

de formation aux budgets-temps avec la discussion en équipe d’un système

intégré complet de 20 activités par jour classées par ordre de priorité

dans chaque catégorie, avec plan horaire selon les échéances journalières,

hebdomadaires et mensuelles.

Les agendas électroniques (1990) sont de petits ordinateurs portatifs qui contiennent tout le calendrier annuel dans un logiciel sophistiqué de gestion du temps.

 

d). L’Eternité.

L’homme ne peut pas penser au temps sans penser à l’éternité.

Partout dans toutes les civilisations, on a parlé de l’éternité. Pourquoi ?

 Comment l’homme arrive-t-il à cette notion ?

Ce monde de l’éternité existe-t-il vraiment ailleurs ou n’est-il qu’un rêve de l’humanité

comme le Père Noël ?  L’homme peut-il sortir du temps, contrairement

à ce que nous venons de voir logiquement ?

Qu’est-ce que cette éternité ? Trois positions sont possibles : du temps continué, le contraire

du temps ou la source du temps.

a) Le temps continué.

Dans le cas où l’homme ne peut pas sortir du temps, l’éternité n’est

qu’une illusion d’un temps continué par la pensée alors que par l’imagination

il ne peut pas sentir autre chose. La première définition de l’éternité

serait ‘‘un temps sans commencement ni fin’’.

Le premier caractère du temps est l’infinité. Nous sommes devant ce paradoxe : l’homme

ne peut pas imaginer une fin du temps, mais le temps n’en finit pas

de finir, il dure et cette durée dure sans cesse.

Nous connaissons un autre infini, celui des nombres.

Il y a toujours un autre nombre après le dernier, de même la fin du temps se situerait

dans un autre temps, qui lui continuerait.

La différence est que les nombres ont un début : la suite des nombres entiers positifs

commence au nombre Un. Alors que le temps est l’englobant universel

et qu’on ne peut pas imaginer un début du temps, sinon dans un autre temps antérieur.

Mais cette conception ne cadre pas avec ce que nous sentons de l’éternité.

La prolongation du devenir n’est que répétition. Elle engendre monotonie

et répétition ; le sempiternel n’est pas l’éternel. Il y a autre chose dans l’éternité.

b) Le contraire du temps.

L’éternité est conçue et décrite comme l’opposé du temps :

Le terme éternité est la traduction du terme grec aïon qui a été décrit

selon ce tableau. Boèce dans De consolatio philosophica écrit que

l’éternité est ‘‘la durée tout à la fois’’ (duratio tota simul).

C’est l’omniprésence simultanée, la possession simultanée et totale, l’infinité

de la présence, la possession parfaite à la fois présente et totale

d’une vie interminable, la présence de l’être. Etre, c’est être éternel,

alors que dans le temps on ne peut qu’exister.

L’éternité n’est pas la fin du temps, mais le vrai temps, la seule réalité.

Alors que la conception judéo-chrétienne situe l’aëvum à la fin des

temps, dans les siècles des siècles (in secula seculorum).

Avec l’eschatologie à ‘‘la fin du monde’’, la fin du temps est l’entrée dans l’éternité.

L’éternité est la caractéristique de Dieu que l’on appelle dans la

Bible l’Eternel, le Père éternel. Dieu, qui est l’Etre, est l’Eternel,

l’être vrai qui crée le Temps est lui hors du temps.

c) La source du temps.

L’éternité est infinie, elle est l’être et de plus elle est synonyme de joie parfaite et bonheur profond. Comment Dieu peut-il garder son statut d’éternel immobile avec un monde qui évolue dans le temps ? Certains ont voulu nier l’évolution du temps en le concevant à l’image de l’éternité.

C’est la thèse de l’éternel retour des Stoïciens ou de Nietzsche. Le temps semble évoluer sur un cycle très court, mais après il revient exactement identique à lui-même.

Tout se répète et le monde tourne en rond. Il n’y alors plus de but, de direction,

de sens et de liberté. Rien n’a alors plus de signification, si tout se répète à l’infini.

La position de Platon sauvegarde l’histoire et le devenir, le sens

de l’évolution et de la construction humaine à travers les civilisations.

‘‘Le temps est l’image mobile de l’éternité’’ (Le Timée).

Il est créé par le mouvement et il le permet. Il n’est donc pas indépendant de

l’espace, c’est même son complémentaire. Le ‘‘tout à la fois’’ (tota simul) se dédouble dans la succession du temps (l’un après l’autre) et la coexistence de l’espace (l’un à coté de l’autre).

Et Platon utilise la comparaison du mouvement apparent de la personne sur un

bateau qui croit voir se déplacer sur la rive un monument immobile

; nous parlerions maintenant du train d’à coté qui paraît se mettre

en marche alors que c’est le notre qui vient de démarrer.

Le monde de l’éternité se trouve derrière l’expérience temporelle quotidienne.

Peut-on dire qu’il transparait à travers ? Et y aurait-il une possibilité

pour l’homme d’y accéder à travers sa condition temporelle ?

 

C. LA LIBERATION DU TEMPS SELON LE YOGA

1. La théorie.

Divers textes hindous (Agamas, Tantras, Puranas) dénombrent les articulations de la manifestation (tattva). Tout commence hors de l’Un indifférencié par l’apparition de l’autre et l’accroissement de la différenciation, dont vont résulter la multiplication, le morcellement et l’hétérogénéité.

La Shakti se différencie de Shiva et, pour tisser l’illusion du monde, va sécréter 5 Kanchukas, ou fourreaux de la réalité. Le premier est Kâla, le temps, qui sépare et ne laisse passer que l’un après l’autre. C’est la partition, on ne peut plus avoir accès à la totalité, seule

une partie se présente. Tout étant donc fragmenté et incomplet dans l’instant a besoin du suivant pour se compléter. D’où l’apparition du second Kanchuka qui est le désir (râga). Dans les récits le temps est décrit comme sortant de la bouche d’un monstre (Kîrti-moukha) qui le crache, et cette gueule de lion, qui génère le temps, est sculptée au sommet de chaque temple hindou, car elle est à l’origine de l’apparition du monde. Elle hurle : ‘‘Je suis le Temps, qui détruit les mondes, le Temps qui digère les éléments et dévore les êtres’’.

Il convient de distinguer le temps relatif du temps absolu.

Kâla, le temps relatif, est la condition de l’existence de l’univers matériel.

Sa nature est Brahman et il dépend de Rajas. Il est divisé par les mouvements des corps et crée l’existence, c’est-à-dire la croissance et le déclin.

Mahakâla, le Temps absolu, non-conditionné est dans le repos de Tamas.

Son substrat est Shiva, le Seigneur du sommeil.

Dès qu’elle a créé le temps, la Shakti prend la forme de Maya, la Puissance d’Illusion.

Le temps est donc la première forme de l’illusion cosmique et ce qui la permet : ils sont liés et inséparable. Mais la Maya est double : cosmique et individuelle. Cosmiquement, à partir

de l’Etre le temps permet la diversification des êtres. Et la fragmentation

de la durée qui passe ne leur permet pas de se soutenir dans l’être,

qui ne se manifeste plus que dans l’instant. La réalité extérieure

est la forme la plus dure de la manifestation, donc sa dégradation

suprême et ce qu’il y a de moins réel. Individuellement, la Maya va créer l’illusion du moi séparé et autonome, l’égo. Il ne soutient son illusion que, grâce au temps, par la mémoire de son histoire qui

le constitue comme sujet. De plus le temps est fabriqué à l’intérieur de l’esprit humain par

une mécanique qui est celle de la pensée (manas, le mental). Notre mode de fonctionnement de l’esprit se modèle sur celui du temps et nous secrétons des idées (vritti) qui se succédent l’une l’autre comme les instants du temps. C’est ce que nous appelons le courant de la conscience,

le défilé incessant des idées, qui masque la vraie nature de l’esprit.

Ainsi le flux des successions est construit par le temps à la fois

à l’extérieur (événements) et à l’intérieur (idées).

2. Les images du temps.

L’intuition de la nature profonde du temps se complète par trois images :

a) L’ouverture étroite : le lion qui crache le temps ou la tréfilerie.

Il faut comprendre le temps comme la dégradation de l’Etre par l’ordre

de la succession. Le réservoir plein de l’éternité, qui est infinité,

tout à la fois et joie parfaite, ne peut passer que par un étroit

goulot qui n’en donne qu’un tout petit bout, l’un après l’autre, goutte

à goutte. Et encore rien à la fois, car lorsqu’un instant est là, l’autre a disparu.

b) la tangente de la roue ou le point de contact entre la droite et

la circonférence. Notre approche du temps est celle d’une roue qui

n’a qu’un seul point de contact à la fois avec le sol. L’instant présent

est la tangente du temps. Nous n’avons contact avec le temps que dans l’instant.

c) pousser à la roue. Dans leur désir d’être toujours à l’instant

suivant, les humains poussent à la roue et accélèrent le déroulement

du temps. Ils ne sont pas à l’instant présent et oublient de le vivre.

Ils ne voient pas le temps passer et à force de désirer être à demain,

ils se retrouvent à l’heure de leur mort et leur vie est passée sans

qu’ils aient su en profiter. L’humanité est comme Ixion poussant sans

fin sa roue aux enfers, mais de plus c’est elle qui crée son propre malheur.

 

3. Les techniques de libération du temps.

De cela découlent trois techniques de libération du temps que nous offre le Yoga.

a) l’attention au présent. Comme le présent est la seule réalité, il faut vivre dans le présent.

Or les humains cherchent en général à le fuir dans leurs regrets du passé (le bon vieux temps) ou leurs espoirs du futur (les lendemains qui chantent). Ils sont absents,

absorbés, ailleurs et leur vie s’écoule sans qu’ils s’en rendent compte.

A force de gaspiller le temps, ils ne voient pas le temps passer. Ils ne prennent pas conscience de leur bonheur quand il est présent et ne le réalisent que lorsqu’il est parti. Quelle inconséquence que

de se lamenter de la disparition de ce dont on n’avait pas conscience quand c’était là ! Il faut être aveugle, pour saisir ce qu’était le bonheur de voir et seuls les paralysés savent ce qu’ils ont perdu.

Le Yoga cherche à nous faire faire attention au présent par bien des techniques.

D’abord les postures du Hatha-Yoga sont tellement bizarres et difficiles au début qu’elles exigent une attention de tous les instants (position des jambes, crispation d’un orteil, équilibre...).

L’exigence d’une totale relaxation pour obtenir la maîtrise du tonus corporel nous oblige à faire attention à chaque détail de ce que nous faisons. Puis l’on arrivera un jour à la respiration automatique consciente (vidhya-prânayama), car nous sommes tellement absents que nous ne

sommes jamais conscients que nous respirons. Nous sommes habités par le grand Souffle de la vie sans le savoir. Et il en est de même avec le coeur, nous ne sentons nos battements de coeur que lorsqu’ils se  déréglent ; alors on commence à se plaindre de sa tachycardie ou de ses spasmes. Pourquoi mangeons-nous toujours l’esprit ailleurs, en regardant la télévision ou en bavardant ? Le Yoga de la table nous apprend à revenir au présent en faisant attention à la façon dont nous mâchons longuement chaque bouchée. Par toute cette série d’exercices nous développons une qualité d’attention au présent qui nous permet après de l’appliquer constamment à tout ce que nous faisons (marcher, attendre, lire...). Une fois que l’on a réussi à vivre au présent dans sa vie consciente, le Yoga nous demande d’en faire autant avec notre vie inconsciente. Il faut sortir de la maya des rêves, car les rêves sont une illusion où l’on ne sait pas que l’on rêve. Le Svapna-Yoga permet d’atteindre au rêve lucide où l’on continue à rêver volontairement en sachant que l’on rêve.

b) le vécu des instants d’éternité. Le Yoga nous demande de réaliser profondément la nature du temps qui passe et de saisir l’universelle impermanence des choses.

Rien ne dure, ‘‘tout passe, tout lasse, tout casse’’,

 il faut s’en convaincre jusqu’à faire l’expérience du samsara.

Et il faut la faire jusqu’au vertige et à l’écœurement, pour avoir

le ferme désir de s’en sortir et d’entrer dans l’éternité.

Tant qu’on se croit éternel, on vit comme si l’on n’allait pas mourir.

Il faut réaliser que tout finira pour nous un jour et que le monde continuera de vivre sans nous.

Le temps passe, sauf l’éternel présent : le comprendre c’est réaliser l’Etre.

Rien n’existe en dehors de l’éternel présent par lequel on peut adhérer au temps et vivant profondément l’instant présent au lieu de désirer le suivant. Si l’on entre corps et âme dans l’instant

présent, on découvre l’éblouissement de l’Etre. Alors éclate de l’intérieur

la spontanéité et l’improvisation créatrice, qui sont l’expression première de l’Etre.

Il faut adhérer à l’instant au lieu de le fuir, l’assumer au lieu de le fragmenter, accepter le temps dans sa plénitude au lieu de le craindre. Si l’on ne résiste pas à son courant, le temps perd son

pouvoir sur nous et nous sommes portés sur lui comme sur une vague.

Le temps devient la dilatation du présent, toujours présent.

L’expérience se réalise dans le vécu des instants d’éternité, que

bien des personnes ont connu sans trop s’en rendre compte. Soudain

pendant quelques secondes elles ont été plongées dans un flot de bonheur

et de quiétude et le temps semblait s’être arrêté. Ce que Saint Augustin

décrit ainsi : ‘‘L’Eternité n’est rien d’autre que la parfaite possession

de soi en un seul et même instant’’.

C’est ce que le Shivaïsme du Cachemire appelle la plongée dans le

vide interstitiel entre deux pensées, là entre deux secondes se trouve

sa propre essence dont toute chose rayonne. Lorsque l’on peut plonger

dans la lumière resplendissante du centre, la pensée se tarit subitement

et la paix s’installe. Ainsi le yogi échappe à l’engrenage inexorable

du temps dans la brèche qui se présente à tout moment. Le moment sans

pensée est la révélation du Soi. L’image de ce vide instantané, qui

se trouve entre deux respirations, est dans la suspension de souffle.

Le Bouddha a aussi présenté la temporalité comme l’obstacle à la délivrance

et eu la révélation de l’instant libérateur : ‘‘Il se tient à chaque

instant à l’origine de lui-même, la pensée souple, vigilante, dressée

hors du temps’’. L’instant par excellence est l’instant de l’Eveil, qui échappe au temps.

Les maîtres réalisés guident le disciple de façon à ce qu’il découvre

ce secret de l’instant. Alors il demeure ferme dans l’éternel présent, le domaine de la paix infinie. Immergé dans l’immortel, il se situe à chaque instant dans l’initiative de l’acte et n’est plus

que fulguration d’actes spontanés jaillis de la source hors du temps.

Il est entré dans la Voie du Tao, avec ses quatre principes :

1. la non-résistance, cesser de lutter contre le courant pour suivre le flux naturel,

 2. faire confiance au temps, la simplicité est la forme la plus élevée du pouvoir personnel,

3. trouver son équilibre en son centre pour parvenir à l’unité

4. l’harmonie avec la nature donne l’accord avec sa voix intérieure et avec les autres.

c) La victoire sur le temps dans la pratique de la méditation.

Pour ceux qui sont incapables de pénétrer en une fraction de seconde dans le Vide indicible,

il reste à se plonger dans une quiétude constante

pour échapper au temps et atteindre l’Immensité. Ils exploreront alors

les samâdhis passifs avant de connaître le samâdhi dynamique ou anâkhya.

La conscience du temps est en effet un des critères du niveau de méditation.

Au début on garde son type de conscience ordinaire où l’on ne cesse de créer le temps en le comptant. On compte les secondes et les minutes, en pensant à chaque instant : ‘‘Cela va-t-il finir bientôt ? Je m’ennuie. Il me tarde d’en finir. Je ne vais jamais pouvoir rester immobile

jusqu’au bout. Que c’est long aujourd’hui !’’. Puis apparaissent les

altérations brèves de la conscience du temps, on a cessé pendant quelques

instants d’évaluer le temps. Et ces premières distorsions peuvent faire peur.

Un niveau important dans la méditation est atteint lorsqu’on

est tout étonné de la fin de la méditation qui, toujours trop courte,

n’a paru durer que quelques instants. On a cessé de compter le temps,

car l’on s’est installé dans la quiétude. Enfin arrivent des pertes totales de la conscience du temps. La méditation se fait hors du temps et pour l’observateur extérieur elle dure un temps indéfini et imprévu : on en sort bien plus tard que prévu.

La méditation profonde permet de percer le voile de brume qui nous cache l’éternité.

Quand la pensée s’arrête, le temps n’est plus senti,

car l’on ne compte plus les secondes avec son idéation incessante.

 On vit alors les trois caractères de l’éternité qui sont l’infinité, le ‘‘tout à la fois’’ et la joie parfaite.

La satisfaction de l’accès à l’Etre, le retour à sa vraie place, ne va pas sans une joie profonde. L’homme a atteint alors un autre type d’existence que l’existence temporelle. La félicité éprouvée au dedans de soi-même n’est plus soumise aux exigences du temps : elle ne se divise pas,

elle est de l’ordre de la vérité absolue, elle est l’expérience de l’ineffable.

L’extase en accédant à l’éternité permet d’échapper au temps.

                                  

                                   ‘‘En vérité, pour celui qui sait ceci,

                                   le soleil jamais ne se lève ni ne se couche,

                                   il n’y a pour lui que le jour à jamais.

                                   Il est entré dans la paix du Temps absolu.

                                   Dans la durée avec laquelle il coïncide,

                                   il cesse de fabriquer le temps’’.

 

            Chandogya Upanishad