QUESTIONNER LE SPORT
I. Le sport est-il condamné par définition à
la compétition ?
Un Colloque d’Anthropologie critique du sport ne devrait-il pas enfin
aborder ce sujet, même si cela mène à bouleverser bien
des définitions. Le sport est-il pour toujours voué aux valeurs de concurrence, performance,
émulation, rivalité ?. Il sert de modèle à la
fois à l’industrie et à l’éducation et
engendre une organisation de la vie. Il reproduit certes un certain système
économique, mais il l’intensifie aussi. Le pire est lorsque
ceci est intériorisé et se retourne dans l’individu
en un conflit infra-psychique qui le met en compétition avec lui-même.
Ne peut-on admettre des activités physiques fondées sur les
valeurs opposées la coopération, l’entraide, la solidarité,
le fraternel ? L’axe se déplace de la compétition au
corps. Ces mêmes activités dépourvues de compétition
seront l’occasion de son exercice, de son développement et
de son épanouissement. Le but est alors poétique, la dépense
énergétique se faisant dans la recherche de la beauté
du geste pur produisant une émotion esthético-ludique.
Le sport est une invention anglaise du 17ème et 18ème siècles
à partir des activités physiques traditionnelles : courses,
sauts, grimpers, luttes. Telles qu’on les voit encore en Bretagne,
Pays basque, Irlande, Ecosse, etc. Dans les paris financiers sur tous ces
jeux en Grande-Bretagne les hommes ont peu à peu remplacés
les chevaux. Les premiers coureurs ont porté les casaques des jockeys
et se sont changé dans les stalles des écuries. Cette invention
anglo-saxonne, fondée sur la compétition, dénature
les activités physiques traditionnelles. Le sport permet certes une
dérivation de l’agressivité et a un important aspect
éducatif à l’effort, au courage, au respect des règles
… et les rivalités nationales dans les Jeux Olympiques valent
mieux que des guerres. Mais les critiques du sport remplissent des livres
entiers : sport-compétition (toute activité physique saine
est transformée en lutte pour déterminer le gagnant et le
perdant), sport-violence (matchs de boxe, "supporters", bagarres
dans les stades ...), sport-champion (l'éducation populaire est remplacée
par la sélection des champions), sport-dopage (ces champions doivent
prendre des fortifiants et autres anabolisants), sport-spectacle (les "sportifs"
de stades, puis maintenant les allongés zappeurs de la T.V.), sport-pari
(boxe, courses de chevaux, de chiens), sport-argent (gains des professionnels
et des dirigeants), sport-publicité, sport-nationalisme, sport raciste,
etc. Un mouvement d’activités libres hors de toute compétition
commence timidement à se développer. La gymnastique volontaire
peut trouver ici sa place plutôt que dans le sport, avec la natation,
la marche, la course, le volley et beach-volley, l’escalade, la pétanque,
etc.
2. Pourquoi faut-il être toujours le meilleur ?
D’où vient ce besoin de dépasser les autres ? On en
voit bien le résultat sur les autoroutes lorsqu’on passe en
conduite sportive et que l’on confond un moyen de transport et une
course automobile. Certains définissent le sport par la compétition
et en font donc “un système institutionnalisé qui produit
des champions”. A ceux là je demande si, au contraire, le sport
ne serait le moyen de multiplier les vaincus. Car enfin il n’y a qu’un
vainqueur dans une course, donc au moins 10 vaincus. Et avec les éliminatoires,
cela en fait des centaines, voire des dizaines de milliers. Et tout cela
ne se fait pas sans casse. Il est très bien de s’occuper de
faire faire du sport aux handicapés. Mais il ne faudrait pas en oublier
pour autant que le sport fabrique ses propres handicapés. Sans parler
des sports-assassins comme la boxe les courses automobiles, on oublie trop
souvent de parler des “cassés du sport”. Il n’est
que de se promener autour de Garches pour apercevoir tous les tétraplégiques.
Le sport motocycliste en est un des plus producteur.
Il serait peut-être intéressant d’étudier
la gymnastique féminine au sol. Comme le disait une entraîneuse
nationale dans une interview télévisée “on m’en
donne 30 par an et j’en casse 29’. Par combien de vies brisées
se paie une Comménici ? Car il n’y a pas que les entorses,
les fractures et les accidents de la colonne vertébrale. Il y a aussi
tous le gachis des dépressions, des désespoirs familiaux pour
un rêve de championne en herbe et tout ce qui pourrait relever de
psychothérapies. Je n’ai qu’une question à poser
à ce Colloque “Une médaille vaut-elle la santé
d’un enfant ?”.
3. Le sport est-il un langage ?
Si l’on essaie comme analyseur le paradigme linguistique, il faut
pouvoir prouver que le sport est un langage et pas seulement un infra-langage.
Il convient alors de distinguer selon Saussure la langue du langage et montrer
l’existence de dialectes. Mais est-on sûr d’échapper
par là à l’aporie première ? Etre, c’est
être dit. Le sujet est constitué par le langage au lieu qu’il
le constitue. Comme le montre Lacan « le propre de l’homme n’est
pas de parler, mais d’être parlé ». Comme l’inconscient
le sport est le sens d’un discours qui n’est pas dit. La pratique
sportive est bien une production, et il reste à définir de
quoi (événement, pré-texte, institution...), mais il
n’est pas maître du sens de ce qu’il produit. Même
le discours sur le sport ne se donne pas automatiquement comme sens de ce
discours.
4. Quelle est la position de genre ? (gender identity)
Les analyseurs proposés laissent subsister des zones d’ombres.
L’une d’entre elles est la position de sexe. Le sport ne peut
rester de sexe neutre, il existe des sexes de sports. Il y a une liaison
entre le sport actuel et le machisme. Les valeurs de compétition,
rivalité, concurrence, impérialisme mènent à
la guerre. La féminisation du sport reste très problèmatique.
L’accès des femmes à ces sports d’hommes ne peut
qu’accentuer leur masculinisation. Les débuts de psychanalyses
des chanpions féminines montrent le rôle de phallus que peut
jouer le sport et la prouesse sportive. Pourtant l’invention d’un
sport féminin pourrait se faire selon les nouvelles valeurs de la
vie, la coopération, l’amour et la compassion à l’opposé
du matchisme guerrier. Mais il ne faut pas pour cela s’enfermer dans
une opposition, menant à une lutte des sexes qui ne peut être
que stérile, Il faut dialectiser au lieu de dichotomiser pour opposer
en se centrant sur la différence, Il faut retrouver la femme dans
l’homme, par la découverte de l’anima, et ne pas exalter
un animus trop intellectuel dans la femme. On peut tout espérer des
femmes dans la nouvelle société, elles son l’avenir
de l’humanité et elles peuvent susciter le retour d’activités
physiques non-sportives, au lieu de copier servilement les hommes.
Marc-Alain Descamps