SPIRITUALITE  et PSYCHANALYSE

par Marc-Alain Descamps

 

Introduction

 

La spiritualité, on en parle partout sans jamais la définir. On emploie ce mot à tout propos et même hors de propos, au point que l’on ne sait plus bien ce qu’il veut dire.  « Spiritualité » est un mot à la mode en ce vingt-et-unième siècle, sans doute parce qu’il n’appartient à personne et qu’on peut lui donner le sens que l’on veut. Certains la confondent avec la religion et d’autres avec le paranormal et la parapsychologie, voire la magie et l’occultisme. Mais on n’a aucun autre nom pour désigner tout ce qui se produit dans le domaine du sacré hors des grandes religions.

Etymologiquement spiritualité vient de « spiritus » le souffle, puis l’esprit. La spiritualité au départ est tout ce qui relève de l’esprit, mais de quel esprit ? Les Anciens en ont distingué de nombreuses sortes : mens, intellectus, ratio, psuké, nous’, logos, pneuma …

A quoi il faut ajouter l’inévitable Witz, le jeu de mot, le mot d’esprit, le calambour, l’astuce. Pour beaucoup « être spirituel » c’est faire une plaisanterie ou dire une chose pour en suggérer une autre qui ne peut pas être dite mais à laquelle on doit penser. En général cela reste fort équivoque et se moquer est souvent l’opposé d’admirer, dans ce retour de l’esprit gaulois et des gauloiseries.

De même tout ce qui est purement mental, intellectuel, logique, rationnel se trouve être une limitation de l’esprit à son seul fonctionnement cognitif. Pascal faisait déjà comprendre que l’esprit de finesse est loin au-dessus de l’esprit mathématique. Donc la spiritualité que nous étudions n’est ni le jeu de mot, ni le seul cognitif.

Le pneuma oriente plus vers la spiritualité en tenant compte du besoin de Lumière, du désir d’éternité, de l’exigence d’infini. La lucidité dépasse infiniment la simple intelligence. La spiritualité se reconnaît à partir des trois notions de Dépassement, de Sacré et de Transcendance. Elle correspond à la fine pointe de l’âme où se trouve la part de sacré que chacun porte en soi. La nouvelle mystique appartient à la dimension du pneuma.

 

Cette spiritualité ne peut être étudiée que si elle est aidée par la psychanalyse. Mais la psychanalyse va être à son tour éclairée par la spiritualité, alors elle deviendra ouverte et globale, c’est-à-dire inspirée par les sagesses de l’Orient. On peut donc la nommer une TRANSPSYCHANALYSE. Les notions de pluralités des vies (samsara ou réincarnation), de causalité universelle même morale (karma), d’illusion de la matière et des données sensorielles (maya) et de descentes périodiques du divin (avatar) sont maintenant des possibilités à prendre en considération. Il n’existe aucune preuve du contraire, ce ne sont que des croyances anciennes très limitées. Une vision de liberté et d’espoir émane de ces nouvelles possibilités, qui se diffusent de plus en plus en Occident. Il en provient une psychanalyse non-matérialiste et même spiritualiste.

 

La Psychanalyse spiritualiste a été publiée en 2004. Nous en résumons les découvertes et concepts novateurs, issus de la pratique du rêve éveillé analytique.

 Les Attracteurs. A coté des célèbres pulsions mises en avant par Freud, il faut admettre chez certains des attracteurs.  L’homme civilisé  n’est plus dominé par ses pulsions, il s’en délivre en se dévouant à des idéaux. « L’attirance de l’avenir est plus forte que la poussée du passé » écrit Euler. La théorie des attracteurs est scientifique : elle a été présentée vers 1970 par le mathématicien René Thom et se lie à la théorie des états instables d’Ilya Prigogine, à la découverte des fractales de Benoît Mandelbrot, à la théorie des catastrophes et à celle du chaos. (Ce que n’ont pu connaître ni Freud, ni Jung). Une psychanalyse des attracteurs est maintenant possible et remplace le manque de liberté devant les pulsions freudiennes.

 L’inconscient thérapeutique. L’inconscient n’est pas conçu seulement comme le dépotoir de tout le négatif et l’infrahumain. Il n’est pas irrémédiablement perturbé par la névrose. Une fois que dans la cure ont été rendus conscients les traumas, les complexes et les fantasmes, l’inconscient devient thérapeutique et créatif. Ce dernier concept a été reconnu par Jacques Lacan : « La psychanalyse est la possibilité offerte à quiconque de libérer une parole gelée dans le symptôme et de laisser faire ce travailleur assidu qu’est l’inconscient freudien qui parle en ces formations » (Séminaire XV, 1967).

Le surconscient. L’analyse est la prise de conscience de ce qui était inconscient. Elle ne fait qu’aider et accentuer la tâche de transformation de l’être humain par laquelle tout ce qui était inconscient devient conscient et tout ce qui est conscient devient surconscient (Wo Es war, soll Ich werden. Là où était le ça, le moi doit advenir). Ce surconscient (que d’autres ont appelé superconscient, supraconscient, subconscient …) est la découverte des états supérieurs de conscience, avec l’Eveil, la Méditation. L’exemple le plus facilement admissible par les psychanalystes est le rêve lucide, ou possibilité de changer sa conscience de rêve et de rêver consciemment en sachant que l’on rêve. Dès que l’on a introduit la conscience dans ses rêves, suivent la mémoire, l’attention, la volonté et la liberté. La tâche du XXIème siècle est d’explorer ce surconscient comme celle du XXème siècle à été de faire admettre l’inconscient.

Les Valeurs et l’Ethique. Le surmoi freudien est toujours une réalité incontestable. Hesnard a dénoncé en 1958 l’univers morbide de la faute, selon lequel l’homme est coupable par nature, par essence, avant sa naissance dès sa conception, surtout si dans la scène primitive il y a eu du plaisir. Nul mieux que Saint Augustin n’a détaillé cette présence du péché, du mal et de la faute dans l’homme, puisqu’il a du inventer et imposer au monde pour cela le péché originel. Le summum a été atteint dans le jansénisme pour lequel Jésus n’est venu pour sauver qu’un tout petit nombre d’élites. Le résultat a été l’organisation occidentale de deux mille ans d’oppression et d’interdiction de toute joie dans cette « vallée de larmes ». Encore combien de nos patients sont toujours les victimes d’un surmoi sévère et cruel, hérité inconsciemment de celui de leurs parents.

Par contre ceci n’est pas la fin de toute morale, au contraire c’est le début de la morale, qui est par là rendue possible. Rien n’était moral dans cet ancien système sado-masochiste fondé sur la peur de l’enfer et des cauchemars. Individuellement, socialement et historiquement l’humanité est libérée lorsqu’elle échappe au monde de la peur et de la cruauté. La psychanalyse spiritualiste, inspirée de Freud et de Lacan, est authentiquement mue par l’amour du Bien et non plus par la peur du châtiment. La valorisation est ce moment de la cure où le patient (névrosé ou narcissique) voue sa vie aux valeurs les plus hautes et par là commence à être son propre thérapeute. Puis en se délivrant de son Ego, il va pouvoir échapper à l’égoïsme, l’orgueil et la colère.

Il convient de préciser combien est nouveau ce passage de la morale à l’éthique. La morale n’a plus besoin d’être confondue avec la volonté supposée d’un dieu, connue uniquement par un ancien livre, appelé révélation. L’éthique est ce que les hommes, raisonnablement et après étude et concertation, choisissent librement de suivre. Avec les tâtonnements inévitables, l’humanité est toute entière orientée vers le Bien. Ceci se fait en accord avec la signification, qui est l’opération individuelle de la découverte du sens. Un double sens, car je ne peux admettre que ma vie a un sens, si je ne sors pas de mon égo en comprenant que l’univers entier a un sens et n’est pas le fruit absurde du hasard et de la nécessité.

Le pôle de réalisation. Le pôle de réalisation est une valeur qui oriente tous les efforts des hommes, comme le pôle magnétique de la terre oriente toutes les boussoles. Il s’agit d’éviter les reproches des freudiens qui ne voient dans le Soi jungien qu’un idéal du moi. Le Pôle de réalisation ne refoule rien, car il agit uniquement par attirance, comme la beauté ou le pôle magnétique.

Il fonctionne par un processus de réalisation qui est la progressive maturation ou sortie de la mégalomanie infantile, de son égocentrisme, puis de l’égoïsme universel, pour accepter le dévouement aux Valeurs. Pour cela il faut renoncer aux besoins et désirs du moi et de l’égo. Mais il est bien certain qu’il faut longuement construire un moi fort, par toutes les techniques des psychothérapies, pour pouvoir y renoncer dans l’expérience de tous les mystiques de toutes les religions. C’est cela le processus de réalisation (Satori, Nirvana, samadhi, extase, Eveil, illumination, expérience mystique, entrée dans le Royaume …). Nous nous situons dans la position de Lacan de mirage et duperie du moi. Le moi est un mensonge permanent qui commence par une erreur : l’identification imaginaire à l’image du corps dans le miroir. Puis on se prend pour un nom, un titre, une déformation professionnelle, une histoire de vie, un corps … Il y a certainement, comme le dit Lacan, une fonction de voile dans le moi. Le moi, et encore plus l’égo cette maladie du moi, ont par essence un statut narcissique, dont on sort par « le moi, c’est l’autre », « Je est un autre », « celui qui parle n’est pas celui dont on parle », « la maya, ou illusion individuelle », etc. Toute la réalisation ultime est dans la progressive compréhension d’une vie (et d’une sadhana) que je ne suis pas mon corps, ni mon nom, ni mes titres, ni mon histoire … Personne ne peut se réduire à cela.

L’enfant d’En-Haut. Comme pour le Surmoi, il existe bien un enfant d’en-bas décrit par Freud, dont le plaisir suprême est de téter le sein, puis qui a le plaisir d’évacuer et qui a un complexe d’Œdipe envers ses parents. A quoi il faut ajouter tout ce qu’a découvert Mélanie Klein sur les objets partiels et leur destruction culpabilisante par le nouveau-né. Mais la psychanalyse spiritualiste fait reconnaître d’enfant d’En-Haut, pur et innocent, assoiffé d’un amour vital pour lui, né dans la vérité et devant apprendre le scandale du mensonge des adultes, réclamant la justice, avec le besoin inné du beau, etc. Désormais il faudrait apprendre à reconnaître l’ange qui existe chez beaucoup de nouveaux-nés avant d’être pervertis.

Les images-forces. Le rêve-éveillé analytique est la technique souveraine pour obtenir des rêves hors du sommeil dans un état de conscience proche du surconscient. A condition de ne pas le confondre avec son opposé « les rêveries imaginatives », « rêveries compensatoires », « promenades guidées », « guided dream », « méditations sophrologiques », etc.  Dans le spontané les images apparues sont d’abord souvent verbales. Puis lorsque l’on peut échapper aux pièges des mots, on tombe dans le mental et ses idées. Il faut accepter un jour de ne plus penser pour se laisser penser. Cela arrive lorsqu’on accepte de dire n’importe quoi, sans contrôle et sans vigilance. Alors on entre dans l’imaginaire, personnel d’abord, puis non-personnel. Et parfois émergent soudain des images fortes issues de l’inconscient. A coté des images de souffrances et des images pathologiques peuvent apparaître des images-forces, qui viennent plusieurs fois puis reviennent avec d’autres formes. Elles constituent des processus de guérison. Parfois elles correspondent à des fantasmes, mais les fantasmes sont des images envoûtantes, alors que les images-forces sont une aide.

La mythanalyse. La fonction mythique n’est pas figée dans les temps anciens et continue constamment de fonctionner. Et elle le fait souvent avec ces images-forces, qui constituent les mythèmes. Les mythes primordiaux n’ont été inventés par personne et sont les produits de l’inconscient collectif d’un peuple, au même titre que l’invention de son langage. Mais la psychanalyse spiritualiste semble avoir montré que les patients en cure peuvent recourir au mythe et plus spécialement les images du rêve-éveillé analytique favorisent et induisent la constitution d’une mythologie personnelle. Il y a mythe lorsque l’histoire qui se raconte est non-biographique et anhistorique mais touche au fondement de l’être (Arké). Le mythe, présent chez la plupart des individus, devient le récit fondateur autour duquel tout s’articule.

La sublimation et la rencontre du sublime. Freud et Jung se sont donnés tous les deux beaucoup de mal pour rendre compte de cette fonction de sublimation sans jamais pouvoir y parvenir totalement. On n’est pas en droit de nommer « sublimée » une libido seulement desexualisée. On ne peut quand même pas dériver le sublime hors du sexuel et tout expliquer « par l’illusion d’une pulsion leurrée ». La déception d’une passion amoureuse ne prédispose pas à un véritable amour généreux de Dieu.

La sublimation est la rencontre du sublime qui se fait lorsqu’on se sent en présence authentique d’un sentiment d’amour (du Bien, de la beauté ou de la vérité) qui nous dépasse totalement par sa générosité absolue. Il y a une conversion aux valeurs qui a été parfaitement décrite par Desoille dans ses cures rêve-éveillé. Il a aussi (ainsi qu’Assagioli et Maslow) montré que ce dépassement est tellement soudain et immense qu’il nous prend au dépourvu. Il est souvent suivi d’une période de rétractation et de reniement comme si l’on regrettait ensuite de s’être laissé aller à tellement de générosité. Alors le patient a tendance à se montrer dans ses plus mauvais aspects, de peur de s’être laissé avoir. Seule la puissance de l’amour permet d’éviter ce refoulement du sublime qui suit l’expérience mutative.

Les accordages. L’amour en psychanalyse prend le nom de transfert, sa puissance est fulgurante et rien ne peut être fait sans lui. Sans transfert, pas de rencontre, pas d’écoute, pas d’interprétation (ou c’est de la psychanalyse sauvage), pas de rêve-éveillé, pas de résorption des résistances … Mais le maniement du transfert est fort délicat et le psychanalyste doit être constamment vigilant sur son contre-transfert, sinon il sera rapidement liquidé et devra chercher un autre métier.

Dans l’accordage nous accédons à une autre dimension, celle de la spiritualité et du surconscient. Beaucoup peut venir de l’analyste à condition qu’il respecte scrupuleusement toutes les règles analytiques, car le moindre manquement mène rapidement à une catastrophe. L’accordage est triple : l’accordage de cœur à cœur avec le thérapeute permet l’essentiel qui est l’accordage avec le meilleur de soi-même et par là l’accordage avec le monde et une reconnaissance de son caractère infini, mystérieux et sacré.

 

L’originalité de la psychanalyse spiritualiste est dans l’exploration de thèmes nouveaux, la construction d’outils et de concepts permettant d’explorer de nouveaux domaines, en particulier ceux des problèmes psycho-spirituels et de la psychanalyse des hauteurs. Ainsi elle devient le plus sûr soutien de la spiritualité, dans ses différentes acceptions.

 

 

Ch. 1. LES TROIS DEGRES DE LA SPIRITUALITE

 

Mais la spiritualité ainsi présentée est encore l’objet de bien des luttes et des équivoques, au point que nous sommes amenés à distinguer trois degrés.

 

Le premier degré de la spiritualité serait aussi celui qui est accessible à tous, dans son acception la plus large. Donc on pourrait parler d’un plus petit dénominateur commun, la position minimaliste. Elle existe déjà en tant que philosophie et a pour nom « le spiritualisme ».

 

A. Le spiritualisme.

 

En philosophie toute position qui n’est pas matérialiste est spiritualiste. Le matérialisme affirme qu’il n’existe que la matière et que tout en provient, alors que le spiritualisme préserve la place de l’esprit. Il est vrai que les matérialistes dans leur dénigrement constant nomment le spiritualisme un idéalisme, ce qui signifie pour eux une fiction irréelle. Quand à leur matérialisme ils ne nomment parfois un rationalisme et le déclarent scientifique. Mais selon les positions opposées les termes prennent un sens positif ou négatif.

Pour comprendre plus clairement ce dont il s’agit, on peut détailler huit domaines principaux dans lesquels se retrouve la même opposition. Peut-être vaut-il mieux pour être plus clair partir des affirmations matérialistes, sachant que le spiritualiste est celui n’est pas convaincu par ces affirmations qu’il tient pour de simples croyances. A la rigueur on peut accorder que ce sont des positions philosophiques, qui ne sont en rien scientifique, malgré les prétentions « du matérialisme scientifique ».

1. L’UNIVERS. L’univers n’est que matériel, il est éternel et ne requiert aucune explication. Il est auto-suffisant. La matière éternelle s’autoproduit et s’autodétruit sans fin.  

- Mais Freud ne parlait-il pas déjà de ceux qui bouchent les trous de l’univers avec les lambeaux de leur robe de chambre ?

2. LA VIE. L’apparition de la vie est purement mécanique et due au simple hasard.

- Le problème pour les spiritualistes est de savoir si tout n’était pas déjà programmé dans le sens de la cohésion et la complexification ?

3. L’EVOLUTION. L’évolution de la vie et des formes vivantes n’a pas de sens. Selon Darwin les mutations se font dans tout les sens et le milieu sélectionne les formes les plus adaptées. C’est la loi du plus fort, la strugle for life, la lutte pour la vie, ou la loi du marché dans le jeu de la libre concurrence.

- Les spiritualistes tiennent au contraire qu’il faut aider les plus faibles et interdire l’écrasement par les forts. Et les religions organisent la compassion et la miséricorde.

4. L’HOMME. L’homme descend du singe, il est apparu par hasard dans la lignée des primates par un simple changement climatique.

- Le principe anthropique dit au contraire que tout mène à l’homme et que toutes les conditions avaient été remplies pour son apparition. N’y aurait-il pas un dessein intelligent qui se lit dans toutes les découvertes des sciences ?

5. LA PENSEE. Le cerveau produit la pensée par un simple déterminisme physiologique.« La pensée est au cerveau ce que l’urine est aux reins » écrit Vogt. L’homme est le produit de ses neurones selon « l’homme neuronal ».

- Mais alors les spiritualistes demandent comment cette pensée a compris l’ordre du monde, prévu les éclipses et fait fonctionner les machines ?

6. L’HISTOIRE. L’histoire humaine reproduit la même chose, c’est la guerre permanente ou la lutte des classes des dominés contre les dominants. Il n’y a ni liberté ni progrès.

- Mais pourquoi des écoles et des prisons s’il n’y a pas de liberté ? Et quelle est la valeur de l’amour, de la morale et de la civilisation ? Le spiritualisme pense au contraire que ce sont les idées qui mènent le monde et les individus géniaux qui font le progrès.

   7. LA MORT. Après la mort il n’y a rien. La mort est un état dont on ne revient pas, par définition et si l’on revient c’est que l’on n’était pas mort. C’est la mort-anéantissement, sans souvenir, sans mémoire, sans principe de conscience. Donc pas d’âme et pas de justice.

- Mais où est l’expérience scientifique qui prouve qu’il n’y a rien après la mort ?

   8. DIEU. Dieu n’existe pas. La science le réfute et le remplace. Tout le monde doit être athée. Les religions sont une exploitation nuisible, « l’opium du peuple » pour Marx, « la névrose collective de l’humanité » pour Freud ou un délire commun évitant le besoin de construire un délire personnel.

- Mais pourquoi les sciences, la psychanalyse de Freud, le communisme et l’empire soviétique n’ont pas pu faire disparaitre les religions ni la spiritualité ?

 

B. La spiritualité religieuse

 

Dans l’église chrétienne on a toujours opposé le pouvoir temporel, dévolu à l’empereur et le pouvoir spirituel, relevant du pape, selon la phrase de Jésus : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Et l’on connaît les longues guerres entre l’empereur d’Allemagne et le royaume du Vatican à Rome, continuées par un  siècle de guerres civiles en Italie entre les Guelfes, partisans de l’empereur et les Gibelins, partisans du Pape, dont les Tarots gardent le trace.

De même dans l’église on distingue l’église temporelle qui s’occupe des biens et possessions (instruments du culte, bâtiments, propriétés, contrées …) et l’église spirituelle qui s’occupe des rapports avec Dieu. Il s’agit de la relation intime de chaque individu avec Dieu, de ce qui peut la provoquer, l’aider et la justifier.

D’où classiquement dans le Christianisme on a reconnu trois vies : la vie religieuse, la vie spirituelle et la vie mystique.

1. La vie religieuse. C’est la pratique du culte, des rites, des sacrements, de la morale et l’apprentissage des vertus. C’est la vie des commençants, mais c’est aussi celle de la plus grande partie des chrétiens. Ceux qui sont dominés par la foi du charbonnier, la pratique des sacrements, l’obéissance aux commandements de Dieu et de l’Eglise pratiquent d’abord par peur pour ne pas aller dans l’enfer ou par intérêt pour aller au ciel. C’est la vie vertueuse de la foule des fidèles « les pratiquants ou les religieux ».

2. La vie spirituelle. Quelques chrétiens un jour se réveillent, sont saisis par l’amour de Dieu et deviennent désintéressés. Ils ne sont plus mus par l’espoir d’une récompense au ciel mais par le pur amour divin. Mais ceci a toujours été le fait d’un petit nombre, une minorité, une élite, « les zélés ». On parlait autrefois de la « vie dévote ». Les spirituels sont plus dévoués que les autres car ils font tout avec amour et par amour. Ils s’adressent à Dieu avec joie et ferveur. Un des critères est que leur prière change : ils n’ont plus une prière de demande pour exaucer leur souhait, mais une prière de remercîments d’amour, de joie, d’action de grâce et d’adoration.

3. La vie mystique. Parmi les spirituels quelques uns ont finalement une réponse et passent du monologue au dialogue. Un jour Dieu leur répond d’une façon ou d’une autre, par une apparition physique, sensorielle, ou mentale ou affective. Ceci concerne un nombre encore plus réduit de chrétiens que l’on nomme les parfaits, les mystiques ou les saints. Ils ont une pratique héroïque des vertus et l’expérience de la présence divine en eux de façon permanente et à un degré suréminent. La vie mystique commence par un dialogue amoureux entre l’âme et Dieu et se continue par une vie d’union à Dieu accordée à l’âme par la grâce.

Cette gradation en trois degrés a été établie au dix-huitième siècle et systématisée au dix-neuvième, parfois sous d’autres noms. Pour le premier degré on parlait de la vie ascétique avec les macérations. Puis le second degré était nommé la vie dévote et l’ouvrage de St. François de Salles « Introduction à la vie dévote » a été d’une très grande importance en montrant qu’elle ne devait pas être réservée aux religieux, mais ouverte à tous, aux femmes du monde, aux simples et aux travailleurs. Enfin au troisième degré la vie parfaite est une voie de sanctification, ouverte à tous mais malheureusement accessible à bien peu.

Les Protestants dans leur religion réformée pensent avoir réalisé un élargissement en supprimant les intermédiaires,  chacun se trouvant désormais en face de Dieu directement.

Les autres églises proclament qu’il existe aussi chez elles une spiritualité et des mystiques. Le Judaïsme revendique une vie spirituelle dans les courants des Hassidim, des Cabalistes ou des mystiques comme Abulafia ou Ben Sourya. L’Islam est la soumission à Dieu et à la différence des juristes et des politiques les Soufis comptent parmi leurs membres de grands spirituels et d’éminents mystiques comme Al Hallaj. Il en est de même pour le Bouddhisme que ce soit dans les courants du T’chan chinois, du Shingon japonais ou de la voie de diamant des bonnets rouges, jaunes ou noirs tibétains. Enfin l’Hindouisme et le Yoga ont fait connaître dans le monde les lignées de l’Advaïta Védanta, du Shivaïsme du Cachemire et de célèbres mystiques comme Ramakrishna, Ramana Maharshi, Ma Ananda Moyï, Amma …

 

C. Les nouvelles spiritualités

 

Dès que l’on fait intervenir les différentes religions, on se heurte à l’objection des conflits entre les religions et des guerres de religion. La réponse est dans l’immense espoir de l’œcuménisme. Face aux religieux fondamentalistes et intégristes, enfermés dans leurs dogmatismes, éclate la demande des spirituels et des mystiques d’un rapprochement et d’une entente des religions. L’œcuménisme est indubitablement l’une des réponses possibles. Mais lent et laborieux est ce travail de respect mutuel et d’entente. Il y a eu des moments éclatants comme le Colloque d’Assise pour la paix universelle.

Mais les retards et les déceptions sont venus. Une fois compris que la réconciliation entre l’Eglise d’Occident et l’Eglise d’Orient n’était pas pour demain, il faut renoncer à la fin du Grand Schisme entre les Orthodoxes et le Vatican. Alors l’espoir s’est reporté sur l’église anglicane si proche de l’église romaine, mais l’ordination de femmes prêtres puis évêques a ruiné tout espoir.

Devant l’impasse actuelle de l’oecuménisme, le travail reste à accomplir par chaque spirituel dans son cœur en dehors des églises officielles, comme le demandait Frithjof Schuon, ce génial précurseur (1907-1998) dans son livre « L’Unité transcendante des religions ». La vie entière du père Le Sceaux (Swami Abhi) montre que le dépassement des cruels conflits est possible dans un Transcendant et un Transpersonnel. C’est à chacun d’accomplir cette mutation par un sursaut intérieur vers un apaisement. « Cette nouvelle mystique se réalise à la suite, non pas d’une acquisition, mais d’un déblaiement résultant d’une discrimination » écrit Marie-Madeleine Davy.

Cette mission a parfaitement été ressentie par André Malraux qui a parlé sans cesse « du spirituel ou de la mort » et a annoncé « la possibilité d’un évènement spirituel à l’échelle planétaire au XXIème siècle ». Certains attendent l’apparition d’une nouvelle religion mondiale. Ainsi Paul Lecour (1871-1954) fondateur d’Atlantis a émis l’idée, dans son livre le Secret du Zodiaque d’une durée de vie de deux mille ans par religion liée à la durée du signe du zodiaque. Ainsi en -4000 on aurait eu la religion du Taureau, dont les vestiges subsistent dans le culte de Mithra et les corridas. En -2000 la religion du Bélier aurait donné le culte égyptien d’Amon. Puis pendant 2000 ans dans les Poissons serait venu le christianisme (dont le signe était un poisson Iktus en grec Jésous-Christous-Théos-umini-soter). Maintenant dans le signe du Verseau viendrait le New Age où certains verraient l’écologie.

D’autres n’attendent pas une nouvelle religion mais la montée de chaque religion vers la spiritualité. La dernière des religions est le Bahaïsme, qui se veut universel. Un nouvel évangile universel a été présenté en 1893 au Parlement des religions à Chicago par Vivékananda. Ce n’était pas le Védisme, le Brahmanisme, l’Hindouisme, ni une nouvelle religion, mais la demande d’une ferveur absolue dans sa propre religion, sans aucun besoin de conversion. Cette même notion a été diffusée mondialement par Romain Rolland, prix Nobel de littérature, sous le nom de « sentiment océanique » (bhava), la sensation d’appartenance à une réalité plus vaste et une fusion dans le sacré de l’univers, comme la goutte d’eau dans l’océan. Freud, qui était fasciné par Romain Rolland avait lequel il a entretenu une longue correspondance, se demandait si ce n’était pas la source (fons et origo) de tout besoin religieux.

La spiritualité serait alors le désir de l’âme, tenu pour sacré, d’entrer en contact avec l’Absolu, quelque nom qu’on lui donne. Cette nouvelle spiritualité serait une dynamique complexe et compliquée, contradictoire, unissant des opposés, ambivalente et polysémique.

Avec le processus de laïcisation croissante qui s’installe en Occident, il n’y a plus de religion d’état et la religion devient une affaire individuelle. Par conséquent on entre tout naturellement dans la sphère de l’intime et l’on passe du Dieu transcendant et lointain à un dieu immanent à l’intérieur de soi. « Si Dieu est dans vos églises, alors qu’y a-t-il dans tout le reste du monde ? » demandait déjà Angélus Silésius.

Une nouvelle spiritualité peut s’établir à condition d’éviter les trois reproches des religieux : le bricolage, l’éclectisme et le syncrétisme.

Elle ne peut être une nouvelle religion hétéroclite faite de bric et de broc en rassemblant tout ce qui a paru bon dans chaque religion, selon le projet des gnostiques. Le « bricolage individuel » serait la pensée libre, à la carte et non le menu obligé de la religion. Chacun choisit son dispositif de sens ou le construit en prenant ce qui lui convient dans chaque univers symbolique. Il est certain qu’il vaut mieux éviter les défauts des catholicismes africains et sud-américains. Le Brésil passe pour le plus grand pays catholique du monde (cent vingt millions), mais il faut y avoir séjourné pour comprendre que pour eux toute religion est bonne à prendre. Comme dans beaucoup d’autres pays ils pratiquent indifféremment toutes celles qu’ils rencontrent. Leur catholicisme est donc mélangé de macumba, udumbé avec beaucoup de pratiques vaudous et une croyance totale dans le spiritisme. Dans l’ancien royaume Inca,  les  indiens pour avoir la paix ont demandé quel était le saint du jour et sous prétexte de le fêter continuent à célébrer le culte de leurs anciennes divinités. Les chrétiens ont beau jeu de dénoncer le bricolage en oubliant leur propre histoire et leurs longues difficultés pour unir des éléments disparates empruntés au judaïsme, aux religions grecques, romaines, druidiques, féodales au royalisme puis à la république, voire au marxisme. Ils sont un ancien bricolage imposé par la force.

L’éclectisme était la philosophie de Victor Cousin, formée d’éléments disparates. De même une religion éclectique est une religion trop conciliante où sont juxtaposées des positions pas très cohérentes et parfois opposées ou contradictoires.

Le syncrétisme est l’éternel reproche fait à la religion des Crétois qui avaient juxtaposé ou mélangé l’ensemble des religions méditerranéennes, comme chez bien des peuples de marins. On y retrouvait des cultes étrusques, grecs, romains, égyptiens … C’est ce qu’il y avait aussi dans la ville d’Alexandrie, mais l’ensemble a fini par aboutir par une réflexion originale à une synthèse connue sous le nom de Gnose. Cette indifférence polie est accentuée dans le monde post-moderne par les outils de communication instantanée et la mondialisation. On a emprunté au comportement des drogués de la télévision le terme de « zappeur » pour indiquer l’absence de rigueur et de constance dans le passage incessant d’une religion à l’autre comme d’une chaîne à l’autre.

 

Cette nouvelle spiritualité n’est pas une religion, car elle est sans église et sans clergé. En fait elle est beaucoup plus proche de la psychologie et surtout de la psychanalyse puisqu’il s’agit de la recherche d’un dieu intérieur, qui est le meilleur de nous-même. En Orient la spiritualité s’est vite dégagée des religions et s’est constituée autour de pratiques corporelles : Yoga, Taï chi, Qi Quong, Zikhr, hésychasme, méditation, chants (mantra, bhajan, kirtan), chant harmonique, peinture, mandalas, Danse sacrée, Zazen, Budo, calligraphie, fleurs (ikébana), jardins …

Frédéric Lenoir, directeur du Monde des religions, a longtemps étudié tous ces mouvements émergents. Puis dans son livre « Les métamorphoses de Dieu » il décrit le passage de Dieu au divin dans ces nouvelles spiritualités par différents vecteurs.

-         Dieu, pour eux, n’est plus une personne et devient impersonnel, mais il n’est pas une simple force ou une énergie. C’est une entité pour laquelle on préfère finalement employer le terme de transpersonnel.

-         Le Dieu patriarcal, transcendant, viril, tout puissant, vengeur, prédestinateur, le Père éternel, le dieu des armées (deus sabaoth), le dieu impérial qui trône du haut des cieux cède la place chez tous les jeunes à un Dieu compassionnel et maternel. L’humanité est soudain émue par un dieu indulgent, doux, chaleureux, pacifique … C’est comme si l’on commençait à découvrir que Dieu est amour. Car il y a deux mille ans, on croyait encore à des dieux méchants, comme les Gaulois ou les Aztèques.

-         Face à la divine majesté au dieu transcendant retentit la boutade de Pierre Prévert « Notre Père qui êtes aux cieux, restez-y ». Désormais Dieu est descendu du ciel, il est proche et l’on ressent le divin à l’intérieur de nous, dans l’intime, comme la fine pointe de notre âme. Dieu est aussi immanent que transcendant.

-         La querelle du panthéisme parait complètement dépassée. Dieu et l’univers ne sont pas séparés (ni confondus) le monde est le corps de dieu. Teilhard de Chardin a beaucoup fait pour donner une autre vision de leur rapports avec le Point Oméga : « Il existe, se propageant à contre-courant à travers l’Entropie, une dérive cosmique de la matière vers des états d’arrangements de plus en plus centro-compliqués ». Déjà Ernest Renan écrivait en 1863 : « La matière est animée d’un nisus qui la pousse à sortir du chaos, pour aboutir par étapes à l’humanité qui donne à l’univers sa conscience et une cause libre ».

-         De même il faut avoir une vision élargie et cosmique du divin, cet « esprit » qui régit le cours des planètes du système solaire et du milliard de systèmes solaires de notre galaxie et du milliard de galaxies naissant et mourant dans des trous noirs à chaque minute. Et ce n’est pas l’histoire d’un juif récent qui peut s’occuper de cela. Avec la mondialisation il est plus facile d’atteindre à une conscience cosmique.  Le divin n’est plus séparé des notions de sens de l’univers et de valeur. Ceci donne tout espoir pour une nouvelle compréhension du monde.

Cela est sensible dans la dévotion et l’amour des jeunes envers la Terre. Cette sensibilité écologique est quasi religieuse. Gaia, Terre vivante peut être considérée comme la future « religion » du Troisième Millénaire. Lovelock en a bien étudié les composants.

Ces nouvelles spiritualités sont très diverses. Elles vont du renouveau charismatique, des méditations dont le Mindfulness, des pratiques corporelles comme le Yoga, Taïchi, Taoïsme, Chamanisme jusqu’à la mystique athée.

 

 

Ch 2. DE L’ANGOISSE A L’ESPOIR

 

Face à un monde qui a perdu son sens, la spiritualité serait-elle la réponse que beaucoup  réclament et dont tous ont besoin ?

 

A. L’angoisse du monde post-moderne

 

Le monde moderne s’est formé en plusieurs siècles. La modernité est apparue dès le seizième siècle avec l’espoir de la création d’un monde nouveau. Moderne s’oppose plus au traditionnel qu’à l’ancien, il va avec l’individualisme. Le sujet se veut autonome et se libère de tous les anciens liens. Par là le changement est rendu possible. Dans un monde voué à la tradition tout semble figé car tout est soumis à la répétition, comme dans un système de caste où les fils ne peuvent que reproduire la condition de leurs pères. L’individualisme est la négation totale du système féodal.

La confrontation va apparaître au dix-septième siècle avec la Querelle des Anciens et des Modernes. Le siècle de Louis XIV prétend rivaliser avec la gloire du siècle d’Auguste chez les Romains. On cesse de regarder uniquement dans le passé et d’admirer inconditionnellement l’ancien. Et de l’égalité on passe très vite à la supériorité.

Au dix-huitième siècle les encyclopédistes croient diffuser partout les Lumières, l’Aufklärung avec la notion de progrès. En réalité se répand partout le choix du progrès à tout prix, même à celui d’une révolution. La notion de « salut » disparaît complètement remplacée par celle de bonheur ici-bas. Et ce bonheur va être donné au dix-neuvième siècle par l’industrialisation et tout ce qui va avec : le commerce, la consommation, le confort, le capitalisme et le profit exacerbé …

La rupture va être faite par les deux grandes guerres mondiales. Les civilisations ont alors compris qu’elles peuvent être mortelles, découvre Valéry. Se succèdent les catastrophes de la guerre des tranchées, de l’holocauste, du Goulag communiste, d’Hiroshima, de la pollution industrielle, de la disparition des espèces et des manipulations génétiques …

La post-modernité est déclarée par Jean-François Lyotard en 1979 et le « désenchantement du monde » par Marcel Gaucher. Mais comme les horreurs de 14-18 ont engendré l’absurde du mouvement Dada, la seconde guerre se termine avec l’apologie du désespoir dans l’existentialisme athée, qui ne peut mener qu’à la Nausée sartrienne puisque l’enfer c’est les autres.

« Si Dieu n’existe pas, tout est permis » annonçait Dostoïevski. Comme des aveugles nous avançons à tâtons dans un monde d’incertitudes où plus rien n’est stable. Le progrès s’est accéléré dans le changement pour le changement selon la loi implacable du marché, secrétant « l’ère de l’éphémère » selon Lipovestski. Le monde de l’image, l’univers du virtuel, la médiatisation et la mondialisation font entrer dans la société post-industrielle. Le monde des robots nous prouve que le mécanique est l’expression d’une logique de mort, qui est le produit des déconstructeurs et des ultra-rationalistes. Le résultat est cette violence généralisée dans les écoles gratuites, laïques et obligatoires.

Il n’y a plus d’ordre cosmique, plus de sens, plus de grand dessein, plus de générosité. A la place est apparu le poison marxiste : l’exploitation. Dès qu’on ne croit plus à un monde d’amour, la suspicion apparaît. Elle se retrouve partout dans le travail, les transports, l’habitat, le couple, le sexe … à l’infini. C’est l’ère de la suspicion généralisée. En conséquence, tous les rapports humains ont été pervertis et tout le monde est frustré, ce qui fait la fortune des psychothérapeutes.

« Ce monde est triste où l’on a tué Dieu : il paraît absurde, à qui réfléchit bien il est désespérant » écrit Lajeunie. Il arrive à tout homme d’éprouver un sentiment de vide angoissant à l’idée d’avoir raté ce pourquoi il était venu sur terre. Et l’on entre dans ce qui est la maladie sociale du XXIème siècle : la dépression. « Le dépressif ne voit que futilité, absurde, insignifiance au fait de vivre. Sa plainte est morne, répétitive, pauvre. Sans ressort, il n’a et ne trouve rien à dire. Sa dépression est le refus du changement, du travail de deuil. Emmuré dans une tristesse sans fin, le dépressif évite d’éprouver la séparation et la perte qui est souffrance » Maltese, 1991 (L’un n’est pas l’autre, DDB). Le dépressif ressent toute pression comme une oppression. Il n’est pourtant que la victime d’une société qui fait tout pour le secréter. L’anti-corps va-t-il se trouver dans la psychanalyse ?

 

B. Psychanalyse de la spiritualité

 

Cette nouvelle spiritualité présume-t-elle d’un renouveau plein d’espoir hors de l’angoisse des déconstructionistes ? Pour cela il faut de toute urgence lui donner un statut psychanalytique. Depuis la présentation d’une psychanalyse spiritualiste, il devient possible de fonder la spiritualité dans l’être par une remise en ordre qui analyse jusque dans les racines.

Freud a commencé par reconnaître : « les psychanalystes sont fondamentalement d’incorrigibles mécanicistes et matérialistes » (Nouvelles Conférences, Gallimard 1991). Cela il le devait surtout à sa formation médicale et à son désir d’être reconnu comme scientifique. Mais hélas son projet a été un échec et la psychanalyse n’a jamais été reconnue comme scientifique par aucun scientifique dans aucun pays et surtout pas par les psychiatres et psychologues expérimentalistes universitaires en France.

Et dans ce but il écrit dans « L’avenir d’une illusion » : « Il faut revisiter de fond en comble les rapports de la civilisation et de la religion … L’analogie entre la religion et la névrose obsessionnelle se retrouve jusque dans les détails. La religion est comparable à une névrose infantile ». Nous nous demanderons si ce n’est pas encore plus vrai avec l’athéisme et le matérialisme, car cette illusion sans avenir (selon  lui) a survécu à toutes ces critiques et à tous ses ennemis.

Cependant à la fin de sa vie Freud a fait des découvertes et des remises en cause : il finit par s’apercevoir que la psychanalyse n’a rien contre la religion et la spiritualité. La psychanalyse est une méthode neutre comme l’électricité qui peut éclairer aussi les églises que les tripots ou les discothèques. Il est certain que sous l’influence de Freud on s’est servi de la psychanalyse dans la lutte antireligieuse, d’abord et toujours. Mais dès le début Rolland Dalbiez a demandé que l’on distingue bien la méthode psychanalytique de la doctrine freudienne. Ses choix spontanés et son idéologie n’ont rien avoir avec une méthode scientifique de même que les mathématiques ne sont pas plus royalistes que républicaines.

D’ailleurs Freud a fini par en convenir et par tenter d’échapper à ses préjugés. « Cependant les défenseurs de la religion auront un droit égal à se servir de la psychanalyse pour apprécier à sa valeur l’importance affective de la religion » (L’avenir d’une illusion p.53). Il s’en aperçoit un peu tard mais tient à réparer l’injustice : « Je suis très frappé de n’avoir pas songé moi-même à l’aide extraordinaire que la méthode psychanalytique est susceptible d’apporter à la guérison des âmes » écrit-il le 9 février 1909 au pasteur Pfister. Le grand malheur est qu’à la suite de sa violente querelle avec Jung et après son exclusion définitive, toute reconnaissance lui a paru comme une défaite et il en a été de même pour la majorité de ses disciples, enfermés génération après génération dans leur forclusion.

Pourtant Freud n’a jamais conçu la psychanalyse que comme un simple nettoyage préalable. « Nous nettoyons les écuries d’Augias pour qu’à la place vous bâtissiez de splendides cathédrales » écrit-il à René Laforgue. Nous n’en demandons pas tant et nous contentons d’un petit temple de la spiritualité. Comme Hercule avait été obligé pour nettoyer les écuries des chevaux du roi Augias encombrées jusqu’au plafond de détourner le fleuve Alphée, une cure psychanalystique doit passer bien des années à drainer le refoulé inconscient dans les vertiges de l’inceste, du cannibalisme, du viol et du meurtre … L’on sait que plus une tour veut s’élever haut, plus elle a besoin d’avoir des fondations profondes et solides. Mais dans le drainage du marécage, il ne faut jamais oublier la vision du splendide palais qui peut être installé ici, celui de l’homme nouveau.

Il convient de toujours garder à l’esprit que la psychanalyse freudienne est née d’une déception : elle ne fouille les bas-fonds que faute de savoir s’élever dans les hauteurs de la sublimation et de l’apothéose. Freud le signifie clairement dans la phrase qu’il a mis en exergue de son livre sur L’interprétation des rêves : « Si je ne puis pas fléchir les dieux, je retournerai les enfers » (Flectere si nequeo superos Achéronta movebo, vers de l’Enéide, VII 312). Mais les psychanalystes ne sont pas voués pour toujours à récurer les égouts, les temps sont venus de lever les yeux au ciel et d’utiliser aussi une psychanalyse des Hauteurs.

D’ailleurs Jacques Lacan semblait l’avoir compris lorsqu’il disait : « La psychanalyse ne triomphera pas de la religion … La religion va avoir beaucoup plus de raisons d’apaiser les cœurs … La science va introduire de tels bouleversements qu’il va falloir qu’à tous ces bouleversements ils donnent un sens … Sachez que le sens religieux va faire un boom dont vous n’avez aucune espèce d’idée » (Séminaire du 18 mars 1980 à Versailles). A plus forte raison la modeste spiritualité.

Le débat sur la spiritualité ne peut que se traiter maintenant au niveau de la psychanalyse.

 

C. Le réenchantement du monde

 

Depuis l’entrée dans l’ère du Verseau le réenchantement du monde (réencantado del mondo) a été proclamé. Un réveil de l’âme du monde (anima mundi/harmonia mundi) s’opère lentement à travers des mouvements comme Gaïa, terre vivante, l’écologie spirituelle, le principe anthropique, le culte des Vierges noires, la sophialogie orthodoxe, l’anthropocosmologie, la nostalgie d’un cosmos vivant, habité, vibrant … Il comporte la création des valeurs, la reconstruction de nouvelles valeurs après que Nietzsche ait pu proclamer la mort de Dieu comme destruction des anciennes tables des valeurs. Ce renouveau est entre autre rendu possible par l’apparition des éthiques : éthique écologique, bio-éthique, éthique industrielle, éthique médicale, du commerce, de la Bourse, de la guerre, etc. Ainsi un choix libre et spontané succède partout à une morale de l’obéissance, comme l’avait prévu Bergson dans « Les deux sources de la morale et de la religion ».

Dans la mesure où la psychanalyse sert de soubassement à la spiritualité, la construction d’un ordre nouveau devient possible. Le renversement des valeurs va permettre d’échapper à l’angoisse de la post-modernité. Il a fallu pour cela aller jusqu’au fond du creuset dans l’incertitude, le vide et le néant. C’est de l’exploration de toute cette négativité refoulée que sont sortis des bases positives avec les théories mathématiques de l’hypercomplexité, du Chaos, des systèmes de déperdition d’énergie, des fractales, des stéréogrammes et des hologrammes …

L’esprit masculin a engendré une société patriarcale fondée sur des valeurs militaires de la guerre et la compétition forcenée dans tous les domaines où ne surnagent que les plus forts. Il a secrété un monde de l’intelligence froid et hostile qui est vite devenu inhumain avec le machinisme industriel polluant, la bureaucratie tatillonne, les ordinateurs insensibles et les robots préprogrammés. Le désespoir sartrien a secrété le monde sans âme de la mécanisation, de la robotisation, de la bionique, des médias, de la mondialisation uniformatrice, du tourisme de masse, du sport-spectacle, de l’argent-roi, des mouroirs et des hôpitaux iatrogènes, des vaches folles et des moutons carnivores, de la surveillance par caméra, des manipulations du génome, du clonage, des enfants éprouvettes et de l’utérus artificiel …

La libération des femmes annonce l’apparition d’un monde nouveau, après la dénonciation du machisme. Dans la mesure où les femmes vont pénétrer à égalité dans le monde du travail puis de la politique, elles vont remplacer cette société patriarcale guerrière par un monde de l’entraide et de la coopération. Le relationnel va prendre la place du compétitif. Les femmes qui donnent la vie sont plus centrées sur les valeurs de vie que sur les valeurs de mort des sociétés militaires. Les valeurs spécifiques de la femme sont douceur, indulgence et patience. Elles s’opposent aux valeurs viriles de la violence, l’inflexible et la brutalité. L’âme et le cœur prennent la place de la sèche rationalité et la corrigent, de même le sentiment et l’amour remplacent la simple loi du plus fort (struggle for life).

Et ceci se retrouve très exactement dans la psychanalyse. A une première psychanalyse intellectuelle et masculine a succédé depuis Mélanie Klein et l’école anglaise un total renversement théorique sur tous les thèmes comme le transfert-contenant ou la positivité du contre-transfert. Ce renversement théorique est corrélatif à la part croissante des femmes psychanalystes.

Alors une nouvelle psychanalyse pourrait-elle s’intéresser à la spiritualité ?

 

Ch 3.  L’ESPACE PSYCHO-SPIRITUEL

 

A. Le lieu des rencontres entre la spiritualité et la psychanalyse.

 

Le psychologique et le spirituel sont au départ deux dimensions nettement séparées, autant que psuké de pneuma. Ils sont d’ailleurs travaillés dans deux domaines aussi séparés que la thérapie et la religion. On les considère souvent comme des couches superposées. Les instincts ont toujours été situés dans la région inférieure celle du sexe et du ventre. Au contraire le rapport au sacré se situe au sommet de la tête ou encore au dessus sous forme de lumière et de feu. Mais de plus en plus au fil des siècles des rapprochements se sont fait et des régions intermédiaires ont été explorées. Avec l’espace psycho-spirituel nous arrivons maintenant à ce que l’on doit considérer comme un interface. L’interface appartient aux deux et unit plus qu’il ne sépare. Alors dans ce nouvel espace, bien des questions se posent.

La psychothérapie est-elle un substitut de la religion pour atteindre à la spiritualité ?

La névrose a-t-elle remplacé le péché ?

Quelles sont les relations entre l'esprit, le corps et l'âme ?

Peut-on passer de l'émotionnel au spirituel ?

Y a-t-il une médecine de l'Etre ? et de l’âme ?

Peut-il y avoir une spiritualité sans morale ?

Peut-il y avoir un accès direct au Sacré ? Et quelles sont les technologies du sacré ?

 

1. Les reproches mutuels.

Psychologie et Spiritualité sont bien trop proches pour ne pas se trouver en concurrence. Chacun cherche à annexer l'autre domaine en le considérant comme une erreur ou une perte de temps.

Ainsi les psychologues se méfient  énormément de la spiritualité. Ils l'accusent de pratiquer "l'escamotage psychologique". Elle leur paraît dangereuse et certains en font une véritable pathologie. Je me souviens de ce psychiatre, qui se croyait psychanalyste, et considérait toute croyance en Dieu et toute spiritualité, comme la pire des résistances. Dès qu'il s'en rendait compte, toute sa stratégie dans sa "cure analytique" était de commencer par casser cette résistance, fondement de toutes les autres, pour arriver à établir son malade dans l'athéisme et le matérialisme. La seule alternative pour ce dernier était de céder ou de partir rapidement s'il arrivait à s'en apercevoir assez tôt. Le pire est qu'il n'était pas le seul de cet avis. Freud considérait la religion comme une illusion sans avenir, selon son dernier livre "L'avenir d'une illusion".  Il écrit : « il suffirait de remplacer le langage religieux de ces âges obscurs et superstitieux par la langage scientifique d’aujourd’hui ». Hélas non, l’expérience a montré le contraire.

Il va en être de même pour toute une série de psychothérapies et de médecines du divin. Même dans le mouvement transpersonnel on sent cette demande de tout un public (en général porteur des pathologies les plus graves) pour nier l'existence de leurs problèmes et demander l'effacement magique et instantané des symptômes, comme par un signe de croix ou une aspersion d'eau bénite. De même traiter du combat de Zeus contre les Titans, ou de la lutte de Seth et d'Osiris, de l'abandon du Petit Poucet, du sacrifice d'Isaac … ne sont qu'un moyen de s’égarer en mythologisant ses problèmes personnels. Au mieux par ces méthodes impersonnelles certains espèrent enkyster leur délire ou leur névrose, de façon à cela ne contamine pas leur personnalité à l'entour et leur permette de continuer à vivre sans rien changer.

Une autre critique de marque se trouve dans la personnalité de quelques "êtres spirituels" (ou qui se disent tels). Mais aussi pourquoi ces personnes célèbres aiment-elles tellement parler d'elles et de leur égo ? Elles n'aiment pas que cela d'ailleurs, mais aussi le sexe, l'argent, le confort, le luxe et pouvoir. Il est vrai qu'il en a toujours été ainsi dans les religions officielles.

 

Inversement dans la spiritualité, il est souvent de bon ton de critiquer la psychanalyse et de s'en moquer. Au mieux on considère une psychothérapie comme une perte de temps, au pire comme un danger. Ce serait une culture de l'égo qui ne peut que mener au "nombrilisme". A force de patauger dans la mare, on souille tout autour et cela finit par sentir mauvais. Il ne faut pas trop revenir sur ses frustrations et ses aigreurs, on risque de s'y enliser. Il ne faut pas trop gratter ses plaies, car elles vont finir par augmenter et s'envenimer. Une autre tentation est la victimologie, on s'installe à la place de victime et on ne la quitte plus en faisant défiler toute la kyrielle de ses jérémiades.

Certains adeptes de la non-dualité finissent par nier tout intérêt à toute thérapie psychologique, la seule thérapie réelle étant l'accès à un état non-duel par la conversion au Védanta. Pourtant leur enseignement serait bien plus convainquant, si leur personnalité n'était pas si trouble.

Ces reproches mutuels se retrouvent en psychanalyse entre Freud et Jung. Qui pourra réparer la dramatique séparation du 25 mars 1909 où la psychanalyse s’est déchirée entre matérialisme et spiritualité ? Il faudrait pour cela joindre à la rigueur méthodologique des freudiens, la position non-matérialiste de Jung.

Il ne s'agit pas de nier l'existence de problèmes : ils sont nombreux et importants. Mais c'est cela qui est passionnant, tout un nouveau domaine de recherche est en train de s'ouvrir. Il y a autant de danger à prendre du psychologique pour du spirituel, que de méconnaître du spirituel en le prenant pour du psychologique.

 

2. La dimension spirituelle de la psychanalyse.

La psychologie est née comme ouverture à la spiritualité.  Bien avant Socrate, Empédocle d'Akragas est le type même de cet être complet qui unit les deux chemins. Comme bien des êtres réalisés des Indes, c'était un itinérant. Il allait de ville en ville, accompagné de ses nombreux disciples. Il avait de longs cheveux et une longue barbe blanche. Toujours vêtu de blanc, c'était un végétarien convaincu, qui refusait même les sacrifices d'animaux en usage dans la religion grecque. Il avait une activité de psychothérapeute et de thaumaturge, comme le fera par la suite Apollonios deThyane.

La psychologie est née comme étude de l'âme avec Leibnitz, puis plus tard avec Wundt et Weber et Fechner en 1880. Puis s'est installée la mode de la psychologie sans âme. Cela a commencé dans la Russie communiste de 1917 avec les chiens de Pavlov et sa prétention matérialiste d'expliquer l'homme tout entier à partir du réflexe conditionné. Dès 1945 les communistes français ont développé la religion de la seule psychologie russe avec Bechterev, Luria … S'y sont ajoutés les pigeons de Skinner et le comportementalisme américain, avec sa théorie de la boite noire pour faire l'impasse sur ce qui se produit entre le stimulus et sa réponse. Donc seuls étaient scientifiques ceux qui ne tenaient pas compte de l'esprit et de l'âme.  Cela trouvait un appui chez les physiologistes pour lesquels la pensée est le produit du cerveau et dont le modèle reste toujours l'homme neuronal.  Sous le nom de cognitivisme un retour s'est opéré dans les années 1990 vers l'étude de la pensée en elle-même.

Et le retour de la spiritualité a pu se faire en 1994 dans le DSM IV le Manuel des Psychiatres américains. Une nouvelle catégorie diagnostique est apparue sous le titre de "Problèmes religieux ou spirituels". Elle a été préparée par trois psychiatres de San Francisco, Lukoff, Lu et Turner, et une commission, regroupant pendant deux ans plus de 300  articles sur les thèmes psychospirituel. La définition en est : "Catégorie utilisée quand un problème religieux ou spirituel occupe une place prépondérante sur le plan clinique. Par exemple les expériences de désarroi impliquant une perte de la foi ou son questionnement, les problèmes dus à la conversion à une nouvelle religion, et de façon plus large les questionnements de nature spirituelle, mais non reliée à une église ou une religion". Ce qui est important est que cette catégorie psychospirituelle n'est pas considérée comme un désordre mental ou une pathologie psychiatrique, mais se trouve avec le phénomène de deuil dans la section "normale" bien qu'exigeant l'aide d'un professionnel. Les dix sous-catégories comprennent : perte ou questionnement de foi, changement d'appartenance confessionnelle, conversion à une nouvelle religion, intensification de sa propre foi, adhésion à de nouveaux cultes ou leur abandon, maladies en phase terminale, tout approche de la mort, expériences mystiques intenses, crise d'émergence spirituelle. Il faudrait y ajouter tout ce qui a trait aux sectes, aux techniques d'évolution spirituelle (chamanisme, Yoga, Zen, Taï-chi, Soufisme, Hésychasme …), aux éveils de Kundalini, sorties hors du corps, coma, élargissement de la conscience, rêve lucide, etc.

 

Ainsi l'on commence à comprendre que la psychologie a une dimension spirituelle permanente et inéliminable. L'étude des besoins se complète par celle des motivations et s'achève dans celle des Valeurs, par le dépassement vers le désintéressement. Celle de la mémoire ne peut éliminer la mémoire des rêves. L'étude de la conscience comprend les états modifiés de conscience et l'élargissement de la conscience vers le Surconscient. De même que l'inconscient ne doit être que du refoulé plus ou moins pathologique, mais peut être créatif, thérapeutique et source d'inspiration. L'imagination n'est pas que la reproduction d'images, mais peut être passive et devenir créatrice. L'étude de l'identité, du sujet et du moi nous mènent au dépassement du moi et de l'égo vers le Soi. Enfin c'est mutiler l'homme que de nier sa dimension vers le Sacré et le Divin.

Le drame du rapport entre la religion et la psychologie se trouve dans cette confidence d'Asari : "J'ai cherché Dieu et je n'ai trouvé que moi-même, je suis entré en moi et j'y ai trouvé Dieu".

 

3. La dimension psychologique de la spiritualité.

Il n'est pas possible de se lancer directement dans la spiritualité, sans avoir fait d'abord une remise en ordre psychologique. On ne fait pas l'économie d'une psychothérapie ou d'une psychanalyse. Si on n'en a pas fait une préalablement, elle se fait au cours de l'évolution spirituelle, dans le meilleur des cas. En particulier cela est possible quand on a la chance de pouvoir vivre auprès d'un maître authentique. C'est ce qui rend le cas de Milarépa exemplaire. Dans le récit de sa vie, on voit parfaitement que son maître Marpa, par toutes les épreuves qu'il lui impose, l'amène à se délivrer de sa culpabilité pour tous les méfaits qu'il a commis par attachement à sa mère. Il en est de même dans la série de livres qu'a publié Castanéda et cela est d'autant plus convainquant qu'il n'en a pas du tout conscience. Mais ses deux maîtres Don Juan Matus et Don Génaro lui font dépasser son blocage avec son père et retrouver tous les traumatismes de son enfance, en particulier dans l'histoire scolaire avec son souffre-douleur, Nez-en-bouton.

Malheureusement, il est assez rare de pouvoir disposer d'un guide spirituel rien que pour soi. Alors si l'on ne compte que sur ses propres forces, les problèmes psychologiques risquent de bloquer la progression spirituelle ou au moins de la retarder considérablement. C'est à dire que toute la force qui devrait être employée à faire le saut pour changer d'état de conscience et accéder à l'autre réalité est utilisée (et gaspillée même) à lutter contre la psychose, la névrose ou les problèmes psychologiques. En fait tout cela a été soigneusement enseveli sous une lourde chape de plomb, celle de la religion ou de la spiritualité. Après il est plus facile de les nier et de faire comme si de rien n'était. Mais  cela stoppe leur progression spirituelle, ils sont bloqués et pour toujours.

 

B. Les pièges de la spiritualité

 

Beaucoup aiment bien disserter sur les pièges et impasses de la spiritualité, ils n'y sont en fait jamais entrés. Et répéter ce même discours leur sert de justification pour ne pas y entrer. De toute évidence, ils n'ont aucune vie spirituelle, ce qui ne les empêche pas de beaucoup en parler.

La règle absolue dans ce domaine est :

On ne peut renoncer qu'à ce que l'on a

et on ne peut dépasser que ce que l'on a atteint.

Il ne peut être traité de ce sujet que par ceux qui sont entrés dans la vie spirituelle et en ont eu l'expérience. Le but est toujours d'aider ceux qui sont en progression et rencontrent des obstacles, donc cela doit aider à vaincre les difficultés momentanées et non à dissuader d'entrer dans l’amour de Dieu.

 

   Ne pas avoir réglé ses problèmes psychanalytiques risque de pervertir le travail spirituel. L'esprit rusé va tout tourner à son profit. Il va tenter de donner un sens spirituel à ses perversions en nommant autrement ses travers. Il va choisir dans les disciplines spirituelles ce qui va dans le sens de ses défauts, au lieu d'aller à leur encontre, comme n'aurait manqué de leur proposer le moindre guide spirituel.

Le problème principal est que la spiritualité en tant que superstructure ne vient qu’en dernier et coiffe l’ensemble de la personne humaine, par conséquent tout se transpose en elle. En particulier tous les défauts et les problèmes psychologiques (psychanalytiques, psychopathologiques et psychiatriques) vont se transposer tels quels dans sa vie spirituelle et mener à choisir une voie qui aille dans le sens de ses défauts et permette de ne pas changer. On a ainsi trouvé une justification divine à ses travers. Par exemple :

-               Celui qui vit dans l’indifférence, car il est coupé de ses sensations, va choisir la voie du détachement. Rien ne lui est plus facile, car il n’arrive pas à se décider et il se moque de tout. A coté se trouve aussi la voie du Renoncement ouverte à tous ceux qui sont en dépression ou simplement déprimés.

-               La voie de l’humilité est prise par celui qui vit dans la dépréciation, le mépris, la haine de soi ; (« Je ne vaux rien parce que mon papa est mort quand j’avais dix ans, ou a divorcé ou est parti … Donc je ne mérite pas mieux »).

-               La mort de l’égo est un thème qui plaît beaucoup à tous ceux qui se haïssent eux-mêmes et sont suicidaires. Faute de tuer leur corps, ils sont d’accord pour faire le sacrifice symbolique de leur moi-égo. Mais ceux qui ont des problèmes psychotiques d’identité et ne savent plus qui ils sont, peuvent aussi choisir ce masque justificatif.

-               L’instable qui ne peut rien construire (famille, travail, insertion municipale) ou celui qui détruit aussitôt ce qu’il vient de construire, car il s’ennuie dans le succès, va adopter la voie de l’errant (beatnik, vagabond, pèlerin …). Il fait le tour du monde sur son bateau ou du désert sur son chameau. Il ne peut pas s’attacher, donc il se croit libre.

-               L’agoraphobe, au contraire, qui a peur des autres et de l’organisation de la vie va devenir ermite. Il ne rêve que de rester toute sa vie dans sa cellule ou dans sa grotte.  Il médite tout seul et ne s’occupe que de lui-même dans un profond égoïsme, heureux dans la clôture du couvent qui le couve.

-               Le claustrophobe qui a peur d’être enfermé ou mis en prison, va devenir le moine prêcheur itinérant. Il va développer tout un discours apologétique sur « l’Ouvert » par opposition au fermé, au clos.

-               Les masochistes (et les sadiques car on ne peut pas les séparer, unis dans leur sadomasochisme) ont eu d’extraordinaires justifications dans les siècles précédents avec tous les raffinements  des ascèses, jusqu’à se croire un saint (ou une sainte) parce qu’il (ou elle) se flagelle deux fois par jour. Mais les variétés des mortifications et tortures ont été quasi-infinies. Ainsi les anorexiques sont passées inaperçues dans la glorification des jeûnes, comme le sont maintenant les Top-models anorexiques.

-               Le dominateur puissant et orgueilleux transpose sa volonté de puissance sur l’Ordre religieux dont il devient vite le Général, ne travaillant désormais que pour le bien de l’Ordre. Et les narcissiques ressentent toute atteinte à leur Ordre comme une blessure narcissique.

-               Les délirants ont toute latitude pour développer un extraordinaire système religieux (hérétique on non), ou écrire leurs livres de conversations avec Dieu, les anges, les esprits des morts ou des extragalactiques conducteurs d’OVNI ... Mais comme l’écrit Freud (L’avenir d’une illusion), c’est le mérite de toutes les religions d’éviter la peine de s’inventer un délire individuel en entrant directement dans un grand délire collectif.

-               Ceux qui vivent un éclatement de leur personnalité (Spaltung) ont des lambeaux de leur inconscient qu’ils ne reconnaissent plus ou parfois des personnalités multiples. Ils entendent des voix, ont des apparitions, des visions, des hallucinations, des transes, des phénomènes de possession ... Ces messages de leur inconscient, ils les nomment intuitions, prémonitions, guide intérieur. Ils voient des synchronicités partout, ils ont l’impression d’avoir déjà vécu cela, d’être déjà venus en ces lieux, d’y avoir été dans une autre vie. Certains confondent leurs pulsions avec « le maître intérieur ».

On peut d’ailleurs se poser la question de savoir s’il y a une transposition ou une simple translation, alors qu’il faudrait une sublimation. Ces problèmes psycho-spirituels sont étudiés dans « La psychanalyse spiritualiste ».

- Il y a celui qui cultive le détachement spirituel des biens de ce monde et des gens, alors que ce n'est que de l'indifférence. Il ne discute pas, non pas parce qu'il est conciliant, mais parce qu'il se moque de tout. Il ne s'attache pas, car il est incapable d'aimer et souvent coupé de ses sensations.

- D'autres apparaissent humbles et semblent cultiver la modestie et l'humilité. Jamais ils ne se vantent et ils considèrent que le plus gros défaut est l'orgueil. Mais il ne faut pas confondre l'humilité et le mépris de soi. Ces personnes vivent dans la dépréciation et la critique personnelle, rien de ce qu'elles font n'est bien. "Je ne vaux rien, je ne mérite pas mieux". La racine en est le masochisme et la haine de soi. Et cela peut provenir de causes très diverses : mon papa est parti quand j'avais douze ans, j'ai trahi, j'ai été trompée ou abandonnée, etc.

- Lorsqu'on est en dépression ou dans un état dépressif, il est facile de dire que l'on renonce à tout et de prôner le lâcher-prise et l'abandon …

- Ce sont souvent des suicidaires ou des personnes atteintes d'une profonde haine d'elles-mêmes qui choisissent la voie de la mort de l'égo et ils leur est facile de parler de la disparition du sentiment d'identité, car c'est justement cela leur maladie.

- J'ai bien connu un homme qui se croyait très transpersonnel, donnait des leçons aux autres et prétendait régenter le mouvement transpersonnel européen. Et c'est vrai qu'il n'avait rien de personnel. Mais il n’était pas transpersonnel, il était en fait infra-personnel, c'était un véritable enfant, aux raisonnements et choix infantiles, comme un vrai bébé capricieux, il en était resté au stade de la mégalomanie infantile et ne supportait pas la moindre désobéissance ou opposition. Il n'avait jamais accédé au niveau de la personne, ni même de l'adulte responsable.

- Bien des personnes m'ont consulté au sujet de la méditation, car au bout de cinq ans, voire de dix ans, elles n'avaient obtenu aucun résultat. L'enquête et les explications montrent toujours l'existence d'un problème psychologique non-résolu. Et pour cause, car il n'est jamais reconnu comme un problème psychologique. Par exemple, on trouve assez souvent des rancunes et une absence de pardon pour des rivalités entre frères ou entre sœurs et frères, des persécutions, voire des jeux incestueux. Pour d'autres, cela peut être l'essai de rattraper un échec sportif, scolaire ou professionnel.

Dans certains groupes de méditation Zen, sans aucune préparation psychologique, les exercices sont faits très régulièrement avec beaucoup de volonté, de force et de rigueur. Et au bout de deux ou trois ans de contrôle de la posture les problèmes psychologiques finissent par émerger dans le champ de la conscience. Ils échappent au refoulement dans l'inconscient, car le silence de la méditation finit par corroder et ronger à l'intérieur. Alors les deux cas les plus fréquents sont l'apitoiement sur soi et la colère. Soudain au milieu de la méditation, la tristesse est tellement grande que les larmes viennent à couler et l'on ne sait jamais pourquoi. Pour d'autres au contraire c'est la colère qui sort et ils ont envie de se lever soudain en hurlant et ils n'osent plus revenir. Pourtant les maîtres Zen connaissent parfaitement le processus et conseillent en ce cas de regarder passer ces perturbations dans sa conscience avec la même indifférence que l'on a en contemplant filer des nuages d'orage dans un ciel de tempête. C'est d'ailleurs l'occasion d'entrer dans la phase du Vipassana, la Vision pénétrante.

Dans le rapport à un instructeur, guide ou gourou, bien des équivoques s'installent. Des cas exemplaires d'attachement réussi peuvent n'être en réalité que des opérations de compensation. De violentes haines familiales ont amenés des jeunes à se fâcher et à quitter leurs parents, parfois sans les prévenir. Par la suite, ils sont à la recherche d'un substitut de père ou de mère et se mettent à son service avec dévouement et soumission. Ceci pour un certain temps ; dès qu'ils considèrent avoir suffisamment payé pour leurs fautes ou n'avoir pas assez de reconnaissance et d'amour compensateur, ils peuvent réitérer et brutalement partir à nouveau sans prévenir.

 

                                                C. Les souffrances humaines

 

Long est le temps consacré à la souffrance, dans la vie comme en psychanalyse. Il commence par la période des plaintes et des récriminations. L’expression des souffrances est, comme le transfert, révélatrice de la structure du patient. Le masochiste adore s’installer dans la position de victime et se faire plaindre ou plutôt se plaindre lui-même à l’infini. L’hystérique est toujours un exhibitionniste qui est persuadé qu’il doit montrer sa souffrance pour qu’on admette qu’il vit. L’obsessionnel s’enroule dans sa souffrance pour mieux la conjurer et s’en protéger. Le psychotique a une souffrance sans douleur tellement il est anesthésié.

Mais dans le contre-transfert l’analyste peut aussi participer à cette souffrance, jusqu’à un certain degré pour pouvoir rester un professionnel utile. Sinon peut s’installer une fascination pour certains patients et un vertige de la souffrance qui reproduit celle du patient.

Pour Freud toute souffrance se ramène à l’angoisse de mort. Et il insiste sur la recherche de la souffrance, de l’humiliation et de la déchéance. Il y a aussi un besoin inconscient de punition et d’autodestruction. Mais la souffrance ne peut jamais être éliminée et dans toute analyse il reste une part de frustration,   ‘‘Le manque de l’objet absolu est la source sans cesse renouvelée du désir’’ écrit Lacan. Cet aphorisme, qui aurait pu être dit par Bouddha ou un soufi, nous mène en pleine spiritualité.

La vision spirituelle transforme totalement le rapport à la souffrance en faisant distinguer les grandes souffrances, les souffrances auto-produites et la souffrance omni-pénétrante. D’abord se présentent les douleurs physiques. Les patients se plaignent d’être toujours malade, de souffrir du foie, du cœur ou de ne plus pouvoir respirer. Derrière les douleurs, il nous faut chercher les grandes souffrances et c’est à nous de découvrir qu’il a un cancer des poumons, une cyrrhose, une hépatite B ou le Sida. Puis par-dessous il faut trouver la cause et comprendre que c’est un alcoolique, un fumeur impénitent ou un sexalcoolique. Alors nous arrivons aux grandes souffrances qui sont « les maladies de l’esprit ». Il est alcoolique car il veut oublier un amour déçu ou l’échec d’une vie, il fume et se drogue car il est incapable autrement de changer de niveau de conscience ou d’apaiser sa dépression. La souffrance de la souffrance nous introduit dans les souffrances auto-produites. L’esprit anticipe tout, amplifie et exagère. Le ver est dans le fruit et la sécurité n’existe pas. Il est facile de tomber dans l’apitoiement de soi-même et le désespoir. Le refus total de la souffrance mène au sentiment d’injustice (Pourquoi moi ?) et tout s’écroule. Donc il n’y a pas de Dieu, l’univers est bête, hostile et dangereux. C’est la nausée sartrienne.

Les souffrances s’accumulent et s’engendrent l’une l’autre. En gros on est séparé de ceux qu’on aime et uni à ceux qu’on n’aime pas. Alors on brûle la voiture du voisin, le bus, puis tout le quartier, le bois voisin puis la forêt d’à-coté. Et l’on peut ajouter les auto-mutilations, piercing et scarifications, plus les conduites suicidaires. La souffrance omnipénétrante est dans la fragilité, l’impermanence, l’inachevé et la facticité. Je n’ai pas ma raison d’être en moi-même et je ne suis pas ce dieu dont l’humanité rêve sans cesse depuis Gilgamesh. Ma situation spatio-temporelle est à admettre irrémédiablement.

Par contre beaucoup de souffrances sont produites moins par la mort que par la mort-anéantissement freudienne. Mais cette « annihilation totale et irréversible » n’est qu’une croyance, finalement aussi gratuite qu’injustifiée. Au contraire il est possible de descendre au fond de soi, dans le fond et là se trouve avec l’état de conscience modifiée, le sentiment d’éternité. On touche ce qui est stable, éternel, infini, non-né donc immortel et qui a sa raison d’être. Toute psychanalyse doit pouvoir permettre d’accéder à ce moment mutatif et restaurateur.

 

                                                             D. La guérison spirituelle

 

Pour la psychanalyse spiritualiste la racine des problèmes est dans les erreurs spirituelles et le désespoir qui en résulte lorsqu’on est mal orienté. La guérison ne peut venir que de source de la souffrance, il faut prendre le mal à la racine. Il faut traiter les maladies de l’esprit sources des troubles organiques. Jésus commence ainsi par la réconciliation psychologique (tes péchés te sont pardonnés) et après le symptôme peut être levé (lève-toi et marche). L’exemple a été suivi au fil des siècles et les miracles physiques ont laissé place aux conversions spirituelles.

Il en est de même dans le bouddhisme. Le Bouddha Gautama se comporte comme un médecin. Il fait le diagnostic, trouve la cause et propose une ordonnance. Il y a donc dans chacun un affrontement direct à la souffrance, correspondant parfaitement à une psychanalyse. On regarde sa souffrance en face, au lieu de la nier, on remonte à sa cause et l’on fait les changements qui s’imposent. Pour cela il faut remonter aux liens cachés, comme dans le travail sur l’inconscient.

Il convient d’abord de remarquer que l’on traite les autres comme des objets ou des outils, sans aucun respect. Tout va commencer avec le respect de soi-même. Porter un regard bienveillant d’abord envers soi-même permet de pouvoir en avoir un envers les autres. Vient l’aide de la communauté thérapeutique (la sangha) lorsqu’elle est sans sévices et sans dérives sectaires. Alors se découvre le sens de la solidarité. L’aide la plus importante est bien entendu dans l’accompagnement spirituel. Le travail essentiel est fait au fond de soi : il faut passer du vide négatif au vide positif (shunyata), qu’il convient de nommer vacuité car c’est aussi la plénitude. Il reste finalement à accomplir les actes bénéfiques qui vont concrétiser le changement et assurer la guérison définitive.

La place de la méditation dans la thérapie est un thème de plus en plus débattu. Comme les rêves la méditation est le chemin direct pour accéder en son fond. Il y a là une seconde source de dialogue avec le thérapeute intérieur et pas seulement les échanges avec son psychanalyste pendant la séance. La méditation est approfondissement qui par une confrontation avec sa détresse permet d’échapper aux plaintes et jérémiades répétitives. Les premières étapes de la méditation correspondent parfaitement aux découvertes qui apparaissent lentement lors d’une cure. La Pleine Conscience (Mindfulness) utilise de façon expérimentale, le premier apprentissage de la méditation pour éviter les rechutes dans les dépressions depuis Kabat-Zinn.

Le dépassement se fait dans les niveaux de conscience. La psychanalyse en général est une exploration des couches les plus profondes de l’inconscient, alors que la spiritualité cultive la conscience jusqu’à espérer atteindre au surconscient. Il faut pouvoir atteindre à ce niveau pour arriver à résoudre les problèmes de nos contemporains. De plus en plus cela sera exigé, la sagesse ne suffira pas, surtout les sagesses rancies. C’est la nature de la conscience qui doit être bien comprise et totalement explorée pour accéder à son dépassement.

Nous en avons besoin pour laisser la place à l’inconscient thérapeutique qui est le véritable guérisseur. C’est lui qui mène la cure en son dernier tiers quand on a échappé à l’illusion du « sujet supposé savoir » et que l’accordage patient-thérapeute commence à s’établir. Nous parlons d’inconscient thérapeutique pour être mieux compris des autres psychanalystes, mais puisque c’est lui qui mène la cure il est de l’ordre du surconscient. Il assure la connexion aux instances supérieures qui parachèvent le traitement en donnant le sens d’une vie connectée à un univers qui a du sens.

 

                                               E. La spiritualisation du corps

 

S’il y a un point sur lequel les psychanalystes ne peuvent pas être matérialistes, c’est bien sur les rapports entre l’esprit et le corps. L’esprit ne peut pas être le simple produit du corps, comme l’urine est secrétée par les reins, puisque c’est l’esprit qui rend le corps malade. La démonstration scientifique en a été donnée par Hans Sélyé, l’inventeur du stress ; en torturant des lapins de diverses manières il a montré comment on pouvait provoquer des ulcères de l’estomac et des troubles cardiaques. Et l’expérimentation a été développée et amplifiée avec des rats. Enfin sur l’homme Marty et son école ont démonté avec finesse et précision les mécanismes des désordres psychosomatiques de l’eczéma à l’asthme.

Un questionnement troublant est apporté par Ian Stevenson avec la publication de photos d’enfants nés avec d’importantes cicatrices d’accidents arrivés dans une vie précédente.

Inversement la psychanalyse est la preuve par neuf qu’une seule interprétation suffit à réduire un symptôme. Le meilleur exemple est l’orgelet ou compère-loriot, le bouton purulent qu’un homme fait pousser au bord de sa paupière quand il craint d’avoir un enfant illégitime ; il suffit de le lui révéler pour qu’il disparaisse. Dans les cures il faut souvent utiliser tout un ensemble de moyens, dont le centre se trouve être l’amour de transfert. Mais les transformations corporelles lors d’une cure sont sensibles et évidentes. La tristesse s’accompagnait de l’affaissement du visage et souvent d’un teint grisâtre ; il commence à s’éclaircir au bout de quelque temps et le visage devient plus lumineux avec un sourire retrouvé.

L’ascèse est à l’inverse de l’alcoolisme et de la goinfrerie qui empâtent de le corps et l’alourdissent jusqu’à l’obésité. La spiritualisation du corps va avec son amincissement qui le rend comme transparent, lumineux et diaphane.

Dans cette alternative il convient de rechercher les raisons des crises du monde moderne. L’angoisse existentielle vient-elle du fait que le monde a perdu son sens ? La mort de Dieu y serait-elle pour quelque chose ? Le début de cette nouvelle fondation de la spiritualité se trouve dans l’analyse de l’athéisme. De même que les psychanalystes cherchent sans cesse à rendre compte de la mystique, dans des ouvrages de plus en plus nombreux, de même il est temps de commencer à psychanalyser les athées. Quel en est le signifiant ?

 

 

 

 ch 4. LA PSYCHANALYSE DES ATHEES

 

Un athée est une personne qui déclare que Dieu n’existe pas. Bien entendu au cours de l’histoire humaine ce n’est pas du même dieu dont il s’agit, mais en psychanalyse c’est cette négation qui est importante. Et elle est presque toujours passionnelle, au point que beaucoup ont voulu y voir une foi inversée. L’athée est un croyant qui croit farouchement à la non-existence de dieu et qui a foi en une idéologie de remplacement (le marxisme, le trotskisme, le scientisme, le matérialisme …).

Pourtant il ne s’agit que d’une question philosophique : l’existence réelle ou non de Dieu. Existe-t-il réellement ou est-il un simple mot ? Mais une grande confusion se fait avec les religions. Et tous les déçus des religions, tous les opposants, toutes les victimes, se déclarent athées. Mais être irréligieux n’est pas être athée. Il ne faut pas confondre ce que les philosophes ont nommé le « théisme » (affirmation de l’existence de Dieu) et la négation d’un des dieux des centaines de religions : Osiris, Zeus, Jupiter, Brahmâ, Jéhovah, Allah, Jésus, Wotan … D’autres confusions ont été faites avec « le déisme », l’anticléricalisme, la laïcité … Enfin beaucoup confondent l’athéisme avec la philosophie matérialiste ou les progrès de la science, vécue comme une religion. Le critère est pourtant dans le fait que l’homme affirme ou nie l’existence de Dieu. Dans un récent Traité d’athéologie la confusion est totale, le sujet n’est pas abordé ni envisagé, le livre n’est que la suite de tous les sempiternels reproches que l’on peut faire à la religion (ou aux religions). Et ils sont certes fort nombreux, mais le problème n’est pas là. Vis-à-vis de Dieu j’affirme qu’il n’existe pas, qu’il existe ou que je n’en sais rien (agnosticisme). Tout le reste est simplement hors sujet ou alors il faut changer le titre de ce livre en « plaidoyer contre les religions ». Les athées intelligents critiquent les dieux des religions et surtout leur clergé, c’est-à-dire des idoles qui masquent la nature de dieu. Or en réalité, Dieu est une réalité inconnue vers laquelle les hommes progressent lentement à tâtons (surtout les mystiques).

Les athées sont en général très véhéments : cette négation les passionne et leur paraît très importante. On peut distinguer deux athéismes : l’athéisme théorique et l’athéisme pratique. Il y a une théorisation de l’athéisme qui prétend apporter les preuves de la non-existence de dieu, en un long discours passionné. Pour cela les athées célèbres ont souvent écrit des livres et fondé des mouvements. En psychanalyse on rencontre beaucoup d’athées, mais cela reste pour eux une conviction pratique et il ne leur vient pas à l’idée d’apporter la moindre preuve, ni même souvent de se poser le problème. Sous le nom de dieu ils ne critiquent en fait que les religions, ou le simple christianisme, ou la société christianisée, ou même une théocratie chrétienne, telle qu’elle a peut-être existé en France sous Louis XIV.

Quoiqu’il en soit, les deux formes de l’athéisme restent à psychanalyser.

 

A. Les athées célèbres.

 

Tout au long des siècles différents auteurs sont cités comme étant athées car ils appartiennent à l’histoire du matérialisme. Qu’en est-il réellement ?

1. Les Grecs : Leucippe et Démocrite. Ils sont présentés comme les ancêtres du matérialisme car ils ont parlé des atomes, mais ils n’en sont pas athées du tout pour autant. Au contraire ils parlent des dieux. « Les dieux accordent aux hommes, maintenant comme jadis, tous les biens. » (fg. 175). Le monde a aussi pour eux une âme, chaude et psychique, qu’ils nomment le divin. Donc ils ne sont pas du tout athées. De même Epicure (-341, -270) parle très explicitement de sa croyance dans les dieux « ils habitent au ciel dans les intervalles entre les mondes, ils sont immortels et vivent dans la paix et le bonheur ». Donc pour lui la religion est inutile car la foudre et les éclipses de soleil ne sont pas des manifestations de la colère des dieux, contrairement à ce que le peuple dit de Zeus. Là aussi il y a une critique des débordements superstitieux de la religion chez un penseur qui croit dans les dieux et n’est donc pas un athée, contrairement à ce que l’on écrit partout à son sujet.

2. Lucrèce (-98,  -55) n’écrit son poème en six chants « De rerum natura » que pour nous délivrer des terreurs des phénomènes naturels inexpliqués et des religions superstitieuses. Grâce aux explications de son livre, l’humanité qui traînait sur terre une vie abjecte, écrasée sous le poids d’une religion horrible, va pouvoir se redresser et la religion à son tour renversée et foulée aux pieds, la victoire nous élève jusqu’aux cieux. Et ce fantasme d’écrasement réciproque va se retrouver au fil des siècles.

Mais Lucrèce se décrit aussi comme un névrosé, torturé par ses rêves, qui s’est suicidé à 43 ans, comme l’a analysé le Dr. Logre. « Même au milieu des fleurs surgit toujours l’amertume de l’angoisse » (IV, 1120). « Les visions (simulacra) viennent jeter la terreur dans nos esprits et nous arrachent au sommeil tout frissonnant et glacé d’effroi » (IV, 40). « Beaucoup … éperdus de terreur, sont tirés du sommeil et ont peine à retrouver leurs esprits égarés, tant l’agitation les a bouleversés » (IV, 1010). Pourquoi donc de telles terreurs nocturnes ?

3. Le Marquis de Sade (1740-1814) se proclame athée jusqu’au fanatisme : « l’idée de dieu est le seul tort que je ne puisse pardonner à l’homme ». Pourtant ce n’est pas si clair, car Sade ne cesse de convoquer Dieu et de le défier d’intervenir en accomplissant et en décrivant de nouvelles tortures horribles sur les femmes qu’il fouette sans arrêt. En réalité c’est un très grand moraliste indigné que partout la Vertu soit punie et que le Vice triomphe : on punit le vertueux et on récompense le vicieux. Et cela a été vrai, pour lui, sous les Rois, encore plus sous la Révolution française et ensuite sous Napoléon. Ajoutons que c’est toujours aussi vrai actuellement, sinon plus. Mais ce n’est quand même pas la faute de Dieu, mais celle des hommes, et quand bien même, cela n’empêcherait pas Dieu d’exister ! (Avant d’inventer « le bon Dieu », les hommes ont eu des dieux méchants pendant des millénaires). Donc Sade ne nie pas Dieu, mais la Providence ou plutôt un monde juste régi par Dieu, comme par la statue du Commandeur dans le Don Juan de Molière avec une justice immanente. Les sacrilèges ne sont pas des preuves et ce n’est pas parce que Sade a pu mettre une hostie consacrée dans le vagin d’une femme que Dieu n’existe pas.

Comment a-t-il pu en arriver là ?

Louis-Aldonse-Donatien de Sade est né le 2 juin 1740 d’un père absent, ambassadeur du roi Louis XV auprès de l’Electeur de Cologne et d’une mère (Marie-Eléonore de Maillé de Carman) Dame de compagnie de la Princesse de Condé, à laquelle elle était totalement dévouée. Après sa naissance dans l’Hôtel de Condé à Paris, il sera baptisé en l’absence du parrain et de la marraine, remplacés par deux soldats qui se tromperont de prénoms. Cela lui sauvera la vie pendant la Terreur révolutionnaire, mais rend manifeste l’oubli et le rejet dont il est victime depuis le début. Mis aussitôt en nourrice, il est repris à 4 ans par la famille paternelle au château du père à Saumane près d’Avignon. Puis son oncle de 40 ans l’abbé de Sade, se prend d’amitié pour lui et le traîne avec lui de place en place de 5 à 10 ans. Que s’est-il passé alors entre eux deux ? Au vu des résultats, on peut s’en douter. A 10 ans il est repris à son oncle et mis pensionnaire au Collège des Jésuites Saint-Louis à Paris. A 14 ans il entre au Régiment Royal des Chevaux légers. A 15 ans il est sous-lieutenant et Capitaine à 17 ans pour aller se battre courageusement contre les Prussiens à la guerre de sept ans.

Il était fiancé à son amour d’enfance, sa voisine Laure de Lauris. Mais son père, qui est ruiné, casse ces fiançailles et l’oblige à un beau mariage d’argent avec Renée-Pélagie de Montreuil, de noblesse récente de robe. Il a 23 ans et elle 22. Elle l’aimera et lui donnera deux fils. Mais la haine tenace de sa belle-mère, femme du Président du Parlement, le poursuivra toute sa vie. Et pour ses délires sexuels, il passera la moitié de sa vie en prison  et en asile psychiatrique  par le Roi, les Révolutions et l’Empereur. Et au sujet de la double peine dont il est victime, il écrit à sa femme « vous avez imaginé faire merveille en me réduisant à une abstinence atroce sur le péché de la chair, hé bien, vous vous êtes trompée. Vous avez échauffé ma tête, vous m’avez fait former des fantasmes qu’il faudra bien que je réalise ». Et l’existence de Dieu dans tout cela ?

4. Nietzsche (1844-1900) est présenté aussi comme un athée et pourtant il a été comme l’écrit André Gide « jaloux du Christ jusqu’à la folie » au point de s’intituler l’Antichrist en 1889. Et de fait il n’a jamais dit que Dieu n’existait pas, mais que Dieu est mort. Nuance ! Pour mourir il faut bien exister.

« N’entendons-nous rien encore du vacarme des fossoyeurs qui ensevelissent Dieu ?

Ne sentons-nous rien encore de la putréfaction divine ?

Dieu est mort !

Dieu reste mort !

Et c’est nous qui l’avons tué

Nous sommes les assassins de Dieu » (Le Gai savoir, 125)

En réalité c’est un très grand mystique, qui parle sans cesse de Dieu. Mais il en est jaloux. « S’il y avait des dieux, comment supporterais-je de ne pas être un Dieu ? »

Lui aussi est un moraliste et sous le nom de « mort de Dieu » ce qu’il vise c’est la fin de la morale chrétienne régissant la société du XIXème siècle. Il prêche la transmutation des valeurs. Les valeurs chrétiennes étaient des valeurs d’esclaves et de femmes préconisant le sacrifice, le renoncement, le dévouement. Le mal, écrit-il, c’est le nihilisme européen, l’égalitarisme socialiste, la fatigue de vivre. Le monde appartient désormais au Surhomme, l’homme supérieur avec sa volonté de puissance. C’est ce que vont réaliser par la suite les Staliniens et les Hitlériens, en le comprenant de travers.

Car comme l’a écrit son collègue Picard « le plus brutal de tous les penseurs était le plus doux des hommes ». De fait en voyant le 9 janvier 1889 à Turin un cheval de fiacre battu ne pas pouvoir se relever sous les coups, il en a eu pitié, est allé l’embrasser et en a eu une attaque d’apoplexie. Fils et petit fils de pasteur protestant, il faisait partie, comme il l’a écrit, de ceux qui ne croient plus en Dieu pour avoir regardé leur père. Et on les comprend, mais il y aurait comme une confusion de passer de la psychanalyse à la philosophie, en faisant de son problème existentiel une vérité valable pour tous.

5. Ludwig Feuerbach (1804-1872) en est un autre, qui se proclame un athée religieux : « mortel donc athée ». On dit qu’il est le fondateur de l’athéisme moderne pour ses diverses formules : « Les dieux sont les vœux de l’homme réalisé » ou « Homo homini deus. L’homme est un dieu pour l’homme ». Et son monument funéraire porte cette inscription : « Fais le bien pour l’amour de l’homme. L’homme créa Dieu à son image ». (Il est très vrai que pendant des siècles les hommes se sont imaginé Dieu à leur image, mais cela prouve-t-il qu’il n’existe pas ?) Pour lui il ne faut pas vénérer un Etre absolu, mais l’être humain, comme un être divin.

Mais il n’est athée que par excès de religion, il se borne à prendre la place de Dieu. Et son but était de sauver la morale, fondée sur l’homme et non sur l’obéissance à Dieu. « Le véritable athée n’est pas celui qui nie Dieu, le sujet ; c’est celui pour qui les attributs de la divinité, tels que l’amour, la sagesse, la justice, ne sont rien » (p.36). Et ce n’était pas son cas, donc il ne se reconnaissait pas comme un véritable athée.

6. Les anarchistes. « Ni Dieu, ni maître » va être la devise de Blanqui et le titre de son journal révolutionnaire de novembre 1880. Ceci est repris de Bakounine en 1843 et de tous les révoltés : ni dieu ni maître, ni foi ni loi, ni feu ni lieu. Comme beaucoup l’ont dit, les athées sont ceux qui ont eu faim. Cet argument leur suffit pour nier l’existence de Dieu. C’est ce que l’on trouve dans les douze preuves de l’inexistence de dieu par Sébastien Faure (1858-1942). Ces révoltés, indignés par les injustices sociales, vont en créer d’autres partout où ils prendront le pouvoir (Albanie, Corée du Nord, Cuba, Pol Pot, Roumanie, Russie …). En voulant redresser les injustices, ils en font de pires partout, mais ce n’est pas pour cela que Dieu n’existe pas.

7. Karl Marx (1818-1883) critique la religion « La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. » et l’explique ainsi en 1847 :  « Les principes sociaux du christianisme prêchent la lâcheté, le mépris de soi, l’avilissement, la servilité, l’humilité, bref toutes les qualités de la canaille. Le prolétariat … a besoin de son courage, du sentiment de sa dignité, de sa fierté ». Mais critiquer la religion de son époque, ce n’est pas nier dieu et la preuve c’est que Marx n’arrête pas de répéter que l’athéisme est un moment dépassé : « L’athéisme, en tant que négation de cette inessentialité, n’a plus de sens, car l’athéisme est une négation de Dieu et par cette négation de dieu pose l’existence de l’homme. Mais le socialisme n’a plus besoin de cette médiation » (Economie politique et philosophie). Et par la suite ses disciples vont répéter que l’homme n’a plus besoin d’être athée, puisque maintenant il a le socialisme. Il est vrai qu’ils ont aussi la fausse momie de Lénine à adorer à Moscou. Mais l’Union des sans-dieu militants de 1929 inaugure un Musée central antireligieux dans l’ancien monastère de la Trinité-Saint-Serge et impose un endoctrinement athée pendant 70 ans. La chaire d’Athéisme scientifique de Moscou n’a pu que présenter la conception communiste de la science (affaire Lyssenko), complètement discréditée depuis la libération des peuples en 1989.

8. Jean-Paul Sartre (1905-1980) prétend que pour lui tout le monde est athée : « S’il y avait un dieu, comment pourrais-je exister ? ». A la place il découvre l’existence, l’être là (dasein). L’existence est contingente, pas nécessaire, pas voulue, pas préparée, absurde, de trop : « L’existence partout, à l’infini, de trop, toujours et partout. Il y a une énorme présence toute molle, poissant tout, toute épaisse, une confiture … Je haïssais cette énorme marmelade. Je savais bien que c’était le monde, le monde tout nu, qui se montrait tout d’un coup et j’étouffais de colère contre ce gros être absurde … On pouvait même pas se demander d’où çà sortait, tout à cette lave coulante. Je criai « quelle saleté, quelle saleté !» je me secouai pour me débarrasser de cette saleté poisseuse ». Et Sartre se commente lui-même : « je n’aime pas tant la merde qu’on le dit ».

Mais ce qui a pris la place de dieu, c’est « l’obscène et fade existence » et il a horreur du visqueux, des liqueurs, gelées, sirops, du flasque, du mouillé, du tiède, du louche, crémeux, veule, de l’engluement, des moisissures, boursouflures, bourgeonnement, grouillement, « de la moite intimité gastrique ». Aujourd’hui dieu est mort même dans le cœur du croyant. Nous sommes tous en résidence surveillée et « L’Enfer c’est les autres ». Tout cela lui donne la Nausée, ainsi qu’à ses personnages à l’odeur de vomi de Roquentin.

Heureusement Sartre s’est abondamment commenté lui-même. N’aurait-il pas assisté à une scène primitive parentale qu’il décrit dans les premières pages de « L’enfance d’un chef » et il en serait résulté son strabisme divergeant, qu’il voyait sans cesse dans le regard des autres comme la malédiction d’une rencontre manquée ? A deux ans son père, officier de marine, meurt au loin et sa mère catholique se réfugie chez son père, Charles Schweitzer, professeur protestant. A 12 ans, sa mère se remarie et il vit chez son beau-père : « J’étais le faux bâtard, accepté mais pas justifié ». De trop et de trop pour l’éternité. Son drame central semble se trouver dans le regard (7.000 références dans ses écrits) avec le voyeurisme et l’exhibitionnisme. « Une seule fois, j’eus le sentiment que Dieu existait. J’avais joué avec des allumettes et brûlé un petit tapis. J’étais en train de maquiller mon forfait quand Dieu me vit ; je sentis son regard à l’intérieur de ma tête et sur mes mains … L’indignation me sauva : je me mis en fureur contre une indiscrétion si grossière, je blasphémais. Il ne me regarda plus jamais ». Quelle confusion entre Dieu et la voix de sa conscience (ou de son Surmoi) en lui ! Curieusement c’est la même raison de l’athéisme que présente Nietzsche : « Il fallait qu’il mourut. Il voyait avec des yeux qui voyaient tout ; il voyait les profondeurs et les abîmes de l’homme ; toutes ses hontes et sa laideur cachée … Il fallait qu’il mourut ce curieux entre tous les curieux, cet indiscret » (Ainsi parlait Zarathoustra, 241). Mais dans tout cela il est question de leurs remords de conscience et pas de l’existence de Dieu. En tuant la lumière de leur conscience, ont-ils tué Dieu pour autant ?

On comprend pourquoi Sartre détestait tellement la psychanalyse. Au lieu de Dieu, il s’agit du Surmoi, de la Conscience morale et du regret, du repentir, du remords. Cet œil c’est celui de Caïn qui le suit jusque dans sa tombe. Ou l’on se met en règle avec sa conscience et avec la morale, ou bien il faut installer la mauvaise foi sartrienne et se convaincre que l’on a raison, alors qu’on sait que l’on a tort en renonçant à la vérité que veut faire retrouver la psychanalyse.

Et le psychanalyste stupéfait se demande si cette brillante « philosophie littéraire » n’est pas un système défensif justificatif de sa pathologie ? Mais il tombait bien, il était d’actualité, car à la soudaine Libération de 1945 toute la France pétainiste se sentait « de trop », comme auparavant les peuples qui ne se croient pas à leur place.

9. Freud (1856-1939). Jones présente Freud comme un athée naturel (natural atheist), ce qui ne demande pas d’explication, pour lui. Et pourtant si Freud parle beaucoup de la religion qui lui paraît une illusion sans avenir, il parle très peu de son athéisme. Il fait surtout le lien entre la croyance en Dieu et le complexe parental, sans se rendre compte qu’il apporte, au contraire, une première explication psychanalytique de l’athéisme : «  La psychanalyse nous a appris à reconnaître le lien intime unissant le complexe paternel à la croyance en Dieu, elle nous a montré que le dieu personnel n’est rien autre chose, psychologiquement, qu’un père transfiguré ; elle nous fait voir tous les jours comment des jeunes gens perdent la foi au moment où le prestige de l’autorité paternelle pour eux s’écroule » (Un souvenir de Léonard 1910). Donc les athées ne quittent pas leur croyance en Dieu pour de bonnes raisons rationnelles ou scientifiques, mais au moment de la crise d’originalité juvénile des adolescents parce leur père a perdu son prestige et qu’ils le haïssent.

De plus dans Totem et Tabou, Freud lie l’athéisme au meurtre du Père « le père de la horde primitive a été assassiné, puis dévoré par ses fils cannibales ». Et ce meurtre primitif se retrouve dans Moïse qui n’est pas un juif mais un Egyptien, qui n’a pas inventé le monothéisme mais l’a repris du Pharaon Akh-en-Aton et qui en figurant l’image d’un père en colère aurait été tué par son peuple « premier né et favori de Dieu le Père ». Et l’on connaît l’identification que Freud a fait avec la figure de Moïse. L’athéisme serait la réalisation jouissive d’un état infantile de toute-puissance absolue.

 

Finalement, on reste surpris de ne trouver aucun athée véritable et de ne recevoir aucune preuve de la non-existence de Dieu. Par contre, que de confusions avec les travers des religions et surtout des religieux, comme si l’on n’avait pas entendu l’avertissement de Voltaire : « Dieu ne doit point pâtir des sottises des prêtres ».  Il faut sans cesse se ressouvenir de cette mise en garde, si évidente. Il ne faut pas confondre la Conscience cosmique de l’Univers et les idoles des différentes religions.

Le rôle de ces critiques des athées est donc extrêmement utile et il faut les remercier, comme le fait Marie-Magdeleine Davy, de ne critiquer que des idoles et non Dieu et de nous rendre plus exigeants pour la haute idée que nous devons en avoir. Ils nous font saisir combien l’idée de Dieu décrite par les philosophes était hautement contradictoire. Il était stupide de vouloir rendre Dieu logique ; le deus abscondidus n’est pas la platitude humaine. Les athées ne critiquent pas dieu, mais la description qu’en donnent leurs contemporains. « Dieu n’est en rien semblable à l’idée qu’on s’en fait. Absolument en rien » écrit Berdiaeff et M-M. Davy continue : « En effet Dieu a été trop souvent transformé en idole. Qu’il brise en lui l’idole ou mieux encore échappe à tout état idolâtrique, le libéré sort de son obscurcissement. C’est dans le silence que l’Infini se manifeste, aucun nom ne pourrait lui convenir puisque nommer c’est connaître. L’entrée dans la dimension de profondeur révèle ‘quelque chose’. On peut seulement dire que cela est. Cette rencontre est comparable à une naissance. ‘Dieu naît en l’âme et l’âme naît en Dieu’ selon Eckhart ».

Comme l’écrit Anselme : « dixit insipiens in corde suo ‘non est deus’ ergo Deus est. L’insensé dit dans son cœur ‘Il n’y a pas de dieu’ donc Dieu existe ». Il n’y a pas de plus grand hommage donné à l’existence du vrai bon dieu, que ces longues dénégations passionnées et critiques des idoles des religions. L’indignation des athées sert à la purification de notre approche du divin. Mais c’est aussi le drame de l’humanisme athée, qui en exigeant trop casse les premiers efforts de l’humanité,  comme l’écrit Henri de Lubac.

 

B. Les athées individuels

 

Individuellement les athées que l’on peut rencontrer, sont toujours très passionnés et convaincus qu’il n’y a rien de plus important que d’affirmer la non-existence de Dieu. Autrefois on pouvait rencontrer beaucoup d’athées convaincus, qui le proclamaient presque à chaque phrase. C’étaient les athées blasphémateurs et sacrilèges. Certains paysans du Midi, charretiers ou cochers, ponctuaient chaque phrase de jurons comme « millédiou, sacrédiou, cadédiou, crénom, hildepout, bordeldedieu, sapristi … ». Alain dit dans son Propos du 17 novembre 1913 que c’étaient des philosophes sans le savoir, mais de toute manière, ils se sont bien raréfiés et on n’en trouve plus du tout.

Au début des cures psychanalytiques on rencontre beaucoup d’athées. Et j’ai toujours cherché les raisons de leur athéisme. Voici les plus fréquentes.

1. Une déception dans l’enfance. Le plus souvent des personnes sensées et âgées ne donnent comme argument que des souvenirs de la petite enfance, si stupéfiant soit-il. Souvent il s’agit du curé ou d’un vicaire qui était pro-allemand, faisait du marché noir, s’est soulé un jour, couchait avec sa bonne, aurait caressé une copine ou été pédophile … Il est étonnant ce que peuvent être décisives les cérémonies de la petite communion à 8 ans ou de la communion solennelle à 12 ans, surtout pour les filles. La moindre faute morale à cette occasion provoque l’athéisme définitif. Elle a souri aux garçons pendant la messe, donc elle ne croît plus en Dieu.

Et pour eux quand ce n’est pas la faute du curé, c’est celle de leur père. On peut ajouter l’aveu de Nietzsche : « Aucun fils de pasteur allemand ne peut plus croire en Dieu après avoir regardé son père ». Jung doit être l’exception qui confirme la règle. De même beaucoup d’athées sont d’anciens élèves des écoles chrétiennes ou des séminaristes comme Staline.

Combien ajoutent que pour être athée, il faut avoir faim ou avoir eu faim. Ce qui se comprend parfaitement en psychanalyse, mais ne constitue pas un argument rationnel valable.

2. L’existence du mal. D’abord pour soi : « Je ne peux plus croire en Dieu depuis que j’ai perdu : la santé, la vue, ma fortune, l’honneur, mon métier, mon amour, ma mère, un enfant … ». Le syllogisme est évident.

Ou bien l’existence du mal pour les autres. Les guerres, les tremblements de terre, les éruptions volcaniques, la faim, la misère, les invasions, les viols, la torture, les crimes, les injustices, les guerres civiles … « J’ai trop vu d’horreurs en ce monde pour croire en Dieu » a dit Bernard Kouchner. Que doit-on en penser ?

Mais ils confondent donc la terre et le Paradis ? Depuis quand Dieu s’est-il engagé à faire le bonheur de tous en ce monde ? C’est aux hommes à se civiliser, s’améliorer, s’organiser et faire régner la paix, la sécurité, la justice et l’égalité en s’éloignant des anthropoïdes.

3. Le meurtre du Père ou de façon plus large le complexe parental. Les athées sont-ils souvent des hommes qui ont une haine inconsciente de leur père ? N’osant pas le tuer, ils compensent en tuant le Père Eternel, Notre Père qui êtes aux Cieux. Et cela leur suffit, c’est équivalant, voilà pourquoi ils y tiennent tellement.

Mais rien n’est simple en ces domaines des problèmes psycho-spirituels et chaque cas est individuel. Nous avons parfois rencontré derrière cette haine insensée du père, une homosexualité refoulée et un désir sexuel de leur père, un peu comme le Président Schreiber.

4. L’orgueil narcissique. La jalousie maladive est ce qui ressort de tous ces aveux naïfs des théoriciens athées. « Mortel, donc athée ». Ils se mettent à la place de Dieu et l’avouent crûment comme Nietzsche ou Sartre : « Si Dieu existait, je ne pourrai pas exister ». Dieu, ennemi de l’homme, l’empêche de prendre sa place et de se prendre pour un  dieu.

Dans le flux d’une pensée magique, la joie de pouvoir tuer le Père Eternel est une assomption jubilative. L’athée veut prendre la place de dieu et devenir un être auto-généré, cause de lui-même (causa sui), sans parents. Il se maintient dans un mouvement où l’on repère le travail d’une pulsion narcissique. Cela donne au sujet, qui aboutit à une telle conclusion, un sentiment de puissance absolue et sans limite. Il a réussi à récupérer la fierté d’un dieu tout-puissant dépossédé de son Etre. Ces enjeux narcissiques sont d’une importance colossale qui touche aux mythes primordiaux de l’humanité. On retrouve le projet du récit de la Genèse au jardin d’Eden : « eritis sicut deis, vous serez comme des dieux ». Combien de soi-disant philosophes disent actuellement ouvertement qu’il s’agit d’assurer le règne de l’homme divinisé, gonflé par sa volonté de puissance.

La psychanalyse a les moyens de comprendre l’athéisme dans la variété de ses cas avec ses détournements de symptômes et ses délires. L’athée n’est-il pas un gros bébé mégalomane « Sa Majesté le Bébé » qui se prend pour un dieu ? L’athéisme serait alors le rétablissement du narcissisme illimité.

5. L’athéisme scientifique méthodologique. Une première confusion était donc entre le problème philosophique de l’existence de Dieu et la critique des religions et de leurs représentants. Une seconde confusion se trouve dans le conflit entre la science et la foi. Face à des religieux créationnistes, fixistes, défenseurs d’un dieu personnel, assimilé en plus à un personnage historique … les scientifiques ont évacué la notion de dieu hors de la science et n’en tiennent plus compte par un « athéisme méthodologique ».

Le malheur est que les scientifiques sont des hommes et qu’ils ne restent jamais dans leurs preuves scientifiques. Ils publient des livres qu’ils prétendent philosophico-scientifiques, mais sans formation philosophique ou psychologique, ce n’est que l’exposé de leurs croyances ou de leurs préjugés. On passe donc d’un  athéisme méthodologique à un athéisme de conviction ou doctrinal. Et ils n’ont pas tort dans leurs critiques des fondamentalistes et intégristes religieux. Pourtant la notion de Dieu a bien changé. Avec les nouvelles spiritualités, comme le montre Frédéric Lenoir, on est passé à un dieu non-personnel (impersonnel ou transpersonnel), immanent dans le cœur de l’homme, non-séparé de l’univers, avec une insistance sur Gaïa, l’âme féminine de la terre vivante.

Déjà Teilhard de Chardin avait fait ressentir ce combat des forces de vie et d’amour dans tous les stades de l’histoire de l’univers. Cette énergie se complexifie, revient à la vie puis à la conscience et l’amour à travers l’homme. Ceci avait déjà été décrit par les penseurs grecs comme Empédocle d’Akragas ou des Soufis comme Djalal ud-din Rumi en 1451. Vers 1960 des jeunes scientifiques et des prix Nobel se sont unis pour rejeter le vieux paradigme matérialiste de la Renaissance et affirmer que dans leurs recherches scientifiques ils trouvent un facteur Conscience-Energie. Ce nouveau paradigme scientifique, connu en 1980 sous le nom de Gnose de Princeton, n’a cessé de se répandre depuis. Il aboutit au Principe d’anthropie selon lequel l’homme n’est pas né par hasard : il est le but final vers lequel tout conduit. De plus en plus la notion de dieu se déplace vers celle de Sens : tout l’univers  est-il gouverné par le hasard et la nécessité ou bien y a-t-il un sens dans toute cette longue évolution automatique ?

Voyons maintenant ceci s’articuler de façon plus détaillée dans une cure psychanalytique.

 

C. La cure de Renaud Leroy

 

Renaud Leroy est un intellectuel de 41 ans,  venu me voir pour résoudre ses contradictions. Après ses études de droit, il était devenu directeur dans une banque. Il avait beaucoup lu, un peu de Lacan mais surtout du Sartre et des théoriciens politiques. C’était un athée farouche et convaincu, qui militait dans bien des groupes et associations pour la laïcité, le matérialisme, la défense du rationalisme, les revues de vulgarisation scientifique et l’avenir de la science ... C’était un partisan inconditionnel  de Fidel Castro et un peu de Maô.

Il se disait écrivain car il écrivait quelques articles politiques et des petits contes. Dès le début, il me fait lire son écrit préféré où il racontait avoir un jour vu le diable essayant de remonter sur terre par les racines d’un énorme figuier. Mais l’arbre ne pouvant pas produire des fruits, le diable à la place avait couvert d’épines le figuier stérile. Et en faisant cette publication ou en me la communiquant, il n’avait pas la moindre idée de qui il pouvait bien parler et pourquoi les fruits s’étaient changés en épines.

Il déplorait seulement être plein de contradictions.

Sa première contradiction était entre ses idées pacifistes et un comportement violent et bagarreur. Il était sujet à « des crises de rage irrépressibles et des colères démentielles ». Il avait déjà fait deux tentatives de suicide. Ce grand gaillard d’un mètre quatre-vingt-dix aux larges épaules assouvissait sa violence en faisant partie du service d’ordre de divers groupuscules gauchistes. Passionné de corrida, il était attiré par le sang et avait toujours devant les yeux l’image d’un  taureau couvert de sang avant sa mort. A dix-neuf ans il avait battu un petit chien et n’avait pas pu s’arrêter, jusqu’à ce qu’il soit réduit en bouillie. Il avait toujours en tête la vision de Trotski ensanglanté, le crâne fracassé à coups de piolet à glace. « J’ai des crises de rage folle et j’en ai très peur. Petit déjà, j’ai envoyé un coup de chaise et j’ai cassé deux dents ». La nuit, il se bagarrait souvent soit après des réunions politiques, soit en allant coller des affiches ou lors de manifs politiques.

Sa seconde contradiction était dans le domaine sexuel où il se trouvait impuissant et homosexuel. Il se sentait obligé de pratiquer au moins un acte sexuel tous les jours, mais n’avait jamais pu accomplir un seul acte homosexuel, ce qui le rendait furieux. De plus toute sa vie il s’était acharné à réaliser un couple et cela avait toujours été un échec. Marié trois fois, il avait eu un enfant chaque fois, il avait divorcé trois fois et deux de ses enfants avaient fait une tentative de suicide. Il avait aussi participé à deux « communautés » avec échange de femmes et était l’ami de trois psychiatres, dont BB, son préféré. Actuellement, il vivait seul chez lui, couchant alternativement avec des dizaines de femmes, qui une fois par semaine, qui tous les mois ou une fois par an. « Je dois faire l’amour tous les jours, par rage, sans en avoir vraiment envie », après il lui fallait encore se masturber pour bien s’assurer qu’il n’était pas castré.

De plus malgré ses idées écologistes et hygiénistes, il fumait deux paquets de cigarettes par jour, se soûlait au moins une fois par semaine et se droguait de temps en temps.

Enfin, comble d’infortune, à la banque il était tombé amoureux de son patron ;  ce qui était bien dangereux, car s’il se déclarait, il allait être renvoyé et mis au chômage.

Sa vie entière s’était déroulée dans la violence. Fils unique, il était né en Algérie où avait passé son temps à se bagarrer dans son enfance et dans sa jeunesse. Son père était un petit fonctionnaire, membre de l’OAS, qui développait en lui « une opposition fabuleuse ». Il le décrit comme violent et lâche, malhonnête, fasciste, antijuif. « Sa violence me rend malade. J’ai toujours pensé que c’était un homosexuel qui s’ignorait ». A la demande de sa mère, la typique « mama » méditerranéenne, il était marqué d’avoir du montrer ses organes génitaux à son père lors de son adolescence. Pendant toute son enfance il avait pris ses coups sans pouvoir les rendre et en était resté énurétique jusqu’à quinze ans.

A dix-huit ans, il avait enfin osé l’affronter ; un jour sur leur bateau, alors que son père lui interdisait de se baigner à nouveau, il l’avait menacé avec le harpon de son fusil sous-marin. « J’ai toujours voulu le détruire et il n’a peur que de moi. Je l’ai obligé à divorcer, et maintenant à cause du tabac, il se meurt d’un cancer à la gorge ».

La cure de Renaud se déroule lentement avec plusieurs interruptions de quelques semaines, mais il revient toujours par peur d’être rejeté. Il finit par déclarer son désir homosexuel à son patron, et donc perd son emploi, comme prévu. Mais il s’accommode très bien de son long chômage qu’il occupe en faisant toute une série de stages et de formations complémentaires. A force de bagarres, il passe au Tribunal correctionnel pour violence, mais grâce à un copain gauchiste avocat, il s’en tire avec une simple amende.

La pratique des rêve-éveillés en séance lui fait retrouver le souvenir de ses rêves nocturnes et il en rapporte un important : « J’ai vu le Christ sur la croix, mais il avait un sexe de femme. C’était celui de ma mère et je pense « moi je n’en veux pas ». Alors plus rien ». Il assure qu’il a toujours cru que sa mère, malgré sa naissance à lui,  était restée vierge comme la Vierge Marie toute puissante. C’est alors que lui revient le souvenir du visage lumineux, rayonnant de bonheur, de sa mère au lit, un après-midi d’été où il était entré dans la chambre dès la sortie de son père. Et lorsqu’il réalise soudain ce que cela signifie, c’est un écroulement et une catastrophe à l’idée que sa mère ait pu éprouver du plaisir et avec qui.

Il est maintenant obsédé par l’image, prise dans un film de Bunuel, d’un globe oculaire que l’on va couper en deux avec une lame de rasoir  et cela lui donne la chair de poule.  Au fil des séances de la cure, les images de violence et de castration ont fini par diminuer et s’effacer, la dernière à persister étant celle de Trotski avec un geyser de sang sortant du piolet enfoncé dans sa tête.

Mais ces obsessions ont été remplacées par toute une série de fantasmes sexuels. N’arrivant pas à les reconnaître comme de simples fantasmes, il était bien obligé de les vivre dans sa vie pendant assez longtemps chacun. Il s’est mis à repenser à l’une de ses anciennes femmes divorcées et très vite l’a persuadée de recoucher avec lui, à l’occasion. Puis il est tombé amoureux d’une fille habillée en garçon qui s’est mise à l’appeler : « Hé ! Mec ! » et comme il n’a pu ni la stopper ni la supporter, il a du la quitter. Après est venu l’image de se faire « enfiler  par un chien » et en aurait été témoin avec des femmes et des hommes. C’est alors qu’est apparu le fantasme des deux lesbiennes : il lui a fallu des mois pour convaincre « sa partenaire privilégiée » de coucher à trois avec une copine, mais finalement, ceci fait, les deux femmes sont tombées vraiment amoureuses l’une de l’autre. Que sa partenaire puisse lui préférer une femme lui a paru insupportable ; il le vivait comme une castration et en a fait une profonde dépression. Puis il a découvert que sa seconde femme avec laquelle il recouchait, avait l’odeur de son père, ce qui n’a pas été sans le troubler.

Finalement, au bout de six ans de cure, il entre un jour en chantonnant à voix basse : « Le roi Renaud, de guerre revint, tenant ses tripes dans ses mains … ». Sur ma remarque et après bien des hésitations, il finit par reconnaître que Renaud n’était pas son vrai prénom. Il l’avait pris au début de la cure, car c’est ainsi qu’il se vivait à chaque séance, me montrant ses tripes, selon la chanson du Moyen-Age. Il avait obligé tout le monde autour de lui à l’appeler ainsi, mais il finit par accepter de reprendre son ancien nom : René Y.

Puis, peu après, il se décide à avouer comment il avait tué son père. Après une journée de pêche en pleine mer, tous les deux s’étaient baignés depuis le bateau et s’étaient encore disputés. Mais cette fois, saisi de rage irrépressible, il était remonté le premier sur le bateau et avait interdit à son père de revenir sur la barque, lui donnant des coups de rame, chaque fois qu’il essayait. Et pour en finir avec lui, après un très violent coup de rame sur la tête, il s’était mis à ramer pour rejoindre la côte. Rentré chez lui, il n’avait rien dit. Et le lendemain il avait été étonné de retrouver son père, qui avait du nager toute la nuit et rentrer épuisé au matin. Puis sans qu’un seul mot soit jamais dit à ce sujet, il était, peu après, parti faire ses études universitaires en France. Ce n’est que maintenant qu’il réalisait la chance qu’il avait eu de ne pas devenir parricide, les raisons du silence de son père et le sens véritable de son meurtre.

    Aussitôt après apparaissent de violentes douleurs qui lui font craindre un cancer des reins. Sans attendre les résultats des examens, il se suicide alors, en avalant cinquante cachets de Valium, puisque BB le psychiatre n’avait pas voulu lui dire combien il en fallait. Sauvé à l’hôpital, il est opéré des reins et finalement on découvre que ce n’était qu’un kyste non-cancéreux. Alors il développe une orchite du testicule droit  et attend une castration, qui ne vient pas. Au contraire à l’occasion de ces différentes hospitalisations, son père vient s’occuper de lui  avec beaucoup de soins : il vient le voir tous les jours à l’hôpital et lui donne un de ses pyjamas avec lequel il dort.

Une réconciliation profonde se fait donc avec son père. Dès que la conversion s’établit, à la fin de la cure tout finit par s’apaiser à la fois. Il comprend soudain comment son conte du diable, n’était finalement qu’une confession et une auto-malédiction. Alors il peut changer sa mythologie personnelle et transformer  sa vie. Son athéisme disparaît soudain avec sa violence et ses peurs. A l’opposé il commence à se passionner pour les rêves, le symbolisme et même l’ésotérisme. Dès qu’il réalise qu’il n’est pas l’assassin de son père, il n’a plus besoin de tuer dieu le père et de se dire athée.

 

 

 

Ch 5.  LES CROYANCES MATERIALISTES

 

Pour trouver les sources de l’angoisse, après s’être centré sur le point ultime de la négation de Dieu, il faut élargir l’ensemble à l’étude de la totalité du matérialisme.

 

A. Le matérialisme

 

Le mot matérialisme a été inventé par le chimiste Robert Boyle en 1674 pour désigner une position philosophique qui veut se passer de Dieu. La matière pour les matérialistes est auto-suffisante et n’a pas besoin d’autre explication.

Cela a tout d’abord été une position philosophique pendant l’Antiquité et le Moyen-Age. Dès le début le matérialisme a pris le virage de la science en se posant comme anti-religieux. Leur projet commun a été de rendre compte du monde sans faire appel aux notions de Providence, de Dieu et de finalité. Il commence avec Roger Bacon, Francis Bacon, Hume et se développe au dix-huitième siècle avec les Encyclopédistes comme Diderot, Helvétius, d’Holbac, etc. Les conflits entre la science et la foi s’intensifient avec Copernic, Bruno, Galilée, Darwin.

Se constitue alors un matérialisme méthodologique systématique dans toutes les sciences. Mais tous les savants ne sont pas matérialistes, souvent comme Pasteur ils séparent le laboratoire et la vie. Dans leurs recherches scientifiques ils suivent le pari de tout expliquer sans Dieu, mais dans leur vie de tous les jours ils peuvent être théistes et même ouvertement religieux.

Pour tous les autres on passe d’un matérialisme méthodologique à un matérialisme dogmatique. Essentiellement il s’agit d’aller dans le sens d’une apparition automatique de la vie puis des formes vitales, d’une production de la pensée par le cerveau ou les hormones et d’une négation de toute survie après la mort.

Le malheur pour les matérialistes est que rien de cela n’est prouvé par la science. Ce sont de simples espoirs, de purs croyances : « on peut raisonnablement estimer que ou imaginer cela … ». Il n’existe strictement aucune expérience scientifique qui prouve qu’il n’y a rien après la mort, c’est une simple croyance. Pire, pour continuer à garder cette croyance il faut récuser tous les témoins qui viennent dire le contraire. Tous ceux qui sont revenus à eux après un certificat de décès signé par deux médecins et qui ont beaucoup à raconter en tant que témoin d’expérience de mort imminente. Il faut nier toutes les apparitions des morts et leurs messages scrupuleusement notés depuis deux siècles. Mais tout cela ne gène pas des « scientifiques » pour dire que c’est nul et non avenu et qu’une personne dans le coma ou sous anesthésie opératoire ne peut pas décrire les actes et rapporter les conversations des soignants.

Nous ne pouvons qu’approuver le livre de Sophie de Mijola sur « le besoin de croire ». Il est très grand. Il est même universel. Et il semble plus grand chez les scientifiques que chez les autres. Tout le monde est croyant. On croit que Dieu n’existe pas ou existe, que l’on a une seule vie ou plusieurs vies, on croit à la pluralité des mondes habités ou non … Cette découverte va être pour bien des lecteurs une révélation, car ils n’y avaient jamais pensé auparavant. On a toujours qualifié les religieux de « croyants », mais les matérialistes et les scientifiques sont aussi « croyants ». Ils ont autant de croyances, puisque tout est symétrique. Croire que les anges n’existent pas est une croyance, puisqu’on n’en a aucune preuve scientifique. D’ailleurs il n’y a pas de science des anges, la science ne s’en occupe pas. Elle semble s’occuper un peu des extraterrestres qui restent une possibilité scientifique, une vraisemblance philosophique, mais sans aucune preuve scientifique, pour le moment.

Pourtant le pire est qu’ils nient être des croyants, car pour eux leurs croyances sont des vérités scientifiques, hautement certaines.

Toutes les affirmations matérialistes que nous avons regroupées en huit catégories dans notre premier paragraphe sur le spiritualisme ne sont donc que de simples croyances matérialistes. Sans preuve, ni pour ni contre. Seulement avec un attachement passionnel.

Mais les plus grands scientifiques ne le restent pas longtemps, ils font tous des conférences et des livres grand public ou ils se comportent parfois en philosophes ou en psychologues et souvent en doctrinaires dogmatiques.

Hélas pour les matérialistes, la science a prouvé que la matière n’existait pas, elle s’est muée en énergie (E=MC²), la physique nucléaire en est la preuve. D’ailleurs les scientifiques n’emploient plus jamais le mot matière, seulement « la masse ». Comme l’avait montré le philosophe Berkeley, la matière n’est qu’un ensemble de données sensorielles (résistance, impénétrabilité, étendue, forme, chaleur …). La matière est une  pure illusion (maya) puisque ce n’est que de l’énergie.

Concluons avec Pierre Auger : « le matérialisme de nos pères qui s’est comporté si vaillamment dans la guerre contre le vitalisme et le spiritualisme, a été tué chez lui, sur son propre terrain, par le progrès même des sciences qui paraissaient devoir lui donner l’appui le plus sur, c’est-à-dire la physique et la mécanique ».

Sartre avait lui-même reconnu : « le matérialisme est une métaphysique dissimulée sous un positivisme ; mais c’est une métaphysique qui se détruit elle-même, car en sapant par principe la métaphysique, elle ôte finalement tout fondement à ses propres affirmations ». Il reste à notre société à en tenir compte.

Rien ne montre mieux l’état des croyances matérialistes que l’étude du scientisme.

 

B. Le scientisme

 

Le scientisme est la religion de la science. On s’accorde à penser que c’est Eckel, l’inventeur de l’écologie qui crée la religion de la science. Mais en fait il s’agit d’un engouement collectif à partir des premières réussites techniques. Eckel déclare que la science va résoudre toutes les énigmes de l’univers et que l’on va donc être capable d’en déduire une morale scientifique, qui remplacera très vite la morale de l’Eglise chrétienne. Et par conséquent il proclame la naissance d’une église de la science.

La même aberration se retrouve chez le chimiste Marcelin Berthelot (1827-1907). « Le monde est aujourd’hui sans mystère » est la première phrase de son livre « Origines de l’alchimie » de 1881, sans se rendre compte que la science pose plus de questions qu’elle ne donne de réponses et nous laisse de plus en plus dans l’incertitude. Malgré cela il a été élu à l’Académie des Sciences est devenu ministre de l’instruction publique et a été enterré au Panthéon avec les grands hommes.

   La fin de la science est une idée reçue que l’on se transmet de génération en génération. Déjà en 1620 dans le Novum organum Francis Bacon écrivait : « Il n’y a en réalité qu’une poignée de phénomènes particuliers des arts et des sciences. La découverte de toutes les causes et de toutes les sciences ne sera qu’un travail de quelques années ». Trois siècles  plus tard Lord Kelvin (William Thomson) récidive en déclarant que la fin de la science est proche et en se lamentant sur ce que les physiciens n’auront plus rien à faire. Et vingt ans plus tard c’est encore le physicien Max Born qui n’a pas peur de promettre « la physique sera achevé dans six mois ».

   Quelle présomption si peu scientifique, mue par des pulsions mégalomaniaques ! Les destins du narcissisme sont en jeu et de fait en temps de guerre la science a été plus dogmatique que les religions. La base est dans une transposition de l’omniscience divine qui passe des théologiens aux savants à partir du dogme du déterminisme universel tel que le formule Pierre Laplace en 1819 : une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces de la nature et la situation respective des êtres qui la composent « rien ne serait incertain pour elle et l’avenir comme le passé serait présent à ses yeux ».

   Il est vrai que Cabanis en 1812 parlait déjà des pensées comme des excréments du cerveau et Karl Vogt écrivait : « les pensées sont au cerveau comme la bile au foie et l’urine aux reins » (Lettres physiologiques 1847). Ne serait-ce pas exact quelques fois ?

Quand le physicien Moncel présente à ses collègues de l’Institut de France le premier phonographe, il se fait violemment agresser par le savant Bouillaud, qui cherche partout le ventriloque caché persuadé que « la vile matière est incapable de reproduire le noble organe de la phonation humaine ».

Et quand on signale à Claude Bernard dans sa chaire du Collège de France un cas d’inédie chez une personne qui vit sans manger, il refuse absolument d’aller l’observer : « pourquoi irais-je puisque je sais par avance que c’est impossible ». Et pourtant que de preuves de l’inédie par la suite !

D’autres scientifiques ont expliqué lors du percement de l’isthme de Suez que la Méditerranée furieuse se précipiterait dans la Mer Rouge et déséquilibrerait la terre. Ou lors de l’invention des chemins de fer qu’il n’y aurait pas assez de fer pour fabriquer les rails et que les tunnels donneraient des maladies pulmonaires. Mais bien des scientifiques ne sont-ils pas un peu scientistes ?

Finalement comme l’a montré le philosophe Edmond Husserl il n’y a toujours pas de science du sens de la vie. La science pose plus de questions qu’elle n’en résout et « dans la détresse de notre vie, la science n’a rien à nous dire ».

 

C. Le matérialisme scientifique

 

Le matérialisme a été une pensée simpliste qui ramène le complexe au simple et nie la progression : les mathématiques ne sont que de la logique, la chimie que de la physique, la biologie que de la chimie, la psychologie que de la biologie, la pensée est une sécrétion du cerveau, la conscience un épiphénomène, l’humain que des pulsions (sexuelles et agressives). Mais comme écrivait Auguste Comte on n’explique pas le supérieur par l’inférieur. Ainsi ce matérialisme sans matière n’est plus qu’une option politique.

    Cette philosophie matérialiste a prétendu se dire scientifique et s’est lancé dans une entreprise politique révolutionnaire qui a voulu faire disparaître la religion « opium du peuple ». Après soixante dix ans de propagande forcenée et de persécution le résultat a été à l’écroulement de cette dictature, un renouveau de la religion qui n’a jamais été aussi forte en Russie.

Finalement pour le peuple (des travailleurs et des prolétaires) ce matérialisme « scientifique » se ramène à toute une série de croyances. Ces croyances, ces désirs, ces espoirs, ces utopies sont totalement gratuits, mais dans certains groupes politisés ils deviennent des dogmes :

-              les riches s’enrichissent aux dépens des pauvres (alors que l’homme est créateur de biens et de valeurs).

-              Il y a une exploitation totale et universelle. Tout le monde est exploité par son employeur, son propriétaire, son mari, son curé et son instituteur, l’état, la bourgeoisie, le capitalisme, l’école qui reproduit la société, l’armée, la justice de classe, la mode, le commerce de masse, les grands journaux et les grandes chaînes de télévision … (mais jamais par les syndicats et les partis politiques)

-              Il y a une lutte des classes automatique. Mais pourtant il faut organiser la lutte des classes des prolétaires contre les bourgeois.

-              Dans le système économique bourgeois il y a une concentration croissante : les gros mangeant les petits. A la fin il n’y aura plus que quelques propriétaires qu’il suffira de supprimer pour que le peuple récupère tout ce qui lui a été volé.

-              Ceci correspond au Grand Soir, transposition de l’Apocalypse et du Jugement dernier. Alors selon l’expression de Blanqui « On pourra étrangler le dernier banquier avec les tripes du dernier curé ». Le Grand Soir c’est le mythe de la Révolution et de la victoire du prolétariat, qui fait attendre et supporter comme le ciel pour les chrétiens.

-              La Dictature du prolétariat suivra comme une étape obligée dont on s’excuse un peu par avance comme les jours de la Terreur lors de la révolution française. Il y aura un peu d’excès, mais il faut bien remettre en bon ordre ce qui marchait sur la tête, selon Hégel.

-              La société sans classe lui succèdera, puisqu’il n’y aura plus que des prolétaires avec l’alliance de la faucille (agricole) et du marteau (ouvrier).

Hélas en Russie on a vu l’inverse, la nomenklatura. Les privilégiés sont toujours au pouvoir, simplement ce sont les agitateurs révolutionnaires qui se perpétuent grâce au Politburo, à la Guépéou et au Goulag.

-              Les lendemains qui chantent, ou le ciel sur la terre.

         A la place il y a eu la pauvreté, le rationnement, le Goulag et plus de 85 millions de

          morts.

             Une variante est la disparition totale de l’état, chacun fonctionnant librement,

              mythe, qui finalement n’a jamais pu se réaliser dans aucun pays.

 

Ce matérialisme qui n’est pas scientifique l’a bien montré avec la théorie des deux sciences. La science bourgeoise et capitaliste, dont la psychanalyse, est fausse. La vraie science est celle des prolétaires, qui est la seule à être enseignée en Russie depuis Pavlov et Lamaze. Lyssenko a accédé aux plus hautes fonctions et a décrété que la Génétique était une science bourgeoise fausse. Et ce sont des erreurs scientifiques qui ont été officiellement enseignées de l’école élémentaire à l’Université, faisant prendre à la Russie vingt ans de retard en biologie.

Que le communisme ait pris la place de la religion et se soit comporté avec intolérance est reconnu par beaucoup, comme René Rémond qui écrit : « En notre siècle, le communisme a certainement été l’exemple le plus achevé de religion séculière » (Histoire de la France religieuse, t. IV, p.454). Il a eu une foi et une église avec toujours une invitation à abandonner tout esprit critique. Rien ne lui a manqué pour être une formule de substitution, ayant réponse à tout.

Dans les milieux où l’on parle sans cesse des guerres de religion, ne serait-il pas bon de commencer à réfléchir sur le destin uniforme des sociétés sans dieu et des tyrannies comme Cuba, la Corée du Nord ou celle de Pol Pot ? Quel serait le devenir d’un état athée ?

 

D. Le retour de la spiritualité dans la science

 

Le performatif. L’erreur de toutes ces affirmations matérialistes est qu’elles oublient de s’inclure dans leur affirmation. Elles ne sont pas performatives. Toutes ces négations oublient de s’appliquer à elles-mêmes. Si l’homme est le produit de ses neurones, cela s’applique aussi à celui qui le dit et fait douter de la valeur scientifique de sa découverte.

En tant que psychologue et psychanalyste il faut écouter ces déclarations et les prendre comme des confidences. En fait elles ne sont vraies que pour celui qui le dit et seulement pour lui. C’est la pensée de M. Vogt qui est le produit de son cerveau, comme son urine. Pour lui c’est vrai, mais il oublie justement de se l’appliquer à lui-même alors que peut-être ce n’est vrai que pour lui.

Tous ces discours négativistes, réductionnistes, situationnistes, déconstructifs ne s’appliquent qu’à eux-mêmes. Ce n’est pas une loi générale, mais l’aveu d’une triste confidence. Ce sont leurs propres discours qui sont le produit de l’histoire, exaspéré par leur esprit de classe, leur haine de tout ce qui est beau et supérieur.

La fin de l’histoire. La fin de l’histoire est dans le retournement complet de la science. Le scientisme a été stoppé par l’invention des explosifs par M. Nobel, l’utilisation des gaz de combat pendant la grande guerre 14-18, les expériences des médecins nazis, le développement du Goulag russe, Hiroshima, Bhopal, les horreurs des Balkans en 2000 … Mais Bacon avait déjà écrit « Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup de science rapproche de Dieu ».

Le nouveau paradigme. Au paradigme matérialiste succède la possibilité d’un paradigme spiritualiste. L’annonce de ce nouveau courant de scientifiques spiritualis­tes aux U.S.A. avait déjà été faite par le philosophe Raymond Ruyer dans son livre La nouvelle Gnose. A la suite de ses séjours aux U.S.A. il révélait l’étonnante mutation de la science. L’ancien paradigme matérialiste s’était construit au dix-neuvième siècle à partir d’une philosophie niant le rôle de l'esprit (de Darwin à Monod). En expurgeant soigneusement toute orientation, toute finalité et tout sens, il n'a pu qu'aboutir à la philosophie de l'absurde de Sartre. Economiquement il a tout fondé sur l'intérêt et bâti le monde du profit à tout prix et du capitalisme égoïste. Même Freud et certains psychanalystes ont voulu réduire l'homme à ce qu'il y a de plus bas en lui : la sexualité et l'agressivité. Et ce monde matérialiste trouvait son fleuron dans le système communiste et son hégémonie colonialiste qui se répandait de plus en plus. Ce colosse aux pieds d'argile s'est écroulé brutalement dans un fiasco généralisé : économique, écologique, tribal et humain. Ses peuples asservis et opprimés n'ont plus d'âme  et régressent dans les égoïsmes tribaux de la "purification ethnique".

Or voici qu’à la fin du vingtième siècle, des scientifiques de pointe dont de nombreux Prix Nobel, abandonnent le matérialisme comme paradigme scientifi­que et se déclarent résolument spiritualistes : c’est dans leur recherche scientifi­que qu’ils découvrent l’énergie et la conscience. Il faut dire que depuis Einstein et la physique atomique, les matérialistes ont belle mine avec une matière qui s’est évanouie et se révèle être de l’éner­gie (E = MC2). Maintenant c’est à partir de la physique nucléaire, atomique et sub-atomique, de la physique quantique et sub­quantique, de l’astrophysique et de la radio-astronomie que l’on en vient à déclarer que l’esprit n’est pas séparable de l’univers ina­nimé et que cet univers d’énergie et de vibrations a une conscience, comme la Terre est un être vivant. De même que l’on parle d’un continuum espace-temps il faudrait parler maintenant d’un continuum Conscience-Energie. Eugène Wigner, prix Nobel, reconnaît qu’on ne peut exposer les lois de la mécanique quantique sans se référer à la Conscience, l’esprit étant devenu une composante essentielle du système scientifique.

Non seulement les savants voient une Conscience-Energie à l’oeuvre dans l’Univers, mais dans une nouvelle conception holiste, ils découvrent une unité sous-jacente entre l’Homme et l’Univers. Ce qui a donné lieu au Colloque de Cordoue, sur Science et Conscience en 1979 et au Colloque de Tsukuba au Japon en 1985.  Werner Heisenberg dans « Les problèmes philosophiques de la physique quantique » doit reconnaître que toute observation n’est pas indépendante de l’observateur et des conditions de l’expérience. L’œil et l’étoile ne sont pas séparables, unis dans une réalité non-locale, reconnaît J.S. Bell.

Parmi ces nouveaux savants on relève les noms de Stéphane Lupasco, Olivier Costa de Beauregard, David Bohm, Jean Charon, Bernard d’Espagnat, P. Prigogine (Prix Nobel de Chimie, 1977), Basarab Nicolescu, René Thom, Hubert Reeves...  David Bohm, disciple d’Einstein, a expliqué que nous voyons seulement la surface d’un ordre dit replié ou impliqué, alors que le véritable ordre est replié ou impliqué.

Ernest Schrödinger dans « L’esprit et la matière » en arrive à admettre que la physique quantique ne peut finalement s’expliquer par la philosophie indienne et les Upanishads.

Fritjof Capra a exposé dans le Tao de la Physique, comment les particules sub-atomiques ne sont plus des objets repérables comme des billes mais des tendances à exis­ter, et les événements atomiques ne sont que des probabilités d’interconnexions. Les physiciens finissent par vérifier ce qu’ont toujours dit les bouddhistes : un objet n’est pas une chose, car il n’y a pas de substance, ce n’est qu’un événement. La relativité a rendu vivant le tissu cosmique en montrant que son activité est l’essence même de son être. Et cet univers indivisible serait dénué de sens, s’il n’était pas auto-cohérent. De nouvelles théories contre un monde conçu comme formé d'objets séparés apparaissent soudain : le bootstrap de Geoffrey Chew (1968), l’univers réflexif de A. M. Young, le réel voilé de Bernard d’Espagnat, la théorie des catastrophes de René Thom, la théorie holographique du cerveau de Karl Pribram (1968), les structures dissipatives d'Illya Prigogine (1977), la théorie du Big-Bang, la causalité morphogénétique de Rupert Sheldrake, Gaïa, terre vivante de James Lovelock (1972), les matrices périnatales de Stanislav Grof (1969), les études sur la géométrie sacrée se multiplient ainsi que celles sur la neuro-théologie (Varéla, Newberger, d’Olgivy ...). Il y a une unité sous-jacente entre l'homme et l'univers et une Conscience-Energie est à l'oeuvre dans l'univers.

Selon Jean Charron, des esprits participent au fonctionnement de l’univers, on ne devrait donc pas dire « Je pense » mais « Il pense » car on participe à une « noosphère » comme il existe un champ magnétique de l’univers.

Denis Gabor, prix Nobel 1962, met au point à partir du laser le principe d’holographie en montrant qu’une figure d’interférence permet de restituer les ondes d’origine. A partir de cette découverte de la totalité contenue dans chaque partie de l’hologramme, Karl Pribram a mis au point une théorie holographique du cerveau.

Rupert Sheldrake étudie la causalité formative et montre que des champs morphogénétique sont responsables de la production de toutes les formes vivantes. Les chréodes sont les forces nouvelles qui créent désormais de nouvelles routes. Ces champs morphogénétiques agissent comme les champs gravitationnels, électriques ou magnétiques. La lutte des formes entre elles se fait selon la théorie des attracteurs.

Antonio Damasio, professeur de neurologie à l’université d’Iowa (USA) reconnaît que Spinoza avait raison. Sa conclusion est que les neurosciences mènent à la spiritualité : « J’assimile la notion de spirituel à une expérience intense de l’harmonie, un sentiment que l’organisme fonctionne avec la perfection la plus intense possible. Cette expérience s’associe au désir d’agir à l’égard des autres avec bienveillance et générosité. Les sentiments spirituels expriment la substance même du vivant ». L’étude scientifique du corps avec les taux d’interleukine et de dopamine montre qu’un état incroyable d’harmonie physiologique est suscité par des expériences intenses de la musique, de l’art, de la nature, des paysages … Au contraire, faire du mal à autrui trouble notre physiologie. Contrairement à Descartes qui séparait deux substances (la pensée et l’étendue) le physiologiste constate l’union esprit-corps.

L'ensemble de ces découvertes offre une nouvelle vision du monde, de l'homme et de la science dans un Univers où tout est relié. L'homme n'est plus seul et perdu dans un monde matériel froid, hostile et absurde. La racine de l'aliénation était pour nous dans l'opposition de l'âme et du corps et la haine du corps qui en était résulté. Tout était lié, le refus de son corps menait l'homme à l'oppresser et à opprimer également la nature, les animaux, les femmes, les enfants, les peuples non-industrialisés, les individus non-économiquement rentables, etc. Par la réconciliation avec son corps et l'acceptation de sa nudité, l'homme a pu échapper à 2.500 ans de honte du corps et de culpabilité. Et par conséquent en s'acceptant mieux, il a pu admettre la libération des femmes, la décolonisation, la reconnaissance des droits des enfants et des animaux, la protection de la nature et l'écologie... C'est désormais l'amour de la nature qui remplace l'impérialisme et la guerre.

Alors de partout se manifestent de nouvelles valeurs. Les artistes quittent la vision personnelle de l’art. Les éducateurs explorent de nouvelles méthodes éducatives. Les philosophes planchent sur l’idée d’une spiritualité laïque. Les économistes ne sont plus soumis au seul culte de l’argent. Et commencent à se diffuser les notions de développement durable, c’est-à-dire raisonnable et non frénétique ou de commerce équitable et non de simple exploitation à outrance. La notion d’éthique apparait dans l’écologie et commence à se diffuser dans de nombreux domaines, de la médecine à la guerre.

 

Ajoutons qu’on ne peut pas comprendre comment un psychanalyste peut être matérialiste alors qu’il a constamment les preuves de l’action de l’esprit par la psychosomatique. Une grande tristesse perturbe le système immunitaire et facilite le cancer. C’est l’esprit, conscient et surtout inconscient, qui sculpte le corps et autorisant à dépasser ou non la taille des parents, en rendant obèse par la boulimie ou squelettique par l’anorexie ou le syndrome de Twiggy. Inversement l’intervention juste du psychanalyste, avec ou sans scansion, provoque des rémissions corporelles spectaculaires par sa seule parole.

   Une biologie de la spiritualité se constitue et progresse avec, par exemple, les travaux d’Aquili et Newberg. Par la tomographie à émission de photon ils ont pu montrer chez des méditants l’action dans le cerveau sur l’aire d’association d’orientation dans le pariétal supérieur, qui s’éteint pendant la méditation. Elle est la zone d’orientation où aboutissent toutes les données sensorielles et leur absence abolit la frontière entre soi et le monde, permettant l’oubli de l’égo et la fusion dans l’infini ou sentiment océanique dont parlaient Romain Rolland  et Freud.

 

 

CH. 6  FANTASMES ET SOUVENIRS

 

A. Freud

 

Freud a commencé par recevoir des confidences d’incestes, de viols, d’attentats sexuels ou de perversions d’enfants par des adultes. Il y croyait encore en 1895 avec le cas Dora. Elle se dit avoir été victime des avances de M. K. et Freud lui répond qu’elle l’aurait bien voulu et qu’elle en était amoureuse, ainsi que de sa femme. Outrée, Dora le quitte définitivement. Dans sa lettre à Fliess du 21/9/1997, il écrit « je ne crois plus à ma neurotica » qui était son projet de psychologie scientifique. La raison essentielle est que la réalité de ces séductions par les adultes cachait l’activité auto-érotique de la petite enfance et la présence du complexe d’Œdipe, c’est-à-dire des désirs incestueux de l’enfant. Freud refuse l’innocence de l’enfant pervertie par la sexualité adulte. Cela, comme toujours chez Freud, pour une raison essentiellement personnelle et auto-biographique, car il ne s’est jamais trouvé innocent, en accord sur ce point avec Saint-Augustin, qui a inventé et fait reconnaître le péché originel. Qui est le séducteur, l’adulte ou l’enfant ?

Le souvenir-écran, Deckerinnerung, ou comme l’on traduit maintenant le souvenir de couverture  a par contre une présence dans chaque cure. Il suffit de demander « quel est votre plus ancien souvenir ? » pour avoir un récit symbolique, infiltré de fantasmes, présenté comme une partie exacte du passé. Classiquement c’est ce jardin de notre enfance grand comme un stade de football. A un fait réel qui s’est déroulé dans le passé, s’ajoute la mise en scène plus ou moins déguisée d’un désir. Donc ce récit cache plus qu’il ne révèle. Un exemple détaillé sera analysé en 1910 avec « Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci ». Le récit du fameux vautour venu copuler sur sa bouche semble révéler plus qu’il ne cache. Et Freud conclut : « Tout cela nous oblige à admettre que ce que l’on trouve dans les prétendus souvenirs de la première enfance, ce n’est pas la trace véritable d’évènements réels, mais une élaboration ultérieure de ces traces, laquelle a du s’effectuer  sous l’influence de différentes forces psychiques intervenues ultérieurement » (Psychopathologie de la vie quotidienne p. 63).

Ajoutons que rien n’est plus dangereux que la preuve de la photo-souvenir que présentent de nombreux patients. Cette photo des premiers pas, du premier anniversaire, de communion ou de mariage remplace le souvenir : on ne se souvient plus du tout de l’évènement, mais seulement de la photo (moi dans les bras de grand-père).

En 1914 dans « Remémoration, répétition et élaboration » Freud pose le problème du savoir sans savoir : « Les malades déclarent fréquemment je l’ai toujours connu, seulement je n’y avais jamais pensé ». Et de fait à la fin d’une cure on entend très souvent « mais cela je l’ai toujours su » à quoi il faut répondre « bien sur, mais vous ne vouliez pas l’admettre, puisque vous le refouliez soigneusement ».

La réinterprétation (Nachträglichkeit) correspond aux remaniements postérieurs. Tout est constamment réinterprété, surtout pendant la cure. Il n’y a pas que l’action du trauma, c’est le remaniement qui donne son sens, et ceci se fait par strates. La conscience construit son passé en fonction de son projet actuel, ou futur. Freud prend l’exemple de l’Homme aux loups dont le fantasme ne provenait pas de ce qu’il aurait observé à 18 mois, plus l’observation de chiens, mais de ce qu’il avait réinterprété à la puberté.

Le roman familial décrit par Freud en 1909 est essentiellement un désaveu et refus des parents, tels qu’ils sont. Le plus fréquent est le thème du bâtard d’un homme illustre, traduisant des tendances mégalomaniaques. Mais ce peut être aussi le fruit d’un inceste ou l’affirmation que son frère est un bâtard, ce qui semble être de source génitale. Alors que proviennent d’atteintes prégénitales la croyance d’être un enfant volé, perdu ou adopté. Il faudrait ajouter maintenant les croyances à la parthanogénèse féminine, le fantasme d’être fils de deux hommes. Le thème de l’auto-engendrement, qui est assez fréquent dans les milieux spirituels, marque sans doute plus une assimilation à Dieu que des liens psychotiques.

Laplanche et Pontalis ont insisté sur les éléments archaïques, dits originaires Urphantasien ou fantasmes archaïques de castration se réfèrant plus à l’histoire qu’à la biographie. De même la séduction précoce (Verführung) correspond moins à des attentats sexuels subis passivement avec effroi, qu’à tous les soins précoces de la mère dans le lavage ou l’habillage.

 

B. la remise en cause de Freud

 

Ce point de la séduction précoce est un domaine où Freud est de plus en plus contesté. Tous les dix ans paraît un livre le remettant en cause, comme J.M. Masson The oceanic feeling ou Janet Malcom Tempête aux archives de Freud.

Aux USA une importante polémique s’est déroulée en deux  temps.

1. Les Survivors. Dès 1968 s’organisent des mouvements féministes et écologiques. Se développent les mouvements d’enfants d’alcooliques (ACOA Adult Children of Alcoolics), les victimes de familles dysfonctionnelles, la notion d’enfant martyr et d’enfant battu, victimes d’incestes (SIA Sourvivors of Incest Anonymous), les thérapies par le rappel des vies antérieures (Past lifes Therapy), etc. Tout ceci se lie autour d’une thérapie personnelle qui va avec la guérison globale de la terre polluée par les matchos. (sic).

La théorie est une conviction que l’inceste est épidémique. L’inceste serait l’expérience commune et centrale de toutes les femmes. Herman déclare que 75% de ses patientes ont été violées. Mais sont des viols : la pénétration, toute caresse sexuelle, le viol visuel des exhibitionnistes. Un sondage d’août 1985 aurait trouvé 38 millions d’américaines abusées sexuellement. Mais les critères sont très larges (faire du pied, caresser la jambe, toucher les seins ou les fesses par-dessus les vêtements …). On en arrive presque à l’incestuel de Racamier (entrer dans sa chambre sans frapper, la regarder se déshabiller, laisser trainer des revues pornos, parler de ses exploits sexuels …).

Tout cela a été refoulé ou oublié et provoque des troubles divers. Des dizaines de tests circulent. Celui des Survivors of Child sexual abuses comprend 65 questions (des cauchemars, la peur du noir, ne pas s’aimer, se trouver indigne, abimée, les auto-reproches, les colères soudaines, les auto-mutilations, les troubles alimentaires (anorexie, boulimie, alcoolisme), les dépressions, aucun souvenir de son enfance …). Avec ce type de question on doit passer de 75% à 100%.

Les thérapeutes spécialisés dans le traitement des victimes d’abus sexuels se développent dans les années 80. Selon Renée Fredrickson ils utilisent dix techniques. Dream work, l’analyse des rêves, guided imaginary la visualisation, écrire un journal, écrire de plus en plus vite de la main gauche de façon automatique, body work les massages pour faire resurgir les souvenirs oubliés, l’hypnose et des régressions pour revenir à cette période, art-therapy dessiner la maison puis la chambre à coucher puis le lit, feeling work se mettre en boule et commencer à gémir ou au contraire taper avec une batte de base-ball, le travail de groupe où chacune raconte et revit ses abus sexuels, la confrontation avec les abuseurs stupéfaits qui doivent s’expliquer devant le groupe. Enfin arrive les poursuites judiciaires, les parents ahuris reçoivent une lettre du cabinet de lawyers « votre fille va vous attaquer pour dommage émotionnel grave, car elle a retrouvé le souvenir de viols incestueux dans son enfance. Les poursuites peuvent être abandonnées pour deux cent cinquante mille dollars, sinon c’est quatre fois plus qui seront demandés au tribunal ».

2. Les Retractors. A partir de 1992 les parents se rassemblent et créent la False Memory Syndrome Foundation. Les survivors deviennent des retractors, qui quittent ces groupes et ces thérapeutes, comme on quitte une secte. Ils sont aidés par Elizabeth Loftus et Catherine Ketcham qui dénoncent ces méthodes de manipulation mentale. Pour un psychanalyste les récits parlent d’eux-même : ils parlent d’un évènement vrai, puis ils déraillent dans des fantasmes enfantins. « Ma mère me peignait, me faisait mal, m’embrassait sur la bouche et me mettait la main au sexe. Quand je criais, mon père m’enfermait à la cave dans le noir, puis il venait me fouetter et me sodomiser avec un crucifix. Mes grands-parents me forçaient à boire une lotion verte puis me mettaient les mains dans mon vagin et même leur tête. Mon oncle à la pêche attrape un gros poisson devant moi, l’ouvre avec son couteau et arrache ses tripes, il m’a menacé d’en faire autant et il m’a violée pendant que je vomissais ».

 

Mais le problème n’est pas réglé pour autant ni aux USA, ni en France, ni ailleurs dans le monde. Pour ce qui est des incestes, des viols et des abus sexuels dans l’enfance, on en est souvent réduit à la parole des victimes et elle repose sur leurs « souvenirs ».

 

C. L’élargissement

 

Finalement nous aboutissons à un problème de société tellement cette réalité s’applique à des cas multiples et très divers.

-          Les viols. La parole de la femme ou des enfants n’était pas assez prise en considération. L’enfant en particulier était réputé être non-fiable, car menteur, fabulateur, mythomane. Et de fait tout est possible car à coté d’enfant véridique nous avons eu dans certains procès en France comme celui d’Outreau, des enfants manipulés par leur mère capables de dire le pour et le contre et aussi des calomnies capables de faire mettre une vingtaine d’adultes en prison.

-          Les incestes. Les accusations d’inceste sont encore plus graves à formuler. Les enfants aiment quand même leurs parents (ou à plus forte raison) et savent qu’ils vont détruire la cellule familiale et faire mettre quelqu’un en prison. D’autre part des mères en divorce conflictuel, lorsqu’elles voient qu’elles vont être obligées de partager la garde de l’enfant, n’hésitent pas à accuser le père d’inceste, même avec des bébés. Les cas se sont multipliés depuis dix ans.

-          Les pédophiles et réseaux de pédophiles. Cette accusation est aussi grave, car socialement c’est le plus grand crime que ne pardonne pas l’opinion publique ni les autres prisonniers. Ce qui complique tout est que les enfants ne dénoncent pas ce dont ils sont à moitié victime à moitié complice et c’est lorsqu’ils sont majeurs et adultes qu’ils profèrent des accusations ou portent plainte. En France comme aux USA et dans tous les pays des pratiques ancestrales ont été dénoncées chez les prêtres et évêques catholiques. A tort ou à raison.

-          Le harcèlement sexuel ou droit de cuissage. Il a été quasi universel dans le personnel de service, des petites entreprises aux grandes usines. Maintenant on le retrouve dans tous les spectacles, le show business, les écoles de mannequins, de cover-girls, de danse ou de modèles photos.

-          Le harcèlement psychologique est encore plus difficile à prouver et à différencier d’une demande de rendement poussé à l’extrême. Il peut provenir de conflits personnels  et d’incompatibilités d’humeurs. Toutes les formes de harcèlement sont indépendantes du genre car lorsque les femmes sont en position d’autorité elles le pratiquent à leur tour, entre elles ou contre les hommes.

-          Les sévices divers sont de plus en plus dénoncés. A partir des femmes battues et de leurs réseaux d’entre-aide, on est passé aux enfants martyrs, au syndrome de l’enfant secoué ou aux os de verre, aux parents battus par leurs adolescents ou aux hommes battus. Le rapport sado-maso peut s’installer dans toutes les directions.

-          Des services d’écoute psychologique se sont mis en place dans les salles de réveil après des anesthésies ou des comas. Les récits des malades sont d’une totale uniformité à la stupéfaction des chirurgiens, infiltrant les souvenirs d’opérations de fantasmes de tortures par des médecins nazis.

-          Le syndrome du bouc émissaire s’établit assez rapidement et peut être en lien ou non avec des délires de persécution.

-          Les souvenirs de vies antérieures obtenus par hypnose ou par auto-hypnose ont ce caractère d’être très répétitifs. D’autres réseaux mondiaux se spécialisent sur les périodes entre les réincarnations ou bardos.

-          Les récits de rencontres d’OVNI et d’enlèvements par les extra-terrestres sont à l’évidence infiltrés de fantasmes de la sexualité pré-génitale.

-          Les sectes, ou les groupes accusés d’être des sectes, donnent lieu au même genre d’accusations et de problèmes. Mais il faut dire que c’est encore pire dans les sectes anti-sectes et autres observatoires officiels anti-sectes. Leurs accusations mensongères sont parfois délirantes.

-          Finalement tout ceci débouche sur le chapitre classique de psychologie sociale d’étude du témoignage. Lorsqu’on a pu écarter les éléments vérifiés et les mensonges malveillants, il reste les erreurs qui pour les psychanalystes sont généralement infiltrées de fantasmes et ne sont pas toujours innocentes.

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Ch 7 . DES FORCES DE MORT AUX FORCES DE VIE.

 

  1. Eros et Thanatos.

 

 

Lorsque Freud a voulu se donner une vision cohérente du monde et aboutir aux explications ultimes, il a quitté le monisme des pulsions de ses débuts pour accéder à un dualisme compris comme le combat des forces opposées. Mais cela n’a pas toujours été compris de ses disciples qui ont préféré en rester à une vision plus simpliste.

Ce faisant, il a repris une des plus anciennes visions grecque du monde, celle d’Empédocle d’Akragas. Et il cite ainsi ce sage grec né en -495, mort en -435 et dont le floruit était en -444. « Deux principes régissent le cours des évènements dans la vie de l’univers comme de l’âme et ils sont éternellement aux prises l’un avec l’autre. Il les nomme Philia, amour, et Neikos, lutte. L’une de ces puissances (qui sont pour lui au fond des forces de la nature agissant pulsionnellement et en aucune manière des intelligences conscientes de leurs fins) tend à agglomérer en une unité les particules originaires des quatre éléments, l’autre au contraire veut défaire tous ces alliages et dissocier les unes des autres les particules originaires des éléments » (Analyse sans fin et analyse avec fin, p.260). Et par la suite Freud ne parle plus que des deux forces opposées Eros et Thanatos.

Les fragments que nous avons conservés d’Empédocle sont quand même plus explicites, en parlant d’un drame cosmique aux constants retournements. Ils sont la transposition philosophique du mythe originaire des Perses d’Iran où le monde est livré à la lutte du dieu de bien (Ormudz) et du dieu du mal (Arihman) chacun régnant pendant trois mille ans.

 « Le éléments disjoints tendent sous l’action de philia à se confondre, pris par un mutuel désir. Puis cédant à l’action de neikos, toute force se divise et se disloque.  Tantôt déchirés par la funeste discorde, les rivages disloqués errent aux rivages où la mort déferle. Tantôt sous l’action de philia les éléments s’assemblent en une masse unique, les corps et les fleurs de la vie croissent alors, éprouvent une attirance réciproque car Aphrodite leur verse le désir de ressemblance. Tantôt les substances ennemies se séparent dissociées, car elles sont filles de la haine, au pouvoir de tristesse. Sous l’action de l’amour, ils se fondent en une même entité, tantôt éparpillés par l’effet de la haine ennemie, ils se voient divisés ».

   On voit combien on est loin du mythe des 3.000 ans, la lutte est perpétuelle et constante. Elle règle l’apparition et la fin des grandes familles, des entreprises, des organisations, des états, des civilisations … Elle est présente en tout phénomène. Kurt Lewin a bien retrouvé dans la dynamique de groupe la lutte des forces de cohésion contre les forces de dissociation. Et ceci se revit tous les jours dans toutes les organisations et les associations. De plus c’est autant cosmique que psychologique. L’amour est ce qui colle et assemble les éléments d’une goutte d’eau en assimilant l’hétérogène, la haine est ce qui sépare, divise et mène à la mort. Notons qu’avec philia, il s’agit plus d’amitié que d’amour et avec neikos, plus d’envie que de haine. Mais Empédocle parle aussi de Kosmos, l’univers organisé et de phobos, la peur.

 

  1. La pulsion de mort, Todestrieb.

 

Dès le départ Freud oppose les pulsions du moi aux pulsions sexuelles puis à la pulsion d’objet. Et ceci devient en 1919 la célèbre opposition entre pulsion de vie-pulsion de mort. La pulsion de mort passe à la base de tout, elle rabaisse les tensions de l’organisme au degré le plus bas et engendre le fractionnement de l’appareil psychique. Elle est liée au principe de constance et au principe de nirvana. Le principe de constance est la tendance à maintenir un certain niveau, par compulsion de répétition. Et le principe de nirvana est la tendance de réduire à zéro toute excitation, il exprime la pulsion de mort qui est à son service. C’est donc un principe d’inertie, de mort, de destruction, de néant qui ramène tout à l’état inorganique.

La pulsion de mort est la pulsion par excellence dont toutes les autres découlent. On la retrouve dans les pulsions de destruction, d’emprise, de volonté de puissance, de sadisme et de masochisme. Freud en a besoin pour expliquer tous les actes destructeurs où la personne ne tient plus compte de son intérêt, car la haine, pour lui, ne peut pas venir de la libido.

   Donc la pulsion de mort surgit de la clinique de la névrose obsessionnelle, de la mélancolie, des névroses traumatiques, du surmoi et de sa culpabilité. La mélancolie est une dépression structurale par extinction du désir et l’hémorragie libidinale mène à la perte du moi.

   Nous la retrouvons dans la confusion du mourir et de l’anéantissement, qui a fait inventer aux matérialistes cette croyance à la mort-anéantissement. Il faut y voir un fantasme d’extinction universelle où dans le désespoir on image la conflagration totale, l’Apocalypse, la Fin du monde, telle que bien des sectes apocalyptiques terminent tout par un suicide collectif ou un embrasement terminal.

   Mélanie Klein reprend cette pulsion de mort pour la mettre dans l’organisme, dès le début, avec chez le nourrisson l’angoisse d’exploser, d’être désintégré et anéanti.

   Lacan étudie toutes ces images « de castration, d’éviration, de mutilation, de démembrement, de dislocation, d’éventrement, de dévoration, d’éclatement du corps » (Ecrits p.104). L’agressivité dans l’expérience nous est donnée comme images de dislocation corporelle et intention d’agression. Ceci n’étant pas séparable de l’amour, il a été amené à inventer ce terme de « hainamoration ».

   De fait dans la clinique des pervers, psychopathes, violeurs, serial killer et pédophiles on découvre des forces de destruction telles que l’on est au-delà du simple complexe d’échec.

L’amour va-t-il rester notre remède ultime ou bien va-t-il être lui aussi entraîné dans ce vertige destructeur ?

 

  1. De quelle mort parle-t-on ?

 

Rien n’est plus équivoque que ce mot « mort ». Mort de quoi ? Pour certains il s’agit de la mort du corps et pour les autres, dont Freud et ses disciples, il s’agit de la mort totale et définitive de tout, corps et esprit, car l’esprit se saurait pas exister hors d’un corps. Mais il n’existe aucune preuve scientifique qu’il ne subsiste plus rien après la mort. Au contraire, il faut pour le croire récuser les milliers de témoignages d’une présence après la mort, tout au long de l’histoire humaine. D’ailleurs les premières sépultures avec le culte des morts semble être un des critères de l’humanisation des êtres préhistoriques, il y a trois cent mille ans.

Freud commence par découvrir « dans l’Inconscient chacun de nous est persuadé de son immortalité ». Cette conviction profonde, il commence par la récuser, tout en reconnaissant que notre mort est pour nous irreprésentable. Il s’agit bien entendu de la mort de l’esprit, car l’usure du corps physique est une évidence. Donc en niant cette découverte primordiale, Freud va être amené de par ses convictions matérialistes à un ensemble de contradictions qui vont aller en se compliquant. L’enseignement de cette mort-anéantissement va donc développer une angoisse de mort. Elle est souvent présente dans les rêves et se trouve à l’origine de toutes les peurs. C’est une des origines de la névrose obsessionnelle, qui construit sans cesse des dénégations pour la conjurer. L’enfant n’a pas cette idée de la mort qu’il doit acquérir peu à peu  et qui n’est au début qu’une absence interminable.

Freud lui-même avait une attitude très ambivalente envers sa propre mort : il en avait une très grande peur et la conjurait par des prédictions liées à des calculs superstitieux de numérologie, mais d’un autre coté il la causait inconsciemment par ses addictions auxquelles il ne voulait pas renoncer (il fumera ses cigares pendant toute sa vie même pendant son cancer de la bouche en fin de vie).

   Terrorisés par la mort religieuse, avec son alternative entre l'éternité de jouissance du Ciel ou les souffrances sans fin de l'Enfer, des matérialistes ont préféré inventer une mort qui serait la fin de tout, l'anéantissement total, après lequel il n'y aurait plus rien. Or ils n'en ont aucune preuve scientifique et le témoignage des EMI y est opposé.  Le choix de la définition se répercute dans la société. Le malheur est que cette définition de la mort comme « la fin absurde d'une vie dénuée de sens » est auto-réalisatrice et organise réellement notre société en conséquence. Une telle croyance, indûment diffusée au nom de la science, va avec le monde matérialiste que nous subissons : l'acharnement thérapeutique, la vieillesse/catastrophe, les mouroirs/dépotoirs, la désespérance et la nausée sartrienne.

    Or ceux qui sont revenus des premières étapes du processus du mourir disent qu'après avoir été déclaré mort, on est toujours là. Le principe conscient est toujours présent et vivant, même avec un corps, seulement moins dense, moins matériel. Simplement ceux qui ont un corps de chair (les vivants) ne les voient pas, ne leur parlent pas, peuvent passer à travers leur corps d'énergie, comme à travers un brouillard. Les morts sont donc au milieu des vivants et la mort peut se définir comme l'impossibilité de communiquer avec ceux qui ont un corps de chair.

   Et ceci est expérimenté dans de nombreuses circonstances (opérations, accidents, chutes, noyades, extases, transes, sorties du corps ...). De plus en plus d'affirmations de ces "morts" dans le coma sont vérifiées sérieusement et indubitablement dans des témoignages de plus en plus nombreux (paroles de l'équipe chirurgicale, descriptions d'appareils sous anesthésie ...). L'esprit scientifique demande de les vérifier, au lieu de se boucher les oreilles et de fermer les yeux pour ne pas avoir à renoncer à ses convictions. La définition philosophique des spiritualistes est donc la mort est seulement "l'impossibilité de communiquer avec ceux qui ont un corps physique".

  La vraie mort est dans le changement et l'oubli, qui sont de tous les instants. La condition humaine, qui est incluse dans le temps, fait que nous mourons et renaissons à chaque instant. Au delà de l’impermanence, la véritable mort est l'oubli. Cet oubli se disait en grec léthé et se trouvait dans l'eau d'un fleuve des enfers que l'on buvait avant de se réincarner pour oublier sa vie passée. Aussi un peu partout sur la terre le culte des morts inclut-il les cérémonies du souvenir. De même la psychanalyse est une opération de victoire sur l’oubli et le refoulement.

   La tradition philosophique nous apprend que le Soi ou essence de nous-mêmes, est immortel et éternel. La "mort" n'est qu'une transformation ou transmutation, comme une femme qui change de nom en se mariant ou la chenille qui pour devenir papillon passe par la nymphe et la chrysalide. Et l'on comprend avec Rumi que "mourir c'est célébrer ses noces avec l'éternité". Le Soi ne naît ni ne meurt. Si l'on peut reconnaître sa présence sous la coquille de l'égo, la peur de la mort s'amenuise et disparaît. D'ailleurs ceux qui ont avancé dans les premières étapes du processus de mourir disent avoir ressenti un grand sentiment de calme et de paix, puis d'amour et de joie. Et à leur retour, ils se disent délivrés de la peur de la mort.

A l’opposé de la mort absurde, la mort naturelle est une mort douce à volonté. Pour beaucoup il est encore possible de mourir volontairement quand on l'a décidé. Cela a été la règle pendant toute l'antiquité, depuis dans la mort de Socrate et de bien des religieux d’Aleth la mère de St. Bernard à Teilhard de Chardin. Et cela est encore le sort de bien des Soufis et des Lamas tibétains.

Si la mort n’est que la fin d’un corps, elle est ce qui donne son sens à la vie. Ainsi le fruit est ce qui donne son sens à la fleur, qui était le devenir du bourgeon. On retrouve dans les psychothérapies, surtout par le rêve-éveillé, le vécu de ces transformations successives. Pour bien des enfants, les morts vont dans les lieux où des enfants se préparent à naître. Rien n’est pire qu’un psychanalyste qui s’acharne à faire admettre la mort freudienne, ou fin du principe de pensée totale et définitive. Ce serait le narcissisme de mort dont parle Green.

Heureusement Lacan a fait admettre à coté du Moi la notion de Sujet. Ce sujet de l’inconscient, qui nous parle sans cesse, continue à le faire dans un corps empêché par l’autisme (psychophanie) ou par le coma. Et tout le monde sait maintenant qu’il faut continuer à parler avec les personnes en coma.

 

  1. Hormé-Mat.

 

Pour notre part la clinique nous conduit à parler plutôt de Hormé et Mat. Rien ne nous paraît plus important. Dans chaque nouveau patient nous devons doser dès le début, la force de vie, l’élan et le courage puis la force de destruction et de sabotage qui se trouve derrière.

  

   Hormé est l’élan de départ. Pour les Grecs, il est l’élan dans le combat avec lequel une ligne de soldats part à l’assaut au-devant de la mort et enfonce la ligne adverse. Il est ce qui permet à un javelot d’aller à une centaine de mètres. Une flèche est un bout de bois mort et inerte par terre, propulsée par un arc sa hormé lui permet d’atteindre à trois cent cinquante mètres. La hormé est l’impulsion, l’énergie, la force, nous dirions aujourd’hui l’énergie cinétique. Pour Platon la hormé est aussi dans le corps : elle se trouve au plexus solaire entre le Thumos ou courage du cœur et les Epithumia ou désirs du ventre (Parménide 130b).

   Aristote développe le coté psychologique et à l’impulsion il ajoute les notions d’ardeur et de zèle. Puis les aspects de la hormé dans l’âme sont précisés par les Stoïciens qui y voient l’impulsion des sens, l’ensemble des instincts de vie, opposés à la libre volonté soumise à la raison. Donc ce que certains nomment la libido. Cicéron parlait aussi de nisus, l’appétit, l’élan.

   Hormone vient de là, les hormones sont les sécrétions des glandes endocrines qui engendrent des élans et des désirs. Et l’harmonie fait se demander si ce qui hormonique est aussi harmonique ? L’harmonie est un assemblage cohérent et parfaitement réussi, ainsi qu’un accord de notes musicales.

   Tous les êtres vivants naissent avec une hormé, un élan vital, une force de réalisation, une pulsion de réussite. Cette force de vie se sent dans la poussée des plantes, le bourgeonnement, leur envahissement lent et insidieux. La hormé du chiendent, des ronces et des orties est prodigieuse, chacune de ces espèces, si elle était laissée libre, couvrirait le terre en quatre ans. Chez l’homme nous la nommerons volonté de réussite, ambition, rage de vaincre. Elle correspond parfaitement à ce que Carl Rogers a analysé sous le nom de Growth, la force de croissance qui anime tous les enfants et qui est sensible dans leur élan. Elle est ce qui permet au bébé de se tenir debout et de marcher puis de quitter sa mère pour explorer le vaste monde.

 

   Mat est  la force de sabotage et le complexe d’échec. Le mot « mat » signifie la mort en persan ou en arabe. Echec et mat se dit « Shâh mat », le roi est mort. Dans son deuxième sens « mat » signifie ce qui est terne, sans éclat, sombre, abattu, affligé, sans résonance, comme un bruit mat. Il existe chez tous les êtres humains une force opposée souvent égale à la hormé, comme l’endroit et l’envers d’une pièce de monnaie. Autant on a une force de réussite, autant on a une force obscure d’échec et de sabotage, avec une peur de réussir. Cette force noire de désespoir est acharnée à la destruction et cherche à tout démolir. Après avoir monté si patiemment une pile de verres ou un château de cartes, un seul geste maladroit met tout par terre. Cette peur de la réussite pour ne pas éveiller la jalousie des dieux était célébrée dans bien des mythes grecs (ne quod nimis, rien qui dépasse). On attribue cette Némésis à tous les « Scorpions » en astrologie. C’est le vertige des déconstructeurs qui veulent revenir à la vie inorganique.

   Ce complexe d’échec se voit dans les obstacles, les dommages, les malheurs, les revers, déboires, déception, déconvenues, les naufrages, les faillites, les avortements … Il est présent dans chacune des psychothérapies. C’est ce que l’on peut nommer la castration ou l’entropie. Aussi est-il important de travailler dès le début de la cure sur une juste estime de soi.

 

Le but de toute psychanalyse est bien de faire passer des forces de mort présentes en chacun aux forces de vie qui donnent cet élan, source de sécurité. Et ce sont ces conduites libératrices qui vont se développer tout au long d’une cure.

 

 

Ch. 8. L’ETHIQUE DANS LA CURE

 

Depuis la chute des anciennes valeurs prophétisée et amplifiée par Nietzsche, la place est libre à la création de nouvelles valeurs. Une partie d’entre elles est donnée par la psychanalyse  et les psychothérapies. Elles sont rapidement sorties de la cure et elles se sont diffusées dans le grand public, contribuant à la transformation des moeurs. Une psychanalyse est en effet la découverte et de réalisation de diverses valeurs.

La première des nouvelles valeurs que promeut la cure psychanalytique est la vérité.

 

A. La vérité

 

Une psychanalyse est une opération vérité. En principe, ou dans son intention.

Tout commence avec le pacte initial, dès le premier entretien. Freud lui-même le formule ainsi « franchise totale » contre « stricte discrétion » (Abrégé de psychanalyse p. 40), la vérité contre le secret. Le premier niveau de l’analyse est de tout dire et cela commence par ne rien cacher à son analyste. Pourtant que de fois avons-nous rencontré des personnes qui après dix ou quinze ans d’analyse avaient gardé des secrets, des zones d’ombre, des thèmes inabordés, un point aveugle (punctum remotum). Curieusement il ne s’agissait pas tellement de la sexualité, du plaisir ou des fantasmes intimes. Le plus souvent il avait été question de spiritualité au sens  le plus large, ou même du divin ou de la religion : « Je ne pouvais pas lui en parler. Cela ne l’intéressait pas. Je l’ai dit, mais il ne m’a pas entendu, je n’y suis pas revenu. Soudain il ne comprenait plus. Cela avait l’air de l’agacer … ».

Puis on commence à entrer dans l’association libre en situation allongée sur le divan. Et là, la seule règle initiale est très simple « penser tout haut ». Plus facile à formuler qu’à réaliser. Car cela suppose, cesser de discuter, de plaider, de vouloir avoir raison, de chercher à paraître à son avantage : poli, disert, beau causeur, brillant, intelligent, cultivé … La vérité n’est plus seulement dans le domaine conscient, mais elle cherche à entrer dans l’inconscient. La vérité c’est dire tout ce que l’on a soigneusement refoulé pendant toute une vie, ou être ce que l’on s’est toujours refusé à être.

Cela suppose pas mal de rectifications pour échapper aux dénégations et faux-fuyants. « A vrai dire » entend-on souvent. Le sujet découvre enfin qu’il n’est pas si facile de dire le vrai, en tout cas ce n’est pas ce qui sort d’abord. Peut-être faut-il le trouver d’abord, avant de le dire. Le vrai est refoulé et le sujet n’y a pas accès d’emblée. D’autres au contraire découvrent la vérité en la disant car ils n’avaient jamais pu l’admettre auparavant. C’est à l’occasion d’un lapsus, d’un rêve  ou d’une prise conscience. Par surprise, peut-on dire.

Ainsi la cure elle-même progresse dans la recherche de sa vérité, à travers les aléas du transfert et du contre-transfert. La vérité ne saurait être indépendante des émois et des sentiments. L’analyse du transfert est un des moments les plus délicats de la cure. Mais si le vrai n’y accède pas alors se noue une névrose de transfert qui ne saurait s’installer hors de l’espace analytique. Car dehors, hors du contrat initial, il n’y a que de la psychanalyse sauvage.

Après être sorti de la mauvaise foi première et avoir vaincu les oublis, les dénégations et les refoulements, on découvre que la vérité ce n’est pas seulement la franchise, mais aussi la sincérité et la loyauté. Freud reconnaît que : « être tout à fait honnête avec soi-même, c’est le plus bel effort qu’un homme puisse faire ». A la franchise avec le psychanalyste succède le fait d’être au clair avec soi-même.

Lacan en demande plus, tout en étant résigné par avance : « je vous laisse la parole, tâchez de dire la vérité. C’est sans espoir, on n’arrive jamais à dire la vérité. Mais si vous faites un effort, ce ne sera pas plus mal » (Allouch, p.92). On semble déjà loin du désarroi de Ponce Pilate « mais qu’est-ce que la vérité ? ». La vérité se fonde de ce qu’elle parle et qu’elle n’a pas d’autre moyen pour ce faire. La cure est ainsi structurée pour permettre à l’inconscient de dire le vrai sur le vrai. « Ce manque du vrai sur le vrai, qui nécessite toutes les chutes que constitue le métalangage en ce qu’il y a de faux-semblant » (Ecrits p.868). C’est à partir des exceptions que s’articule la vérité. Lacan l’affirme mais sur le mode interrogatif : « est-ce là le procédé de l’analyse : un progrès de la vérité ? » (p.616). Non seulement il l’affirme, mais il nous en dévoile le mécanisme secret : « l’analyse est cette relation dialectique où le non-agir de l’analyste guide le discours du sujet vers la réalisation de sa vérité » (p.308). On ne peut pas être plus franc dans l’aveu et plus clair dans le procédé. Il n’est qu’à se référer au séminaire de Lacan sur la conduite de la cure. C’est sans aucune directivité, par l’écoute et le silence, que l’analyste facilite la découverte par le patient de sa propre vérité intérieure longtemps refusée, déniée puis oubliée. C’est à partir des exceptions que s’articule la vérité, ajoute Lacan. « Faut-il admettre qu’il nous faille renoncer dans la psychanalyse à ce qu’à chaque vérité réponde son savoir ? » (Ecrits p. 868)

Reste un dernier degré : passer de « dire vrai » à « être vrai ». C’est ce qu’exigent tous les jeunes de leurs deux parents. Ils refusent l’ancienne maxime chrétienne « faites ce que je dis et pas ce que je fais » et la nomment hypocrisie bourgeoise. On appelle cela « être authentique » et nous le devons à Carl Rogers qui nomme cela la congruence. La vérité il ne suffit pas de la découvrir, il faut aussi l’assumer. De ses paroles vraies, il convient de la faire passer dans ses actes qui de leur conformité passent à l’authenticité. Pour dire le vrai, faut-il être vrai, comme le demandait le Satigraha de Gandhi ?

 

B. La liberté.

 

La liberté, ou plus exactement la libération, il n’est question que d’elle tout au long de la cure.

Les patients arrivent dépourvus de toute liberté, complètement asservis à leurs complexes, à leurs fantasmes et à leur inconscient. Tout ce qui a été longtemps oublié, dénié et refoulé, un jour revient et vous saute à la figure sous le nom du destin. Dans les premiers entretiens on entend sans cesse : « Je ne peux pas m’empêcher. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je ne me suis pas reconnu. Non, ce n’est pas moi qui ai pu faire cela. Je rate tout, rien n’arrive comme je veux. C’est plus fort que moi. Je n’ai pas de chance, je suis maudit … ».  Et c’est absolument exact, ils n’ont aucune liberté et ne peuvent pas échapper à la drogue, à l’alcool, à la violence, au désespoir … Mais ils se trompent sur la cause, qui n’est pas leur mauvais sort, mais leurs mauvais choix ligotés par leurs instincts.

Le premier rêve-éveillé d’une jeune fille a été d’apercevoir sur un quai du port une corde emmêlée et moisie, attachée à une bite. Elle ne pouvait pas mieux se présenter et me prévenir qu’elle était un sac de nœuds.

Pourtant ils ont accompli leur premier acte libre : ils sont venu nous voir et ont entrepris une psychothérapie. Ici ils ont trouvé la liberté de tout dire sans être réfuté ou contredit, ils ne sont jugés, pas étiquetés, pas catalogués, mais acceptés sans condition dans leur vérité. Et les découvertes successives sur soi-même vont être autant d’occasions de liberté. Ayant repris un peu de force, il va être à même d’accomplir des actes libres qui vont être autant d’occasions de libération.

   Renaud Leroy posait un autre problème car il se croyait libre et plus intelligent que tous les autres. Il ne réalisait pas que drogué, alcoolique et fumeur, il était soumis à toutes les addictions, dont celle du sexe. Son premier acte libre a été de renoncer de fumer en séance. Ainsi a pu se développer une série de libérations, qui ont fini par lui faire découvrir son esclavage initial.

   La conviction  d’une absence de liberté cache en réalité le refus de reconnaître sa responsabilité. Tous les patients au début ont un furieux besoin de rejeter la faute sur les autres : d’abord les parents, puis le conjoint ou la partenaire, ensuite les enfants, les voisins ou le chien … On trouve donc ici souvent un problème de surmoi et de culpabilité inconsciente.

   La cure donne le sens des responsabilités. La liberté et la responsabilité sont entièrement liés : on reconnaît sa responsabilité dès qu’on se libère et accomplir des actes positifs de libération donne du courage pour reconnaître sa responsabilité.

 

C. L’amour du bien

 

    Une cure fait passer du nocif à l’utile et du malsain au sain et non l’inverse, faut-il le rappeler ? Dans les cures on rencontre quelquefois des personnes qualifiées de perverses ou psychopathes. Les criminels existent et la psychothérapie est aussi pour eux. Il est en de même avec tout les délinquants sexuels, violeurs, sadiques, pédophiles, etc. La société veut maintenant leur imposer un traitement à vie, sans bien réaliser que pour changer il faut d’abord le vouloir. Toute psychanalyse, faut-il le rappeler, est libre et volontaire, elle ne saurait être confondue avec une rééducation cœrcitive. Le psychanalyste, malgré sa non-condamnation, ne saurait se faire le complice des pervers et des criminels. On ne peut pas rester neutre et il n’y a pas de honte à aimer le bien, sauf pour les déconstructionnistes et les anarchistes.

    Par exemple, il existe un certain nombre de personne qui viennent d’attraper le virus du Sida et sombrent dans la pulsion de mort avec des désirs de fin du monde et d’Apocalypse. Devant l’injustice flagrante  de ce qui leur arrive, ils pensent que cela devrait arriver à tout le monde et font en sorte d’y parvenir. Sans avouer leur état, ils se dépêchent de contaminer le plus de personnes autour d’eux. Il leur faut souvent un long travail de groupe psychothérapeutique pour échapper à ce vertige du mal.

   Sans aller aussi loin, combien de femmes battues, de violences conjugales, de sadisme dans les familles et les écoles. Mais il ne faut pas oublier que les persécuteurs se vivent toujours comme étant au contraire de pauvres persécutés. S’il bat sa femme, c’est parce qu’elle trompe, du moins le croit-il. Classiquement le père ne peut s’empêcher de battre son fils, parce qu’il ne lui obéit pas ou même le provoque, selon le complexe d’Œdipe. D’autres délinquants ont un véritable dédoublement de personnalité, les méfaits étant toujours accomplis par Mrs. Hide au grand scandale du locuteur. Des violeurs sentent soudain un véritable poison se diffuser lentement dans tout leur corps, comme lors d’une montée de kundalini et après leur excitation est tellement intense qu’ils ne peuvent plus y résister. Les pédophiles sont souvent de grands enfants qui ont eu des rencontres sexuelles intenses dans leur enfance et qui continuent car ils ne se sont jamais vus vieillir mais dans leur esprit ils ont toujours l’âge de leurs victimes.

   Il existe un contraste entre Freud envouté par le Mal et Desoille qui se situe dans la paix et la sublimation. Ainsi Freud écrit dans le cas Dora : "Celui qui réveille, comme je le fais, les pires démons incomplètement domptés au fond de l'âme humaine, afin de les combattre, doit se tenir prêt à ne pas être épargné dans cette lutte". Luisa de Urtubey le détaille dans son livre « Freud et le diable ». Desoille aime évoquer, au contraire, le splendide édifice des mystiques et des saints qui ont eu l'intuition de l'Etre. Dans sa Psychologie des mystiques, il étudie les expériences privilégiées de François d'Assise, Thérèse d'Avila, Jean de la Croix, Thérèse Neumann... Il s'intéresse plus spécialement aux sentiments qu'ils éprouvent et, en particulier, à la Joie sublime.

 

    Hélas les pervers ne sont pas toujours des délinquants, mais se trouvent aussi dans l’intelligentsia au pouvoir qui font des articles, livres et des colloques sur l’utilité des mensonges pour les enfants, l’inutilité de l’allaitement maternel, la non-valeur de l’amour maternel, la justification des infanticides, l’innocuité de l’inceste, la beauté des rituels sado-maso, gores ou gothiques …

 

D. Les autres valeurs

 

     LA JUSTE ESTIME DE SOI. La plupart des patient sont atteints de dépréciation et ont une basse estime d’eux-mêmes. Plus rares sont ceux qui sont à l’opposé avec le narcissisme, le délire des grandeurs, les épisodes maniaques, la mégalomanie …. Selon Mélanie Klein tous les nourissons de 0 à 6 mois passent par la position schizoparanoïde. De même Heinz Kohut situe avant 6 mois les profondes atteintes au self qui engendrent une structure narcissique. La cure apprend la simplicité et la modestie avec la fin de la mégalomanie infantile. Restent ces rêves de grandeur que l’on retrouve chez beaucoup d’adolescents, plus ou moins attardés. Ils ne sont le plus souvent que la dernière réaction de défense contre une dépréciation généralisée et profonde d’eux-mêmes. Et il ne faut pas s’y méprendre.

  

   LA PSYCHOLOGIE DU PARDON. Assumer son sens des responsabilités permet aussi de renoncer au désir de vengeance. En fait on trouve chez certains sujets la réalité de l’enfer, qui est le sans pardon pour l’éternité. Il est stupéfiant de rencontrer en cure cet enfer, non dans sa réalité ontologique ou même spatiale, mais dans sa nature psychologique. La soif de vengeance est tellement grande qu’aucun rattrapage ne sera possible, aucune compensation. C’est « l’œil pour œil et dent pour dent » que l’on retrouve depuis la préhistoire jusque dans la bible et chez Freud. Et pour certains c’est même les deux yeux pour un œil et toute les dents pour une dent. Pourtant Gandhi nous a prévenu « Œil pour œil et le monde entier sera aveugle ». On retrouve cette impossibilité de pardon dans bien des guerres exterminatrices. Le pardon a certes une place contestée en psychanalyse, car il ne peut s’agir du pardon tel qu’on le trouve dans la religion et surtout pas celui qui a été institué dans le sacrement de la confession catholique. Pourtant la civilisation ne peut s’organiser que s’il des compensations symboliques et des intermédiaires chargés par le pouvoir central d’en fixer le montant selon des conventions préalables. De même dans une cure il faut renoncer à la sauvagerie primitive et à la fausse égalité. En réalité, il existe cinq pardons. Pardonner à tous ceux qui vous ont nuit. Puis à tous ceux dont on croit qu’ils vous ont fait du mal. Après il faudrait demander pardon à tous ceux à qui l’on a nuit. Enfin demander pardon à tous ceux qui croient qu’on leur a fait du mal, c’est-à-dire à tous ceux que l’on a rencontré, à commencer par tous les membres de la famille. Ce pardon à l’offenseur recouvre en réalité le pardon final envers soi-même. Et nous retrouvons cette dénégation de la culpabilité, qui fait qu’on ne pouvait pas être coupable puisqu’on n’était pas libre. Rien n’est plus difficile et hasardeux en cure que de se pardonner à soi-même. Il vaut mieux avoir reçu une compensation considérable, lors d’une séance mutative. Alors devant ce goût de l’infini, ce contact de l’absolu, devant la gratuité du don, le pardon vient tout naturellement en réponse à ce don merveilleux.

 

Il en est de même pour toutes les autres valeurs dont l’acquisition progresse en même temps dans la cure. Pour commencer une analyse il faut beaucoup de courage et de bonne volonté, l’intelligence ne suffit pas car elle peut au contraire être mise au service de la mauvaise foi. Certains se croient impeccables et parfaits et au fur et à mesure qu’ils découvrent leur vraie nature, ils entrent en dépression et veulent arrêter une recherche qui ne conforte pas leur orgueil, sans comprendre  qu’on ne peut pas progresser tant que l’on se croit au sommet. Ceci est aussi vrai dans les arts que dans les sports : il faut d’abord se convaincre que l’on ne sait pas et n’a le niveau pour pouvoir prendre des leçons et apprendre. Il faut beaucoup de courage pour découvrir la haine inconsciente que l’on pouvait avoir envers quelques membres de la famille, ou envers tous.

  

 

E. Le karma ou la causalité psychique

 

 

  La psychanalyse peut trouver une aide dans la notion orientale de Karma. Elle suscite bien des incompréhensions et des réticences. Pourtant elle n’est que l’extension universelle du déterminisme. Rien de plus scientifique. Tout a une cause et toute cause produit des effets. Ce qu’a découvert la pensée orientale (Hindoue, Bouddhiste, Taoïste) est l’universelle intrication des causes et des effets ou la totale interdépendance. Ce n’est rien d’autre que le principe du déterminisme, tel qu’il a été toujours confirmé par la science. Donc ce n’est qu’une conception scientifique de la psychologie et de la morale : tout a une cause, il n’y a pas d’effet sans cause, ni de cause sans effet.

Elle succède à la rétribution des actes par un jugement individuel ou dans le jugement dernier. Et elle le remplace par un mécanisme qui paraît automatique et parfois implacable. Ce qui fait qu’il est encore plus redouté et rejeté que la rétribution des actes dans la religion du christianisme. Tout le monde rêve actuellement d’une totale liberté, sans aucune loi, où chacun pourrait faire tout ce dont il a envie, sans que ses actes n’aient de conséquence, ni en lui, ni ailleurs. Mais dans toutes les sociétés et dans tous les groupes humains nos actes ont des conséquences et doivent respecter les lois et règlements. Mais au dessus des lois sociales se trouvent les règles morales qui s’imposent à chacun. Pourquoi n’en serait-il pas pareil en psychologie et en éthique ?

La formulation exacte du karma est simple et précise :

« Ce que vous subissez, vous l’avez fait,

ce que vous faites, vous le subirez ».

Exactement et sans exception.

 

La psychologie. En psychologie ceci se comprend parfaitement avec l’habituation. Chaque acte et même chaque pensée laisse une trace dans le psychisme. Prenons l’exemple de l’habitude de fumer du tabac. Chaque cigarette que l’on fume, facilite la répétition. Dès que l’on a fumé sa première cigarette, cela rend plus facile le fait de fumer la seconde, à plus ou moins longtemps. Avec les répétitions, les intervalles sont de plus en plus courts, jusqu’aux formes paroxystiques d’un ou deux paquets de cigarettes par jour. Après le karma positif va être de se déshabituer, mais de l’avis de tout le monde s’arrêter de fumer est beaucoup plus lent et pénible que de se remettre à fumer. Il faut commencer par déshabituer le corps de la nicotine. Nous avons là le meilleur exemple de karma. C’est encore pire avec les drogues, où l’on a été obligé d’inventer le nouveau concept « d’addiction » car il y a une imprégnation objective des tissus qui provoquent après les phénomènes de manque. De même le fait en conduisant une voiture de passer à l’orange puis de brûler des feux rouges de temps en temps produit un karma qui se révélera catastrophique, un jour ou l’autre, de façon inéluctable.

 

    Les intervalles. Le premier problème est que l’intervalle entre la cause et sa conséquence peut être plus ou moins court. Cela varie avec chacun et semble dépendre du degré d’évolution et de sensibilité de chaque individu.

-          Pour les êtres branchés, sensibles et très évolués, la conséquence est même instantanée. Le karma se vit quasiment au présent. Non seulement les actes, mais aussi les sentiments et même les simples pensées se réalisent aussitôt et portent leurs fruits. D’où une exigence permanente de contrôle. Il n’est pas question de penser : « Si elle pouvait se casser la jambe dans l’escalier. Ou. Il mérite d’avoir un accident de voiture ! » car par un effet boomerang ceci risque de vous arriver à vous dans la journée. Ce karma impose donc la bienveillance.

-          Pour d’autres (plus endormis ou moins en alerte) la conséquence est en différé et l’on a plus de mal à s’en rendre compte et à faire le rapprochement. Ce serait un peu comme avec certains cancers où le traumatisme non-métabolisé s’actualise environ cinq ans après, et c’est ce que l’on voit aussi avec toutes les autres somatisations depuis les verrues jusqu’aux palpitations cardiaques. Elles sont un bon exemple des conséquences d’un conflit psychique non-résolu car elles se traduisent visiblement dans le corps, mais peu à peu ou bien plus tard.

-          Enfin pour bien des personnes les conséquences sont très lointaines et se situent souvent en fin de vie où l’on recueille enfin ce que l’on a semé. Durant la vieillesse on vit les conséquences de sa jeunesse pour sa santé ou pour les différents types de maladies physiques. On ne peut pas sucer des bonbons toute sa vie sans se brosser les dents et ne pas avoir de caries. On ne peut cultiver des désirs de vengeance et des images de violence, sans que cela n’imprègne son esprit. De plus l’expérience montre que le monde se comporte comme nous sommes et que ce climat de violence attire, comme par hasard, des phénomènes de violence. Rien n’est indépendant dans le monde et tout reste en constante interaction. Le mal attire le mal et la douceur la douceur.

-          Le karma peut même être la cause des vies successives, car tout ne peut pas produire son effet en une seule vie, ou dans les intervalles entre les vies successives. Par conséquent les effets des vies précédentes vont se décalquer littéralement sur une nouvelle vie.

 

Le problème du mal. La principale objection sera dans les cas de contrastes : délinquants qui n’ont jamais été pris et innocents qui sont devenus des victimes imprévues. Ne parlant ici que de psychologie, on peut dire que la peur attire le mal autant que la haine ; un innocent qui se barricade en ne songeant qu’au cambrioleur finira par l’attirer. Et le masochiste rencontre toujours son sadique. Par là nous entrons dans le problème du mal, c’est-à-dire de la justification de l’existence du mal sur la terre. Il semble sans solution, surtout dans la civilisation occidentale et la mentalité judéo-chrétienne. L’exemple extrême est dans tous ces enfants qui naissent handicapés (hydrocéphales, spina bifida …) et hurlent de douleur jusqu’à leur mort, quelques mois ou quelques années après. Pourquoi ? Qui a organisé cela ? Comment Dieu peut-il permettre le mal et la souffrance s’il est tout-puissant ? Et qu’on ne dise plus comme Job que s’il vous arrive beaucoup plus de malheurs c’est parce que Dieu vous aime plus que les autres. Devant ce total mystère, reconnu comme tel par le christianisme, seul le karma et les vies successives apportent un début de réponse. Si un enfant naît aveugle, c’est que dans une vie précédente il a rendu quelqu’un aveugle, physiquement ou moralement. Et celui qui a eu une vie d’idiot doit s’attendre à renaître débile. Quand à celui qui a passé sa vie à mordre autour de lui, il ne renaîtra peut-être pas dans un loup, mais il sera mordu à son tour autant qu’il l’a fait dans sa vie précédente. Reste que la responsabilité morale croit avec la liberté qui grandit depuis l’animal et le sauvage jusqu’à l’homme civilisé et éduqué.

Le karma, unique réponse au problème du mal, est aussi une loi d’amour et une condition de la liberté. Il incite à la morale et à la moralisation de l’espèce humaine. Le karma n’a aucune volonté de vengeance, il incite seulement à la responsabilité. On peut le comprendre comme la notion de dette. On peut faire des dettes partout mais on peut aussi faire en sorte que ce soit les gens autour de vous qui aient des dettes envers vous. Il y a un karma positif comme il y en a un négatif : je peux devoir de l’argent comme on peut m’en devoir. Il en est de même avec les cadeaux ; autrefois ceci était mieux compris. Toutes les populations primitives vivent sous la loi du Don, contre-don. Si l’on reçoit un cadeau, on a une dette et il faut la rembourser rapidement par un autre cadeau. Le cycle est enclenché (échange des femmes, la Kula en Mélanésie, les réceptions chez nous …), il peut aller s’augmentant ou se résorber.

Dans le karma le problème est qu’on ne connaît pas toujours ses dettes, il faut les deviner ou les payer par avance. Ainsi est-on incité au bien. Non seulement on peut résorber sa dette, mais on peut en plus se constituer du karma positif par ses bienfaits. On peut se demander comment. Rien n’est plus éclairant dans ce domaine que les contes et les histoires de fées qui répètent sans cesse qu’un bienfait n’est jamais perdu. Dans les contes c’est en rendant service gratuitement à un faible ou un malheureux que l’on acquiert des alliés qui seront indispensables par la suite. Ainsi dans la vie. La seule précaution est d’oublier cette récompense possible pour pouvoir aider généreusement,  sans aucune arrière-pensée. Dans la motivation pure, ou Pur Amour, se trouve la principale source de délivrance du karma.

 

Les EMI. Dans tous les pays des personnes ont failli mourir et reviennent de cette expérience (dite EMI, Expérience de Mort Imminente) avec le même récit. Après avoir traversé un tunnel, elle ont rencontré une Lumière-Amour qui ne leur pose qu’une seule question « Qu’as-tu fait de ta vie ? ». Il n’y a donc pas de jugement mais un bilan de vie ou auto-jugement. La question porte sur ce que l’on a fait uniquement par amour, généreusement, de façon désintéressée. Il n’y a que cela qui donne du karma positif ou du mérite. Pour ce qui est du karma négatif, assez souvent il y a inversion de situation lors de cet examen et l’on est mis à la place de la victime, on comprend alors très bien son point de vue, puisque soudain on le vit ou on le subit, selon la formule exacte du karma. En effet selon le Livre des morts tibétain (Bardo-thödol) après notre mort le sac de notre inconscient se vide et s’actualise devant nous, sans que nous le reconnaissions et nous prenons donc ce « rêve » pour la réalité. C’est à ce moment là que se brûle le karma dans ces enfers ou paradis imaginaires. Et le reste du karma qui n’est pas effacé va engendrer la vie suivante.

 

Les Bouddhistes. Les Bouddhistes, qui sont très concernés par ce sujet, ont développé une science du karma extraordinairement précise et détaillée. Ils commencent par distinguer le karma de l’acte et le karma de l’intention. L’acte peut être par exemple la mort de l’autre automobiliste dans un accident de la route dans un carambolage par brouillard. Et l’intention peut être le meurtre par empoisonnement mais heureusement le poison qu’on avait acheté n’était que du sucre. Casser un verre par malchance, par inadvertance, par inattention, par colère ou pour faire souffrir son propriétaire, n’engendrent pas les mêmes karmas, même si de toute façon le verre a été cassé. Dans tous les cas, il y aura une « empreinte » ou une « trace rémanente », mais les conséquences ne seront pas les mêmes dans les faits et dans les fruits qu’ils porteront. Cela se complique avec le fait d’offrir gentiment de l’alcool à un alcoolique ou de priver sévèrement de repas un enfant qui a fait une bêtise. En ce cas l’aide est une agression et la privation une aide.

De plus les karmas semblent se répéter, s’accumuler et même croître par eux-mêmes. L’empreinte karmique peut alors s’étendre au continuum de la conscience. Pour se libérer il faut donc commencer par détruire le karma des actes récents, puis des tendances répétitives et des habitudes de toute une vie. Après il reste encore le karma des vies passées et des traces latentes oubliées. Mais, tant que toutes les traces n’ont pas été érodées, on ne peut pas atteindre l’éveil et la libération des réincarnations. Pour les bouddhistes ce n’est que lorsque toutes les dettes auront été remboursées qu’il n’y aura plus de raison de renaître et que s’arrêtera le cycle des réincarnations (ou samsara).

Pour cela il faut progresser dans chaque vie, en cessant d’accumuler du karma négatif et en épuisant peu à peu le vieux karma accumulé. On peut y arriver en découvrant que dans chaque vie on a une mission ou un programme de chose à faire et d’actes à éviter pour ne pas répéter les erreurs et échecs de la vie précédente. L’étude des récits et des livres de personnes prétendant se souvenir de leurs vies passées, nous montre avec une naïveté déconcertante et convaincante combien nous sommes lents et entêtés. Dans leurs récits sur deux à trois mille ans se sont succédées une dizaine de mêmes vies avec toujours la même erreur. Des incestes, des suicides, des meurtres, des infanticides, de l’alcoolisme, de la prostitution ou des proxénètes, des tortures, des violences, des vols, des tromperies, des abandons, etc. Mais pas tout à la fois : chaque personne est spécialisée dans son seul défaut ou son principal échec. Chaque fois c’est comme si on lui donnait une nouvelle chance, avec, après contrition, la promesse cette fois-ci de ne pas recommencer son erreur favorite, de ne plus mener le même type de vie. L’étude de l’ennéagramme montre bien comment nous oublions notre mission : dès que nous ne pratiquons plus la qualité indispensable, nous tombons alors dans le défaut opposé et devenons la caricature de nous-même. L’ennéagramme (ou le guide spirituel) nous en délivre et nous apprend à nous épanouir dans ce pourquoi nous avons été fait.

Les premiers bouddhistes Théravadas ont développé une extraordinaire science de libération du karma à partir des actes bénéfiques de la morale (Sila) ; le premier de ces actes, qui permet à une femme de renaître comme homme, est dans l’aumône faite aux moines. Heureusement par la suite, dans le Mahayana et surtout le Vajrayana, est venue la notion d’Eveil qui libère de tous les conditionnements passés. Ceci ne peut être produit que par la Sagesse et la Compassion. Un seul acte de compassion pure et désintéressée fait plus que des vies entières d’observances rancies et d’aumônes intéressées. Accumuler les mérites pour avoir une vie meilleure n’est qu’une conception populaire et parfois superstitieuse. Le vœu du dévouement éternel à tous les êtres (Boddhicitta) introduit l’élan d’amour au cœur du karma.

 

La psychanalyse. La psychanalyse et les psychothérapies font le lien entre la psychologie et le bouddhisme. Le travail de la psychanalyse, comme la progression initiatique dans une voie spirituelle (sadhana), sont le chemin de la délivrance. La psychanalyse (ou une psychothérapie analytique) est un apprentissage de la vérité, du courage, de la liberté et de la responsabilité. Cesser de mentir à soi et aux autres, de tromper, de fuir, d’être lâche, de nier sa liberté et sa responsabilité et se réfugiant dans la position de la victime du sort, « le pas de chance du destin ». Ce karma négatif doit être refusé et compensé par les actes contraires de lucidité, de reconnaissance de ses torts et de ses chances ratées. La cure analytique est une montée à la lumière et une compréhension croissante de ce qui avait mené la vie jusque là et était resté inconnu et inconscient. Ces karmas négatifs sont de véritables poisons dont on a beaucoup de difficulté à se délivrer. Dès qu’on a découvert sa liberté, on peut reconnaître sa responsabilité, d’où découle le désir de ne pas recommencer. Enfin quand on renonce au désir de vengeance arrivent le pardon, le don et l’abandon. La notion de Karma incite donc à la responsabilité. Quand on réalise enfin qu’il n’y a pas d’impunité, on saisit que tout ce que l’on fait à autrui, c’est à soi qu’on le fait.

 

Le karma collectif. Le dernier problème, qui complique tout, est que sous le karma individuel se trouve le karma collectif. Nous sommes aussi solidaires et responsables de ce qui a été fait en notre nom ou de ce dont nous avons profité. Il y a d’abord un karma familial, qu’explore la psycho-généalogie, et combien de patients s’écrient au milieu de leur cure : « mais ce ne sont pas mes problèmes, ce sont ceux de toute ma famille dont je me suis chargé. M’en voici donc délivré par cette découverte». Cette responsabilité collective combien la refusent et ne veulent pas l’assumer, en se créant un karma négatif supplémentaire. Non seulement nous supportons le karma collectif de notre famille et de nos ancêtres, mais aussi celui de notre village ou ville, de notre culture, de notre langue (français ou américain), de notre nation et de la race humaine. Comme si, en étant naturalisé américain, on ne portait pas le karma d’extermination de vingt-deux millions d’Indiens, occupants légitimes de cette terre. Et c’est encore plus vrai en pour les Australiens, avec leurs ancêtres les bagnards qui ont pourchassé et asservi le peuple des Aborigènes, présents dans ce continent depuis quarante mille ans. Il ne suffit pas de ne plus vouloir y penser. Après s’être lavé de son karma individuel, il reste encore à se nettoyer de ses karmas collectifs. La race des hommes est en train de se charger d’un immense karma collectif avec les espèces animales en voie de disparition, l’élevage, le transport et la mise à mort des élevages industriels des animaux et leurs Himalayas de souffrance.

L’humanité est en train de s’unifier de façon accélérée avec les media et la mondialisation. Nous devenons tous solidaires. L’univers commence à exister lorsqu’il se tourne vers l’Un (Uni-versum). Il y a une interdépendance des faits et des causes qui commence à être prise en compte dans de plus en plus de sciences (physique nucléaire, économie mondiale, climatologie, développement durable, vulcanologie, astronomie, chaîne alimentaire, écologie …). C’est ce qu’à montré la théorie du Bootstrap, issue de la recherche nucléaire et popularisée sous le fameux effet papillon montrant que rien n’est indépendant de l’ordre du monde. Tout a un effet et souvent des conséquences imprévues. Partout la science rencontre le karma et le justifie.

 

La notion de karma est claire car elle est scientifique et de plus elle est une extraordinaire loi d’amour. Nous ne sommes pas écrasés par nos dettes, chacun de nos actes en permet la libération. En accomplissant des actes libres et positifs, non seulement nous aidons au bien-être de l’humanité, mais nous annulons notre karma négatif. De plus nous pouvons accumuler du karma positif et nous le devons pour le bien-être collectif de l’humanité et des êtres vivants. Comme l’écrit F. Pradalier-Roy « Aussi la loi du karma ne peut être saisie sans être reliée à une vision globale des lois de fonctionnement de l’univers … une loi d’amour suprême qui se situe au centre du dispositif des lois qui gouvernent l’univers et nous-mêmes, car nous sommes inclus dans cet univers ». La notion de karma est libre et non pas implacable, elle peut en plus être réduite par la rencontre de personnes compatissantes et annihilée par la grâce divine et l’amour.

 

Bien entendu l’amour est la plus grande des valeurs que promeut une cure.  Mais de quel amour s’agit-il ?

 

 

 

Ch. 9 L’AMOUR  EN PSYCHANALYSE

 

A. L’invention de l’amour.

 

Rien de plus équivoque que ce mot d’amour qui finit par désigner tout et son contraire. Pour échapper au tournis destructeur, il est bon de remonter à l’origine, d’autant plus que l’amour est le produit de l’histoire et de la civilisation. Chaque siècle a progressé dans son élucidation et son exigence.

 

   Les Grecs, pour commencer, avaient distingué quatre notions différentes :

  Pornos se situait plus dans l’instinct sexuel et ses ébats que dans l’amour. Il est émoi, désir, libido. Il se voyait dans les saturnales, orgies et bacchanales ou dans le sexe payant. Demander de l’argent pour un acte sexuel est une négation de l’amour, qui est don gratuit et merveilleux. Les temps modernes ont beaucoup ajouté le sadisme, le rapport maître/esclave, la domination et tout l’attirail cuir, clou, fouet qui est le contraire de l’amour.

Eros est lié au désir et à l’envie. Il est amour de concupiscence (amor concupiscentia). Beaucoup l’ont lié à la libido et ont cherché à l’ennoblir en parlant comme Freud d’énergie attractive, d’envie de ne faire qu’un. Mais il a une grande difficulté à atteindre au dévouement et au sacrifice. Le mythe d’Eros et Psyché en est la preuve.

Philia est décrit par Aristote comme le lien social. Il est attrait, attirance, attractivité que l’on retrouve dans l’amitié (amor amicitiae). Il est la base du village, de la cité, du pays et de la patrie lorsqu’on partage une même langue et une histoire commune. Ce partage crée des liens et donne l’envie de vivre ensemble selon la même loi. Philia est sensible dans l’éloignement qui donne le mal du pays (Sehnsucht).

Agapé est ce que les Chrétiens ont cru devoir ajouter à Eros. Le mot désigne d’abord le repas des Grecs où les hommes mangeaient entre eux allongés sur des lits, puis il a désigné le repas des chrétiens, la Cène, avec partage du pain et du vin, devenus le corps du christ. Enfin il a signifié l’amour sacré qui régnait durant cette messe, cet amour en Dieu, par Dieu, avec Dieu. Il a parfois été tenu comme exclusif de tout sexe par liaison avec ce que l’on a nommé « l’amour platonique ». Paul précise qu’on ne peut pas parler d’ « Eros théou » comme le fait Plotin et Jean ajoute que Dieu est agapé.

Ces quatre notions sont liées aux constituants de l’âme :

- Anémos, signifie d'abord l'air, le vent puis la respiration, le souffle. De façon encore primitive, l'âme est confondue avec le souffle de vie reçu à la naissance et rendu au dernier souffle. Et c'est d'anémos, que vient Anima, l'âme.

- Dunamos, l'Energie, car l'âme est l'origine du mouvement, elle est ce qui fait bouger sans cesse ce corps, alors que le cadavre ne bouge plus. Par la dynamique, l'âme est à l'origine de toute pulsion et de tout acte, car elle est "ce qui se meut par soi-même".

- Psuké est “ l’acte premier d’un corps organisé qui possède la vie en puissance ”, un acte permanent (Exis) pour Aristote dans son traité sur l’âme (Péri Psuké). Cette âme est encore la forme du corps qui se divise en nous en une multitude d’âmes.

- Nous’ l’esprit, le mental ou l’intellect, est la faculté de penser. Mais il existe deux façons de penser : dianoia la pensée discursive, celle à laquelle nous sommes habitués et noésis, la vision directe ou saisie intuitive, dont on ne parle que bien rarement. L’âme se voit, se pense elle-même, s’étudie et réfléchit. L’esprit passif (Nous’ pathétikos) correspond à la plupart des opérations de l’esprit et l’esprit actif ou agent (Nous’ poiétikos) est l’Agent créateur en nous. Cet Agent est impassible (apathès), sans mélange (amigués) et immortel (athanaton). Ce Nous’ fonctionne grâce à Arithmos, les Nombres qui pour Pythagore étaient des Dieux et aux Idées,  Eidos, les Idées platoniciennes, modèles divins, tournant dans le ciel en théoria.

   - Logos, le Logos universel est l’esprit créateur ou l’Intelligence mondiale qui donne une forme à chacun des objets du monde formés à partir de la matière primordiale.  De lui émane un logos individuel que chacun peut activer. Déjà pour Héraclite, Logos est ce qui informe, c'est-à-dire donne une forme (morphé). La descente de l'Idée dans la matière lui donne une forme, par opposition à l'élément informe comme l'eau ou le sable, d'où la morphologie végétale, animale, puis humaine. L'erreur a été pour l'homme dans cette copie maladroite de créer un monde logique, rationnel, discipliné, mécanique et finalement sans vie, car sans âme.

- Pneuma, le spirituel, correspond spécialement pour les chrétiens à ce que les Grecs attribuaient au Nous’ et au Logos. C’est la partie de l’âme en contact avec le divin ou le divin en nous. C’est sur lui que travailleront tous les mystiques. Ainsi avec des bases grecques les chrétiens ont constitué la Trinité : le Nous’ est devenu le Père, le Logos le Fils et le Pneuma le Saint-Esprit.

    - Arké est à la fois le début, l’origine, la source. Mais hors de ce sens temporel il est aussi le modèle, le principe, le type (comme le type de toutes les races animales, décrit et jamais réalisé). Finalement Arké est surtout le fondement, le fond comme le répète Anaximandre. On peut le voir aussi comme l’Achétype primordial. L’Arké va jouer un très grand rôle chez tous les mystiques qui veulent aller au fond des choses et au fond d’eux-mêmes. C’est le Grund de Maître Eckhart, le Fond du fond et la Lumière de lumière.

 

Par la suite l’opposition Eros/Agapé va être augmentée par Anders Nygren dans son livre de 1930 Eros et Agapé. L’Eros vient du désir des valeurs de la personne et surtout de sa beauté. L’agapé est premier et non-justifié, il est libre et crée la valeur en aimant. Dieu nous aime parce qu’il est amour, c’est non-motivé, indépendant de la valeur de l’objet, créateur de valeur et de communion.

Denis de Rougemont dans L’amour et l’occident de 1938 va révéler l’invention de l’amour au plan social, par les femmes à partir d’Aliénor d’Aquitaine au XIIème siècle. Profitant du départ des hommes en Croisades, les Princesses d’Occitanie vont créer des Cours d’Amour pour l’inventer et le faire chanter par les Troubadours, puis les Trouvères. Par la suite le Fin’ Amor se dégradera en amour courtois.

 

B. Les pathologies de l’amour.

 

L’apport des psychanalyses va être de nous préciser les difficultés et complexités de l’amour que l’on présentait déjà dans les contes de Fées, en particulier ceux de Perrault ou plutôt de Notre Mère l’Oye.

Dans les cures les amours dont nous parlent les patients sont le plus souvent les aberrations des amours humaines. Ainsi on rencontre :

-          L’amour jaloux est le souvent le fait des hommes qui s’estiment propriétaire ou au moins possesseur de leur femme. Ceci est amplifié dans certains pays où les femmes sont enfermées dans un harem et sous une cloche de tissus avec un grillage au niveau des yeux (burkha).

-          L’amour-prison est au contraire souvent le fait des mères qui disent : « Si tu t’éloignes je suis inquiète, angoissée, malade. Si tu sors, tu es en danger. Je te laisse partir, mais tu me reviendras. Tu dois me ressembler ou être mon clone spontané … ». Certaines mères n’ont jamais accouché, d’autres n’ont pas coupé le cordon ombilical et tirent toujours dessus dès qu’on s’éloigne.

-          L’amour-chantage est un amour conditionnel. Je t’aime si …, je t’aime quand tu es gentil, quand tu rapportes de bonnes notes ou plus tard de l’argent. Un autre forme est « je t’aime si tu m’accepte tel(le) que je suis, avec ma névrose ».

-          L’amour-cannibale ou amour-ogre est un amour dévorant ou destructeur. « Je t’aime, je te mords, tu m’aimes, je te mange ». On aime comme une plaque de chocolat. C’est souvent un amour-fusionnel avec les illusions de l’âme sœur, de la moitié de soi, du complément, du lien profond qui vient des vies antérieures. Et quand on se quitte, on est vidé, en profonde dépression, proche du suicide.

-          L’amour-tapisbrosse est un amour salissant, déshonorant, dégradant avec les variantes des amours à trois, des échangistes, des partouzes. Le fantasme de la prostituée a ses différents nivaux. « Plus tu t’essuies les pieds sur moi, plus je t’aime ». C’est l’univers des masochistes.

-          L’amour-vache est « je t’aime, je te cogne » pour ton bien que ce soit un enfant ou une épouse. C’est un peu le fantasme de Barbe-bleue. Mais la masochiste trouve toujours son sadique.

-          L’amour-donjuan est aussi un amour misogyne avec mépris des femmes, simples instruments de plaisir. La misovirie, à l’inverse, se cache souvent sous une peur des hommes chez les allumeuses et autres croqueuses de diamant.

-          L’amour-oedipien est très répandu : le fils reste l’esclave de sa mère et ne se marie pas, la fille garde son père comme idéal et en tant que mère-célibataire vient lui offrir son premier enfant. Une variante est de demander à son fils d’être le vengeur de sa mère. Mais les amours incestueux ne sont pas exceptionnels en cure.

-          L’amour d’un narcissique est un des plus terrible, car un narcissique ne peut aimer personne en dehors de lui. L’erreur a été de croire apercevoir un instant son reflet en vous. Et les narcissiques sont très répandus chez les célébrités. De plus un narcissique ne change jamais.

-          Les autres pathologies de l’inconscient se trouvent dans les amours : l’amour-fou, l’amour sadique, les délires amoureux …

 

C. L’amour selon les psychanalystes

 

1. Freud. Pour bien des psychanalystes comme pour Freud, le mot amour est synonyme de libido et la libido ne peut être que sexuelle : « C’est avec raison que le nom de libido reste exclusivement réservé aux tendances de la vie sexuelle et c’est uniquement dans ce sens que nous l’avons toujours employé ». De fait le livre de Krajzman « la place de l’amour en psychanalyse » ne traite que de libido, de sexe et de jouissance. Mais il reprend les attaques de Freud contre l’amour chrétien. « On pensera ici au commandement chrétien ‘Aime ton prochain comme toi-même ‘, qui a été, pour Freud, une source d’étonnement et de scandale, sinon d’horreur. Sans doute y a-t-il lieu de s’étonner de ce commandement, dont l’une des conséquences serait d’aimer ses ennemis » (p.13). Evidemment, c’est fait pour cela et c’est son mérite : éteindre la vengeance et le devoir de mémoire. Mais Freud scandalisé, cite Heine « certes on doit pardonner à ses ennemis, mais pas avant qu’ils soient pendus ». Ce développement freudien laisse deviner que la haine chemine à l’ombre de l’amour du prochain, ajoute Krajzman. Et c’est deux mille ans de perdus dans l’histoire de l’humanité avec l’impossibilité du pardon généreux.

L’intrusion du sexe dans l’amour se marque dans la transposition « aime ta prochaine comme toi-même ». Bien entendu, quand il s’agit d’un amour généreux (agapé) le genre ne compte pas, ce n’est plus un amour de désir. On peut avoir autant de compassion pour une femme que pour un homme.

Mais les psychanalystes freudiens ne peuvent entendre que pour aimer les autres, il faut d’abord s’aimer soi-même, car ils réduisent toujours cela à l’amour narcissique. Or il y a une juste estime de soi qui évite de tomber dans le mépris et l’abaissement si valorisé dans les siècles précédents.

Surtout Freud a une position très particulière, car il personnalise le mal et semble envoûté par le diable. Il connaît par coeur le Faust de Goethe, le cite ou le transpose sans cesse, en s'identifiant à Méphistophélès. Dans l'Abrégé de psychanalyse de 1940, il transpose le pacte envers le diable dans le contrat analytique "sincérité totale contre discrétion absolue". Il achète le Maleus maleficarum ou Marteau des sorcières, "étudié avec ardeur" (Let. du 24/1/97). Dans Psychothérapie de l'hystérie (1895), il avoue qu'une patiente le recevait armée d'un petit crucifix "comme si j'étais Satan". Et il écrit en 1896 : "quand je suis ainsi rassuré, je suis prêt à défier tous les diables de l'enfer". Ainsi naît en lui le grand projet de remplacer le diable par l'inconscient et le çà, en transposant en termes scientifiques tout ce qu'il y avait dans cet âge obscur et superstitieux.

C'est ce qui va l'amener à mettre en exergue de Taumdeutung (1900), la phrase Flectere si nequeo Superos Acheronta movebo, "Si je ne puis fléchir les Dieux, je retournerai les Enfers". Cela va être son programme de travail, déçu ne pouvoir travailler dans les plans supérieurs de l'âme, il se contentera de fouiller les plans inférieurs. Cette citation est un vers de l'Enéide (VII, 312) de Virgile, sur la malédiction de Junon envers Enée, faisant surgir des ténèbres infernales Allecto, cette Furie dont le coeur est lié aux sinistres guerres, aux colères, aux haines et aux crimes. Elle indique bien que Freud a toujours vécu la psychanalyse comme un voyage aux Enfers. Il n'est donc pas exagéré de dire que le mal se trouve au fondement de la psychanalyse. C'est ce que montre Lacan, dont on sait toute l'importance qu'il a accordé à cette exergue de Freud, lourde d'inquiétante menaces, dont l'ouverture infernale a été dans la suite aussi remarquablement aseptisée (Sem. XI, 32).

L'aveu du cas Dora est particulièrement révélateur : "Celui qui réveille, comme je le fais, les pires démons incomplètement domptés au fond de l'âme humaine, afin de les combattre, doit se tenir prêt à ne pas être épargné dans cette lutte". Est-il nécessaire d'invoquer les "pires démons" lorsqu'il ne s'agit finalement que de la séduction d'un transfert positif ? Cela évoque au moins chez Freud la constance d'un  fantasme.

Freud continuera par la suite avec le Président Schreiber (1911), qui est "le véritable prince de l'enfer" et dans L'inquiétante étrangeté (1919) où la répétition est diabolique. On le retrouve en 1922 dans Une névrose démoniaque au XVIIe siècle où "le diable est le substitut du père" d'une méchanceté sans borne. Finalement Luisa de Urtubey a pu écrire un livre entier sur « Freud et le Diable ».

 

2. Lacan. Comme toujours Lacan a beaucoup plus de nuances et va plus profondément dans l’analyse de l’amour. Son premier aphorisme est que l’amour est comme « un cailloux riant au soleil ». Ce qui est plus brillant que clair. Donc pour lui le coté positif de l’amour est lié à la lumière et à la joie, mais sa base est morte, froide et d’inerte,  ce qui lui fait penser à une pierre plus qu’à une fleur ou à une étoile. Mais combien de personnes ont un cœur de pierre, il est vrai.

« L’amour c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ». Et pour cela il pense à la relation analytique et non à l’amour en général. « Car si l’amour c’est donner ce qu’on n’a pas, il est vrai que le sujet peut attendre qu’on le lui donne, puisque le psychanalyste n’a rien d’autre à lui donner. Mais même ce rien, il ne le lui donne pas, et cela vaut mieux : et c’est pourquoi ce rien, on le lui paie, et largement de préférence, pour bien montrer qu’autrement cela ne vaudrait pas cher » (Ecrits, p.618). Mais on pourrait dire aussi que l’argent est pour le temps passé, pour l’écoute et les techniques psychanalytiques et que l’amour est en supplément. Mais avec toutes les précautions professionnelles.

Certes, il ne faut pas se tromper, car si l’on se trompe on s’engage dans « un je ne sais quoi de sans issue ». Mais ce n’est pas si facile car l’on est dans une si douce illusion : « s’il y a un domaine, où dans le discours, la tromperie a quelque chance de réussir, c’est assurément l’amour qui en donne le modèle ». Il vaut mieux que l’amour du psychanalyste soit Agapé et non Eros, car il doit avoir toujours présent à l’esprit qu’un jour il sera quitté, pour ne plus jamais se revoir. Il en est de même d’ailleurs avec tous les enseignants et leurs élèves, les parents aussi devraient y penser. C’est ainsi que l’enfant va pouvoir aimer dans le degré où il a été aimé, en échappant à l’Œdipe.

Le psychanalyste doit toujours entendre dans ce qui lui est dit ou non-dit par le silence ou le faire : « Je te demande de me refuser ce que je t’offre, parce que ce n’est pas çà » (Séminaire XX, p. 114). Il faut savoir que toute provocation amoureuse, oedipienne ou incestueuse est indispensable pour s’en délivrer et qu’il ne faut pas se méprendre puisqu’on est dans le transfert. Ce secret est ce qui permet à l’analyste d’aimer sa patiente comme le père aime sa fille.

3. Robert Desoille.   Robert Desoille se situe aux antipodes. On pourrait parler chez lui de psychologie des hauteurs, comme le faisait Frankl, en opposition avec la psychologie des profondeurs, en vogue à son époque.

Il aime évoquer, au contraire, le splendide édifice des mystiques et des saints qui ont eu l'intuition de l'Etre. Dans sa Psychologie des mystiques, il étudie les expériences privilégiées de François d'Assise, Thérèse d'Avila, Jean de la Croix, Thérèse Neumann... Il s'intéresse plus spécialement aux sentiments qu'ils éprouvent et, en particulier, à la Joie sublime. Il en détaille toutes les formes douteuses pour ne retenir que celles qui incluent la sérénité et un caractère constructif menant à la générosité avec le sentiment de Présence, ou de vision sans image.

Et il propose une méthode, non pour atteindre l'expérience privilégiée des mystiques, "mais tout au moins une expérience voisine". "Il est un fait, c'est qu'après un entraînement régulier d'un minimum de deux ans, et quelquefois beaucoup plus, les plus doués de nos sujets... parviennent à des états de conscience sans aucune représentation sensorielle autre que le sentiment de leur propre existence" (1938, 254). A un sentiment d'harmonie totale s'associe le sentiment d'un infini avec une profonde impression de paix intérieure et ils ont l'impression d'avoir atteint le sommet d'eux-mêmes.

 

 

D. L’amour de transfert

 

L’amour est une question centrale dans le champ analytique parce qu’il n’y a pas de transfert sans amour et pas d’analyse sans transfert. Le parfum de l’amour flotte sur la psychanalyse et pourtant Freud avertit que l’amour est un amour de transfert. Ce qui veut dire que l’analyste paie de sa personne, étant engagé dans une expérience dont il essaie sans cesse de se dégager. Dans chaque cure se revit donc la castration qui est le passage obligé vers l’amour, car toujours « je te désire, même si je ne sais pas ». (Lacan, Séminaire X).

Une imposture est inscrite au centre du champ de la relation de transfert, il y a méprise, leurre, trompe-l’œil, bouche-trou, « je ne suis pas celui que vous voyez ». La déchirure est dans l’écart entre ce qui est demandé et ce qui doit être donné. En effet prendre la demande à la lettre serait effectuer une descente vers la mort. Dans la faille de cet écart se trouve l’amour. Puisque tout transfert est incestueux, le sujet de l’inconscient dit bien que ce n’est pas çà l’amour. L’amour véritable de l’analyste est de résister au désir.

L’amour de transfert est en effet le dragon de la psychanalyse qui a interdit son entrée à Breuer Joseph, piégé par Anna O. en 1880. Freud au contraire a osé l’affronter et le braver. Pourtant à nouveau il s’en est fallu de peu : « ma patiente me jeta les bras autour du cou, l’entrée d’un personne de service me sauva ». La réponse vraie à la Sphynge est la découverte du fantasme, car si cet amour était réel l’analyste serait autorisé à y répondre. Or ce n’est qu’un « cliché répétitif », ou « un précipité d’anciennes expériences amoureuses ».

Il faut éviter de faire comme le prêtre appelé au chevet d’un agent d’assurance, qui sans l’avoir confessé repart avec une assurance ; mais pourquoi Freud ne parle-t-il pas plutôt du rabbin ? L’analyste ne doit pas être contaminé et devenir incestueux ou névrosé à la fin de la cure, ce serait une mésalliance.

Ce serait l’occasion pour que l’amour se transforme en haine en un instant, car la haine chemine à l’ombre de l’amour, comme c’est patent et criant dans les divorces conflictuels. Pour Lacan il s’agit d’une seule réalité pour laquelle il a construit un seul mot « hainamoration ». L’amour de transfert est toujours équivoque et ambivalent, dans le régime de la douche écossaise. Il se désagrège en fin de cure par « le désamour » où l’on cesse de désirer l’inceste, sans haïr pour autant. L’analyste doit résister à la séduction réciproque au sens analytique, qui après un début démagogique, entraîne une aggravation sensible des troubles. La séduction mène au mépris et au projet d’emprise. Et derrière tout ceci se trouve la méprise fondamentale du transfert, qui doit être analysée. Sinon risque de s’installer la névrose de contre-transfert, qui met en prison et installe la cure à vie.

Reste enfin pour conclure de savoir si l’amour de transfert est un amour vrai ou une illusion d’amour, un quiproquo fantasmatique. Freud n’a jamais réussi à se convaincre à l’artifice de la cure : »rien ne nous permet de dénier à l’état amoureux, qui apparaît au cours de l’analyse, le caractère d’un amour véritable » (Observation sur l’amour de transfert, p.127). Cela parce que dans tout amour il y a pour lui retour et répétition transférentielle.  Il est vrai qu’il en est toujours resté à Eros et n’a jamais pu admettre l’amour généreux qui pardonne, agapé.

Pour s’en sortir Lacan doit faire appel au Fin’ Amor occitant. Il note que les allemands ont deux mots : « liebe » pour les amours humaines et pour Dieu « Minne » des Minnesänger, les chanteurs d’amour ou troubadours. De même Robert Desoille s’est toujours situé dès le début dans un amour sublimé, amour de bienveillance ou volonté de promotion. Cet amour oblatif qui veut délivrer des fantasmes névrotiques, pervers ou psychotiques est volonté de promotion. Il se marque mieux dans ce que nous nommons l’accordage, ou accord de cœur à cœur.

Le résultat de toutes ces mises en garde est le pur amour.

 

E. Le Pur Amour

 

La psychanalyse spiritualiste propose un autre amour. Il est ce qui a été visé à travers agapé et le pneuma. Il est très exactement cet amour qu’ont rencontré les mystiques et pour lequel ils n’ont jamais trouvé les mots convenables, ce qui les a conduit à écrire des livres et des livres.

Les Orientaux ont présenté la notion de compassion ou amour de compassion. Il est venu au moment de la dévaluation de la charité chrétienne, qui est tombée de la caritas originelle à l’aumône et une certaine condescendance que l’on ressent dans beaucoup de bonnes œuvres chrétiennes qui ont complètement raté leur but que ce soit dans les écoles ou les dispensaires. Pour l’amour le sanskrit a un autre vocabulaire que le seul mot amour des langues occidentales. Il commence par distinguer quatre niveaux : l’amour-tendresse (maïtri), l’amour-compassion (karouna), l’amour-joie (moudita) et l’amour universel (oupeksha).

L’amour ce sont d’abord des pensées et pour cela il faut nettoyer son âme et son inconscient, car il est bien vrai que la haine chemine à l’ombre de l’amour, toute pensée consciente d’amour s’accompagne du refoulement de la haine inconsciente qui lui correspond. Aimer quelqu’un c’est renoncer à toute les autres et avoir les sourires d’un enfant c’est aussi supporter ses cris. Une cure permet de purifier ses pensées en conséquence en les groupant autour de thèmes de bienveillance et de compassion vraie. La compassion suppose la compréhension de l’unité des êtres, tant que l’on est dans la multiplicité et la diversité des êtres on est dans la concurrence, la compétition, l’exploitation. Il faut comprendre et surtout vivre que si je fais du mal à autrui, c’est à moi que je le fais car nous sommes un.

Mais l’amour c’est d’abord un sentiment que traditionnellement on ressent dans son cœur. Physiquement le cœur se charge d’énergie et l’on ressent successivement une chaleur, un gonflement, une dilatation, des vibrations. Après une déchirure on entre dans la phase des larmes, des douces larmes de joie. Le cœur est désormais ouvert et la compassion de cœur à cœur est possible. Bien entendu c’est tout autre chose que « la neutralité bienveillante » de bien des freudiens et leur indifférence polie. « Mais quiconque erre loin des sentiers de l’amour est plus lamentable qu’un cadavre » (Hadewijch d’Anvers).

Alors l’amour coule en vous comme un long fleuve de vie. Le mépris de l’amour spirituel conduit au mépris de l’homme, qui est réduit à sa seule fonction érotique et rabaissé au niveau de l’animal ou plus bas. Le retrait du divin de la nature est la source de nos névroses. Le desséchement du cœur de l’homme est la preuve de l’éloignement du divin. En voulant tuer Dieu, c’est l’homme qu’on a tué. Il subsiste un lien organique entre la femme et la nature. Ce sont les femmes qui a chaque siècle ont poussé les hommes à aimer. Au fond, actuellement la seule image divine qu’adorent les chrétiens est celle d’une femme aimant son enfant dans ses bras. L’amour se mérite et la voie vers le Divin passe par la terre et le cosmos. L’avenir (ou même la survie) de l’homme sur la terre dépend des forces spirituelles. « Si la terre n’est rien, je ne suis rien non plus. Je me sens plus près du divin en me rapprochant de la terre. En me prosternant sur la terre, je prends conscience de tout ce que je lui dois » écrit Gandhi pour nous tous.

 

 

Ch 10. LA PSYCHOLOGIE DES MYSTIQUES

 

A.    Le rêve éveillé expliqué par les mystiques

 

Rien ne fait mieux comprendre ce qu’est la psychanalyse que l’expérience des mystiques. Robert Desoille a été très tôt passionné par les mystiques. Les rêves éveillés que l’on faisait en sa présence ne correspondaient pas du tout à ce que décrivaient les freudiens. Rien de ce qui était écrit ne pouvait l’aider dans ce qu’il explorait. Pour trouver une aide et une équivalence, il a été obligé de s’adresser aux mystiques, dont il a lu et relu les œuvres. Aussi son curieux livre de 1938 est composé de deux parties : d’abord il décrit toutes ces facettes singulières des rêves éveillés, puis il étudie les grands mystiques avec lesquels il établit des correspondances. « Devons-nous pour autant renoncer à scruter les sentiments des mystiques ? Nullement. Nous aurons d’abord la ressource d’essayer de vivre, sinon « l’expérience privilégiée » qui a été la leur, tout au moins une expérience voisine ; la méthode décrite ici est, sinon la seule, du moins celle qui paraît la plus rationnelle pour faire cette expérience » (p. 246). Donc Desoille, faute de pouvoir revivre l’expérience mystique, reconnaît que la méthode du rêve éveillé est faite pour en donner une expérience proche. Bien entendu, rien n’est vécu dans une ambiance religieuse, mais l’équivalant est possible dans un ordre transcendant : « le sentiment éprouvé est, non pas d’un contact direct avec Dieu (aucun de nos sujets entraînés ne nous a dit cela), mais d’une prise de conscience d’un ordre transcendant échappant à toute analyse » (p.255). Cela peut être la découverte de l’amour, un sentiment de présence, de sécurité, d’infini, de paix profonde et pas seulement la vision de la lumière blanche.

Cela correspond à ce que nous avons nommé « l’expérience mutative » qui peut se dérouler pendant quelques instants, pendant toute une séance ou toute une série de séances. Généralement ceci se situe à la fin d’une cure et contraste avec le faux mysticisme, purement intellectuel, présenté dès le début de la cure.

« Le mysticisme débouche en effet sur une fusion avec l’univers qui ôte toute angoisse spatiale, sur un éclatement de l’instant qui enlève toute angoisse temporelle, sur une paix avec soi et avec les autres qui constitue à mes yeux le seul fondement possible de la morale, sur une vision élargie de l’humanité qui dépasse la peur de la mort », (J-C. Bologne p. 44)

 

B.     Brève histoire des mystiques

 

   Les mystiques sont les éclaireurs des religions. Ils prétendent réaliser pleinement ce dont ne font que parler les religieux. Pour rester libres, ils se situent dans les marges des religions et sont donc très souvent persécutés par ces mêmes religions. Nous ne parlons ici que des mystiques célèbres qui ont écrit des livres, les autres, bien plus nombreux, nous restent inconnus.

 Selon Schopenhauer le mysticisme « tend à donner le sentiment direct de ce que la perception, le concept et toute connaissance en général sont impuissants à atteindre ». Le problème est de savoir s’il s’agit de s’unir à un Etre personnel (ou même tri-personnel) ou de retourner dans la conscience cosmique. Donc plutôt que de parler de présence divine, on préfère dire « entrer en contact avec l’Absolu, quelque nom qu’on lui donne ». Comment le fini peut-il se joindre à l’infini ?

Le mysticisme semble avoir débuté chez les Grecs, hors de toute religion, dans la philosophie. Après Platon, Plotin (205-270) décrit ses trois extases et forme ses disciples Porphyre, Proclus, Jamblique. Philon d’Alexandrie dit se tenir debout face à Dieu, regardant et regardé (horosa te kaï horoménè). Et Denys l’Aéropagite fera le lien avec les chrétiens et Nicolas de Cues.

Les premiers chrétiens vont dans le désert pour être plus près de Dieu : Antoine, Jean Chrysostome, Jérôme, Grégoire le Sinaïte, Jean Damascène et toutes les nones … Chez Augustin (354-430) l’évêque polémiste n’a pas tué le mystique. Benoît (480-547) fonde le premier ordre monastique des Bénédictins.

Cela se continue chez les Orthodoxes : Grégoire de Nysse, Evagre le Pontique, Jean Climaque, Syméon le nouveau théologien … Les Récits du pèlerin russe expliquent l’Hésychasme ou Prière du Cœur, ce yoga occidental. A travers Nicéphore, Serge et Jean de Cronstad la tradition ininterrompue des maîtres du cœur se continue jusqu’à Séraphim de Sarov (1759-1833) et Staretz Silouane.

L’an Mil verra le renouveau occidental avec les Français Bernard de Clairvaux (1091-1153), Guillaume de St-Thierry, Pierre de Blois et son Traité de l’amour. On ne saurait sous-estimer l’importance des Béguines : Hildegarde de Bingen (1099-1180), Gertrude, Mechtilde, Hadewijch d’Anvers, Christina mirabilis, jusqu’à Marguerite Porète et son Miroir des âmes simples et anéanties. Ce sont elles qui vont inventer tous les concepts repris au siècle suivant par Maître Eckhart (1260-1328), Suso, Tauler, Merschwin, puis Ruysbroeck l’admirable et continués par Jacob Boehme, Angélus Silésius, Paracelse jusqu’à Anne-Catherine Emmerich.

L’école espagnole commencée avec Isidore de Séville est connue par Thérèse d’Avila (1515-1582), Jean de la Croix, Miguel Molinos …

Les Italiens ont fourni un nombre impressionnant de mystiques depuis François d’Assise (1182-11226) et Claire, Antoine de Padoue, puis Bonaventure, Catherine de Sienne, Catherine de Gênes, Angèle de Foligno, Madeleine de Pazzi, Marie des Anges et Giuseppe de Copertino.

Chez les Anglais on note Jean Duns Scot Origène (1274-1308), la Dévotio moderna, Le nuage d’inconnaissance, Fox et les Quakers …

L’école française se continue avec François de Paule et Louise de Marillac, François de Salles et Jeanne de Chantal, Fénelon et Madame Guyon, puis des mystiques aussi divers que Grignan de Montfort, Louis de Gonzague, Vincent de Paul, Blaise Pascal … et récemment Jean-Marie Vianney, Charles de Foucauld, Thérèse Martin …

Mais on peut trouver des mystiques aussi chez les Juifs avec les Hassidim, Baal Nam, Obadia et David Maïmonide, Abulafia, Ben Sourya …

Les Soufis sont presque tous des mystiques, les plus célèbres sont al Hallaj, Ghazali, Ibn Séna, Ibn Arabi, Soharwardi, Attar, Djallal-ud-din Rumi …

Les Bouddhistes ont des mystiques comme Kökaï dans le Shingon ou tantrisme japonais. Milarépa a chanté cela chez les Tibétains où se propagent le culte du Ydam, divinité intérieure, des Terres pures d’Amitabha ou la dévotion chinoise à la Kwan Yin.

Les mystiques hindous sont maintenant connus et respectés du monde entier comme Chaïtanya, Kabir, Ramakrishna, Ramana Maharshi, Aurobindo, les Bauls … Nous avons heureusement conservé les textes des femmes mystiques : Kareik Kalam Meyar 6ème siècle, Akka Maha Devi XXIIème siècle, Lalla (1320-1390), Mira Baï (1498-1553), Mira Alfassa (1876-1973), Ma Ananda Moyi (1896-1982), Mère Meera, Amma.

 

Mais les religieux ont toujours eu peur de leurs mystiques et les ont sans cesse persécutés. Maître Eckhart ayant eu 28 propositions condamnées a du se rétracter et en est mort de douleur. Jean de la Croix a passé neuf ans en prison dans son monastère, délivré par Thérèse d’Avila, il a été repris par ses frères carmélites qu’il voulait réformer, qui l’ont laissé mourir dans un placard. Madame Guyon a été persécutée et a du fuir en Suisse, puis une fois reprise elle a passé dix ans en prison à la Bastille. Marguerite Porète a été brûlée vive avec son livre le 1er juin 1310 à Paris, place aux Pourceaux.   Aux Indes les Yogis ont été pourchassés par les Brahmanes et ont du se cacher dans la jungle. Al Hallaj a été torturé, crucifié puis découpé en morceaux en 922 à Bagdad et n’a été réhabilité que par le livre de Louis Massignon « La passion de Al Hallaj ». Soharwardi a été étranglé dans sa prison en 1191. Le Bab a été fusillé à trente ans à Tabriz en 1850.

 

C.    L’étude scientifique des mystiques

 

Théorique. Dès qu’apparaît une psychologie qui se veut scientifique, elle se doit d’étudier la mystique, de la comprendre, de l’expliquer, d’en rendre compte et de rendre rationnel tout ce qui était inexplicable. Par conséquent pour la faire entrer dans le cadre de la science, elle l’étudie comme une pathologie. Cette « science » hyper-rationaliste cherche à nier le divin, le transcendant et le sacré. Il faut couper tout ce qui dépasse la pensée de ces savants et donc écrêter et aplatir. Elle décrète qu’il n’y a rien après la mort, alors qu’elle n’en a aucune preuve.

En 1900, Delacroix fait paraître son Essai sur le mysticisme spéculatif en Allemagne au XIVème siècle. En 1901 Jules Pacheu donne son Introduction à la psychologie des mystiques. Et en 1902 ce  sera le tour de L. Boutroux et de William James avec Varieties of religious experience. Notons que tous ne sont pas totalement hostiles. Comme pour le sexe, certains sont attirés par le sujet, mais n’ont le droit de l’étudier qu’en se déclarant horrifiés au début et à la fin, comme Tartuffe. On sait ce qui est arrivé au positivisme d’Auguste Comte, contraint par lui-même d’adorer ce qu’il avait brûlé et de fonder une religion de la femme.

Ce courant est continué par E.B. Leroy 1907, Rufus Jones 1909, Pratt 1920, Joseph Maréchal 1924, J.H. Leuba 1925, Pierre Janet 1925 … Commence alors une étude plus nuancée avec Rudolf Otto 1926 et P. Masson-Oursel 1931. Roger Bastide en fait un relevé avec ses Problèmes de la vie mystique (1931 puis 1996) et il note « le style pseudo-scientifique cache si mal une passion anti-religieuse » (p.126).

Le principe « d’explication » est toujours le même, ramener à du simple et comparer avec ce qui est à la mode à l’époque.

Les quatre tempéraments permettent de dire que le coléreux donne les prophètes, le lymphatique les quiétistes, le sanguin l’illuminé, le nerveux les extases et hallucinations. Et voilà pourquoi votre fille est muette.

L’ethnologie permet de comprendre les grands mystiques chrétiens à partir des formes élémentaires de l’extase : l’animisme, le chamanisme, la sorcellerie, le shabbat orgastique … C’était le point fort de Bastide, pensant trouver une justification des mystiques par ce qu’il avait observé en Afrique, sans se rendre compte de la réduction de niveau et de la différence de qualité.

Les maladies psychiatriques sont un constant principe d’explication. Les schizophrènes s’isolent comme les moines et les ermites. Les maniaques manifestent la même excitation et les bipolaires l’alternance joie/désespoir. Les visions, les hallucinations et les délires s’expliquent par l’épilepsie ou des tumeurs au cerveau.

Un grand domaine d’explication se trouve successivement dans le Mesmérisme, l’hystérie, l’hypnose, la catalepsie … Charcot cultive la grande hystérie à la Salpétrière et photographie les femmes hystériques dans des postures extatiques mystiques. Puis on passe à l’électricité, au magnétisme, à l’ordinateur modèle de « l’intelligence artificielle », à l’IRM et aux neuro-sciences …

Les mystiques étant certainement atteints de maladies nerveuses, Dupré parle de « constitution mythomaniaque » ou de pathomimie, Ribot « d’atrophie de la volonté », Janet de psychasthénie et pour l’extase de « catalepsie hystérique », Pinel de névropathes …

Jean-François Six dans La véritable histoire de Thérèse de Lisieux, névrose et sainteté prétend qu’elle ne peut pas être une sainte car elle a été une enfant névrosée. Il y aurait eu occultation « du coté rêveur et paresseux du père et de l’angoisse maladive et l’âpreté au gain de la mère ». Et alors ? La belle révélation, qui a eu des parents parfaits ? Thérèse reconnaît qu’avec « une nature comme la sienne, elle aurait pu devenir vraiment méchante ». Evidemment. C’est ce qui l’a aidée à devenir sensible à tout le mal de la terre : les criminels, les désespérés, les pires matérialistes … et à offrir pour leur rachat les souffrances de toute sa vie.

Dans La folle et le saint, l’une accumule tous les cotés positifs de Madeleine (morte en 1921), une folle soignée par Pierre Janet à la Salpetrière pendant six ans, pendant que l’autre rassemble toutes les bizarreries et excentricités d’un saint de l’Inde Ramakrishna (mort en 1886), pour conclure doctement que SI Madeleine était née aux Indes elle serait devenue une sainte et SI Ramakrishna était né en France, il aurait été enfermé à la place de Madeleine. De qui se moque-t-on ? Le paradoxe n’était même pas plaidable. Ceux qui singent les mystiques, ne font pas des miracles pour autant. Madeleine a été soignée et guérie et après avoir fait deux fois de la prison, a terminé sa vie dans la solitude sans réaliser aucune de ses grandiosités délirantes. Par contre, les missions Ramakrishna couvrent maintenant la terre entière et continuent à faire du bien autour d’eux. On juge un arbre à ses fruits !

Comme le commenterait Bouveresse « La méthode repose sur deux principes simples et particulièrement efficaces dans les milieux littéraires et philosophiques: 1) monter systématiquement en épingle les ressemblances les plus superficielles, en présentant cela comme une découverte révolutionnaire, 2) ignorer de façon aussi systématique les différences profondes, en les présentant comme des détails négligeables qui ne peuvent intéresser et impressionner que les esprits pointilleux, mesquins et pusillanimes ».

 

L’expérimentation pratique. Trois femmes sont particulièrement inexplicables  par la science matérialiste : Anne-Catherine Emmerich (1774-1824), Thérèse Neumann et Marthe Robin (1902-1981). Peuvent s’y ajouter Louise Lateau et Yvonne-Aimée de Malestroit (1901-1951).

 

Anne-Catherine Emmerich est née en 1774 en Westphalie. Puis devenue religieuse, elle a été très tôt stigmatisée et l’a tenu caché le plus longtemps possible.

1. Le grand vicaire de Münster l’ayant su, commence une enquête et envoie des surveillants sur place. Puis tous les jeudis arrivent deux médecins et deux députés qui dressent procès-verbal du saignement du vendredi.

2. Le gouvernement de Wesphalie l’apprend et comme il est protestant, il exige de recommencer l’enquête avec des médecins protestants. Le Dr. Bährens l’examine et publie un livre concluant  à un effet « du magnétisme animal ». Une nouvelle enquête est faite par le Herr Médezinrat Von Drüffel plus dix autres médecins. Constatant que le sang coule à flot dans les plus vives douleurs, ils bandent les plaies pendant sept jours, et le sang coule toujours le vendredi. Alors ils la plâtrent 24 heures avant, mais le sang coule quand même. Elle est surveillée jour et nuit pendant dix jours consécutifs et ils constatent qu’elle ne boit que de l’eau et n’évacue pas.

3. En 1811 Napoléon conquiert la Westphalie et ordonne une nouvelle enquête, par des médecins français. Le Préfet français et le lieutenant de police viennent la surveiller et huit médecins ont ordre de cicatriser les plaies. Ils utilisent des caustiques, des emplâtres et un bandage scellé au cachet et la surveillent sans arrêt pendant 18 jours, mais ils ne peuvent pas empêcher le sang de couler. Mais comme les soldats français révolutionnaires et leurs officiers chargés de la surveiller l’admirent et se convertissent, ordre est donné d’abandonner l’enquête.

4. Puis c’est Waterloo et la Westphalie revient aux protestants de Prusse, qui recommencent une enquête en 1819. Et pour démasquer la fraude, elle est transportée à l’hôpital de Münster, où « elle subit des contre-examens impitoyables et de nombreuses indignités » avant d’en mourir en 1824.

 

Louise Lateau est une pauvre paysanne du Hainaut, née en Belgique en 1850. Le 24 avril 1868, après une neuvaine religieuse, elle perd du sang du coté gauche. Elle est étudiée par le Dr. Lefèbre, professeur de pathologie, le Dr. Hairion chef de clinique de dermatose, le Dr. Warlomont de l’Académie royale de Belgique et le Pr. Crocq de l’université de Bruxelles qui constatent le phénomène. Une ampoule de sang grossit le jeudi pour se crever le vendredi libèrant 250 grammes à un litre de sang et le samedi on ne constate plus aucune suppuration. Ils amènent des appareils d’optique qu’ils introduisent dans les stigmates. Puis ils excisent un morceau de chair saignante pour aller l’étudier au laboratoire.

Puis les Dr. Lefèbre, Séverin et Lecrinier passent à l’expérimentation sur l’homme dans l’intérêt de la science. A coté du trou du coté, ils font une application d’ammoniaque liquide pour comparer les deux plaies. Après douze minutes se forme une belle ( ?) ampoule circulaire pleine de sérosité, mais qui ne crève pas. « Alors je déchirais l’épiderme et enlevait les lambeaux. Nous avons donc deux plaies égales, mais seul le stigmate se met à saigner, pas l’autre, pendant deux heures et demie. Alors je frictionnais la plaie à vif avec un linge rude, mais pas un atome de sang ne coula ».

Les médecins nazis ont été accusés de crimes contre l’humanité et sept ont été condamnés à mort, mais ces médecins n’ont jamais été inquiétés. Puisqu’ils savent que les stigmates n’existent pas, ils ne comprennent pas pourquoi certains tissus de ces femmes saignent et pas les autres. Comme conclut logiquement le Dr. Virchow c’est « soit un miracle, soit une imposture, or le miracle n’existe pas, donc c’est une imposture (Betrug) ».

Thérèse Neumann (1898-1962) vécut à Konnersreuth en Bavière, Allemagne. Elle fut une stigmatisée, atteinte de différentes paralysies, à la suite de chutes, et de graves maladies qui guérirent spontanément. À la fin de sa vie, elle ne se nourrissait plus que d'hosties humectées d'eau (inédie) et ne dormait que deux heures par nuit. Elle avait des visions du Christ de Marie et de Thérèse de Lisieux et parlait araméen sans l’avoir appris. Ses saignements abondants du vendredi et son inédie pendant 35 ans furent soigneusement vérifiées par des médecins.

Marthe Robin, (1902-1981), est une mystique stigmatisée de la Drome, restée 51 ans sans manger (inédie) sinon l’hostie de la communion. A chaque stigmate du vendredi elle perdait cinq kilos qu’elle reprenait inexplicablement. Sa béatification et  sa canonisation sont en cours d’instruction. Aveugle et paralysée, elle a pu créer des Foyers de Charité pouvant accueillir 300 personnes, 26 en Europe, 16 en Amérique, 22 en Afrique … Et surtout sa visite provoquait des conversions définitives au pur amour divin.

 

Yvonne-Aimée de Malestroit (1901-1951) Supérieure du monastère des Augustines de Malestroit en Bretagne, pour son aide aux Résistants elle a reçu  la Croix de Guerre avec palme, la Légion d'honneur et diverses décorations étrangères. Son procès de canonisation a été stoppé devant trop d’événements miraculeux, comme des guérisons, bilocation, stigmatisation, prémonitions et glossolalie…

 

 La même tragédie est prête à recommencer avec tous les incrédules scientifiques. Indignés par ces désaveux de la science, ils exigent une vérification scientifique immédiate. Puis arrive un autre « scientifique » qui n’a pas vérifié personnellement et veut tout recommencer au point de départ. Et c’est ainsi depuis des siècles. Les miracles doivent se reproduire à volonté selon les ordres de l’expérimentateur et non ceux de Dieu. Ainsi pendant que Bernadette Soubirous voyait la Vierge à Lourdes le Docteur Dozous mesurait sa température et ses battements de cœur ! De plus si l’un peut faire produire l’équivalent par un presdigitateur, il croit avoir la preuve de la supercherie car il est sur que c’est exactement ainsi que cela se passe toujours.

 

 

D.    Les phénomènes physiques des mystiques

 

On peut dire que les visions des mystiques sont des hallucinations et les dialogues amoureux des délires. Le malheur est que tout ceci s’accompagne de phénomènes physiques qu’il n’est pas possible d’expliquer scientifiquement. Le plus simple est donc de nier tous ces phénomènes physiques en bloc à travers les millénaires et les religions sur tous les continents. Comme l’écrit Olivier Leroy « Mais la crédulité des sceptiques, des négateurs n’a pas de limites. A leurs yeux une foule de témoignages sérieux, et respectables … ne comptent pour rien. Mais qu’un farceur anonyme … s’avise de dénoncer une prétendue fraude ou erreur dans le miracle, aussitôt il est cru sur parole, sans investigations, sans preuves, aveuglément » (p.264).

Pourtant dès 1919, le Dr. Herbert Thurston étudie Les phénomènes physiques du mysticisme, traduit en français en 1961.  En 1957 le Dr. Hubert Larcher pose la question essentielle : « Le sang peut-il vaincre la mort ? ». Et son livre si documenté scientifiquement est réédité en 1990 sous le titre « la mémoire du soleil ». Pareillement Aimé Michel publie en 1973 « le Mysticisme », devenu en 1986 « Métanoïa, phénomènes physiques du mysticisme », un livre de poche court, dense, condensé, soulevé par le souffle de l’esprit vivant. Tchou publie Les corps à prodiges en 1977. Puis en 1991, Joachim Bouflet commence la publication en trois tomes de son « Encyclopédie des phénomènes extraordinaires dans la vie mystique ».

On peut contester tout ce que disent les mystiques, mais leur corps participe et parle et cela on ne peut pas le nier. On peut récuser que ces personnes vivent une joie à nulle autre pareille et que leur extase les ait ravi au ciel pendant des heures. Mais pendant ce temps leur corps est resté rigoureusement immobile, comme paralysé. Dans les cas classiques de Samâdhi hindou, les yogis se mettent en posture de lotus les yeux clos, sans bouger pendant dix jours et surtout sans manger ni boire, ni évacuer, ce qui est vérifiable et indéniable.

Ces phénomènes physiques se sont répétés des centaines et des dizaines de milliers de fois, avec les certifications et témoignages des témoins stupéfaits. Les corps grandissent (élongation), palissent ou noircissent (mélanisation), deviennent lourds et sont insoulevables de terre. Des cadavres ne pourrissent pas pendant des siècles, ont des odeurs suaves (myroblite) ou font couler de l’huile. Certains ascètes ne dorment pas pendant des centaines de nuits, ou ne mangent pas (inédie) pendant des années. D’autres voient les yeux fermés ou parlent toutes les langues (glossolalie). L’hyperthermie est si grande qu’elle est sensible à l’entour par les autres. Cela terrorisait les compagnes de Marie-Madeleine de Pazzi ou celles de Maria Villani, morte le 26 mars 1670. Neuf heures après sa mort, deux chirurgiens veulent enfin voir ce cœur plein d’amour, mais ils se brûlent en le touchant et doivent attendre qu’une vapeur s’élève pour pouvoir l’ôter. Un corps peut devenir lumineux, par auréole ou transfiguration et cette aura d’une beauté irréelle provoque la transformation de ceux qui la contemplent. Le principe de conscience n’est pas définitivement enfermé dans un corps, les corps peuvent se dédoubler et se déplacer avec duplication, translocation, ubiquité, omniprésence. Yvonne-Aimée de Malestroit (1901-1951) a été observée au même instant par ses consoeurs incrédules et jalouses au rez-de-chaussée dans la cuisine en train de faire des yaourts et au premier dans sa cellule en train d’écrire des lettres urgentes. La lévitation est un phénomène des plus attesté, Olivier Leroy en a dénombré 250 cas, 112 d’hommes et 93 de femmes. Enfin les stigmates avec ces écoulements hebdomadaires de sang aux pieds, aux mains, au cœur et à la tête sont ce qui a soulevé le plus de polémiques, pourtant le Dr. Imbert en a recensé 321 cas. Peut-être le plus difficile à nier est ce qu’on a nommé « le merveilleux saugrenu » déplacé et inconvenant comme ce pauvre Giuseppe Copertino, le moine volant, qui avec un cri d’amour s’envolait au sommet des églises et des arbres dont il fallait après le faire redescendre avec une échelle. Et des phénomènes équivalents peuvent être actuellement observés aux Indes et ailleurs.

 

E.     Psychanalyse de la mystique

 

Les psychanalystes sont bien trop intelligents pour tomber dans les bassesses de l’anticléricalisme forcené des ultra-rationalistes. D’ailleurs Lacan a donné l’exemple, comme en témoigne le livre de Raymond Aron Les mystiques dans l’œuvre de Lacan.

Résurgences et dérivés de la mystique est protégé par son titre qui lui permet d’attaquer ouvertement les grands mystiques, tout en prétendant ne critiquer que des dérives et des résurgences. D’ailleurs il ne peut pas y avoir de résurgences, car le grand courant des mystiques n’a jamais cessé, ni leur caricature d’ailleurs. Pour sembler avoir l’esprit large, les auteurs ont admis trois articles non-réducteurs, mais groupés à la fin en 12% des pages, au lieu de la moitié.

Les spiritualités de la revue Topique se demandent si le mysticisme est « le cache-sexe de la libido », mais ne pense en réalité qu’aux anciennes religions traditionnelles au lieu des nouvelles spiritualités.

 

La position de Freud a le mérite d’être claire : « Mysticisme : l’auto-perception obscure du règne au-delà du Moi, du ça ». C’est sa position définitive, celle de son dernier livre de 1938, pourtant il avait bien reconnu dans sa lettre à Romain Rolland du 20-7-1929 : «  Combien me sont étrangers les mondes dans lesquels vous évoluez ! La mystique m’est aussi fermée que la musique ». Mais cela n’empêche pas d’exister ! Il y a quelques personnes capables en lisant une partition musicale d’entendre de la musique et même de la chanter. Pareillement pour la mystique, qui n’est pas la çà, mais le sentiment (bhava=accord) du sacré, de l’absolu, de l’éternel, de l’infini, du cosmique, du divin dont lui parlait sans cesse Romain Rolland.

Au contraire, Lacan sait fort bien (comme Desoille) que l’on ne peut comprendre profondément la psychanalyse qu’à partir des mystiques. Car fondamentalement ils parlent de la même chose. Et il les appelle constamment à son aide dans ses Séminaires : Plotin, Hadewijch d’Anvers, Maître Eckhart, Angelus Silésius, Jakob Böhme, Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, Marguerite-Marie Alacoque, Simone Weil. Plus tous les Troubadours, le Fin’ Amor, les Cathares, Jan Hus … Ce n’est pas qu’une question de style si Lacan use sans cesse de la poétique et de la rhétorique des mystiques. Il leur emprunte la musique silencieuse des oxymores et les chants poétiques pour qualifier l’indicible du réel et de la jouissance. Le désir vient de cette partie de l’être qui nous manque et que nous croyons toujours combler par l’amour d’un être, alors que le mystique est celui qui, par-dessus les êtres, s’adresse directement à l’Etre, source de tout. Le néant a toujours faim de Quelque Chose. La pensée croit suppléer à l’être, mais Lacan a appris des mystiques que là où je pense, je ne suis pas et que je suis là où çà pense pour moi, ce qui est le désaveu du cogito cartésien. « Je ne sais pas ce que je dis » ajoute Thérèse, car ce que je cherche est au-delà du langage, de même qu’il existe une jouissance au-delà de la jouissance phallique.

Cette question essentielle a littéralement  obsédé Jean-Noël Vuarnet, qui a passé sa vie à étudier les Extases féminines. L’énorme erreur est de confondre l’extase et l’orgasme, comme le fait notre société occidentale qui, à la place du mysticisme, a installé une vraie religion du sexe, avec la permission de Freud. Dans tous les romans et les films l’intrigue s’achève par un long coït filmé ou décrit comme l’extase suprême. L’amour dans la jouissance sexuelle a remplacé le sacrifice de la messe. C’était déjà, en réalité, le projet du seul Tantrisme et sans s’en rendre compte toute notre société post-chrétienne est donc devenue tantrique. Faute de grives, on mange des merles et faute de vie mystique, on se contente de l’orgasme quotidien, quand on a la chance d’y arriver. Mais l’extase donne une frutio qu’on ne devrait pas appeler jouissance, mais ananda, allégria ou élatio, le retour dans sa nature divine de joie sacrée, sans barre et sans castration. Et ceci se centre sur la découverte (ou la redécouverte pour les Hindous) du plaisir féminin, l’énigme fondamentale de la psychanalyse de Freud à Lacan. Il est une œuvre d’art car il est gratuit et ne se sert à rien, contrairement au plaisir masculin, fort différent et peu comparable. Vuarnet convoque l’expérience théâtrale des extatiques et va de saintes pâmées en martyres abîmées dans la liquéfaction spirituelle. Il fait entendre les cris de la sainte et les hurlements de la fée dans ce paroxysme infini qui a atteint le fond, le tréfonds et l’abyme.

Le recours de Lacan aux mystiques n’est pas fortuit parce qu’ils parlent le même langage, en fait ils sont plutôt parlés. Le grand secret est que du défaut de l’univers procède un discours qui se veut un dire. « Je vis déjà hors de moi, depuis que je meurs d’amour » avoue Thérèse. Et c’est absolument nécessaire et indispensable, selon la découverte de Maître Eckhart : « Si je te fuis tu viens à moi, si je me perds Toi je te trouve».

 

F.     Une  mystique athée ?

 

Déjà en 1779 David Hume posait la question fondamentale : « En quoi, vous autres mystiques, qui affirmez l’incompréhensibilité absolue de la Divinité, différez-vous des sceptiques et des athées, qui prétendent que la cause première de toutes choses est inconnue et inintelligible ? ». En ce que les mystiques sont utiles et aident au processus de la civilisation, alors que les autres dans leur malheur cherchent à tout détruire autour d’eux. Les  mystiques sont des fervents qui brûlent de l’amour de Dieu et donc de la vie et des vivants (humains et animaux), au lieu d’être pleins de haine et de rancœur. Dieu en l’homme est « le meilleur de soi-même », il peut vous inspirer et même dialoguer à condition que l’on ne se prenne pas pour Dieu comme tous les athées ou l’homme-Dieu. Dieu on ne sait pas encore exactement ce que c’est, cela n’empêche pas de l’aimer, comme l’enfant n’attend pas de savoir ce qu’est sa Maman pour l’aimer.

Le changement est qu’à coté des athées frustrés et haineux apparaissent des agnostiques qui préfèrent se dire athées et quelques uns se disent en plus mystiques.

   Pierre Lance en 1966 est un nietzschéen qui publie le Spiritualisme athée. Athée car pour lui l’univers éternel n’a pas été créé, mais spiritualiste car cet univers est avant tout esprit.

    En 1995 dans Le mysticisme athée, Bologne parle de feu intérieur, de contact avec le vide ou l’infini, puis d’une extase de lumière, joie, sentiment d’immensité et d’éternité. Après il a vécu des fusions cosmiques. Il a appris tout seul à méditer pour calmer son esprit et arriver à la vacuité totale. Mais il a trop lu Zarathoustra et Roquentin pour aimer encore Jésus ou Marie. Faut-il pour autant égaler « expérience parapsychologique ou transpersonnelle » avec fusion de l’égo dans la Transcendance ?

En 2006 c’est André Comte-Sponville qui essaie de fonder une spiritualité sans Dieu, pour trouver une nouvelle voie entre les fanatiques, (fondamentalistes ou intégristes religieux) et les antireligieux (athées du combat laïcard hyperrationalistes).  Des hommes mènent un combat pour plus de justice, d’égalité, de solidarité, de pacification, de libérations … mais ils le mènent dans le désespoir et la haine. Les athées Staline, Mao Tsé Tung, Fidel Castro, Pol Pot … voulaient aussi faire le bien-être de leur peuple.  Donc pour Comte-Sponville ceux qui ne croient pas à un Dieu créateur (celui des trois monothéismes) peuvent avoir  une « vie spirituelle, qui en sa pointe extrême, touche à la mystique » (p. 152). Mais comme Bologne il nomme « expériences mystiques » des fusions cosmiques ou « sentiment océanique ».

Si ces premiers témoignages restent valables : des athées (ou des agnostiques qui se croient athées) en pleine spiritualité réclament une vie mystique de type oriental. L’amour chrétien et sa charité ont été dépassés par la compassion et la tendresse. Mais ces nouveaux mystiques ne font plus de miracles.

La différence est dans la psychanalyse : que trouve-t-on au fond de soi-même ? Son Ego, c’est-à-dire son orgueil et sa suffisance ou bien son humilité, son adoration devant l’infinie complexité du monde, son dépassement par une Transcendance sans nom ? Ces nouveaux mystiques semblent ne  pas avoir les remercîments, la reconnaissance et la gratitude envers ces forces divines qui nous dépassent.  A la place ils peuvent utiliser les Technologies du Sacré, qui sont la grande découverte actuelle, en particulier dans l’utilisation du corps à des fins spirituelles.

 

Dans les nouvelles spiritualités on trouve :

-          le sentiment du caractère infiniment mystérieux du monde, son sens du Sacré

-          la conviction que la recherche scientifique n’aura pas de fin

-          plus la science résout des problèmes humains, plus elle pose d’autres

-          tout est dans une infinie connexion, il n’existe pas d’objets séparés.

-          au fond de lui l’homme peut trouver un autre être, infini

-          cet infini d’amour est ce que l’homme nomme « le meilleur de lui-même »

-          alors il collabore avec joie à la sauvegarde de la Vie et du Spirituel …

 

 

                                                             CONCLUSION

 

 

 Cette psychanalyse non-matérialiste nous la nommons TRANSPSYCHANALYSE. Notre pratique analytique nous a montré qu’avec la méthode freudienne, il faut consacrer la plus grande partie de la cure à explorer l’inconscient, les souffrances, les conflits, les traumas, son enfance, sa psycho-généalogie, ses difficultés sexuelles, la perte fondamentale, etc. Mais cette première démarche ne doit pas être faite dans le désespoir matérialiste et l’absurde sartrien. Dès le début une vision élargie ouvre un espoir. Tout le monde vient chercher le sens de sa vie, mais il ne peut pas être trouvé si globalement LA VIE n’a pas de sens. Et bientôt il va falloir sortir de notre petit système solaire, puis de notre galaxie de la Voie lactée pour envisager l’immense Kosmos dans sa totalité une. Dieu ne serait-il pas dans cette « poussière d’étoiles » que nous fait si bien sentir Hubert Reeves ?

 De plus il est possible d’accéder à des états d’expansion de conscience ; alors on peut cesser de s’identifier à son petit moi pour s’ouvrir à des réalités plus larges, jusqu’à atteindre à une conscience cosmique  et ne plus faire qu’un avec le meilleur de soi-même ? Là où l’athée ne voit que l’absurde d’une matière inerte la ferveur du mystique permet de voir le coté divin du Kosmos, le sacré que l’on admire, aime et adore pour installer son sens en soi et sur la terre vivante.

Pourquoi faudrait-il croire qu’il n’existe plus rien après la mort ? Il n’y a aucune expérience scientifique qui le prouve. Au contraire de plus en plus de gens viennent témoigner qu’ils ont vu leur corps évanoui, anesthésié, inanimé dans le coma.  Est-il raisonnable de penser que toute l’évolution de la vie qui mène à l’homme est due une suite de hasards ? Seuls les matérialistes admettent que leur pensée est le produit de leur cerveau.

Avec tous les acquis de la psychosomatique, les psychanalystes doivent reconnaître l’influence permanente de l’esprit sur le corps, qui le sculpte et lui donne sa forme.

 

  Dans cette période post-moderne de plus en plus de personnes veulent échapper au scientisme du dix-neuvième siècle, au matérialisme désespérant du XXème siècle, pour construire le monde nouveau du XXIème siècle. En s’expansant dans quelque chose de plus large que son petit moi, on peut se sentir en harmonie avec la vie de l’Univers et avoir le sens du Sacré.

Cette psychanalyse non-matérialiste est faite pour tous ceux qui veulent quitter l’angoisse de l’absurde pour entrer dans la Joie et l’Espoir.

 

 

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TABLE DES MATIERES

 

INTRODUCTION

 

  1. LES TROIS DEGRES DE LA SPIRITUALITE
    1. le spiritualisme
    2. la spiritualité religieuse
    3. les nouvelles spiritualités

 

  1. DE L’ANGOISSE A L’ESPOIR
    1. l’angoisse du monde post-moderne
    2. la psychanalyse de la spiritualité
    3. le ré enchantement du monde

 

3. L’ESPACE PSYCHO-SPIRITUEL

               A. le lieu des rencontres entre la spiritualité et la psychanalyse

                               1. les reproches mutuels

                               2. la dimension spirituelle de la psychanalyse

                               3. la dimension psychologique de la spiritualité

               B. les pièges de la spiritualité

               C. les souffrances humaines

               D. la guérison spirituelle

              E. la spiritualisation du corps

 

 

4. LA PSYCHANALYSE DES ATHEES

A. les athées célèbres

B. les athées individuels

             C. la cure de Renaud Leroy

 

5. LES CROYANCES MATERIALISTES

                  A. le matérialisme

                  B. le scientisme

C. le matérialisme scientifique

             D. le retour de la spiritualité dans la science

 

 

6. FANTASMES ET SOUVENIRS

             A. Freud

             B. La remise en cause de Freud

                               Les Survivors

                               Les Retractors

            C. L’élargissement

 

7. DES FORCES DE MORT  AUX FORCES DE VIE

A. Eros et Thanatos

B.     La pulsion de mort, Todestrieb

                   C.  De quelle mort parle-t-on ?

                   D.  Hormé/Mat

 

    8.  L’ETHIQUE DE LA CURE

A. la vérité

B. la liberté

C. l’amour du bien

             D.    les autres valeurs

                    E. la juste estime de soi

        F. la psychologie du pardon

                              G.  le karma ou la causalité psychique

 

9.      L’AMOUR EN PSYCHANALYSE

              A. l’invention de l’amour

              B. les pathologies de l’amour

              C. l’amour selon les psychanalystes

                               Freud

                               Lacan

              D. l’amour de transfert

              E. le Pur amour

 

 10. LA PSYCHOLOGIE  DES  MYSTIQUES

      A. le rêve éveillé expliqué par les mystiques

      B. brève histoire des mystiques

      C. l’étude scientifique des mystiques

Théorique

Expérimentation pratique

D. les phénomènes physiques des mystiques

             E. la psychanalyse de la mystique

             F. une mystique athée ?

 

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE