LES MARCHES SUR LE FEU

par Marc-Alain Descamps

 

En évitant les flammes, on peut marcher une dizaine de mètres sur des braises ardentes. Les chamans ont toujours eu ce pouvoir de marcher sur des braises ardentes, d’en tenir dans les mains et d’en avaler. Mircea Eliade l’a noté en Sibérie, en Mandchourie, chez les Indiens des plaines (Ojibwa). en Amérique du Sud tropicale (Guaranis) ou en Patagonie (Araucans), en Chine (Saï-kong taoïste) aux îles Fidji ... Et « se promener sur un chemin de feu » (fire-walking ceremony) est aussi pratiqué en Inde, en Indonésie et en Turquie par les derviches tourneurs. Dans le yoga le pranayama Shah a la vertu de rafraîchir le corps humain. C’est lui qu’utilisent les yogis lors du sacrifice des cinq feux (pancha-agni-hotra). Ils préparent quatre bûchers et s’assoyent au milieu, le soleil étant le cinquième feu vertical. Les Occidentaux en étaient écartés par la peur atavique du feu, selon leur culture et leur religion.  

 

La fascination par le feu

Les hommes ont toujours longuement contemplé le feu en lui demandant de révéler ses secrets. Rien de plus fascinant qu’un feu de cheminée ; on vit avec lui. il nous tient compagnie, nous parle, et les Anciens entendaient l’âme des morts leur parler lorsqu’il se met à grésiller.

Le feu est vivant, il est même l’ultra-vivant. Son mouvement rapide l’a toujours fait nommer le vif, l’agile (ignis en latin, agni en sanskrit). Il frémit comme un arbre sous le vent de l’orage. Il s’élève comme l’arbre porte-soleil et porte sa fleur de feu, la fleur léthale. Toutes les fleurs rouges sont dites avoir trop rêvé d’être une flamme (tulipe, hibiscus, camélia...), Il est tellement vivant qu’il passe du végétal à l’animal. Sa flamme se cabre comme un cheval; le feu bruit et gémit comme un être qui souffre. Il s’élance et vole.

Où prendriez-vous l’oiseau

Ailleurs que dans la flamme ?

En brûlant, la flamme se réenflamme, comme un oiseau de feu, comme un animal glouton, écrit Jung.  Les chrétiens ont mis le feu dans l’enfer éternel et comme le dit Bachelard « il faut avoir des vengeances à exercer pour imaginer l’enfer ». Mais en fait le feu est partout. Il brûle aussi dans le ciel avec les étoiles, et au paradis puisque les Séraphins sont des êtres de feu. Pour les Orientaux, comme pour les Grecs, la mort par le feu est le gage de la résurrection. Hercule passe par le bûcher pour accéder à l’Olympe et les Hindous et les Bouddhistes se font incinérer. La mort sans trace permet de partir tout entier dans l’Au-delà. C’est une mort cosmique, car la mort dans l’incandescence libère l’essence sur-essentielle.

La victoire sur le feu s’obtient grâce au feu herméti­que. C’est le feu qui ne brûle pas, et le propre de l’alchimie est de produire l’OEuvre au Rouge. Ce cinabre, tant recherché des taoïstes, est le sulfure de mercure. La fête alchimique du feu se fait le ler mai. C’est la fête du feu de Bel, le rite du feu nouveau. Une fois l’an, les Celtes et les Gaulois régénéraient le feu. Tous les anciens feux étaient éteints et les Druides allumaient, à partir de la lumière du soleil, un feu nouveau que l’on transportait en grande hâte par toute la Gaule. Ces fêtes beltaines se perpétuent dans les rites de feux de la Saint Jean où, comme les Gaulois, on fait passer les bêtes pour les préserver toute l’année.

Il y a peu d’êtres de feu. Le Phoenix des Égyptiens est l’oiseau éternel qui se régénère par le feu. Quand il sent l’usure venir, il se brûle sur un bûcher et renaît de ses cendres. Il porte alors la marque du feu c’est Boinou, le flamand rouge. La salamandre est le seul habitant du feu. François 1er l’avait choisie comme emblème avec sa devise « J’y suis et je l’éteins ».

Les hommes-salamandre perpétuent ce rite. La flamme a toujours comblé l’homme, car elle fait rêver de lumière. Elle est le coeur d’or de la lumière et nous rêvons toujours d’un univers auroral, en s’élançant dans le feu pour boire à la lumière éternelle. « Licht macht Feuer. C’est la Lumière qui fait le Feu », écrit Novalis. Et les Hindous nous révèlent que nous avons un corps de lumière, beaucoup plus réel que notre corps de chair. Heureux ceux qui peuvent apercevoir leur corps de lumière dans la transfiguration.

Pour pouvoir marcher dans le feu il faut brûler d’un feu intérieur plus chaud que le feu du bûcher. Il faut admettre « Je suis de l’intérieur le pivot des flam­mes ». On disait que sauter par-dessus le feu c’était sauter au-dessus de soi-même. Marcher dans le feu, c’est se transmuer dans l’initiation de la Flamme. La marche dans le feu nous révèle à nous-même, dans notre vérité. Lorsqu’on y parvient une force vivifiante parcourt tout le corps et l’on sait désormais que plus rien n’est impossible. C’est pour cela que ce rite si ancien se retrouve sur tous les continents.

La concentration sur la flamme d’une bougie. Cette technique de Yoga est d’un usage universel. La flamme d’un cierge ou d’une bougie est installée à hauteur des yeux à une distance d’environ un mètre. En Yoga on s’assoie par terre, le dos bien droit, mais ceux qui ne le peuvent pas utiliseront un tabouret ou une chaise. Puis l’on peut expérimenter une vingtaine de méthodes. L’on contemple en silence, sans penser à rien et l’on dit que lorsque le vide s’est installé dans l’esprit, la flamme se stabilise. En synchronisation avec la respiration, on peut à l’expir mettre dans la flamme sa tristesse et ses tourments pour à l’inspir prendre sa lumière, sa pureté et son calme. Par la suite on pourra voir cette flamme les yeux fermés, jour et nuit …

 

Les marches dans le monde

Les hommes préhistoriques avaient déjà des foyers il y a 500 000 ans et leurs chamans ont du découvrir accidentellement la possi­bilité de marcher impunément sur les brasiers. C’était l’un des grands rituels de Rome, le clan des Hirpi Sorani, d’origine Samnite, le réalisait tous les ans au temple de la déesse Féronia. Les druides devaient aussi la pratiquer lors des cérémonies du feu nouveau, comme en témoigne le vestige des feux de la Saint Jean : quand on ne sait plus marcher dans le feu, on se contente de sauter par-dessus.

Cela faisait partie des cinquante épreuves de la religion de Mithra et dans les ordalies ou jugements de Dieu du Moyen Âge, une des épreuves de démonstration de son innocence consistait à saisir un fer rouge à pleine main. Il était pratiqué aussi aux Indes avec la saisie d’une hache chauffée au rouge, comme l’explique la Chândo­gya Upanishad qui conclut « C’est grâce à la Vérité que l’on ne se brûle pas » (6,8).

La marche sur le feu était pratiquée dans les religions du feu des Mages, de Zoroastre, des Mazdéens. Nous en avons un témoignage historique avec le mage Adurabâd Mabrasphand qui lutta ainsi contre les Manichéens. Il les mit au défi et se fit verser dix-huit livres de cuivre fondu sur son corps nu. Comme il ne fut pas brûlé, tous les assistants se convertirent à l’ancienne religion de leurs ancêtres.

Pour les Hindous c’est une pratique immémo­riale puisqu’elle est décrite dans le Ramayana. La reine Sati, femme de Rama, ayant été enlevée et retenue prisonnière par Ravana, roi de Ceylan, dut à sa libération prouver qu’elle n’avait pas cédé à ses avances sexuelles. Pour cela, elle passa à travers le feu sans être brûlée. On le commémore tous les ans à Palni dans le Tamil Nâdu, lors des fêtes du dieu Murugan. Labié le décrit dans son livre Le pays tamoul attend la mousson. Il a vu une foule d’hommes torse nu, les yeux brillants, une branche verte à la main et une guirlande de fleurs autour du cou passer pendant une demi-heure sur un lit de braises de six mètres sur quatre mètres à la suite d’un gourou à l’air extatique.

Et cela s’est répandu avec la diaspora hindoue. Partout où il y a des Hindous dans le monde, on pratique la marche sur le feu. Cela se fait en Malaisie, en particulier lors du festival annuel de Taïpusam près de Kuala-Lumpur. A Ceylan la célébration a lieu encore tous les ans au mois d’août. Le lieu le plus célèbre est Katagarama dans le Sud-Est de l’île. Pendant le pèlerinage, tous les soirs trois cents personnes prient que la « Déesse ait jeté son manteau » sur les braises pour qu’elles ne brûlent plus quand ils y passeront à la suite d’un vieux guide.

Les marches sur le feu de l’île Maurice ont été étudiées par les Anglais et celles de l’île de la Réunion à 800 kilomètres à l’Est de Madagascar par les Français. En particulier Bruno Blaive, après un an de séjour dans l’île, a passé sa thèse de médecine en 1968 sur ce sujet. Il a assisté à une vingtaine de marches sur le feu, pris des photos et fait un film de vingt minutes. La moitié des 500 000 habitants de l’ancienne île Bourbon sont des Tamouls et la marche a toujours lieu fin décembre en l’honneur de Draupati qui, dans le Mahabharata est dite avoir marché dans le feu. Les braises sont dans une fosse de 5,30 m x 2,45 m x 0,45 m de profondeur. Les hommes passent trois fois dans le plus grand silence, parfois en portant un enfant à guérir sur leurs épaules.

On marche aussi sur le feu en Indonésie et c’est une spécialité bien connue de toute la Polynésie. Cela a été observé à Tahiti, aux Marquises, aux Fidji. Maurice Bitter dans Iles merveilleuses du Pacifique décrit comment dans une fosse de trente mètres de long,  on fait brûler des troncs d’arbres pendant trois jours et trois nuits pour chauffer à blanc une couche de pierres qui ronflent de chaleur et se cassent d’un bruit sec. Et à la suite du tahua, le grand prêtre tenant à la main une tige verte, et de la file des maoris, il a traversé, pieds nus, le marae trois fois sans se brûler, alors que sur le côté la chaleur est tellement intense que l’on peut à peine s’en approcher.

Cela se pratique aussi à Formose (Taïwan). Au Japon, bien des Européens ont pu assister aux cérémonies des Yamabushi où des centaines de per­sonnes passent à la fois sur le Feu. Michel Coquet a ainsi pu marcher sur les braises ardentes à Takao-San (Budo ésotérique, édit. L’Or du Temps).

Cela est décrit aussi aux Amériques, au Paraguay, en Argentine, au Brésil dans le Mato Grosso, et encore tous les ans, dans le Nord-Est. Aux Antilles la cérémonie est encore pratiquée dans le rituel Vaudou ou dans les communautés d’Hindous du Sud assez nombreuses en Martinique et en Guadeloupe.

Les soufis et les fakirs pratiquent occasionnellement la marche sur le feu du Maghreb à l’Iran. On l’a décrite en Algérie. Ce sont sans doute les Maures qui ont laissé en Espagne cette tradition qui se fait encore dans certains villages, comme à San Pedro, près de Soria entre Pamplona et Madrid, tous les 23 juin à minuit.

Mais le foyer le plus étudié par les savants occiden­taux se trouve en Bulgarie et dans le Nord de la Grèce. Avant-guerre la marche sur le feu était pratiquée dans la plupart des villages de la Strandja, à l’Est de la Thrace. Maintenant cela ne se fait plus qu’à Bâlgari, petit village de cent cinquante maisons à vingt-cinq kilomètres de Mitchorine (jadis Vassiliska). On réalise un cercle de braises de deux mètres de diamètre et de cinq centimètres d’épaisseur. Au crépuscule, sort de la paroisse de Saint-Constantin une vieille, la Nestinarka, avec un cortège d’initiés, précédés de tambours et cornemuses. Après avoir fait trois fois le tour du feu, elle est prise de tremblements et entre sur la braise en hurlant « Vakh », puis elle danse en tenant l’icône de Saint Constantin. Cette cérémonie a été très étudiée par des médecins et psychologues bulgares, russes et grecs, sans en trouver une explication.

En Grèce, la cérémonie vient de Thrace orientale (maintenant la Bulgarie), la population du village de Kosti a été déplacée en 1914 dans quatre villages grecs. Dans celui de Langada, près de Salonique, vit encore la communauté des Anastenasides. Il semble qu’il s’agisse de vieilles traditions de la Thrace remontant aux Bacchantes et aux mystères de Dionysos, dont on dit qu’il a fait un voyage aux Indes. Puis le dieu solaire a été remplacé par l’empereur Constantin devenu Saint Constantin et sa mère Sainte Hélène. Et cette communauté, dirigée par un chef spirituel l’archinas­tenasis, attribue des pouvoirs occultes à ses vieilles icônes. Leur particularité est de consommer du vin avant la cérémonie jusqu’à en être inconscient, ce qui les relie au culte de Dionysos-Bacchus. Ils dansent aussi sur le feu en haletant, d’où leur nom (anastenasein haleter). Après dans l’église ils font le sacrifice d’un taureau noir de trois ans, qu’ils tuent avec une hache spéciale. Ils mangent la viande, qu’ils considèrent comme sacrée (l’homophagie était aussi pratiquée dans les mystères dionysiaques) et portent des sandales faites avec la peau de ce taureau. Autrefois, ces rites étaient cachés et tenus pour très secrets. Mais maintenant, la curiosité des étrangers a encouragé une pratique publique, que l’Église ortho­doxe tolère. En 1972 le docteur Annette Beaumanoir, professeur à l’Université de Genève, est allée les étudier, en les soumettant à l’électroencéphalographie. Pendant la marche, on enregistre un rythme alpha permanent, sans aucune réaction d’arrêt et s’étendant à l’ensemble du cerveau. Elle a pu observer le passage d’une jeune étudiante à la peau des pieds fine, ce qui rend caduque la remarque habituelle que l’insensibili­té est due à la couche cornée des indigènes. Son film a été présenté au VIIIème Congrès d’Électroencéphalogra­phie de Marseille en 1973.

France Schott-Billmann (1987) a fait une étude ethnologique de ces cérémonies des 21-23 mai, fête de Constantin-Hélène. Elle note la lente dégradation du rituel qui devient tous les ans plus profane et spectaculaire. Une quinzaine de personnes dansent toujours en rythme sur des braises à 350° lorsque leur arrive l’inspiration du saint. Cela s’accompagne d’un certain nombre de guérisons. Elle étudie aussi la liaison avec les mythes (Dionysos, Mithra, Alexandre le Grand, Constantin-Hélène) et le sens psychanalytique de cette union mère-fils.

 

Histoire de la marche   sur le feu en Occident

Aux XVIIème et XVIIIème siècles de vieux ouvriers fondeurs étaient capables de plonger la main dans de la fonte du cuivre ou du plomb à I 400°, de saisir à pleine main une barre de fer rouge et de la lécher. Le seul problème est de se protéger le visage du rayonnement. Il en est de même avec des ouvriers verriers qui plongeaient la main dans du verre liquide. Cela a été décrit en Allemagne dès 1746. Vers 1850 en France, Boutigny et Pouillet étudient ce sujet en physiciens. Il a aussi intrigué de grands savants comme Faraday, Rumford ou Klaproth.

Un Parisien Bernard Moussette, a fait des marches sur le feu à l’île de la Réunion (ce que n’avait pas osé Bruno Blaive). Il s’est fait initier à la religion de Kali par les prêtres tamouls pendant douze ans et a réalisé sept marches sur le feu pour accéder lui-même à la prêtrise.

Un jeune physicien américain, Jearl Walker, après avoir appris que la haute chaleur ne brûlait pas, a eu le courage d’essayer en 1976. Il a plongé un doigt dans du plomb fondu, puis les cinq doigts, enfin il a marché, pieds nus sur un lit de braises d’un mètre cinquante. Il recommande d’introduire ces épreuves dans le doctorat pour vérifier que les étudiants croient vraiment à la vérité de la science.

Vers 1984, ces marches sur le feu se sont multipliées en Occident. Tony Robbins l’aurait appris d’un lama tibétain et aurait réalisé des marches publiques à Los Angeles. Puis cela s’est multiplié en Californie, en particulier au cours de stages de programmation neuro-linguistique. En octobre 1985, Jabrane M. Seb­nat, un soufi, en fait une démonstration à Genève, puis organise un stage près de Paris chez Jacques Donnars en mai 1986. En décembre 1985 Bob Aubrey profes­seur d’aïkido et animateur de formation fait marcher sur le feu huit ingénieurs d’IBM lors d’un stage. Puis il organise toute une série de stages avec la revue « Sources ». Le premier eut lieu le 9 février 1986 près de Lyon. Je m’y suis retrouvé avec vingt-quatre autres participants. Il y avait plusieurs professeurs de yoga ou d’aîkido, et les participants habituels de ce stage (instituteurs, secrétaires, infir­mières, informaticiens, enseignants ...) qui n’avaient jamais fait de méditation ou suivi des voies tradition­nelles. Le thème du stage était la « Voie de l’action » et plus des deux-tiers étaient venus pour ce thème et non pour la marche sur le feu qui clôturait le stage et n’était pas obligatoire. Pourtant tous les vingt-cinq ont marché sur le feu, et plus de la moitié est passé deux fois sur le lit de braises de cinq mètres à plus de 800°. Un seul, qui avait accompagné en voiture une personne du stage, et qui a voulu passer, a eu des cloques une heure après la marche. Mais aucun n’a senti de brûlure en passant sur les braises. Ce qui n’est pas sans poser de nombreuses questions théoriques.

 

Les essais d’explication

Dès qu’il est démontré que tout un chacun a le pouvoir de marcher impunément sur le feu, beaucoup réclament des explications scientifiques.

A. Physiques. Un physicien français, P.H. Boutigny, s’est intéressé à la question et cela lui a paru tellement révolutionnaire qu’il a intitulé son livre « Nouvelle branche de la Physique, étude sur le corps à l’état sphéroïdal » (Masson, 1857). Dès 1850, à la suite de ce que faisaient les ouvriers fondeurs, il a plongé sa main dans de l’eau bouillante, dans du suif fondu à 300 et enfin dans «une poche pleine de fonte incandescente effrayante à voir ». Et il n’a jamais été brûlé. Il présente deux théories qui ont été confirmée et font maintenant partie de la physique classi­que de la chaleur et de la thermodynamique.

1. L’état sphéroïdal. L’état sphéroïdal est l’état dans lequel se met une goutte d’eau à la haute chaleur et dans lequel elle se perpétue. Si l’on dispose d’une plaque électrique chauffée à blanc, il est facile de voir qu’une goutte d’eau danse au-dessus sans disparaître. Par contre, dès que la chaleur descend entre 25O° et 140° soudain elle éclate et s’évapore. Donc la haute chaleur permet à l’eau de se perpétuer sous forme de gouttelettes à l’état sphéroïdal.

2.     La caléfaction. De même, la chaleur entre 700° et 1.400° fait apparaître un film protecteur. Une démons­tration physique amusante se fait avec un panier à salade en fils de platine que l’on chauffe à blanc et dans lequel on peut transporter de l’eau, car le film de vapeur ferme les mailles. Donc, avec une grande chaleur, l’humidité passe à l’état sphéroïdal, réfléchit la chaleur et ne s’échauffe pas.

Bruno Blaive à l’île de la Réunion a marché sur les braises avec des nu-pieds dans la semelle desquels il avait introduit un thermomètre à mercure dont le réservoir ressortait et était en contact avec les braises et il a vu que la température ne montait pas au-delà de 60°, alors qu’elle est de 700° dans les flammes autour. Le thermomètre ne monte à 110° qu’après dix se­condes. Or, le temps de passage sur les braises est toujours de huit à dix secondes. Et comme on lève chaque fois bien haut les pieds, cela ne fait pas plus de trois à quatre secondes de contact total pour chaque pied. Il existe trois sources de transmission de la chaleur par rayonnement, par conduction et par convection. La plus terrible est la transmission par rayonnement. Et presque chaque fois, des personnes se brûlent avant de marcher, en préparant le feu. Elles reçoivent des retours de flammes au visage et aux aisselles qui sont brûlées. La chaleur transmise par contact est très réduite. Par contre il faut remonter les pantalons qui, sinon prendraient feu et il ne faut pas asperger d’eau le dessus du pied ou la cheville, car elle brûlerait en se mettant à bouillir.

On a aussi étudié la circulation d’air au-dessus d’un brasier. L’air chaud monte et il est constamment remplacé par une couche d’air froid. Ainsi, le brasier est balayé par une nappe horizontale de dix centi­mètres d’air frais qui aère et refroidit les pieds nus.  Mais ces explications physiques ne sont pas suffi­santes car, si l’on marchait avec des souliers ils seraient brûlés.
 

B. Physiologiques.  Une partie de la solution réside dans les pieds nus. On peut accroître la résistance à la brûlure en enduisant d’eau le dessous des pieds. Boutigny a aussi essayé avec du sel et a mesuré que l’éther permettait d’accroître la résistance à la brûlure. Dans certains pays les marcheurs passent d’abord dans une flaque d’eau ou dans une flaque de boue pour pouvoir danser après. Mais cela n’est pas indispensable, la transpira­tion suffit. L’exposition des pieds à une chaleur intense provoque une transpiration instantanée qui se vapo­rise en formant un film protecteur réfléchissant la chaleur.

Un type particulier de marche doit être appris, ni trop brusque ni trop lente. Nulle part dans le monde les hommes ne peuvent rester immobiles sur un lit de braises. Il faut marcher ou danser pour réduire le temps de chauffe et permettre à la plante des pieds de s’aérer. Il faut aussi lever haut le genou de façon à poser le pied bien à plat et ne pas heurter des braises. En sortant il faut bien brosser les pieds dans l’herbe pour qu’il ne reste pas de tison brûlant entre les doigts de pieds.

L’étude physiologique du système de la douleur nous montre que les récepteurs thermiques de la peau sont inactifs au-dessous de 28° et au-dessus de 44°. Les expériences sur de la peau de porc (Moritz et Henri­ques) ont montré que pour obtenir une détérioration il fallait au moins 49° pendant neuf minutes. Alors certaines cellules se nécrosent à côté d’autres qui demeurent intactes. A 55° apparaît une dénaturation du collagène et l’oedème commence à 60°. La transmission de la douleur se fait par un double système rapide par le faisceau spinothalamique jusqu’au noyau ventro-postérieur du thalamus et lente par le système sympathique jusqu’à la formation réticulée et aux noyaux médians du thalamus.

À cela les Orientaux ajouteront l’explication par le Ki. Il s’agit de la force vitale utilisée dans les arts martiaux et libérée par le vide de l’esprit. Sur le brasier les marcheurs feraient descendre inconsciem­ment leur Ki jusque dans leurs pieds pour se protéger de la brûlure. Les Hindous déclarent eux que ce pouvoir est obtenu grâce à la Shakti, que chacun possède en soi et peut développer. Seuls certains êtres, après un entraînement réussi, peuvent comme les chamans danser lentement sur le feu  ou rester une demi-heure.

Mais ces explications physiques et physiologiques sont insuffisantes car à chaque marche il y a une ou deux personnes qui sont brûlées et pas les autres. Donc, ce n’est pas aussi inoffensif qu’ont bien voulu l’écrire certains scientifiques. Et l’explication facile par la couche cornée des indigènes est à exclure, car les Occidentaux marchent maintenant sur le feu et surtout des jeunes filles aux pieds bien poncés et à la peau très fine.

C. Psychologiques.  L’explication ultime se trouve dans la psychologie. Il faut d’abord se libérer de la peur. Blaive reconnaît qu’à la Réunion la disparition de la peur empêche l’amplifica­tion de la douleur et il pense que la longue procession à la suite des tambours provoque un état hypnoïde. Partout dans le monde, on utilise la musique pour se mettre en condition. Bob Aubrey, comme unique préparation, fait courir cent mètres pieds nus et surtout fait trouver à chacun le cri de victoire qu’il poussera après avoir réussi à traverser le feu et tout le groupe le répète avec lui. Une demi-heure de ces hurlements remplace la musique.

Dans les faits il existe plusieurs techniques de marche sur le feu. On peut passer en tenant la main d’un gourou qui vous protège par son pouvoir. Encore faut-il avoir confiance en lui et ne jamais se retourner en marchant. À Ceylan des Européens sans prépara­tion ont pu ainsi passer sur le feu en tenant la main d’un gourou. On peut aussi avoir reçu un mantra du gourou et le répéter avec assurance pendant le passage ce qui vous préserve. Mais Grindler, le fondateur dc la programmation neuro-linguistique, l’a remplacé par la formule « mousse fraîche » pour passer sans se brûler. On peut aussi marcher en état de transe, C’est ce qui se réalise en Indonésie ou dans la tradition Vaudou. Enfin, on peut aussi marcher en pleine conscience sans aucune préparation ni hypnose, comme le propose Bob Aubrey. Il s’agit de faire preuve de courage et de volonté, uniquement et simplement. Il faut aussi avoir confiance en lui, mais dans ses stages, il passe pas le dernier (lorsque la température ayant baissée, c’est le plus dangereux) ou pas du tout, pour éviter l’imitation et l’identification à un gourou. Il faut y croire, avoir confiance en soi. D’autres appelleront cela la Foi et diront qu’elle déplace les montagnes. Les maillots des marcheurs sur le feu californien portent « From Fear to Power » (De la peur à la puissance).

Bien sûr, dans ce stage, certains étaient en état de méditation, de vide ou état alpha. Pour les autres l’explication est l’état paroxystique.

Les situations paroxystiques sont celles où l’on est confronté à la mort. Et dans ce cas si l’on tombe les brûlures seront tellement étendues qu’il y a peu de chances que l’on puisse vous sauver par des greffes de peau. (interviewes du dr. Escande et du service des Grands Brûlés de l’hôpital Percy de Meudon, « Figaro Magazine » 22 mai 1986)

Confronté à la mort, des énergies se libèrent et l’on fait des choses que l’on aurait cru impossible avant. Bien des personnes ont été libérées d’un danger sans savoir comment elles ont fait. Russel Noyes à l’université d’Iowa City a étudié plus de deux cents cas accidents de voitures, déraillements de trains, noyades, chutes en montagne ou d’un immeuble ... IIs ont vu la mort arriver et se sont «lâchés de l’intérieur en entrant dans le cosmos» et le miracle s’est produit : ils sont restés accrochés à un arbuste, il y avait un matelas de neige au fond du gouffre ou leur corps faisant preuve d’une élasticité prodigieuse a rebondi à des mètres sans fracture... L’étude des cas montre que toute émotion avait soudain disparu (69 %), les pensées étaient devenues extraordinairement rapides (69 %), les sensations étaient démultipliées (62 %), leur corps faisait preuve de réflexes moteurs incroyablement rapides (41 %), la perception du temps s’était ralentie (35 %). Ils ont revu le film de leur vie en un instant (69 %), ils se sentaient en dehors de leur corps (63 %), ils étaient plein de joie (68 %) et avaient l’impression d’avoir une révélation (62 %)... Après leur vie est transformée avec une sérénité qui ne les quitte plus.

Il est donc possible que le fait de poser le premier pied sur le feu vous mette instantanément en état alpha ou de vide de l’esprit et libère des énergies inconnues dans le corps. Ainsi en y réfléchissant par la suite j’ai retrouvé ma surprise en posant ce premier pied nu et de ne pas être brûlé, comme je l’aurais été en posant ma main sur une plaque électrique rouge d’une cuisinière. Puis par la suite, j’ai senti qu’il fallait avancer et ne plus penser à ce feu sous mes pieds mais si j’arrêtais de faire je ne sais quoi la chaleur allait monter dans les pieds et cela allait vite devenir intolérable.

C’est sans doute cette capacité de concentration instantanée qui fait la différence et qui permet que presque tous ne sentent rien et n’aient pas de brûlure après, alors que certains qui sont passés sans trop sentir voient une heure après des cloques apparaître avec des brûlures au deuxième degré. C’est vraisem­blablement ce que ressent l’animateur qui ne laisse pas monter sur le brasier les personnes indécises ou partagées et les envoie courir un peu jusqu’à ce qu’elles reviennent complètement décidées.

Mais la puissance de l’esprit est encore plus grande puisqu’il existe une prière du feu qui permet de guérir les brûlures et qui fonctionne même avec des in­croyants. De même la conjuration par le Feu permet d’annuler l’effet d’une brûlure en représentant volon­tairement la partie brûlée au feu.

 

Les apports de la marche sur le feu

Individuellement, la marche permet de se prouver que l’on est capable de plus que ce que l’on croyait. Elle fait sortir de l’indécision, de l’atermoiement, du découra­gement, du doute, de la critique négative de soi. Il s’agit d’une restauration de l’image de soi : un capital de confiance a été acquis. Plus rien n’est impossible à celui qui a réussi à marcher sur le feu. Tant qu’on n’a pas marché sur le feu, on ne peut pas être certain d’en être capable. Marcher sur le feu prouve que l’on peut accomplir ce qui paraissait impossible et permet de faire face plus aisément aux situations difficiles.

En Occident, ceci est particulièrement important pour nous faire perdre la peur atavique du feu que nous a inculquée notre civilisation. Dans les grands incendies bien des personnes, complète­ment affolées par l’approche du feu dans un grand immeuble, préfèrent se jeter par la fenêtre, avec une mort certaine, plutôt que d’attendre l’arrivée des pompiers.

Mais au point de vue spirituel, il ne faudrait pas que cela aboutisse à une inflation de l’ego. C’est l’excuse que se donnent ceux qui n’ont pas assez de courage. Au contraire, cela doit donner une grande humilité, comme chaque fois que l’on se trouve devant l’inexplicable.

Collectivement, on n’a pas fini de tirer les leçons de la marche sur le feu. D’abord la forme la plus récente nous prouve que toutes les préparations sont inutiles : jeûnes, veilles, prières, processions, abstinences ali­mentaires ou sexuelles, etc. Tout cela ne sert à rien, ou n’a au mieux qu’une valeur psychologique.

Certaines communautés étaient persuadées que seule une faveur divine le permettait. Mais d’autres, qui avaient découvert son inoccuité, s’en servaient pour prouver la vérité de leurs paroles. « Croyez en ce que je dis,  la preuve c’est que je peux marcher sur le feu». Mais tout le monde peut en faire autant et la même pratique tout autour de la Terre servait à démontrer la vérité de croyances et de religions tout à fait opposées.

Le principal mérite que nous lui reconnaissons est de rendre manifeste le pouvoir de l’esprit sur la matière. Mais dans un domaine encore inexpliqué il est maintenant acquis que tout un chacun, s’il maîtrise sa peur, peut marcher sur le feu sans aucune autre préparation ou croyance. Et ce domaine va engendrer toute une série de recherches scientifiques et permettre des découvertes sur ce qu’est le corps de l’homme, mais surtout son esprit dans une situation paroxystique. Comme pour le bio-feedback ou rétroaction biologi­que : ce qui rebutait les savants quand on l’attribuait au seul yoga va pouvoir être étudié et expliqué lorsque cela devient un phénomène répétable par tout un chacun. Encore fallait-il le savoir et en faire la preuve.
 

Références

Descamps Marc Alain, Corps et extase, les techniques corporelles de l’extase, Guy Trédaniel éd. 1992

Schott-Billmann F. Danse mystique et psychanalyse, marche sur le feu en Grèce moderne, Chiron, 1987