Le chant harmonique

 

par Marc-Alain Descamps

 

Description. — Le chant harmonique est aussi appelé chant magique, mongol, tibétain, diphonique, double voix, voix guimbarde, overtone chanting, split­tone singing...

Il est produit par un être humain qui émet un double chant. D’un côté, sort de sa bouche un son assez grave, appelé bourdon, et de l’autre, il produit un son aigu, émanant d’on ne sait où, mais en fait de ses os crâniens, qui entrent en résonance.

A la première audition, bien des gens ne veulent pas en croire leurs oreilles et sont persuadés qu’il y a, dissimulé quelque part un instrument de musique (flûte ou guitare) qui joue un autre air.

On parle aussi d’un son de cristal qui se superpose à un chant grave, et parfois arrive à le remplacer en retentissant seul.

Origines. — C’est une technique mongole pour changer son état de conscience et entrer en extase. De tout temps les chamans sibérien et mongols l’utilisent pour se préparer à communiquer avec le monde des esprits. Ils le feraient à l’imitation d’une cascade sacrée, située près de la frontière de Chine, qui fait retentir naturellement ce double chant.

Le terme de xoomij, qui le désigne en Mongol, signifie « pharynx ». Il indique une des méthodes pour le produire, car chaque peuple a les siennes. Les Yakoutes ont les leurs et les Touvas qui semblent en être les spécialistes, en ont quatre.

Les lamas tibétains le considèrent comme un yoga sonore qui permet d’atteindre l’Illumination. Ils utili­sent les harmoniques, mais ont la spécialité d’insister sur les sous-harmoniques. C’est cet entraînement particulier qui leur donne cette voix si grave qu’elle semble sortir de leur ventre durant les chants religieux et la psalmodie des textes sacrés.

Répandu sur toute la Terre, on a pu l’enregistrer aux Indes dans le Rajasthan, au Japon, en Afrique noire, en Roumanie... Il devait être connu et pratiqué autrefois en Europe, car, certains chanteurs italiens du XVIIème siècle étaient dits chanter à deux voix. Mais leur exercice a été banni par le succès de la modulation plate du chant grégorien, puis du chant classique. Dans ce dernier la production d’harmoniques est considérée comme un défaut à éviter absolument.

Complètement inconnu du grand public il y a vingt ans, il a eu récemment un succès foudroyant. De nombreux disques ont été édités (Touvas Maison des cultures du monde, Harmonic Choir, Hearing solar winds BCDA...). De grands musiciens l’ont découvert et pratiqué : Stockhausen, Meredith Monk, Joan La Barbara, La Monte Young, Tamia, Michael Fett... Il est enseigné en France par de nombreux musiciens : Tran Quang Hai au Mandapa, Roberto Laneri, David Hykes... Tran Quang Hai l’étudie depuis 1970 en tant qu’ethnomusicologue au CNRS (Musée de l’Homme à Paris). Il a pu en réaliser des analyses vocales par spectrographie sonore, faisant apparaître au-dessus du bourdon, la mélodie des harmoniques entre I 500 à 2 000 hertz, et le contre-chant de la troisième voix entre 2 500 à 3 000 hertz... Roberto Laneri a constitué un groupe vocal « Prima Matéria» à partir du chant grégorien. Il a pu vérifier qu’il était possible de faire entrer certaines salles, grottes  ou cathédrales en résonance ; c’est ainsi que le Taj Mahal aux Indes a un son qui vibre en quarante secondes. David Hykes a fondé à New York un groupe de sept chanteurs « Harmonics Chorits » après être allé étudier ce chant en Mongolie, en 1981.

En 1985, ce sont tenus le Premier Festival de Chant Harmonique à Chicago et un Congrès scientifique en Mongolie.

Réalisation. — Il se réalise en émettant d’abord la sonorité grave du bourdon (son OM ou AN) dont la hauteur doit toujours être maintenue constante. Pour cela il faut forcer sa voix, le ventre tendu et le nez vibrant, en poussant l’air vers le haut. Tout le monde arrive en quelques minutes à produire l’harmonique d’une note (entre FA2 et LA2 pour l’homme et entre FA3 et LA3 pour une femme) en utilisant l’unique cavité de la bouche mi-fermée.

Pour produire l’harmonique aiguë, il vaut mieux utiliser la double cavité de la bouche, en retournant légèrement la langue, sa pointe frôlant le palais. Et lorsque le son est trouvé, on bloque sa langue dans cette position. Avec beaucoup de concentration, en intensifiant le son et en augmentant le volume sans changer la hauteur, on arrive à envoyer ces harmoniques vibrer dans les os crâniens.

Moduler ces harmoniques en notes exige un entraî­nement long et difficile. Sa pratique est facilitée par une caisse de résonance comme sa voiture ou sa salle de bain. Pour y arriver, il existe bien des méthodes : bouger les lèvres en prononçant successivement les voyelles A, E, I, O, U, brosser le palais avec la langue ou tout simplement modifier son volume ou sa place... Lorsque la mélodie vient se superposer au bourdon, se manifeste alors le talent de l’artiste musicien.

Théorie. — Le chant harmonique est l’application d’une théorie scientifique bien connue. Depuis les intégrales de Fourier en 1825, on sait qu’un son se décompose en une foule d’harmoniques. Ces harmoni­ques sont des multiples entiers de la fréquence fondamentale. Si la note LA vibre à 440 Fois par seconde (440 hertz), ses harmoniques sont à 880, 1320, 1760... Le LA du piano a donc un nombre infini d’harmoniques. Les rapports les plus agréables pour l’oreille sont de 2/3, 3/5, 3/2... Ce sont ceux qui sont à la base des gammes musicales bien tempérées de Ra­meau et de Bach. Un son complexe avec sa vibration non-sinusoïdale se décompose en sons partiels, ou vibrations sinusoïdales, selon des fréquences mul­tiples. On peut établir une gamme sur une division harmonique ou sur une division arithmétique. Mais comment faire concilier des quintes justes et des octaves justes, alors que les quintes justes (issues du rapport 3) ne donnent que des nombres impairs, pendant que les octaves justes (issues du rapport 2) ne donnent que des nombres pairs ?

Certains disent qu’en nous éloignant des harmoni­ques naturels, nous avons perdu le pouvoir des sons. Plus on se rapprocherait des harmoniques, plus il y aurait de résonance. Les deux sources de sons vibre­raient ensemble et s’amplifieraient. Et ils retrouvent ces résonances jusque dans les particules de l’atome, dans les connexions des neurones et même dans la rotation des planètes … Cette Harmonie des Sphères ou chant cosmique aurait été entendue par Pythagore qui a construit notre gamme musicale de sept notes selon les intervalles des sept planètes solaires.

Les effets. — Par le chant harmonique retrouvé, on aurait le son qui guérit. Ainsi Jill Purce prétend avoir construit une médecine sonore, car les harmoniques influenceraient les oscillations cellu­laires.

Selon les chamans le chant harmonique, en mariant des sons à pouvoirs, pourrait aussi bien tuer que guérir. Ils s’en servent surtout pour obtenir l’illumina­tion et passer dans l’autre monde. En Occident, bien des personnes utilisent déjà le chant harmonique pour entrer en méditation. Il est certain que la concentra­tion préalable qu’il exige est un véritable yoga du son (Nada-Yoga). De plus les vibrations qu’il engendre dans tout le corps sont un bon moyen de le purifier et de spiritualiser. Les recherches scientifiques avec IRM du cerveau montrent qu’effectivement ce chant met les deux hémisphères en résonance comme durant la méditation.

Mais pour s’en servir comme d’une technique de méditation, il vaut mieux travailler dans une voie traditionnelle (bouddhisme, yoga, soufisme) avec un guide compétent. Faute de quoi, on aura toujours les effets psychologiques d’une pratique occidentale du chant harmonique : l’aisance, l’euphorie et l’allé­gresse.

 

Références

Descamps Marc Alain, Corps et extase, les pratiques corporelles de l’extase, Guy Trédaniel éd. 1992