LES REPRESENTATIONS SOCIALES
par Marc-Alain DESCAMPS
Historique. Emile DURKHEIM (1858-1917) impose en sociologie la notion de
"représentation collective". Pour lui, nos idées individuelles sont
des réalités sociales qui proviennent du groupe et doivent être étudiées comme
telles. Il convient de distinguer la partie individuelle de nos idées qui est
instable, variable et éphémère et n'intéresse pas le sociologue, de la partie
collective, qui est beaucoup plus stable et cohérente et constitue un fait
social.
Lucien LEVY-BRUHL (1857-1939) a longuement
décrit la mentalité des primitifs, où l'individu subit plus que chez nous la
contrainte des représentations collectives du groupe, qui constituent le cadre
de ses pensées et des ses sentiments. Ainsi ont-ils une mentalité magique. Par
la suite il a atténué cette opposition en reconnaissant la présence simultanée
des deux mentalités (magique et rationnelle) chez les civilisés comme chez les
primitifs, mais avec des proportions opposées.
Jean PIAGET (1896-1980) a montré la présence
de cette mentalité magique chez l'enfant et son accession progressive à la
pensée rationnelle à l'âge de raison avec l'aide d'une éducation scientifique
et technique. Ainsi apparaît derrière le cadre social, sa dynamique et son
évolution.
Serge MOSCOVICI (1920-) transforme les
représentations collectives de Durkheim en représentations sociales, en les
faisant passer de la sociologie à la psychologie sociale. Par là, il résout
l'ancien conflit entre l'action de l'individu et celle de la société, car
l'individu est fait par la société mais ce sont les individus qui ont fait la
société qui les influence. Il passe donc d'une conception statique à une
conception dynamique de l'ancienne opposition individu/société. Ce qui compte
ce sont les interactions constantes entre la société et les individus. La
première étude de représentation sociale est sa thèse de 1961 "La psychanalyse, son image et son public.
Etude de la représentation sociale de la psychanalyse" où il étudie
comment les Français voient et se représentent la psychanalyse en 1960.
Définition. Les représentations sociales (RS) sont des schèmes cognitifs
(ou une des formes du savoir, socialement élaboré et partagé) qui nous
permettent de penser, de nous représenter la réalité, d'orienter et d'organiser
nos comportements.
L'Ethique fait partie
du système de valeurs d'un groupe et est donc une RS.
Exemples. Pour trouver des exemples il suffit de réaliser, qu'en dehors d'une
expérimentation médicale sur une technique de soin ou un médicament, presque
tous les autres sujets de D.E.A. d'Ethique sont en fait des études de
représentation sociale. L'image du médecin (dans le grand public, chez les
infirmières ou les avocats...), du chirurgien-dentiste, du "fou" et
de la folie, du service de réanimation, de PMA, des dons d'organes... La
représentation sociale du Sida, de l'I.V.G., des greffes du coeur, des soins
aux Sans-domicile-fixe, des Cécos, de la fivette... La renommée de cet hôpital,
de ce service chirurgical, de l'Institut Pasteur, des soins palliatifs... Les
attitudes (des Français ou des Européens) face à l'avortement, à la réduction embryonnaire
multiple, à l'euthanasie, à la fécondation des femmes ménopausées... La notion
de "consentement libre, éclairé et exprès".
Par ces multiples
exemples, on découvre combien le concept de représentation sociale est un
concept-carrefour qui regroupe la plus grande partie de la psychologie sociale.
C'est en effet une théorie récente et, comme toute nouvelle théorie, elle doit
être englobante et rendre compte de toutes les théories précédentes sur
l'opinion, l'attitude, l'image de marque, les stéréotypes, les croyances...
Pour simplifier on peut
admettre que les R.S. peuvent être étudiées de trois manières : en tant que
produits tout faits (comme des pages de publicité), en tant que processus de
formation (les mécanismes psychosociaux de la publicité) et en tant méthodes d'études
(les études, les écoles et le métier de publiciste).
1. LES PRODUITS OU RESULTATS
Il faut bien réaliser
dès le début que la représentation du réel n'est pas le réel (comme la science
d'ailleurs qui s'améliore sans cesse pour rejoindre le réel, mais semble ne
devoir jamais être terminée). Une RS est une image de la réalité : elle n'est
donc pas une reproduction, un double, une copie, mais une interprétation. Comme
l'écrit Moscovici : "Il n'y a rien
dans la représentation d'un objet qui ne soit pas dans l'objet, excepté la
représentation elle-même". Evidemment, elle n'est pas dans l'objet,
mais dans l'esprit de l'homme. Et dans l'esprit de l'homme il y a des idées
fausses et des vraies, un mélange de convictions et de préjugés, alliant des
thèmes délirants à des connaissances scientifiques. Les RS jouent le rôle de
filtres ou de lunettes à travers lesquels nous percevons le réel et cherchons à
nous organiser pour agir.
On peut distinguer dans
une RS des éléments cognitifs, ou intellectuels (images, contenus figuratifs,
idées, pensées, concepts abstraits, opinions, informations, convictions,
croyances, stéréotypes, idéologies, mythes...), des éléments affectifs (émotions,
sentiments, passions, réactions à l'objet...), des éléments conatifs ou
volontaires (contenus évaluatifs, attitudes, tendances à réagir, orientation
des conduites, normes sociales, valeurs...). Nous n'en détaillons que quelques
uns, utiles pour le DEA.
1. L'image. L'image d'un objet est un reflet, une icône, une
reproduction symbolique à contenu figuratif. Non pas une photographie exacte,
mais une reconstruction déformée, comme un reflet dans de l'eau agitée. Par
exemple, l'image du Sida dans le grand public en 1993 évoque celle de la lèpre
au Moyen-âge.
On a étudié dans la
construction d'une image l'action de processus de défalcation (sous l'effet de
la censure sociale certains éléments sont omis ou sautés), de distorsion
(d'autres sont accentués ou minorés, comme dans une caricature), de
supplémentation (d'autres sont rajoutés qui proviennent du sujet par projection
ou d'un autre objet par recouvrement), de conservation (heureusement, sinon
l'image n'évoquerait pas l'objet) et parfois de signification (on atteint alors
au symbole de l'objet).
L'image est surtout
étudiée en psychologie sociale par des techniques figuratives ou projectives,
permettant d'explorer l'imaginaire du sujet (ex. faites-moi un dessin du Sida,
si c'était un animal ce serait lequel pour vous, une arme, une couleur, un
livre...) ou des analyses de contenu (de publicités ou de caricatures) pour
l'imaginaire collectif. Nous avons ainsi pu étudier l'image du
chirurgien-dentiste à partir de 300 dessins faits par des enfants dans la salle
d'attente, avec les trois dimensions : carnivore (loups, lions, dents),
opération (couleur rouge, sang), castration (mutilations, absence de mains).
Les industriels, avec
l'aide des services de communication, de marketing et de publicité, cherchent à
se construire une image de groupe (UAP, CIC, AXA, ELF, GAN), de marque
(Peugeot, Citroen), de produit (XM, Xanthia), en utilisant des slogans
(Gervais, j'en veux), des logos (Bibendum de Michelin, le lion de Peugeot,
Yoplait, la petite fleur)... Par là ils entrent dans une RS ("Ya bon
Banania" et le colonialisme, "Un constructeur sort ses griffes"
contre le péril jaune).
2. Les opinions. L'opinion est l'expression de la représentation
sociale par les jugements proférés à son sujet. Elle s'étudie par les
questionnaires d'opinion, les sondages et les panels. A partir de l'analyse
statistique des thèmes et des mots, on recherche la visée évaluative. Les
opinions se veulent rationnelles et argumentées : elles correspondent aux
raisons que l'on peut donner pour justifier ses conduites. Donc elles restent
souvent au niveau des clichés collectifs.
3. Les attitudes. L'attitude est la cause des opinions. C'est une
orientation générale et profonde qui affecte l'ensemble de la vie psychique et
de la personnalité (ex. l'attitude xénophobe et raciste). Elle est plus stable
et plus fiable que l'opinion, puisque c'est une tendance à réagir, une
préparation à l'action et une conduite anticipée. Ainsi les opinions vis-à-vis
de l'I.V.G. ne permettent pas toujours de prévoir la future décision
individuelle. Les études de marché actuelle cherchent à l'atteindre en
dépassant le simple niveau des opinions, car elle seule permet de prévoir la
future décision d'achat effective. Il s'agit d'une réalité latente, qui ne se
voit pas et ne s'infère qu'à partir des comportements.
Les études sur les
changements d'attitudes montrent que cela fonctionne mieux en groupe. Il est
plus facile de faire changer l'attitude de tout un groupe à la fois que celle
d'un individu isolé.
4. Les stéréotypes. Un stéréotype est une erreur de catégorisation
sociale par simplification extrême (tous les caractères d'un groupe sont
réduits à deux ou trois, ex. les gitans sont des voleurs), généralisation
abusive (tous sont ainsi) et utilisation systématique et rigide (chaque fois
qu'on en parle, on s'en tient à ce jugement). Les stéréotypes sont plus forts
et plus tenaces que les opinions ou préjugés, car ils sont soutenus par un
groupe. Ce sont des opinions majoritaires, qui sont la marque du groupe. Il y a
stéréotype lorsque qu'il y a accord sur ce jugement, au sens large de 66% et au
sens strict de 75% du groupe. Les stéréotypes accentuent les ressemblances avec
le groupe d'appartenance et les différences avec les groupes de répulsion. Ils
font donc partie du noyau dur de la RS. Ce sont des mots de passe et des
marques de reconnaissance que l'on présente dès le début d'une rencontre pour
déterminer si l'on appartient au même sous-groupe (ex. "on ne vit qu'une
fois", "business is
business").
5. Le prototype. Un prototype est le modèle idéal auquel chacun est
censé se conformer. Ainsi chaque race animale (de chien, de bovins, de
chevaux...) est constituée par un ensemble de mensurations, de formes et de
couleurs, dont on cherche à se rapprocher par la sélection animale, sans
qu'aucun animal ne l'ait jamais atteint puisqu'il s'agit d'un idéal. Pour
l'homme, il constitue les normes sociales, les valeurs de civilisation et les
mythes collectifs (le patriotisme, l'amour maternel, au siècle dernier
l'absence de désir sexuel chez la femme, un corps obèse pour la
"mama" méditerranéenne, un corps filiforme et arachnéen actuellement
pour les top-modèles).
6. Les informations. La
vérification du niveau d'information est essentiel dans l'étude des RS. (ex.
l'image du Sida est très différente dans le public informé). Cependant les
études sur l'information montrent qu'elle est sélective et soumise à l'attitude
préalable. Selon son attitude, ou sa conviction de départ, les informations
opposées ne sont pas entendues ou vite oubliées et il y a une recherche active
d'informations de confirmation.
7. Les croyances. Si ce n'est
pas une information, il s'agit d'une croyance, vécue comme une conviction. Une
croyance est en fait un pari puisque l'on tient une affirmation comme vraie,
mais sans preuve. La croyance recouvre l'information : on fournit à deux
groupes opposés sur un sujet 20 informations exactes 10 pour et 10 contre et
l'on demande pour chacune s'il y croit, les résultats montrent que les
informations opposées ne sont crues. Une RS est formée de plus de croyances que
d'informations.
8. L'idéologie. Une idéologie
est un ensemble de doctrines et de croyances qui décide des valeurs d'un
groupe. Les RS font partie de cette idéologie et en dépendent. On peut par
elles remonter aux mythes fondateurs d'un groupe (ex. nos ancêtres les
Gaulois)..
Une RS est un ensemble
structuré formé de ces différents éléments et constituant un univers soudé et
en constante évolution.
2. LES PROCESSUS DE FORMATION OU LA
DYNAMIQUE INTERNE
Les premières études
des RS-résultats ne sont que le travail descriptif inaugural. Les psychologues
cherchent de plus à savoir comment une RS se produit et se maintient. Le
premier niveau correspond à la médecine empirique par laquelle on recense la
liste des remèdes et des traitements efficaces, mais dans un deuxième temps la
science veut aussi savoir comment ils fonctionnent et pourquoi ils sont
efficaces. Cependant l'étude des processus de formation intéressant plus les
psychologues que le DEA d'Ethique, nous ne faisons que les énumérer rapidement.
La construction du mécanisme
complexe qu'est une RS met en jeu de multiples facteurs que l'on peut regrouper
en processus individuels, interindividuels, intergroupes et idéologiques. De
plus chaque processus relève à la fois d'une dynamique psychique et d'une
dynamique sociale. Il faut donc prendre en compte à la fois le fonctionnement
des mécanismes cognitifs, des mécanismes intra-psychiques (affects et valeurs),
des forces du groupe, de l'interaction sociale, du dynamisme idéologique et du
système économico-social.
Chaque auteur abordant
cette complexité par un de ses éléments est amené à privilégier l'action
structurante de ce processus. Certains partent des axes structurants du champ
de la RS (schèmes cognitifs, attitudes, modèles normatifs, organisateurs
socioculturels). D'autres partent de la RS elle-même conçue comme un noyau
structurant dont ils étudient les processus d'objectivation, d'ancrage et de
transformation.
Ainsi on peut étudier
une représentation sociale du point de vue :
1) de l'émetteur. Le
sujet est alors central et son histoire individuelle, sa mémoire et son vécu
déterminent sa RS, qui est son reflet.
2) du destinataire. La
communication est alors centrale et l'on étudie les phénomènes de diffusion, de
propagation, de propagande, de médiatisation, etc.
3) de l'objectif. On
étudie alors les buts de la RS qui sont de décrire le monde et les objets
sociaux, de les classer dans des catégories abstraites, de les expliquer, de
conserver l'information dans un ensemble coordonné et de guider l'action future
en régulant les relations sociales.
Deux orientations
semblent admises par tous :
- le rôle du langage et
des mots. Il faut commencer par découvrir naïvement la RS d'un groupe, en lui
demandant de confirmer et de préciser une première approximation issue de lui.
Tout texte en effet induit (la formulation des question) et il ne faut pas
soumettre sa propre RS à l'approbation des sujets de l'enquête, mais la leur.
- on travaille trop sur
les individus et pas assez sur les groupes. La RS n'est pas la moyenne statistique
des réponses individuelles. La spécificité de ce savoir ne tient pas à son
extension, c'est-à-dire à sa distribution chez de nombreux individus, mais à la
dynamique sociale qui en rend compte. Ce sont les contenus représentationnels
qui déterminent la place, la fonction sociale et la position des membres du
groupe. L'adhésion à la forme de pensée d'un groupe (normes institutionnelles,
modèles idéologiques) fonde l'identité, l'affiliation, la solidarité et le lien
social. Cependant les groupes n'ont pas des RS homogènes (contradictions
sociales), de plus ils sont formés de sous-groupes et les individus
appartiennent à plusieurs groupes hétérogènes. Il convient donc de déterminer
leurs points d'ancrage.
3. LES ETUDES DE RS ET LEURS
METHODES.
Les méthodes d'étude
sont très variées et doivent être adaptées à son orientation et ses buts :
observation des conduites, entretien, questionnaire, analyse de contenu,
expérience... Et les expérimentalistes tenants des expériences s'opposent aux
partisans des techniques cliniques et projectives. Elles sont le plus souvent
multivariées : techniques d'association libre, d'analyse de films ou de la
littérature, description de taches, dessins... Ainsi pour l'étude de la RS
d'une grande entreprise par ses employés a-t-on préféré à un banal
questionnaire l'enregistrement des conversations qui avaient lieu dans
l'ascenseur pendant une semaine.
On peut considérer que
dans le cadre du DEA d'Ethique l'étude d'une RS doit comporter trois parties :
1) la mesure du niveau
d'information. Elle peut se préciser en mesure de son étendue, de son niveau,
de sa précision et de son actualité. Bien entendu, une question portant sur la
mesure d'une information ne peut être posée que si l'on connaît la réponse
exacte et que s'il n'y en a qu'une. Sans cette mesure du niveau d'information
on risque de n'étudier qu'une image : à quoi peut servir de demander ce qu'ils
pensent de la Cour des comptes ou des progiciels à des gens qui ne savent pas
ce que c'est ?
2) la détermination de
l'attitude se fait selon la valence et le degré de valeur. La valence est la
détermination de l'attitude évaluative sur l'objet qui est positive ou négative
(ex. êtes-vous pour ou contre le contrôle obligatoire HIV, l'euthanasie, etc.).
Elle se précise par des échelles continues de valeur ou une note d'adhésion
(ex. de 1 à 10 ou est-ce pour vous : très important, important, peu important,
très peu important), éventuellement selon différents critères (vérité,
efficacité, prix, rapidité, sûreté, garantie, silence).
3) L'homogénéité du
champ. La RS n'est pas forcément homogène selon les différents sous-groupes
(médecins spécialistes, corps médical, infirmières et personnel hospitalier,
malades, famille des malades, vulgarisation médicale, grand public français,
européen ou interculturel). Ceci permet de déterminer :
a) le noyau central
figuratif. C'est la partie de la RS commune à tous ces sous-groupes. A
caractère stable et organisateur, il donne son sens et sa valence, détermine la
nature des liens de la RS et résiste le plus au changement. Il est mesuré par
un gradient quantitatif de centralité.
b) les schèmes
périphériques. Ils sont propres à chaque sous-groupe, soit qu'ils s'éloignent
de la centralité, soit qu'ils aient une centralité qualitative. Deux
sous-groupes peuvent avoir la même RS et des pratiques différentes (ex. la
racisme des hommes et le racisme des femmes). Si un élément de la RS se révèle
faux, 78% changent de RS s'il est central et 73% ne changent pas de RS s'il est
périphérique.
c) l'ancrage. C'est
l'intégration de la RS dans un cadre déjà connu ou admis. Lorsqu'il y a
opposition entre plusieurs sous-groupes d'appartenance, il convient de
déterminer dans quel grand groupe s'ancre le petit groupe (ex. la RS des femmes
médecins est-elle plus proche de la RS des femmes ou de la RS des médecins ?).
Si ces trois éléments
ne sont pas mesurés, on n'a pas à faire à une étude de représentation sociale.
Selon les cas, on peut en rester à une étude des "opinions sur le
Sida" ou de "l'image du Sida chez les lycéens" ou "attitude
évaluative sur le contrôle obligatoire HIV" ou "préjugés et
stéréotypes envers les séropositifs" ou "évolution de l'attitude des
grands quotidiens depuis trois ans" ou "étude juridique de la
responsabilité en cas de contamination volontaire", ou "expérience de
sensibilisation aux problèmes du Sida dans trois groupes de jeunes", etc.
Pour déterminer les problèmes éthiques, encore faut-il demander aux différents
groupes quels problèmes éthiques ce domaine leur pose.