ENQUETE SUR LA REINCARNATION

par Marc-Alain DESCAMPS

 

La croyance en la réincarnation des êtres humains divise l'humanité : deux tiers de convaincus (l'Asie et l'Afrique) et un tiers d'opposants (surtout parmi les Blancs). Mais jusqu’à récemment on n'en avait jamais discuté et l'on n'avait jamais cherché des preuves, ni pour ni contre. Il s'agissait d'une croyance collective donc d'une conviction inébranlable, tenue soigneusement hors de la science et de toute tentative de vérification. Dans le monde occidental le débat commence à peine et son étude nous réserve bien des surprises, que ce soit en Occident ou en Orient.

 

A. HISTOIRE EN OCCIDENT
 

1. La croyance initiale. Curieusement, la conviction que les êtres humains disposaient de plusieurs vies successives était présente dès les premières civilisations.

- Les Grecs. Particulièrement c'est la matrice originale de la pensée grecque. Orphée et les hymnes orphiques enseignent l'existence de la réincarnation, ainsi que Pythagore, fils d'Hermès, qui se souvenait de ses quatre existences antérieures. Empédocle d'Agrigente déclare avoir été arbuste, muet poisson de mer, oiseau, jeune homme et jeune fille (f.117) ; en se concentrant il pouvait retrouver dix à vingt vies antérieures (f.129). Hérodote attribue cette croyance aux Egyptiens : "Ce sont les Egyptiens qui ont dit les premiers que l'âme humaine est immortelle, qu'à la mort du corps elle passe successivement dans d'autres formes vivantes et qu'après avoir habité tour à tour tous les corps des animaux de la terre de la mer et de l'air, elle pénètre à nouveau dans le corps d'un homme : il faut 3.000 ans pour qu'elle accomplisse toutes ces transmigrations".

De même Platon reprend la conviction de Pythagore. C'est même une des bases de son système de pensée : sa notion fondamentale de réminiscence ne se comprend bien que par là, ainsi que celle de l'âme et de ses vies successives, telle qu'elle est exposée dans le Phédon (82) ou dans la République (X, 620) avec le témoignage d'Er le Pamphilien sur la métempsychose.

La réincarnation est enseignée jusqu’aux néoplatoniciens alexandrins avec Plotin : "l'âme pèche, se corrige, subit des châtiments dans le Hadès ou bien dans les corps par où elle passe" (Ennéade I, 1, 12). Il en sera de même pour ses disciples : Porphyre, Proclus, Jamblique …

La tradition se retrouve chez les Romains avec Virgile ou Cicéron : « Nous sommes nés dans un corps pour réparer les erreurs commises dans une vie précédente » (Hortensius) … La palingénésie, ou éternel retour, des Stoïciens implique une réincarnation mais tous ensemble dans un retour cyclique du même monde.

   - Les Gaulois et les Druides croyaient à la réincarnation, c’était même le centre et la base de leur religion, selon Jules César : « Le point essentiel de l’enseignement des Druides, c’est qu’ils ne périssent pas, mais passent après la mort d’un corps à un autre : cela leur semble particulièrement propre à exciter le courage en supprimant la peur de la mort » (Guerre des Gaules, VI, 14, an -52)

- Elle est présente dans la Bible (Dieu dit à Job qu’il donne trois ou quatre chance de vie) et très précisément dans le Talmud, le Zohar (qui parle de trois à six renaissances possibles II, 14) et la Kabbale (dont Isaac de Louria). Les Pharisiens et les Esséniens croyaient au retour des âmes des justes dans un autre corps selon l’historien juif Flavius Joseph (Guerre des Juifs, II, 162, Ier siècle).

   - Dans les Evangiles Jésus à de nombreuses occasions parle très librement de la réincarnation comme d'un fait évident et bien connu, en particulier au sujet d'Elie, qui s'est déjà réincarné sur terre : "Mais je vous dis qu'en vérité Elie est revenu et ils lui ont fait tout ce qu'ils voulaient, comme il était écrit sur lui" (Marc 9, 13). Ceci est encore plus précis dans Mathieu (17,5, 10) "Je vous dis qu'Elie est déjà revenu. Et ils ne l'ont pas reconnu, mais ils ont agi envers lui comme ils ont voulu ... Alors les disciples comprirent qu'il leur avait parlé de Jean le Baptiste". Et il précise : « Et si vous voulez comprendre ce que je vous dis, c’est lui-même qui est cet Elie qui doit revenir » (XI, 14). Puis pour lui-même : « Qui dit-on que je suis ? » et ses disciples répondent Jean Baptiste, Elie ou l’un des prophètes revenu à la vie (Luc 9,18 Marc 8,27 Mat 16,18). Ces questions et réponses n’ont de sens que dans un milieu qui admet la réincarnation. De même pour l'aveugle-né, ses disciples lui demandent : "Maître, qui a péché, lui ou ses parents, pour être né aveugle ?" et Jésus ne s'oppose nullement à cet exemple de karma qui suppose une vie antérieure (Jean IX, 2).

- D'ailleurs les premiers chrétiens, comme les Juifs, avaient des partisans de la réincarnation. Origène (185-285), vivant à Alexandrie, était très influencé par le néoplatonisme et reprend dans le christianisme les idées de Platon et de Plotin sur la préexistence des âmes aux corps : « Chaque âme vient au monde fortifiée par les victoires de ses vies passées, ou affaiblies par leurs défaites ». Saint Grégoire de Nysse (330-395), théologien et philosophe influencé par Origène, écrit "Il y a nécessité de nature pour l'âme immortelle d'être guérie et purifiée et que si elle ne l'a pas été par sa vie terrestre, la guérison s'opère par les vies futures et suivantes". Il est en effet bien plus logique que le destin d'une âme ne se joue pas en quelques années d'une vie programmée par le milieu, la famille et l'éducation, mais qu'elle ait des possibilité d'évolution sur de nombreuses vies. De même sans la réincarnation, tout mal à la naissance devient un ineffable mystère, comme les enfants hydrocéphales ou l'aveugle-né rencontré par Jésus.

Malgré cela on attribue la condamnation de la réincarnation au Concile de Constantinople II de 553. Mais en réalité Origène étant mort depuis 300 ans, l'anathème n'a porté que sur certains chrétiens, les protoctistes tétradites, qui se référaient à lui (bien à tort) pour prétendre que les âmes, ayant été créées avant l'univers, avaient été obligées après d'entrer dans un corps humain, qu'elles gardaient leur libre-arbitre au Paradis et pouvaient en chuter. « Celui qui soutiendrait l’idée mystique de l’existence antérieure des âmes et de leurs transmigrations successives, qu’il soit damné ». Il faut ajouter que ce Concile, convoqué par l'empereur Justinien, se tint sans le pape Vigilius, mis en prison "au pain de misère et à l'eau d'angoisse" car il refusait de le présider et d'obéir à l'empereur.

Par la suite l'église romaine semble avoir été de plus en plus opposée à la réincarnation jusqu'à sa condamnation très explicite de 1993. Ainsi le courant majoritaire est devenu celui de Paul de Tarse qui, contrairement à Jésus, affirme comme une évidence qui se passe de preuve : "les hommes ne meurent qu'une fois, après quoi il y a un jugement" (Hébreux, IX,27). Mais cela est très lié à toutes les obsessions pauliniennes : dualisme, somatophobie, mépris et haine du corps et des femmes, hantise du mal ... (Descamps, Ce corps haï et adoré, Tchou, 1990). Finalement, il semble qu'actuellement l'église catholique ne puisse pas revenir sur ce point (pourtant très mineur de ses dogmes), car elle oppose la résurrection à la réincarnation de façon irréconciliable (Vernette 1996).

Les gnostiques vont perpétuer la doctrine de la réincarnation avec Valentin, Basilide et le Livre secret de Jean ou Pistis Sophia, puis avec les Cathares et les Albigeois.

- Montaigne reprend l'idée de réincarnation à partir des Métamorphoses (15) d'Ovide et écrit que Pythagore l'a emprunté aux Egyptiens et que les Gaulois y ajoutaient la notion de justice divine : les vaillants devenant lion, les voluptueux pourceaux, les lâches lièvres et les malicieux renards, jusqu'à ce que purifiés par ce châtiment ils retrouvent un corps humain (Essais, II, 11).

- Dans l'Islam il y a aussi des partisans de la réincarnation : la Naskhiya, les Druses, les Ismaëlites, bien des Soufis, comme Rumi qui écrit en 1250 qu'il a été minéral, plante et animal avant que d'être homme (Odes mystiques 4)

- Par la suite nombre de célébrités ont défendu la réincarnation : Giordano Bruno, Campanella, Henry More, Lamartine, Victor Hugo, Lessing, Goethe, Emerson, Franklin, Tolstoï ... Giordano Bruno fut brûlé par la Sainte Inquisition en l'an 1600 pour avoir écrit que l'âme transmigre de corps en corps.

2. Notre vocabulaire et la période du refus. On voit qu'il ne s'agit pas exactement de la même chose dans ces affirmations, d'où des précisions de vocabulaire. Dans la "transmigration" la même âme va animer successivement des êtres très différents. La "métempsycose"  calquée sur le terme grec, s'emploie surtout pour l'incarnation d'une âme d'homme dans un corps d'animal. C'est le terme le plus ancien (1564) et le plus utilisé pendant longtemps. On a parlé aussi de transanimation, ou de métensomatose, terme qui serait plus exact puisque c'est l'âme qui change de corps et non l'inverse.

Mais très vite tous ces termes ont pris une signification négative ou ridicule. Le dictionnaire Littré définit "métempsycose, terme de théologie païenne" et cite Voltaire "Le roman théologique de la métempsycose vient de l'Inde dont nous avons reçu beaucoup plus de fables qu'on ne croit communément ... Pour que la métempsycose pût être admise, il faudrait que quelqu'un de bonne foi se ressouvint bien positivement qu'il a été un autre homme". Voilà l'argument massue contre la possibilité de plusieurs vies, mais des dizaines de livres portent témoignage du contraire.

A part cela, le seul argument en faveur de la vie unique a consisté en Occident à le répéter constamment (comme pour mieux s'en convaincre) en faisant des proverbes d'une évidence telle qu'ils se passent de preuve : "On n'a qu'une vie. On ne meurt qu'une fois".

Pour s'en sortir, le premier pas a été d'utiliser un terme nouveau et non péjoratif. Ainsi le mot de réincarnation apparaît en 1875. Il a été créé pour substituer à la métempsycose-chatiment une conception positive de l'évolution humaine, telle qu'on la trouve chez divers auteurs de la fin du dix-neuvième siècle comme Fourier, Jean Reynaud, Pierre Leroux, George Sand ou Allan Kardek (1803-1869) : après avoir passé des formes les plus frustres aux plus évoluées des animaux, l'homme ne se réincarne plus que très exceptionnellement en animal. Désormais, on ne parlera plus que de réincarnations successives dans des vies humaines. Et va s'y ajouter la notion de causalité psychique, chaque acte se répercutant dans la vie suivante (loi du karma).
 

3. La mode des vies antérieures. Depuis 1900 les récits de vies antérieures se multiplient en Occident  et deviennent une véritable mode à partir de 1980. Aussi en 1982 aux U.S.A. un sondage Gallup révèle que 25% des Américains croient à la réincarnation. En Grande-Bretagne, de 18% en 1972, ils passent à 28% en 1982. Selon un sondage de 1990, croient à la réincarnation 24% des Français, dont 34% des catholiques pratiquants réguliers (Les Valeurs des Français, PUF 1994). Que le tiers des catholiques pratiquants réguliers (32% aussi des Polonais) croient en la réincarnation, contrairement à la doctrine officielle (et donc soient anathèmes) est à proprement parler stupéfiant et nous fait regretter de n'avoir pas le pourcentage pour le clergé catholique. Notons que les Hindous et les Bouddhistes veulent échapper aux réincarnations successives, alors que les Occidentaux n'y croient que dans l'idée de pouvoir profiter encore de la vie sur terre.

 

B. LES ARGUMENTS EN FAVEUR DE LA REINCARNATION
 

Il y en a trois principaux, l'argument logique, les vérifications scientifiques, la réincarnation volontaire chez les lamas tibétains.

1. L'argument logique. Le premier et le plus décisif argument est dans la clarté logique qui s'installe dès que l'on admet la réincarnation.

L'hypothèse ne n'avoir qu'une seule vie nous plonge en plein absurde et fait de l'univers un monde d'injustice. On s'en contentait parce qu'on n'y réfléchissait pas, mais le dieu de cette religion ne peut décider d'une éternité de bonheur ou au contraire de malheur sur le fait de mourir en état de péché mortel ou bien véniel. C'est absolument jouer une éternité de souffrance ou de jouissance sur un coup de dés ou à la roulette russe. Il n'y a vraiment pas "d'égalité des chances au départ" et les milieux défavorisés seraient doublement punis. Sans insister sur son aspect sadique, on nage en plein absurde avec des enfants morts à 14, 10, 3 ans ... , plus tous les handicapés mentaux, trisomiques, débiles, autistes, aliénés, microcéphales hydrocéphales ... L'injuste double l'absurde et l'insane. Il vaut mieux croire, comme les matérialistes, qu'il n'y a pas d'âme et que tous les hommes meurent comme des chiens. La mort devient alors "la fin absurde d'une vie dénuée de sens".

Mais cet argument se détaille en de nombreux aspects : clarté, justice, libération, responsabilité, scientificité ... La réincarnation est le meilleur rempart contre le racisme, la haine de l'autre sexe, le mépris des animaux et de la nature. Comment ne pas aimer toutes les ethnies, si j'ai été successivement noir, blanc, jaune et rouge ? (Et les racistes des états du sud des USA repoussent la réincarnation à l'idée de se réincarner après dans un noir). Je suis un élément permanent de la chaîne de la vie qui évolue partout dans toute la terre. Par elle nous sommes réinsérés dans le cosmos et dans l'aventure spirituelle de la vie.  Elle nous rend notre liberté et nous responsabilise. C'est à nous à nous purifier sans cesse et à nous améliorer pour mériter une vie meilleure. Après il est possible de se réincarner volontairement à nouveau pour réaliser une mission et aider les moins évolués à s'en sortir.

La réincarnation est une position scientifique car elle va avec la causalité psychique et avec l'esprit scientifique. Pas d'effet sans cause ; chaque cause a son effet dans le monde psychologique comme dans le monde matériel. Chaque vie est causée par la précédente et engendre la suivante. Selon la théorie du karma : "Ce que tu subis, tu l'as fait dans la vie précédente et ce que tu fais, tu le subiras dans la suivante". Nul besoin d'un dieu vengeur, il suffit d'universaliser le principe de causalité. Notre vie prend soudain un sens, le monde devient logique, la notion de justice immanente est rétablie. Nous sommes devant la seule explication rationnelle des inégalités fondamentales qui existent dès la naissance et se répercutent tout au long d'un destin.

Admettre la pluralité des vies est une grande satisfaction, la vie prend un sens car l'expérience accumulée et la sagesse de la vieillesse sont vaines et inutiles si elles en peuvent pas servir dans une autre vie. Reconnaître plusieurs vies fournit "la sérénité qu'apporte une perspective plus étendue de la vie" (Henri Ford). Admettre la réincarnation est une attitude de simple bon sens, c'est l'explication la plus logique et la plus exhaustive du destin de l'homme.
 

2. Les vérifications scientifiques des souvenirs spontanés.

L'on commence à donner des preuves de la réincarnation. Les meilleures sont dans la vérification des récits des témoins, à condition de distinguer : les souvenirs spontanés d'enfants et les "souvenirs" provoqués d'adultes. Lorsque la vie précédente est récente on peut aller vérifier si les lieux sont exacts, les objets existent, les témoins se souviennent et confirment le récit. Le travail doit être fait avec bonne foi et toute la rigueur des méthodes scientifiques. La recherche la plus convaincante est, sans aucun conteste, celle de Ian Stevenson, 20 cas suggérant le phénomène de réincarnation (University  Press of Virginia 1974/ Paris, Sand, 1985, puis Les enfants qui se souviennent de leurs vies antérieures, Sand, 1994)). Ce professeur d'Université à Zurich, puis à Charlottesville (U.S.A.) a reçu une donation privée lui permettant de voyager de par le monde entier et de passer sa vie à étudier plus de 3.000 cas, en cherchant des preuves de la vérité des récits. Ce travail, fait avec conscience et dévouement, montre les difficultés d'une démonstration probante, mais aussi renouvelle complètement la recherche dans ce domaine. Effectivement ces 20 dossiers sont impressionnants par le nombre de vérifications qui ont été possibles. De plus dans 200 dossiers sur 1.600 il a trouvé des traces physiques de la vie antérieure (cicatrices, trait rouge autour du cou évoquant un étranglement, traces d'entrée et de sortie d'une balle ...). Les cas retenus ont des éléments communs : une mort difficile, parfois traumatique, qui provoque une réincarnation rapide, souvent dans la famille ou l'entourage. On comprend que ces morts violentes ( 61% sur 725 cas) facilitent la levée du barrage de l'oubli habituel.

Les souvenirs de vie antérieure apparaissent très tôt chez les enfants. Ils ne peuvent évidemment se communiquer qu'à deux ou trois ans avec l'apprentissage du langage. Souvent ces souvenirs s'effacent à l'apparition de la puberté et disparaissent complètement vers 20 ans. On commence donc à avoir une réponse à l'objection de Saint Irénée et de Voltaire sur l'absence de souvenir de sa vie précédente. Les souvenirs spontanés de la vie antérieure sont très précoces et il faut être à leur écoute sans aucune suggestion. Or, de façon somme toute très humaine, les parents sont toujours jaloux et peu favorables à ces révélations de l'existence d'autres parents. Dans la plupart des cas, ils ne les ont pas du tout entendues avant qu'elles ne s'effacent, dans d'autres ils les ont traitées par le mépris, les ont combattues et se sont efforcés eux-mêmes de les oublier. Tant que la société dans sa totalité continuera à ne pas y croire, elle détruira les preuves une à une au fur et à mesure qu'elles se présentent, en faisant taire les seuls témoins, les petits enfants.

Les recherches dans ce domaine se continuent avec Francis Story, etc. Les travaux de Stevenson ont été confirmés en 1994 par trois chercheurs indépendants Mills, Haraldsson et Jurgen.
Le cas aussi de Shanti Dévi, étudiée par un sévère Comité d'enquête nommé en novembre 1935 par Gandhi, puis une seconde fois en 1990 par Lönnerstrand, est particulièrement convainquant (Lönnerstrand 1997). Née en 1926, elle se souvenait très bien avoir été Lugdi, morte en couche l'année précédente (1902-1925). L'on voit aussi combien ces souvenirs spontanés lui causent d'ennuis à elle et à ses parents.

De nombreuses autres recherches restent à faire sur ces témoignages. Par exemple, ces récits comportent des souvenirs sur les états intermédiaires (Bardo) entre les réincarnations : Stevenson en rapporte 13, Story 7 et Schnetzler les a étudiés au second degré. Ils semblent confirmer ce que l'on disait sur les enfers, purgatoires et paradis. Mais tout le monde sait maintenant que l'on voit et rencontre ce que l'on sait ou  croit (individuellement et en plus collectivement). De plus, ces récits nous parlent de réincarnations qui n'ont jamais demandé plus de 25 ans, se sont faites assez souvent dans la proximité ou même dans le voisinage et parfois dans la parenté ou la famille proche (nouvel enfant de sa mère, sa soeur, sa belle-soeur, sa fille ou sa belle-fille ...). Il resterait aussi à  vérifier l'affirmation hindoue de "la réincarnation de groupe", comme pour les avatars, c'est toute une équipe qui essaierait de se retrouver à intervalles assez réguliers. 

3. La réincarnation volontaire chez les lamas tibétains.

Il ne faut pas croire qu'il y ait en Orient un préjugé favorable pour les vies antérieures. Il y a bien une croyance collective à la réalité de la réincarnation, mais la connaissance de ses vies antérieures est réservée aux sages et êtres réalisés qui ont seuls la force d'en supporter la révélation au moment de l'illumination. Les gens ordinaires s'en méfient. Et aux Indes, à l'opposé exact de l'Occident, il y a des thérapeutes pour faire oublier leurs vies antérieures à ceux qui s'en souviennent spontanément, car c'est celle-ci qu'ils ont à vivre sans les troubles des précédentes. Il ne faut pas gâcher leur chance toute neuve de résoudre enfin leurs problèmes en cette vie. De plus le fait de se souvenir de sa vie précédente risque d'inspirer de l'orgueil, même si cette vie n'était pas extraordinaire. Et bien des gens croient que selon les Védas ce serait un présage de mort. Aussi les parents hindous sont-ils très opposés aux révélations de leurs jeunes enfants, comme en témoignent les enquêtes de Stevenson (Prakash à cinq ans est battu et mis à tournoyer en sens inverse sur une roue de potier pour brouiller ses souvenirs,  le père de Ravi le fouettait à la moindre allusion, Stevenson, p. 42, 119). On voit d'ailleurs que ces souvenirs engendrent souvent des troubles de l'identité de l'enfant, en plus des graves difficultés familiales.

En Orient la culture des Tibétains apporte un éclairage pénétrant sur la réincarnation. Avec les travaux de vérification de Stevenson et Story, qui font qu'aucune personne de bonne foi ne peut plus nier maintenant l'existence de la réincarnation, l'étude de l'exemple tibétain fournit une seconde confirmation fulgurante.

Les tulkous tibétains. Les tulkous (sprul-ku) sont des lamas tibétains qui ont acquis le pouvoir de se réincarner sans cesse volontairement. Il existe toute une théorie officielle sur ces sujets (dont le long et difficile exposé n'a pas sa place ici) et une pratique réelle que l'on peut observer au second degré comme pour les publications occidentales.

A) Selon la théorie. Officiellement, ces lamas seraient comme les Bodhisattvas qui renoncent à se retrouver dans leur nature de Bouddha pour continuer à aider par compassion le reste de l'humanité qui n'a pas encore obtenu sa réalisation. Il existe de longues et complexes discussions théologiques sur ce qui se réincarne. Ce sur quoi le Bouddha a refusé de se prononcer en déclarant : "Si je dis qu'il y a un moi, on l'imaginera comme éternel et si je dis qu'il n'y a pas de moi, on imaginera qu'à la mort on périt complètement". Donc "cela" ne meurt pas avec le corps et n'est pas éternel ; ce qui se réincarne n'est ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre. Et sans doute "cela" n'est pas la même chose involontairement et volontairement. Pour l'homme ordinaire, ce qui se réincarne de façon compulsive et répétitive est l'égo peureux, illusionné et méchant (peureux car il a eu peur de la Claire Lumière mère et s'est caché dans une matrice,  illusionné par le voile de la dualité/séparativité et méchant car il est porteur d'un karma négatif qui lui impose tel type de vie). Ces trois causes sont représentées sur les mandalas des "Roues de la Vie" par le coq, le sanglier et le serpent, au centre de tout le cycle de réincarnations dans les six mondes. Au contraire pour le Tulkou, de la source de Sagesse et de Compassion émane dans le Dharmakaya un courant vital (rgyud) porteur de "mémoires" (une ou plusieurs, cinq ou même cent émanations à la fois) pour le bien de tous les êtres. Ce système aurait été inauguré au huitième siècle par Padamsambhava et ses 25 disciples. Pour plus de détails sur cet enseignement officiel et sur ses diverses doctrines, on trouvera une bonne bibliographie d'initiation dans Schnetzler, De la mort à la vie, Dervy 1995.

B. Selon l'observation. L'étude au second degré des séries de réincarnations des grands tulkous peut nous donner d'autres réponses portant sur la réalité effective.

Les techniques démonstratives de vérification des tulkous. Il en a été des Lamas dirigeants (Sakya, Panchen, Dalaï) comme des anciens Papes, des considérations de politique intérieure (chefs féodaux) ou extérieures (empereurs de Chine) ont pu perturber à différentes périodes dans les temps anciens le choix des successeurs. Depuis longtemps le système de vérification s'est assaini et il semble fonctionner efficacement. Certains Lamas peuvent avant leur mort donner des indications sur leur future réincarnation, oralement ou par écrit (zone, signe caractéristique, nom des parents ...). Pendant la grossesse de la mère la présence d'un tulkou est signalée par des rêves en clair ou symboliques. Sa naissance s'accompagne de phénomènes inhabituels (lumières, arc-en-ciel, floraisons subites, eau changée en lait ...). Assez souvent les autres Lamas donnent des précisions à la mission chargée de le retrouver  sur l'endroit où trouver l'enfant. L'enfant a pu parler et donner son ancien nom ou des indications précises, mais généralement les nouveaux parents n'y croient pas et n'en tiennent pas compte. Des épreuves sont imposées au jeune tulkou qui doit reconnaître, par exemple, ses anciens objets usuels (bol, livre, rosaire, écharpe, dorjé, cloche ...) parmi d'autres semblables, etc. Des signes physiques ou des particularités corporelles peuvent être identiques. On note aussi l'exceptionnelle sagesse et précocité de ces enfants, qui "réapprennent" avec une extraordinaire facilité et dont la rencontre est souvent fascinante.

La diffusion du phénomène des tulkous.  La réincarnation volontaire serait apparu au douzième siècle avec le Karmapa, pour se communiquer le siècle suivant au Dalaï-Lama et grâce à eux de nouvelles lignées se seraient multipliées par la suite. Des recherches plus précises restent à faire sur cette diffusion. Par exemple, le Karmapa semble entouré de quatre autres tulkous qui servent de régents pendant ses absences terrestres et d'instructeurs/éveilleurs durant son enfance et réciproquement. Par contre on arriverait à une série de 40 réincarnations pour les Nyingmapa (Tulku Thondup The Tantric tradition of the Nyingmapa, Buddhayana, Marion, 1984). Ce pouvoir semble se diffuser dans de plus en plus de branches. Et l'on peut espérer qu'il puisse être acquis un jour par un bien plus grand nombre de personnes dans tous les pays.

Les lieux de réincarnation. Jusqu'à maintenant les réincarnations se faisaient exclusivement au Tibet et dans ses zones frontalières. Selon l'étude de Franz Michael, il n'y a jamais accaparement des tulkous par l'aristocratie ou la classe aisée, la grande majorité provient des paysans (sur les 14 Dalaï-Lamas, deux étaient d'origine aristocratique).

Avec la diffusion des Tibétains de par le monde, des tulkous occidentaux sont évidemment apparus. 1) Sangje Nyenpa meurt en 1962 et indique le nom (Ossian Maclise), la date et la région du Massachusetts, U.S.A. La nonne partie à sa recherche des parents, les suit aux Indes, au Népal et retrouve Ossian à sept ans dans un monastère bouddhiste. 2) Lama Yeshé Gélugpa s'est réincarné en lama Osel un jeune espagnol. 3) Kalou mort le 10 mai 1989 s'est réincarné en France dans son petit-neveu, Yangsi, né le 17 septembre 1990. (Vicki Mackensie Reborn in West, London, Bloomsbury, 1995 ajoute quatre autres cas dont deux Français). La réincarnation d'un Tulkou dans une femme vient d'avoir lieu.

La durée des intervalles entre les réincarnations. Une des questions les plus souvent posée est :"Combien de temps met-on pour se réincarner ?" Bien des réponses ont été données : 8.000 ans selon les théosophes, 1.000 ans pour Platon, 4 à 6 mois selon Drouot (p.194), 9 mois pour les Jaïns, instantanément pour les Druses, etc.  Dans les cas étudiés par Stevenson, la durée effective semble varier selon les cultures : 48 mois pour les Tlingit, 21 en Birmanie, 18 au Sri Lanka, 16 en Thaïlande, 16 aux Indes, 9 en Turquie et 6 mois au Liban.

Selon la théorie, la question est tellement compliquée pour les tulkous, qu'elle finit par ne plus avoir de sens. Nous indiquons l'intervalle qui sépare une mort d'une nouvelle naissance. Il suffirait d'enlever neuf mois pour avoir le temps intermédiaire, mais cela suppose une réincarnation à la conception. Or selon la théorie, un lama peut se réincarner n'importe quand pendant ces neuf mois, ou seulement à l'instant de la naissance ou même bien plus tard dans le corps d'un enfant de 5 ou 9 ans. Certains pourraient même se réincarner pendant leur vie et exister dans deux (un vieillard et un bébé) ou plusieurs corps humains à la fois (tulkous par anticipation ou par bénédiction).

 Selon les tulkous, la durée minimum pour se réincarner semble être habituellement de 49 jours, et cela peut demander jusqu'à 18 mois pour le Dalaï-Lama et à 2, 4 ou 13 ans pour le Karmapa. Dans les lignées Nygmapa (Dudjöm et Khyentsé), Karguyapa (Bokar, Pawo et Kalou, le quatorzième Kalou 1904/5-10/5/1989 s'est réincarné en Puntsok Ratak né le 17/9/1990 soit 16 mois après, ce qui fait 7 mois d'intervalle entre deux incarnations), les Sakyapa, Droukpa 12° ...

C. LA MODE OCCIDENTALE DE LA REINCARNATION

1. Les récits provoqués. A coté des travaux sérieux de vérification scientifique des dires spontanés, se situent les récits provoqués d'adultes. Ce sont eux qui sont l'objet d'une mode où l'on rencontre un mélange hétéroclite formé du meilleur et du pire. Des adultes, qui peuvent se les payer, utilisent des méthodes dites de "régression dans les vies antérieures". Elles sont fort diverses : l'hypnose, la transe, l'hyperventilation, l'isolation sensorielle, la synchronisation hémisphérique, le tambour chamanique ou les musiques planantes, des drogues, la relaxation, les suggestions individuelles ou de groupe ... De façon volontaire ou involontaire, elles sont toutes directives et très suggestives, car elles proviennent pour la plupart de l'hypnose. Ce nouveau métier, étant valorisant et sans formation réglementée, a trouvé une place de choix dans le nouveau "supermarché du spirituel" qui a succédé à l'écroulement des religions traditionnelles. Cela semble avoir commencé avec l'espagnol Colavida en 1887, puis avec le colonel de Rochas qui en magnétisant Joséphine en 1904, lui fait retrouver sa vie d'artilleur à Besançon et rend compte de 19 autres cas dans son livre de 1911. En 1920 ce sera l'action considérable d' Edgar Cayce.

2. L'étude au second degré. L'ensemble de tous ces récits constitue maintenant une matière d'étude scientifique sous le nom d'A.S.V.A. (Allégation de souvenir de vie antérieure). Et dans un travail d'étude au second degré, on peut leur appliquer toutes les méthodes scientifiques d'analyse statistique, d'analyse de contenu, d'analyse du discours, etc. C'est un fort long travail qui commence à peine, en voici simplement quelques exemples possibles à partir des premiers livres parus.

- De 1893 à 1900 le cas d'Hélène Smith a été décrit par Théodore Flournoy, psychiatre et professeur de psychologie à l'Université de Genève. Son livre vient d'être étudié par une linguiste Marina Yaguello et une psychanalyste Mireille Cifali (Flournoy, Des Indes à la planète Mars, Seuil, 1983). Hélène Smith (1861-1929), jeune vendeuse de magasin de Genève, s'initie au spiritisme, visite la planète Mars, parle le martien, l'ultramartien et l'uranien, puis découvre qu'elle a été en 1395 Simandini la onzième femme et l'épouse préférée de Sivouka Nayaka, prince hindou du Kanara, avant d'être brûlée vivante sur son bûcher funéraire, et ensuite elle a été la reine de France Marie-Antoinette, aimée par Cagliostro. Pour Marie-Antoinette, malgré sa prudence, les erreurs se multiplient (elle parle de mètre et passe en prison la soirée de Noël 1792 avec son amie la Princesse de Lamballe, morte aux massacres de septembre !) et leurs écritures ne se ressemblent pas. Pour l'Inde, elle dit quelques mots de sanskrit, au lieu du kannada la langue dravidienne du sud, plus quelques détails qu'elle emprunte à deux livres d'un ami spirite qui avait appris le sanskrit. Son  langage martien n'est fait que de l'invention de quelques mots avec la grammaire et la syntaxe exactes du français, selon l'erreur classique de tous les glossolaleurs amateurs. Mais bien entendu tout ceci n'est jamais l'oeuvre d'un mensonge et d'une tromperie délibérée, elle est d'une totale bonne foi et, abusée par son inconscient, elle est stupéfaite par tout ce qu'elle dit et fait.

- Née en 1907 à Londres, Joan Grant a réussi à 29 ans, en 1936, à revivre volontairement 115 épisodes de ses sept vies antérieures, quatre d'hommes et trois de femmes et à pouvoir les dicter à une secrétaire. Elle a été Sekita, fille du Pharaon de la première dynastie, soumise à sept ordalies. Deux mille ans avant notre ère, une chef indienne Peau-Rouge à la plume écarlate égale des guerriers hommes. Ra-ab Hotep, nomarque de l'Oryx, à la onzième dynastie mille ans après Sekita. Une femme égyptienne contemporaine de Ramsès II. Lucina, disciple d'un philosophe grec de la fin du second siècle avant notre ère, qui convainct son maître et tuteur de son erreur fondamentale sur l'immortalité de l'âme. Au douzième siècle un seigneur tué en joute d'un coup de poignard dans l'oeil droit. Puis Carola de Ludovici (1510-1537) près de Pérouse, joueuse de luth. Plus, deux morts par piqûres de serpent et une en se rompant le cou en plongeant, brûlée vive pour avoir proclamée sa foi, deux suicides par colère ou par dépit amoureux d'une Romaine de 40 ans ... Après elle a pu de même voir les vies antérieures des gens qu'elle soignait. (Joan Grant et Denys Kelsey, Nos vies antérieures,(1967),  J'ai lu, 1971). Certains psychiatres pourront y diagnostiquer un syndrome de mégalomanie (rêverie des grandeurs), compensant un masochisme de base.

Deux livres célèbres vont entre autres contribuer à lancer l'idée de vie antérieure.
- Le 29 novembre 1952 au Colorado USA, Morey Berstein hypnotise par jeu Ruth Simmons la femme de son ami : elle raconte sa vie comme Bridey Murphy née en 1798 à Cork en Irlande et morte en 1864 à Belfast. Tous les Américains d'origine irlandaise sont conquis, malgré une violente polémique entre deux journaux américains.

- En mars 1962 le psychiatre anglais Guirdham reçoit une jeune femme qui lui raconte sa vie de Puérilla, paysanne cathare du Languedoc, mariée à Roger de Mazerolles, mort sous les tortures de l'Inquisition, et brûlée sur le bûcher. Selon elle, le psychiatre serait la réincarnation de Mazerolles, et ils partent ensemble tout vérifier en Occitanie. Le livre de 1970 ravit les Anglais.
La mode est désormais lancée et les méthodes de régression dans les vies antérieures se multiplient aux USA et dans tout l'Europe. 

3. Les remarques. Sur cette abondante production quelques remarques.

1). La gloriole. Le plus souvent il s'agit de vies prestigieuses. Pour une femme, les vies antérieures qui ont le plus de succès sont celles de Cléopatre, sinon une soeur d'un Pharaon, la Reine de Saba ou au moins une Princesse Cathare (ou Hawaïenne pour les Américaines) ... Pour un homme en dehors des Cathares, des Esséniens et des Atlantes, il y a le choix de tous les Grands Initiés ... Or il y a deux siècles la France (comme d'ailleurs l'Egypte) était composée de 95% de paysans et de paysannes et l'on ne rencontre pas de ces vies humbles et ordinaires. Soit qu'on ne s'en souvient pas parce que justement il n'y a rien à en dire, soit ces récits proviennent du narcissisme ou orgueil de l'égo.

2). L'invérifiable. A la différence des souvenirs spontanés d'enfants retenus par Stevenson, tous ces récits provoqués d'adultes sont très vagues et pauvres en détails, surtout en éléments vérifiables. Les Américaines, qui revivent des vies de Princesses Hawaïennes ou Tahitiennes, sont même incapables d'inventer de véritables noms maoris (Fioré, Nous avons tous déjà vécu, Laffont, 1979). Finalement, l'analyse des récits montre qu'ils correspondent bien au niveau général de culture de celui qui les fait : naïf, frustre, au courant, ou bien très documenté.
    Ainsi certains écrivains, spécialisés dans ces types de livres à succès sur leurs vies antérieures ou la lecture de la mémoire akhashique, produisent des "romans" tout à fait vraisemblables. Que ce soit sur les Cathares, les Esséniens, l'île de Pâques, Louis XVII, la bête du Gévaudan, les Templiers, les anciens Tibétains, Sumériens ou Egyptiens, etc. il n'y a pas d'erreur grossière, ils se sont parfaitement documentés et l'on voit qu'ils sont au courant des derniers articles parus sur ces sujets dans les revues spécialisées. Mais rien de plus. On attend toujours la révélation d'une nouvelle découverte, d'une future trouvaille archéologique, d'un détail vérifiable encore inconnu. Hélas, jamais rien de plus que ce que l'on sait déjà. Ce n'est quand même pas difficile quand on est un voyant et qu'on lit à livre ouvert dans la mémoire akhashique de l'humanité d'être plus fort et plus précis que ces pauvres savants et scientifiques.

Par contre, nous sommes persuadé malgré tout que l'on finira bien par trouver un jour dans ces "souvenirs provoqués d'adultes" des témoignages valables qui pourront faire l'objet de vérifications scientifiques universellement acceptables, alors que le livre de Mary Bernstein sur Bridey Murphy a été très contre versé.

3). La conviction. Dans ce domaine la sincérité des sujets est totale et évidente. Il n'y aucun mensonge ou tromperie consciente. Ils témoignent tous avec la plus absolue sincérité de ce qui leur est arrivé, sans l'avoir cherché et dont ils sont les premiers surpris. Certains arrivent même avec toute l'assurance et la véhémence de Jeanne d'Arc ayant reçu mission de Monseigneur Saint Michel, chef des milices célestes, de bouter l'Anglais hors de France.
    Par contre on est surpris de voir leur ignorance de ce qu'est l'inconscient, exploré par Freud et les psychanalystes depuis un siècle, ou les fantasmes et le mécanisme de la projection.
    La question de la conviction est inversement proportionnelle au nombre de "souvenir" de vies antérieures. La conviction est absolue et totale lorsqu'on a fait qu'un seul essai et retrouvé qu'un fragment d'une seule vie. Elle se continue jusqu'à environ trois vies. Au delà, elle décroît au fur et à mesure des expériences. Bien des personnes qui ont revécu des dizaines et des dizaines de vies antérieures ne sont plus sûres du tout d'avoir vraiment vécu toutes ces vies, tout en reconnaissant qu'elles portent ces images et ces désirs en elles. Un peu comme les acteurs. Un acteur comme Johnny Weismuller, qui n'a joué que le rôle de Tarzan, a fini par se prendre vraiment pour Tarzan, alors que Fernandel, qui a fait des centaines de rôles, est toujours resté lui-même, Fernandel.

4. La nature du souvenir : régression ou rêve-éveillé.  Alors de quelle nature est ce "souvenir" d'une vie antérieure ? Ce qui est certain est que, grâce à des techniques diverses, il est relativement facile de provoquer l'irruption d'une bouffée d'images. C'est un revécu hallucinatoire d'une partie connue de sa vie, d'un épisode oublié, de sa naissance, de sa vie utérine et enfin de vies antérieures. Les psychiatres pourront parler d'hallucination, de délire ou d'onirisme diurne, mais la différence est grande avec ces récits d'ASVA qui, eux, ne sont pas pathogènes.

En dehors des rêveries diurnes ou des fantasmes le seul élément comparable est le "rêve-éveillé". Selon la découverte de Robert Desoille, il est possible d'entrer dans un rêve hors du sommeil et on l'utilise couramment dans le cadre d'une psychothérapie analytique. Mais il y a bien des degrés de rêve-éveillé, depuis un simple exercice scolaire d'imagination jusqu'à l'état de rêve ou de songe. Un vrai rêve-éveillé est comme un rêve : on ne sait plus qu'on rêve, on ne dirige plus les images qui s'enchaînent toutes seules, imprévisibles et inarétables. C'est ce critère qu'a retrouvé Joan Grant pour ses visions de vies antérieures : "une scène dotée de sa propre réalité objective... Si je ne pouvais rien changer à la scène, malgré tous mes efforts, alors j'acceptais sa validité ... Parfois terrifiant, l'effet pouvait même aller jusqu'à la douleur physique". Donc, à mon avis, le vrai rêve-éveillé est aussi extérieur que ces revécus. Et l'on en fait des centaines lors d'une cure analytique.
    Malheureusement a été vulgarisé un autre type de rêve-éveillé, dit "rêve éveillé dirigé", simple exercice volontaire d'imagination à deux, soumis au moi conscient, sans production objective spontanée. Et ces exercices de rêve éveillé dirigé n'ont pas du tout la même conviction de réalité que les revécus de naissance (par le rebirth ou autre) ou de vies antérieures. Aussi les régresseurs professionnels peuvent protester de la différence. Par contre les vrais rêve-éveillés, spontanés et non-dirigés, me paraissent donner la même conviction de réalité. Toute la différence va être dans ce qu'on en fait lors d'une psychanalyse.

5. La valeur psychothérapique. La question est posée de savoir quelle peut être la valeur psychothérapique de ces régressions dans les vies antérieures, puisqu'il s'est constitué aux USA une Association for Past Life Research and Therapy de plus de mille membres. Si l'on en croit le témoignage de bien des personnes, la réponse est indubitablement positive : elles en sont très contentes, cela leur a fait le plus grand bien et a même résolu leur problème.

Les psychanalystes y sont très opposés et ont parlé de complicité de délire. Jean Herbert n'en était pas partisan et disait : "vous avez assez de mal à résoudre vos problèmes de cette vie, sans vous encombrer des problèmes des autres vies" et il reprenait cette parole d'un sage hindou : "Le souvenir d'une vie antérieure a autant d'importance dans cette vie que l'empreinte du sabot d'une vache, mais certains en font un océan de douleur où ils se noient". (Une formulation proche se trouve d'ailleurs dans le Yoga Vâshistha).

Lorsqu'on étudie, au second degré, des publications sur les "thérapies par les vies antérieures", on s'aperçoit de la différence avec la psychanalyse. La psychanalyse fait un travail profond, au long cours, et travaille sur une structure. Les autres s'attachent au symptôme et disent avoir réparé l'effet d'un traumatisme. Par exemple, très souvent revient chez des femmes la peur gênante et irraisonnée des serpents et l'on retrouve chaque fois une vie précédente où elle est morte mordue par un serpent (bataille de Sekita contre un cobra  gigantesque dans une fosse pleine de vipères, in Grant p. 15 / Aztèque de 15 ans terrorisée par des prêtres serrant des serpents venimeux entre les dents, in Fioré p. 17). Et voilà pourquoi la fille dans cette vie a peur des serpents ! d'ailleurs après ce rappel elle n'en a plus peur, assure l'auteur. Le psychanalyste lui, au contraire, va travailler patiemment sur une structure phobique, sans s'occuper si la phobie est dite porter sur les souris, les serpents, les araignées, les espaces clos ou la musique de Malher, etc.

Il n'y a donc pas d'entente possible. Le problème avec les régresseurs est toujours très simple, il faut retrouver l'effet produit par une vie antérieure traumatisante et après tout est guéri. Cependant l'on peut avoir besoin parfois de retrouver plusieurs vies antérieures (voire plusieurs dizaines de vies antérieures), mais pour chacune le mécanisme reste le même. Pour un psychanalyste le procédé reste scandaleux, car il s'agit de projeter dans une autre vie un des problèmes de cette vie pour n'avoir pas à le reconnaître, l'affronter et le résoudre. Connaissant le problème actuel, un psychanalyste peut prédire quelle va être la vie antérieure (retrouvée ou inventée). Par exemple, Patricia vient parce qu'elle n'a jamais fait l'amour avec son mari qu'elle connaît depuis onze ans, et traitée par hypnose elle découvre (évidemment) que dans une vie antérieure son mari actuel était son frère aîné incestueux (Fioré p.151). Ou bien une femme vient pour savoir si elle doit divorcer car elle n'a plus aucune envie de faire l'amour avec son mari, et découvrant que dans sa vie antérieure il était son père, elle divorce puisqu'elle ne peut plus coucher avec son père. Des constructions de ce type, on en rencontre bien une dizaine durant une seule cure analytique, mais on les nomme des fantasmes et on ne les confond pas avec la réalité. Alors il est possible de s'en libérer et de travailler sur les structures masochistes, sadiques, oedipiennes, du complexe de castration, des fantasmes de persécution qui correspondent à chacun de ces récits de vie antérieure. Certains ont parlé "d'opérations-mensonges" car inconsciemment le sujet produit une fabulation compensatrice et le régresseur se fait complice de l'interprétation narcissique.

Les défauts de ces méthodes très suggestives (volontairement ou involontairement) commencent à être de plus en plus dénoncés. (sur les publications d'Helen Wambach, lire Jonathan Venn 1986 et James G. Matlock 1990). Ecoutons l'avis d'un expert en la matière, Ian Stevenson : "C'est une exploitation éhontée de l'idée de réincarnation. Les patients s'auto-illusionnent en toute crédulité et bâtissent des récits de vies antérieures qu'une simple lecture critique suffit à démontrer faux". Et Jean-Louis Siémons Revivre nos vies antérieures, Albin Michel 1984 écrit : ce sont "des inventions de la psyché soumise à la question ... Pris isolément chaque cas peut impressionner ; comparés entre eux, ils révèlent des mécanismes psychologique qui ne trompent pas". Inutile de s'inventer 6 vies où l'on a été tué d’un coup sur la tête pour se guérir d’un mal de tête.

 Dans ce milieu des régresseurs le meilleur y côtoie le pire.  Il ne faut pas confondre l'utilisation de l'hypnose, celle de l'auto-hypnose ou celle dite du "lying", etc. Par exemple, les récits d'ASVA que publie Denise Desjardins (La mémoire des vies antérieures, La Table ronde, 1980) semblent faits pour la thérapie, obtenus difficilement et lentement après de longs et pénibles efforts, avec un désintérêt des vérifications possibles de la réalité de ces vies et l'absence de vie illustre comme elle le note elle-même (p.39). Depuis qu'on a commencé à s'en moquer de toute part, le pourcentage des vies glorieuses semble nettement diminuer.

Il faut aussi remarquer le déni de liberté et de responsabilité. Chaque sujet décide ce qu'il va faire de son ASVA dans sa vie présente (décider de divorcer de son mari qui a été son père avant ou de continuer à aimer son mari qui l'aurait violé dans une vie antérieure), mais elle refuse de reconnaître que c'est elle qui décide, estimant que la décision s'impose avec évidence. L'ASVA joue alors un rôle d'aveuglement. La cécité psychique est telle que l'on ne voit plus sa vie présente.

Souvent on projette dans le passé des éléments de sa vie présente ou des composantes de sa personnalité. A partir d'Assagioli on a beaucoup étudié les subpersonnalités et les prises de rôles dans le psychodrame, le théâtre, les jeux de rôles, etc. Par exemple, une personne avait des difficultés dans sa vie à se respecter elle-même et à se prendre au sérieux, il lui fallait régulièrement "faire le singe" et démolir ce qu'elle venait péniblement de réaliser. Lors d'une "régression dans les vies antérieures", elle revit, évidemment, une vie de singe. Forte de quoi, elle va s'autoriser à faire encore plus souvent le singe dans sa vie actuelle (heureusement qu’elle n'a pas eu une vie de pourceau, de tigre ou de vampire).

Dans ce domaine des effets psychothérapiques des ASVA nous sommes d'accord avec les positions de Jean-Pierre Schnetzler (De la mort à la vie, Dervy, 1995) : "A priori il ne semble pas indispensable de rechercher la trace d'une vie antérieure là où la compréhension du sens des symptômes actuels est suffisante" (p.186). Par contre l'efficacité des "thérapies par les vies antérieures" ne prouve pas forcément la réalité de ces fantasmes d'ASVA : "Les bons résultats thérapeutiques peuvent s'expliquer par de nombreux facteurs : la qualité du rapport personnel au thérapeute, la relaxation, l'effet de suggestion, la décharge émotionnelle, la satisfaction de trouver une explication à ses conflits qui soit située à une distance sécurisante de la vie présente, ce qui facilite l'abord du conflit, mais aussi à une proximité significative suffisante, ce qui permet une compréhension valable" (p.189). A mon avis, le principal intérêt de cette "régression" est de déculpabiliser le sujet en projetant la cause dans le passé, comme dans un désenvoutement africain on projette la cause sur un esprit ou un sort.

6. Les vies futures. Patrick Drouot a revécu la vie d'une prêtresse celte Govenka menant son peuple vers la France il y a 4.000 ans, puis d'un moine du XIème siècle pendant la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant. Puis il en fait revivre à plus de 1.500 personnes pendant plus de dix ans. Sa formation scientifique et sa fréquentation du transpersonnel l'ont amené à beaucoup réfléchir. Et dans son second livre (Des  vies antérieures aux vies futures, réincarnation et immortalité, éd. du Rocher, 1989) sa "position s'est nuancée". Ces souvenirs, écrit-il, "sont en fait un patchwork de différents matériaux : d'une part des traces mémorielles d'événements qui se sont effectivement produits, de l'autre des tentatives de l'inconscient pour résoudre ses conflits internes à un niveau symbolique archétypal, comme il le fait dans les rêves"(p.55). Quel progrès ! Nous sommes d'accord, c'est à peu près ce que nous entendons par fantasme.

De plus en 1984 il a fait avec Hélène Wambach une progression vers le futur comme elle l'avait fait faire à 2730 personnes avant lui. Vers le passé, il est relativement facile de ne pas se tromper et de redire, totalement inconsciemment, ce que nous en savons déjà. Mais vers le futur c'est totalement impossible, car il n'existe pas encore et l'on ne peut que prolonger le présent comme les pauvres futurologues ou dire des paroles obscures, équivoques ou incompréhensibles comme l'Apocalypse et Nostradamus. Effectivement,  ce que Patrick Drouot a vu en 1984 ne s'est toujours pas réalisé en 1996. En 1986 des murailles d'eau sur les côtes du Pérou et l'éruption du volcan californien Saint-Helen, en 1988 des murailles d'eau de cent mètres au Japon et aux Philippines, des grèves et des manifestations d'étudiants en France (là, il ne risquait pas de se tromper !), des mouvements de chars au Moyen-Orient et des bruits de bottes à l'Est, en 1990 le climat de la Terre change, la garde nationale charge dans les quartiers misérables de New York et des villes du Sud, des récoltes très mauvaises en France depuis deux ans, des centaines de chars en marche dans la neige vers l'Ouest, en 1992 les éruptions de volcans sous-marins, la fonte des glaces polaires, 20 kilomètres de côtes immergées, la guerre Syrie-Israël, en 1994 la Californie sous les eaux, New York vide aux deux tiers, le volcan d'Auvergne Puits Marie en éruption, la mort de Patrick Drouot en 1995, sa réincarnation en 2047 et en 2050 pour les survivants une civilisation pastorale de télépathes, ... Et Wambach conclut en 1984 "c'est conforme à ce que m'ont dit 95% des 2730 progressions, en l'an 2.000 il ne restera plus que 4% de la population mondiale" ( !?!). Patrick Drouot conclût prudemment : le potentiel de menaces a été dissipé par un éveil de la conscience planétaire ...

Dans tous les cas nous déconseillons de tenter des progressions dans les vies futures, qui sont beaucoup moins gratifiantes que des régressions dans les vies antérieures. De Rochas avait eu exactement les mêmes déboires en 1911, sans que cela suffise pour convaincre qu'on ne peut pas voir un futur qui n'existe pas !
 

CONCLUSION
 

La mode actuelle de la réincarnation en Occident ne lui rend pas un bon service. Pour le moment ces abus commerciaux font un tort considérable à la réincarnation, qui n'en avait pas besoin pour être difficilement admise des scientifiques. Il vaudrait mieux rester dubitatif dans tous les cas des souvenirs provoqués d'adultes tant qu'on a pas de preuves de cette vie antérieure, et ne parler que d'un "vécu régressif", ou d'un type particulier de rêve-éveillé.

Par contre les abus actuels n'entachent pas les trois arguments principaux de la valeur explicative, des vérifications scientifiques et de la possibilité de se réincarner volontairement. La réincarnation a de plus une grande valeur heuristique, elle devient un moteur de la recherche scientifique en nous sortant d'un préjugé séculaire. Elle est aussi une chance de l'humanité en lui ouvrant un espoir vers une vie meilleure et en redonnant un sens à l'univers.

    

Références

 
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Descamps, Marc-Alain, Qui meurt et qui naît ?, Question de, n° 71, Albin Michel
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Kasterbaum Robert, La réincarnation est-elle possible ?  Pocket, L'âge d'être, 1990
Lônnerstrand Sture, Shanti Dévi, l'enfant réincarnée, Robert Laffont, 1997
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Newton Michael, Un autre corps pour mon âme,  éd. l'Homme, 1996
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Siémons Jean-Louis, Revivre nos vies antérieures, Albin Michel, 1984
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