QUI SUIS-JE ?

par Marc-Alain Descamps

 

   

 

       Pour avancer dans ce chemin, il convient de beaucoup réfléchir en refaisant tout le chemin de la psychologie, pour pouvoir répondre à la question : « Qui suis-je ? ». Arriver à se désidentifier de sa personne demande un long chemin qui peut durer toute une vie.

1.      Ne sommes-nous qu’un corps ?  D’abord il faut sentir que nous avons un corps et l’habiter (par les postures du Yoga ou le Taï chi), pour pouvoir après ne plus s’identifier à lui, puisqu’il vieillit et change sans cesse alors que je suis toujours le même.

2.       Semblablement, je ne suis pas mon nom, ce sont les gens qui m’appellent qui me donnent ce nom et les femmes changent plusieurs fois de nom dans leur vie.   

Je ne suis pas ma carte d’identité (nom, sexe, âge, habitat …)

3.      Il sera beaucoup plus dur de réaliser que l’on n’est pas le désir des parents sur soi (faux self) ou leur projet et de ne plus se définir par sa parenté.

4.   Le métier laisse une empreinte considérable avec toutes les déformations professionnelles. Pour d’autres ce sont les jobs, les hobbies ou les loisirs : Rousseau n’est pas plus un peintre qu’un douanier et Paul Gauguin pas plus un peintre qu’un travailleur à la Bourse.

5.      On ne peut pas réduire quelqu’un à ses actes et faire d’un enfant un voleur ou un drogué ou d’une fille une putain. Mais la richesse est tellement importante que le financier ruiné préfère se suicider, comme la star vieillissante, le militaire vaincu ou le sportif déchu …

6.    D’autres se définissent par leurs idées, leurs croyances ou leurs convictions. Nous sommes devenus nos idées, comme si les idées qui traînent partout pouvaient être les nôtres. Particulièrement insidieuses sont les appartenances politiques ou religieuses (je suis un communiste, un anarchiste, un Témoin de Jéhovah ou un Jésuite …).

7.      Les émotions, les sentiments et les passions sont encore plus identificateurs, car l’amoureux déçu se suicide comme les autres drogués.

8.     Puis on peut chercher à savoir qui on est avec l’aide de toute la psychologie et de ses nombreux tests. Mais tout ceci n’explore que le conscient qui est comme la surface de l’océan.

9.     Pour aller dessous dans l’inconscient il faut utiliser les découvertes de la psychanalyse. Et alors c’est la surprise effrayante car l’on découvre que l’on est exactement le contraire de ce que l’on croyait être, seuls nos rêves qui échappaient au refoulement nous le disaient, mais ils restaient incompréhensibles.

10. Après on commence à réfléchir sur Qui pose la question « Qui suis-je ? » et qui répond ? La première réponse revient toujours à dire : « C’est moi ». Et c’est l’équivalent d’une photographie. Le JE qui est la partie active se regarde par l’introspection et ce qu’il voit est le Moi, la photo figée d’un instant de son évolution. Montaigne, Jean-Jacques Rousseau et tous les auteurs de Journaux intimes et de Confessions finissent par aboutir à cette conclusion : le Moi est multiple, changeant et superficiel. « Comment voulez-vous que l’on soit sûr d’être celui que l’on croit être ? » ajoute André Gide. Les Bouddhistes ne disent pas autre chose : le moi est une illusion (maya). La découverte de philosophes comme Bergson est dans la demande : « Qui dit cela ? ». Il y a un principe d’identité dans ce changement perpétuel. Sous le Moi se trouve le Je qui est un, identique et substantiel. « Vienne la nuit, sonne l’heure, les jours s’en vont, JE demeure ». Et ce principe d’identité n’est pas autre que le Soi.

       Donc il faut commencer par répéter : « Je ne suis pas ce corps, je suis bien plus que mon apparence physique, ses maladies et son vieillissement. Je ne suis pas mon nom, c’est ainsi que les autres m’appellent. Je ne suis pas mes titres, ni mes décorations ou mes vêtements, ni mes rôles sociaux (fils, père, oncle, conducteur …). Je ne suis pas mon métier et me libère des déformations professionnelles. Je ne me laisse pas posséder parce que je prétends posséder. Je ne suis pas mes biens, ni mes actes et mes oeuvres. Je ne suis pas mes idées, mes croyances, mes désirs, mes amours et encore moins mon inconscient … ».

    Un équivalent de cette désidentification se trouve dans l’étude de Michel Bon sur le processus d’individuation selon Jung (Psychanalyse et spiritualité p. 75). On dit « je pense cela » mais comme le montre Lacan « çà pense en moi »

Après ce long nettoyage préalable nous pouvons vivre l’Expérience Libératrice. 

B. EXERCICE

      Alors nous répétons avec les Védantins et Shankara cet extrait de l’Atma-bodha :     

 « Assis dans un endroit solitaire, libéré de désirs et contrôlant les sens, méditez avec une attention constante sur le SOI unique et sans limitation.

     Parce que je suis autre que le corps, je ne suis pas soumis à la naissance, au vieillissement, à la sénilité et à la mort. Sans organes des sens, je ne suis pas les perceptions des sons, goûts... Etant autre que le mental, je suis libre de peines, attachements, méchanceté, craintes, etc.

"En vérité sans souffle et sans mental, il est pur" dit l'Ecriture. Sans attribut et sans action, éternel (nitya), inaltéré (nirvikalpa), immaculé, sans changement, sans forme, libéré à jamais, pur pour toujours.

Comme l'espace, je remplis toute chose au-dedans comme au-dehors. Immuable, toujours pareil, pur, sans lien, immaculé, immobile.

En vérité, moi seul suis ce suprême Brahman éternel, pur, libre, un, félicité totale, non-duel et ma nature est réalité, connaissance, infini. La répétition constante de "Je suis Brahman" détruit l'ignorance et l'agitation qui en découle, comme la médecine détruit la maladie. »

 

Il faut opérer la révulsion (parivritti), le retournement à 180°, rentrer en soi, faire taire l’écoulement des idées changeantes, pour voir le SOI et se laisser envahir par lui.

« Il ne naît, ni ne meurt

Il ne provient de nulle part

Ne devient personne

Non-né, éternel, perdurable

Cela n’est pas tué quand on tue le corps …

Plus subtil que le subtil

Plus grand que le grand

est le SOI reposant dans la caverne du cœur

Lorsqu’il a enfin vu ce SOI omniprésent

le Sage ne peut plus éprouver aucune douleur »

Katha Upanishad