Les instruments de l’enquête dans les Sciences humaines

                                                        par Marc-Alain  DESCAMPS

  Les sciences humaines sont nombreuses et diverses (psychologie, sociologie, anthropologie, ethnographie, linguistique, histoire, géographie, économie, éthique, science politique, sciences de l’éducation, didactique …) mais, avec des variantes et adaptations pour chaque domaine, elles utilisent souvent les mêmes instruments : questionnaire, entretien, analyse de contenu, observation, expérience, étude de cas … De plus ce sont toutes  des sciences et elles doivent donc opérer de façon scientifique. Or au début il y a assez peu de chercheurs qui ont l’esprit scientifique qui est de n’avoir que des hypothèses. Une hypothèse n’est scientifique que si elle est prouvable, sinon c’est une opinion ou à la rigueur une position philosophique. L’esprit scientifique est de ne pas tenir au résultat, que ce soit prouvé ou non prouvé ou que ce soit le contraire qui soit prouvé. C’est même mieux lorsque l’on trouve quelque chose qu’on n’a pas cherché ou le contraire de ce que l’on voulait prouver. On a ainsi une garantie que les opinions, convictions et préjugés n’ont pas été les plus forts. Tout le long et dur travail scientifique est donc de prendre conscience de ses hypothèses implicites.

Qu’il s’agisse d’un plan de questionnaire, d’entretien, d’analyse de contenu, d’observation, ou d’expérience, le principe est le même :
contrôler si des séries d’hypothèses sont confirmées ou non par un ensemble de réponses.
Et ce moyen de contrôle doit être disposé dans un ordre logique.
Le questionnaire étant le cas le plus fréquent, nous commençons par lui.

Les questionnaires sont très dangereux, car la réponse est dans la question.
La manière de poser la question induit la réponse et c’est ce qui arrive le plus souvent quand la série de questions a été faite par des amateurs, des convaincus ou des militants.

                                LE QUESTIONNAIRE

A.    ETAPES DE LA CONSTRUCTION

Un questionnaire n’est pas une interminable liste de questions en désordre,

c’est un instrument scientifique d’enquête qui demande une formation et un contrôle.

La construction d’un questionnaire passe par 5 étapes :

1. LA FORMULATION THEORIQUE

Une première liste de questions est fournie par les lectures, le dépouillement de la bibliographie du sujet, les réflexions et la pré-enquête.
Ces questions se reconnaissent à ce qu’elles restent théoriques et sont formulées en termes abstraits.
Par exemple : Ce stage de formation est-il efficace ? 
Les jeunes aiment-ils la mode ? Cette technique de recrutement est-elle valide ?
Ces questions larges correspondent en général aux premières hypothèses implicites
(en général on croit que les jeunes aiment la mode, mais si on se pose la question sur le stage c’est qu’on doute qu’il soit efficace).

2. LE PLAN SYSTEMATIQUE EN ORDRE LOGIQUE

Transformer cette première liste de questions en un plan ordonné
et systématique d’exploration du sujet. Ce sera aussi le plan de rédaction du mémoire.
Formuler avec précision l'hypothèse principale,
en déduire une série d’hypothèses secondaires ou tertiaires.
Etablir 4 ou 6 questions précises pour vérifier chaque hypothèse.

On distingue habituellement 3 types de questions (ouvertes, fermées, échelles)
A.   OUVERTE. Une question ouverte ne comporte pas de système de réponse.
                        Ex. Quel est le jour le plus heureux de votre vie ?
B.   FERMEE. En général on y répond par Oui ou Non
                        Ex. Etes-vous heureux ? Oui  Non
C.   ECHELLE. Une liste de réponses possibles sont proposées (dite aussi Cafétéria ou multiple)
                   Ex. Mesurez votre degré de bonheur en donnant une note de Zéro à Dix (ou à 100)
        La question ouverte permet le plus de précision et de sincérité, mais exige après un très gros travail de classification devant la diversité et la disparité des réponses.

3. DECOUVERTE DES INDICATEURS

Ne jamais demander directement ce que l’on cherche.
Chacune de ces questions théoriques doit être traduite en un ou plusieurs indicateurs.
Ex : pour savoir si les médecins sont informés on peut leur demander :
       1. à combien de revues médicales êtes-vous abonnés ? 0,  1, 2,  3...
      
2. combien en achetez-vous par mois ? 0,  1,  2,  3...
       3. ou par an ? 0, 1, 2, 3...
       4. combien en lisez-vous (à la bibliothèque/service/laboratoire...) ? par an  O, 1,  2,  3...

4. L’ORDRE PSYCHOLOGIQUE DES QUESTIONS

Le questionnaire, avant d’être définitif doit être rebâti selon les règles suivantes :
la première question doit être claire, facile et attirante pour donner envie de continuer.
         Bien différencier les questions qui portent sur :
a) ses connaissances et son niveau d’information
b) ses opinions sur le sujet
c) ses attitudes, intentions d’action ou projets
d) ses comportements effectifs.
         Commencer par les questions d’opinion où il est plus facile de répondre,
pour poser ensuite les questions de contrôle du niveau d’information
ou de participation, de comportement ou d’implication personnelle
qui engagent, sont intimes, ou contrôlent la réalité de ses attitudes.

IMPORTANT : il faut toujours terminer par les déterminants personnels.
Voici les plus classiques : état-civil, sexe, âge, nombre d’enfants,
lieu d’habitation, niveau d’instruction, profession exercée, niveau de revenu, etc ...
         D’autres dépendent de chaque sujet, c’est-à-dire :
quel est votre journal préféré ?,  avez-vous été opéré ?
ou options religieuses, politiques, syndicales, etc.
       Certains d’entre eux seront utilisés pour vérifier la parenté de la population-échantillon avec la population étudiée, selon ses caractéristiques statistiques déjà connues.
Par conséquent, la formulation de ces questions devra être la même.
Par exemple : les mêmes tranches d’âge,
ou la même classification socio-professionnelle, les mêmes tranches de revenus,
ou la même classification du nombre d’habitants des villes, etc.
Les déterminants personnels correspondent aux variables naturelles.
La règle est de ne demander que ce qui est    1) utile    2) codable.
Vous ne pouvez inclure dans votre plan plus de 3 ou 4 variables.
(Les autres ne sont pas incluses dans votre plan).
     1) le sexe en donne 2 : M/F
     2) l’âge doit être ramené le plus souvent à 2 ou 3 catégories (jeunes, moyens, âgés).
Si vous voulez avoir trois groupes égaux,les limites seront déterminées par votre histogramme des âges. Sinon pensez à l’égalité des tranches d’âge (0 ou 20 ans...).
Vous pouvez aussi opposer des jeunes (moins de 25 ans) à des gens âgés (plus de 65 ans).
       3) la classification socio-professionnelle, C.S.P. mène aussi à 3
               a) supérieure : cadres supérieurs, patron, professions libérales...
               b) moyenne : cadre moyen, commerçant, petit artisan...
               c) inférieur : ouvriers, ouvrier agricole, employés, vendeurs...
       4) le niveau d’étude fait distinguer primaire, secondaire, supérieur.
         
Mais il faut savoir que 80% des Français n’ont pas leur bac et que 8% ont fait des études supérieures.
        5) l’habitat mène à distinguer : Paris (et ses arrondissements),
           les banlieues (riches ou pauvres), les villes de plus d’un million,
           de plus de 10.000, plus de 5.000, l’habitat rural.
6) la situation de famille mène à
            - vivant seul (célibataire, divorcé, séparé, veuf)
            - vivant en couple
            -  nombre, âge et sexe des enfants   ex : F 15,     G 10,   G 2
7) un plan de type factoriel   N = S2 x A3 correspondant à
                 N =                                                120 dont

                              60 Hommes                                                   60 Femmes dont

       20(<25 ans)     20(25 à 40)    20(>40 ans)                 20(<25)   20(25 à 40)      20(>40)

 5. LE QUESTIONNAIRE TESTE

Il faut ensuite tester ce pré-questionnaire sur une partie de l’échantillon,
qui ne sera plus interrogée et ne parlera pas de ce questionnaire aux autres.
     On doit après, rebâtir le questionnaire jusqu’à ce qu’il soit :
a) adapté
- Employer toujours un vocabulaire adapté au niveau intellectuel
de la population que l’on veut étudier (particulièrement en milieu scolaire ou peu instruit).
b) univoque
- Faire en sorte que chaque item (phrase ou question) soit unique,
     qu’elle ne porte pas sur deux sujets, ce qui rendrait toute réponse équivoque.
     En ce cas, diviser l’item en autant d’items simples qu’il est possible.
c) non suggestif
- Ne jamais mettre de sollicitations dans une phrase.
         ex. Vous croyez à la valeur des questionnaires, n’est-ce pas ?
- Préférer la forme affirmative à la forme négative.
         ex. Etes-vous pour la politique monétaire des USA?       Oui  Non
         plutôt que :  Etes-vous contre la politique monétaire des USA?  oui  non
- Eviter les mots tabous, ou termes provoquant un fort impact émotionnel
          ex. Communiste, gauchiste,  fasciste … selon les milieux
- Eviter l’effet de halo, ou de contamination d’une question par la précédente.
          ex. La question ‘‘Etes-vous pour le renforcement de la sécurité des navires ?’’
             n’a plus le même sens si elle est précédée de :
                          ‘‘Que pensez-vous du naufrage du Titanic ?’’

 B. FORMULATION  ET PRESENTATION

1.- Un questionnaire doit être le plus court possible ;
que l’on puisse y répondre plutôt en 30 minutes qu’en une heure,
donc plutôt 40 questions que 70.
2.- Commencer par se présenter, en disant d’où vient ce questionnaire.
                   
Ex. Groupe de ou Université, ou Laboratoire de .
3.- Donner un titre au questionnaire en indiquant sur quoi il porte.
                    Ex. La mode et les jeunes ou La prévention des accidents.
4.- Rassurer en indiquant que le questionnaire est ANONYME,
      avec éventuellement une phrase engageante de politesse et de remerciement.
5.- Fournir des consignes brèves et précises sur la manière de répondre.
                     Ex. Il vous suffira pour répondre d’entourer le numéro correspondant
                              à la réponse de votre choix.
6.- Le questionnaire peut n’être pas composé de questions, mais
d’une série d’affirmations en face desquelles on doit marquer son
degré d’acceptation ou de refus selon une échelle de type V+   V   F   F+
                                                                        (très vrai, vrai, faux, très faux) ou plus complexe.
7.- Pour mesurer la même chose auprès de toutes les personnes interrogées,
il convient que la question soit posée toujours dans les mêmes termes
(l’expérience prouve qu’une question dont la formulation est légèrement modifiée
posée à deux échantillons comparables, donne des résultats différents).
En conséquence, ne jamais modifier la formulation d’une question en cours de passation,
     ni donner oralement d’explications complémentaires.
Si le sujet ne comprend pas une question et interroge l’enquêteur,
lui donner une réponse du type : ‘‘C’est comme vous l’entendez’’
ou bien ‘‘répondez ce que vous comprenez spontanément à cette question’’.
     (La répéter si besoin mais dans les mêmes termes).
8.- Interrogez-vous toujours sur l’idéologie de votre pré-questionnaire,
       c’est-à-dire sur vos hypothèses implicites.
Faites en sorte de valoriser la personne interrogée, si en répondant aux questions,
elle acquiert l’impression d’être anormale, elle arrêtera de répondre
ou ne rendra pas le questionnaire.
9.- Remplacer le plus souvent possible les évaluations vagues
( peu, moyennement, beaucoup)   par des possibilités de mesure.
   Ex. plus d’un cours par semaine, un cours par semaine, moins d’un cours par semaine,
  ou : 10 cigarettes et plus par jour / entre 10 et 3 cigarettes par jour  /moins de 3 cigarettes par jour.
10.- Introduire le plus souvent possible des échelles d’attitudes, avec ou sans hiérarchie.
Ex. 1) . attitude politique  [] indifférent au point de ne pas voter
                                          [] vous votez, mais n’aimez pas avoir des discussions politiques
                                          [] intéressé par la politique au point d’en discuter volontiers.
        2) militantisme politique
                                          [] voter régulièrement pour un parti
                                          [] adhérer à un parti en payant la cotisation annuelle
                                          [] participer régulièrement à des réunions de ce parti
                                          [] lui avoir fait des dons d’argent
                                         
[] avoir recueilli des signatures pour lui
                                          []vendre son journal dans la rue
                                          []coller des affiches politiques la nuit, etc...
11.- Dans les questions à choix multiples, terminer toujours par : autres, précisez...
                 Ex. Combien possédez-vous d’animaux ?  [ ] chien     [ ]  chat     [ ]  oiseau
                                                                                       
autres, précisez..........................
12.- Lorsqu’on veut que la personne ne donne qu’une seule réponse,
le seul moyen est de lui demander de numéroter ses trois premiers choix
et de ne tenir compte que de la réponse numéro un.
13.- Le passage du questionnaire se fait par auto-administration
individuelle ou collective, ou bien c’est l’enquêteur qui pose oralement
les questions et écrit lui-même les réponses ; dans ce dernier cas
il peut utiliser des cartes à montrer à l’interviewé pour l’aider
à choisir parmi les réponses proposées pour une question
(ne faire figurer que les réponses à une seule question pour une même carte).
En situation d’interview orale, l’enquêteur doit pouvoir poser
le questionnaire sans heurts, sans arrêts. Aussi, faire figurer sur
le document d’interview les consignes qu’il aura à respecter :
    Ex. Si une question ne doit être posée qu’en fonction de la réponse à une question précédente : l’indiquer comme suit :
Qu.  « Vous lisez un quotidien ?’’
 Tous les jours ou presque ...... 1
  2 ou 3 fois par semaine .......... 2
   Moins souvent ....................... 3
   Jamais ..................................... 4
 A ceux qui lisent un journal quotidien au moins 2 ou 3 fois par semaine (code 1 ou 2 à Qu.a)
Qu. b- ‘‘Quel est, parmi les suivants, le quotidien que vous lisez le plus souvent ?
            France-soir .......................... 1
           
La Croix ...............................

            Le Monde ............................ 4
            L’Humanité ........................... 5
            Un quotidien régional ........... 6       (Lequel ?.................)
            Un autre quotidien ............... 7        (Lequel ?..................)
14.- La conception et la réalisation du questionnaire diffèrent selon ce que l’on cherche
           et le type de traitement correspondant que l’on va utiliser.
         En règle générale, dès que l’on prévoit un traitement plus élaboré,
 - éviter les questions à réponses multiples (le nombre de réponses peut, à lui seul, avoir une influence) qui seront de toutes façons ramenées a posteriori à une suite de dichotomies.
Cette remarque amène à éviter aussi les questions ouvertes

- éviter les questions ‘‘filtrées’’ (c’est-à-dire posées à une part seulement de l’échantillon.

- dans la mesure du possible préférer : les échelles numériques aux échelles ordinales,

elles-mêmes  préférées aux classifications amorphes.
Ex. Si on prévoit d’effectuer :
- Une typologie : éviter les items peu discriminants pour lesquels
il est probable d’obtenir des pourcentages élevés.
 - Une analyse multivariée : la variable à expliquer est toujours
une quantité, les variables explicatives sont de préférence numériques.
 - Une segmentation : la variable à expliquer est en général non
quantitative. Toutes les variables sont ramenées à de dichotomies.
- Une analyse factorielle : toutes les variables entrant dans
cette analyse doivent avoir une forme homogénéisée.
 
Ne présenter de projet de questionnaire
qu’avec le système de réponses correspondant à chaque question.
Aucun questionnaire ne doit être mis en circulation sans avoir été soumis d’abord.

C. LE TRAITEMENT

    Il peut être fait à la main, par le classement de fiches, par tableaux ou par l’informatique. Il existe des logiciels de codage des réponses, de traitement des résultats et de calculs statistiques, simples ou complexes.