QU’EST-CE QUE LA PSYCHO-HISTOIRE ?

par Marc-Alain Descamps

 

   A. DEFINITION.  La psycho-histoire est l’éclairage de la science historique par la psychologie en général et la psychanalyse en particulier. Ainsi s’éclaire ce qui était caché ou incompréhensible et s’enrichit notre compréhension de la dynamique du passé grâce à la révélation des mobiles inconscients des individus et des groupes.

     Sa diffusion vers 1950 en Europe et en Amérique a transformé l’étude de l’histoire et suscité d’âpres contreverses. Ses apports novateurs étaient nombreux :

  1. L’importance des sentiments, l’univers émotionnel, le rôle des passions, des désirs, des pulsions agressives, des fantasmes individuels et collectifs, la présence sous-jacente des besoins sexuels …
  2. Le point de vue génétique et développemental dans l’individu et dans les groupes. L’influence de l’enfance et de l’éducation dans la constitution des sociétés.
  3. Une fois reconnue la dimension de l’inconscient, son rôle dans le devenir des sociétés humaines parait évident et universel. Ainsi on retrouve ce sens caché, cette signification latente, ce « pourquoi » de l’histoire (Binion).
  4. Le problème essentiel était dans la reconnaissance des individus et du rôle exceptionnel que certains individus ont pu jouer sur leur siècle : Bouddha, Jésus, Mohammed, Attila, Gengis Khan, Tamerlan, Napoléon, Staline, Mao … Déjà Freud avait étudié Cromwell, Garibaldi, Lasalle … Mais là se trouvait aussi la principale zone de conflit car l’histoire marxiste et matérialiste cherche justement à nier le rôle des héros et des élites au profit du peuple, des masses et des forces collectives (l’argent, la lutte des classes …).

 

  B. LES ETAPES.  Cela semble commencer avec l’histoire psychanalytique. Freud  publie en 1899 les rêves de Descartes, 1907 Délires et rêves dans la Gravida de Jensen, 1910 Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, 19   Totem et Tabou, 1928 Dostoïevski et la mort du père, 1939 Moïse et le monothéisme …  Ses disciples continuent : Marie Bonaparte sur Edgar Poe, Sterba sur Beethoven, Laforgue sur Baudelaire, Baudouin sur Victor Hugo, Jones sur Hamlet, Dracoulidès sur Aristophane, Reboul sur Sarazine de Balzac … Chez les hommes d’état, les affects privés se déplacent sur les objets publics. Les grands conquérants appartiennent à un sous-groupe méprisé, le père étant absent leur conviction de toute puissance est boostée par l’ambition effrénée de la mère.

 

  A l’American Historical Association le 29/12/1957 William Langer dans son discours présidentiel propose la psycho-histoire. Eric Erikson a publié ses études sur Luther, Gandhi et Langer a étudié Hitler. Le cas d’Hitler est typique, car bien des auteurs qui ne veulent pas admettre l’interprétation de Copernic, Galilée, Einstein ou Che Guevara sont d’accord pour une psychanalyse d’Hitler. Après l’école germanique des premiers disciples de Freud, un renouvellement est venu de l’école anglaise Mélanie Klein, Guntrip, Winnicott … Le point de vue féminin s’est élargi avec Dolto, Kristeva. Puis l’école de Chicago avec Kohut a étudié l’importance du culte du moi, du narcissisme et de la volonté de puissance. En France Jacques Lacan a montré comment toute la culture pouvait être retrouvée dans l’inconscient. Marcuse a popularisé la notion d’exploitation économique des frustrations sexuelles.

   Le structuralisme en particulier avec Claude Lévi-Strauss dévoile le sens profond caché dans les mythes des analphabètes ou dans leurs relations de parenté. Le culturalisme est l’équivalant en anthropologie de la psycho-histoire. Il a connu un grand succès en Amérique de 1930 à 1950. Il est né avec Ralph Linton et Ruth Benedict et s’est continué avec Margaret Mead. En étudiant le rôle de la culture tribale ils ont mis en évidence l’existence d’une « personnalité de base » ou psychologie d’une ethnie et son intégration sociale.

    Ceci a été continué en France par l’œuvre de Georges Devereux. Alain Besançon montre bien que l’histoire est forcément psychologique puisqu’elle est faite par des hommes, « l’histoire matérielle » est une fiction matérialiste. Et il retrouve la psycho-histoire dans Vico, Michelet, Herder, Hegel, Jaspers … Par la suite Lucien Febvre et Robert Mandrou ont inauguré l’histoire des mentalités. Ce que nous avons suivi avec l’histoire du corps, de la somatophobie, du naturisme, de la mort, de l’amour, de la mode, du rêve, des technologies du Sacré … La psychologie sociale telle que l’a enseigné Jean Stoetzel en est fort proche. L’inconscient des époques révolues laisse des traces visibles.

    En Amérique Llyod de Mause a publié sur la théorie psychogénétique de l’histoire et sur « l’évolution de l’enfance » travaillant à la réhabilitation des enfants qui ne sont pas forcément les « pervers sexuels polymorphes » de Freud.

    Une première Association pour le développement de la psycho-histoire, sous l’implusion de Jean-Maurice Bizière à l’université de Toulouse Le Mirail,  a organisé dès 1985 des congrès sur Les Objets martyrs ou La révolution et la mort …

   Une seconde « Société française de Psychohistoire » avec  Liris, Lloyd de Mause et Jerrold Atlas a publié une revue dès 1993 « L’or du temps ».

C. LES THEMES. La psycho-histoire a fait ses preuves dans :

1. les psycho-biographies.

2. étude du caractère national, ou l’esprit d’un peuple. C’est un besoin de comprendre les autres, mais il ne faut pas tomber dans la liste des exo-stéréotypes.

3. l’histoire des mentalités. L’histoire de l’amour ou de la mort est aussi importante que celle des Eglises ou des armées. L’histoire de l’accouchement révèle la condition sociale de la femme et celle des tortures et supplices reflète la compréhension de la justice.

4. l’histoire des croyances et des mythes : le diable, les Fées, les soucoupes volantes, le Yéti, l’Immaculée Conception, la folie et la maladie mentale … Le mythe du Bon Sauvage, de l’Age d’or, de l’Atlantide, de l’Egalité, du Grand soir et des lendemains qui chantent …

 

REFERENCES

Ariès Philippe, L’enfant et la vie familiale, Plon 1960

Besançon Alain, L’histoire psychanalytique, édit. Mouton, 1974

Besançon Alain, Le tsarévitch immolé, édit. Plon, 1967

Devereux George, Essais d'ethnopsychiatrie générale, Gallimard, 1970

Foucault Histoire de la folie à l’âge classique, Plon, 1961

Mandrou Robert, Magistrats et sorciers, Plon, 1968

Stoetzel Jean La psychologie sociale, Flammarion, 1963

Szaluta Jacques, La psycho-histoire, PUF. 1987