LE PROGRES

par Marc-Alain Descamps

 

TABLE DES MATIERES

 

 

Présentation

  1. La négation du Progrès
    1. Chez les Grecs
    2. Les Hébreux et la Bible
    3. Les Evangiles
    4. Les Romains
    5. L’Ancien Régime
    6. Le mythe du Bon Sauvage

 

  1. L’invention du progrès
    1. La Querelle des Anciens et des Modernes
    2. L’Aufklarung et le siècle des Lumières
    3. Le dix-huitième siècle
    4. La religion du Progrès
    5. Le Progrès dans la science et les techniques

 

  1. La récusation du progrès
    1. Les guerres cassent le progrès
    2. L’ère du soupçon
    3. Les maladies du progrès
    4. Les récusations
    5. La polémique

 

  1. Le progrès moral
    1. Histoire du cannibalisme
    2. La lutte contre l’inceste
    3. Le viol et l’émancipation des femmes
    4. La diminution de la vengeance
    5. Le dépassement de la cruauté
    6. Le devoir de colonisation
    7. Les croyances et les religions

 

 

  1. la vie

 

 

 

 

Présentation

 

L’idée de progrès est-elle un progrès ?

Tout le problème est là et le drame du progrès aussi.

Car le progrès a été et reste un drame pour l’humanité.

Il y a eu une religion du progrès et le progrès a voulu remplacer les religions.

On a cru fidèlement au progrès.

Il devait être absolu, total et apporter le bonheur définitif pour l’humanité.

Hélas, cela c’est fait au prix d’une révolution et finalement d’une Terreur.

Puis il nous a déçu : ce gigantesque progrès économique et matériel a amené les guerres mondiales.

Et ces guerres, grâce au progrès, ont été plus cruelles et plus destructrices,

 jusqu’au vertige.

Au vertige de la destruction totale de l’humanité avec l’arme atomique et les bombes nucléaires.

 

Mais qu’est-ce que le Progrès ?

Est-ce une simple avancée ou une amélioration,

une croissance ou un perfectionnement,

du plus-être ou du mieux-être ?

Autrefois progrès signifie « marche en avant, progredi »,

ex. « les progrès de l’incendie »,

il a fini par signifier une marche en avant vers la perfection et le bonheur, une amélioration.

Le Progrès selon sa religion serait une loi objective de l’histoire, une loi d’évolution de la civilisation. Il tend à se confondre avec l’histoire de l’humanité.

 

Pour y répondre il faut faire l’histoire du progrès

et étudier son évolution au fil des siècles.

Chaque siècle à apporté sa contribution à son invention.

Très timide au début, elle s’est soudain amplifiée,

avant d’aboutir soudain à son discrédit et à sa récusation.

 

D’où cinq parties :

  1. La négation du Progrès, l’immobilisme, le primitivisme, le Paradis ou le glorieux Age d’Or.
  2. La croyance au Progrès : de son espoir à sa religion
  3. La Récusation du Progrès, la Restauration et la Décadence.
  4. Le vrai Progrès : le Progrès moral.
  5. La Vie

 

 

 

Première Partie : LA NEGATION DU PROGRES

  

 

Il vaudrait mieux dire son absence, car il n’est pas nié, il n’a pas encore été inventé et il n’est pas pensé. On est dans l’éternel présent de la Tradition.

 

A.LES GRECS.

 

Les Grecs avec leurs invasions successives ( Minoens - 3000, Achéens - 2100, Ioniens -1950, Mycéniens et Eoliens – 1580, Doriens -1200, Spartiates -900,  Hélènes - 700) étaient à la recherche de la stabilité, pas du progrès. Pourtant ils se sont sortis de la religion pour inventer la science.

   En plus il y avait la croyance à l’éternel retour, qui est la négation totale du progrès. Les choses se répètent identiques, par cycle. Et dans le cycle ce n’était pas de mieux en mieux, mais de pire en pire.

Les Grecs situaient au début l’AGE D’OR. Selon Hésiode (Théogonie, Les travaux et les hommes) quatre âges s’étaient succédés : l’âge d’or, d’argent, d’airain et de fer. Sous le règne de Kronos  avec l’âge d’Or l’agriculture n’existait pas car la terre produisait à profusion. Il n’y avait pas de saisons avec un printemps éternel, pas de carnivores, pas de vieillesse, les hommes étaient vertueux et amis, ils mourraient en dormant.

Les Hindous situent aussi au début un âge d’Or (Satya Yuga, âge de vérité) et maintenant nous sommes dans le Kali Yuga, âge de la Déesse Kali ou du feu et de la guerre.

C’est Prométhée qui avait été l’inventeur du Feu, dérobé aux Dieux, et pour le punir il est enchaîné sur le Caucase où un aigle vient lui manger le foie qui repoussait sans cesse. Selon Eschyle dans son « Prométhée enchaîné » il avait aussi donné aux hommes les remèdes, l’interprétation des rêves et des auspices et révélé ce qui était caché sous la terre : l’or, l’argent et le fer.

Son frère Epithémée a épousé Pandore qui a ouvert la boite de Pandore, espérant des dons alors qu’elle n’a eu que des maux. Par là se manifeste la défiance des Grecs envers Techné, le Progrès.

La négation du progrès se marque dans les punitions des Enfers (Hadès) où chacun répète pour l’éternité l’acte essentiel de leur vie. Les Danaïdes cherchent à remplir un tonneau percé, comme Sysiphe remonte sans cesse une lourde pierre qui dégringole de la montagne, etc.

 

B.LES HEBREUX ET LA BIBLE.

 

Dans la Bible on ne trouve pas plus de progrès, mais au contraire la CHUTE, la décadence, la catastrophe. L’âge d’Or a un autre nom : le Jardin d’Eden ou le Paradis. Il a pris fin avec la première faute, la Désobéissance. Il y avait dans ce Paradis deux arbres auxquels il était interdit de toucher : l’Arbre de Vie, au centre et l’arbre de la Science du Bien et du Mal. Adam, tenté par Eve, séduite par le Serpent qui avait promis « si vous mangez de ce fruit, vous serez comme des Dieux « (eritis sicut deis). Ils ont accédé à la Conscience, que n’avaient pas les animaux et « ils découvrirent qu’ils étaient nus », car les animaux ne savent pas qu’ils sont nus. Les punitions furent la Chute (le Péché Originel, la dégradation de la nature humaine), l’exil (chassés du Paradis, gardé par un Ange à l’épée de feu), l’invention de la mort, le travail pénible, et en sus pour les femmes leur désir qui les soumettent aux hommes et l’accouchement dans les douleurs.

L’Ecclésiaste conclût avec logique et pessimisme :

« Qu’est-ce qui a été ? Ce qui sera.

Qu’est-ce qui s’est fait ? Ce qui se fera encore.

Rien de nouveau sous le soleil »

Il n’y a aucune place pour le Progrès, c’est l’Identique, la Répétition. Ce qui est un progrès par rapport à la Décadence, la Catastrophe, car tout se terminera dans l’Apocalypse.

 

C.    LES EVANGILES.

 

Mais tout ceci devait être réparé un jour par le Rédempteur, le Messie, le Sauveur.

C’est la Bonne nouvelle (Eu-angélos, Evangile) le Rachat a été accompli.

Et ce Progrès se perpétue « Heureux ceux qui croiront et ne m’auront pas vu ».

Mais il est recouvert par la Fin du Monde, l’Apocalypse décrite par Saint Jean.

« Cette génération ne passera pas avant que tout ceci se réalise ».

C’est l’Eschatologie pessimiste avec  l’Agamédon, la grande guerre décrite dans un texte de Qumran « La guerre des Fils de la Lumière contre les Fils des Ténèbres ».

Et l’humanité chrétienne a vécu à ses débuts dans la hantise de la fin du monde. Ce qui était exact c’est que c’était la fin d’un monde, le monde de l’Antiquité avec ses religions païennes et l’on sentait obscurément qu’allait lui succéder un nouveau monde : celui de l’espoir et du Rachat par un Sauveur. Ce sauveur était un besoin et un espoir. L’homme devait changer et se civiliser depuis le premier bond avec la révolution de l’agriculture. Donc ce fantasme du Sauveur, ce besoin collectif est d’abord apparu en Egypte avec Osiris, qui a vaincu la mort en ressuscitant grâce à sa sœur Isis, et par ses initiations il donnait la vie éternelle. Puis en Grèce,  Hercule et ses douze travaux pour le bien-être de l’humanité a eu ce rôle salvateur. Enfin est venue la religion du Christ, le sauveur de l’humanité, qui a rendu les hommes humains. Et cette nouvelle religion a mis fin à toutes les anciennes religions, qui ont soudain paru obsolètes.

 

D.LES ROMAINS

 

Comme les Grecs les Romains sont les partisans de la décadence depuis l’Age d’Or.

Ainsi Horace est d’un absolu pessimiste lorsqu’il écrit :

 « Une génération plus perverse que celle dont elle a vu le jour,

a engendré en nous une race pire qu’elle-même,

et de cette race naîtra une postérité encore plus corrompue ».

 

Dans la Querelle des Anciens et des Modernes nous verrons qu’au siècle d’Auguste, on a pu croire à un certain progrès par rapport aux Grecs.

L’étude en a été faite par Jacqueline de Romily dans Les idées romaines sur le progrès d’après les écrivains de la République.

Des opinions plus nuancées sont aussi dans Zénon de Cition et Posidonios d’Apamée,

Mais Sénèque finit par conclure qu’il n’y a pas de progrès car tout est gâté par l’amour du luxe et du plaisir.

 

E.L’ANCIEN REGIME ET LA PERIODE CLASSIQUE.

 

Faut-il croire Victor Hugo quand il écrit : « L’homme a eu pour les chercheurs un Caucase de haine » ? Résume-t-il l’antiquité ?

Pour le progrès la conception du temps est fondamentale. Les Grecs en avaient fait leur dieu suprême : Kronos. Le temps était un éternel retour, symbolisé par l’Ouroboros, le serpent qui se mord la queue. Régnait encore le mythe de l’Eternel Retour, malgré le Christianisme. On était dans l’universelle répétition, symbolisé par la noria où un âne tourne en rond toute sa vie pour faire monter l’eau. La sagesse était ancestrale, tout le monde citait les proverbes. Il y avait des corporations et chaque fils reprenait le métier de son père. On était dans un monde stable à la recherche de l’identique et du toujours pareil. D’où à la fin du Moyen-âge, les scandales dans l’élargissement de la vision cosmique avec Giordano Bruno, Copernic, Galilée … en attendant la réparation de Newton.

 

F.LE MYTHE DU BON SAUVAGE.

 

Il y avait un certain progrès dans la distinction des Civilisés (les Evolués, Aculturés, les Blancs), des Barbares (pas d’Etat, pas de police, on en reste aux villages), des Sauvages (Hommes des bois asociaux, méchants et cruels, féroces, incultes et farouches).

Mais le mythe du Bon Sauvage prend la suite de l’Age d’Or.

Cela commence avec les Scythes d’Homère à Strabon, qui vivent du lait de leur jument, ont élevé Hercule, ne possèdent rien et partagent tout, avec sobriété, justice, franchise, loyauté, entraide, générosité. Pindare décrit les Hyperboréens comme végétariens, pacifiques, sans peur de la mort, joyeux, justes, souriants. Depuis Alexandre le Grand on croît aux Sères comme cultivant la soie dans le culte des ancêtres, la famille et la morale et les Brahmanes comme végétariens, sans alcool, avec foi en Dieu. Apollonios de Thyane a rencontré ces Gymnosophes des Indes, qui sont nus et sages à la différence des Sages grecs qui sont habillés.

Les Romains prennent la suite et Marc-Aurèle décrit le Paysan du Danube qui aurait fait un discours surprenant au Sénat romain, repris dans une Fable de La Fontaine.

La Renaissance avec les grands voyages et l’exploration du tour de la terre porte témoignage que les Bons Sauvages ne sont pas un mythe : ils les ont rencontrés et appréciés.

Montaigne écrit à propos de deux sauvages d’Amazonie et les  présente de façon idyllique, comme naturels, égalitaires, sans tribunaux.

Puis vont venir les récits de voyage, dont le célèbre Voyage autour du monde où le comte de Bougainville décrit le paradis polynésien (en oubliant leur cannibalisme). Ce que va développer Diderot dans le Supplément au voyage de Bougainville, qui aura du succès et sera lu partout.

S’y ajoutent les romans à succès : Robinson Crusoé de Daniel Defoe, Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre ainsi que La chaumière indienne … Puis cela va créer le mythe de l’Eldorado.

 

Ce mythe du Bon Sauvage est conforté par l’oubli de la sauvagerie des sauvages lorsque les explorateurs les ont rencontrés. Ainsi s’est construit lentement le mythe de la sagesse des Indiens des Plaines aux U.S.A. On a oublié les guerres incessantes entre les tribus, l’esclavage des femmes (les squaws), les tortures permanentes, les scalps, le cannibalisme, etc. Et l’on a rassemblé les discours des chefs de tribus dans le livre écolo « Pieds nus sur la terre sacrée ». Et maintenant des métis viennent enseigner dans le monde entier un « chamanisme » américain récent créé de toute pièce.

En Polynésie on n’a vu que le bon coté et l’arrivée des Européens a bouleversé le rapport de forces.
Mais avant c’était des guerres incessantes, des tueries, des tortures, du cannibalisme.

Il en est de même en Australie et Tasmanie avec les Aborigènes et en Amazonie ou en Nouvelle-Guinée. L’insécurité permanente, des guerres incessantes, des expéditions punitives, les vengeances, la règle de la vendetta sans fin, des coutumes cruelles …

Quand Cortez a pénétré au Mexique des Atzèques, il a été outré par leur incessant cannibalisme et le rite central de leur religion : ouvrir la poitrine avec un couteau d’obsidienne, arracher le cœur et offrir son sang au soleil pour qu’il ait la force de se lever demain.

Puis les colonisateurs ont imposé la paix et ont tout oublié de l’état dans lesquels ils les ont trouvés pour ne retenir que les bons cotés : leur sagesse, leur chamanisme, leur insertion écologique. Ainsi continue sans cesse  le mythe du Bon Sauvage. Le chamanisme a beaucoup de succès et remplace les religions officielles car il n’impose pas une morale.

 

2ième partie L’INVENTION DU PROGRES.

 

L’invention du progrès s’est faite progressivement, très prudemment et très lentement au début.

Frédéric Rouvillois en a étudié la période 1680 à 1730. Mais cela a commencé beaucoup plus tôt. Et curieusement cela n’a pas été à propos des techniques, des remèdes et des machines (de guerre, de mines, de construction, maritimes …), mais à propos de la littérature. Cycliquement on a été enthousiasmé par l’esprit du temps et l’on s’est demandé si nos écrivains n’étaient pas en progrès par rapport aux précédents ? Cela a donné la querelle des Modernes et des Anciens.

 

A.LA QUERELLE DES MODERNES ET DES ANCIENS.

 

L’idée de Progrès commence avec l’illustration des écrivains contemporains par rapport aux Classiques.

1)      chez les Grecs. L’idée de progrès est déjà là au Cinquième siècle avant notre ère, au siècle de Périclès avec des écrivains comme Aristophane, Démocrite, Eschyle, Euripide, Hérodote, Platon,  etc.

Ils ont l’idée de s’affranchir de l’admiration d’Homère, des Achéens, des Doriens ou des Spartiates. On n’en  est plus à la guerre de Troie et à l’expédition des Argonautes. C’était une vision très religieuse : finalement les hommes n’étaient pas libres car leurs victoires et surtout leurs morts étaient décidées au tribunal du Ciel après dispute des dieux

Particulièrement Eschyle dans son Prométhée enchainé note que les anciens vivaient dans des grottes, car incapables de construire des maisons, des temples et des monuments. Ils ignoraient le travail de la pierre et du bois. Ils étaient avant la science, sans recourir à la raison. « Au début les mortels voyaient sans voir, écoutaient sans entendre et pareils aux formes des songes, ils vivaient leur longue existence dans le désordre et la confusion ». Soumis aux superstitions de la magie et des religions, ils vivaient comme en plein rêve. Les actes importants des humains étaient dictés par les dieux comme lors de la guerre de Troie où, selon Homère, le tribunal des dieux débattait sans cesse pour les chefs, leurs combats et leurs victoires et même se disputaient.

L’antiquité est grossie par l’éloignement. Ancien et donc par conséquent beau et vrai, voilà ce qui est contesté.

 

2)      chez les Romains. Au siècle d’Auguste la querelle va recommencer pour s’affranchir de la

     totale admiration des Grecs. Cicéron, Horace, Ovide, Plutarque, Properce, Suétone, Tite-

     Live, Virgile … rivalisent en latin avec les chef-d’oeuvres grecs. On compare les poètes Anacréon avec Virgile ou les historiens Hérodote avec Tite-Live. Dans son célèbre livre Plutarque surtout soutient la comparaison avec Les Vies parallèles des hommes illustres selon 50 portraits comparés d’un Grec et d’un Romain : Alexandre le Grand et César, Démosthène et Cicéron, Solon et Publicole, etc.

       Après Epicure, Lucrèce dans son poème en six chants De rerum natura, veut nous délivrer des terreurs superstitieuses en donnant une explication sensée des phénomènes naturels inexpliqués. Par là, l’humanité qui trainait sur terre une vie abjecte, écrasée sous le poids d’une religion horrible, va pouvoir se redresser et la religion à son tour renversée et foulée aux pieds, la victoire nous élève jusqu’aux cieux.

 

3)      la Renaissance. La Renaissance commence en Italie au Quatorzième siècle, le Quatrocento. En 1453 la chute de Constantinople et de l’empire byzantin avec tous ses réfugiés entraine le passage du latin au grec. Une école néoplatonicienne nait à Florence avec Marsile Ficin, puis Pic de la Mirandole et Machiavel qui écrit Le Prince. On quitte le christianisme du Moyen-Age pour trouver son inspiration dans Platon et Plotin.

Ceci provoque un changement complet dans la vision de l’humanité et la découverte de la perspective albertienne. Elle est préparée par la diffusion de la Camera obscura et de nouveau procédés de peinture, en particulier l’abandon de la fresque à même le mur pour le tableau, le portrait, la peinture à l’huile, le sfumato … L’humanisme prend la place de la théologie, et le corps humain la place des anges. Sculpteurs et peintres osent représenter des nus avec Botticelli, Michel-Ange, Paolo Uccelo, etc. Rien n’illustre mieux le progrès dans toutes les matières que le génie universel de Léonard de Vinci. Le progrès en Italie est donc apparu d’abord dans la peinture.

   En 1605, Francis Bacon fait paraître The Advancement of Learning, traduit en français en 1624. Il renouvelle le prométhéisme en avançant que l’augmentation des  connaissances entraine forcément un accroissement du pouvoir de l’humanité sur la nature. Ce qui était une simple marche en avant devient une amélioration, un progrès (progressus  scientiarum). Tout le progrès est là : dans cette conviction inébranlable que l’accumulation des sciences provoquera le bonheur de l’humanité, par l’intermédiaire des techniques. L’homme peut autant qu’il sait (knowledge is power,   ipsa scientia potestas est). On ne triomphe de la nature qu’en lui obéissant. C’est la dimension cumulatrice du progrès qui permet sa marche en avant.  Mais le progrès n’existe que par sa transmission grâce à des institutions conservatrices et diffusatrices, sinon l’on repartirait toujours de zéro.  Il développe ce programme en 1620 dans le Novum Organum. Le monde n’est plus à contempler, il est à transformer. Mais « On ne commande à la nature qu’en lui obéissant ». Francis Bacon est aussi l’auteur en 1623 d’une utopie La Nouvelle Atlantide. Il fait partie des utopies de la reconstruction « en vue de réaliser toutes choses possibles ».

     Cette accumulation de la puissance humaine est promesse de bonheur. A condition que s’établisse une complète mutation dans la science et les savoirs : ils ne doivent plus rester philosophiques ou contemplatifs, ils doivent devenir pratiques, utiles, orientés vers toutes leurs applications possibles. La science pour la technique et non plus la recherche par curiosité gratuite selon Bacon.

Déjà dans  les Essais Montaigne fait de progressio « le chemin vers la vertu » ce que vont développer bruyamment Perrault, Pascal, Descartes et Fontenelle …

 

4)      le siècle de Louis XIV. Cela a débuté lors de la mémorable séance de l’Académie française du 27 janvier 1687 où Charles Perrault lit Le siècle de Louis XIV et où Boileau quitte la séance, incapable de supporter plus longtemps l’apologie du progrès. Boileau était le chef des traditionnalistes « Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable, aimez donc la raison, à l’imitation des anciens ». Les écrivains grecs et latins étaient les maîtres incontestés depuis Montaigne et la Pléiade. Or c’est ce que contestent les Modernes. Perrault commence par affirmer « les grands siècles » : « On peut comparer le siècle de Louis au beau siècle d’Auguste ». Puis il passe habilement d’égaux à supérieur : non seulement nos contemporains sont comparables aux célébrités de l’Antiquité, mais ils leur sont aussi supérieurs simplement parce qu’ils viennent plus tard. Mais le progrès pour Perrault n’est pas linéaire ni continu. Il explose par bouffées lors des « Grands Siècles ». Il subit soudain un saut prodigieux et miraculeux dans tous les domaines à la fois, la peinture, les lettres, les Arts, les sciences, les techniques, les armes et les lois …

          Cela commence avec une boutade « c’est nous qui sommes les véritables Anciens ». La vieillesse du monde nous la vivons, les Grecs étaient dans sa jeunesse. « La vérité est fille du temps , Veritas filia temporis» dit Francis Bacon, or le temps ne souffre aucune discontinuité, l’écoulement ne s’arrête jamais. « Il n’est rien  que le temps ne perfectionne tous les jours ».

 

La querelle des Anciens et des Modernes va se dérouler sur bien des équivoques : il ne se s’agit pas d’égalité, mais de supériorité et l’on défendra tous les modernes, même les médiocres. Les arguments des modernes sont chrétiens (la vraie foi entraine la supériorité littéraire), royalistes (Louis XIV est un grand roi, donc ses écrivains aussi), rationalistes (le progrès dans les lettres suit celui dans les sciences), etc. Perrault publie Le parallèle des Anciens et des Modernes, et chez ses adversaires Mme Dacier une traduction d’Homère. La Querelle s’intensifie en 1730-1735. Le modèle semble être la maitrise du temps et des machines à mesurer le temps : l’horloge et les oignons, ces ancêtres de la montre, ont définitivement vaincus les cadrans solaires, les sabliers et les clepsydres.

   En 1687 Fontenelle publie Digression sur les Anciens et les Modernes où il penche vers une nécessité du Progrès par accumulation des innovations, « Il y a un ordre qui règle nos progrès ». Cette idée de la nécessité inéluctable du Progrès va avoir une grande fortune jusque dans la religion du Progrès. Il proteste contre notre lâcheté et notre excessive admiration de l’Antiquité, contre « ce faux et lâche respect que les hommes portent aux anciens ». Tous ces anciens philosophes, avec Platon et Aristote, étaient soumis à leur imagination, ignorants et crédules, ils croyaient aux Fables et aux mythes.

Descartes va, à partir et des horloges et des automates, introduire le renversement du mécanisme et le progrès en philosophie avec la disqualification d’Aristote et surtout de l’aristotélisme de son époque. C’est fini avec les Esprits cachés de la nature, tout est mécanique. Descartes invente une machine à tailler les verres paraboliques et en conclut que l’univers est une immense montre. Avec Fontenelle ce mécanisme va se faire sans dieu, dont on n’a plus besoin. « La nature est comme le derrière du théâtre de l’Opéra ». Ces grossières métaphores et analogies semblent suffisantes pour cette époque. Si Descartes n’ose pas dire que l’homme n’est qu’une machine, il le dit de l’animal et le laisse développer par son ami La Mettrie « L’homme-machine ». Et par là nous sommes « comme maîtres et possesseurs de la Nature ». Descartes revient  souvent sur cette domination de la nature : vaincre, domestiquer, soumettre, assujettir … on croirait  entendre du Lucrèce. D’où l’obligation de publier ses découvertes pour participer au bien général de tous les humains et de passer de la philosophie spéculative à une préoccupation d’utilité et un souci des applications pratiques.

Pascal légitime l’histoire avec son  image du nain sur les épaules d’un géant qui voit plus loin (et a raison) du simple fait qu’il lui est postérieur. L’histoire a toujours raison, grâce au progrès. « L’homme est dans l’ignorance au premier âge de sa vie, mais il s’instruit sans cesse dans son progrès ». « Nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants » cette sentence de Bernard de Châtres, rapportée par Jean de Salisbury, est reprise par tous les partisans du progrès. A tel point que l’on a attribué à Pascal la paternité de cette fameuse formule comme le croît Auguste Comte en 1839. Dans ses Pensées, il fait la découverte essentielle : « tous les hommes ensemble font un continuel progrès … toute la suite des hommes pendant le cours de tant de siècles doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et apprend continuellement. Ceux que nous appelons Anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses et formaient l’enfance des hommes proprement ».

 

B.L’AULKLARUNG et LE SIECLE DES LUMIERES.

 

Ce mouvement européen  (enlightment, Illuminismo, les Lumières …) commence en Allemagne. Elle a terminé la guerre de Trente Ans par le traité de Wesphalie en 1648 et elle est partagée entre l’empire catholique des Halsbourgs et les prussiens luthériens de Frédéric II. Elle sort de la torpeur stérile de la scholastique pour s’ouvrir au siècle de la raison avec les polémiques entre les luthériens et les catholiques.

    Emmanuel Kant fait paraître en 1784 Was ist Aufklärung ? Qu’est l’Eclairement ? et il répond c’est devenir un adulte, penser par soi-même et non répéter la tradition comme un petit enfant mineur. Cela va avec les nouvelles universités et la nouvelle littérature de Lissing à Herder. A quoi il faut ajouter l’action de Goethe et de Schiller. Fichte en plus fait du Progrès un privilège de la germanité et il oppose les Français pour lesquels « rien de nouveau sous le soleil ». En fait l’histoire va lui donner tort dès 1789.

Le terme allemand pour progrès Fortschritt  signifie déjà amélioration. Comme dit Benjamin Constant, on échappe à la fois à un présent sans avenir et à une vie sans espérance.

Leibniz avec son optimisme et son espoir du meilleur  des mondes possible, fait avancer l’idée de Progrès : « un progrès perpétuel et absolument illimité de l’univers, de sorte qu’il marche toujours vers une plus grande perfection ». Il fonde la thèse du progrès humain sur celle de l’irréversibilité du progrès global de l’univers. L’ordre de la succession est l’ordre de l’amélioration, cette maxime devient un dogme.

Puis va venir le pré-romantisme de Jean-Jacques Rousseau. Le premier progrès est le contrat social qui nous  fait sortir de l’homme naturel et aussi de la sauvagerie selon Hobbes dans le De Cive. L’état est né d’un progrès de la raison. Mais Rousseau emploie le mot « perfectibilité » et non progrès, c’est la faculté qui a fait sortir l’homme de son état primitif, sa condition originaire : l’état naturel. Et c’est irréversible, l’état de nature est définitivement perdu. Mais pour lui  le progrès n’est pas nécessaire, l’homme peut le refuser ou l’accompagner, l’accélérer ou le ralentir. Il est libre d’être le tyran de lui-même et de la Nature. Tout est dans le langage ou plutôt l’écriture qui garde et transmet la mémoire des inventions et des expériences passées.

 

  1. LE DIX-HUITIEME SIECLE

 

 En France c’est au dix-huitième siècle que le progrès devint politique avec l’idée que les paysans étaient volontairement tenus dans l’ignorance pour être mieux exploités et de manière générale tout le « Tiers-état » est exploité avec les artisans, les commerçants, les soldats mercenaires… D’où le projet de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert : propager les savoirs techniques en brisant les corporations et les secrets de métier. Les philosophes voient le progrès dans l’instruction avec La Mettrie, D’Holbach, Helvétius … Cela a inspiré Voltaire dès 1765 avec la philosophie de l’histoire, Fontenelle avec Le progrès de la raison, Turgot avec Le Progrès de l’esprit humain (1750). Condorcet ajoute que pour améliorer l’humanité il faut accélérer le progrès des Lumières, malheureusement il sera tué en 1793 par cette Révolution qu’il avait tant appelé de ses voeux. Le progrès tue et l’on commence à peine à comprendre qu’il peut être dangereux.

Turgot dans son discours qu’il prononce le 11 décembre 1750 à la Sorbonne sur « Les progrès successifs de l’esprit humain » garde cette vision optimiste de l’histoire, hélas démentie par la Révolution

   Le 18ème siécle découvre l’opposition à la religion chrétienne. L’origine du Progrès est dans les hérétiques précédents : Giordano Bruno, Tomaso Campanella, Fauste Soccin, le moine Pélage … La pluralité des mondes, la négation du pêché originel, de la chute, du péché, de la déchéance, de la prédestination, de l’Enfer … sont des préalables pour oser inventer la notion de progrès grâce aux efforts des hommes. Un enfer éternel est le contraire du Progrès : de pessimiste l’humanité entre soudain dans un inébranlable  optimisme. Finalement il faudrait remonter au moine italien Joachim da Fiori avec sa loi des trois états qui inclut un certain progrès (le règne de l’Esprit Saint) et auquel se réfèreront toutes les philosophies de l’histoire de Vico à Auguste Comte. Les trois états c’est le règne du Père sous les Juifs, le règne du Fils avec Jésus et les Chrétiens, puis débute depuis Joachim da Fiori le règne de l’Esprit de Vérité avec l’Esprit Saint.  Auguste Comte n’aura qu’à les appeler l’état théologique, l’état métaphysique et l’état scientifique.  C’est aussi la polémique des philosophes contre les jansénistes que l’on retrouve chez Desmarets de Saint-Sorlin.

   Voltaire publie l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations en 1756 pour s’opposer au monde établi avec l’histoire du peuple élu (les juifs) ou les exemples de Providence. La direction de l’histoire par Dieu était la bête noire de Voltaire qui a tenté de la discréditer avec le tremblement de terre de Lisbonne ou son livre Candide. Le Progrès pour lui c’est l’orientation des passions humaines à l’aide de la raison. Son but était de « déniaiser le peuple » et pour cela « écraser l’infâme », la religion chrétienne. La lutte contre l’obscurantisme passe par la lutte contre le despotisme et l’oppression cléricale. Il y a une confiance aveugle dans la perfectibilité de l’espèce humaine. Le Progrès c’est le devenir d’une humanité en marche vers un surplus de puissance et de savoir. Concrètement il faut développer l’éducation du peuple avec l’Ecole, l’Industrie et le Commerce. Et Voltaire conclut en 1767 « la Raison a fait plus de progrès en 20 ans que le fanatisme n’en avait fait en 150 ans »

 

     Le dix-huitième siècle sera une période idéaliste et généreuse où  culmine la religion du Progrès. On va rêver d’une rétribution en fonction des mérites et non plus en fonction des rangs et de la hiérarchie. C’est la contestation de l’ordre établi qui a fait son temps : la Noblesse, le Clergé et le Tiers-Etat. Le Progrès semble exiger une société égalitaire. Il y a dans l’apparition de l’idée de Progrès des liaisons avec les thèmes de la Nature, du Bonheur, de l’Egalité et finalement un recours à l’Utopie « ce gouvernement imaginaire où tout est parfaitement pour le bonheur de tous ».

    La notion d’humanité et de bienfaisance semble s’établir avec l’abbé de Saint-Pierre et elle va remplacer la charité chrétienne qui est discrédité comme discriminatoire. «La vertu est bienfaisance envers le prochain » prêche Voltaire. Fénelon utilise le terme de philanthropie qui va avoir un tel succès aux siècles suivants. Cela a commencé avec Bentham et l’utilitarisme anglo-saxon qui va donner le groupe des physiocrates. La solidarité remplace la charité et s’élargit de plus en plus jusqu’à un certain cosmopolitisme. Le grand espoir est l’éducation, qui va tout régler. Et l’on passe de l’éducation morale à l’éducation pratique, car le bonheur est donné par la vertu.

 

 

Ce que le XVIIIème siècle avait rêvé le XIXième siècle tente de le réaliser.  Cela nous semble commencer avec Claude Henry de Rouvroy de Saint-Simon (1760-1825) qui propose le Nouveau Christianisme par « l’amélioration du sort des pauvres. Le devoir des industriels et philanthropes est d’œuvrer à l’élévation matérielle et morales des prolétaires ». Mais ce qui est nouveau est qu’il espère le faire par l’industrie. Il croit au progrès des sciences et de l’industrie : « l’industrialisation va devenir le moteur du progrès social ». Il va y avoir résorption du politique dans l’économie jusqu’à l’abolition de l’Etat : « il faut remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses ». En 1813 dans son célèbre Mémoire sur la science de l’homme il oppose les Abeilles ou producteurs (les artistes, savants et industriels) aux frelons (nobles, prêtres, militaires, propriétaires non-cultivateurs). Et les industriels disent aux savants « nous voulons bien vous loger et vous nourrir à condition que vos travaux contribuent à l’utilité sociale ».

 

 

  1. LA RELIGION DU PROGRES

 

Il y a un progrès de la notion de progrès.

   D’abord on parle du progrès par métaphore et analogies comme si l’on ne savait pas très bien ce que c’est. Il y a eu l’image du temps et de son écoulement. Par là on compare le progrès à un fleuve, qui subsiste bien que son eau s’écoule. Puis est venu l’image de la route qui est de plus en plus sure, plus on la pratique. L’argument de la vie humaine a eu beaucoup de succès : on compare l’histoire de l’humanité à une vie. Et forcément il y a un progrès de l’enfant à l’adulte, aucun adulte ne peut le nier à l’époque (sauf Rousseau, peut-être). Cela a été l’argument suprême : les Anciens étaient des enfants, car ils étaient dans l’enfance de l’humanité.

    Puis le progrès se systématise, il devient progressif, linéaire, continu, infini … Enfin il est question de son rythme et donc il y a un progrès dans le progrès. Le progrès s’accélère, il y a de plus en plus de progrès, particulièrement dès qu’on y croit. La vitesse actuelle du progrès compense l’excessive lenteur des premiers pas.

   Puis l’on s’interroge sur la cause du progrès, sa forme, sa régularité. Le progrès au début a été conçu comme aléatoire, un moment particulier de  notre histoire qui pourrait s’inverser. Si sa cause a été le hasard, alors nous pourrions retomber dans une vision cyclique. Au contraire si le progrès est nécessaire, il sera continu.

  Une fois reconnue la nécessité du Progrès en découle son caractère perpétuel. Il n’est pas cyclique, mais perpétuel et même pour certains progressif, c’est-à-dire qu’il s’accroit : il y aura de plus en plus de progrès. C’est prévisible et impérieux. Francis Bacon et Pascal l’affirment sans hésiter : « la fécondité de l’esprit humain étant inépuisable, ses inventions peuvent être tout ensemble sans fin et sans interruption ».

   Cette nécessité logique apparait en plus comme normale. « Le Progrès de la Raison humaine universelle » selon la pensée de l’abbé de Saint-Pierre vient des échanges et du commerce des lumières des personnes éclairées. Et cela se fait en cascade avec les Académies, puis les sociétés savantes et enfin avec les lieux d’échange comme les cafés.

   L’abbé de Saint-Pierre en donne la raison qui fait la différence entre les bêtes et l’homme : l’éducation où se transmet tout le savoir accumulé. Les bêtes ne se transmettent rien alors que les hommes se copient, rivalisent et s’enrichissent. Le Progrès est ce qui nous sort de l’état de nature et de la quasi-bestialité. De même il y a une prodigieuse différence entre un individu qui vieillit et meurt et l’humanité qui est immortelle avec sa succession éternelle et infinie. Alors que Fontenelle n’a imaginé qu’une accumulation continue et interminable, l’abbé de Saint-Pierre pense que cela va se développer à l’infini de façon inconcevable et « qu’on  ne saurait imaginer ». Non seulement le Progrès est infini mais il ne reste pas quantitatif, il est aussi qualitatif. Il est réellement inimaginable et confine donc à l’Utopie. Les réflexions sur l’Utopie sont essentielles pour la construction de l’idée de Progrès.

 

    La Religion du Progrès se développe et l’on répète sans cesse «  le Progrès veut que … », « Il ne faut pas aller contre le Progrès », « le Progrès exige ». Ce progrès est conçu comme linéaire, rectiligne, continu, inéluctable et finalement infini. C’est une vraie loi de l’Histoire. L’histoire humaine et la civilisation sont passées de la notion de déclin à la stabilité (le retour éternel en cycles) puis à la conviction du Progrès. Enfin apparaît la nouvelle définition du Progrès « l’infini du toujours mieux ». L’idée de progrès est un progrès. Le savoir et y  travailler voilà le vrai progrès. Le progrès pour l’homme est ce qui fait de lui un homme. Pas seulement un changement, mais une amélioration. L’idée de Progrès, son mythe, va avec l’Histoire. Le progrès est le moteur secret de l’histoire ; depuis que certains hommes ont pris leur destin en main, on les imite et de plus en  plus collaborent, l’humanité est en marche vers un futur d’égalité. Fini l’éternel retour ou la fin du monde, l’Apocalypse. Alors règne le Progrès qui est cumulatif, continu, linéaire, nécessaire, irréversible et illimité.

   La religion du Progrès c’est la croyance à l’humanité comme un seul homme en marche vers la Perfection. En plusieurs étapes : la science qui est effectivement cumulative, les techniques qui sont les applications des sciences et doivent donner le bonheur à  l’humanité.

« Le progrès marche ; il fait le grand voyage humain et terrestre vers  le céleste et divin » écrit Victor Hugo dans les Misérables. « Croire au progrès c’est prier vers l’infini ».

Raymond Aron parle de « religion  séculière » à propos de la croyance au Progrès qui a remplacé le christianisme et sa doctrine du salut collectif par le sacrifice d’un homme-dieu. Tout ce qui était promis par cette rédemption historique se réalisera à la fin de l’Histoire par une progression de tous les jours. Le Progrès c’est la réalisation au jour le jour de tous les idéaux de liberté, égalité, fraternité et l’accès au bonheur de toute l’humanité. Ce n’est plus une foi religieuse, c’est une certitude et une évidence fondée sur la raison, c’est la victoire de la raison. Comme le répétait Leibniz « le présent est gros de l’avenir ». Le progrès est en marche, tout est déjà là. Alors que depuis six mille ans, les animaux n’ont progressés en rien, l’homme a transformé les pays civilisés.

La croyance au Progrès sur terre est l’inverse de la croyance à l’Enfer éternel après la mort. Une croyance grandit au fur et à mesure que l’autre disparait. On ne croît pas vraiment au Progrès si on croît encore à un enfer éternel. Elles sont antithétiques. C’est dans le dénuement et les épidémies que nait l’Enfer, les figurations des Danses de la Mort sont contemporaines des épidémies de la Peste Noire et du choléra.  Il n’y a pas d’avenir ni de Progrès quand on attend l’Apocalypse.

La religion du progrès vient de la croyance de Condorcet « La Nature lie, par une chaîne indissoluble, la Vérité, le Bonheur et la Vertu ». Non, le futur a montré le contraire de cet optimisme béat avec les deux guerres mondiales et la bombe nucléaire. C’est l’erreur fondamentale des Lumières de croire que le progrès économique va engendrer le progrès politique, avec l’égalité, la démocratie et la pratique des Vertus ou des progrès moraux. « Le perfectionnement réel de l’homme est illimité » écrit Condorcet. Les Anciens tenaient que le bonheur était atteint difficilement que par les Sages et les Modernes qu’il est promis à tous. L’âge d’or est devant nous pour Fichte  « Qui craint la nécessité naturelle a peur de sa propre ombre ».

    Hegel pose comme premier principe du progrès « la positivité du négatif ou la transformation dialectique du mal en bien », car la Raison gouverne le monde et l’histoire universelle est rationnelle.

   Le Progrès est global et universel : né dans la littérature, il s’étend aux Beaux-arts, soutenu par la science et les techniques. Pendant longtemps, selon Kuhn, la peinture a été considérée comme le domaine cumulatif dans sa recherche de la ressemblance et de la perspective.

   La gloire du Progrès va éclater au dix-neuvième siècle dans les Expositions Universelles qui se succèdent : 1867, 1887, 1900 …

    Et sa conséquence est la Colonisation : les peuples de progrès (tous de race blanche) doivent partager et faire profiter les peuples de la tradition des bienfaits du Progrès.

   Une autre conséquence est l’eugénisme. Charles Darwin n’était pas eugéniste car il mettait l’esprit de fraternité humaine au-dessus de la science, mais son fils Léonard Darwin et son  cousin Francis Galton ont fondé l’eugénisme et  l’hygiène raciale. Leur argument suprême était pourquoi ce que nous faisons avec succès sur les animaux et les plantes serait-il interdit à l’homme ? On doit distinguer l’eugénisme positif qui favorise la reproduction des bonnes souches et l’eugénisme négatif qui organise la stérilisation des handicapés, des trisomiques aux aveugles de naissance. Spencer voulait laisser faire la sélection naturelle qui élimine les moins adaptés (les couches les plus pauvres avec leur tuberculose, leur syphilis et leur alcoolisme). S’ajoute aussi la question de l’immigration, particulièrement aux USA, car les races inférieures altèrent la pureté de la race. Il faut se délivrer des « grands tarés » par l’installation du haras humain selon la psychologie des dégénérés.  L’anthropogénie aidera à constituer une élite de surdoués. Rien ne peut sauver l’humanité, si ce n’est la religion eugéniste, qui est la forme complète du Progrès. Le féminisme s’est très tôt opposé à  l’eugénisme qui entendait cantonner les femmes à leur fonction reproductive, leur « devoir naturel le plus glorieux ».

 

 

  1. LE PROGRES DANS LA SCIENCE ET LES TECHNIQUES

  

   Dans la préhistoire le premier progrès notable a été la découverte et la maitrise du feu, vers moins 500.000 ans. Il a permis de se défendre des animaux, de cuire les aliments et d’éclairer la nuit. Dans les outils on distingue le paléolithique avec les premiers silex taillés et le néolithique avec les armes à distance : arc, javelot, boomerang. Entre les deux périodes on situe le mésolithique avec les micro-outils et l’aiguille. Il y a – 60.000 ans commence les dessins sur les parois des cavernes.

Et soudain le progrès s’accélère vers – 10.000 ans et commence la révolution de l’agriculture et de la domestication des animaux. Alors tout s’invente à la fois : l’irrigation, les bateaux et la marine, les villes et les monuments, l’astrologie et l’astronomie, l’écriture et l’alphabet, les religions patriarcales, la géométrie et les sciences …

Se diffuse à la fin de la culture de la pierre, le culte des morts avec les grandes pierres dressées (menhirs, dolmens, cromlechs) Carnac et Stonehenge.

Puis l’humanité entre dans l’ère du métal. D’abord la culture du cuivre, le chalcolithique, à partir de Chypre (Kuprus, le cuivre), puis la civilisation du bronze, avec un mélange d’étain. La métallurgie s’étend avec le fer, l’or et l’argent … Le fer avec le carbone se change en acier. 

 

En France comme en Europe l’ancienne religion des Druides est supplantée par la religion chrétienne avec ses monastères et ses ordres religieux (Bénédictins, Cisterciens, Chartreux …) qui vont défricher les forêts et assécher les marais. Puis contre les grandes invasions va s’installer la féodalité.

On entre alors dans le Moyen-Age avec en Occident la religion chrétienne qui pour installer la moralité réprime la sexualité et développe la culpabilité avec la menace d’un enfer éternel. Le résultat d’une absence de sexualité c’est le refoulement et l’hystérie qui se répandent dans toute l’Europe jusqu’à Charcot et Freud.

 

 Dès que l’on est sorti du cadre étroit de la répétition on a compris que c’était une Renaissance, un Risorgimento au Quatrocento (1450-1500). Les premières percées sont Copernic, Galilée, Giordano Bruno, Léonard de Vinci, Marsile Ficin … Et c’est la fin du Moyen-Age, des Danses de Mort (Toddanz) et de la peur de l’Enfer. Le monde s’élargit et l’on découvre l’Amérique, l’Australie, toute la Terre qui est ronde. Le carcan de fer de la religion chrétienne se desserre avec plus d’un siècle de guerre de religion entre les Protestants et les Catholiques.

 

   

L’on n’en finirait pas de noter le début de la révolution technologique. Dès le quatorzième siècle on comprend enfin que le cheval a des épaules et l’on invente son collier qui lui permet de donner toute sa force, sans s’étrangler comme autrefois. Les moulins rendent la vie plus facile avec les moulins à eau et puis les moulins à vent. Le meunier devient le personnage important de la commune.

 

Après le drakkar des Vikings, notons la Caravelle, ce bateau révolutionnaire qui rassemble des nouveautés (gouvernail d’étambot, coque haute, faible tirant d’eau, voiles triangulaires …) ce qui a permis aux navigateurs portugais d’affronter les grandes vagues de l’Atlantique avec Diaz et Mendonça. Colomb découvre l’Amérique en 1492, Vasco de Gama prouve que la terre est ronde puisqu’on peut en faire le tour.

Dès que s’estompent les interdits bibliques et la honte de la nudité du corps humain les médecins acquièrent le droit d’étudier scientifiquement le corps humain et commencent les dissections. En France Ambroise Paré étudie les cadavres et Charles Estienne fait paraître en 1540 un livre d’anatomie avec des gravures. André Vésale révolutionne l’Europe en publiant à Bâle en 1543 De humani corporis fabrica, le premier atlas du corps humain avec trois cent planches dessinées par Calcar, élève du Titien. Michel Servet découvre en 1550 la circulation pulmonaire et Harvey en 1628 la circulation du sang. Rembrandt en 1632 le glorifie dans son tableau La leçon d’anatomie du Dr. Tulp. Aussi les progrès médicaux sont indubitables et indéniables : l’on fait disparaître les épidémies de choléra, la tuberculose, la malaria … En 1873 le norvégien Hansen découvre le bacille responsable de la lèpre, pour combattre cette horreur qui a tellement épouvanté l’humanité. En 1885 Louis Pasteur met au point un vaccin contre la rage et en 1894 découvre le bacille de la peste.

Dans ce cadre la science se transforme avec Descartes, Leibnitz …

Bacon publie le Novum Organum et Locke essaie de rendre la religion raisonnable. Thomas More publie Utopia, le non-lieu de Nulle-part, qui aura une fortune extraordinaire en devenant un nom commun de toutes les utopies. Le progrès est donc envoyé aux Calendres grecques c'est-à-dire nulle part sur la terre, cela reste un idéal irréalisable au début. Le Progrès tend vers la perfection et débouche sur l’utopie. Il y a comme une confusion entre Améliorer et « Société parfaite ». Quand ? Dans l’Uchronie. Au lieu de penser « la société a avancé, avance et avancera » on décrit la perfection dans les utopies.

Tout est plus clair, les vitres de verre remplacent les papiers huilés des anciennes fenêtres. Les miroirs s’agrandissent jusqu’à donner les psychés où l’on pouvait enfin se voir en entier, car Narcisse n’avait que l’eau d’une source. Que l’on songe à la surprise des invités en entrant dans la Grande Galerie des Glaces de Versailles où l’on voyait enfin l’absolue nouveauté de l’humanité marchant dans la lumière  et se reflétant à la surprise dans la confusion des images et reflets.

Et enfin en 1800 c’est la découverte de la machine à vapeur utilisée dans les mines, dans les locomotives, dans les bateaux, dans les voitures, etc. Dans les bateaux c’est une révolution : avec la marine à voile on risquait un naufrage à chaque tempête, avec la vapeur la navigation devient plus sure. Une des conséquences c’est l’invention des plages sur lesquelles il fait bon se promener alors qu’avant l’on ne s’y hasardait pas, ne supportant pas de rencontrer le matin un cadavre verdi d’un noyé naufragé.

 

Ces progrès engendrent une vision technicienne du monde et qui est forcément optimiste. L’homme est libre, il n’est plus le jouet de forces obscures. Il s’est libéré, il est devenu adulte comme l’écrit Kant. Il a l’audace et la jeunesse de ceux qui n’ont peur de rien, car le destin implacable a été aboli. Les dieux n’obéissent plus à Anankè la Nécessité comme le faisaient les dieux grecs.

 Peut-on faire de l’esprit technicien la seule cause du Progrès ? Sans doute pas. Il y a surtout un optimisme qui se fait jour dès que disparait la notion de Chute, de faute, de décadence.  C’est surtout l’espoir d’une classe conquérante qui a pleinement confiance dans son avenir.

 

La domination de la religion du Progrès se lit dans la déclaration de l’anthropologue eugéniste Vacher de Lapouge : « la science donnera la religion nouvelle, la morale nouvelle et la politique nouvelle ».

 

 

 

3ème partie LA RECUSATION DU PROGRES

 

 

A.    Les guerres cassent le Progrès.

 

L’ère des Lumières a été pressée d’installer ce progrès si espéré et elle n’a pas attendu. Elle en a fait toute une Révolution qui a débuté avec le progrès de la destruction de la Bastille le 14 juillet 1789. Mais elle n’a pas su arrêter cette révolution qui a débouché sur la Terreur de 1793. Et la soif du sang s’est amplifiée dès les morts du roi Louis XVI, de la reine Marie-Antoinette et de Louis XVII. Le progrès, devenu anthropophage,  a dévoré ses propres artisans du progrès et de la révolution : Danton, Saint-Just, Chénier, Robespierre … Le dix-huitième siècle va être animé par des passions sociales et la préparation de la Révolution de 1789. Elle a été commencée par amour de l’humanité avec la passion de l’égalité. Mais elle se continuera dans le sang avec la tuerie des Girondins et la guerre de Vendée et de Bretagne. Puis elle se finira avec la Terreur ou les révolutionnaires s’entretueront Marat, Danton, Camille Desmoulins … et dans un second temps Robespierre, Saint-Just, Fouquier-Tinville … Même les femmes ne seront pas épargnées : elles n’ont toujours pas le droit de vote, mais elles ont le droit d’être guillotinées comme Marie-Antoinette le 16 octobre 1793, Madame Rolland le 8 novembre 1793, Olympe de Gouges le 3 novembre 1793 pour avoir déposé au bureau de la Convention une Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, Françoise Hébert et Lucile Desmoulins ensemble le 13 avril 1794. Anne-Josèphe Théroigne de Méricourt, l’Amazone rouge, a eu droit place de la Concorde à une fessée républicaine qui l’a rendu folle et fait interner à la Salpétrière pendant 23 ans jusqu’à sa mort.

 

Puis le progrès de la révolution s’est exporté dans toute l’Europe avec Napoléon Bonaparte. C’était un artilleur génial qui a fait des progrès considérables dans l’utilisation tactique des canons en première ligne des fantassins. Il a commencé le 13 Vendémiaire an IV dans une rue de Paris, 284 rue Saint-Honoré devant l’église Saint-Roch où le peuple révolté s’était amassé. Il le fait mitrailler avec ses canons faisant plus de 300 morts et sauve ainsi la Convention. Il ne sera plus appelé que « le général Vendémiaire ». Puis il obtient les grandes victoires de la campagne d’Italie et d’Austerlitz avant la catastrophe de la Béréniza. Mais il n’y a pas eu que la guerre et Napoléon a tenté de faire entrer les idéaux du progrès et de la révolution dans le Droit civil, le Code pénal, l’industrie et le commerce, les villes et les voies de communication, etc. L’Empire français a eu un résultat inattendu il a suscité partout le sentiment national et la constitution des états allemand, italien, espagnol, portugais, etc.

La révolution une fois découverte, les Français s’y sont habitués et les ont répétées : 1830, 1848, 1871 … La guerre de 1870, suivie de la guerre civile de 1871 à Paris avec les Communards a laissé de profondes traces. On s’est aperçu que le progrès matériel n’allait pas de pair avec le progrès des mœurs et de la morale. Les Communards avaient pris tout Paris et ont tout brûlé, puis installé leur épopée : Louise Michel, les fusillés du mur des fédérés, la Butte aux Cailles, Le temps des cerises …

Le siècle des Lumières croyait que les guerres venaient de la famine et de la pauvreté et que le progrès donnant la prospérité, ce serait la fin des guerres. En 1914 les français sont partis avec Béranger la fleur au fusil reprendre notre Alsace-Lorraine et ils ont découvert que les instruments de progrès étaient des instruments de mort : les mitrailleuses allemandes, les canons avec la Grande Bertha, les tanks, les avions, les mines et bombes à fragmentation, l’Ypérite et les gaz de combat, etc. Le pire a été l’acharnement et les généraux avec leurs offensives criminelles et stupides.

Le choc et la désillusion ont été tellement grands que l’on a découvert que les civilisations pouvaient être mortelles. Alors en  Suisse, pays neutre par excellence, en février 1916 à Zurich est né le mouvement Dada avec Tristan Tzara, Jean Arp, Picabia, Eric Satie … Pour eux, on ne pouvait pas faire pire que la guerre, donc ils étaient en droit de casser l’Art et le progrès en peinture ou en musique. Même les criminels et serial-killers comme le Dr. Petiot ou Désiré Landru proclament leur innocence à coté des criminels de guerre décorés. Par la suite le mouvement Surréaliste d’André Breton justifie par avance tous les excès en se réfugiant dans le rêve et l’inconscient. Et les artistes cultivent l’extravagance, l’humour et la dérision en stoppant le progrès dans l’histoire de l’art.

 

B. L’ère du soupçon.

 

Et soudain le progrès, immense espoir de la société, est attaqué de toute part par un dévoilement des ressorts cachés de cette société.

 

A.L’Eugénisme de Thomas Malthus (1766-1834).

Le progrès était idéaliste et confinait à  l’Utopie, Malthus est réaliste, cynique et anti-progrès. Il annonce une paupérisation croissante selon sa loi de croissance. Il a le génie de lui donner une forme « scientifique » : les ressources augmentent arithmétiquement alors que la population croît géométriquement. Mais ce n’est qu’une formule, cette « loi » pseudo-scientifique, fondée sur aucune étude, n’est qu’une allégorie traduisant l’égoïsme et le pessimisme de Malthus. Elle a malheureusement inspiré de nombreux essais d’eugénisme pour réserver les ressources aux « meilleurs de la race élue » avec les Nazis.

B.Le struggle for life de Charles Darwin (1809-1882). Darwin a fait triompher l’idée d’évolution des êtres vivants contre le fixisme et le créationnisme des chrétiens croyant littéralement la Bible. Et la science future lui a donné raison,  mais il a coloré ses idées d’un malthusianisme noir. L’Origine des espèces qui parait en 1859, refuse l’idée d’entraide, et écrit que les mutations des gènes se produisent au hasard et que la loi du plus fort sélectionne l’espèce la plus adaptée. C’est ce malthusianisme qui a fait son succès. Ses lecteurs y ont vu une justification de la loi du plus fort (struggle for life) qui régnait alors en Angleterre lors de l’installation de l’industrialisation et de la concurrence économique libre et sauvage. Son cousin Dalton a été un fervent partisan de l’eugénisme et son disciple, Spencer du « darwinisme social ». Ils sont à l’origine de la colonisation par eugénisme : les races « les aptes » ont été sélectionnées dans la lutte pour la vie, maintenant elles doivent répandre le Progrès et ses bienfaits. L’Origine des espèces a été traduite en Français en 1862 avec une longue préface de la traductrice Mlle. Royer. Son éloge d’un libéralisme économique sans limite était si outrancier qu’il a été désavoué même par Darwin. En bonne eugéniste, elle s’opposait à la charité chrétienne envers les faibles, les infirmes, les disgraciés de la nature et « tous les êtres vicieux et  malingres ».

C.Carl Marx (1818-1883) a une lecture opposée de cette même période libérale. Il fait paraître en 1867 Le Capital et en 1871 La guerre civile en France où il lance au monde le soupçon d’exploitation universelle. Les dirigeants protègent les exploiteurs et surtout les religions qui sont « l’opium du peuple ». Il transforme la dialectique hégélienne du Maitre et de l’esclave en rapport dominant/dominé. Et cette suspicion ne disparaîtra plus jamais : tout le monde se pose la question « Qui est en train de m’exploiter ? », sauf les Communistes qui croient toujours « aux lendemains qui chantent » sans se rendre compte qu’ils sont exploités par la Nomenklatura.

D.Sigmund Freud (1856-1939) révèle en 1895 à l’humanité ébahie et incrédule qu’elle est le jouet de son inconscient et de sa libido qui est sexuelle. La moralisation chrétienne, qui a produit la société puritaine, se paie au prix du refoulement, des névroses et de l’hystérie. Freud a découvert l’envers du décor et brisé le tabou de la sexualité. «  L’orgueil humain a reçu trois grands démentis : Copernic lui a montré que la terre n’était pas au centre de l’univers, Darwin que l’homme était un animal parmi d’autres et maintenant la psychanalyse fait apparaître que le moi n’est pas maître chez lui ». Le rêve en est la preuve.

E.Friedrich Nietzche (1844-1900) annonce en 1886 dans Généalogie de la morale que Dieu est mort, ce qui veut dire tout simplement que la société ne sera plus bâtie sur des valeurs chrétiennes, la morale des faibles, espérant leur justice au Ciel après la mort. C’est l’Umwertung, le retournement des valeurs, selon la morale des forts, les surhommes, la Wille zur Macht la volonté de puissance. Dans l’Antéchrist il est péremptoire : « Le Progrès n’est qu’une idée moderne, donc une idée fausse. Les Anglais, (Bacon, Darwin, Spencer, Galton …) par leur profonde médiocrité, ont été cause d’un abaissement de l’esprit européen. La vulgarité européenne, la bassesse plébéienne des idées modernes est l’œuvre de l’Angleterre. Avancer pas à pas dans la décadence, c’est ma définition de l’esprit moderne ».

 

L’ère du soupçon nous mène à la post-modernité. Après avoir tout détruit, tout est à reconstruire.

Il y a eu des essais malheureux. Les héritiers de Marx, Lénine et Staline, ont voulu construire cette société sans Dieu, idéale et utopique en Russie sur le système des soviets bolchéviques. Lénine a bien écrit : « Quand le communisme sera installé dans le monde, les rues seront pavées d’or ». Hélas à la place ils ont eu le rationnement, les tickets, les queues et surtout le Goulag avec ses 85 millions de morts. Les exploiteurs avaient changé, ils étaient devenus les délégués syndicaux : la Nomenklatura. En 1989, deux cents ans après la Révolution française, on a renversé le Mur de Berlin et le système soviétique s’est écroulé dans un fiasco généralisé. Et après cette parenthèse 1917-1989, les seuls états communistes sont Cuba et la Corée du Nord, dont tout le monde veut partir !

 

 

C. Les maladies du progrès

 

L’hypertélie est le développement exagéré d’un caractère secondaire qui au début est un avantage pour l’individu et puis finit par provoquer la disparition de l’espèce. Elle a été étudiée par Lucien Cuénot et René Jeanmel.  Dans la préhistoire a existé le tigre à dents de sabre qui avait des dents tellement longues qu’ils ne pouvaient plus mordre et l’élan irlandais a disparu, victime de la grandeur de ses bois qui le gênaient.

L’automobile est un exemple d’hypertélie sociale. Avant on avait les transports hippomobiles et les riches avaient des carrosses et des hôtels urbains avec des cours pour tourner et ranger les chevaux dans des écuries. Vers 1905 apparaissent les premières automobiles, réservées aux riches. Puis en 1945 sortent les automobiles du peuple (en allemand Volkswagen), d’où la multiplication des voitures dans les villes pas conçues pour cela, d’où les embouteillages. Alors se développe les thèmes « anti-bagnole » et la lutte des pauvres contre les riches, avec la jalousie contre les beaux modèles chers : Ferrari, Lamborghini, Maserati, Facel-Véga, Rolls-Royce, Lancia, BMW … Puis sont venus les embouteillages et tous les reproches de bruit, fumée, pollution, trottoirs, stationnement, parkings. Et les campagnes contre les morts au volant, la vitesse excessive, les imprudences contre le code de la route. Puis sont venus les radars et le permis à point qui ont transformé toute la population en délinquants virtuels en la culpabilisant.

Et l’on pourrait faire le même bilan avec le tabac, l’alcool, les drogues, etc. Le progrès devient négatif et se change en nuisance.

 

Semblablement l’accélération du progrès a eu des effets négatifs. La croissance devient exponentielle et un modèle chasse l’autre. On n’a pas le temps d’amortir ses investissements ou ses emprunts et déjà sort un nouveau modèle.

L’argent ou le capital est dans son rapport. Pour les classes modestes il dépasse à peine l’augmentation des prix, pour les riches il doit atteindre les 20% par an. Et pour obtenir ce taux, il faut du rendement. Donc on a inventé la marche par objectifs et ceux que l’on fixe sont irréalisables d’où le stress des travailleurs. On dirait que l’on a pris comme modèle les critiques et les reproches de Marx. Les travailleurs sont usés à la limite de leurs forces, ils sont dépassés par le progrès, dévalués et à partir de 50 ans, même plus bons à recycler. Autrefois cela affectait les travailleurs manuels sans qualification au plus bas de l’échelle sociale, mais maintenant cela atteint aussi les ingénieurs et les cadres.

Au point que certains parlent de contradictions internes du libéralisme et du capitalisme. Ils en voient des preuves dans les crises du système. La loi du marché annule la valeur de base et la valeur du travail ajouté, pour n’en rester qu’au prix de l’offre et la demande. Si l’offre surpasse la demande le produit acquiert une valeur négative de par la surproduction. Semblablement on arrive aux kraks comme celui de 1930 qui fut mondial ou la crise de 2010. Se sont installés des marchés aux actions et obligations, les Bourses qui sont les temples de la spéculation. Maintenant un bateau de matière première ou d’aliments est toutes les heures de son trajet l’objet de paris et de spéculations.

En 2010 l’euro, la monnaie unique de l’Europe, a traversé une crise, car certains pays ont des dettes souveraines : l’Irlande, la Grèce, l’Italie, l’Espagne … N’est pas réglé le rapport entre les Etats et les banques ou par derrière la Finance internationale. L’humanité est incapable de régler le problème de la Bourse, des spéculateurs, des traders, des paradis fiscaux, etc. D’où les luttes sociales, les grèves, les émeutes, les révolutions et les guerres.

Nous vivons dans des villes construites avec les progrès et qui sont polluées de partout : bruits incessants, air irrespirable, nourriture cancérigène, amiante mortelle, les déchets  et leurs décharges …

La pollution enlaidit et assourdit. Le progrès diminue la vie et menace la Terre d’épuisement ; il tue et fait disparaître les espèces animales les unes après les autres. L’industrialisation se retourne complètement : elle est née dans la religion du bonheur, pour renouveler la surface de la terre et elle est convaincue de tous les maux, la fumée, le bruit, la pollution de la nature, de l’eau de l’air, de la ville et de la campagne, la destruction des forêts régénératrices, la destruction du climat, le CO2, l’exploitation de l’homme par l’homme …

De plus nous vivons avec une menace permanente d’autodestruction, avec en plus la menace d’une guerre nucléaire, d’une catastrophe atomique, d’une collision d’astéroïde, de la fin du monde …

Plus on est civilisé plus il y a d’inégalités. Dans les pays hautement industrialisés des milliardaires côtoient des millions de pauvres (chômeurs, SDF, homeless …). Le contraste et l’arrogance des nouveaux riches rendent les rencontres plus conflictuelles. Surtout les riches n’ont pas acquis leurs richesses par leur travail et par une activité partagée et utile à tous, mais par des chansons, de la danse, du football, du sport, des vedettes de cinéma, des jeux, des loteries, ou de la spéculation … Par le progrès le travail n’est plus la source de la fortune. En 2014 la plus grande fortune de la terre (Bill Gates) a été acquise par le virtuel et les ordinateurs.

 

D. Les récusations du progrès.

 

Elles sont très nombreuses et se multiplient.

On les fait remonter à Jean-Jacques Rousseau avec le thème de l’enfant innocent et de la société corruptrice. Et la veine rousseauiste ira s’amplifiant et s’agrégera avec tous les retours à la nature : les naturistes, les Amish aux USA, les écolos et les Verts …

Puis viennent les critiques des traditionnalistes, des catholiques et des réactionnaires.

Dès 1835 Théophile Gautier dans sa préface à Mademoiselle de Maupin s’élève contre l’idée de progrès.

Baudelaire écrit  un texte violent contre le progrès : « Il y a une erreur fort à la mode, de laquelle je veux me garder comme de l’enfer. Je veux parler de l’idée de Progrès. Ce fanal obscur du philosophisme actuel jette des ténèbres sur tous les objets de la connaissance. Où est, je vous prie, la garantie du Progrès pour le lendemain ? Les disciples des philosophes de la vapeur et des allumettes chimiques l’entendent ainsi : le Progrès ne leur apparaît que sous la forme d’une série indéfinie. Où est cette garantie ? Elle n’existe, dis-je, que dans votre fatuité et votre crédulité ».

Edgard Poe est tout aussi violent contre le Progrès « cette extase de gobe-mouches, qui a fleuri sur le terrain pourri de la fatuité moderne ». Et il fulmine contre le progrès « cette grande barbarie éclairée au gaz ».

Flaubert est aussi vindicatif contre le Progrès «  éternelle horloge de bêtise », car l’humanité à mesure qu’elle se fait autolâtre devient stupide. Il fait du progrès, réduit au confort, le synonyme de l’esprit bourgeois tant critiqué par lui.

Disraeli écrit : on ne parle de progrès que parce qu’on a confondu confort et civilisation.

Brunetière parle dès 1880 de banqueroute de la science, et Renouvier écrit «  le Progrès fatal est une illusion et une sottise ».

Nicolle propose le retour à l’âge d’or.

Aldous Huxley stigmatise les conquêtes du progrès « d’une vulgarité et bassesse remarquables »

Duhamel critique le machinisme de Ford et de Taylor. Il accuse la guerre d’avoir ruiné l’idée de progrès « le progrès en même temps spirituel et temporel était à l’apogée quand il fut assailli par la guerre ».

Charlie Chaplin par ses films fait beaucoup en ridiculisant le machinisme et le progrès.

Charles Péguy multiplie ses critiques : « la conception automatique du progrès par accumulation est une idée capitaliste, une mystique de l’épargne, la généralisation cosmique du prêt à intérêt bourgeois ». La théorie du progrès « cette théorie de caisse d’épargne », alors que l’histoire de la science montre les avancées et les reculs, les erreurs, les guerres de doctrines et non pas un escalier où l’on grimpe marche après marche.

Dominique Parodi argumente son opposition au Progrès. S’il est nécessaire et inéluctable, il encourage la paresse, puisqu’il se fera « avec ou sans moi ». C’est un fatalisme immoral qui rachète finalement tous les sacrifices de l’histoire. Les Anciens, quel injuste malheur et les derniers descendants, quel injuste bonheur !

Et c’est Berdiaeff qui comprend sa dimension religieuse. La croyance au Progrès absolu et inéluctable est la transposition scientifique de l’Apocalypse, du retour du Christ à la fin des temps, pour juger tous les hommes après avoir fait régner mille ans de justice, de liberté et de vérité. La religion du Progrès est à la fois immorale et trompeuse ; elle excuse par avance toute guerre et toute oppression. Cette croyance au paradis sur terre des « hommes de progrès » est grotesque et appartient aux bêtises endimanchées des Scientistes solennels. Satan reste le singe de Dieu et le culte du progrès est devenu un culte satanique, surtout après les usages eugénistes des Nazis en Allemagne.

Le triomphe de l’esprit moderne dans le matérialisme s’accompagne de l’exploitation par l’argent, le nouveau dieu du progrès.

S’allient à leur cause les irrationalistes et tous les occultistes par exemple Louis Pauwels publie en 1960 Le matin des magiciens et devant son succès les revues Planète  et Question de.

On a fait commencer les critiques avec Max Weber Die Entzaubérung der Welt et 1905 L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Après il ne cesse de protester contre l’utilitarisme de la techno-science et la rationalisation croissante. Le technocosme va devenir la cage de fer du progrès.

Lévi-Strauss donne une nouvelle conception du progrès : « le progrès n’est ni nécessaire, ni continu », il procède par bonds ou par mutations. Comme avait dit J.J. Rousseau « Tout ce qu’on gagne d’un coté, on le perd de l’autre » et Lévi-Strauss le répète en faisant intervenir le hasard et l’incertitude.

Bertrand de Jouvenel écrit « Civiliser la civilisation » contre la rationalité barbare.

   Georges Sorel publie en 1908  Les illusions du Progrès qui ne sont que l’idéologie des vainqueurs. Le dogme du progrès n’est que la justification de la bourgeoisie comme classe montante. Ce dogme charlatanesque n’est qu’une escroquerie à l’espérance.

Marcel Gaucher Le désenchantement du monde, 1985 expose que la religion chrétienne ne structure plus la société car elle n’en est plus la légitimité.

Jean Staune au contraire tient que le progrès n’est complet qu’avec la religion chrétienne. Il critique l’explication par le hasard et réintroduit du sens dans l’univers. Le progrès a un sens.

Drewermann, Le progrès meurtrier 1993. L’avenir n’inspire plus confiance, il évoque inquiétude, incertitude et insécurité. La menace atomique a terni notre confiance d’Hiroshima à Tchernobyl.

Bernard Stiegler propose de Réenchanter le monde en 2006 et Michel Maffessoli, Le réenchantement du monde,  en 2007 à condition de réintroduire l’éthique dans  la notion de progrès.

La technoscience a privilégié les machines et les robots, son revers est l’éradication des espèces vivantes. Non seulement des espèces végétales et animales ont été exterminées, mais les groupes humains proches de la nature ont été asservis et ont disparus. L’écologie est devenue le nouveau mythe qui succède à celui du progrès. Les écolos ont conclu qu’il fallait arrêter le progrès, tout figer et stopper la croissance : growth zero

 

Le futur est aussi sombre. En témoigne la science-fiction qui ne rêve que de catastrophes : la révolte des robots, King-Kong et la guerre des singes, 1984, Stargates, Harry Potter, le seigneur de l’anneau … Les superhéros ( Ironmen, Hulk, Spiderman …) combattent dans des mondes impossibles et invivables pour les hommes ordinaires. Dans la série Charmed, les trois sœurs combattent sans fin des démons sans cesse renaissants. Ce qui est grave c’est que les hommes ne rêvent plus d’utopies ni de rédempteur.

 

Le progrès a fini par toucher à la nature de l’espèce humaine. Autrefois il y avait deux sexes : le féminin et le masculin. Plus les exceptions naturelles des hermaphrodites qui avaient les deux sexes à la fois. Il en naissait un sur 400.000. Et les sociétés les appelaient des monstres ou des dieux. Puis les humains ont été attirés par l’autre sexe et ont voulus devenir des transsexuels. Et avec la complicité des médecins et des chirurgiens ils ont créés le troisième sexe : les transgenres. Et le mouvement Queer milite pour la suppression de la mention du sexe sur la carte d’identité. De plus en plus de pays admettent le mariage pour des individus de même sexe. Ce qui a des répercussions sur la notion de famille qui n’est plus biologique mais sociale.

 

 

 

E. La polémique sur le progrès : quel est le vrai progrès ?

 

La polémique qui se continue après sa récusation a porté sur la notion de progrès : quel est le vrai progrès ? Finalement on avait une vue trop simpliste du progrès. Il fallait commencer par une analyse de l’idée avant de discuter de sa réalité dans les faits. Et l’on a du distinguer  le progrès physique et le progrès mental.

A. Le progrès physique.

Il est incontestable, nous avons obtenu un bien-être et du confort, mais nous devons en payer la rançon. Nous avons perdu la force, l’endurance, la résistance au froid, nous sommes devenus délicats et fragiles, nos sens se sont émoussés, nos goûts dépravés …

Nous ne pouvons plus nous passer de ce progrès, que l’on songe à ce qui se passe lors d’une panne ou d’une grève d’électricité ou de connexion informatique. Notre progrès a accru nos dépendances. Notre travail nous donne notre salaire, mais sans lui nous sommes privés de tout et il y a de plus en plus de personnes et de familles à la rue. Le progrès technique se retourne contre l’homme, les guerres sont de plus en plus meurtrières et les rues de moins en moins sûres. Nous sommes de plus en plus heureux, mais toujours plus exigeants et insatiables. Les grèves se multiplient, tout le monde est mécontent et proteste. Les richesses s’accumulent, mais elles sont très répartis : les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres.

 

B. Le progrès moral

Nous distinguons le progrès intellectuel, artistique et moral.

1.Intellectuel. Nous nous considérons supérieurs à ceux qui ne savent ni lire ni écrire. Mais nous ne sommes pas plus libres. Nous sommes conditionnés par les mass-média. La T.V. a remplacé les prônes des curés. Nous sommes conditionnés par la propagande et nous n’avons plus de liberté de pensée.

2. Artistique. Trop d’art a détruit l’art. L’art n’est devenu que vulgarité, snobisme et stupidité. Nos artistes ont répudiés les peintures égyptiennes et les statues grecques. La peinture est devenue un immense marché où les riches et les banquiers font des fortunes avec les œuvres de peintres qui sont morts de faim pour n’avoir pas réussi à vendre une seule œuvre de leur vivant. Le scandale a remplacé la beauté et le happening le chef d’oeuvre.

3. Moral. Notre moralité dont nous sommes si fiers, n’est qu’un vernis superficiel de la civilisation. Notre politesse n’est que de la ruse et au fond nous sommes aussi mauvais et  méchants, dit-on. En témoignent le retour de la violence et de la délinquance. Il n’y a eu jamais autant de viols, de crimes et d’incestes. Même nous avons eu un retour de la barbarie dans les guerres et une diffusion de la torture.

 

 

 

 

4ème partie LE PROGRES MORAL

 

 

Il y a un progrès technique incontestable, mais le vrai progrès est dans les mœurs.

C’est une chose qui passe inaperçue et qui mérite d’être soulignée. Ce livre a cette originalité de le souligner et de le développer.

Le véritable progrès est dans la disparition du cannibalisme, la lutte contre l’inceste, le viol et la défense des femmes, la fin de la vengeance et la montée du sentiment de tolérance et d’unité de l’espèce humaine.

 

 

A.  L’histoire du cannibalisme.

 

Le cannibalisme est maintenant l’horreur absolue, un vertige qui donne le vertige.

Donc il appartient plus au mythe qu’à l’histoire.

Il y a une impossibilité à le prouver car il y a une difficulté à le penser.

Où et quand a-t-il existé ?

Autrefois c’était la pratique de tous les sauvages et maintenant c’est réservé aux fous.

 

A. LES ORIGINES

Chez les animaux il y a des espèces cannibales : les lions et les chats, les sangliers et les lapins.

Les lions mangent uniquement les lionceaux et c’est réservé au nouveau maître du clan qui dévore les enfants de l’ancien pour faire entrer les lionnes en chaleur.

Les chimpanzés que l’on croyait uniquement végétariens, ne sont pas vraiment cannibales, mais ils adorent chasser et dévorer de temps en temps de petits singes, les Célèbes avec une grande excitation.

 

Dans la préhistoire le débat recule et l’évidence s’impose effrayante : nos ancêtres ont pratiqué le cannibalisme partout et à toutes les époques. Nous avions été avertis par Rabelais qui ne cessait de célébrer « la substantifique moelle ». Et nous avons trouvé des os humains ouverts ou écrasés, pour sucer la moelle, partout au Paléolithique en Espagne, Grèce, Dolina, au Paléolithique moyen à Soyons en France, au mésolithique de  l’Ardèche au Lot, à Lourdes, Ussat, en Italie à Monceurax et au Néolithique partout. Des montagnes d’os humains et des cranes d’enfants pour en extraire la moelle et la sucer à El Sidron à Oviédo en Espagne avec des Néandertaliens datant de – 49.000 ans. Enfin nous avons la preuve qu’à l’époque historique, il y a – 2500 ans, à l’époque des Gaulois, on pratiquait encore l’anthropophagie en France. A Monaco dans la grotte de Grimaldi on a en effet trouvé un coprolithe contenant de la chair humaine (un coprolithe est un excrément humain devenu pierre). C’est une preuve indubitable dont on ne parle jamais en préférant l’oublier.

 

Les Grecs nous parlent sans cesse d’anthropophagie. Elle est dans tous les mythes des origines. Kronos le roi des dieux dévorait ses propres enfants, ainsi que les autres dieux : Baal, Moloc, Saturne chez les Romains. On retrouve l’anthropophagie avec Tantale qui lui est puni pour cela.

Homère nous en parle avec les Titans et les Cyclopes et nous décrit Polyphème. Puis Ulysse dans l’Odyssée rencontre sans cesse des anthropophages avec Lycaon et avec les Lestrygons (qui devaient se trouver en Corse).  En réalité les Grecs se sont opposés au cannibalisme encore pratiqué en Crète par les Minoéens en - 1400. Il est symbolisé par le Minotaure, ce monstre cannibale enfermé dans le Labyrinthe. Pourquoi les Athéniens devaient leur livrer tous les 9 ans 7 garçons de 15 ans et 7 filles de 15 ans avant que Thésée ne les délivre de cette obligation ?

Les premiers Grecs rencontraient sans cesse des peuples anthropophages. Hérodote dans son Histoire le dit des Massagètes, des Padéens, des Issédons, des Scythes et des Thraces. Certains étaient uniquement nécrophages : les vieillards et les malades étaient cuits et mangés.

Mais surtout les Grecs ont fait la grande découverte : la culture nait quand cesse l’anthropophagie.

 

Par la suite cette accusation a été portée contre les Irlandais, les Bretons, les Corses. Les Druides pratiquaient des sacrifices humains sur leurs menhirs dans des formes d’allélophagie, pour des sous-groupes, puis qu’avec les ennemis.

 

Dans les mythes nous retrouvons sans cesse le cannibalisme, les contes de fées sont plein d’ogres qui croquent les enfants à belles dents comme dans le Petit Poucet. Et Saint Nicolas sort du saloir les morceaux de corps d’enfants où ils étaient préparés pour l’hiver.

 

Dans la Bible on nous parle sans cesse d’anthropophagie, non seulement dans les lamentations de Jérémie mais partout : Deutéronome 28, 47,  Rois II 26 …

 

Puis ce sont les grands chocs de la découverte de pratiques cannibales lors de la colonisation.

Christophe Colomb découvre l’ile d’Hispaniola et les peuples de l’est de cette ile sont les Caniba ou Cariba et comme ils pratiquent l’anthropophagie ainsi que dans tout l’archipel des Caraïbes le nom de cette tribu est devenu le plus souvent utilisé pour manger de la chair humaine. Cela a stupéfié et scandalisés tous les Espagnols qui avaient oublié qu’ils avaient eu autrefois cette pratique comme partout en Europe.

Ainsi nous savons (et il nous paraît évident) que le soleil se lèvera demain matin. Mais bien des peuples comme les Aztèques vivaient chaque nuit dans l'angoisse du retour du soleil et ils devaient redonner la force à ce dieu en faisant jaillir vers lui  le sang du coeur qu’ils venaient d'arracher de la poitrine d'un humain ouverte avec un couteau d'obsidienne ou de calcédoine. Les Espagnols comptèrent dans la pyramide de Mexico 136.000 cranes. Les Totonaques fabriquaient un « pain de vie » avec de la farine de maïs et du sang humain avec lequel ils communiaient et qu’ils apportaient aux malades et aux mourants. Cela a-t-il facilité la diffusion du christianisme avec la messe et la communion avec le sang et la chair du Christ ?

A l’inverse pour les Mayas les sacrifices humains étaient faits en l’honneur de Tchalk le dieu de l’eau pour obtenir la pluie salutaire et faire cesser les longues sécheresses comme on le voit à Tikal ou Caracol. Et les tortures, les cris et les pleurs des sacrifiés-martyrs devaient provoquer des pluies abondantes. Un corps humain qui pleure fait tomber les larmes du ciel.

 

 

De même quand Lopez a découvert le Mexique avec les cultures Aztèques, Toltèques et Mayas où la cuisine était constamment anthropophage. Les Espagnols se sont scandalisés et ont tenu un concile pour décider si ces Indiens avaient une âme et si c’était vraiment des êtres humains. Nos philosophes continuent d’en discuter. Montaigne consacre le chapitre XXXI de ses Essais « Des Cannibales » après avoir rencontré des Tupinambous du Brésil  en 1562.

Voltaire se pose la question dans ses Essais sur les Mœurs, pourquoi est-ce si fréquent ? « Comment des hommes séparés les uns des autres par de si grandes distances ont-ils pu se réunir dans une si horrible coutume ? Faut-il croire qu’elle n’est pas absolument aussi opposée à la nature humaine qu’elle parait ? ». Et il conclut : « C’est la superstition qui a fait immoler les victimes humaines, c’est la nécessité qui les a fait manger », ce qui sera repris par tous en ce siècle.

 

Puis au fur et à mesure des progrès de la colonisation nous découvrons que le cannibalisme a été pratiqué partout sur toute la terre. Où est cette douceur de vivre à Tahiti vantée par Diderot dans son Supplément aux voyages de  M. de Bougainville ? C’était des cannibales qui se dévoraient les uns les autres et après des guerres incessantes les vaincus n’avaient comme possibilité que de monter dans une pirogue de haute-mer et de trouver une nouvelle île inhabitée.

Et il en était de même dans toute La Polynésie, la Mélanésie, les îles Salomon, la Nouvelle-Guinée et l’Australie …

Les Français, qui rient de  tout, vont manger et danser aux Bouffes Parisiennes.

 

2. Les variétés du cannibalisme.

 

C’est une pratique tellement répandue que l’on a pu en étudier les causes et l’on a parlé de la faim, de l’amour ou de la haine. Les Fans d’Afrique grâce à une manducation magique absorbent les pouvoirs de leurs parents et ils protestent que c’est par amour, car comment trouver une sépulture plus digne que leur propre corps ?

La haine est beaucoup plus répandue. Les Dayaks de Bornéo gardent au dessus de leur foyer les cranes de leurs ennemis qu’ils ont mangés. Les Guaranis d’Amazonie font de même et les Jivaros fabriquent des Tzanzas, qui sont têtes humaines désossées pour avoir la taille de noix.

Dans les Indiens des plaines, les Iroquois mangent le corps de leurs ennemis pour incorporer leurs dons et leur force. En plus ils croient asservir leur âme pour l’éternité en les scalpant et en gardant dans leur tente des esclaves d’outre-tombe asservis à leur scalp.

En Afrique des crimes rituels et du cannibalisme étaient pratiqués dans les sociétés secrètes des Hommes-Lions, des Hommes-Panthères, des Hommes-Léopards, des Hommes-Crocodiles … dans toute l’Afrique du Gabon au Congo, du Nigéria à la Sierra Léone, du Katanga au Tanganika. Il y a eu des procès historiques depuis 1930 jusqu’en 1958. C’est aussi lié à l’indépendance ou à la décolonisation par exemple avec le célèbre mouvement Mau-Mau au Kenya en 1948-1950. Rien ne paraissait plus authentique, africain, noir que le cannibalisme. Donc il y a eu la liaison entre cannibalisme et  révolution. Comme ce n’était pas évident avec les mentalités  évoluées, on s’y prenait par compromission : de petits groupes de 5 ou 7 appelés « la marmite ». Il y avait un  repas rituel pour avoir un corps de lion ou de panthère pour se libérer des Blancs où l’on mangeait les variétés de viande mélangées et au milieu de la chair humaine. Alors par un serment on partageait l’horrible secret, on avait une dette et l’on devait rembourser sa dette. La Marmite appelée le Fétiche vit et doit être nourri de chair humaine. Certains avaient une griffe d’acier pour certifier que l’animal mythique était bien vivant, en laissant des empreintes de ses pas et des traces de ses blessures.

Le royaume du cannibalisme était l’île de Nouvelle-Guinée, ou IRIAN-JAYA partagée entre l’Indonésie et la Papouasie. Comme en Australie il y a plus de 60.000 ans des hommes préhistoriques ont pénétré ces territoires, avec 250 langues en Australie et 800 en Nouvelle-Guinée.

Ils pratiquaient le cannibalisme puisqu’ils étaient « paranoïaques », tous leurs voisins étaient leurs ennemis et ils étaient en guerre perpétuelle. Après l’occupation des Espagnols, des Hollandais et des Anglais, on s’est aperçu vers 1960 à l’occasion de la « vache folle » qu’ils étaient atteints de la maladie de Creutzfeld-Jacob, car ils mangeaient le cerveau de leurs victimes.

 

Dans les civilisés un endocannibalisme ne s’installe dans les périodes de sévères famines, en Chine 1628, Franche-Comté 1843, famine russe de 1922, le radeau de la Méduse 1875.

 

Maintenant dans une société post-industrielle, le cannibalisme reste pathologique. La répulsion et l’horreur sont telles que le cannibale est rejeté comme un fou. De plus en plus c’est une preuve de folie, sans arguments et sans discussion. Des cas historiques soulèvent l’indignation universelle avec des procès retentissants. Mais une certaine fascination morbide subsiste dans des films comme Délicatessen.

 

L’horreur du cannibalisme se retrouve dans les divisions et les guerres de religions. Les querelles entre les protestants et les catholiques ont ensanglanté l’Europe et fait des milliers de morts dans tous les  pays de la Suède à l’Allemagne, sans oublier la Tchéquie et la Bohème de Huss. En Angleterre les persécutions ont variés selon les reines : Marie la Catholique, Elisabeth Premier la protestante. Enfin en France cela a donné les crimes de la Sainte Barthélémy, le 24 août 1572, sans oublier trois siècles de guerres particulièrement horribles et cruelles. Tout cela sur l’accusation de cannibalisme par les protestants pour la communion des catholiques. Luther en pleurait de rage et de honte. Tout repose sur la petite phrase des Evangiles « faites ceci en mémoire de moi ». Pour les protestants c’est la commémoration d’un miracle unique et singulier accompli par le Christ changeant le pain en sa chair et le vin en son sang. Pour les catholiques n’importe quel prêtre régulièrement ordonné réitère ce miracle, par la Transsubstantiation, même si l’extérieur des espèces ne change pas. Donc les catholiques sont persuadés manger le corps d’un Homme-Dieu, même s’ils l’ont oublié. Et ils seraient les premiers étonnés et scandalisés  d’être traités de cannibales.

 

Il en reste une tentation ou obsession particulièrement auprès des jeunes, c’est celle des buveurs de sang ou vampires. C’est la nouvelle manière de rêver au cannibalisme mais plus propre et plus moderne, celle des buveurs de sang. Les vampires sont en fait très anciens, craints des Grecs qui les appelaient Empusas ou Goules. Ce sont des morts-vivants, mais pas de simples Revenants ou fantômes en image, ce sont des revenants en corps. Ils ont même d’énormes canines pour vous mordre au cou et vous vider de votre sang. Il y a une crainte des chauves-souris qui peuvent le faire dans votre sommeil en vous anesthésiant, comme certaines espèces très rares d’Amazonie ou d’Indonésie. Le livre le plus célèbre est Dracula de Bram Stocker en 1897. Il s’est inspiré de certaines coutumes funéraires des Balkans et de Bohème et plus particulièrement de Vlad Tépès Dracul, ou l’Empaleur, prince de Valachie, lors de la résistance contre les Ottomans. C’est un thème apparenté aux dons du sang, mais on fait rarement le lien. Il reste que cela plait énormément aux ados et aux jeunes en général qui ont multipliés les jeux vidéos et les jeux de rôles entre les vampires et les chasseurs de vampires. Certains jeunes sont obsédés par la mort et se partagent entre les Zombis (fantômes ou revenants revenus avec un corps) et les Vampires (ou mordeurs comme les enragés).

 

 

B. La lutte contre l’inceste.

 

 

L’inceste est encore actuellement un vertige total qui donne le vertige.

     L'inceste est le produit d'un glissement, individuel, social et même étymologique. Le mot "inceste", est venu du latin tardif incestus, non chaste (non-castus), passé à l'autre extrémité pour désigner en fait l'impureté par excellence. Par conséquence le mot même a glissé de in-castus à inceste, sans doute attiré par "infesté" et "infecté". Le droit français déclarait que "le mariage entre personnes prohibées est nul et ce vice porte le nom d'inceste". Or depuis 1907 l'enfant incestueux peut être légitimé. Mais actuellement l'inceste désigne moins un mariage qu'un acte sexuel entre parents accompagné ou non de viol. L’inceste bouleverse totalement l’ordre des générations : le père est aussi le frère et l’oncle le père ou la grand-mère la sœur.

 

L'inceste originaire. L'inceste n'est pas nouveau, il est premier. Il est originaire et se situe à l'origine de l'humanité. L'inceste est aussi à l'origine de tous les dieux : toutes les cosmogonies commencent par l'inceste. De façon logique lorsque l'Unité primordiale se divise en deux, elle doit s'autoféconder, pour passer à trois et pouvoir se multiplier à l'infini.

Aussi trouvons-nous partout les incestes de trois générations.

L'inceste de première génération est un inceste de type oral, tel qu'il a été décrit par Freud et Mélanie Klein. Il se fait par dévoration orale et tous les pères sont des ogres, comme on le voit avec Ouranos dévorant les enfants de Gé, puis avec Chronos, le fils qui lui avait échappé, pour en faire tout autant. Avec la mère, c'est aussi l'histoire de Jonas qui a été avalé par la baleine et est resté trois jours dans son ventre.

L'inceste de seconde génération est là présent dès la première civilisation, celle de Sumer et se retrouve dans les cultures successives des terres Akkadiennes et Babyloniennes avec le mariage mère-fils de Tiamat et Marduk. Dans le matriarcat d'Asie mineure et des îles grecques la déesse-mère vit toujours avec son fils-amant : c'est Démeter/Kubélé/Cybèle/Astartis avec Attis/Adonis …

L'inceste de troisième génération apparaît avec le mariage frère-sœur. Il commence avec les trois jumeaux égytiens : Isis, Osiris, Seth. Et la sœur amante Isis devra faire un double pèlerinage pour reconstituer le corps dépecé de son frère Osiris, avec l'aide de leur fils Horus. Chez les Gréco-Romains, le roi des dieux Zeus-Jupiter, qui a échappé à son père Chronos, vit avec sa sœur Héra-Junon.

Lorsque le Paraclet procède du Père et du Fils (Pater Filioque), comment faut-il nommer cet engendrement uniquement masculin ?

L'histoire mythique.  Dans la Bible l'inceste reste tacite ou caché dans la famille d'Adam et d'Eve, car désormais l'inceste relève toujours du secret. Par contre les deux filles de Lot couchèrent avec leur père après lui avoir fait boire du vin (Genèse, 19) et la Bible n'a pas un mot d'indignation et il n'y a pas de punition. Il est vrai que c'était dans le seul but de la reproduction, mais cela contraste avec le châtiment sous une pluie de soufre et de feu des villes de Sodome et Gomorhe, dont ils venaient de sortir. Que faut-il en conclure ?

De même le nouveau Testament nous parle de la famille incestueuse d'Hérode. Sa petite fille Hérodiade a eu avec son frère leur fille Salomé, avant d'être épousée par son oncle Hérode Antiphas, qui fera décapiter Jean-Baptiste et comparaître Jésus.

De même en Egypte la pauvre Arsinoëe sera obligée d'être deux fois incestueuse. Pour fuir sa famille elle était allé épouser le roi de Thrace, Lysimaque. A sa mort, son demi-frère Ptolémée Kéraunos, tue ses deux fils et l'oblige à l'épouser. Elle réussit à s'enfuir en Egypte, mais elle devra épouser son autre frère Ptolémée II, qui donnera son nom à une ville où elle sera adorée comme une déesse sous le nom de "Théa philadelphe".

Avec les Grecs l'inceste commence à devenir corrupteur et pestiférant. Oedipe a résolu l'énigme de la Sphinge, évitant d'être dévoré par elle, donc en récompense il doit épouser la reine Jocaste, qui est sa vraie mère. Par cet inceste involontaire, il pollue son environnement et son peuple et répand l'épidémie de la peste. Il ne réparera qu'en se crevant les yeux avec la broche métallique de sa mère, qui se pendra. Et désormais aveugle, il parcourra le monde guidé par sa fille Antigone, dans l'incestuel, ou inceste de quatrième génération jamais consommé.

L'inceste silencieux. Puis dans toute l'histoire, on ne parle pratiquement plus d'inceste. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'existe pas, simplement il est tellement horrible que l'on ne veut pas le voir, alors on fait comme s'il n'existait pas. Ce qui se produit encore dans le silence et la honte des familles, était à cette époque, répandu dans toute la société.

Cette société étant chrétienne, l'inceste était un péché et un péché mortel, mais l'église devait considérer qu'en parler risquait de lui faire de la publicité et de donner des idées à d'autres, alors jouait la loi du silence et personne ne s'indignait.

Nous n'en trouvons des traces que dans les contes et légendes, où l'on procède pudiquement par allusion. Mais depuis la psychanalyse des contes de fées de Bettelheim, on commence à comprendre ce dont il s'agit. L'inceste de première génération se retrouve dans toutes les histoires d'ogres et de dévoration d'enfants comme dans l'histoire de Santa Claus, ou St. Nicolas. Les Contes de notre mère l'Oye (ou de Perrault) correspondent à l'inconscient collectif des Français, d'origine d'ailleurs Wisigoth. Le Petit Chaperon rouge est ainsi dévoré par le loup qui représente l'inconscient dévorateur de la mère-grand. Le Petit Poucet échappe à l'ogre et à la mort promise par ses parents.

L'inceste de seconde génération, père-fille, est on ne peut plus clair dans Peau d'Ane et se lit encore très bien dans la Belle et la Bête et Cendrillon.

Une perversion psychopathologique. L'inceste ne resurgit qu'au dix-neuvième siècle lors de l'étude, qui se veut scientifique, des perversions.

Le Code Pénal napoléonien de 1810 ignore encore l'inceste, il ne connaît que "l'outrage public à la pudeur" et "l'atteinte aux bonnes mœurs", ce qui semblait clair et précis à l'époque, mais a laissé la place à bien des équivoques.

Les médecins aliénistes commencent alors à décrire des cas d'inceste dans leurs publications psychopathologiques : le français Esquirol en 1840, l'anglais Havelock Ellis, l'allemand von Krafft-Ebing en 1887. Ainsi on passe du vice à la maladie. La situation devient bien claire : l'inceste est un acte de folie, donc seuls les fous pratiquent l'inceste.

Magnan en 1895 ajoute la nouvelle notion de dégénéré. Une régression ferait retourner à l'origine de l'humanité, vers ces frontières où l'animalité se dépasse dans la bestialité. Et cette notion va être reprise et développée par toute l'école italienne, avec la notion de criminel-né popularisée par Lombroso en 1895.

La cause est entendue : oui, l'inceste existe, mais il est réservé aux fous, aux sauvages et aux dégénérés.

L'universalisation par la psychanalyse. Freud en 1905 va faire sauter le verrou de la sexualité. De plus il va scandaliser le monde en montrant que les perversions sont universelles. Elles ne sont pas réservées à une classe sociale particulière : si tout le monde ne la pratique pas, pratiquement tout le monde en rêve.

Par contre, actuellement deux mauvaises divulgations de théories attribuées à Freud finissent par avoir un effet pernicieux.

D'abord s'est répandue l'idée que toute accusation d'inceste relève du fantasme. Pourtant dès le début Freud a reçu comme origine des troubles des récits de traumatismes sexuels (viols et incestes) et il est tenté de les croire vrais. Mais en 1897 avec l'abandon de la Neurotica, il doute de leur réalité et les considère comme infiltrés de fantasmes. Si tout enfant rêve d'inceste selon le complexe d'Œdipe, il est porté à amplifier, fabuler ou inventer de toute pièce des actes incestueux. Puis les psychanalystes freudiens tiendront ces récits comme de purs fantasmes. La polémique a commencé avec Ferenczi qui restait persuadé de la réalité objective de ces agressions sexuelles. Dès 1912 Otto Rank publia un livre, toujours pas traduit en français, sur "Le thème de l'inceste dans la littérature et la légende". La polémique va s'amplifier avec les Féministes et divers auteurs. Elle dure toujours, par exemple, il semble actuellement reconnu que dans le cas de Dora, il y a eu réellement des actes de pédophilie, contrairement à l'avis de Freud.

Puis Freud définit l'enfant comme "un pervers sexuel polymorphe" et finit par le faire admettre en démolissant la conviction en l'innocence enfantine. Actuellement cette définition est détournée et retournée par certains pour justifier les initiations sexuelles précoces des mineurs, entre mineurs et parfois avec des majeurs. Dans les actes de viols, d'inceste et de pédophilie,  on objecte que l'on ne peut pervertir les enfants puisque ce sont déjà des pervers, confondant allègrement de légères tendances inconscientes et des comportements habituels contraires à la morale et aux lois.

L'apport de l'ethnologie, de l'anthropologie et de l'éthologie. Dürckheim fait paraître dès 1898 son travail sur la prohibition de l'inceste et Bronislav Malinowski en 1929 le résultat de ses recherches sur La vie sexuelle des sauvages du nord-ouest de la Mélanésie (Iles Trobriand). Dans une étude comparative de second niveau Murdock en 1963 a conclu à l'absence d'inceste institutionnel dans les 250 sociétés humaines étudiées. La prohibition de l'inceste est même parfois beaucoup plus large que chez nous puisqu'elle est souvent étendue à tout le clan totémique.

Mais il faut attendre les travaux de Claude Lévi-Strauss (Le cru et le cuit 1954, Les structures élémentaires de la parenté 1967) pour que l'on saisisse bien le caractère fondateur et indispensable des deux interdits majeurs du cannibalisme et de l'inceste dans l'établissement de toute société humaine. Pour sortir de la bestialité et de la sauvagerie, l'homme doit cesser de penser comme Hobbes que "l'homme est un loup pour l'homme. Homo homini lupus". La convention implicite pour fonder un groupe humain est : on ne se mange pas entre nous et on ne se marie pas en famille. Sinon il y a auto-destruction. Le refus de l'exogamie mène à la dégénérescence de l'isolat, dans le projet raciste de créer une race pure (familles royales d'Egypte, Hawaï, Incas, Azandés …). La communication n'est possible que par la circulation et l'échange des femmes, permettant de trouver d'autres groupes et d'établir des alliances. Les Alliés militaires sont permis et garantis par les alliances matrimoniales.

Ces deux réquisits étant établis socialement, les manquements deviennent plus des pathologies que des délits. Les deux autres progrès de la civilisation sont le renoncement à la vengeance et à la violence. Ils sont encore en train de s'établir avec le refus de la torture légale et de la peine de mort, plus des débuts de repentance et de pardon.

Pour ce qui est des animaux, qui ne sont certainement pas un exemple, il faut dire qu'il existe tous les types de comportements, surtout chez les insectes. Mais les recherches actuelles en éthologie montrent que dans bien des espèces, il semble y avoir plutôt un évitement de l'inceste, surtout chez les primates. Par exemple des observations récentes chez les Gorilles montrent que les jeunes femelles pubères préfèrent quitter leur famille et aller dans une autre horde même au prix d'une situation au plus bas de la hiérarchie du groupe.

La définition de l'inceste. Si l'inceste est un acte sexuel accompli dans la famille, il convient d'abord de se mettre d'accord sur ces deux notions "d'acte sexuel" et de "famille" pour savoir ce dont il s'agit.

L'acte sexuel s'est élargi. Pendant des siècles on ne s'est occupé que de la défloration avec rupture de l'hymen. La sodomisation des filles et des garçons n'entrait pas en ligne de compte et encore moins l'utilisation de la bouche. Maintenant l'inceste par pénétration semble équivalent par les trois orifices. A quoi s'ajoutent les non-pénétrations avec toutes les variantes des caresses, attouchements et manipulations. Ainsi des incestes enfantins peuvent exister entre frères et sœurs, entre sœurs et entre frères, sous forme de jeux. Même sans contact corporel, a été définie la notion de viol visuel par un exhibitionniste et donc d'inceste visuel dans la famille.

La famille est une notion toute aussi élargie, nous sommes soudain passés de la famille biologique à la famille sociale. On est parti de la parenté ou consanguinité. Mais l'on ne sait pas où se trouve la limite dans le degré de parenté : certaines sociétés ont considéré comme incestueux, le mariage entre cousins germains, admis ailleurs (surtout en Perse). D'autres ont ajouté à la parenté génétique une parenté spirituelle, ainsi les Chrétiens interdisent le mariage religieux avec le parrain ou la marraine et dans beaucoup d'autres sociétés le mariage est interdit entre tous ceux et celles qui ont le même totem.

Enfin est apparue la notion de communauté de vie et d'éducation.  On ne peut pas épouser un enfant adopté, mais un acte sexuel avec un enfant "en famille d'accueil" serait aussi un inceste. De même épouser la fille adoptive de son ancienne femme peut être incestueux si on l'a élevée, tout en restant parfaitement légal. Dans les familles recomposées des enfants du premier mariage de la mère et du père peuvent n'avoir aucune consanguinité et avoir été élevés comme des frères et sœurs. Par contre, des frères et sœurs et même des jumeaux séparés dès la naissance ont pu tomber amoureux quand ils se sont rencontrés.

A quoi il faut ajouter les "quasi-familles" que peuvent être les communautés éducatives, les écoles, les églises, les sectes, les mouvements de jeunesse ou d'éducation populaire … En fait toute personne qui a une relation d'autorité (médecin, enseignant, infirmière, psychologue, coach, éducateur, entraîneur, formateur, prêtre …) risque de se retrouver en situation incestueuse.

Enfin est apparu un inceste de quatrième génération : l'incestuel initié par Racamier et développé par la suite. Il s'agit d'un climat incestueux sans aucun passage à l'acte. On évoque l'inceste, on le banalise, on le justifie et l'on laisse croire qu'il est possible. Bien des situations ont été évoquées comme des salles de bain ou des w.c. sans serrure, taper sur les fesses de ses enfants, donner des fessées, laisser traîner des revues pornos, ne pas fermer la porte de la chambre des parents, éducation sexuelle donnée par le parent de sexe opposé, embrasser sur la bouche, etc.

La libération sociale de la sexualité. Ce que l'on nomme les idées de 1968 ont conduit à une grande libéralisation sexuelle puisqu'il "est interdit d'interdire". Tout paraissait permis et l'on a fait plusieurs films sur des cas d'incestes mère-fils ou enseignante-élève … Des "éducateurs" et de futurs députés croyaient possible de faire l'éducation sexuelle des jeunes. La famille était honnie et démolie. L'érotisme devenait l'un des beaux-arts.

En psychanalyse, on n'entendait que plaintes et hurlements de fils et de filles : "Comment l'être que j'aime le plus au monde, je n'aurais pas le droit de l'aimer complètement ?". Il n'était pas facile de rappeler le rôle du père qui est d'opérer la séparation, de stopper la fusion mère-enfant. Le Père établit la Loi et interdit l'inceste mère-fils, d'où la haine du père, après cette seconde séparation qui réactive la première, celle de la naissance. Le problème est que la mère devrait en faire autant entre le père et la fille. Pour cela elle devrait lutter contre la séduction de la fille et contre l'amour abusif du père à tous les âges ; elle ne devrait pas rester silencieuse, aveugle ou complice.

Il faut donc comprendre (individuellement et socialement) qu'il existe deux sortes d'amour, familial et extra-familial. L'amour extra-familial s'accompagne de désir et de relations sexuelles et parfois reproductives. L'amour familial, qui est peut être le plus grand, exclut les rapports sexuels, sinon ce n'est pas de l'amour. Car l'acte sexuel incestueux est bien une infection et une pollution. Cette transgression du pacte social est explosive et catastrophique. Elle est aussi l'occasion d'un retournement complet, rapide et spectaculaire. Longuement désiré dans le vertige du désir, le père, dès qu'il est passé à l'acte, est déchu de son statut de père et devient l'objet d'une haine inextinguible pour son acte impardonnable. Il a oublié le grand secret révélé par Lacan "Je te demande de me refuser ce que je t'offre, car ce n'est pas cela" (en réalité je te demande de me confirmer que je peux séduire un homme, en te prêtant au jeu sans jamais me céder et perdre mon estime et mon amour).

La découverte de l'inceste. Dans cette universelle permissivité et dans ce déferlement de la pornographie, un seul obstacle a subsisté dans l'inconscient collectif : l'enfant. On ne peut pas tout faire avec un enfant, il a aussi des droits. Donc dès les années 1990 sont apparus trois crimes : le viol, l'inceste et la pédophilie. Et pour tous les trois dès qu'on les a nommés, on les a vus et trouvés partout de plus en plus souvent. Ce n'est pas qu'il y en ait de plus en plus, au contraire il y en a de moins en moins depuis qu'on les repère tous et n'en laisse plus passer aucun, alors qu'au Moyen-Age ils étaient invisibles car ils étaient tolérés et considérés comme normaux.

De plus récemment est apparu une forme supplémentaire de l'inceste, l'inceste-spectacle filmé dans un réseau pédophile. En février 2002 à Outreau dans le Pas-de-Calais on découvre un réseau de 24 enfants incestés et prostitués par leurs parents. En mars 2002 à Angers, Loire-Atlantique le réseau comprenait 27 enfants de 6 mois à 12 ans, incestés et prostitués par leurs parents, pourtant surveillés par les services sociaux. Le parent abuseur use donc de son enfant comme d'un objet sans souci de sa souffrance, de sa santé physique et psychique. Il le déguste comme une figue. Et sans souci de lui avoir volé sa vie, il en fait une source de profit, comme la femme chez les échangistes. Cet enfant est nié comme être humain puisque l'utilisateur n'en prend qu'un morceau (bouche ou anus). Cet objet avili est donc méprisé et vendu deux fois, d'abord au client puis dans son image filmée, revendue très cher en cassette vidéo porno.

Pour être un parent incestueux proxénète il faut avoir déjà vécu cela ou l'avoir vu pratiquer sur ses frères et sœurs, avoir constaté que les adultes n'étaient pas punis et avoir gardé le silence sur ce terrible secret. L'impunité triomphante mène à la légalité. Seule la confrontation à la police, au tribunal et à la prison est capable de remettre le monde sur ses pieds. Reste après à retrouver le chemin de la confiance, de l'espoir et de l'amour, si c'est encore possible.

 

 

C.Le viol et l’émancipation des femmes

 

 

Dans la préhistoire le règne des femmes s’adressait surtout à la mère dont on a retrouvé plus de 250 statues sous le nom de Vénus aurignaciennes toujours enceintes. La sexualité était restée plutôt animale. Avec la révolution agricole les chasseurs sont devenus des  soldats et avec la domestication et l’élevage on a découvert le rôle des males. La société est devenue patriarcale et polygame. Les domestiques ont pris la suite des serves et des esclaves féminines puis les classes inférieures ont toujours été à la disposition des chefs. Ce qui explique qu’on ne parle pas de viols dans l’antiquité, le Moyen-âge jusqu’au dix-neuvième siècle. Par contre, le mariage avait pour fonction la procréation et il fallait qu’il soit consommé ; il y avait des procès public « les congrès » où le mari devait faire la démonstration publique de sa puissance.

Pour les femmes cela a été une lutte séculaire pour leur émancipation. Elles ont fait la victoire de la nouvelle religion chrétienne et ont continué pour avoir le droit de vote, avec les suffragettes. Elles ont été enfermées dans leur domicile et l’espace public leur était interdit. Les Allemands les vouaient aux trois K : Kinder, Küche, Kirche (les enfants, la cuisine, l’église). Encore actuellement les sociétés musulmanes ont un retard de plusieurs siècles par rapport aux chrétiens. Il subsiste l’enfermement dans le harem ou gynécée et dehors un gynécée vestimentaire : la burka. Une femme ne peut sortir seule, surtout la nuit, elle doit être toujours accompagnée par un homme, ne serait-ce que son fils. D’ailleurs dans certains pays elles n’ont pas le droit de conduire une voiture et en Inde elles ont du conquérir le droit de pratiquer le métier de taxi.

Il est vrai que la situation des femmes a du beaucoup au progrès avec les hôpitaux et les maternités qui ont rendus les accouchements moins dangereux, autrefois une femme sur deux mourrait en couches. Puis le changement important a été la maîtrise de la conception avec la diffusion des moyens anticonceptifs : stérilets, pilules de première génération ou de cinquième génération … Cela a fait disparaître leur peur atavique de tomber enceinte. Il ne reste plus que la contagion du Sida et des MST. Le progrès essentiel est de délivrer l’humanité du Destin et de la culpabilité en séparant le plaisir et la reproduction dans l’amour. Les enfants ne sont plus remis au hasard et envoyés par Dieu ou la cigogne.

 

Un changement important a été la reconnaissance du viol marital. Avant, il n’existait pas : le devoir conjugal exigeait que la femme soit à la disposition du mari chaque fois qu’il avait envie, comme tous les soirs la femme musulmane est censée demander à son mari s’il veut se servir d’elle et de son corps.

 

 

D. La diminution de la vengeance et de la Vendetta.

 

a) Les débuts chez les sauvages. Ce que nous avons constaté c’est que les sauvages pratiquaient tous la chasse aux têtes, de la Nouvelle-Guinée aux Philippines en passant par  l’Amazonie. Cela fait suspecter une structure paranoïde. Les paranoïaques sont caractérisés par la défiance et la méfiance. Ils sont menacés  de mort et tous ceux qu’ils rencontrent sont leurs ennemis. Donc les peuples sauvages sont en état de guerre permanente. Il y a toujours une victime de sa tribu à venger ou une femme qui a été enlevée.

 

   Les préhistoriens distinguent plusieurs périodes. Il y a d’abord l’errance, la dispersion de l’humanité hors de l’Afrique, par petites hordes de chasseurs néanderthaliens. Ils vivaient plutôt dans la crainte et s’évitaient. Puis la population humaine augmentant, est arrivée la révolution de l’agriculture. Pour obtenir les récoltes plusieurs mois après, les chasseurs sont devenus des surveillants puis des soldats, d’où la domination des  hommes avec la possessivité.

 

    Comment les groupes ce sont-ils agrandis et soudés ? L’humanité d’il y a moins 50.000 ans nous a laissé des témoignages de sa vie sur les parois des grottes et cavernes par de magnifiques peintures murales, dont le style assuré montre une préparation de plusieurs siècles. C’était une période chamanique comparable à ce qui continue à se faire chez les aborigènes d’Australie et d’ailleurs.

    Puis vers moins 5.000 ans avant notre ère nous sommes en pleine révolution agricole et domestication des animaux et élevage, lorsqu’une mutation se produit, un vrai miracle. Tout se produit à la fois : la civilisation, les villes, l’écriture, l’alphabet, l’astronomie, les mathématiques avec la géométrie, la musique, l’irrigation, la marine, la roue, les premières religions  … Les premières villes apparaissent en Turquie dès 12.000 ans avant notre ère, beaucoup se fait en Palestine et Liban, mais c’est surtout dans la région fertile d’entre deux fleuves, la Mésopotamie, que naît la civilisation de Sumer, suivie  par celle d’Elam, de Babylone, de Ninive, de Hattusa.

Peu après apparait le premier code moral celui d’Hammourabi, vers moins 1750 ; il est celui de la vengeance « œil pour œil, dent pour dents ». Mais en réalité il institue un énorme progrès : la découverte de la proportionnalité : pas les deux yeux et pas toutes les dents. Et les jugements d’Hammourabi s’appliquent dans tout l’empire et sont connus de tous.

   Finalement les anciens Hébreux avec leur Bible n’ont pas fait beaucoup de progrès et en restent à la loi du talion.

 

   Il faut attendre un immense espoir de l’humanité : ressusciter et s’éloigner de la condition animale pour aller vers l’idéal divin. Pour cela il fallait un Sauveur, un racheteur, qui obtiendrait une mutation de l’humanité. Cet espoir ancien c’est déjà manifesté chez les Egyptiens et chez les Grecs. En Egypte est apparue la victoire sur la mort avec le Phénix, qui est immortel car chaque fois il renaît de ses cendres et surtout avec Osiris. Il est agressé, tué et découpé en morceaux par son frère Seth, l’animal du désert. Puis après une très longue quête ils sont retrouvés et rassemblés par sa femme la déesse Isis. Osiris devenu Roi des morts a vu ses initiations et son culte secret se multiplier.

  En Grèce Hercule avec ses douze travaux est un héros et un exemple qui obtient l’immortalité. Puis à la période alexandrine d’autres héros salvateurs vont faire leur apparition : Zagreus, Orphée, Dionysos, etc. Ils vont transformer la religion gréco-romaine en un culte par initiation.

 

   Le vainqueur ce sera la nouvelle religion chrétienne, qui va tout supplanter et recouvrir la terre entière. Fondée sur l’histoire de Jésus, devenu le Christ, elle conservée dans les Evangiles. Ce qu’annonce la bonne nouvelle c’est que l’humanité a été rachetée. La Loi aussi a été changée à la place du Talion on a l’Amour et le Pardon. Le sermon sur les Béatitudes bouleverse tout. Tous les hommes sont capables de cette générosité, ils ont été rachetés ; maintenant la voie morale s’ouvre à eux et ils doivent en devenir les héros. Bien entendu pendant 1.500 ans ils sont soutenus par la peur de l’Enfer, jusqu’à ce qu’on n’y croît plus et que l’on continue à faire le Bien, parce que c’est le Bien.

   Il faut aimer Dieu et son prochain comme soi-même. Mais qui est son prochain ? Les anciens juifs entendaient par là, leurs coreligionnaires, les juifs et pas les autres ou les Goïs les pourceaux. Et cela les Juifs ne l’ont pas changé : ils n’oublient rien et décorent ceci « du devoir de mémoire » et les Israéliens sont toujours dans la vengeance avec leurs frères, les Palestiniens. 

Puis on est passé des voisins aux compatriotes et l’on a fini par entendre « les lointains ». Mais cela a demandé du temps : 2.000 ans, toute notre histoire. Les Grecs se sont sortis de la pensée religieuse pour pouvoir accéder à la pensée scientifique et philosophique, mais ils ont été incapables de s’unir et de créer un Etat. Ils n’ont pas dépassé l’étape de la ville et sont restés divisés en une multitude de villes-régions qui se faisaient sans cesse la guerre : Sparte-Athènes, mais aussi Corinthe, Thèbes, Béotie, Delphes, etc. La langue les unissait et aussi le sport : tous les quatre ans les guerres étaient suspendues le temps que se déroulent les compétitions sportives panhélleniques à Olympie : les jeux olympiques.

 

    Après les Romains sont parvenus à s’unir et à créer un Empire, mais il était fondé sur l’armée, l’invincible légion romaine. Ils ont organisé une civilisation avec un Droit, le droit romain, mais il restait fondé sur l’esclavage et la cruauté des gladiateurs et jeux du cirque. Finalement les soldats mercenaires étaient de plus en plus nombreux et ont fini par réaliser que c’étaient eux la force de Rome. Cela a commencé par les légions germaines et les invasions ont débutées. Elles ont duré mille ans avant qu’un ordre nouveau se stabilise enfin.

 

   En France nous avons eu les invasions du nord, les Vikings, de l’est, Attila, Tamerlan, Gengis Khan et du sud, les Musulmans. Ceci a duré tout le moyen-âge. La réponse aux invasions a été la féodalité : une protection, le château et ses guerriers, les nobles. Et l’on a appris peu à peu à se grouper en passant du village aux villes. Les villes ont été la fin de la féodalité, remplacé par la nation et le patriotisme. Le commerce et les échanges ont accru la notion de solidarité.

      Mais en 1789 les Français n’étaient pas solidaires : il y avait deux langues, la langue d’Oïl et la langue d’Oc, plus le Breton, le Picard, le Provençal, le Catalan, etc. Et tout allait avec, chaque région avait ses poids et mesures, son système monétaire, ses tribunaux et ses armées … La Révolution dans la douleur, allait unifier la France sur de nouvelles bases collectives. La tentative qui a suivie d’organiser un empire européen par Napoléon a eu comme conséquence imprévue de susciter un  sentiment national en Allemagne, Espagne, Portugal, Suisse et finalement Italie.

Maintenant que le sentiment national et le patriotisme sont installés depuis plusieurs siècles, nous avons pu passer à l’étape supérieure : fédérer les Etats dans les Etats-Unis d’Europe, avec les problèmes multiples que nous connaissons.

 

Pour arriver à un unique état mondial ; il ne doit pas être obtenu par la force comme un empire, mais obtenu par une adhésion volontaire et égalitaire. Nous sommes aidés par l’implantation d’un dense réseau de communication et d’échange : téléphone, télévision, caméras urbaines, etc. A la sortie de la guerre dans les années 1960 l’humanité a pris conscience de ces changements. Cela a commencé avec Pierre Teilhard de Chardin et sa notion de Noosphère. Après la cosmosphère et la biosphère, la matière et la vie, apparait une nouvelle enveloppe, l’esprit sécrété par l’homme par la planétarisation. Puis McLuhan fait reconnaître la notion de village global. La migration instantanée des nouvelles tout autour de la  terre en moins d’une heure par la télévision et le téléphone a réduit l’ensemble des nations de la terre à la dimension d’un village tribal à l’échelle planétaire. Nous n’ignorons rien, de manière instantanée les nouvelles nous affectent aussitôt. Nous sommes affectés et solidaires, tous les humains sont devenus nos frères et nos sœurs.

 

b)  L’expansion de la notion de pardon. En France les mœurs se sont adoucies sans que nous en rendions bien compte. L’immense progrès de civilisation a été la soudaine diffusion de la religion chrétienne. Elle a fait évoluer l’humanité sur tous les plans. D’abord le rachat de la sauvagerie et bestialité à tous les points de vue : sexuel, vengeance, tortures, peines criminelles … Des progrès dans l’égalité des femmes et des hommes, des pardons pour les abandons, les trahisons et toutes les humiliations.

Le message de Jésus s’étend à la terre entière et il est nouveau. Il faut pardonner septante fois septante, c’est-à-dire toujours, à l’infini (Mathieu XVIII, 21). Le sermon des Béatitudes (Luc VI, 20, Mathieu V, 8) est révolutionnaire et même il inverse tout : ce sont les doux qui possèderont la Terre. A partir de lui, on a compris peu à peu que le ressentiment et la vengeance sont des poisons. En témoignent tous les noms utilisés : les amertumes, aigreurs du vinaigre, acides, dépit, fétide, moisi, plainte, rance, rancoeurs, reproches, torts … Le ressentiment et la rancune sont les meilleurs moyens pour se faire du mauvais sang et tomber malade. Là où se trouvent mes rancoeurs, se trouve le poison qui me corrode, une souffrance sans fin. C’est l’enfer sur terre : il est inutile d’inventer un Enfer, il est là de toute éternité dans l’idée de vengeance sans fin. Comme l’a écrit Gandhi : œil pour œil et toute la terre sera aveugle.

Comment a-t-on pu vivre si longtemps avec la vendetta ? En France en 2015 seuls les peuples à l’inconscient arriéré croient à la vendetta: les Basques (ITA) et les Corses.  En Méditerranée et plus particulièrement en Italie, il reste les Mafia : la mafia sicilienne et la mafia calabraise. En Albanie aussi il y a des vestiges d’une domination d’une famille sur les autres, par le crime, les enlèvements et la vengeance. Et chaque fois que le pouvoir central faiblit, comme au Liban et au Mexique, resurgit l’ancienne coutume de la vendetta et des mafias.

La psychologie transpersonnelle fait comprendre que le pardon est complexe, car il y en a cinq. Il faut pardonner à ceux qui nous ont nuit, puis à tous ceux qui, croyons-nous, nous ont nuit. Et réciproquement, il faut demander pardon à tous ceux auxquels nous avons nuit et en plus à tous ceux qui croient que nous leur avons nuit (c’est-à-dire à tous ceux que nous avons rencontrés  et qui se plaignent de nous, famille ou non). Et cinquièmement il faut se pardonner à soi-même et c’est le plus difficile sans l’aide d’une psychothérapie. Restent les réparations des nuisances.

Donc si on  ne croit pas à la morale, il est quand même indispensable de pardonner, par hygiène,  pour être en bonne santé. Et il convient de pardonner du fond du cœur et pas simplement du bout des lèvres, jusqu’à oublier l’insulte ou l’offense.

Le message du pardon était tellement nouveau qu’il a fallu la croyance dans l’Enfer éternel pendant tout les Moyen-âge et que nous restons encore à l’appliquer, malgré tous nos Pardons et Pèlerinages et Troménies de Locronan.

 

D.Le dépassement de la cruauté.

 

Le message du pardon a été soutenu par le dépassement de la cruauté. Les enfants sont naïvement cruels, car ils sont dans l’impossibilité de ressentir la souffrance d’autrui. Ce n’est pas du tout du sadisme, c’est de l’innocence. Et cela est amplifié par le cinéma et les jeux, dans la réalité après avoir mis un copain par terre, ils lui disent « Relève-toi », alors qu’il en est incapable ; ils n’imaginent pas la mort.

Il est en de même avec les animaux, qui sont indifférents, sans sadisme. Les prédateurs n’imaginent pas les souffrances de leurs victimes et l’on ne pourrait pas parler de cruauté : ils sont complètement indifférents.

Peut-être il en est de même avec les primitifs et les populations sauvages. Tous leurs rites initiatiques et religieux sont pour nous infiniment cruels. La palme revient aux autochtones du nouveau monde : Mayas, Aztèques, Toltèques, Incas … Pour satisfaire leurs dieux, ils devaient s’organiser des souffrances permanentes : ils portaient des épines et des lanières en travers de leur langue et de leur pénis. Ils arrachaient le cœur de leurs victimes avec les lames d’obsidienne pour en offrir le sang au soleil de façon à ce qu’il se lève aussi demain.  Ils engraissaient les victimes dans des cages avant de les manger. Les tortures ont été pratiquées avec haine pour leurs ennemis chez bien des peuples.

Encore existent des mutilations corporelles pour des motifs religieux, ablation des deux incisives supérieures, scarifications, ablations des organes sexuels ... La castration était pratiquée par les prêtres de Kubélé en Anatolie puis par les Skopsys en Russie. L’ablation du clitoris et des grandes lèvres des femmes a été toujours pratiquée en Egypte, puis en Afrique et chez les Musulmans.  L’excision des filles est désormais interdite en France, il ne reste plus que la circoncision des Juifs.

Les Romains avaient fait un jeu des exécutions publiques et des  combats de gladiateurs dans l’arène du cirque. Les mises à mort étaient des spectacles politiques pour se faire élire, autant que les distributions gratuites de pain (panem et circenses). Plus tard les chrétiens comme les autres condamnés étaient les victimes toutes désignées pour être livrées aux bêtes féroces. Mais il existait en plus une excitation sexuelle conformément au sadisme. A Rome dans le Colisée les hommes étaient excités sexuellement par la cruauté des Jeux et à la sortie dès leur descente les attendaient les prostituées et ils s’unissaient aussitôt sous les arches (fornex) d’où vient le reproche chrétien de fornication.

Toute l’Europe à la suite des Romains  a caché sa cruauté sous le couvert  de la justice. Le système américain est le plus expéditif : il suffit de déclarer le coupable « Hors la Loi, outlaw » et l’on peut faire confiance à la méchanceté naturelle de chaque citoyen, pour économiser prison, torture et mise à mort. En France la torture était obligatoire deux fois, sous forme de la Question Préalable pour obtenir des aveux valables, puis venait la variété des supplices ordinaires : la cage, la cange, le brodequin, la roue, le supplice de l’eau, empaler, le bucher … Les rois maudits enfonçaient un fer rouge dans l’anus pour ne pas laisser de traces. Les régicides étaient écartelés : les quatre membres attachés à quatre chevaux qui tiraient chacun dans un sens. Les Chinois se sont acquis une renommée universelle avec la variété des supplices chinois (ex. enfiler des bambous sous les ongles …).

La Révolution française de 1789 a aboli la Question Préalable et inventé une machine rapide et sure, la Guillotine, pour remplacer la hache du Bourreau. La peine de mort a été abolie en France en 1981, depuis 1939 elle était de moins en moins un spectacle. Auparavant partout dans le monde les gens voulaient assister aux spectacles des tortures et des exécutions avec un grand plaisir. Et encore actuellement certaines revues et chaînes de TV se spécialisent dans ces spectacles morbides.

L’interdiction de l’esclavage s’est fait progressivement à partir de l’action de Victor Schoelcher en 1848.

 

Globalement les révolutions sont devenues de moins en moins sanglantes. Cela a commencé au Portugal avec la révolution des œillets.

Comme l’écrit Gandhi « œil pour œil et le monde sera aveugle ».

Les coutumes cruelles comme la chasse sont de plus en plus réglementées, avec les espèces menacées d’extinction. La chasse à courre des cerfs et des renards n’est plus qu’une survivance. Il existe un mouvement pour interdire de chasser les Primates (Gorilles, Chimpanzés, Orang-Outans). Les anglosaxons interdisent de manger du cheval, comme les Français du chien. La sensibilité des civilisés se marque aussi dans la SPA, Société Protectrice des Animaux et ses campagnes contre les abandons d’animaux de compagnie. L’abattage dans les abattoirs est aussi strictement réglementé pour faire souffrir les animaux le moins possible. Les jeunes ont une sensibilité écologique et  réparent les dégats et les pollutions causés par leurs parents.

Le sport aussi s’est assagi et est devenu progressivement moins violent ; du temps des Grecs aux Jeux Olympiques existait le pancrace-boxe qui faisait couler le sang. Les Anglais qui ont inventé le sport au dix-neuvième siècle l’ont  fait avec « le fair plait » de l’esprit sportif non-violent.

 

 

 

E.Le devoir de colonisation.

 

 Le devoir des peuples éclairés est d’aider tous les autres peuples à les rattraper et à gravir les échelons de la civilisation. Tous les peuples civilisés ont pratiqué le colonisation : Sumer, Egypte, Chine … Les Phéniciens du Liban ont fondé une colonie à Carthage en Afrique. Les Grecs ont tenté de coloniser la Sicile et l’Italie du sud. Ils ont réussi avec Alexandre le Grand à coloniser l’Egypte et à aller jusqu’à l’Indus. Puis les Romains ont colonisé la Grèce, la Gaule, la Germanie et tout le bassin méditerranéen. Ils ont écrasé Carthage avec les guerres puniques. Ils ont apporté la civilisation en Gaule et fondé le peuple Galloromain. Et les Musulmans ont pratiqué à la fois le commerce, l’esclavage, le piratage et les conversions forcées. Les Ottomans ont colonisé la Grèce et les Almodohaves l’Espagne. Les Sarrazins depuis l’Andalousie ont eu pendant un siècle des colonies  en France à Eze et au massif des Maures (Fraxinet et la péninsule de  Saint-Tropez).

Mais la colonisation moderne commence avec les caravelles qui ont fait le tour de la terre et découvert le nouveau monde, pour le bien des Espagnols et des Portugais, puis des Anglais, des Hollandais et des Français. Et le drame s’est amplifié, car la colonisation est un drame. Et ce drame ce sont les colons et leur colonialisme.

Partis avec de nobles idéaux, cela s’est terminé par l’extermination.

Il y avait quatre colonisateurs,

-          le prêtre missionnaire qui brandissait sa croix en convertissant à sa vraie religion

-          le commerçant qui échangeait sa pacotille contre l’or et les épices

-          le soldat qui prenait possession de la terre pour son Roi et changeait son nom.

-          Les fermiers qui après cultivaient leurs terres en toute bonne conscience.

Le résultat c’est le choc culturel et la mort involontaire par nos maladies bénignes. En Amazonie, des tribus entières ont disparues et en Tasmanie il n’est plus resté aucun Tasmanien, tous ont été exterminés. Les Indiens des plaines étaient 22 millions, 20 millions ont été exterminés. Au Mexique en 1540 les Espagnols sont contaminés par les indigènes cannibales au lieu de les civiliser, selon l’évêque espagnol Bartolomé de Las Casas. En plus des colonisateurs, on a déportés nos bagnards, à Cayenne pour les Français et dans toute l’Australie et la Tasmanie pour les Anglais. Mais le bagne de Cayenne est devenu le site de lancement spatial de Kourou.

En France la colonisation a moins été l’œuvre des rois ou de Napoléon III que des Républicains socialistes animés par de nobles idéaux révolutionnaires d’égalité, liberté et fraternité. Selon eux, ils ont tiré les peuples d’une torpeur ou de l’esclavage pour les faire entrer dans la modernité industrielle. Et on leur a donné des routes, un réseau de chemin de fer, des ports et une marine, des aéroports et une aviation, des hôpitaux, dispensaires et maternités, des écoles, collèges et lycées et la lutte contre les épidémies de peste, de lèpre et de malaria … Mais tout ceci a moins été donné que arraché dans les luttes de la décolonisation contre les exploiteurs car les colons se nommaient eux-mêmes « exploitation ». Donc il n’y a aucune reconnaissance de la colonisation et de l’œuvre civilisatrice accomplie dans la violation d’une souveraineté, les guerres et massacres, l’aliénation d’une culture et l’humiliation d’une population entière. La colonisation a été finalement un immense gâchis. Peut-on dire qu’elle est actuellement rachetée par l’aide humanitaire, la solidarité et la réciprocité ?

 

F.les croyances et les religions.

 

Il y a eu un progrès dans les croyances de l’humanité. Tout ce que l’homme ne trouvait pas sur terre il l’a projeté au ciel, dans l’idéal et attribué à Dieu. Peu à peu ses idées sur Dieu ont changé et progressé. Au début les sauvages n’admettaient pas un dieu créateur et le divin était diffus, répandu dans tout l’univers, c’était l’animisme, le totémisme et le fétichisme. Et ce qui remplaçait la religion était le chamanisme, comme on le voit dans les cavernes préhistoriques. Puis les animaux et leur totem ont été adorés comme des dieux dans la religion égyptienne. Après  les hommes ont conçu des dieux au dessus des Esprits et les esprits des montagnes sont devenus des dieux : Zeus, le dieu de la foudre était adoré au mont Olympe, Shiva au mont Kaïlash, Jéhovah au mont Sinaï … Alors les dieux étaient méchants et redoutables (Dieu des volcans et des tremblements de terre), puis, les hommes s’améliorant, ils ont inventé « le bon dieu ». Et cela a demandé beaucoup de temps pour passer du paganisme et du polythéisme au monothéisme. Cela s’est fait avec l’invention des premiers empires remplaçant les rois. La religion juive d’un dieu jaloux et vengeur a été remplacée par la religion chrétienne du pardon et de l’amour universel. Et cela a pris 2.000 ans pour que cela entre dans les mœurs. (voir Descamps, Histoire des idées des hommes sur Dieu, éditions de la Hutte). C’est la preuve du caractère sacré de l’amour partout en Europe avant que n’arrive l’invasion du christianisme. Ce qui n’était encore au premier siècle qu’une petite secte juive, va donc s’imposer en discréditant et disqualifiant le substrat européen : la grande religion des druides.

 

De même les croyances ont évoluées, nous avons mis du temps à adopter celles de l’Orient : karma, maya, réincarnation, avatar … Alors est venue la connaissance puis la diffusion de la religion bouddhiste avec ses trois formes Hinayana, Mahayana et Vajrayana. Et cela a continué avec la découverte de l’univers : les galaxies, les nébuleuses, les quasars, les naines blanches, les trous noirs … Au fur et à mesure notre idée du divin a évoluée.

 

5ème partie LA VIE

 

1.      Histoire de la vie

 

 

Le Progrès à un modèle, la Vie.

Les hommes ne font que continuer l’exemple que leur donne la vie sur Terre.

La vie est une force qui questionne depuis bien longtemps

Avant, ils l’appelaient la Nature et Spinoza avait étudié la nature productrice (natura naturans) dès 1675. Ils la nomment maintenant biosphère depuis le livre de Vernadsky la Biosphère paru en russe en 1926. Puis en 1979, Lovelock l’a associée à une déesse qui s’appelait Gaïa. Il a voulu personnaliser la biosphère comme entité auto-régulatrice de la vie sur notre planète. Aurobindo, pour sa part, nous a expliqué que la Vie était involuée dans la nature.

 

Apparition de la vie

Si nous reprenons son histoire, la Terre date de 4,5 milliards d’années. La vie y est apparue un milliard d’années après, et il semble qu’à ce jour la Terre soit la seule planète vivante de notre système solaire.

 

La vie est une entité, une entité vivante. La vie est née il y a 3,5 milliards d’années et elle s’est constamment protégée, grâce à ses fonctions régulatrices. Depuis, la température moyenne de la Terre s’est maintenue entre 10 et 20 degrés.

La Vie a engendré une multitude d’espèces vivantes.

Avec l’humanité, elle s’est développée jusqu’à engendrer la conscience, l’amour et l’entraide, l’inversion de la loi du plus fort.

Par le Progrès et ses révélations, les hommes n’ont fait que continuer l’œuvre de la Vie.

Ils ne la découvrent que récemment et peu à peu.

 

La biomasse est la totalité des êtres vivants, elle est constante et s’autoprotège. Ainsi les algues bleues du début de la vie produisaient un déchet (inutile), l’oxygène, qui par la suite, a permis à la vie de sortir de l’eau (vie aérobie) et de respirer. La vie est apparue dans l’océan et elle en est sortie ensuite avec les limules et les poissons amphibies.

 

Des molécules primitives au monde vivant

Au fil du temps, la matière organique  constituée d’unités simples va se complexifier ; des molécules primitives vont s’associer et interagir entre elles. Les chaines d’acides aminés vont se replier sur elles-mêmes et donner les premières protéines. Les phospholipides, bases des structures membranaires, vont permettre la mise en place de compartiments élémentaires. Les molécules d’acide nucléique capables de se répliquer, donneront les futurs chromosomes supports de l’information génétique. Tous ces éléments fondamentaux vont permettre l’apparition de protocellules. Ainsi naissent les premiers organismes vivants abritant un début de métabolisme et capables de produire des copies relativement semblables d’eux-mêmes. Pendant très longtemps, la vie sur Terre n’a donc été représentée que par les procaryotes, cellules simples dont l’information génétique ou ADN (acide désoxyribonucléique), est libre et dépourvues d’enveloppe.

Puis, le monde vivant a poursuivi son évolution avec l’apparition des eucaryotes, cellules plus grandes et plus complexes. Leur matériel génétique est enfermé dans un noyau limité par une enveloppe et leur substance fondamentale interne, le hyaloplasme, contient de nombreux organites eux-mêmes entourés d’une membrane. Parmi les eucaryotes, on distingue la catégorie des Protistes (protophytes dans le règne végétal et protozoaires dans le règne animal) formés d’une seule cellule totipotente, et une autre catégorie formée des Métazoaires (animaux) et métaphytes (végétaux). Ce sont des organismes pluricellulaires dont les cellules possèdent la caractéristique essentielle de se spécialiser et de coopérer.

Les protozoaires, comme les amibes, sont autonomes et phagocytent leur nourriture à l’opposé des métazoaires, ou animaux, pour qui la vie a inventé la digestion.

L’Homme est donc un eucaryote métazoaire composé de milliards de cellules provenant d’une seule cellule initiale, la cellule œuf.

 

Stratégies de la vie pour assurer sa pérennité

La caractéristique essentielle d’un organisme vivant est de se reproduire et de transmettre ainsi la vie.

La reproduction se fait diversement. Pour les être simples, la multiplication asexuée suffit : elle s’effectue par la division d’une cellule mère en deux cellules filles appelée mitose, bourgeonnement ou scissiparité. L’être est éternel, simplement il se multiplie. Pour les êtres plus complexes comme les animaux, la vie a du inventer la reproduction sexuée, donc la mort. Deux lignées génétiques (mâle et femelle) se combinent pour donner un nouvel individu, différent des parents qui meurent aussitôt ou plus tard. Certains organismes combinent les deux, tels que les méduses : elle se reproduisent par bourgeonnements, ou strobilation, sous forme de polypes et de manière sexuée dans l’océan. A noter qu’une des innovations du monde vivant a été de passer d’une reproduction sexuée aquatique externe peu efficace, à la conquête du milieu aérien par les plantes et animaux terrestres et à une fécondation interne.

La Vie a du tout inventer, tout ce qui nous parait normal maintenant. Par exemple la Mâchoire, depuis l’aspiration des vers marins jusqu’à la mâchoire articulée des pythons.

Le cristal, quant à lui, est une structure ambiguë car c’est un non-vivant qui se reproduit. Et le corail est une pierre arborescente qui mélange des propriétés des trois ordres, aussi il a été classé par Buffon successivement dans le minéral, le végétal et l’animal. Reconnu aujourd’hui comme faisant parti du règne animal, ce vers sécrète un tube ou exosquelette, vit en colonies auto-protectrices et établit de nombreuses symbioses notamment avec des végétaux.

Historiquement, ce concept de symbiose est né de l’observation des lichens, symbiose entre l’algue et le champignon. Elle peut également s’établir entre la fleur et le papillon ou encore des oiseaux, tels que les colibris. Les plantes ont dans leurs fleurs, sécrété un nectar très nourrissant et les oiseaux ont appris à voler sur place pour se nourrir du nectar en pollinisant  les fleurs à la place des papillons.

 

La vie, une multitude d’expressions et de formes

Il y a eu une explosion des formes de vie au Cambrien en moins de 500 millions d’années.

Rupert Sheldrake, a décrit les étapes de construction des formes vivantes par des champs morphogénétiques, la causalité formative, la résonnance morphique et les chréodes :

-         Les champs morphogénétiques sont des champs de cristallisation des liquides.

-         La causalité formative est l’Entéléchie (…) selon Aristote ou morphogénèse par un attracteur selon Thom.

-         La résonnance morphique est visible pour la communication des vibrations sonores sur des verres, des cordes ou des gongs.

-         La chréode est la déformation de l’espace (vallée ou crête) à l’image d’une sphère sur un drap tendu.

Selon Sheldrake, la vie est un système ouvert capable de réduire son entropie à l’aide d’énergies absorbées dans l’environnement.

 

Avec la vie apparaît l’intelligence

La vie va, au fil du temps, faire trois essais pour produire une espèce intelligente : les insectes sociaux, les lémuriens et marsupiaux, enfin les mammifères.

a.      Les insectes sociaux : fourmis, termites, abeilles. Ils apparaissent aux Dévonien et se développent au Jurassique. Ils ont une intelligence collective et une bonne organisation en remplissant les fonctions d’alimentation, de reproduction et de production. Les fourmis sont les seules à se faire la guerre. Mais elles n’ont pas réussi à développer  une civilisation.

b.      Les marsupiaux. Ils apparaissent au Crétacé il y a 120 millions d’années ; c’est une première tentative de la vie pour créer la conscience. Il y a déjà toutes les espèces avec singes ou lémuriens et des prédateurs équivalents aux pumas ou léopards. Les marsupiaux sont caractérisés par une poche ventrale des femelles où grimpe instinctivement la larve qui sort de l’utérus à la naissance et qui tête une mamelle qui grossit et la fixe. Ils sont donc beaucoup plus vulnérables que les mammifères. 

c.       Les mammifères. Ils apparaissent au Carbonifère il y a 220 millions d’années et sont donc au début en concurrences avec les marsupiaux, avant de les supplanter. Pour cela la vie (doit) va inventer le placenta des mammifères pour que l’embryon reste plus longtemps dans l’utérus. Le placenta a de nombreuses fonctions : il nourrit, respire, élimine et protège par ses hormones et son système immunitaire. Et dans les glandes sudoripares certaines se spécialisent dans la production de lait et deviennent des mamelles.

Les mammifères vont grandir, se diversifier et dominer la Terre. Et parmi les primates une espèce va se redresser et courir pour chasser, c’est celle qui donnera les  australopithèques puis les humains. Les néanderthaliens disparaîtront, remplacés par les hommes de Cro-magnon ou Homo Sapiens.

Alors, que les animaux éliminent plus ou moins rapidement leurs congénères difformes et handicapés, les humains les gardent et les aident en étant fraternels et solidaires. Et ils ont pris la direction de la terre, pour laquelle ils ont de sérieux progrès à faire.

 

Conclusion

 

L’idée de Progrès et celle de Dieu ont évolué ensemble et elles continueront à changer et à se préciser. Il ne suffit pas de changer, il faut aussi s’améliorer : finalement c’est cela le progrès. L’humanité visiblement y contribue mais elle ne l’a pas inventé, la Vie progressait déjà sur Terre, et sans doute dans l’Univers entier. Mais cela l’humanité ne l’a pas encore découvert. Les progrès de la cosmologie avec les télescopes et les satellites laissent espérer plus de précision.

Le vrai progrès c’est le progrès moral dans la continuité de la vie. Le progrès technique n’en est que la conséquence. Il y a confusion si l’on en reste au progrès matériel, car il est fluctuant et contesté. Il a une double face, positive et négative.

Le vrai progrès est dans l’amour et la concorde, le rassemblement de tous les hommes permis par la disparition de la sauvagerie, de la vengeance, du cannibalisme, de l’inceste, du viol, de l’insécurité …

Il y donc un progrès du progrès et de l’idée de progrès.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Conclusion

Bibliographie