LES POILS HUMAINS

par Marc-Alain DESCAMPS

 

Le corps féminin a été le plus bel objet de consommation : poncées, épluchées, dégraissées, paraffinées, épilées, grattées, graissées, huilées, malaxées, brûlées, réfrigérées, pressées comme des éponges… les femmes en redemandent et payent. Leur victoire reste quand même totale car elles ont féminisé les hommes qui rivalisent dans leur besoin de séduire et de rester toujours jeune.

 

La chevelure a été par conséquent complètement transformée. En point de départ les femmes portent des cheveux courts et des coupes à la garçonne, pendant que les hommes adoraient porter des coiffures longues de femmes et parfois des « queues de cheval » devenues des catogans. Dans ce domaine comme partout se vérifie la grande loi « la mode se démode rapidement et par conséquent la nouvelle mode est de l’ancien démodé ». Ainsi donc s’est installé une alternance de poilu/rasé. Les soldats français de la guerre 14-18 sont entrés dans l’histoire sous le nom de « Poilus », car ils n’avaient plus le temps ni la possibilité de se raser. Les soldats américains qui sont venus nous aider en 1917 étaient tous soigneusement rasés et c’est eux qui ont lancé la mode. Elle a duré jusqu’à l’arrivée des  Hippies en 1965 et leurs modèles les gurus indien, barbus et chevelus. Et en l’an 2000 s’est en opposition diffusé la mode pour les jeunes d’être tondus, dans les milieux sportifs comme dans les banlieues et les Cités. Bien que les militaires aient toujours privilégié une taille réglementaire très courte. D’ailleurs « le petit caporal » Bonaparte avait déjà lancé la mode du « petit tondu ». Au contraire à l’époque des luttes entre De Gaulle et l’OAS d’Algérie, les services secrets avaient mérité leur surnom de « barbouses ». Des coiffures inouïes avec des crêtes de Hurons et autres Indiens des plaines américaines ont soudain été reprises par les Punks et tous les groupes « no future », sans avenir. Actuellement la mode est au complètement rasé pour les hommes, visage et crane, c’est donc un fantasme à l’imitation du bébé qui vient de naître.

Le projet était choquant, car il était minoritaire, mais il y a eu de modes de rasage du crane chez les samouraïs japonais pour ressembler aux grands nobles qui étaient chauves et au dix-septième siècle les femmes se rasaient le haut du crane pour imiter la reine Marie Stuart qui avait un grand front.

Pour les femmes, la mode de cranes complètement rasés, comme pour les nonnes bouddhistes, n’a jamais pu s’imposer et a toujours été réservée à quelques excentriques. L’alternance court/long a toujours existé mais parfois les deux coexistaient dans des milieux sociaux différents et surtout l’important semblait être l’opposition lisse/frisé. Il est vrai qu’elle recouvre des oppositions blanc/noir : pendant longtemps des noires spécialement aux USA ont cherché à lisser les cheveux crépus, avant que la mode ne s’inverse. La métamorphose des apparences a une valeur sociale et permet de franchir des échelons de classes. Dans toutes les sociétés certains critères physiques constituent un facteur essentiel d’ascension sociale : force et taille pour les hommes, beauté et attirance sexuelle pour les femmes. Ces critères étaient tous ceux des classes dominantes, par exemple le nez dans le prolongement du front pour les envahisseurs grecs. En Europe ceux qui les possédaient étaient des « nobles » et par conséquent les autres des « ignobles », que les français nommaient crûment des « vilains », tellement ils étaient laids.

 

Les poils humains posent bien des problèmes.

- D’abord un problème d’évolution : de toute évidence ils ne sont pas un héritage de l’animal. Jamais aucun animal n’a de poils sous les bras et entre les jambes, ils sont sur le dos le long de la colonne vertébrale. Ceci est particulièrement net avec tous les primates : chimpanzés, bonobos, orang-outans … Chez les gorilles le mâle dominant acquiert des poils gris à partir de la nuque, d’où son nom de « dos gris ». Les poils humains ont donc du se développer rapidement à partir de la séparation avec les australopithèques et ils l’ont fait dans une direction nouvelle. La station debout a obligé les singes en se redressant à montrer leurs organes sexuels et les poils des aisselles sont des diffuseurs d’odeurs. Alors les poils humains sont-ils apparus pour cacher les organes sexuels ou pour diffuser les odeurs ? Cette question fondamentale est à l’origine de la civilisation et sa persistante forclusion en dit long sur ce qu’il convient de cacher.

- De plus les anthropologues devraient étudier la répartition des poils selon les régions et les groupes. Contrairement à ce que certains pourraient penser a priori, ce sont les blancs qui sont les plus poilus ; les africains et les asiatiques ont très peu de poils et de barbe. Et même parmi les blancs il existe de très grandes différences de pays à pays : les scandinaves ont très peu de poils et les hommes espagnols semblent être les seuls à avoir des poils sur la poitrine mais en sus sur les épaules et sur tout le dos. Pourquoi ?

- Les femmes ont aussi beaucoup moins de poils que les hommes et socialement s’est diffusée l’idée qu’elles ne devraient pas en avoir. La soudaine mode des jupes courtes en dévoilant le mollet féminin a engendré l’épilation, comme la disparition des gants a provoqué le vernis à ongle et la fin des chapeaux les teintures capillaires. L’industrie des dépilatoires rejoint celle des déodorants et anti transpirants. Les hommes ont la corvée quotidienne du rasage, mais les femmes ont aussi recours aux rasoirs électriques ou mécaniques. Mais comme les poils repousse rapidement et de plus en plus drus, d’autres préfèrent la cire, les bandes de tissus ou les crèmes dépilatoires.  Les femmes complètement épilées s’opposent aux hommes et aux animaux et se rapprochent des anges, au moins dans leurs représentations conventionnelles. Mais là aussi c’est une question de mode et de modes.

 

Un proverbe basque dit « méfiez-vous des hommes imberbes comme des femmes à barbe ». Les femmes à barbe ont toujours intrigué nos ancêtres : Sainte Wileforte au Portugal en 1513, Joséphine Boisdechêne vivait à Genève en 1831, Annie Jones à Bruxelles et en France Clémentine Delait  a maintenant son musée à Taon-lès-Vosges. D’autres ont été exhibées dans les cirques avec les monstres de Barnum. Déjà elles posaient le problème du transgenre.

- Dans ce domaine, une étape (ou un progrès récent) est la disparition de la toison pubienne chez la femme. Le fantasme collectif porte sur l’allongement des jambes (fantasme de l’échassier ?). Pour qu’elles paraissent plus longues les maillots de bain augmentent leur échancrure, au point qu’avant l’été il est indispensable « de se faire le maillot », c’est-à-dire raser ou épiler tous les poils qui dépassent. Ce serait d’un négligé qui déclasse pour toujours. Donc le plus simple est de faire épiler tout le pubis. Certaines gardent le dessin d’un cœur ou d’une petite barre verticale que l’on nomme « leur phallus ». Le problème est la nouveauté inouïe pour les Occidentales, qui n’y avaient pas touché depuis des millénaires, par contre cela allait avec les excisions des Egyptiennes puis du Maghreb et de l’Afrique. Les Musulmanes qui ont un mari, sont classiquement épilées. Cela évoque-t-il l’ange ou la petite fille impubère et la pédophilie ? Toutes ces coutumes manifestent notre pouvoir croissant sur notre corps.

Dans certaines régions les femmes poilues sont appréciées car l’on pense qu’elles ont plus de puissances et de besoins sexuels. Ainsi avec la mode des femmes poilues dans les Balkans après 1920 les amenait à se couper des cheveux et à les mettre dans leurs bas sur leurs mollets pour paraître « sexy ». De même ne s’épilent pas les écologistes en Allemagne et dans le centre Europe (Vertes/Grüne), ni les naturistes et nudistes qui vivent complètement nus et nues et sont pour la nature, contre les artifices des parfums et maquillages. Les touffes de poils de leurs aisselles ont été montrées avec ostentation par quelques actrices. Julia Roberts semble avoir donné le ton en levant le bras pour saluer son Oscar. D’autres ont suivi (Bianca Casady, Laetitia Casta, Milla Jovovitch, Penélope Cruz, Drew Barrymore, Elisabeth Jagger, Kate Winslet). Notons la prédominance d’actrices espagoles comme Véronica Forqué dans Kika d’Almodovar qui prend soin de bien montrer à la caméra le dessous de ses bras. Après une décennie de blondes américaines aseptisées, les poils sont la touche de brut et d’authentique, de retour à une nature écolo. Ceci est si important que le MIEL (Mouvement International pour une Ecologie Libidinale) en a fait sa croisade. Et en réponse Shazia Mirza a conçu une collection de lingerie féminine conçue pour les poils humains et portée par des mannequins velus. L’obscénité, pour elle, serait de contraindre les femmes à s’épiler et à ressembler à des petites filles impubères.

 

 

De l’artificiel au bionique, l’homme expurge toute nature de son corps. Animé d’un projet prométhéen d’auto-appropriation ou de re-création, il fait en sorte de ne devoir son corps qu’à lui-même et à son projet. Finalement le corps humain ressemble au maïs, il est OGM. La beauté ne reste donc plus à fleur de peau, elle pénètre profondément pour toucher l’homme dans ce qu’il a de plus essentiel.

Les marques du groupe sur le corps étaient autrefois réservées aux « sauvages » que l'on nommera par la suite les civilisations alloplastiques car elles pratiquaient les scarifications, le piercing et le tatouage. Ceci donnait ces curiosités si prisées des premières Expositions coloniales : négresses à plateaux, femmes-girafes, Hottentotes callipyges, Somaliennes infibulées, nains pygmés … Mais depuis l’an 2000 les Occidentaux se tatouent de plus en plus et le piercing s’est développé : après les anneaux dans les oreilles, on est passé au nez puis à la langue, aux mamelons, au nombril et aux organes sexuels.

Le paradigme de la Vénus restaurée permet d’échapper aux dictats de la naissance et de l’hérédité. Les femmes ont commencé avec le visage, puis tout le corps y est passé. Il n’est guère d’organes qui ne puisse être refait. La femme a souffert pendant des siècles d’être le deuxième sexe, avant que Simone de Beauvoir lui apprenne qu’on ne nait pas femme, mais qu’on le devient. Il a fallu attendre 1998 pour que le Dr. Helen O’Connell découvre à Melbourne les quatre volumes internes du clitoris féminin. La féminité est l’être aliéné de la femme. Elle ne veut plus être le théâtre de la parure, va-t-elle parvenir au déni de l’anatomie ? Dans la réalité sociale ce corps, qui est un outil de travail pour l’homme, est devenu un instrument de séduction chez la femme. Elle fait patiemment tout pour que son corps soit objet de désir et que l’homme ne puisse pas en détacher son regard. Le maquillage et l’art cosmétique dictent cette métaphysique radicale des apparences. Tout dans la femme est fait pour être objet de regard, autant d’ailleurs du regard jaloux des femmes que des regards envieux des hommes.

Pendant des siècles dans tous les pays on a surtout voulu éviter la confusion des genres. D’où l’insistance mise sur le sexe : la principale fonction d’un vêtement est de montrer clairement et de loin si ce qui s’avance est un homme ou une femme. Et il n’y avait ni alternative, ni échappatoire. Le port du pantalon masculin était interdit pour les femmes jusqu’au dix-neuvième siècle. Seule exception pour quelques ouvrières, l’autorisation devait être donnée par le commissaire ou le préfet. Pour se désaliéner les femmes ont réclamé l’unisexe, promouvant une coiffure et un pantalon masculin, le jean paraissant le comble de l’égalité. Le marché planétaire tend ainsi à l’uniformisation (sari des hindoues, kimono des japonais).

Après l’unisexe est venu le transsexuel, le plus innovateur depuis la fondation d’état-civil avec toutes ses conséquences. Car désormais on ne se contentait plus de toucher au vêtement et aux attributs sexuels secondaires, mais l’on s’occupait de l’attribut principal et central. Cela a commencé par des pays comme le Brésil, la Thaïlande, la Belgique… Puis est venu la grande mutation pour l’humanité quand on est passé des transsexuels aux transgenres, qui ne souhaitent pas passer à l’autre sexe, mais avoir les attributs des deux sexes à la fois. On les nomme des « hommes-femmes » ou « lady-boy » ou « katoyes »… Ces hermaphrodites se  présentent comme des femmes possédant un sexe d’homme. Et ils/elles développent une grande fascination chez les hommes et peut être encore plus chez les femmes. Mais au départ ce sont des hommes, car il est bien plus facile pour un homme de devenir femme que l’inverse. Cet attrait peut rester purement intellectuel ou aboutir à des pratiques sexuelles. Certaines font du music-hall comme Coccinelle ou Bambi, deviennent « escort-girl » ou gagnent suffisamment leur vie avec leurs photos ou leur site Web. Bien loin de faire de leur corps un objet de prostitution, elles en ont fait un sujet de culte. La séduction lance un défi irréel à la prostitution et le troisième sexe se sacralise. Certains voient ceci comme une authentique création, d’ailleurs selon la Bible le premier homme n’a-t-il pas été créé, mâle et femelle ? Une nouvelle génération de monstres sacrés est en train de naître. Notre plus grand mythe rejoint ainsi ce qui a été le rêve d’androgynat de tous les temps.

La mécanisation du corps est sans cesse en train de croître, à la bionisation sans cesse croissante s’ajoute les artifices de l’image. Toute photo de personne célèbre est retouchée avec un logiciel de retouche d’images : le visage est rajeuni et amélioré, la silhouette remodelée et surtout pour les femmes les jambes sont rallongée parfois d’un tiers. L’image du corps n’est plus vraie, mais conforme à une norme culturelle obligatoire.

 

 

Le regard de l’autre est une partie de plus en plus importante de mon être. L’apparence a remplacé le fondamental et la métamorphose des apparences dicte sa loi jusqu’à faire de l’artifice un mode de vie. Le corps devient ainsi le paradis de l’univers symbolique. Faut-il jeter le trouble dans la dictature des apparences ? Le destin n’est plus la puissance souveraine qui s’impose à l’humanité, si le sexe devient un choix. La trinité a toujours été un défi à la polarité. Ainsi les corps humains sont de moins en moins naturels et de plus en plus culturels avec l’aide croissante de la science.

 

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