QU’EST-CE QU’ENSEIGNER LA PHILOSOPHIE ?

par Marc-Alain DESCAMPS

L'originalité du système éducatif français, parmi les systèmes européens, se trouve dans le couronnement des études "des humanités" par l'entrée dans la philosophie en année terminale. Et cette initiation à la philosophie est offerte à tous les lycéens, quelle que soit leur section (littéraire, scientifique, technique, professionnelle). La nouveauté (difficile à comprendre pour certains) est qu'il ne s'agit pas d'une matière de plus, avec ses définitions, ses concepts et notions, son histoire, ses écoles, ses techniques comme la dissertation, etc. Ce n’est pas une matière de plus, une matière comme les autres, correspondant à une zone du savoir ou une partie du monde.

Alors « qu’est-ce que la philosophie ? ». La tentation va être de remplacer « Apprendre à philosopher » par « Enseigner la philosophie ». Et l’ouverture à la pensée libre va devenir une matière de plus, dont on ne connaît plus très bien l’objet.
La polémique actuelle autour des programmes de philosophie devient, par un effet de grossissement, un des exemples les plus clairs de l'intrusion de la politique dans le savoir et l'éducation.


LE PROGRAMME DE PHILOSOPHIE


En classe terminale, on n'apprend pas la philosophie, on apprend à philosopher. Or philosopher, comme l'ont montré tous les philosophes de Platon à Hegel en passant par Spinoza ou Kant, c'est apprendre à penser. Bien entendu, chaque philosophe l'a fait à propos de "sa philosophie" (le cartésianisme, le positivisme, le bergsonisme, la phénoménologie …), mais l'essentiel est qu'il permette à chacun d'apprendre à penser par lui-même, grâce à une pensée libre.

Mais "qu'est-ce qu’une pensée libre ?". Ce n’est pas une pensée engagée et militante : cette position, légitime et parfois indispensable, ne prédispose pas à l’impartialité. Le philosophe est celui qui pense d’un point de vue général, hors des positions partisanes. Il voit les choses de haut et sait tenir compte de l’intérêt général, dans la seule recherche de la vérité. Ceci suppose une prise de distance par rapport à ses engagements personnels et même une grande méfiance de ses travers habituels de personnalité. Et ceci n’est possible que grâce à une grande ascèse. La philosophie suppose de la sagesse et donc une certaine indépendance par rapport à ses passions, comme il en a été traité par Descartes ou Spinoza. Sinon on entre dans l’engagement militant, qui discrédite ces « philosophes » contemporains tombés dans la politique journalistique et ses polémiques.
Mais dans cette perspective, des concurrents se manifestent très vite : la pensée scientifique, la pensée juridique, sans parler du texte littéraire ou de la pensée sophistique. Justement Platon a fondé cette libération sur l'opposition entre le Philosophe et le Sophiste, qu’il a décrite dans de nombreux dialogues. Mais le Sophiste n'est pas mort pour autant et il réapparaît à chaque génération. Pascal a ainsi pu montrer le mérite de l'esprit de finesse face à l'esprit de géométrie et au simple déroulement hypothético-déductif de type scientifique.

Actuellement certains Directeurs nationaux des Programmes confondent philosophie et argumentation et demandent aux élèves d'énoncer leur thèse puis de donner leurs arguments, ce qui est confondre le philosophe et l'avocat, par contamination de la pensée juridique. Argumenter n'est pas philosopher. C’est certainement un début et c’est mieux que les simples affirmations dogmatiques, mais cela ne mène pas forcément à la logique et la dialectique.
Ainsi a été imposé un nouveau programme de philosophie formé de sujets "à ancrage contemporain" remplaçant le raisonnement par l'argumentation, la philosophie par la socialisation, le patriotisme par la citoyenneté, l'humanisme par la mercantilisation …
Faute donc d'avoir accédé à la philosophie, certains veulent en faire une année superlittéraire : la nomenclature des idées générales ou l'histoire des idées. On remplace les problèmes et la problématisation par un catalogue de réponses, les concepts par des notions, les questions par des couplages de notions …

On aurait ainsi une fiche sur chaque notion, qu'il suffirait d'apprendre par cœur et de ressortir à l'examen. Ils n'ont pas compris que s'il y a bien des corrigés de math ou d'histoire, il ne peut pas y avoir un "corrigé de philosophie" ; il n'y a qu'un exemple de dissertation où l'on a bien philosophé, mais d'autres copies avec des réponses opposées ou différentes à la question ont reçu la même bonne note. Il n’y a pas à la question générale posée des bonnes ou mauvaises réponses, mais un raisonnement fin et nuancé, sommaire ou absent.
En réalité ces réformateurs l'ont fort bien compris, mais ils ont décidé de remplacer la philosophie par leur idéologie, qui, se confondant avec l'idéologie dominante, passe pour eux inaperçue. Nous avons vu ainsi au cours de l’histoire la confusion entre « la philosophie » et une philosophie chrétienne ou matérialiste, marxiste … Alors on a connu la confirmation par l'école d'une pensée chrétienne, puis impériale napoléonienne, Rad. Soc. marxiste puis communiste … Lorsque l'on a déterminé un programme d'idées générales avec ses fiches comme dans le "Quid", il n'y a plus qu'une récitation de connaissances extraites du Livre, que ce soit la Bible, le Capital, Mein Kampf ou le petit livre rouge Maoïste, etc. Répandre des slogans par "l'agit-prop" est l'opposé de la pensée libre des philosophes. Pourtant l’on peut voir à l’occasion de chaque réforme de l’enseignement jusqu’où peut aller la manipulation des élèves, trop heureux d’aller dans la rue exiger le statut quo.

La nouvelle conception démagogique de la philosophie est de calquer la classe sur "les cafés philosophiques" et d'accorder plus d'importance à l'avis d'un copain qu'à la réflexion d'un philosophe. Il en est de même avec sur le Web les « Forums » ou les « chats ». On lit une affirmation, sans savoir si elle vient d’une personne compétente ou non. Toutes les opinions sont confondues, toutes les affirmations se valent. Et l’on appelle cela la démocratie, alors que c’est de la démagogie, avec l’oppression des philosophes par les sophistes. Les avis d’un ignorant, d’un arrogant ne sont pas à confondre avec ceux d’un compétant ou d’un expert. Les grandes découvertes scientifiques ont souvent été l’œuvre d’un seul homme en opposition avec les croyances et les certitudes de tous les autres.

L'idéologie de ce programme matérialiste est d'éliminer tout ce qui est métaphysique ou spirituel. Le Vrai, le Beau et le Bien sont devenus des mots obscènes et grandiloquents qui risquent d'énerver les élèves peu patients. Ainsi le mot « morale » est un mot tabou qui ne doit jamais être employé devant les jeunes. Les termes « mal, mauvais, méchant » sont remplacés par le laid, le sale ou « le glauque ». Heureusement la notion d’Ethique s’est élargie et l’on peut maintenant disserter sur les problèmes éthiques.
On ne peut pas réduire la complexité des débats à des dilemmes simplistes : tout ce qui n'est pas le nouveau programme de la philosophie est réactionnaire, comme tout ce qui n'est pas communiste est fasciste. L'accès au philosopher ne doit être interdit à personne, car c’est un ouverture à la pensée libre, qui est le meilleur garant de la démocratie.

Un autre problème est dans la maturité d’esprit. Bien des jeunes réclament des heures de philosophie dès la classe de seconde ou de première. Mais cela va justement avec la confusion entre « l’opinion » et la « réflexion ». Ce qu’ils demandent sous ce nom est la confrontation des opinions ou la libre discussion sur des sujets littéraires ou artistiques. La peinture et la musique ont dans ce domaine beaucoup de succès, car l’on croît que là toutes les opinions se valent. D’autres ont même essayé d’installer dans la classe une « culture footbalistique » sur le modèle de ce que l’on peut voir dans les jeux de la TV. Mais toutes les matières n’ont pas la même la même portée culturelle.

Il faut élargir ce qui n’est pas qu’une question d’âge et se demander si ce n’est pas la société toute entière qui serait affectée par ce travers. Se conjuguent les effets d’une fausse démocratisation, de l’anti-culture de la télévision, de l’embrigadement de masse, du phénomène « zapping », de la publicité-propagande, des slogans et du « politiquement correct » … L’urgence de la philosophie est encore plus grande, dans son aspect corrosif causé par la liberté de la pensée. Mu par son seul souci de la vérité, le philosophe ne respecte par les conformismes, les embrigadements et la pensée de masse. Cela à condition que sa recherche soit authentiquement libre. Mais pourquoi ne pas dire de la philosophie comme du Yoga : il ne s’enseigne pas, il se transmet.