Marc Alain DESCAMPS  

 

 PELERIN DE L’ABSOLU

 

 

1. Dans la lumière de l’été

 

 Une jeune maman promène son fils de trois ans sur une petite poussette métallique bleu. De ses extraordinaires yeux noisette clair, elle lui sourit. Avec ses grands cheveux noirs jamais coupés qu'elle porte en chignon sur la nuque elle est très belle et tout le monde la regarde. Il fait déjà chaud pour un début d’après-midi, avec un beau ciel bleu profond parsemé de gros nuages blancs. Arrivée au jardin de “La plateforme”, elle s’assoie sur un banc de bois sous les énormes platanes centenaires et commence à tricoter. L’air est embaumé de l’odeur des chèvrefeuilles. Son fils reste toujours attaché dans sa poussette, pour qu'il n'aille pas courir partout. Tête renversée en arrière, bouche ouverte, en riant, il contemple au ciel les feuilles de platanes, qui dansent dans le vent comme des mains vivantes.

Soudain à travers la frondaison sort d’un nuage, le soleil de juin. Il entre dans ses yeux et l'éblouit. Le rayon de lumière est si aveuglant qu’il envahit son coeur et que tout s'arrête. Il se sent saisi, immobile, parti, ravi, ailleurs. Il ressent une boule chaude qui se diffuse par pulsations dans tout l’espace. La lumière envahit tout dans un ruissellement immobile. Un océan de lumière, où tout se trouve transposé dans une structure immatérielle. L'aveuglement par la lumière physique du soleil éblouissant le fait entrer directement dans la perception d'une Lumière non physique, qui fait battre son coeur d'émotion, d'attente et de joie. Il s'abandonne et retrouve le souvenir nostalgique de cette Lumière palpitante d'amour, qui est la source de la vie et qu'il avait tenté de rejoindre à sa naissance trois ans auparavant. Et, plein de joie, il est ravi et rit aux anges, longtemps, longtemps. Dans sa simplicité, l'enfant est de plein pied avec l'infini. Tout à son tricot, la mère ne  s’aperçoit de rien.

Le choc est tellement grand que par la suite il demandera toujours qu'on le ramène au même endroit, sans jamais dire pourquoi, mais en espérant que cela va recommencer. Le souvenir est gravé là, inoubliable. Mais cette expérience ne s'est jamais reproduite en ce lieu,  même quand il y reviendra en pèlerinage des dizaines d'années après. Il s'est souvenu longtemps de ce moment inoubliable et innommable dont il a toujours gardé la nostalgie, malgré ses déceptions successives. Pourtant il ne savait pas ce qui était arrivé et ne pouvait lui donner aucun nom, tout en se posant obscurément la question. Pourquoi le monde ne se révéle plus tel qu’il est réellement dans sa nature lumineuse et divine ? Et ceci n’était que la première de ses mésaventures.

 

 Quatre ans après l’incompréhensible va se reproduire à nouveau. L'été de ses sept ans ses parents lui disent qu’il vont l’amener voir l’océan. Et il demande ce que c’est l’océan, “ qu'es aco ? c’est plus grand que la Garonne en crue, l’océan ?”. A quatorze mois il a déjà été à Royan, mais il ne s’en souvient plus. Et un beau dimanche d’août ils partent en voiture avec lui et sa soeur Hélène pour  Mimizan Plage. L'automobile roule toute la matinée dans la pénombre de la forêt landaise que l'on traverse d'Est en Ouest. Enfin on  descend de voiture et aussitôt il est ébloui par l'intense lumière de midi. Il suit la rue principale perpendiculaire à la plage, sans lunettes de soleil ni chapeau, et grimpe pour atteindre le sommet de la dune de sable. Et là il voit l'océan pour la première fois de sa vie.

Le choc est tel qu'il se statufie et reste là sur place, immobile pendant plus d'une demi-heure. Il est terrassé par la présence de l'Infini. Il n'est plus lui. Son moi s'est dissous. Par son amour, il s'est uni à l'infini et en fait l'expérience intérieure. Avec la mer allée vers le soleil, il a retrouvé l'éternité. Il est revenu dans sa patrie éternelle. Le lent balancement des vagues l’étonne et le subjugue : il le sent de l’intérieur, toujours plus proche et plus vivant. Les énormes vagues, qui déferlent l'une après l'autre et se renouvellent sans cesse, tout en n'étant pas autres que l'océan, le mettent en face du mystère de l'Un et du multiple, de l'apparence et de la Réalité. Leur pulsation résonne en lui et l’assourdit : il n’entend plus rien. Le lointain et le proche se sont unis, le dehors et le dedans se confondent, l’individu et son milieu se rejoignent. L’univers est entré dans son âme et son âme s’est dissoute dans le monde. Quelle beauté, quelle merveille, quelle Joie !

 Et il reste éperdu et muet d'admiration, sourd aux supplications de ses parents qui reviennent le chercher et lui demandent ce qu'il fait là, planté en plein soleil, au lieu de venir se baigner avec eux et jouer avec sa soeur. Quel besoin a-t-il d'aller se tremper dans l'océan ? Il est l'océan. Il ne fait qu'un avec cet immense univers mouvant, à la fois mobile et immobile et d'une force colossale. Il y pressent confusément le jeu sans cesse recommencé des formes qui surgissent du vide pour s'y dissoudre à nouveau et pouvoir en renaître dans un renouvellement sans fin. Tout cela, sous l'immense ciel bleu et l'éclatante Lumière de l'éternité, le met en présence de l'Infini. Et une fois de plus il en reste éberlué. Notre petite existence baigne dans l’océan de l’Infini. Bleue verte, ondule la mer mouvante, jamais semblable à elle-même et pourtant toujours la même. Que nous sommes différents de nous-même ! “Je” est un autre et pourtant “Je” demeure. Comme la vague, je me soulève dans un élan d’espoir et retombe écrasé par ma propre faiblesse. Et l’océan recommence sans cesse, sans jamais se fatiguer de cet illusoire et dérisoire effort. En fait Marc-Alain ne le sait pas encore, mais l’océan vit à l’intérieur de lui-même depuis qu’il s’est dissous en lui. Tout cela à son âge il le sent et le vit, mais ne le pense pas. Il ressent simplement l’Unité sous-jacente à toutes ces manifestations.

Décidément les adultes ne comprennent pas le monde comme lui : d’ailleurs perdus dans leurs pensées, ils ne le sentent même pas. Mais vivent-ils dans le même monde ? Pourquoi alors perdre son temps dans des babioles et des jeux stupides, au lieu de rester là immobile dans la participation palpitante de l’Infini ?

 

Il va lui en  rester l'ahurissement d'être dans ce monde et de se demander ce qu'il fait ici-bas sur cette terre. Et il garde la conviction de ne jamais être comme les autres enfants, partagé qu'il est entre deux mondes, toujours ahuri, la bouche ouverte, comme le montre une de ses premières photos. Un enfant égaré, abasourdi d'être dans ce monde, alors que la vraie vie est ailleurs et que, soudain dans un éclair, elle transparaît à travers ce qui apparaît. Que le passage de la vision prosaïque ordinaire à la fulgurance de l'Ultime Réalité est déroutant ! Et Marc-Alain se sent toujours si différent des autres, incompris à jamais, sans pouvoir rien dire. (On peut comprendre cette situation quand on sait que Giuseppe de Copertino, après une première extase à l'âge de huit ans, resta ainsi la bouche ouverte, au point qu'il fut surnommé bocca aperta).

 

Aussi s'est-il reconnu toute sa vie dans ces vers de Verlaine :

 

"Je suis venu, calme orphelin

Riche de mes seuls yeux tranquilles

Vers les hommes des grandes villes :

Ils ne m'ont pas trouvé malin.

Suis-je né trop tôt ou trop tard ?

Qu'est-ce que je fais en ce monde ?"

(Sagesse, Gaspar Hauser chante)

 

Oui, qu'est-ce qu'il fait en ce monde ? Qu'est-ce qu'il a à y faire ? Mais qui est-il donc ce nouveau venu sur terre ? Et pourquoi ici ? Pourquoi n’est-il pas comme les autres ?

 

 

 

 2. LE MONDE DE L'ENFANCE

 

Les racines.

Marc-Alain est né à Agen, une ville de marché rural, au riche passé historique, qui se blottit le long de la Garonne à mi-chemin entre Toulouse et Bordeaux, au pied d'un coteau. A son sommet se trouvent les vestiges d'un oppidum gaulois et dans les falaises rocheuses ont été creusées des cellules d'ermites, visibles de toute la ville. Il a toujours contemplé ces cellules avec fascination, comme pour une prière. Après Teutomata, le dernier roi Nitiobrige d'Agen, qui lutta contre César, la région fût marquée par la romanisation, comme en témoignent les vestiges de villas, les routes romaines ainsi que la statue de la Vénus du Mas d'Agenais. Le royaume Wisigoth, avec Toulouse comme capitale pendant plus d'un siècle, laissa les franchises populaires (comitalie ou fueros). Puis vinrent les guerres avec Clovis en 506, les Normands en 946, les Anglais, les troubadours et les cours d'amour ainsi que le catharisme. Agen devint un des quatre évêchés de l'église cathare (avec Albi, Carcassonne et Toulouse). En 1169 Agen est donné à Richard Coeur de Lion, qui y fit construire le premier pont en 1189. Avant il y avait un gué sur la Garonne, dit « Le Passage d’Agen ». En 1230, pour désigner les Cathares on disait encore les Agenais et non les Albigeois. Le roi de France, Louis VIII, en fit tuer des milliers et en 1249 on en brûle encore 88. Ce fût sans cesse un lieu de guerre entre seigneurs locaux divisés entre Français et Anglais (1258-1453), Armagnacs et Bourguignons, protestants et catholiques. Durant ces guerres de religion fratricides, le protestant Symphorien de Durfort, sire de Duras, fit exploser une centaine de femmes catholiques d'Agen en leur bourrant le sexe de poudre à canon, puis en y mettant le feu.

 Mais c'est surtout une cité du sud où subsistent les traditions de la grande Renaissance humaniste, ses évêques ayant été pendant un siècle des Italiens, nommés directement par Rome. Jules Scaliger (1484-1558), médecin de l'évêque, consul et jurat, y écrivit ses nombreux livres, ainsi que le fit aussi son dixième fils le poète Joseph Scaliger. Il y fit venir Michel de Notre-Dame, dit Nostradamus, qui y séjourna vers 1553, après ses études à Montpellier et à Bordeaux. Il s'y maria et y eut deux enfants, avant d'aller s'installer à Salon-de-Provence. Bernard Palissy (1510-1590) s'y ruina à inventer l'émail, comme plus tard Ducos du Hauron pour la photographie en couleur en 1868. Le poète Théophile de Viau (1590-1615) chantât la douceur de vivre le long de la Garonne, ainsi que le firent en langue occitane François de Prades et Jacques Boè, dit Jasmin (1798-1864). Ce coiffeur inspiré consacra aux pauvres l’argent de ses 12.000 récitals de poésie à travers toute la France. Au dix-septième siècle le frère Rufus y restaura l'Ermitage qui domine la ville et bien des fervents y connurent l'extase comme ce Frère Egide, que le roi Louis XIII, de passage à Agen, ne put sortir de son ravissement.

 

Les parents.

Les deux familles de ses parents sont originaires de deux régions voisines mais complètement différentes.  Et les quatre familles de grands-parents ne se connaissaient pas, tout en vivant finalement très près, dans un cercle de quarante kilomètres.

La famille de son père, Jacques, vient de petits paysans qui se disaient Landais, habitants de la forêt de pins, avec ses résiniers, ses tailleurs de bouchons de liège, ses chasses à la palombe, ses courses de vaches landaises et ses ramasseurs de cèpes et de champignons. Mais il s'agit de l'ancien pays gaulois des Sociates, avec l'Albret et la Ténarèze, qui, dans une coulée de sable, est la dernière avancée de la forêt landaise vers Agen au milieu des terres fertiles du Lot-et Garonne.

  La famille de sa mère, Fernande, est originaire de Gascogne, dans sa région du Gers nord-ouest qui, en fait, touche la précédente. Le peuple gaulois des  Lectorates, comme celui des Sociates,  vivait sur un oppidum. La ville de Lectoure est célèbre pour son musée, unique en Europe, consacré aux autels romains votifs, au culte de Mithra et aux nombreuses statues de Déesses-Mères trouvées dans toute la région, qui fût un centre tardif du matriarcat. C'est aussi le pays des compagnons de Jeanne d'Arc  avec La Hire et Pothon de Xantrailles, puis celui des Cadets de Gascogne : Galardon de Galard, Castelbajac, Montesquiou, Pardhailhan, Thibault d'Armagnac, Alain d'Albret ... illustrés par le D'Artagnan d'Alexandre Dumas et le Cyrano de Bergerac  d'Edmond Rostand, avec lequel Marc-Alain va se sentir tellement d'affinités. De fait, le climat et l'air vif des coteaux de Gascogne sont totalement différents de ceux de la vallée de la Garonne ou de la forêt landaise. Cette branche maternelle, disait-on, remontait jusqu’à Aliénor d’Aquitaine par Jean-sans-terre.

   Il passe les vacances de son enfance, un peu dans la forêt landaise, où il aime bien se promener sur le tapis de bruyère, dans la pignada engluée de chaleur, sous cette ombre légère des pins dans la puissante odeur de la résine, sous prétexte de ramasser des cèpes, des cornets ou des pinatons. Dans ce sable il n'y a jamais de boue, même après un violent orage qui rompt la chaleur de l'été dans le claquement brusque des pignes et la fuite apeurée des écureuils. Mais le plus souvent on le met en vacances dans la maison gasconne de ses grands-parents maternels, Ferdinand et Marguerite. Les beaux soirs d'été, grand-père lui montre son étoile dans la constellation d'Orion et il sait les noms de toutes celles qui l'entourent. C’était un grand bricoleur qui avait tout un atelier d’outils. Sa grand-mère lui parle de son père Charles, qui était parti construire les chemins de fer de Russie et elle avait été élevée par le beau-frère : François Buzet de Sabailhan. C'était un "leveur de pierre",  carrier et sculpteur, qui avait une seule paire de souliers et pour aller au marché de la ville à 10 kilomètres, il les portait suspendus à son cou et ne les enfilait qu'en arrivant. Sa grand-mère et ses amies étaient encore habillées à la mode d’avant la guerre de 14 avec de grands chapeaux à aiguilles et des robes longues en vichy noir et blanc. Elle avait gardé ses cartes postales reçues du monde entier qu’il adorait contempler en rêvant.

 

Le Dévouement.

Dès le début ce n'est pas un enfant comme les autres, c’est le moins que l’on puisse dire. C'est un enfant longtemps désiré. Sa mère fait le voeu de consacrer son premier enfant à la Sainte Vierge, en l'habillant uniquement des couleurs de la Vierge, bleue et blanc, et en lui faisant porter au cou une médaille de la Vierge pendant trois ans. Le dévouement à la Virgo Paritura (Vierge qui doit enfanter), impliquait une dépossession et un don total, par une prière que la mère devait répéter tous les jours :         " ... que mon enfant soit ton enfant, je te le donne, sois sa mère". Ce voeu solennel fut fait lors du pardon annuel de Notre-Dame d'Ambrus, le 8 septembre 1929. Ambrus (ancien lieu du commerce préhistorique de l'ambre ?) se trouve dans la forêt landaise, entre Xantrailles et Buzet, près de Lavardac, la région de l'Albret. C'est un très ancien lieu de culte gaulois : au milieu des sables et des pins se trouve une fontaine sacrée et miraculeuse, qui passe encore pour guérir les maux de pieds. Voilà comment tout en le vouant à la Vierge Marie, il a été, en réalité, offert à la Fée de la fontaine d'Ambrus. Aussi sera-t-il toujours sensible à l'ancienne religion des Druides.  Et après cet appel et cette consécration, il sera  conçu tout près d’Ambrus dans la maison de ses grands-parents paternels le soir même du 8 septembre, qui est le jour de la nativité de la Vierge.

Et une âme est venue s’incarner en réponse à cet appel. Mais qui ? Quelle âme ? Qui était-ce ?

 

La mort dans l'expérience périnatale.

La période de la grossesse est rayonnante et heureuse. Sa mère commence à avoir des rêves singuliers. Elle voit un spectacle de lumière, l'océan sous le soleil avec une vague plus haute et plus lumineuse. Quelque temps après, le rêve revient et la haute vague devient une boule de lumière. Puis cette boule s'élève de l'océan et monte au ciel en éclairant tout autour. Dans un autre rêve sa mère aperçoit en haut, en l'air, un Château de verre, qui brille entièrement transparent. Elle le compare à la Bulle d'Air dans laquelle se trouvent Merlin l'enchanteur et la fée Viviane.

La naissance a lieu en juin  au coucher du soleil à Agen, non à l'hôpital en milieu médical, mais au domicile des parents, avec l'aide d'une sage-femme comme on le faisait encore à l'époque. L'accouchement est long et difficile. L'enfant de huit livres n'arrive pas à passer, mais reste coincé. La mère est dans les douleurs et la sage-femme s'affole. Enfin la tête apparaît, mais elle est déjà toute bleue. C'est le drame, quand il sort, le pauvre Marc-Alain est déjà mort. Il ne respire pas, car il a été étouffé dans le passage. Alors la sage-femme tente courageusement un dernier essai.  Elle fait monter une grande bassine d'eau très chaude et une autre d'eau froide, et elle le plonge alternativement de l'une à l'autre pendant une demi-heure. Finalement il  pousse un grand cri et revient à la vie. Mais un cri de quoi ?

En réalité, il vient d’avoir l'expérience périnatale typique, telle qu'elle est décrite dans la psychologie transpersonnelle du Dr. Stanislav Grof avec les quatre matrices périnatales fondamentales, correspondant aux quatre étapes de la naissance. Lorsqu'il aura la possibilité, bien plus tard, de revivre sa naissance par le rebirth, puis par la respiration holotropique de Grof, il découvrira, à cette occasion, combien  après avoir nagé librement dans le paradis, il n’a pas vécu les contractions, mais la menace de la descente vécue comme une menace de mort. Sortir, c’est mourir. Le blocage a été dionysiaque : c'est lui qui ne voulait pas sortir et non sa mère qui voulait le garder, comme il l'avait toujours cru auparavant. Pourtant il avait fait un dernier effort désespéré pour sortir et échapper à ce Paradis, qui devenait mortifère. Pour éviter la mort par étouffement, il avait poussé avec ses pieds de toutes ses forces et avait forcé le passage. Ce premier acte est déterminant pour sa vie et le marque à jamais. Il en garde pour toujours la conviction : "Il suffit de pousser un bon coup et cela finira bien par passer". Ce trait de comportement ne sera jamais bien vu par les autres et il apparaîtra souvent comme brusque. Pourtant la vie qu'il doit choisir commence par là : se frayer un passage pour échapper à la mort. Et cela le marque à jamais.

Sa naissance s'accompagne aussi d'un voyage aux confins de la mort (EMI, Expérience de Mort Imminente) puisqu'il sort dans le coma et n'est réanimé qu'au bout d'une demi-heure. Il traverse le tunnel et arrive dans la Lumière qui n'est qu'amour. Puisqu’il est mort, il est entré dans la Lumière et n’est pas sorti sur terre. Il entre alors dans le Palais de Cristal, tellement rêvé. Il désire y rester de toutes ses forces et de toute son âme. Il refuse de revenir sur terre et de s'incarner dans ce corps avec ces parents et cette destinée. Il se voit face à cinq Lumières, comme devant un tribunal. Et, après délibération, il est finalement renvoyé sur terre pour y accomplir sa mission. Soudain, il se retrouve dans ce tout petit corps blessé et hurlant. Il va garder toute sa vie une immense nostalgie pour cet état bienheureux d'avant la naissance et la conviction indubitable que la vraie vie est ailleurs, dans la Lumière du Palais de Cristal. Sa recherche, son appel et son attrait pour la lumière viennent de cette première rencontre avec la Lumière-Amour. Par la suite il ne pourra vivre que les yeux sans cesse fixés au ciel, et ne sera heureux que lorsqu’il pourra trouver un appartement avec un mur de verre où il vit en pleine lumière.

 On lui donne comme prénoms Marc, qui avait été celui de son oncle maternel, dont il a les yeux bleu-verts et Alain, en souvenir d'Alain d'Albret, dit le Grand (1471-1522). L’oncle Marc était né le 30 septembre 1893 et avait fait ses études au Lycée Bernard Palissy d’Agen. Après avoir obtenu son baccalauréat, il était à la faculté de médecine de Poitiers lorsqu’il fut mobilisé le 10 août 1914 à l’âge de 21 ans. Envoyé au front en tant qu’aspirant, il reçoit deux citations à l’ordre de l’armée pour son courage. Et à Verdun le jour de Noël 1917 il est blessé au front par un éclat de Shrapnel (obus à bille) et meurt sur place le 27/12/1917. Marc-Alain portait cette cicatrice à ce même endroit du front. Toute sa famille a fait le rapprochement et a bien reconnu fondamentalement son retour, mais il ne fallait jamais parler de cette réincarnation. Et donc comme son oncle, il a voulu dès la classe de sixième faire de l’escrime, du rugby et prendre l’allemand en première langue.

 

Scolarisé et alphabétisé.

Sa mère le garde avec elle jusqu’à six ans et lui  transmet tout le savoir familial et régional avec tous les contes du terroir. Elle lui apprend aussi les lettres de l’alphabet. En octobre 1936 il entre à l’école primaire. C’est un autre monde, mais il est très protégé et n’a pas le sentiment d’une rupture. Le problème va être dans l’apprentissage de la lecture. Pendant plusieurs jours il n’y arrive pas. Car on lui dit : “Bé A, BA”. Mais ce n’est pas possible pour lui : si B a déjà un “é” il n’a plus de place pour recevoir un “A” et ne peut pas se prononcer “BA” mais “Béa”.  Enfin il finit par découvrir que ce “é” ne compte pas, c’était un simple B, avec l’accent d’Agen ! Alors cela redevient logique, ce qui pour lui est essentiel.

  L'éducation n'y est pas pour autant négligée, les lourdes gifles pleuvent assez souvent et à chaque faute d'orthographe de la dictée, il faut venir à l'estrade de l'instituteur présenter ses cinq doigts rassemblés et levés pour y recevoir un coup de lourde règle qui casse les ongles et meurtrit les chairs. Mais il vaut mieux tendre volontairement la main que recevoir trois coups sur la tête et les oreilles en se protégeant.

Et par la suite il n’a plus aucun problème (même dans les opérations sur les fractions) jusqu’au Certificat d’Etudes primaires qu’il obtient le 20 juin 1941. C’est son premier examen et c’est le plus émouvant. Il a un peu acquis la mentalité de l’instituteur qui croit tout savoir et il se demande ce qu’on va bien pouvoir lui apprendre de plus par la suite, à part les langues étrangères. Mais pourquoi ne lui a-t-on jamais appris à l’école le nom et la langue de son pays ? (Perqué m’an pas dit à l’escole lou noum e la lingo de moun païs ?)

 

La lumière pascale.

Une autre expérience de Lumière a lieu le matin de Pâques 1938. Il se trouve en vacances dans le jardin de ses grands-parents maternels, attendant le retour de ses parents. La bouffée de ce bonheur imminent déclenche à nouveau le choc. Vers les dix heures, le brouillard du matin qui voilait les choses, comme souvent en Gascogne, se dissipe enfin en quelques instants et soudain la grande lumière du soleil printanier paraît à ses yeux éblouis. Alors l'éclatement de la Colonne d'Aurore se fait et tout son être n'est plus que Lumière. Et il reste là immobile, sans témoin, longuement perdu dans l'extase. Un avec la Lumière et la Vie renaissant de partout, dans l'amour unitif de la nature toute entière. Les deux rives du temps se sont  écartées et il vogue dans l'entre-deux. Un avec le tout et stable en son centre. Il en garde un souvenir précis et intense, mais cela reste son secret à jamais. Il pressent que ce ne sont pas des choses bonnes à dire, ni faciles à partager. Une fois de plus il reste seul sans pouvoir communiquer avec aucun être humain, mais uni à tout le reste de l’univers dans un si grand bonheur. Pourquoi le monde est-il si beau, quand il se révèle dans sa réalité essentielle ?

 

Le vol des martinets.

A nouveau cette même année les oiseaux du bonheur ramènent un instant d'éternité. C'est pendant une longue soirée d'été du mois de juin. Le repas du soir se prend dans le jardin derrière la maison d'Agen. Et à la fin pendant que l’on dessert la table, son père lui fait remarquer les cris des vols de martinets qui passent en tournoyant au-dessus d'eux. Et soudain tout s'arrête. Dans le calme de cette chaude soirée d'été, il n'est plus dans son corps. Il est devenu les cris de bonheur des oiseaux qui se poursuivent. Son âme vole et tourne avec eux dans l'immensité du ciel bleu intense. Le temps s'est arrêté durant un long moment de calme et d'amour. Puis l'extase prend fin et il redescend dans son corps pour reprendre la conversation comme si de rien n'était, sans pouvoir parler à personne de ce cadeau inespéré.

Là encore il va garder, avec le secret, une grande sensibilité aux cris de martinets et d'hirondelles et un grand amour pour ces oiseaux, pour toute sa vie. Leur vol rapide et imprévisible dans l'immensité de l'azur sera pour lui l'image de la liberté et du vol ascensionnel vers la Divinité. Quelle joie en début mai à leur retour qu’il attend avec impatience tous les ans ! Comme le ciel est vide en leur absence ! Ils sont la vie et la joie du ciel.

Les hirondelles seront l’occasion d’une seconde extase, lorsque vers la fin de l’été elles commencent à se rassembler sur les fils électriques afin de préparer le grand départ qui doit les mener à suivre le soleil et la chaleur pour hiverner au Maroc. C’est fin août dans le jardin de ses grands parents, en les entendant chanter et gazouiller posées sur les fils. Après, pendant plus de dix ans, il ira les observer à la fin des vacances, quand elles se rassemblent sur les fils téléphoniques à la fin de l'été avant de repartir. Il les contemple longuement immobile en silence, mais cela ne  redéclenchera plus jamais à nouveau un instant pareil. Pourquoi faut-il donc que ces extases se déclenchent soudain à l’improviste, au moment où l’on s’y attend le moins, et qu’on n’arrive jamais à les recommencer volontairement quand on les désire ? Décidément le monde doit être bien plus compliqué que ne le disent les grands !

 

L'apprentissage de la concentration.

Marc-Alain passe toutes ses vacances chez ses grands parents maternels. Son grand-père Ferdinand mourra le matin de Pâques 1939 et pendant quatre  ans de 1935 à 1939, il l'amènera régulièrement avec lui à la chasse. Il avait des yeux bleus étincelants de lumière sur une grande moustache blanche. Pour le Noël de ses six ans il lui avait offert une petite carabine qu’il fait venir comme tous ses autres fusils de Manufrance à Saint-Etienne. Toutes les après-midis, ils partent donc tous les deux vers le petit bois de Saint-Roch où grand-père a installé sa réserve de chasse avec des clapiers tout autour d’une cabane. Mais il chassait pour la famille et les amis car lui était végétarien. Et pendant toute l'après-midi ils s'installent à l'affût dans cette petite pièce de quatre mètres carrés. Grand-père dans sa grosse vareuse brune surveille le gibier par une meurtrière et pour se faire oublier, il faut rester complètement immobile, sans mot dire pendant deux ou trois heures. C'est une terrible exigence pour un petit enfant de cet âge, mais quel apprentissage, mine de rien ! On ne le lui imposerait pas, si cela n’était pas possible. Aucun autre enfant n’aurait accepté une telle contrainte. Mais Marc-Alain est un enfant tellement bizarre qu’il s’en accommode finalement sans trop de mal. Il a pourtant l’obligation de rester là immobile, assis sur une bûche de bois, sage comme dans un livre d’image, sans avoir le droit de parler, ni de tousser, ni de lire ou de feuilleter un livre d'images. Il ne peut pas dormir non plus car il tomberait de sa bûche et de toute manière à un instant ou à un autre, il va y avoir le coup de feu de grand-père et dans une petite cabane, cela fait du bruit !

Ceci va être pour lui, sans qu'il s'en rende compte, une extraordinaire école de concentration. Pour y arriver, il va appeler les mouches à son secours. Dans un total silence, il ne lui reste qu’à s'absorber pendant des heures dans l'écoute obstinée du vol de grosses mouches vertes et noires qui, attirées par la fraîcheur de la cabane, ne peuvent plus après en ressortir et tournent en rond en bourdonnant. Ce bruit tourbillonnant le fait s'absorber en lui-même et entrer dans un état de conscience non-ordinaire au point que le tonnerre du coup de fusil de grand-père, qui a enfin vu un lapin ou un merle, ne le fait même pas sursauter. Il est ailleurs, mais où ?

 

L'amour de la vie.

Son amour de la vie et de tous les êtres vivants est tel que, malgré cette initiation, et l’exemple de son père qui est un passionné de chasse à la palombe et qui l’amène parfois des journées entières dans les cabanes et les couloirs souterrains des palombières des Landes, il ne pratiquera jamais la chasse de sa vie. Transformer un oiseau qui vole libre dans le ciel en une masse de chairs et de plumes ensanglantées lui a toujours donné des nausées. La seule chasse qu’il ait pratiquée est la chasse photographique à l’aide d’un téléobjectif. Toute sa vie il a été envouté par les papillons, ces fleurs volantes qui ne vivent souvent qu’une journée ; il les a étudiés puis photographiés dans tous les pays, mais il est quand même plus facile de photographier des chenilles et des insectes.

Pendant toute son enfance sa mère lui transmet son grand amour de la nature, puisé dans sa profonde dévotion pour Saint François d'Assise. Elle lui apprend, tout jeune, à voir sans cesse le divin dans l'air, l'eau, le feu, la terre, les oiseaux, les nuages... Il ressent partout le Divin présent dans le miroir magique de la création. La matière n’est pour lui que la mince pellicule transparente qui cache le jeu de l'Energie Consciente aux yeux des ignorants. Les Fioretti,  furent un de ses premiers livres de lecture ; en les lisant et relisant, il commence à saisir comment se déclenchent instantanément ces ravissements. Il reste aussi très sensible au son des cloches des monastères que l'on entend vibrer au loin. Et il aura la chance d'habiter auprès d’elles toute sa vie. Leur simple écoute, guettée ou non, suffit pour provoquer une absence et déclencher la Joie parfaite en son coeur.

 

L’amour de la nature et la vie à la ferme.

Lorsqu’il est en vacances pendant deux mois chez sa grand-mère maternelle, tous les matins il se lève à sept heures et va tirer un seau d’eau au puits à coté, car il n’y a pas d’eau courante à la maison, il déjeune rapidement et dès huit heures, il est à la ferme à coté. Et il commence à aider à faire l’étable des 25 vaches, c’est-à-dire pour chaque vache il enlève avec une fourche la paille salie, la porte sur le tas de fumier et en met de la propre. Au fil des semaines, jusqu’à l’âge de quinze ans, il participe aux différents travaux : ramasser les betteraves, faire cuire la cuisine des cochons, ramasser les prunes, passer les lentilles ou les haricots au ventilateur, "le despouilladé" du maïs, etc. Par contre, tous les soirs après avoir pris son quatre heures, il mène les 25 vaches  au pré et aide à les garder jusque vers 19 heures, où on les ramène, les fait boire à la mare et les fait entrer dans l’étable.

Donc cette enfance, dans une ferme de petite polyculture du Gers, lui fait vivre la vie des fermiers pauvres en constant contact avec la nature. La grande fête de l’été est celle du dépiquage qui dure deux à trois jours. Les paysans se regroupent et s’entraident en une fraternité d'une quarantaine pour fournir à la grande machine à dépiquer les gerbes de blé depuis la grande paillère. A l’autre bout les hommes les plus forts chargent les sacs de blé de 70 kilos sur leur dos et montent l’escalier du grenier à blé. Les repas après, arrosés de piquette, sont bienvenus avec la quarantaine de  poules, de canards ou d’oies que l’on a élevés pour cette occasion.

La vie se passe autour de la grande cheminée (dins la chiminéia) avec ses deux chenets ou landiers en fer, munis de crochets pour recevoir les broches horizontales et dont la tête évasée peut recevoir des bols que l'on tient au chaud. Les grands-parents n’ont pas d’automobile et une fois par mois, on va au marché à une dizaine de kilomètres. On attelle la carriole au cheval de la ferme et les enfants montent sur le banc devant. Le vieux cheval ne sert plus qu’à cela, mais comme il est très grand, il s’en approche moins que des vaches. Il a aussi pas mal de difficultés avec le troupeau d’une vingtaine d’oies, qui sont toujours extrêmement agressives et n’hésitent pas à attaquer un petit garçon jusque vers douze ans. De même tous les ans il essaie de traire les vaches laitières, mais ce n’est pas si facile que cela et peu de vaches se laissent faire par lui. Grand-mère a survécu à son mari pendant toute la guerre et il devait l’aider de plus en plus et amener du bois pour le feu de la journée. Où sont ces longues veillées à regarder brûler le feu ?

Les meilleurs moments pour lui sont ceux où l’on garde les vaches, car il n’y a rien à faire et l’on peut rêver à loisir, quand on a un bon chien qui ne supporte pas qu’une vache s’écarte. C’est là que l’on peut contempler les petites fleurs du pré, les insectes, les libellules et les lézards, écouter les oiseaux et les grenouilles, sentir toutes les odeurs enivrantes qui montent de la terre et des herbes ... Bref, ne faire plus qu’un avec la nature. Cette participation émotive ne s’établit qu’au bout d’une heure de silence et de calme. Elle est le parfait sentiment de la nature que décrit Rousseau, mais il faut l’avoir vécu pour le comprendre. Ainsi est-il dès son enfance (de 1934 à 1945) un enfant sauvage ou un parfait écolo, bien avant que l’écologie (deep ecology) et la défense de la nature aient été inventées.

 

Le château gascon.

Il avait en lui l’image d’une château de briques roses au sommet d’une colline :

 

« C'est sous Louis XIII - et je crois voir s'étendre

Un coteau vert, que le couchant jaunit.

Puis un château de brique à coin de pierre,

Aux vitraux peints de rougeâtres couleurs,

Ceint de grands parcs, avec une rivière

Baignant ses pieds, qui coule entre les fleurs. »

(Gérard de Nerval)

 

Ce château justement existait et il a eu la chance d’y aller à différentes occasions de sa vie. Il appartenait à des cousins du coté de sa mère, dans la région du sud du Gers, là où les descendants d’un peuple ibère d’avant les Auks ont tous des noms qui se terminent en AN et non en AC comme en Armagnac ou en Astarac. Il devait avoir quatre ou cinq ans lorsque, la première fois, il y a participé à une grande fête de famille du type de celle du Grand Meaulnes. Et au repas il était fasciné par un médecin de campagne qui avait une grande barbe grise. Il trouvait cela noble et imposant et n’arrêtait pas de le regarder, au point que le barbu lui dit soudain : “Tu veux que je te la donne ?”. Ce qui le fait éclater en gros sanglots, car il sait bien que c’est déjà fait : le destin l’a marqué pour toujours et dès qu’il le pourra il ne se rasera plus de toute sa vie. Porter la barbe est normal et, pour lui, un homme sans barbe est comme une femme à barbe.

 

Les songes de pouvoir.

En accumulant toutes les bizarreries, Marc-Alain ne manque pas d’avoir un rapport unique avec ses rêves. Pendant longtemps il a l'impression qu'il peut voler dans les airs, mais de huit à quatorze ans il le prend pour réel. Il lui suffit de se balancer autour de la boule de verre vert de la rampe d'escalier de la maison des parents et, après avoir amplifié son élan, il s'élance dans les airs. Cela s’accompagne d’une impression de légèreté et d'enthousiasme extraordinaire. Au début, il se dit que puisque c'est si intense, il ne peut pas l'avoir rêvé et qu'il y a quelque part un secret qui soudain se dévoilera à lui. Pourtant chaque fois qu'il essaye réellement, il n'y arrive pas. En y réfléchissant plus tard pendant ses études de psychologie, il finira par conclure qu'il avait eu très jeune toute une série de rêves lucides et de songes de pouvoir. Et il gardera toute sa vie la fréquence régulière de ces rêves, où il vole librement dans les airs avec légèreté et jubilation, mais en sachant que ce ne sont que des rêves. Aussi sera-t-il très tôt attiré par les songes (rêves lucides, rêves de beauté, de pouvoir et de sagesse) qu'il décrira et étudiera dans ses livres sur les rêves.

 

Voilà, les verts paradis de l’enfance heureuse vont maintenant se clore. Il faut passer à l’étape suivante. Bien sûr Marc-Alain n’a que neuf ans, c’est peut-être un peu jeune pour en terminer avec son enfance,  mais on ne choisit pas toujours et le destin est là qui veille. Cela a été court mais intense et merveilleux. Comment va se passer l’adolescence ?

Avec une enfance si riche et si prometteuse, va-t-il continuer sur sa lancée ou bien sombrer dans l'oubli et les plaisirs ? Le principal problème est celui de la prise de conscience et de la mémoire. Car tous ces évènements, il les connaît sans trop les connaître et ne leur accorde pas l’importance qu’ils méritent. Il ne réalise pas encore ce qui s’est passé et ne parle pas encore d'extase. L'insu l'emporte sur le su. C’est une impression continuelle mais qui reste en toile de fond ou en filigrane. C’est surtout une immense potentialité, mais encore faut-il qu’elle s’actualise. Le pourra-t-elle ? Que va-t-il devenir ?

 

 

 3. UNE ADOLESCENCE PENDANT LA GUERRE

 

Après cette enfance, si riche en percées, va-t-il pouvoir résister aux mirages des sirènes ?  La tentation se trouve des deux cotés. D'un coté la possibilité de se laisser captiver par les plaisirs de la vie, de sombrer dans toutes les tentations et les problèmes de l'adolescence. De l'autre, le désir de ne plus s'occuper que de cet état intérieur en consacrant tout son temps à la méditation et à l'extase. Cela mène à entrer dans un ordre contemplatif et à devenir moine dans un monastère. Est-ce bien cela sa mission ? Toute sa vie, il se l'est demandé, lui qui a choisi finalement d'être un contemplatif dans l'action de la vie. Mais cela n’est pas facile à assumer et le rêve de la protection d'une cellule d'un monastère ou de la grotte d'un ermite a toujours été pour lui une bien séduisante tentation. (Chacun a celles qu'il peut).

Le Petit Prince, qui souriait à la vie, ne prévoit sûrement pas la tourmente qui l’attend.

Beaucoup vont être fauchés net, seuls les résilients vont surnager.

 

La crise d'adolescence.

En fait le problème est réglé par le destin, sans qu’il s’en doute. Nous sommes à l’été 1939, un bien bel été, très chaud et plein de champignons, ce qui n’est pas de bon présage au dire des forestiers. Il y a tellement de cèpes qu'on couvre le pré de leurs tas. Il se trouve avec ses parents, dans les Landes chez Marcelline, la grand-mère paternelle, qui n’entamait jamais une miche de pain sans dire avec le signe «sabem pa si lou finiram. Nous ne savons pas si nous la finirons ». Et le 3 septembre 39 éclate le coup de tonnerre de la déclaration de guerre, avec tout de suite les affiches de mobilisation, le départ des hommes et les pleurs des femmes. Le ciel soudain est devenu noir et une chape de tristesse s’est abattue sur toute la région. Pour lui, au début, avec la drôle de guerre il ne se passe rien : il a neuf ans et son père, qui avait fait toute la guerre de 14-18, est trop âgé pour être mobilisé.

Tout va se déclencher en juin 1940 avec la débâcle et l'exode. Agen est le terminus de la ligne de chemin de fer Paris-Agen et des réfugiés qui n'ont plus rien, commencent à débarquer à la gare. Son père, qui cherchait toujours à rendre service, rentre un soir tout en pleurs de ce qu'il a vu et commence à en héberger quelques uns un peu partout. Puis la maison est pleine de tous ceux qu'il ramène avec leurs valises à l'arrivée du train de 21 heures. Parmi eux, il y a beaucoup de Juifs et cela va être le début des ennuis de sa famille. Certains, trouvant à se recaser, ne restent que quelques jours. Mais d'autres ne savent où aller et on est obligé de les cacher à la campagne, dans la maison des grands-parents ou chez des amis de confiance. Ainsi restent cachés jusqu'à la fin de la guerre chez la grand-mère maternelle, M. de la Chevalerie et sa famille. Il est professeur à l'Université de Bruxelles et en le fréquentant durant plusieurs grandes vacances, Marc-Alain décide que lui aussi plus tard quand il sera grand, il sera professeur des Universités.

Mais ces activités et les prises de position de sa famille en faveur des Juifs lui valent des jalousies et les solides inimitiés de la milice et des milieux pétainistes qui tiennent l'ensemble de cette petite ville. En 1941, toute une cascade d'ennuis engendre la maladie simultanée de ses deux parents et, à l’entrée en sixième dans un nouveau collège de la ville, il est mis pensionnaire pour quelques mois. C’est pour lui un choc considérable et inattendu, avec l'écroulement du monde heureux de son enfance et la découverte de la rude vie collective dans les rigueurs et les privations de la guerre.  Entre autre il est l’objet de l’hostilité de tous les autres élèves, sans avoir rien fait pour cela. Il se retrouve seul assis au milieu de la grande cour de récréation avec les trois cent autres élèves autour en cercle en train de le huer. Et il ne comprend toujours pas pourquoi. Le surveillant finit par venir le chercher et les autres élèves reprennent leurs jeux. Que s’est-il donc passé ?

 Après la guérison de ses parents il revient dans sa famille,  mais va-t-il pouvoir se remettre de cette crise qui l'a complètement déstabilisé ? Il va en garder toute sa vie la conviction de la versatilité et de l’irrationalité des foules. Ce qui sans doute le mènera à étudier les phénomènes d’imitation, de contagion émotive, d’images collectives et à écrire un livre sur la mode et un autre sur les eidolons.

Dans les écoles les garçons sont très divisés et dans la zone libre en 1941/42 les partisans de De Gaulle et de la Résistance sont une infime minorité parmi les garçons de 12 à 15 ans. Tous les matins il y a l’appel au drapeau dans la cour de récréation et les écoliers doivent chanter “Maréchal nous voilà, devant toi, le Sauveur de la France, nous jurons, nous, tes gars de servir et de suivre tes pas. Tu nous a redonné l’espérance. La Patrie renaitra !” avant d’aller en cours sous le portrait du Maréchal Pétain dans chaque classe. Devant les manifestations de haine, de racisme et d'antisémitisme dont il est témoin dans la ville et dans son école, il entre tout naturellement dans un réseau d'aide clandestine aux juifs et aux résistants, avec un camarade fils d'Espagnol exilé en 1936, dont le frère aîné est au Maquis. Avec les jeunes enfants du réseau Campo, il est dès 1943 utilisé pour distribuer des tracts polycopiés, dont le soir à la tombée de la nuit ils remplissent les boites aux lettres, rue par rue. Ils servent aussi à faire du renseignement, en allant noter les trains de marchandises et roder à l’entrée des casernes repérer le matériel. Mais cela reste pour eux un jeu. S’y ajoute simplement un grain d’aventure lorsqu’on leur demande de transporter des armes en cachette, car ils ont peu de chance d'être suspectés et arrêtés.

Dans le climat de grande pénitence instauré par Pétain après la débâcle, les bals, les réunions et la musique sont interdits et son adolescence, de 9 à 15 ans, s’écoule très triste, dans le froid de la nuit de la capitulation. De plus la guerre continue et il n'est question que des actions des Résistants et des représailles des Allemands. Les Résistants sont d’ailleurs à l’époque qualifiés de terroristes et leurs partisans accusés de provoquer la mort des otages exécutés par les Allemands. Tous les dimanches la famille part avec ses quatre vélos faire une vingtaine de kilomètres pour mendier dans les fermes l'achat de quelques oeufs ou d'un poulet. On nourrit des lapins dans une cage au fond du jardin. On n'a plus tellement à manger et l’on se contente de rutabagas et d’un pain noir qu'on appelle le pain-caca. Puis on en est réduit à manger ce que l’on trouve, entre autre les betteraves des champs, des civets de pies fort dures à mâcher, ou  des confitures de mures et des baies de prunelliers. Aussi, après  la libération, quelle joie de recevoir comme cadeau de Noël la première orange, puis l'année suivante des clémentines, alors bourrées de pépins !

 

Jouer au derviche tourneur.

Dans son adolescence, il continue des jeux de son enfance, comme le jeu de la toupie ou du rouleau. Pour faire la toupie, on met les bras en équerre et l'on tourne sur soi-même de plus en plus vite jusqu'à ce que l'on tombe par terre. C'est à qui tiendra le plus longtemps. Mais ce qui est un simple jeu pour les copains, est beaucoup plus pour lui, car il est conscient de ce qui se produit après que l'on se soit arrêté.

Le jeu du rouleau est encore plus significatif. On imite le gros rouleau de pierre, puis de métal que l'on passe sur les champs fraîchement labourés pour en aplanir les mottes de terre. On se met tout en haut d'un pré en pente, horizontalement, les bras tendus ou le long du corps et l'on se laisse rouler en descendant de plus en plus vite sur le coté, le ventre et le dos. Le plus singulier est lorsqu'on finit par s'arrêter tout en bas et que l'on essaie de se mettre à quatre pattes : soudain c'est le monde entier qui se met à tourner tout seul comme une toupie. Il y a de quoi à devenir fou : le monde n'existe plus, ce n'est qu'une image, une vision, une perception. C'est comme si le monde n'était plus le grand cadre réel, stable et immobile dans lequel nous sommes contenus, mais une simple image créée par nous, comme le disent les philosophes hindous et occidentaux.

Est-ce que réellement nous vivrions dans une bulle que nous sécrétons autour de nous sans nous en apercevoir ? Alors quelle est la réalité de la réalité ? Le doute s'est insidieusement installé en lui, mine de rien, à force de répéter ce jeu et d'y réfléchir.  Finalement le monde est-il aussi simple qu'il en a l'air ? En lui naît doucement la conviction que tout est finalement bien plus compliqué qu'on ne croit mais cela reste  

 

Jeux interdits.

La guerre interdisait à tous les enfants de jouer, même quand ils le voulaient ils n'y arrivaient pas. Le seul jeu intéressant des garçons était "au gendarme et au voleur", mais il se transformait immanquablement en maquisards essayant d'échapper aux miliciens et aux troupes d'occupation. Ils y jouaient tous les soirs  en rentrant de l'école dans des poursuites épouvantées à travers toutes les rues de la ville non-éclairée. Le jeudi après-midi c'était dans les grandes herbes, les coudriers, les aulnes et les saules des bords de la Garonne. Dans ces dédales inexpugnables, les maquisards étaient chaque fois sûrs de s'échapper. Dans ce jeu obsessionnel de la fuite et de la poursuite, tout le passé des Occitans remontait : maquisards, camisards, cagoulards, coquillards, soudards et cagots ou gahets. En dernier argument, quand il allait être pris, il criait : "Voilà les Cagots ! " et tout le monde s'enfuyait épouvanté. Comment cela était-il possible ? Qui se souvient de ces  parias millénaires de la France ? On n'en parlait pas à l'école et il n'y avait pas encore de livres sur les Cagots des Pyrénées.

L'admirable film de René Clément (1952) "Jeux interdits" est d'une grande vérité intérieure. Oui, les jeux sont bien interdits, car la mort y est toujours présente, comme dans ceux de Brigitte Fossey. Cette histoire, il l'avait déjà vécue en 1941-1942. Et la guitare de Narcisso Yepes lui en rappelle l'interdit mortel.

 

Le miracle de Lourdes.

Durant la guerre on se déplace peu et pas très loin. On ne va plus l'été aux bains de mer, il n'y a que quelques excursions dans les Pyrénées tout proches ou le pèlerinage de Lourdes. Le site, avec son château sur un piton, était certainement prédestiné et avait été remarqué depuis longtemps. Marc-Alain est choqué par le scandale des marchands du temple : les commerçants d'objets pieux ont envahi la ville et sont omniprésents dans toutes les rues, polluant tout, parodiant le Sacré, dans la seule adoration du dieu argent. La nuit cependant ils ferment et on les voit moins. Les processions de Lourdes ont pendant la guerre une immense ferveur, qui diminuera par la suite. La longue et lente, l'interminable procession aux flambeaux dans la nuit est saisissante dans l'immense espoir de foi qui s'en dégage. Dans les maladies, les infirmités, la guerre, l'occupation par les soldats allemands, les persécutions, les deuils et les séparations ... tout un peuple manifeste son amour filial pour sa mère dans le ciel et communie dans la même certitude. Le commerce est oublié, il n'y a plus que l'amour.

Le sourire de la maïnade Bernadette illumine toujours cette ville, vivifiée à jamais par son message miraculeux "Qué soy éra l'Immaculada Councepciou"(Je suis l’Immaculée Conception). Il se sent une molécule du miracle, qui s'y accomplit en permanence. Il entre en communication avec l'amour marial et l'immense protection de la Mère universelle. Il entend sa demande "Boulerets aoué la gracie de bié en ta ragrotte pendan quinze dies ?" (Voulez-vous avoir la grâce de venir en cette grotte pendant quinze jours), c'est la descente de la grâce. Il a alors senti que chacun porte en lui la Mère Divine, celle que les Ephésiens nommaient la Théotokos. Elle est la pureté immaculée et l'innocence préservée de la tache du péché originel et de tout péché personnel. La perfection passive de l'essence étant antérieure à la personnalité divine, elle est donc bien "mère de Dieu". Il ne s'agit nullement d'une femme, mais de l'aspect féminin de la Déité, antérieure à la personnalisation divine. Le prototype divin dans sa fonction de miséricorde, s'épanche obligatoirement à travers le féminin (Kwan Yin). Sa protection universelle passe par sa sagesse (Sophia), son intercession perpétuelle et son exclusivité de médiatrice de toutes les grâces.

 

La Libération.

Le jour de la Libération d’Agen tout le monde retourne sa veste et enfile un brassard FFI à son bras. Les nouveaux Résistants fleurissent de partout dans une ville presque totalement pétainiste quelques mois avant.  Les bons Français partent à la chasse des Agenaises qui ont couché avec des Allemands, qui leur ont parlé, qui sont enceintes ou qui ont eu un enfant né de père inconnu. Ils en trouvent une dizaine et après la constitution d’un pseudo-tribunal populaire d’accusation plutôt sommaire, formé des voisins du quartier et de quelques commères jalouses, elles sont déshabillées, tondues et chassées totalement nues, parfois avec leur bébé dans les bras (mais lui n’est pas déshabillé). Elles vont ainsi errer épouvantées toute l’après-midi en pleurant de rues en rues, sous les huées de tous les passants et du groupe de ceux qui les pourchassent partout. Au carrefour central des deux boulevards et aux principaux carrefours des haut-parleurs hurlent des chants patriotiques du type : “La victoire en chantant, Le chant du départ, Sambre-et-Meuse, la Marseillaise, la Madelon ...”. Marc-Alain s’est échappé de la maison, et il est là ahuri, stupéfait de voir enfin des femmes nues, lui qui n’en a jamais vues de sa vie, et encore mort de peur de voir la versatilité, la bêtise et la bestialité des foules. Mais pour une fois il est du bon coté, ce n’est pas après lui qu’on en a.

Quelques jours après il a l’occasion de visiter dans les bois juste au-dessus d’Agen plusieurs charniers avec des cadavres que l’on sort de tranchées. Lui reste la vision d’une jambe de femme coupée au genou avec une socquette blanche et un soulier à talon qu’il découvre dans un fourret à coté. Ce sont les exécutions sommaires des Maquis de la Résistance, sur lesquelles va s’étendre très rapidement un silence de mort. On parle encore un peu des luttes entre les F.F.I. (Forces Françaises de l’Intérieur) et les F.T.P. (les Francs Tireurs Partisans), organisés par les communistes pour prendre le pouvoir en France, comme ils le prennent en Yougoslavie. Et justement Marc-Alain avait travaillé, sans bien s’en rendre compte, pour le réseau Campo formé de communistes espagnols chassés par Franco. Heureusement de Gaulle, au prix de quelques ministres communistes, arrive à désarmer toutes ces bandes armées de communistes qui veulent imposer le communisme à la France. Marc-Alain en est soulagé et sent une très grande méfiance envers la politique en découvrant que, tout compte fait, on ne sait pas exactement ce que l’on fait et à quoi cela peut finalement servir. On croit agir pour un idéal et l’on se trouve, sans pouvoir s’en rendre compte, récupéré et manipulé par des forces occultes.

 

Les tentations de l'amour et les regards mutuels.

Son immense besoin d'amour ne sait plus très bien où s'épancher et va se déverser dans le rêve. Il ne parle à aucune fille et va donc rêver de la Princesse lointaine. Et il rêve longuement d'un grand amour, qu'il visualise avec précision et insistance. Quelques années après, en lisant et relisant Le Grand Meaulnes  d'Alain Fournier, il sera stupéfait d'avoir déjà vécu tout cela dans son coeur et de se retrouver dans ce monde magique et merveilleux des amours adolescentes. Il rêvait, lui aussi, de rencontrer une jeune fille plus claire que la lumière, comme Yvonne de Galais, Esclarmonde, Chantal, Béatrice, Laure de Noves, Yseult, Héloïse ou Alida ... Qui d'autre par delà ? Qui peut assouvir un tel amour ? Clara, clarior luce, disait François d'Assise (Claire, plus claire que la Lumière). Et lui rêvait de quelqu'un pu poulido qué lou jour (plus brillante que le jour).

Les instants d'identification se continuent par toute une série de regards mutuels, au hasard des rencontres dans le silence. Il est à la recherche de l'âme soeur et devant un long regard intense mutuel, dans le silence, il entre dans le monde de l'amour et doit s'appuyer pour ne pas tomber. Dans ces regards aux yeux d'océan, il s'unit à un être et oublie qui il est. Il se trouve soudain ailleurs et reste tremblant, muet, les jambes coupées, uni à quelqu'un d'autre pour quelques instants. Par la suite il garde la possibilité de s'unir mentalement à quelqu'un, de le saisir et de le comprendre de l'intérieur, ce qui va l'aider dans son futur travail de psychanalyste rêve-éveillé et de praticien en psychothérapie.

 

 

 

4. COLLEGIEN A BORDEAUX

 

 

Ce pèlerin en marche va-t-il pouvoir passer du fou du Tarot, poursuivi par les chiens, à l’ermite (lame VIIII) appuyé sur son bâton  ?

 

Pensionnaire au collège à Bordeaux.

A la rentrée d’octobre 1945, il est mis pensionnaire en classe de seconde dans un collège de Bordeaux. Il doit assumer cette séparation difficile à 130 kilomètres de chez lui, où il ne peut revenir que quatre fois par an pendant les vacances. Et malgré la souffrance de cette séparation, il lui faut se libérer des désirs de ses parents sur lui. Cette contradiction, dans la solitude, est une lutte très dure. Ou dans le désespoir il se détruit et tombe dans la délinquance, l'alcool et la drogue, ou il s'invente  et se reconstruit une nouvelle personnalité. De plus, il doit affronter le monde de la culture qu'on lui enseigne maintenant à l'école et qui est tout autre chose que ce qu'il avait appris dans sa famille.

A l'adolescence, Marc-Alain a du mal à faire ce qu'il a à faire et à réaliser la mission pour laquelle il a, non sans mal, accepté de venir sur terre. Son premier problème est de découvrir quelle peut bien être cette mission. Pour en prendre conscience, il y a bien ce curieux rêve, des visions et des extases qui se dessinent en filigrane à travers le monde, mais est-ce bien cela ? C’est une période difficile et pénible où il se cherche sans se trouver et lutte contre le découragement et le désespoir. Il a pendant deux ans des crises de cafard. Tout ce qui faisait autour de lui un monde de chaleur et d’amour s’est écroulé et il est seul.

C’est un peu comme l’histoire du ballon rouge. Quand il était tout petit, vers les trois ou quatre ans, ses parents lui avaient offert à la foire de juin un beau ballon rouge en baudruche presque aussi grand que lui. Il en était tout fier, car ce n’était pas souvent qu’il recevait des cadeaux et il le tenait solidement pour ne pas le laisser s’envoler. Puis, un peu fatigué, il a eu envie de s’asseoir dessus. Il y a eu un grand bruit, il a reçu un grand coup de pied au derrière et s’est retrouvé assis par terre au milieu d’un cercle d’adultes qui se moquaient de lui. Et en pleurant il cherchait où avait bien pu passer cette imposante masse de matière, jusqu’à ce que sa mère lui présente un minuscule petit bout de caoutchouc rouge tout fripé. Cette dématérialisation était difficile à comprendre et la déception encore plus !

Comment ce qui fait la joie de la vie peut disparaître en un instant ? Quel est le secret de l’Etre ?

 

La crise existentielle.

Mais de plus il vit maintenant une crise existentielle centrée sur la saisie du temps. Ce temps, qui passe et fuit sans cesse, instant par instant, emportant tout bonheur et toute stabilité, lui parait désespérant. C’est une vraie et profonde expérience philosophique qu’il vit, telle qu’il la retrouvera plus tard dans Sein und Zeit  (L’Etre et le Temps) de Heidegger, lorsqu’il pourra le comprendre. Le temps rend tout provisoire et éphémère. Il fait aussi l'expérience de l'universelle impermanence, de la totale précarité et de l'absolu inachevé, qu'il rencontrera plus tard dans l'enseignement du Bouddhisme. Et il s’en sort en saisissant intuitivement que le temps, qui est destructeur, est aussi créateur. Il suffit de faire confiance à l’avenir et de croire que tout va être de plus en plus beau, au lieu de penser tout va de mal en pis. Il ne parle à personne de cette crise, c’est à lui à s’en sortir tout seul ou à y crever. Mais finalement c'est moins grave que pendant la guerre où il a du faire front à toutes les attaques, sans pouvoir réaliser exactement ce qui se passait, ni prendre clairement conscience des risques.

 

L'univers des souffrances de l'humanité.

Un total renversement de la société est en train de s'opérer. Les terroristes, qui provoquaient la mort des otages par leurs attentats, deviennent indubitablement de glorieux Résistants. Les acteurs, qui ont continué à jouer pendant la guerre, sont d'infâmes collaborateurs, que l’on met en prison. Et les bons Français, qui ont passé prudemment toute la guerre à l'abri à l'étranger, reviennent propres comme des sous neufs.

On commence à parler de plus en plus des activités criminelles des troupes allemandes pendant leur retraite, comme à Oradour-sur-Glane, incendié en 1944 le jour anniversaire de ses quatorze ans. Mais on reste très discret sur les camps français d'internement des étrangers à Rivesaltes et ailleurs. Et soudain on amène tous les scolaires visiter une exposition de photos sur les camps de concentration nazis et les chambres à gaz de Dachau, Buchenwald, etc. C'était pour Marc-Alain impensable et inimaginable ; cela dépassait les limites de l'humain. L'inventaire de l'irréparable continue avec un film polonais sur ces sujets. Et la naïve confiance de Marc-Alain dans la bonté de l'humanité s'écroule. Il saisit fort bien en quoi il y a une atteinte criminelle à l'essence même de l'homme. Sartre peut bien écrire que "l'existence précède l'essence", l'odeur des cadavres juifs réduits en fumée dans les fours crématoire empuantit toute la ville de Bordeaux. Il n'y a plus d'innocence, Socrate et Rousseau auraient tort. L'humanité toute entière a été trompée par le secret si bien gardé de ce projet monstrueux d'extermination et de génocide. En 1955 "Nacht und Nebel. Nuit et brouillard" d'Alain Resnais fait vivre cette vision d'horreur et de désespoir en pleine résurgence de la barbarie.

Par contre dès ce moment Marc-Alain a la profonde sensation que l'on continue soigneusement à cacher la moitié du drame. L'horreur de ce qui se passe dans le Goulag communiste dépasse encore plus par son ampleur ce qu'avaient réalisé les nazis. Mais les collaborateurs des soviétiques sont bien plus efficaces, ils continuent leur matraquage idéologique et entretiennent la légende de Staline, "le petit père des peuples" au bilan globalement satisfaisant. Alors que le système de torture et d'extermination soviétique a fait de 60 à 85 millions de morts dans les conditions atroces de l'archipel du Goulag, plus ceux bien plus nombreux de la glorieuse « révolution culturelle » de Mao. Et les partisans du mensonge continueront longtemps leur travail d'intimidation, d'oppression et d'extermination.

Et il y a de plus le martyre de tous les peuples européens, opprimés et colonisés par le rouleau compresseur russe. Marc-Alain vit avec intensité la destruction systématique de l'âme de tous ces peuples. Il souffre de cette tuerie et de ce gâchis. Il ressent intensément ce que Gitta Mallasz (1907-1992) appellera plus tard "quinze années de vie sous le rouleau compresseur du communisme" qui les réduit à l'état de "cadavre-robot". Un jour la lumière finira par vaincre les ténèbres des marxistes athées, car "la lumière ne naît pas des ténèbres, mais les ténèbres meurent à la lumière". En attendant la lèpre rouge gagne et couvre le monde entier de la Corée à l'Afrique. Malgré la propagande des Maoïstes, ce qui se passe en Chine est à faire hurler.(Comme plus tard les maoïstes de Pol Pot au Cambodge). Et il y a eu les déportations des français au Canada et le génocide arménien …

Et de plus il y a les cicatrices atomiques, le film d'Alain Resnais Hiroshima mon amour en 1959 montre comment une ville est soudain transformée en poussière, comment la chair humaine coule comme une bougie et comment la mort lente des cancers ne s'arrête pas. Bien entendu sans l'arme atomique la guerre avec les Japonais auraient causé des millions de morts de plus pendant des années. Mais quand même !

Comment le Dieu d'Amour et de Compassion peut-il supporter toute cette souffrance ? A moins qu'il ne l'ait organisée, car la création se dévore en hurlant, les gros mangent les petits avant d'être à leur tout dévorés par eux. Sans fin.

 

La nuit obscure.

Le passage obligé par l'obscure nuit arrive très tôt chez Marc-Alain. Elle commence à quinze ans et demi, à la rentrée de janvier 1946, et dure pendant plus de deux ans, jusqu'en octobre 1948. Si la purgation de la première nuit obscure est amère et terrible pour les sens, la seconde n'a point de comparaison, car elle est horrible et épouvantable pour l’esprit.

La première nuit commence par la participation à toutes les souffrances de l'humanité et au fait qu'elles ne s'arrêteront jamais. Cela remet en cause l'avenir de Marc-Alain et ce qui fait son être. Il y a la tentation du service et du dévouement. Cela commence au Collège en classe de seconde par la projection d'un film sur les lépreux, rejetés et abandonnés dans le monde entier. Aussitôt Marc-Alain n'a qu'une idée : partir lui aussi soigner les lépreux avec les Chevaliers de l'Ordre de Malte. A quoi bon en ce cas perdre son temps à étudier le latin et les mathématiques ? Pourquoi continuer à attendre à l'école, au lieu d'être utile tout de suite et de servir enfin à quelque chose ? Faut-il faire comme Albert Schweitzer et aller fonder un hôpital en Afrique ? A moins d'aller vivre avec les chiffonniers des dépôts d'ordures du Caire ou de Rio-de-Janeiro ou mieux s'occuper des mourants des rues de Calcutta ? Ou s'occuper des sans-logis ? Est-ce bien cela sa mission ? Que faut-il faire ?

Jésus a dit : "Viens et suis-moi, des pauvres vous en aurez toujours avec vous". Faut-il pour secourir les pauvres et les affligés, tout arrêter, comme font les Gardes rouges maoïstes : plus d'écrivains, de musiciens, de films, de TV, d'usines, d'hôpitaux ? Pour soigner les lépreux doit-on arrêter toute recherche scientifique, toute médecine, toute découverte d'un remède contre la lèpre, la peste, le choléra, le sida ?

Le plus urgent est-il d'éponger l'eau qui coule, ou d'aller fermer le robinet ? Devant la pauvreté, l'inégalité et l'injustice sociale, l'essentiel, pour Marc-Alain, est de changer les Valeurs et d'inventer un système d'économie politique qui permette la répartition la plus juste. Ce qui n'exclut pas évidemment d'aider les plus démunis que l'on rencontre. Comme l'humanité a abandonné ses anciennes valeurs, le plus urgent est de contribuer à en construire de nouvelles pour traverser le Troisième Millénaire. C'est cela la mission spéciale de Marc-Alain : découvrir et diffuser les nouvelles valeurs. Tout est dans l'organisation sociale et les valeurs. Il faut arrêter ce qui produit les pauvres et les abandonnés. Le reste est récupéré et manipulé, comme le sera l'utilisation politique de l'humanitaire.

Après la nuit obscure vient la nuit spirituelle qui est encore plus profonde et désespérante. Le sommet de la dépression est atteint quand on est convaincu de son impuissance et qu'on ne voit pas de moyen d'en sortir. L'Ecole, le Progrès et la Technique devaient faire le bonheur de l'humanité. Or la disparité gagne : plus certains s'enrichissent, plus d'autres sont démunis. A cela il n'y a pas de remède. Les systèmes socialistes et communistes sont finalement pires, comme à Cuba ou en Corée du nord. Après une période d'inquiétude et de tension, vient pour lui une phase de découragement et d'abandon. A quoi bon, il n'y arrivera jamais. Il est seul, tout seul. Il ne peut parler à personne d'autre (bien qu'il ne quitte pas les autres pensionnaires pour étudier, manger et dormir dans un dortoir de 80 lits.). Et cette solitude vient de ce que le ciel est vide. Il se sent abandonné et doute des forces du Bien. L'enfer est la désespérance et l'absence d'amour et d'espoir. La tentation, par un phénomène de projection, est d'accuser Dieu de cet état. Le voyage en Enfer est un état spirituel de l'homme qui se sent coupé de Dieu et désespère de le retrouver un jour. Mais la grâce subsiste au fond de la nuit, il suffit de faire demi-tour et de se tourner vers Dieu avec confiance et humilité. Alors on réalise qu'il ne vous a pas abandonné, mais que l'on s'est détourné de lui. Marc-Alain retrouve sa bonne étoile.

 

Les yeux dans les étoiles.

Les étoiles parlent beaucoup à Marc-Alain ; depuis son enfance il les contemple avec amour et vénération. Souvent il se demande où est son étoile et pour le savoir durant son adolescence il a étudié le ciel et appris à reconnaître toutes les constellations. Leurs noms sont tellement poétiques qu'ils le font rêver : Bételgeuse, la chevelure de Bérénice, Aldébaran, Véga de la Lyre, le nuage d'Andromède, Algol, Sothis l'étoile d'Isis, Deneb du Cygne, Navis Argo vogue vers l’ouest, Sirius et le baudrier d'Orion, Orion sortant de l’horizon poursuit sans cesse les Hyades et les Pléiades qui le précèdent ... Sous la Couronne boréale, Capella fuit devant l'Etoile rouge Antarès du Scorpion. Cassiopée la reine noire se brûle au soleil couchant du solstice d'été pendant que la Colombe protège la Vierge du Dragon. Et la chienne en se levant le sept Août à coté du soleil provoque la canicule. Le Corbeau protège la Vierge du Dragon et le  24 juin la Vierge chasse la Grande Ourse qui poursuivait le Cygne. Encore n'a-t-il jamais vu la Croix du sud ni le Triangle austral ... Mais il a une dévotion particulière pour l'Etoile du soir ou l'Etoile du Berger (Lugar dou pastre, Bello-estello ou Artizarra), tout en sachant qu'il s'agit en fait de Vénus, la brillante planète voisine. Il lui arrive certaines nuits claires de s'échapper du dortoir sans être vu, pour s'allonger sur le dos dans le terrain de football et de rester à contempler le ciel étoilé. Et, complètement désespéré, il demande sans cesse et supplie : "Venez me chercher, venez me chercher, ne me laissez pas là ! Au secours". A qui le demande-t-il ? Certainement pas aux "petits bonhommes verts" ou aux extraterrestres, on n'en parlait pas encore à cette époque et d'ailleurs il ne croira jamais à leur venue. Cela n'est pas très clair dans son esprit, mais il s'agit sans doute des anges. En particulier il a une grande dévotion envers son ange gardien, auquel il se confie tous les soirs et à qui il demande de le guider et de l'inspirer. Plus exactement, il s'adresse à cette Lumière qu'il a vu à sa naissance et qui lui apparaît de temps en temps dans une extase de joie.

C'est d'ailleurs sa seule forme d'abattement et de démission, jamais il n'a pensé au suicide, qui lui paraît aussi inefficace que lâche. Par contre il en a assez d'être complètement seul et de ne rencontrer personne qui ait la même mission sur terre et la même conception du monde, de l'homme et de Dieu. Personne donc à qui parler, avec qui partager le secret et la tâche pour s'entraider. Va-t-il un jour trouver d'autres pèlerins, garçons ou filles ? Et y en a-t-il de ces pélerins de par le monde ?

 

Le pèlerin de l'Absolu.

Il lit beaucoup et avec l'aide de la psychologie et de ses lectures, il entreprend peu à peu de sortir de ce sentiment de l’absurde et de se construire une nouvelle personnalité.  Finalement, la trace des expériences et extases passées est la plus forte, même si elles ne sont pas encore reconnues exactement comme telles. Ce qui le sauve est de sentir par moments qu’il n’est pas seul et qu’il est habité au plus profond de lui-même (interior intimo meo)  par une Présence et une Force qui le dépasse, immensément, infiniment. Ayant fait l’expérience de l’Infini, il choisit délibérément de devenir ce qu'il est (en potentialité). A l'âge de seize ans, il renonce finalement au désespoir et choisit la vie. Mais seule une vie d'exigence et de dévouement lui paraît valable. Pour cela il prend fermement la décision d'accomplir le pèlerinage audacieux et fantastique au travers du temps et jusqu'aux confins de l'espace à l’intérieur de lui-même et de devenir le pèlerin de l'Absolu. Il l'inscrit en tête de son journal de bord qu'il tient pour se reconstruire, sans savoir que cela deviendra plus tard le titre de ce livre.

Dès sa plus jeune enfance, il a été happé par l’Absolu. Quiconque a éprouvé la morsure de l’Absolu sait de connaissance certaine qu’il lui est impossible de lui échapper. Il n’a pas eu besoin de le choisir, il est tombé dedans, il a été voué à lui, mais à 16 ans il a du le confirmer et en prendre la décision volontaire.

Cela va lui demander encore deux ans pour sortir de cette crise. Après avoir touché le fond du désespoir, il n'y a qu'un seul moyen pour s'en sortir, c'est de transcender la condition humaine. Rester un homme est désespérant, il faut donc réussir le dernier stade de l'évolution dont parlent Shri Aurobindo et les Bouddhistes : muter l'homme et devenir un libéré vivant. Seul celui qui se relie à la Source de Bien et d'Amour, à la force divine qui existe au fond de chacun d'entre nous, peut prendre sur lui toutes les souffrances de l'humanité. Au lieu de désespérer, il montre la Voie, en luttant efficacement.

 

La rencontre des philosophes.

Durant les classes de seconde et de première, il lit avec avidité tous les livres qu'il peut trouver sur la philosophie et la psychologie. Et il attend avec impatience cette classe de philosophie où il va pouvoir enfin trouver l’explication du monde, de la société et de lui-même, qu’il n’arrive pas à comprendre. Cela le fait beaucoup souffrir de ne pas savoir pourquoi il est là et ce qu’il a à faire. Et surtout il veut savoir pourquoi il est si bizarre, pourquoi il n’est pas comme les autres. Parmi le millier de garçons rassemblés là, pas un seul n’a vécu ce qu’il a vécu. Il ne peut en parler avec aucun. Ne serait-il pas finalement un de ces extra-terrestres dont on commence à parler ?

 La classe de philosophie est pour lui l'occasion d'aborder les problèmes éternels du monde, de Dieu et du sens de la vie. Mais ce n'est pour ses camarades que de purs exercices scolaires et sans doute aussi pour le professeur de philosophie, qu’il faut écouter sans pouvoir jamais discuter. Par contre les philosophes sont curieux et passionnants. La plupart ont été des paumés  et des solitaires que personne à leur époque ne comprenait et qui n’intéressaient personne. Certains comme Rousseau, Nietzsche et Auguste Comte ont été tenus pour fous et ce sont les plus valables. Spinoza se révèle à lui : il a vécu complètement seul en se cachant, rejeté par sa communauté juive qui a essayé de le tuer en le poignardant. D’ailleurs l’exemple de Socrate avec le paradigme de la Caverne est là pour faire comprendre que les hommes ne supporteront jamais qu’on leur révèle que ce qu’ils adorent ne sont que des ombres et que la vraie vie est ailleurs. Et lui, mieux que Spinoza, ils ont réussi à le tuer en le condamnant à boire le poison de la ciguë.

Donc par bribes les philosophes  répondent pour lui aux questions qu'il se posait ardemment depuis toujours. Ainsi il lit avec émerveillement dans les Ennéades de Plotin : " Souvent je m'éveille de mon corps à moi-même. Je deviens extérieur aux choses, intérieur à moi. Je vois une beauté d'une miraculeuse majesté. Alors, j'en suis sûr, je participe à un monde supérieur. La vie que je vis, c'est la plus haute. Je m'identifie au Divin, je suis en Lui. Et, parvenu à cet acte suprême, je m'y fixe ... Après le repos dans le Divin, quand je retombe dans la pensée et les raisonnements, je me demande comment j'ai pu une fois encore redescendre".

Voilà donc le grand secret si bien caché : il est possible de s'élever au-dessus de la condition humaine. Depuis la fondation du monde, il y a eu des êtres avant lui qui ont des expériences étranges et les mystiques ont connu des extases dans toutes les religions. Ainsi il va devoir se confronter à trois directions : la vision chrétienne, le monde des philosophes, la pensée orientale. Les articles et les livres de Marcelle Auclair lui ont été une grande aide à cette époque et puis sont venus les livres des autres pélerins de l’absolu : « Les aventures d’Alice au pays des merveilles » de Lewis Carroll, « Le prophète » de Khalil Gibran ou « Le petit prince » de Saint-Exupéry et « Jonathan Livingstone, le goéland » de Richard Bach. Est-il donc vrai qu’on ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux ?

 

La découverte du monde du Yoga.

Dès l’âge de treize ans la rencontre par hasard (mais était-ce un hasard ?) d'un livre de Yoga de Kerniez sur un marché à Agen, lui ouvre un monde inespéré. Un ami des parents, ancien élève de Cajzoran Ali, lui montre des postures divines du Yoga.

En approfondissant peu à peu, ses lectures et sa pratique, il entre dans un nouvel univers. C’est comme si soudain le monde s'ouvrait et s'élargissait face à lui. Il se sentait enfermé, comme en prison, dans le cadre clos de la pensée occidentale à cette époque (une terre centre du monde et pas d'autres planètes habitées dans l'univers, un homme créé magiquement il y a quatre mille ans, sans préhistoire et sans parenté avec les autres êtres vivants, n'ayant qu'une seule vie débouchant sur le paradis ou un enfer éternel, avec une religion apparue il y a peu pour un tout petit nombre d'êtres humains ...). Tout cela pour lui suait l'absurde et allait avec ce monde de la Grande Pénitence imposé par le Maréchal Pétain où tous les pauvres pécheurs n’ont qu’à battre leur coulpe. Aussi sort-il définitivement du cadre étroit et mesquin de la pensée occidentale judéo-chrétienne.

Avec la pensée hindoue et orientale, il découvre une perspective immense dans le temps et l'espace, un univers qui est la manifestation de la Divinité et le sens de l'évolution et des civilisations, dans la spiritualisation croissante de la matière. Le Yoga a pour but le samadhi et samyama (l'identification) qu'il a déjà vécus si souvent. Ces expériences ne sont donc pas une pure folie puisque des quantités de gens en font l’idéal de leur vie et cherchent en vain à les vivre. Le Yoga enseigne comment les retrouver par la pratique de la méditation (dhyana). Par la lecture de livres inspirés où souffle l'esprit, il peut désormais retrouver les mêmes états. En lisant certaines phrases des mystiques, le livre lui échappe des mains et il se joint à l'Absolu. Par la suite il reproduit à volonté par la méditation ces moments d'extase.

 

Le voyage en Italie.

 L'année après le bac, il entre en première supérieure (HypoKhâgne) pour faire sa Propédeutique. Et il a l'occasion de participer avec le Lycée Michel Montaigne de Bordeaux à un voyage en Italie pendant les vacances de Pâques. Son premier voyage hors de France est un pèlerinage puisque c'est l'Année sainte de 1950. Quel évènement ! Que de lieux prédestinés par le site géographique et par ce qu'y ont ajouté des générations et des générations de fidèles et de pèlerins ! Il voyage comme dans un rêve, ébloui par toutes ces lumières nouvelles, qui le font se ressouvenir peu à peu de celles qu’il a déjà contemplées à l’intérieur de lui-même. Bien que les paysages de l'Italie du nord soient finalement assez proches de ceux des bords de la Garonne, il est d'abord enthousiasmé par les lumières d'Italie, comme l'ont été avant lui bien des peintres du Nord : la blonde lumière de Florence, la douce brume des paysages de l'Ombrie et d'Assise, l'ombre bienvenue des pins de Rome, le soleil éclatant de Naples et de Pompéi ...

C’est un voyage riche en extases : celle du Dôme de Florence, de la crypte d'Assise avec la présence de François, du parc du Pincio à Rome ... A Assise il a l'immense joie d'entrer dans tous ces paysages dépouillés et célestes, dont sa mère lui avait beaucoup parlé et qu'il avait imaginés en lisant et relisant les Fioretti. Et il revoit avec émoi la douce lumière blanche qui flotte toujours sur le couvent de Sainte Claire. La lumière y était si intense que les habitants d'Assise étaient venus en courant avec des sceaux, croyant à un incendie. « Clara clarior luce, Claire plus claire que la lumière" s'extasiait François.

Mais le choc le plus troublant est celui de la basilique romaine de Sainte-Marie Majeure. Il a comme une reconnaissance et des retrouvailles. Mais de quoi ? Il comprend là pourquoi il s'était toujours senti mal à l'aise dans les églises et les cathédrales gothiques de pierre, froides et noires comme un tombeau. Il reconnait les plafonds à caisson (repris des Basiliques romaines) ou les coupoles qui lui font ressentir la présence du monde des Anges. Là, il se retrouve enfin chez lui, dans un monde clair, consolant et familier. D’ailleurs il réalise que la cathédrale d’Agen, de par sans doute l’influence des anciens évêques italiens, est à l’intérieur entièrement recouverte de peintures comme en Italie.

Son amour pour l'Italie allait en faire par la suite le pays de ses amours, où il retrouverait tout ce qu’il avait patiemment étudié en classe de latin : Horace, Ovide, Virgile, Cicéron, Sénèque et surtout Marc-Aurèle, son guide ...

 

L'entrée dans le monde de la musique.

L'univers musical a du être découvert et exploré volontairement par Marc-Alain, il ne lui a pas été donné dans sa famille. On ne chantait pas et l'on n'écoutait jamais de musique. Il y avait bien un piano, où avait joué sa mère avant son mariage et sur lequel sa soeur recevait des leçons de musique, mais en tant que tel c'était plus un instrument de torture qu'autre chose. Et le vieux poste de radio n'était utilisé que pour écouter des informations et soigneusement éteint à la fin du "journal parlé".

C'est à Bordeaux que lui est faite la révélation du monde de la musique. JMF (Les Jeunesses musicales de France) est une association pour faire connaître la grande musique classique aux scolaires. Ce n'est pas grand chose, un ou deux concerts par an pour tous les élèves de la ville, mais quelle ouverture ! Marc-Alain y découvre de nouvelles sensations qu'il n'avait jamais imaginées, même si ses premières émotions artistiques commencent avec le Boléro de Ravel, la Symphonie héroïque ou la Danse du Feu de Manuel de Falla. Par la suite il se reconnaîtra à la fois dans "Jésus que ma joie demeure" de Bach, "La petite musique de nuit" de Mozart ou l'Hymne à la Joie de Beethoven. La grande musique enchante toute sa jeunesse. Son goût pour le jazz ne durera pas longtemps et il reviendra aux grandes oeuvres, avant d'entrer pour toujours dans les seules musiques sacrées.

A l'école (étant souvent le seul pensionnaire pour la promenade) il reçoit des entrées gratuites du Grand Théâtre de Bordeaux et a l'occasion en quatre ans d'assister, tout seul, à tout le répertoire de l'Opéra depuis l'inévitable Carmen jusqu'à la Tétralogie ou à Péléas et Mélisandre. Très tôt, c'est toute la culture du beau qu'il fait sienne dans ce qu'elle a de formateur. Au fond dans ces oeuvres, il s'agit pour lui essentiellement de psychologie et de grands sentiments comme dans certaines chansons françaises.

 

Le rêve de la vie étudiante.

Depuis le Lycée Michel Montaigne, où il se trouve, encore et toujours pensionnaire en 1950, il passe et repasse devant la faculté des Lettres, cours Pasteur, et il regarde avec envie tous ces étudiants et surtout ces étudiantes qui montent et descendent, riant et discutant, le majestueux escalier de pierre de l'entrée. C'est pour lui un rêve, symbole de la liberté.

D'autant plus que ce serait la fin du monde uniquement masculin dans lequel il a vécu jusqu’alors. Il faut réaliser qu’avec l’enseignement non-mixte, que l'on trouve encore "normal" à cette époque, il n’a jamais vu de jeunes filles que de loin, de très loin, d’ailleurs sans jamais leur parler. Cela faisait tellement d’années qu’il dormait toutes les nuits dans un dortoir collectif de 80 garnements en quatre rangées de vingt. Il n’y avait que trois séances de douches par an, une par trimestre, avant chaque départ en vacances. Le lavabo occupait tout un mur du dortoir avec une seule auge en zinc où coulaient 40 robinets. On ne pouvait se laver qu’à l’eau courante du robinet en regardant passer tous les crachats des plus costauds qui prenaient les premiers robinets. Il y avait quelques radiateurs et l’hiver il devait faire 10 à 12 degrés.

De plus les garçons commencent à le décevoir. Ils ne l’ont jamais compris, à part Michel, son premier ami qu’il rencontre au cours facultatif de russe et qui était du  voyage en Italie. Quand il était au collège, les pensionnaires portaient une grande blouse grise et les externes de beaux costumes élégants. Il faut dire qu’il avait parmi eux “des copains” appelés Margaux, Condé ou Dorléans, plus tous les fils des marchands de vin de la ville. On étudie, on joue et on se bagarre ensemble très familièrement. La grande surprise sera de les voir à la fac lui passer devant sans même le remarquer et sans jamais plus lui parler. Il découvre alors l’immense, le colossal mépris des Bordelais pour les pensionnaires issus des petites villes d’alentour. Il apprend les classes sociales autour du vin, qui essaient de ne jamais se mélanger : 1. les propriétaires des châteaux du Bordelais, 2. les “Chartrons”  3. les marchands de vin de la ville. Cela sans aucune méchanceté, ni mépris dans l’évidence d’une absolue différence de classe. Il faut réaliser qu’il avait vécu quatre ans sans s’en rendre compte avec  l’héritier du château Margaux, le Prince de Condé, le second fils du Comte de Paris prétendant au trône de France, etc.  Mais quand on est un ahuri, cela continue. De plus cela ne cesse pas parce qu’il appartient à un autre monde pour lesquels les prétentions nobiliaires et les différences de classes sociales ne comptent pas. Seule est importante l’aventure intérieure, le pèlerinage jusqu’au plus profond de soi-même à la recherche de ce qui fait notre être.

 

 

5. LES ANNEES D'ETUDIANT

 

Etre étudiant à Bordeaux.

L’année suivante en octobre 1951 son rêve se réalise : Marc-Alain s’inscrit en propédeutique à la Faculté des Lettres pour faire des études de philosophie et de psychologie. Et il peut enfin monter le grand escalier ! Il a même loué une chambre meublée dans une famille, cours Pasteur exactement la maison en face.  D’ailleurs pour être plus sûr, il s’est aussi inscrit en première année de licence en Droit, où les professeurs font leurs cours dans leur grande toge rouge.

Là, la chance lui sourit enfin, car tous les jeunes professeurs ou assistants sont des enseignants de grande valeur. En Droit, il est surtout marqué par Maurice Duverger, Professeur de Droit constitutionnel, qui a un contact extraordinaire avec les étudiants. C’est le seul pour lequel dans l’amphi tous les étudiants  se lèvent spontanément quand il entre et attendent qu’il se soit assis pour s’asseoir à leur tour. Son ouverture d’esprit remarquable le stimule beaucoup. Jacques Ellul, qui est Professeur de Droit et de Théologie, lui apporte aussi beaucoup par l’ampleur et la profondeur de sa réflexion.

 En Lettres, il y a en latin Pierre Grimal, qui sera après Doyen de la Sorbonne à Paris. En anglais un jeune assistant fera beaucoup parler de lui, entre autre par ses articles dans les grands journaux : Maurice Escarpit. Il est celui qui le fait changer d’écriture et lui apprend à écrire. Et dès la première année, Marc-Alain est le seul étudiant de propédeutique à accepter  de faire un exposé dans le grand amphi de 500 places. Il porte sur le poème de Gérard de Nerval, dont le père était originaire d’Agen :

 

“Je suis le Ténébreux, - le Veuf, - l’Inconsolé,

Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :

Ma seule Etoile  est morte - et mon luth constellé

Porte le Soleil  noir de la Mélancolie.

 

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,

Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,

La fleur  qui plaisait tant à mon coeur désolé,

Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

 

Suis-je Amour ou Phébus ? ... Lusignan ou Biron ?

Mon  front est rouge encor du baiser de la Reine;

J’ai rêvé dans la Grotte où nage la Sirène ...

 

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée”

 

Marc-Alain a un grand succès en faisant sentir la position du Mal-aimé méconnu et en comparant El Desdichado  à un autre poème de Nerval  Artémis  :

“La Treizième revient ... C’est encore la première “.

Cet appel à la rose trémière, la rose au cœur violet, n’est pas insignifiant.

 

La deuxième année, il entre en section de Philosophie, où il rencontre Joseph Moreau l’helléniste, spécialiste de Platon et des Stoïciens. René Chateau, le psychologue de l’enfant, spécialiste du jeu, fait aussi des cours sur la psychanalyse. C’est à cette occasion qu’il parle du Français Robert Desoille et de sa méthode du Rêve éveillé. Marc-Alain sait aussitôt que c’est ce qui lui convient et décide de la pratiquer dès qu’il pourra. Deux jeunes professeurs de valeur viennent chaque semaine de Paris. Roger Daval a fait sa thèse sur l’Opus postumum  de Kant et assure des cours de logique formelle et de statistique, qui lui seront fort utiles. Et surtout la chance de sa vie est dans la rencontre de Jean Stoetzel, mais cela il ne le sait pas encore. Stoetzel est Professeur titulaire de la chaire de Sociologie, créée à Bordeaux en 1887 pour Durckheim. En réalité, il enseigne la Psychologie sociale dont il est l’introducteur en France après un séjour aux U.S.A. et il le fait avec un brio tel que les étudiants ne le quittent pas et continuent à revenir à son cours tant qu’ils sont à la fac. Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, il est aussi celui qui introduit les sondages en France et il a fondé à Paris le premier institut, l’I.F.O.P. (Institut Français d’Opinion publique). Il a déjà voyagé et séjourné dans le monde entier ; il a été étudier les Indiens Dakotas et les Hopis aux USA, les Kawashkas au détroit de Magellan, les Kirdis du nord Cameroun, etc. Il a écrit un livre sur les Japonais après son séjour au Japon. Il va régulièrement en Iran où il monte un Institut d’étude de l’opinion publique. Il fait rêver en parlant sans cesse de Samarkand, Shanghai ou Valparaiso. Marc-Alain se demande s’il y a un pays qu’il n’a pas visité. C’est lui qui lui transmet cet amour de la planète Terre. Ses parents n’avaient jamais quitté la France, lui se sent citoyen du monde.

Marc-Alain est passionné par ses études qu’il prend très au sérieux. Il mène une vie de moine : en dehors des heures de cours, il est à la bibliothèque et quand elle est fermée, il étudie et écrit dans sa chambre. Il a une sorte de frénésie à entrer en toute liberté dans la pensée de l'humanité et à refaire son aventure intellectuelle. Pour travailler de façon aussi impitoyable, il faut être poussé par une conviction profonde. Mais son seul but est de chercher la Vérité et de découvrir le sens fondamental du monde, de l'homme et de l'existence. Il faut dire qu’il est aidé par le manque absolu d’argent, un budget très serré ne lui permet même pas d’aller au cinéma. Aussi est-il reçu à tous ses examens en juin et obtient-il sa maîtrise de philosophie en trois ans. Il fait en même temps sa licence en droit et l’Institut d’Etudes psychologiques et psychosociales qui vient de s’ouvrir et dont il sera de la première promotion. Il y rencontre un jeune chargé de cours sur les tests et la mesure en psychologie le Dr. Roland Doron, psychiatre d’avenir.

Il trouve aussi le temps d’assister aux cours de l’Institut de criminologie et d’être tous les ans en stage au service de psychiatrie de l’hôpital Saint-André. Il y suit aussi les passionnants cours de psychiatrie du Professeur Delmas-Marçallet et de son assistant le Dr. Blanc. L'apport du pathologique est essentiel pour comprendre le fonctionnement habituel de l'homme et de la société. Il faut dire que cela est encore possible à l’époque car il y a très peu d’étudiants (cinq en philosophie, onze en psychologie, pas plus de quinze en sociologie). De plus tout se passe au centre de Bordeaux où les Lettres, le Droit et l’hôpital sont encore à l’époque à moins de cinq minutes à pied l’un de l’autre. La Faculté des Sciences occupe la moitié des bâtiments de la Faculté des Lettres, ce qui lui permet aussi d’y obtenir le P.C.B. (Physique, Chimie et Biologie) obligatoire pour avoir en ce temps la maîtrise de philosophie. Le restaurant universitaire est dans la maison à coté de la fac et il n’y a jamais de file d’attente. Enfin Marc-Alain habite sur le trottoir d’en face. Ainsi il peut suivre le soir toutes les conférences de Préhistoire et d’ethnologie, ainsi que celles d’Archéologie grecque et romaine, qui le passionnent.

Par contre le climat intellectuel n’est pas très réjouissant. En philosophie, on n’enseigne à l’Université qu’un spiritualisme dégénéré du type de celui de Lavelle, que les jeunes vomissent à l’époque. La philosophie de Jean-Paul Sartre est inconnue à l’Université : les professeurs n’en parlent jamais, aussi les étudiants se précipitent-ils sur ses livres. Mais tout ce qu’il écrit n’est que l’apologie de l’absurde, du non-sens de l’univers, de l’inanité de l’action humaine et la glorification du désespoir, jusqu’à sombrer dans la Nausée. L’existentialisme athée est vu par les jeunes à travers les caves de Saint-Germain des Prés et tout ce qu’on leur offre est de boire et fumer en écoutant les chansons noires de Juliette Gréco et en favorisant l’envahissement du jazz, du rock’en roll et du jitterbug américains. Après une adolescence confisquée par la guerre et la Grande Pénitence du Maréchal Pétain, l’ambiance des années 50 n’est pas très exaltante pour les jeunes. Les philosophies hindoues et bouddhistes sont alors inconnues de l'Université et le Yoga n'est pour elle qu'une magie folklorique.

Aussi la seule activité extra-universitaire de Marc-Alain est-elle le sport.

 

Le sportif.

Il a un grand besoin de sport et lui consacre énormément de temps. Il a commencé en classe de sixième par pratiquer l’escrime, qui à l’époque avait toujours lieu dans les locaux scolaires pendant les récréations.  A Bordeaux il continue avec un remarquable Maître d’Armes M. Biohain et grâce à lui au bout de sept ans il devient Champion de France junior d’épée dans des compétitions qui ont lieu à Nantes. A Agen il a forcément fait du rugby au S.U.A. (Sporting Union Agenais) où en minime il est pilier de mêlée, car il a déjà le gabarit, mais après il ne grandira plus. En scolaire à Bordeaux, il fait des courses de fond et devient champion d’Aquitaine junior de lancement du disque. Il fait aussi trois ans de boxe au collège, assez pour comprendre qu’il n’a nullement l’anatomie ni le visage pour cela. Mais les coups que l’on prend sur la tête sont très précieux pour changer d’état de conscience, assez durablement. Etre “sonné” lui fait retrouver un état proche de ces extases non-spaciotemporelles.

Comme étudiant il a la possibilité d’apprendre le judo d’abord avec Maître Nocquet, puis au Judo-club de la police avec M. M. Destruhaut et Broquedis. Il continuera après à Paris jusqu’à la ceinture noire, troisième Dan, d’abord avec Maître Kawahishi, puis selon le Kodokwan avec Maître Abé et Levanier. Il s’y pratique un vrai judo tout en finesse, avant les catégories de poids et la bataille de chiffonniers que cela est devenu par la suite.  Puis il sera l’assistant de M. Plée au dojo de la rue de la Montagne Sainte-Geneviève, où il pratiquera bien d’autres arts martiaux : Aïkido, Kendo, jiu-jitsu ... Le judo est pour Marc-Alain un élément très important de construction de sa personnalité : bien plus qu’un escrimeur comme Cyrano de Bergerac, il sera un judoka comme un samouraï. Puis la recherche de l’esprit judo le mènera à la pratique du Zen et du Yoga.

La pratique du judo le conduit à faire de la gymnastique, puis du culturisme. A quatorze ans à Agen il était tombé en admiration devant des photos de culturistes comme Steve Reeves dans la vitrine d’une salle de gym selon la méthode Desbonnet. Et il ne changera jamais d’avis, malgré toutes les moqueries dont les culturistes sont sans cesse l’objet. Pour lui, ils sont la forme pleine et complète de l’être humain  (normale quoi !) à coté desquels les autres ne semblent que des petits garçons incomplètement développés, faisant malingres et rachitiques.

Par la suite le sport qu’il aimera le plus est le ping-pong ou tennis de table. Finalement, il n’aime que les sports de réflexe (escrime, judo, ping-pong) où il n’y a pas à réfléchir et où la réponse arrive fulgurante. Elle est comme dictée par un ailleurs, c’est déjà l’esprit Zen intemporel et impersonnel.

En fait, de par une éducation rigoriste, il est bloqué et doit conquérir une aisance corporelle qui lui manque totalement. Il découvre alors qu’il n’a jamais fait une seule danse de sa vie et prend des cours de danses de salon de l’époque : marche, valse, tango, slow, paso-doble, rumba ... Ce sera un premier pas pour entrer en contact avec son corps et sortir de son coté “ours solitaire”.

 

Les sorties étudiantes.

Pour rompre la monotonie de cette vie d’étude, il n’y a que deux à trois sorties par an. Deux sont organisées par la fac, ou plutôt par Jean Stoetzel qui sacrifie ses week-ends : l’une au château de Montesquieu à La Brède, l’autre aux grottes préhistoriques des Eyzies. Ce qui est pour Marc-Alain la révélation d’un monde complètement inconnu et nouveau pour lui. Il voit concrètement l'art préhistorique et les conditions de vie des premiers hommes, alors qu'on le lui avait soigneusement caché. Quelques années après, il amènera à nouveau ses parents visiter en détail cette région, mais en vain. Son père, qui avait dans sa jeunesse fait la farce avec des copains d'enterrer en différents endroits des mélanges d'os humains et animaux, est resté persuadé jusqu'à sa mort que la préhistoire n'était qu'une erreur scientifique due à des mystifications.

L’Union des étudiants est entièrement tenue par les communistes et en dehors du restaurant à la Maison des étudiants, n’organise strictement rien, si ce n’est des réunions d’endoctrinement marxiste.

Il y a aussi la Corpo. des étudiants des Lettres, dont le président est son ami Michel. Eux aussi font une sortie par an, au château de Montaigne ou à la dune du Pila. Tous avec un bérêt, la “faluche” aux couleurs de leur fac.

Les étudiants et étudiantes catholiques organisent chaque printemps un pèlerinage à Verdelais. C’est à cinquante kilomètres et l’on y va à pied avec de bonnes chaussures de marche. On couche la nuit dans un sac de couchage sur la paille dans une grange.  Après les cérémonies de la matinée, on pique-nique avant de reprendre les cinquante kilomètres à pied du retour.  C’est pour Marc-Alain un total dépaysement et un enchantement.  Et une fois (une seule fois sur les cinq pèlerinages) le miracle a lieu et il décolle dans une autre dimension de conscience. C’est la rencontre à la fois de la Joie et de l’Amour, avec le sentiment que c’est normal et que cela devrait être toujours ainsi. Il en garde un souvenir de très grande lumière, autour d’un moulin dominant la plaine, avec un groupe de filles et de garçons réunis pour manger ensemble avec naturel et simplicité. Une énorme vague d’amour le submerge et un immense sentiment de reconnaissance pour une Présence impalpable qui enveloppait toute cette scène comme une promesse de printemps. On se sent comme porté sur les ailes d’un ange dans une poussière d'or.

 

Les fraises anglaises.

L'été pour voyager Marc-Alain n'a pas d'argent, mais le providentiel Office du Tourisme Universitaire offre à cette époque des voyages gratuits pour les étudiants, à condition de faire un camp de travail dans un pays étranger. Et Marc-Alain profitera le plus souvent possible de cette formule. En juillet-août 1952, il part en Angleterre pour cinq semaines  en camp de travail de ramassage de fruits. Les étudiants de tous les pays sont logés près de Worcester dehors sous des tentes militaires et le repas de midi est composé d'un verre de thé et de  trois sandwiches anglais : deux tranches de pain de mie avec une feuille de salade ou une tranche de tomate ou une rondelle de concombre. Heureusement il y a les fruits que l’on ramasse et Marc-Alain peut manger par jour un kilo de fraises, de framboises et de groseilles. A ce rythme les étudiants ramassent moins de fruits que les Gitans. Par contre au pub  ils doivent boire avec eux car l’autre salle, la plus belle, est réservée exclusivement aux purs britanniques. Marc-Alain n’avait encore jamais vu cette forme de racisme en France et il commence à réaliser comment les voyages forment la jeunesse. Plus en tout cas qu'ils ne donnent l'aisance linguistique, car étudiants et étudiantes ne parlent que français entre eux, mais avec quelle joie.

 

Les voyages en Suisse et en Autriche.

L'année suivante le camp de travail que l'Office du Tourisme Universitaire propose aux étudiants est en Suisse. Il s'agit de construire une route de montagne à Hospental dans le massif du St.Gothard à 2500m. d'altitude. Le travail est assez dur car il s'agit d'abord de déplacer de gros rochers avec des leviers. Aussi n'y a-t-il que des garçons et trois Suissesses allemandes pour la cuisine. Mais on se trouve, après Göschenen et Andermatt, à l'entrée du tunnel de 15  kilomètres qui débouche à Airolo. On évite ainsi le Val du Tremblement et l'on arrive en plein paysage italien. Quel contraste avec l'autre versant de la montagne et quelle incitation à dévaler jusqu'à Bellinzona et les lacs enchantés de Lugano, Locarno, puis l’extraordinaire lac de Côme avec Isola Bella ! En attendant, en descendant de la rocaille, on peut atteindre les prés à la recherche des edelweiss. En montagne il faut être toujours le plus haut possible, sinon on est écrasé et très vite mis à l'ombre de l'ubac. Marc-Alain a toujours apprécié d'avoir un panorama et de voir jusqu'au bout de l'horizon. Les montagnes ne sont pas l'absolu, mais elles le montrent à qui sait le voir.

Pour sa réussite en licence, ses parents acceptent de lui payer un petit voyage en Autriche, toujours avec l’O.T.U. . Il arrive à Paris le 17 août 1953 et c’est la grève S.N.C.F. Plus aucun train ne part et pendant quatre jours les étudiants et étudiantes attendent logés à la Maison des Mines rue Saint-Jacques. Puis les trains revenus, c’est le départ pour Insbrück au fond de sa cuvette, le Tyrol et le repos à Sell-am-See de quoi pénétrer profondément dans l’âme de ce peuple et de cette région. La montagne ne se livre pas à la première rencontre. Les navigateurs des hautes cimes doivent bien faire attention à ne pas en chasser les dieux. Et la joie et l’exaltation de la jeunesse sont pour beaucoup dans l’accueil et l’ouverture que reçoivent les étudiants dans cette région.

 

Le mémoire de maîtrise.

La licence de philosophie suffit en 1952 pour enseigner. Mais pour passer le concours de l’Agrégation de Philosophie, il faut une épreuve de grec, un certificat de Sciences et la maîtrise, appelée Diplôme d’Etudes Supérieures. Marc-Alain aura 24 ans et il a le choix de faire son service militaire avant ou après le concours. Il choisit avant et son incorporation est fixée à mai 1954. En maîtrise il n’y a aucun cours obligatoire ; il convient donc d’un sujet de psychologie “L’Homme chez Berkeley” avec le Professeur Roger Daval, qui lui fixe aussi le programme de l’épreuve supplémentaire : les géométries non-euclidiennes et l’épistémologie.

Depuis 1945 il a eu l’occasion d’aller presque tous les ans à Paris avec ses parents. Et là ils sont d’accord pour qu’il aille continuer ses études à Paris où il va avoir la possibilité de suivre le seul cours en France sur Berkeley, fait par Guéroult au Collège de France. Il va vivre un an en compagnie de Berkeley, dans un dialogue permanent après la lecture de ses oeuvres complètes. C’est vraiment une intimité et une osmose.

Mais pourquoi Berkeley, un évêque irlandais du dix-septième siècle (1685-1753) ? C'est celui qui a développé la seule philosophie immatérialiste de l’Occident. Sans doute, c’est le philosophe le plus proche de Marc-Alain. Comme lui, il est candide, on l’a insulté et traité de fou, tout simplement parce qu’on ne le comprenait pas du tout. Il soutient que la matière n’existe pas (ce que la science moderne ne cesse de prouver et de reprouver). Si par matière vous entendez “une substance solide, inerte, étendue, passive”, alors ce sont des sensations et les sensations sont des idées, esse est percipi,  écrit-il. Mais les objets et le monde existent bien. Seulement ils ne sont pas en matière, ce sont de l’énergie issue de Dieu, qui leur donne toute leur réalité. Donc le monde est bien réel, mais pas en matière, en idées de Dieu qui produisent des perceptions dans notre esprit. Et toute sa philosophie est là, écrit-il, “pour inspirer un pieux sentiment de la présence de Dieu”. Ce système est assez proche de l’Advaïta-Vedanta et de la théorie de la Maya ou de l’illusion cosmique du philosophe hindou Shankara, avec lequel Marc-Alain fera la comparaison.

Marc-Alain ne peut qu’être d’accord avec eux puisque c’est ce qu’il vit, c’est ainsi qu’il perçoit les choses. Ou plutôt il est libre d’avoir les deux : la  vision naïve ordinaire et la vision pénétrante (vipassana). Il a la vision ordinaire d’un monde mort formé de matière solide, résistante, impénétrable, sonore, colorée, lourde, odorante ... comme tout le monde. Et comme tous ceux qui ont étudié un peu de science il sait que cette vision est fausse, ou qu'elle n'est valable que du niveau de la vie animale. En réalité tout n’est qu’ondes et vibrations dans le vide. Ce plancher formé de bois est formé de molécules, formées d’atomes, avec des électrons tournant dans le vide autour d’un proton, formé de quarks ou énergie avec une masse, le corpuscule et l’onde étant deux formes de la même et unique réalité.

Mais à la différence de beaucoup d’autres, cela il peut le voir et le sentir. Il lui suffit de se situer dans sa conscience d’arrière-fond et de défocaliser le regard pour voir le monde changer avec du mouvement et de la lumière. Le sol commence à onduler comme le clapotis de la mer ou comme un tissu que l’on étire ou froisse : il s’agite de plus en plus jusqu’à se résorber en atomes. Dès qu’il ressent un moment de bonheur dans son coeur, son regard se fixe et sur les bords extérieurs du champ de vision cela commence à être plus lumineux. Exactement comme une scène à l’ombre qui devient ensoleillée, et au début il était tellement surpris qu’il reprenait toujours le regard ordinaire pour vérifier si c’était au soleil ou non. Puis la lumière gagne de plus en plus et il y a la révélation de la beauté du monde : les couleurs deviennent plus vives et plus intenses, tout rayonne d’un éclat intérieur, mais surtout tout est vivant. Il n’y a plus de matière morte, inerte, à la place se trouve une immense palpation lumineuse. Les objets sont là, mais en lumière, légers, divins, un peu comme des hologrammes. Le monde se révèle tel qu’il est en réalité : le langage que Dieu nous tient à cet instant. Et il nous parle sans cesse, c’est ce que l’on appelle “la création”, or au lieu de voir le Créateur nous ne voyons à tort qu’un résidu dense, inerte, mort, matériel. Cette vision du monde, ou plutôt du Divin transfigurant les choses, est celle de tous les Amis de Dieu hindous, soufis, bouddhistes ou chrétiens depuis François d’Assise jusqu’à Séraphin de Sarov. Ce type de perception est comme une prière, dès que Marc-Alain refocalise son regard il revient dans la vision ordinaire. Cela a commencé à l’occasion de l'étude de Berkeley assez timidement et s’est développé peu à peu par la suite, surtout à partir des voyages aux Indes. Mais ce n’est pas toujours idyllique et il faut éviter la nausée, lorsque les images du monde, comme peintes sur des toiles, se plient et se résorbent jusqu’à vous laisser dans un vide blanc, sans monde ni objet. On fait alors l’expérience du néant et de son angoisse, si l’on rate la Présence.

 

 

6. "LA MONTEE A PARIS ".

 

L’arrivée de l’émigré occitan.

Bien entendu Marc-Alain n’imaginait pas ce qui l’attendait dans la capitale, c’est-à-dire justement rien ni personne. Quel dépaysement et que la vie est dure à Paris !  D’abord il ne peut pas s’inscrire comme étudiant puisqu’il l’est à Bordeaux et puis on ne trouve pas ici de chambre meublée. A force de chercher en vain, il faut se rabattre sur une chambre d’hôtel au mois. Il en trouve une à l’hôtel du Brésil, rue Le Goff qui fait suite à la rue de la Sorbonne. En plus comme l’atteste une plaque de marbre, c’est l’hôtel où a vécu Freud à son arrivée à Paris. Bon présage ! Par contre, c’est une mansarde au septième étage sans ascenseur avec juste une petite lucarne au milieu du plafond. Sinistre !

Et à Paris on se sent encore plus seul qu’à Bordeaux car personne ne vous parle. Cette distance et cet éloignement entre les gens sont ce qui frappe le plus l'enfant du Sud-Ouest. Les étudiants ne répondent pas quand on leur parle et encore moins les étudiantes. Puis Marc-Alain ne savait pas qu’il a l’accent chantant d’Agen, qui le déconsidère totalement aux oreilles des Parisiens et des Parisiennes. Il se précipite dans un cours de pose de voix, totalement en vain, il reste stigmatisé à vie pour les nordiques. De plus des hivers froids et boueux comme à Paris, il n’en avait jamais vu dans le Sud-Ouest. Mais surtout ce qui fait froid c'est ce silence, cette indifférence et cet éloignement, à Paris on ne se parle pas et à la Sorbonne encore moins.

L’essentiel pour lui est de trouver un studio, mais les studios sont rares et donc très chers. Tout ce qu’il réussit à trouver à Pâques est une toute petite pièce vide avec un simple lavabo et des w.c. communs sur le palier. Mais cela se trouve à coté, rue Gay-Lussac. Et il y déménage juste avant d’être incorporé dans l’armée française le premier mai 1954.

 

Le service militaire.

Habitant désormais à Paris, il est affecté au régiment du Cinquième Génie, stationné au camp de Satory dans les bois au dessus de Versailles.  C’est quand même mieux que l’Allemagne, Orléans ou Mourmelon !   

Marc-Alain a eu trois chutes dans sa vie, pensionnaire en sixième, le cafard en seconde et l’entrée dans l’armée. Il n’aurait jamais pu imaginer comment cela fonctionnait, même en lisant “Les gaîtés de l’Escadron”.  Par exemple à l’affectation, un caporal qui avait le certificat d’études primaires mais sûrement pas le Brevet, lui demande son diplôme et comme Marc-Alain n’a pas encore la Maîtrise il répond : “Je suis licencié”. Et le caporal le met à attendre des heures debout avec les ploucs.  A la fin de l’après-midi passe le Commandant qui jette un coup d’oeil et fonce sur lui en lui demandant ses diplômes et Marc-Alain explique qu’il doit soutenir la maîtrise de philosophie le mois prochain. Il l’envoie alors rejoindre la section des futurs élèves officiers, après qu’il ait bien précisé au caporal qu’il avait son bac complet (Première et Seconde partie), car le caporal avait compris qu’il avait perdu son travail puisqu’il était licencié.

Cela commençait mal. En fait le service militaire remplit parfaitement son rôle de brassage de la population masculine et de formation des hommes. Sans lui Marc-Alain n’aurait jamais vécu avec des Gitans, des poseurs de traverses de la S.N.C.F.  alcooliques chroniques à 20 ans, un nettoyeur de cages de fauves dans un cirque, un violeur de petites filles en liberté, etc. Un psychologue doit connaître tous les types d’êtres humains et pas seulement comme psychologue. Cela lui apprend beaucoup sur la société et la nature humaine et il s’en accommode fort bien. Par exemple, Marc-Alain mange en poussant les aliments sur sa fourchette avec son couteau, à la stupéfaction de toute la tablée et désormais il mangera avec ses mains comme tout le monde et adoptera leur langage stéréotypé et argotique. Quand on a reçu une éducation, il est très facile de manger comme un cochon, alors que l’inverse est impossible. Avec le Génie, il apprend aussi à désamorcer les mines personnelles et anti-chars, ce qui est une excellente école de prise de risque et de patience pour toute la vie, car si les mines anti-chars ne sont pas très dangereuses, les autres peuvent vous exploser dans les mains et vous brûler la figure, si on n’arrive pas à les désamorcer à temps. Sa vie de démineur lui a appris la patience et la prudence.

En juin Marc-Alain reçoit une permission spéciale pour revenir à Bordeaux passer son examen de maîtrise de philosophie avec la soutenance de son Diplôme d’Etudes Supérieures  avec mention. Après les deux mois de classe, la chance lui sourit à nouveau. Grâce à un questionnaire qu’il a rempli, il est réclamé par l’Etat-major, Service des relations humaines et affecté au Laboratoire psychotechnique de l’armée, à la Caserne de la Reine à Versailles. Il y apprendra beaucoup sur la psychologie scientifique pratique. De plus c’est justement la période exceptionnelle où l’on installe la psychologie dans l’armée, avec l’organisation des centres d’orientation du contingent avant l’incorporation. Tout le travail est d’organiser une véritable orientation, où chacun trouve sa place selon ses aptitudes et non le système de sélection par l’échec en usage dans la société civile où chaque place n’est attribuée qu’après l’échec aux concours précédents. Puis tous les Officiers orienteurs Chefs de Centre viennent faire leur stage de formation au Laboratoire.

Au bout d’un an tous les anciens fêtent la quille pour leur départ et se moquent de ceux qui restent. Seulement au bout de ses 18 mois Marc-Alain n’est pas libéré, sa classe d’incorporation est maintenue six mois de plus, pour la guerre en Algérie. Le destin (fatum) en a une fois de plus décidé. Ces deux ans sous les drapeaux  permettront à Marc-Alain de devenir sous-officier avec le grade de sergent. Et il est quand même libéré le 7 mai 1956.

 

L’extase d’Eze.

Pendant ces deux ans il ne peut pas sortir de France. Lors d’une permission, avec la réduction S.N.C.F  des militaires il peut, hors saison, visiter la Côte d’Azur jusqu’à Menton. C’est en 1955 au début du printemps avec les mimosas en fleur. De gare en gare Marc-Alain est émerveillé par la beauté de cette région. Et il s’arrête à Beaulieu-sur-mer qui mérite bien son nom. Nietzsche y a séjourné et Marc-Alain, avec son livre à la main sur les tables anciennes et nouvelles,  fait comme lui l’ascension fort rude de la falaise montant en une heure à travers les pins et les oliviers vers le merveilleux village maure d’Eze. Ce piton fut plusieurs fois une conquête des Barbaresques algériens et, paraît-il, une des dernières terres françaises qu’ils rendirent. Le village en 1955 n’est pas encore défiguré par le tourisme et il garde bien des traces de cette présence arabe. L’arrivée en haut de ce nid d’aigle, avec son château en ruine et son jardin exotique, est un éblouissement et Marc-Alain en profite pour décoller encore et monter en haut, tout en haut, seul dans le ciel bleu, perdu à jamais dans un instant d’éternité. Il plane comme un aigle dans ce ciel d’alcyon, petit point noir immobile, porté par la force de l’air à condition d’aller où il vous mène : Amor fati (amour du destin).  Ainsi sera sa vie s’il sait trouver le courant et ne faire qu’un avec ce qu’on lui demande.

 

L’archéologie en Italie.

A la libération du service militaire, avec son pécule il n’a pas assez d’argent pour faire un voyage. Mais l'Office du Tourisme universitaire continue sa politique de camps de travail à l'étranger. Pour l’été 1956 on offre un voyage et un séjour à Paestum, près de Salerne en Italie du Sud à condition de faire des fouilles archéologiques. Et il y part sans savoir ce qui l’attend là-bas. A Paris il n’y a pas de départ groupé et impossible de savoir qui y va et par quel train. La seule adresse qu’on lui donne est celle du bureau des étudiants italiens de Naples, qui donneront la suivante. Un vrai jeu de piste ! Mais un voyage gratuit pour étudiant, n’est pas du super-luxe et il doit rester en place assise de Paris à Naples, en essayant de dormir pendant ces trente heures. Heureusement le service militaire lui a appris à dormir à volonté pour profiter de quelques minutes de repos.

A Naples les étudiants italiens expliquent les deux trains à prendre pour les gares de Salerne et de Paestum où un camion viendra vous chercher. Vous, parce que deux Françaises viennent déjà de passer, Margherita et Fabienne. La gare de Paestum est une simple halte au milieu de la voie et il faut sauter du train car il n’y a pas de quai. Marc-Alain aperçoit de l’autre coté de la voie les deux Françaises mais  avant qu’il ait pu leur parler, on vient les prendre en voiture. Les garçons n’ont qu’à attendre les Allemands qui arriveront en fin d’après-midi. Effectivement quatre heures après un camion brinqueballant, où il faut se tenir debout, vient les amener avec leurs bagages à la “Casa rossa”. Là, une trentaine de jeunes de tous les pays vont s’organiser et s’installer par eux-mêmes. S’ils veulent manger ils doivent faire leur cuisine, toujours la même d’ailleurs : pommo d’oro  y  pasta (couper en quatre des tomates et faire cuire des nouilles).

Le lendemain un Allemand a préparé le café et s’il mousse beaucoup c’est parce qu’a mis de la lessive à la place du sucre. Peu importe, il faut partir, le camion est là pour amener les travailleurs au champ de fouilles. C’est en effet un simple champ loué à un paysan car il y a là des sépultures grecques. On travaille d’abord à la pioche pour trouver une tombe, puis à la petite cuillère pour la vider et nettoyer les ossements et les objets votifs. La chaleur est étouffante, il n’y a pas d’ombre et le travail est très dur. Mais c’est là que va se faire la grande découverte de la peinture grecque, avec la tombe du Plongeur. Elle n’était connue auparavant que par les textes littéraires et pour l’abriter l’on construira après le Musée de Paestum.

Ce site extraordinaire est unique au monde et pas assez connu. Alors qu’il y a si peu de temples debout en Grèce, ici l’enceinte sacrée en contient trois admirables : la Basilique, celui de Poséidon et de Déméter. Et avec leur carte permanente les étudiants-archéologues ont un accès gratuit au Site archéologique aux heures de fermeture, le soir et pendant le midi. Faire la sieste dans la Basilique dans l’odeur des pins et du fenouil sauvage avec le chant des oiseaux et des cigales est un souvenir inoubliable. Marc-Alain en profite avec Marguerite. Et il découvre qu’elle habite à Paris rue des Feuillantines dans un foyer d’étudiantes à 50 mètres de chez lui. Comme ils ne s’étaient pas rencontrés à Paris, le destin les a menés à 2.000 kilomètres de chez eux se rejoindre dans ce site sacré. C’est le grand amour pour la vie !

Et après la fin de ce camp de travail, ils iront tous les deux visiter Salerne, Naples, Pompéi et le Vésuve. Mais surtout ils feront, un peu en stop et beaucoup à pied, toute la péninsule amalfitaine, avec Maïori, Minori, Ravello, Positano, Amalfi et Sorrente. Dans des lieux aussi célèbres et aussi chantés par les poètes et les musiciens, enfiévré par l’amour il est difficile de faire la part de ce qui provient de l’expérience intérieure et de l’apport de l’extérieur. Aussi n’insistons pas sur tout ce que vit Marc-Alain, aussi bien dans la Grotta di Smeraldo  que dans le Chiostro del  Paradisio

 

Etudiant au Quartier Latin.

Et ils se retrouveront à Paris où tous les deux terminent leurs études. A la  Sorbonne, il a la chance de rencontrer Gaston Bachelard dont il pourra suivre la dernière année de cours avant sa retraite. Sa jeunesse était incroyable, mathématicien, logicien, c’était un poète, un inspiré et un éveilleur d’homme : il suffisait d’être en sa présence pour reprendre confiance en soi, se sentir plus grand et meilleur. Avec Jean Stoetzel, ce seront les deux maîtres de Marc-Alain. En fait toute l’équipe des professeurs ou assistants de Bordeaux se retrouve à la Sorbonne ou à la Faculté de Droit pour Maurice Duverger.

Les autres professeurs sont certes de grande valeur mais de façon inégale. Jean Canguilhem, qui viendra de Strasbourg remplacer Bachelard en logique des sciences, est très impressionnant par sa grande volonté. Puis arrive Alquié, spécialiste de Descartes, qui se fait un devoir de ne jamais parler des surréalistes qu’il a fréquentés et sur lesquels il a écrit un livre. Maurice de Gandillac avait fait des recherches passionnantes sur les mystiques et traduits des textes de Maître Eckhart. Marc-Alain en espérait beaucoup, hélas il n’en traitait pas et s’intéressait plus aux étudiantes qu’aux étudiants. Raymond Aron était certes plus dans la politique que dans la philosophie, mais il attendait aussi beaucoup d’Olivier Lacombe, professeur de philosophie indienne. Comme toujours ce sont les jeunes assistants qui ont le plus à apporter : Deleuze, si brillant et surtout Dufrenne, qui ira rejoindre Ricoeur à Nanterre. Introduit cérémonieusement à sa chaire par l’appariteur de l’amphi. aucun n’a besoin de la toge jaune pour impressionner. Quelle majesté, mais quelle coupure aussi et quel éloignement des étudiants ! Un seul était plus proche, Jean Guitton. Il s’intéresse à Marc-Alain, le reçoit chez lui, rue de Fleurus, s’occupe de lui et lui dédicace des livres. Marc-Alain se demande encore pourquoi. Il l’aide à travailler et lui enjoint : “Faites des exposés et des exposés et payez pour apprendre à parler, jusqu’à ce qu’on vous paie pour parler”. “Mais sur quoi pourrais-je bien parler ?” se demande Marc-Alain à cette époque, sans arriver à croire ce qui effectivement va se produire. Finalement c’est avec Pierre-Maxime Schuhl, professeur de philosophie grecque et spécialiste de Platon, qu’il entreprend une thèse. Il lui propose comme thème “L’idée de Nature” et commence avec son aide des recherches sur les travaux du plus grand spécialiste, le professeur italien Umberto Pestalozza, Doyen de l’Université de Milan.

Marc-Alain est inscrit aussi à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, Cinquième section, Sciences religieuses. Il y suit plusieurs cours : le Tibétain avec Mlle Lalou, les études cathares avec Christine Thouzellier, l’égyptologie avec Leclant et Yoyotte et y rencontre Dumézil, Festugière, Vernant, Henry Corbin (1903-1978), Claude Lévi-Strauss ... Ce dernier fait aussi un cours au Collège de France où il met au point son analyse des mythes, avec leur décomposition en mythèmes. C'est l'année où se prépare le livre sur L'homme nu, le quatrième tome des mythologiques, avec la régression à l'aube des mythes. Marc-Alain saisit ainsi ce qu'est le structuralisme avec la découverte progressive de structures (ou Gestalt) latentes, dissimulées et restées inaperçues. Mais dans ses discussions avec Lévi-Strauss, il ne se laisse jamais convaincre à réduire les mythes à une simple dimension sociale ou même psychologique, en éliminant leur niveau métaphysique et leur sens ultime sur l'origine du monde et la destinée de l'homme.

Il suit les présentations de malades à l’hôpital Saint-Anne avec Lagache, puis avec Mlle. Lempérierre. Et déjà il est régulièrement au séminaire de psychanalyse de Jacques Lacan. D’ailleurs Marguerite, qui travaille maintenant comme linguiste dans un Laboratoire dépendant de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes est à coté du maître en train d’enregistrer ses discours. Le séminaire, en dehors de son apport psychanalytique théorique et pratique, est un exercice de virtuosité fait avec un brio éblouissant. La rencontre avec l'homme Jacques Lacan est bouleversante. Ce n'est pas pour rien que l'on écrira plus tard un livre sur son aspect Maître Zen. Effectivement il y a une remise en cause globale et profonde qui donne à réfléchir pour longtemps, comme dans cette phrase qu'il laisse tomber négligemment : "Le manque de l'objet absolu est la source sans cesse renouvelée du désir"  que Marc-Alain, pèlerin de l'absolu, prend pour lui.

 

Les voyages en Grèce.

 Avec le voyage en Italie, le voyage en Grèce était le parcours obligé du parfait honnête homme, (voir pour cela Le voyage d’Anacharsis en Grèce  et les récits des jeunes nobles anglais). Marc-Alain fait une dizaine de voyages en Grèce, mais il y en a toujours un qui marque plus et efface les autres. C’est celui qu’il fait avec les étudiants et comme guide un pensionnaire de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, enthousiasmé par la Grèce et passionné de culture antique. Lorsqu’il est précédé et accompagné par la lecture des textes célèbres de l’Antiquité, le moindre site est magnifié. Il y retrouve tous les auteurs classiques étudiés en grec : Platon et Aristote mais aussi Sophocle, Aristophane, Pausanias, Plutarque et Hérodote … Cela est d’ailleurs absolument indispensable, car la Grèce a été tellement détruite par les guerres incessantes qu’il ne reste pas grand chose qui sorte de terre. Par exemple, le croisement (la triodos  à trois routes) où Oedipe a tué son père Laïos n’est qu’une route poussiéreuse dénudée et non signalée en rase campagne sous un soleil écrasant.

Marc-Alain est très impressionné par tous les Kouroi  et Koré  archaïques du Musée de l’Acropole d’Athènes, avec leur énigmatique sourire figé. L’Ange au Sourire de la cathédrale de Reims est en train de voir Dieu, mais que voyait donc cette jeunesse en fleur des premiers Grecs ? Quelle expérience intérieure reflète leur visage ? Ce n’est quand même pas le sourire du Bouddha, l’Eveillé.

De même il ressent profondément le caractère sacré du site de Delphes, comparable à Lourdes. Des bâtiments, temples et ex votos il ne reste pratiquement plus rien, mais on n’a pas pu détruire le site. Les falaises rougeoient toujours au soleil couchant, dont les Phaidriades, les rousses. L’antre de l’oracle de la Pythie est toujours là, même s’il manque son trépied et les exhalaisons  volcaniques qui s’échappaient d’une fissure du rocher. C’est bien elle qui avait proclamé Socrate le plus sage des hommes, car s’il ne savait rien, mais au moins le savait-il.

Il faut faire plus d’efforts pour Eleusis, là où se déroulaient les Petits et Grands Mystères. C’est maintenant dans la banlieue d'Athènes, au pied d’immenses cheminées d’usines fumantes et polluantes. Pourtant Phryné, après s’être montrée nue lors du passage d’une procession, y  fut acquittée à cause de sa sculpturale beauté.

Le théâtre de  Dionysos est impressionnant avec les fauteuils de pierre des 50 prytanes et la frise des Silènes. Pour en vérifier l’acoustique, Marc-Alain accepte de déclamer  quelques passages de Platon et en reçoit le choc en retour : une onde semi-circulaire part des plus hauts gradins et descend jusqu’à lui par ondulations successives jusqu’à le mettre en transe. Brusquement un murmure se fait entendre et il a alors la vision du théâtre plein de Grecs en toge blanche attendant la représentation des Troyens d’Euripide.

Le plus remarquable pour Marc-Alain est l’île plate de Délos, noyée de soleil, avec son allée de lions hiératiques et de phallus dressés vers le ciel. Elle reste si sacrée que personne n’y dort et que l’on doit la quitter avec le coucher de soleil. Elle repose immaculée dans son écrin de mer bleue sombre, de mer vineuse, disaient les Grecs.

Et quelle soirée inoubliable avec Marguerite dans le temple de Poséidon au cap Sounion ! Là, comme à Olympie, on ressent combien les Dieux ne sont pas tout à fait morts. L’âme immortelle de la Grèce est toujours vivante.

Poséidon, Hélios, Apollon, Aphrodite, Séléné, Athéna ... toutes les Muses et les Nymphes sont toujours présents et accomplissent  leur rôle. Il a fallu toute la rage accumulée de siècles de chrétiens pour détruire et nier la religion grecque et faire croire que ce n’était qu’une mythologie. Un des plus grands scandales scientifiques est le dictionnaire de mythologie de Grimal chez Larousse. Mythologie signifie pour lui fausse religion et par conséquent il s’étale complaisamment sur les mythologies  grecque et romaine, pendant qu’il nie purement et simplement l’existence d’une mythologie chez les Juifs et chez les chrétiens. Le Paradis terrestre, le Déluge, l’Arche de Noé, le passage à sec de la mer rouge entre deux murs d'eau, la venue des trois rois mages, l’apocalypse, etc. ne sont pas des mythes puisque ce sont ceux de sa religion et qu’il y croit. Mais tous les Grecs croyaient tous autant aux aventures de Zeus, de Phaéton, d’Icare ou d’Hercule. La religion y était aussi intense et fervente et le sentiment du sacré aussi répandu avec la terreur panique, sauf à travers les philosophes et les sceptiques de la basse époque grecque et romaine.  A ne lire qu’eux, autant juger de la ferveur des cathédrales à travers les livres de Voltaire, Marx, Proudhon ou Sartre ! (Jean-Paul Sartre, qui détestait Chateaubriand, l’auteur du Génie du Christianisme, est allé pisser sur sa tombe  à l’îlot du Grand Bé. Ce n’est pas ainsi que l’on peut comprendre la ferveur des Pardons bretons).

Par contre lorsqu’il y a des témoins de la ferveur religieuse, même à la basse époque, on les disqualifie. On ne traduit pas les Discours sacrés  d’Aélius Aristide et quand on le fait on le présente comme une oeuvre pathologique. Quand à la vie d’Apollonios de Tyane, pourtant écrite peu après sa mort par un historien indépendant, on n’en tient pas compte, Grimal  la qualifie de roman et la publie dans les Romans grecs et latins de la collection de la Pléiade. Il est vrai que ce personnage historique a vécu à la même époque que Jésus et a eu une vie toute aussi étonnante. Rien d’extraordinaire après que Grimal ait été doyen de la Sorbonne.

 

La pratique du Yoga et de la spiritualité.

Dès un de ses premiers voyages à Paris en 1947, Marc-Alain a tenu à rencontrer Kerniez, premier et seul enseignant de Yoga en France à cette époque, dont il avait étudié les livres. Et il avait eu un premier cours pratique de postures. Puis à son arrivée en 1953, il a suivi son cours. Il s’appelait en réalité Yves Guyot (1880-1960) et vivait au premier étage du 12 rue Mouton-Duvernet. On poussait chaque fois les meubles du salon pour faire le cours de yoga qu'il dirigeait pour une dizaine de personnes, pendant que les postures étaient montrées par une monitrice, vendeuse à la librairie ésotérique "Véga", boulevard St.Germain. C'était un homme affable et bon, d'une grande modestie. A Londres un Hindou lui avait appris les postures et son premier livre avait paru en anglais (Yoga for the West, Rieder and Co, London, 1933). Puis revenu à Paris il ouvre son cours vers 1936 et publie en français les premiers livres sur le Yoga. Marc-Alain se sent tout de suite en harmonie avec lui car c'était aussi un pèlerin de l'Absolu. Il écrit dans une de ses Préfaces : "Ce livre s'adresse à celui qui, en désaccord avec son milieu, douloureusement insatisfait de la vie tant dans ce qu'elle lui donne de bon que dans ce qu'elle lui donne de mauvais, a ressenti l'appel de l'absolu". Voilà enfin quelqu'un qui peut le comprendre, puisqu'il a pris le même chemin !

En 1956 Marc-Alain entre à l’Académie Occidentale de Yoga, rue d'Uzès, dirigée par Lucien Ferrer (1900-1964), ancien élève de Kerneiz. Et il travaille avec ses trois moniteurs : Huguette Pinson,  Yvonne Millerand et Roger Clerc. Lucien Ferrer était d’abord un guérisseur, qui avait fait du Yoga pour se recharger. Il insistait beaucoup sur la perception de l’énergie corporelle et la visualisation de la lumière blanche. Marc-Alain, parvenu au cours de méditation des anciens, le suit jusqu’à sa mort en 1964. Puis il continue avec Roger Clerc (1908-1998)  ce qu'il nomme "le Yoga de l'Energie".

Mais il a très vite senti tout ce qu’il manquait dans ce yoga occidental qui était en train de s’inventer et il a du aller chercher de la spiritualité ailleurs. Dans sa quête du sacré, il avait eu l’occasion à Bordeaux de faire les Exercices spirituels de St. Ignace de Loyola lors d’une retraite de dix jours. Mais cela restait très intellectuel, religieux et grandiloquent. Il trouve plus d’ouverture et de modestie dans les approches orientales. Il rencontre Maryse Choisy, va aux méditations du centre Ramakrishna à Gretz-Armainvilliers. Il s’informe partout : au centre Adyar, au centre de conférences de Mme. Paris rue Bergère, chez les Rose-Croix, à l’Homme et la Connaissance ...

 

La voie du Zen.

La pratique  du judo mène logiquement à celle du Zen. Robert Linssen (1911-2004) l’initie amicalement au T’chan chinois puis à l’esprit du Zen. Maître Taisen Déshimaru (1914-1982) vient d’arriver à Paris  et Marc-Alain va pratiquer Zazen au Dojo avec Raymond Lambert. Il n’y a pas de meilleure école corporelle de méditation. Pendant plusieurs années, il va vivre dans la famille des maîtres Zen, en l’approfondissant par un voyage au Japon et un autre en Corée pour mieux s’imprégner de l’esprit Zen. Par la pratique se  dénouent les uns après les autres leurs célèbres koans, ces  essais pour traduire l’indicible de l’Eveil, proposés au débutant en tant qu’énigme.

«Le Zen et le thé ont-ils le même goût ? » demandait Yosaï en 1210. Hakuin (1685-1768), peintre zen sumyé révèle le secret du satori « Avant les montagnes sont des montagnes, pendant les montagnes ne sont pas des montagnes, après les montagnes sont à nouveau des montagnes » ; mais il prévient que « Le tigre féroce ne mange pas de viande pourrie. », la voie du Zen est implacable. Une polémique éternelle existe sur ce qu’est cet Eveil. Shosan Suzuki (1579-1655) nous met en garde sur bien des erreurs

« L’éveil est l’éveil qui s’éveille sans s’éveiller.

L’éveil qui s’éveille est l’éveil en rêve.

Le soleil de midi ne fait pas d’ombre.

L’illumination vraie ne brille pas. »

Muso 1275-1351 fondateur de l’art des jardins zen, a longtemps cru avoir atteint l’expérience ultime avec le Vide, jusqu’au jour du satori où il s’écrit : « J’ai brisé l’os du vide ». Et c’est Takuan 1373-1645 maître de Kendo ou tir à l’arc, qui révèle le secret de l’esprit pendant la méditation : « On doit provoquer son esprit sans le tenir nulle part (Sutra de diamant). Soyez en tension directe, mais avec nonchalance. Le sabre fend la brise printanière le temps d’un éclair. Sois libre et souple comme la brise printanière ». Le danger du Zen est de tuer l’esprit par un vide mort et de devenir fier d’une posture rigide qui n’engendre ni amour réel d’Adibouddha ni compassion bouddhique de la souffrance des autres. Mais pourquoi le pays de nulle part serait-il le véritable chez soi ?

 

 

Vivre nu avec les naturistes.

Comme pour le culturisme, dès que Marc-Alain apprend par une revue de camping qu’il existe des nudistes, il  trouve cela normal et cherche à le pratiquer. C’est pour lui une conviction profonde : hommes et femmes doivent vivre nus et se délivrer de la honte de leur corps. Aussi dès 1953 il se rend au siège de la revue La Vie au Soleil  qui est la salle d’activités physiques d’Albert et Christiane Lecocq. Et il obtient une invitation à venir visiter leur propriété à Carrières-sur-Seine. Ce fût un enchantement, à se croire transporté au Paradis terrestre. Partout des hommes et des femmes nus, avec des jeunes qui se baignent et font du sport et des enfants qui jouent. D’autant plus que c’est un beau dimanche d’avril et que la propriété, d’anciennes carrières avec des grottes, est couverte de cerisiers et de pommiers en fleurs avec des marguerites et des fleurs partout. Et toutes ces couronnes blanches et roses se détachant sur le ciel bleu sont féeriques. On ne pourrait pas se croire en bordure de la mégapole parisienne et pourtant d’un coin du terrain, on voit à deux pas les constructions et les tours de la Défense. Ce qui le frappe d’abord c’est le caractère familial de la pratique naturiste ; mais l’inconvénient est qu’on lui demande une contrepartie féminine pour pouvoir s’inscrire.

Il lui faut donc attendre 1956 au retour d’Italie pour poser la question à Marguerite : “Veux-tu venir faire du naturisme ?”. Et elle est d’accord pour tenter l’expérience, ce qui, à l’époque, n’était pas du tout évident pour une jeune fille. A la seconde visite en avril 1957, de nouveau la magie du terrain tout en fleurs au printemps joue et Marguerite accepte de s’inscrire au Club du Soleil  et de pratiquer régulièrement.

Et Albert Lecocq, apprenant que Marc-Alain fait du Yoga, lui demande de donner des cours de Yoga, d’abord dans une salle à Paris, puis à Carrières, les dimanches où il fait beau. Quel bonheur de prendre le train à St. Lazare, puis de marcher jusqu’au Club du Soleil pour respirer dans la communion avec la nature, hors de la chaleur et de la pollution des rues de la ville !

Et au mois d’Août 1957 Marc-Alain est invité à venir donner un cours de Yoga tous les jours sur la plage du Centre Héliomarin de Montalivet en Gironde, qui vient de s’ouvrir. Et il le continuera régulièrement tous les ans en voyant l’agrandissement et l’évolution de ce centre historique du naturisme.

Cela va peut-être étonner et choquer, mais Marc-Alain fait essentiellement du naturisme pour se sentir plus près de Dieu. C’est dans une intention mystique selon la maxime de Saint Jérôme : “Suivre seul et nu, le seul Christ nu”. Jésus a voulu mourir complètement nu sur la croix et François d’Assise commence par ce geste de la complète dénudation, selon les Fioretti  : “il avait inauguré la pauvreté évangélique en s’offrant tout nu aux bras du Crucifié”. C’est le retour à l’état originel dans lequel Dieu a créé les humains et “il vit que cela était bon”. Par la suite bien des Adeptes de la Pauvreté volontaire ont débuté leurs cérémonies d’initiation par le dépouillement de la nudité intégrale. (Bien entendu les nudistes sont libres de penser autre chose et de venir pour de toutes autres raisons, jusqu’à la décadence de l’an 2000).

Par la suite il va devenir le théoricien du naturisme et il sera amené à faire plus de 150 conférences-débats dans toutes les villes de France.

 

La vie de Kibboutz en Israël.

Dans les séjours gratuits de l’O.T.U. il y a maintenant du travail en kibboutz pour aider Israël. A l’époque en 1957 cela soulevait un grand enthousiasme chez les jeunes et Marc-Alain y passe l’été. Il fait le voyage en bateau avec les étudiants juifs de France, car il se trouve le seul non-juif à venir les aider. L’arrivée au kibboutz est proprement suffocante. En fait, ces Français ont été mis au sud dans le Néguev, au kibboutz de Hatzor en plein désert avec les Sépharadim pieds-noirs. Là aussi on est déshabillé, mis à la douche et l’on reçoit les vêtements du kibboutz tous les dimanches matin. Et jamais les mêmes car tous les vêtements sont communs, personne ne peut en avoir à lui, puisque tout est commun dans cette chaîne de kibboutzim du Mapam. En fait, avec les monastères qu’il connaît pour y avoir fait des séjours, les kibboutzim sont les seuls vrais et authentiques lieux du communisme. (A l’opposé de la Russie ou de la France où “les partageux” ne veulent que prendre ce qu’ont les autres). Même les enfants sont collectivisés quelques jours après l’accouchement et les parents ne peuvent les voir que deux heures par jour.

Et le lendemain matin Marc-Alain est affecté au poulailler : 70.000 poules en batterie, dont il doit enlever les crottes. L’odeur, très vite on ne la sent plus , mais les poux des poules font que l’on se gratte toute la journée - et la nuit ... Heureusement la semaine suivante il est mis au soleil à sarcler les champs d’arachide. Finalement ces dirigeants sont restés assez sexistes, car toutes les filles sont à la cuisine, à préparer les salades de tomates.  Et c’est un bon sujet de discussion, car toutes les soirées sont occupées à débattre de leur vie avec les permanents.

A la fin du camp de travail, les étudiants reçoivent une carte leur permettant d’être hébergé gratuitement dans tous les kibboutzim de la chaîne. Pour voyager il n’y a que le stop, et seuls les camions prennent en stop. Mais ils ne prennent que les filles ; heureusement elles ont peur et exigent d’avoir un garçon avec elle. Bien sûr, on ne part que si la fille est jolie et il n’y en a pas assez pour tous les étudiants. Après trois jours d’attente à Bershéba, cinq couples sont finalement pris par un convoi qui traverse le désert de Néguev pour aller à Eilath. Malheureusement la piste longe la frontière avec la Jordanie et il y a souvent des coups de feu. De plus ce n’est qu’une piste et le plus souvent on roule sur le rocher dans les montagnes. Ce sont d’énormes camions américains avec 12 vitesses et deux leviers de vitesse. Les chauffeurs refusent absolument d’avoir le garçon à coté et s’arrangent pour que la fille ait le second levier de vitesse entre les jambes. Tant et si bien que Marc-Alain voit le camion de devant quitter la route, descendre la pente d’un ravin, avant de se renverser. Seul le chauffeur est blessé. Les étudiantes se répartissent dans les cabines des camions et Marc-Alain se retrouve sur le chargement d’un autre camion. Il est en short et torse nu en plein soleil sur des sacs de ciment à plat ventre pour ne pas être jeté par terre dans les cahots, les yeux tout rouges brûlés par la poussière de ciment. Son camion arrive à Eilath le dernier à la nuit tombée et le laisse seul. Aucune trace des autres ni de son sac à dos resté sur l’autre camion. Il ne lui reste plus qu’à s’allonger sur la plage et essayer de dormir. La matinée personne. Ce n’est que dans l’après-midi qu’ils réapparaissent après être allés passer la nuit dans des maisons des ouvriers des Mines du roi Salomon.

Ainsi Marc-Alain visite tout Israël du sud au nord. Il se brûle les muqueuses à prendre un bain dans la Mer morte, va voir la merveilleuse oasis d’Ein Gadi dans un vieil autobus  avec des Palestiniens et leurs chèvres. Il dort au caravansérail d’Akko (Saint Jean d’Acre), nage dans le port submergé de Césarée, se baigne au lieu de baptême du Christ dans le Jourdain. Surtout il dort et médite seul pendant cinq jours et cinq nuits dans les ruines totalement désertes (à l’époque) d’Ashkelon, là où Samson a renversé les colonnes du temple, au bord de la mer. Comment acquérir sa force immense ?

 

C'est la fin de la première partie de la vie de Marc-Alain où il s'est formé et préparé. Il a pensé à lui et il a été aidé, tant bien que mal, maintenant il va falloir qu'il paye ses dettes et pense aux autres. Certes il vient déjà de donner deux ans de sa vie à l'armée et à la défense de la France. Cela a été une très grande épreuve, mais il a pu échapper assez facilement à la contamination possible, tellement c'était incompatible avec une formation d'intellectuel. Et finalement il l'a retourné et en a fait une formation pratique et concrète à la psychologie. Il a pu échapper aussi facilement à la tentation de la politique. Autour de lui la plupart des étudiants étaient des militants politiques (communistes, anarchistes, trotskystes ...). Par la suite, combien il verra de "philosophes" sombrer dans le commentaire politique au jour le jour, de Sartre à Bernard-Henri Lévi. Le philosophe, à son avis, doit voir les choses de haut et ne pas participer aux luttes de la cité pour garder son indépendance nécessaire afin de pouvoir tracer la voie à un plus grand nombre.

Là il va entrer dans la vie de travail. Pourra-t-il fonder une famille et ne jamais oublier pour autant ce pour quoi il est sur terre : être le témoin de l'Absolu ? Révéler au monde les Valeurs spirituelles et la présence du Divin, exige que l'on ne coupe jamais le contact avec lui. Cela est-il compatible avec les multiples obligations du travail et aussi les compromissions inévitables ? Va-t-il pouvoir achever sa thèse pour être professeur d'université, comme il en a eu l'intention depuis l'âge de treize ans ?

 

 

7. LE MONDE DU TRAVAIL

 

Marc-Alain se demande souvent où est l'essentiel. Il comprend que pour pouvoir changer les valeurs et faire connaître la vision de l'Orient, il faut d'abord faire ses preuves socialement. Il décide donc de publier d'abord des travaux scientifiques et, une fois reconnu, il sera plus facile de faire admettre les nouveautés. Plus haut il pourra accéder, plus le messager pourra être diffusé et pris en considération. Rien pour lui, tout pour l'oeuvre. Il décide donc de s'acquitter de ses obligations sociales et professionnelles sans se prendre au sérieux et de tout réserver à la rencontre du Divin.

 

Le premier emploi.

Au retour des vacances son père lui annonce qu’à 68 ans il ne peut plus l’aider et qu’il doit travailler. Alors Marc-Alain arrête la préparation de sa thèse de philosophie et demande un poste au Rectorat de Paris. A l’époque, il n’y a rien de possible dans l’enseignement public et tout ce qu’on lui laisse espérer est un poste de surveillant d’externat. Le 13 novembre 1958 il est nommé  au Lycée Pothier d’Orléans. Le travail de “pion” d’externat est très dur et très difficile surtout avec la jeune bourgeoisie d’Orléans. C’est une quatrième chute pour lui, mais elle n’est pas aussi profonde que les trois précédentes. Bien qu’il ne puisse plus suivre les cours de la fac, il ne perd pas espoir. Il peut quand même bénéficier d’une préparation par correspondance aux concours. Ses dissertations philosophiques sont corrigées avec beaucoup de dévouement par Georges Gusdorf, né en 1912 à Bordeaux et Professeur à l’Université de Strasbourg. Ce travailleur infatigable va lui apprendre à écrire, comme Jean Guitton lui avait appris à parler en public et il leur en est très reconnaissant à tous les deux. Il suivra son conseil, ne pas rester un seul jour sans écrire, ne serait-ce que dix lignes.

 

Mais pourquoi tous ces voyages ?

Marc-Alain ne se le demande pas au début, car il est poussé et forcé. Autant poser la question à Marco Polo, Alain Gerbault, Alexandra David-Neel ou Théodore Monod ...  C'était un enfant amoureux de cartes et d'estampes et l'univers était égal à son vaste appétit. Mais par la suite, il essaie d'y voir clair.

D'abord il y avait l'exemple de Jean Stoetzel, de plus il est citoyen du monde comme Diogène ou Socrate. Enfin pour se sortir un peu de ses préjugés de naissance, de famille, de caste ou de patrie, il faut avoir vécu dans tous les autres pays du monde. C'était bien la demande des philosophes comme Pythagore, Platon ou Descartes.

 Ce n'est pas pour rien que des lieux ont été reconnus comme sacrés pendant des siècles et des millénaires. Il y a des lieux où souffle l'esprit et des collines inspirées. Certains endroits ont le pouvoir de vous faire changer d'état de conscience et de vous mettre rapidement en extase. Souvent c'est là que des religieux sont venus s'installer et ont établi leur monastère. Une obscure perception des impondérables leur a fait ressentir les courants ascendants. Et de plus ce sont aussi des vues admirables où le regard porte au loin. A l'opposé d'autres lieux sont vulgaires, sinistres, vous découragent ou vous écrasent. Il est important de savoir où l'on va vivre.

En cosmotellurisme, on peut admettre qu'il y a sur terre des points chauds et des lieux de force : l'énergie y est captée et amplifiée. On peut comparer cela aux chakras du corps humain. Lorsqu'on sait entrer en résonance avec les chakras de la terre, on est transporté par cette énergie et l'on change automatiquement de dimension de conscience. Pour Marc-Alain, il y a eu tous les oppidums : Lourdes, Bourges, le Mont Saint-Michel, le Puy en Velay ... et aussi Carnac, les Eyzies, les Saintes-Maries de la mer. Indubitablement le Sphinx et les pyramides de Guizeh, de Palenque ou Tikal. Pétra, Paestum et l'Acropole d'Athènes ... se sont installés sur les Veines du Dragon pour recueillir et diffuser les forces de vie. Il est important dans une vie de savoir repérer les lieux qui vous rechargent d'énergie et ceux qui vous vident (Hong-Kong contre Mexico pour Marc-Alain).

 Enfin pour découvrir les nouvelles valeurs du Troisième Millénaire, il faut pouvoir parler au nom de tous les peuples de la vie entière. Sinon on n'a qu'une pensée partisane, partielle, partiale, chauvine et même sectaire. L'élargissement du regard est la condition initiale et indispensable d'une ouverture de l'esprit. Il faudrait être à la fois dans plusieurs continents pour pouvoir valablement les représenter, mais faire le tour du monde est une première approche valable.

L'apparition de la conscience planétaire est le fait marquant de cette fin de siècle. Elle s'initialise par le vaste mouvement international de Gaia, terre vivante. Russel Schweickart, de la mission Apollo 9 a effectué la première sortie dans l'espace, puis a fondé l'Association des cosmonautes, astronautes. Faire le tour de la terre en dix minutes, nous fait fils de la terre, citoyens de la planète toute entière, dit-il. C'est cette vision globale qu'a eue un jour Marc-Alain de façon à pouvoir s'extraire de tous ses particularismes pour parler au nom de tous. Il est devenu un cosmopolitain, fasciné par la planète bleue.

Dans ses voyages Marc Alain a cherché à intégrer la culture romaine, puis grecque et méditerranéenne (avec toutes ses îles, la Corse, Malte, la Crète, la douce Corfou jusqu’aux Cyclades avec l’île des roses Rhodes). Il va récapituler toute l’Europe. Et il part en pèlerinage dans la quête du grand secret : ne le trouvant pas en Amérique (Canada, USA, Mexique) il descend progressivement vers les Indiens et les anciens Mayas. Il en sera de même pour l’Afrique où il ira jusque au Kénya et en Tanzanie. Et très vite il part à la poursuite de l’Orient, jusqu’en Corée et au Japon. Mais finalement c’est aux Indes, qu’il trouvera ce qu’il cherchait et pour toujours.

De plus tous ces voyages il les rentabilise car il étudie profondément le pays, prend en photo des centaines de diapositives et à son retour il bâtit un montage et donne des projections et des conférences.

Enfin l’étranger, c’est toujours un peu l’étrange (unheimlich). Il est déphasant de se promener dans une ville inconnue où l’on ne sait pas du tout ce qu’il y aura au coin de la rue. Dans cet univers étrange, on peut alors avancer comme dans un rêve. Le monde entier devient un simple rêve, ni plus ou moins réel. Ainsi l’on peut entrer dans la conscience de rêve. La première fois que cela lui est devenu sensible, c’était dans l’émouvante ville arabe de Jaffa, près de Tel Aviv, là ou Persée avait délivré Andromède du monstre marin. Il déambulait très tôt le matin dans une relative fraîcheur, comme dans un rêve. Ses jambes avançaient toutes seules d’un pas régulier comme si ce n’était pas le sien. Il rebondissait sans effort d’un pas élastique, sans aucune lourdeur, dans une lumière singulière de lever de soleil. Il n’était plus sur terre, ni dans le ciel, mais ailleurs. C’est ainsi qu’il est entré dans l’autre dimension.

Et presque à chaque voyage, il lui est arrivé d’avoir une ou plusieurs extases.

En réalité tous ces voyages sont pour Marc Alain un seul et même pèlerinage. Ils sont le symbole et la contrepartie de l’incessant voyage intérieur, la quête de toute une vie du pèlerin de l’absolu. A chaque voyage, en incorporant l’histoire de l’humanité, c’est une couche de plus en plus profonde de sa vie intérieure qui se révèle à lui, dans la recherche de l’incessante question, qui a dominée toute sa vie : « Qui suis-je ? »

 

Les Mystères d'Egypte.

Le premier voyage en Egypte inaugure une opération initiatique de purification, qui se continuera par trois autres voyages et prépare l'arrivée aux Indes. Cela commence par une profonde réflexion sur les dieux-animaux et leur humanisation progressive au fil de l'histoire d'Egypte (voir L'Invention du corps p.80). Ce long travail, qui s'est poursuivi par deux ans de prises de diapositives, a eu une répercussion de désanimalisation progressive dans Marc-Alain.

Cela commence avec le père-donateur de l'Egypte, le fleuve-dieu Nil-Hâpy : "Je suis celui qui submerge toute la terre d'Egypte et la féconde de vie". On voit l'Egypte comme une civilisation de la mort, obsédée par la mort, alors qu'elle est tout l'opposé : la protestation de l'Immortalité, sa démonstration et son organisation. Il n’y a pas que le Livre des Morts pour nous guider sur le chemin de l’Amentat, la course du soleil nocturne. A Guiseh sourit le Sphinx, gardien du soleil qui éclaire les morts par delà l'horizon. Les Pyramides, après les mastabas, sont la démonstration lumineuse de l'âme, préservant les enveloppes successives du corps embaumé et donc immortalisé par la momie. Cette âme s'élance vers le Soleil Râ, par sa pointe, son pyramidion d'or : " Je vous dévoile les secrets de la vie".

La remontée du Nil équivaut à une régression dans le temps, à un nettoyage progressif et à un pèlerinage à la Source pour qui répète : "Eclaire-moi Souveraine Puissance, que mes oreilles t'entendent". Abydos est le lieu de la résurrection, selon l'enseignement secret d'Osiris (On n'a pas coupé la tête d'Osiris et la mienne ne le sera pas non plus). A Dendérah dans le temple d'Hathor, la Belle-que-voilà dit : "Accepte ce parfum de ma vie qui monte vers Toi". Puis dans les falaises des Vallées des Rois et des Reines se trouvent tous ceux qui témoignent : "Mort, je me lève et renais, je suis Osiris qui revient toujours jeune". A Louqsor seuls en plein désert les deux colosses de Memnon  poussent toujours de grands cris à chaque lever de l'Aurore, leur mère : "Je vis sous le firmament de la force de son rayonnement". Karnak stupéfie par la longueur de ses dromos bordés de criosphinx, la hauteur de ses salles hypostyles et de ses chapiteaux où fleurissent les lys éternels. A Esnah, le temple hypostyle à moins neuf mètres contient la porte pour les voyages astraux car les Egyptiens avaient découvert les sorties  hors du corps et en faisaient la base de leurs initiations  dans leurs Mystères. Puis l'on atteint le temple impressionnant du faucon Horus à Edfou, particulièrement intact, on croirait qu'il va se remettre à vivre et clamer : "Je ne me dissimule point parmi les étoiles, mon nom est Râ et nul ne peut m'ignorer".  On le retrouve à Kom Ombo, dans le temple double, tout en hauteur, dominant le fleuve (Que mes chemins te soient agréables et que larges te soient mes voies).           

Alors, on arrive à la première cataracte à Assouan, l'ancienne Eléphantine, porte de la Nubie, avec le jardin de verdure de l'île de Philae et son temple à la grande Isis : "Je suis Hier, Aujourd'hui et Demain, car je suis née maintes et maintes fois". Là se trouve encore la chapelle de Bès, qui vous parle en rêve si on y dort. Après il n'y a plus que l'envol vers Abbou Simbel, que Marc-Alain a vu deux fois, avant et après son déménagement. Les colossales statues assises à l'extérieur et celles debout à l'intérieur nous disent : "Je suis Celui qui vient, pareil à lui-même, éternelle est ma Lumière". Et notre demande est toujours la même : "O Toi, le Grand, l'Unique, qui ne connaît nul rivage, fais-moi traverser l'Océan de la vie et conduis-moi dans la Lumière éternelle".                                                         

 

L’enseignement de la philosophie.

Au retour des grandes vacances, Marc-Alain  a la joie d’apprendre qu’il est nommé adjoint d’enseignement au Lycée Alain Fournier de Bourges. C’est encore plus loin de Paris, mais quel changement ! Il assure l’enseignement de la philosophie aux “math élem” ou terminale scientifique. Sa chambre est juste en face de la cathédrale. Quelle émotion aussi de visiter en détail tous les riches témoignages du passé de cette antique ville avec la maison de Jacques Coeur, dont il fait sienne la devise : "A vaillant coeur, rien d'impossible". Il a aussi la chance de pouvoir parcourir le pays du Grand Meaulnes, avec comme guide le professeur de Lettres du Lycée Henri Gillet, parti peu après dans l'instant éternel.

Il s’entend avec une salle de gymnastique et après une annonce dans la presse et une conférence publique sur le sujet, il ouvre le premier cours de Yoga de Bourges. En effet, le Yoga est comme le sanskrit, quand on a acquis un certain niveau, on ne peut plus progresser qu’en l’enseignant.

La préparation par correspondance porte ses fruits et il est reçu au C.A.P.E.S. de Philosophie à une période où il n’y avait que 10 places au concours pour plus de 300 candidats.

Aussi l’année suivante, en septembre 1960, est-il envoyé préparer la partie pratique du C.A.P.E.S. au centre pédagogique régional de Poitiers. Il suit à l’Université les cours de Gilbert Simondon, Professeur de Psychologie et de Mikel Dufrenne, tout en faisant son stage pédagogique dans la classe de philosophie de Robert Cuq à l'Ecole Normale.

 

Pourquoi préférer le Portugal à l’Espagne ?

Marc-Alain visite ces deux pays en faisant le tour de la péninsule ibérique dans la voiture Dauphine de son ami Michel avec sa fiancée Pierrette et une amie. Il apprécie beaucoup l’extraordinaire village de Santillana en pays basque, surtout parce que chaque fois il loge au magnifique parador. Quand l’or des Amériques est arrivé chacun des paysans du village s’est fait construire un palais très décoré avec un esprit de paysan et quand l’or a cessé d’arriver, ils y ont remis leurs vaches. Les peintures rupestres d’Altamira sont dans les environs et valent celles de France. Salamanque, Avila et Tolède sont des villes impressionnantes, mais Marc-Alain n’a jamais éprouvé l’envie de les revoir. Il en est de même pour Madrid et l’austère monastère de l’Escorial. Le détour est à faire pour visiter la ville pittoresque de Ronda.  L’Andalousie est ce qu’il préfère avec le delta du Guadalquivir et les élevages de taureaux de course, Séville, Grenade et les jardins du Généralife et surtout Cordoue. La mosquée de Cordoue est certainement l’une des merveilles du monde. Le fait que bien de ses colonnes soient celles de temples romains et d’autre part que la mosquée ait été éventrée pour installer en plein milieu une église chrétienne prouve le réemploi des religions les unes par les autres.

Mais surtout Marc-Alain visite l’Andalousie comme un pèlerinage vers l’extraordinaire école soufi du douzième siècle. Ibn Arabi (1165-1240) décrit  71 maîtres dont quatre femmes dans son livre. Et c’est là qu’il écrit son traité sur l’amour.

L’accrochage s’est fait avec le Portugal, ennemi séculaire de l’Espagne. Les montagnes  qui retiennent les nuages et les pluies font du Portugal un pays atlantique fort différent de l’Espagne. Il y a de tout au Portugal, des vallées préhistoriques, des dolmens et cromlechs, des ruines romaines à Evora, Conimbriga, des églises des Wisigoths, des châteaux forts, des mosquées mudéjars, un petit Versailles à Quéluz, etc. Mais pour Marc-Alain c’est le pays des cloîtres et de l’architecture baroque, plateresque et manuéline. Cela commence avec la forteresse templière de Tomar et sa virtuosité sur pierre traitée comme de la cire. Ce qui a le plus ému Marc-Alain est en bas de Coïmbra la Quinta dos Lacrimas, la Fontaine des larmes, des amours malheureuses du prince héritier Pierre et de Inès de Castro, celle que le roi son père fera tuer par trois assassins. Devenu roi à son tour, Pierre obligera toute la cour à venir défiler devant son cadavre richement paré et à la reconnaître comme reine. Ils sont dans deux tombeaux côte à côte mais tête-bêche pour se voir du premier coup d’oeil à la résurrection des morts. Ils se trouvent dans l’imposante église d’Alcobaça. A coté se dresse l’immense cathédrale de Batalha, bâtie pour célébrer la victoire de Joâo contre les  Espagnols le 14 août 1385.

A coté de la Tour de Belém, il n’oublie jamais de se recueillir dans le cloître de Los Jéronimos. C’est à Lisbonne que  se situe l’épisode de la lettre volée, si bien commentée par Jacques Lacan.

Marc-Alain a tellement aimé le Portugal qu’il a cherché toutes les occasions d'y retourner : d’autres visites, des congrès à Coïmbra, des soutenances de thèse en français à Aveiro, où des amis de sa femme enseignent à l’Université, des enseignements donnés à Lisbonne, la formation d’un institut de psychanalyse ... Quelle beauté aussi que la lagune d’Aveiro et quelle lumière irréelle sur les marais salants et les dunes de sel ! Là dans cette étendue plate et blanche, on a une petite idée de ce qu’est la Lumière de l’Au-delà.  Dire qu’il a vu autrefois les bateaux de Nazaré,  faute d’un port, traînés sur la plage déserte par des hommes aux grands pantalons écossais, puis par une paire de vaches et l’arrivée des tracteurs remplaçant les humains et les animaux, et enfin l’envahissement de la plage par les baigneurs et les bateaux ne servant plus que de pièges à touristes. Mais le soleil est toujours là, qui donne souvent au Portugal sa dimension surnaturelle. Marc-Alain le voit souvent danser comme 70.000 personnes l'ont vu danser le 19 juillet 1917 à Fatima en Estrémadure.

 

Professeur de psychopédagogie et de philosophie.

Le 15 septembre 1961 Marc-Alain est nommé à la fois professeur de psychopédagogie à l’Ecole Normale de Parthenay et professeur de philosophie au Lycée Ernest Péruchon. Nous sommes en terre vendéenne où l’on a de la mémoire. Depuis les guerres de la Révolution entre les Blancs et les Bleus, Niort, chef-lieu du département, ne pouvait posséder l’Ecole Normale où l’on formait tous les instituteurs du département, car Parthenay était la ville républicaine. A cette époque les instituteurs étaient encore recrutés par concours en classe de troisième pour aller vivre en internat de garçons pendant quatre ans. La psychopédagogie comprenait tout le programme de philosophie pour pouvoir passer le baccalauréat en troisième année, plus une formation particulière à la psychologie de l’enfant et à la pédagogie générale et scolaire. S’y ajoutait en quatrième année les tournées d’inspections dans les classes d’application et les jurys sur la formation pratique des instituteurs. Marc-Alain y est très bien accueilli et s’y plaît beaucoup, car ces jeunes sont encore enthousiastes. En plus il monte avec eux un laboratoire de photographie, pratique et théorique, qui lui apprend énormément et où il peut leur transmettre ce qu’il a reçu dans les clubs de photo de Paris et de Bourges.

A son arrivée avec sa légère valise de carton, Marc-Alain ne trouve pas de chambre meublée dans une famille et en loue une au mois dans un hôtel. Elle donne sur la place centrale de la ville où est encore installée une petite foire avec un manège pour enfant. Il y a une belle lumière et en attendant d’aller se présenter le lendemain au Directeur, il rêve à la fenêtre au son de la sempiternelle rengaine désuette d’un manège ringard. Et peu à peu il entre dans un autre état et glisse dans un tendre sentiment d’amour. Il vit cet amour pour tous ces jeunes inconnus auxquels il va apporter la connaissance et cela pendant toute une vie. Il va enfin exercer ce métier de professeur de philosophie qu’il a souhaité à 13 ans et pour lequel il a tant travaillé. Pour lui, la philosophie n’est pas seulement l’histoire de la philosophie, comme pendant ses études à l’Université, c’est essentiellement apprendre à vivre. De plus comme il l’a découvert avec profit, apprendre à philosopher c’est apprendre à penser, non seulement à penser juste et à réfléchir, mais à entrer dans la vie de l’esprit. Seuls quelques jeunes ont la chance de cette initiation pendant un an, ce qui les sort de ceux qui n’ont jamais pensé à rien et se contentent à la place d’avoir des opinions (celles de leur journal ou pire de leur parti politique), au lieu d’entrer dans la liberté et l’indépendance où tout est possible. Déjà Socrate considérait cet accouchement d’homme (maïeutique) comme une relation extrêmement amoureuse, mais au vrai sens de cet amour essentiel d’âme à âme, sans aucune équivoque comme Alcibiade finit par le comprendre. En ces quelques heures, Marc-Alain vit tout l’amour qu’il allait donner à 34 promotions de jeunes, année après année. Et cet amour s’écoule comme un fluide hors de son coeur, il le sent bien sous forme d’une énergie chaude et vivante.  Ce n’est pas facile à expliquer, mais c’est pour lui aussi sensible que les larmes qui coulent sans cesse sur son visage. Ce qu’il peut les aimer par avance tous ces jeunes qui vont lui être confié ! Mais pour pouvoir leur être vraiment utile, il faut échapper au métier de prof. et aux pièges de la relation enseignant-enseigné, pour entrer dans la relation d'Eveil, qui se fait directement de coeur à coeur.  Quand il ressort de cet état, il est neuf heures du soir, trop tard pour aller dîner.

En fait sa nomination sur ce poste est assez curieuse et les raisons ne lui ont jamais été données. Peu à peu, dans les lourds silences et les non-dits, il sent qu’il y a dans toute cette ville un vrai secret qu’on lui cache soigneusement. En particulier, les Présidents des deux Associations de parents d'élèves demandent à le voir, sans rien dire, sans doute pour le jauger. Marc-Alain décide donc de mener une incessante enquête policière, semaine par semaine. Et au bout d’un an, il peut arriver finalement à reconstruire l’histoire.  Officiellement son prédécesseur, l’ancien professeur de philosophie, avait laissé le poste vacant, car il avait été nommé en Algérie. Mais comme ce n’était pas une promotion, c’est sans doute qu’il avait été obligé de  partir. Effectivement il avait vendu très rapidement et à perte la nouvelle maison qu’il venait de se faire construire. Et cela parce que sa femme l’avait quitté et avait demandé le divorce. C’était un bel homme, très politisé et qui faisait plus de politique que de philosophie en classe. Il avait une grande tache lie-de-vin sur la moitié du visage et son bagout suppléait à tout. Il parlait sans aucune note et ses cours sur l’absurde, l’anarchie et la mort avaient impressionné ses élèves, qui en parlaient encore. Cette année là il avait eu sa fille comme élève dans sa classe de philosophie. Mais c’était la meilleure amie de sa fille qui était la première en classe. Pour la préparer au Concours général de philosophie, il lui donnait des leçons particulières. Ce faisant, ils avaient eu des rapports sexuels. Lui demandait seulement que l’on embrasse sa tache lie-de-vin, mais elle était tombé amoureuse de son prof et voulait le faire divorcer. Les parents de l'élève, complètement opposés à ce mariage, la font interner dans un asile psychiatrique pendant les vacances. Il paraît que sa fille, partie avec sa mère sans vouloir le revoir, lui en voulait encore plus que sa femme. Et l’année suivante, seul en Algérie, dans un poste de coopérant, il s’était suicidé. Voilà qui provoquait bien des commérages à mots couverts et des présidents d’associations de parents d’élèves en alerte et sur les dents. Et c’est vrai qu’il y avait eu dans Parthenay, un climat d’érotisme et de complexe d’Oedipe, désamorcé par ce malheureux passage à l’acte. 

Marc-Alain est frappé par l’absence totale de vie culturelle, tout tourne autour du foirail et du marché hebdomadaire des bovins de Parthenay.  Alors il loue le cinéma Rex et fait une conférence avec projection de 300 diapositives, une fois sur l’Egypte et l’année suivante sur la Grèce, avec soirée et après-midi réservée aux scolaires. De plus, on lui demande de diriger le Cercle théâtral et le voilà qui se mue en metteur en scène, lui qui n’y connaissait rien. Avec les Normaliens et des jeunes filles du Lycée  il va monter “La guerre de Troie n’aura pas lieu” de Giraudoux, alors qu’il n’avait jamais rien lu de cet auteur. En effet depuis qu’il a commencé ses études de philosophie, il a du arrêter toute lecture de roman pour la vie. C’est une expérience très enrichissante à tous les points de vue. Le texte est très sensé, la mise en scène s’apprend vite sur le tas et le spectacle a un beau succès, au point qu’il est refait à Niort et dans d’autres villes de la région. Psychologiquement, c’est aussi très instructif de voir s’installer très vite le cabotinage des jeunes acteurs amateurs.

 

Sur les pas de Jésus.

Après avoir séjourné et travaillé dans l'Israël juif, Marc-Alain a voulu faire le pèlerinage en Terre Sainte. Et il a tout visité du coté chrétien, depuis Bethléem jusqu'au Golgotha. Mais il est difficile de revenir au temps de Jésus. Tous les lieux ont été défigurés et mis sous boite : par dessus on a construit une horrible église sombre.  Ne prenons que l'exemple de  l'église du Saint-Sépulcre. Comme l'écrit le Guide Terres Saintes (édit. Odé p.112) " Hélas ! Une architecture désolante a supplanté le paysage. La première sensation éprouvée au contact du monument est une sensation accablante de labyrinthe et de chaos. On est atterré devant ce que les hommes ont fait du lieu le plus sacré du monde ... Le visiteur de Terre Sainte, qui pensait n'avoir qu'à recueillir de belles images capables de vivifier sa foi, risque d'aller au devant d'amères déceptions". De plus, il y a appropriation par des Ordres religieux fonctionnant comme des sectes, qui se sont livrés deux mille ans de guerre intestine. Résultat, les Orthodoxes Grecs possèdent le choeur, le nord et la chapelle d'Adam, les Franciscains catholiques le sud-est et la chapelle de l'Invention de la croix, le patriarcat Arménien a la chapelle Sainte-Hélène, les Jacobites monophysites syriaques celle d'en face et l'Eglise Copte s'agglutine derrière le Tombeau du Christ partagé lui en tranches horaires. Pour y rétablir un peu la paix il a fallu faire appel aux Musulmans et c'est une famille mahométane, gardienne des clés, qui ouvre et ferme l'église. L'agonie de Jésus par manque d'amour n'est toujours pas terminée et ils continuent à se partager sa tunique.

En août 1962, pour son reportage photographique de la vie de Jésus, Marc-Alain finit par trouver quelques abris sous roches intacts pas loin de Bethléem, Aïn Karim, une descente dans le Jourdain pour faire boire les vaches encadrée de papyrus où aurait pu se faire le baptême de Jésus et surtout des Palestiniennes musulmanes de Jérusalem-Est venant encore chercher l'eau à la fontaine près de la mosquée du Dôme, avec leur beau plastron brodé et leur visage de Marie ... Heureusement que Son Royaume n'est pas de ce monde et Marc Alain commence à comprendre que tout se passe dans l'aventure du pèlerinage intérieur. Son contact, hors de l'espace et hors du temps, est direct et immédiat avec le Christ transfiguré dont le coeur saigne encore du manque d'amour et de l'oubli des hommes. Celui de Marc-Alain saigne aussi et cela de plus en plus avec les incessantes tueries entre les Israéliens et les Palestiniens.

 

Le monde des affaires.

Le 18 novembre 1962, Marc-Alain apprend le décès soudain de son Père à l’âge de 72 ans d’une crise cardiaque. C’était totalement imprévu, son père n’ayant pas été malade depuis vingt ans. Pendant deux ans pour régler la succession il passe dans le Lot-et-Garonne tous ses week-ends et son temps libre en dehors de son travail, corrigeant ses paquets de copies dans le train. Mais il fait front et malgré sa répugnance pour les affaires, il arrivera à tout régler avec l’aide de sa soeur Hélène, qui vit sur place. En fait tous ces requins de l’industrie et de la finance n’ont qu’une psychologie fort sommaire : toute leur force est dans leur manque de scrupule. Finalement tout ce qu’il finira par recevoir, il l’aura gagné une seconde fois. Ainsi à 32 ans il a sa première voiture : la vieille auto Dauphine noire de son père, lui qui n’avait jamais reconduit depuis son permis obtenu à 18 ans.

 

Liban, Jordanie, Syrie.

Toujours plus loin, après la Cisjordanie, la Transjordanie ! Là il faut renouveler son passeport pour qu'il ne porte pas les visas des Israéliens. Amman, la capitale des Ammonites, préserve encore le sanctuaire de son dieu Milcom dans sa citadelle haute, comme El Kérak la place forte des Moabites, conserve toujours le tombeau de Noé. Pétra, refuge des Edomites et métropole des Nabatéens, se cache au fond d'un sombre défilé de deux mètres de large entre deux falaises de 80 à 100 mètres de haut pour déboucher soudain sur la féerie de la ville de grès rose sculptée à même les falaises. La fille du désert aride a autrefois rassemblé assez d'eau pour 30.000 personnes. Dans la cité morte actuelle n'habitent plus que des aigles et des scarabées, mais Marc-Alain entend encore la rumeur assourdissante du passé, dans un lieu à cette époque encore préservé des touristes.

Le Liban dans les années 1960 est encore la Suisse du Moyen-Orient, enrichi par toutes ses banques et ses cabarets. De l’ancienne Phénicie il ne reste que l’esprit commerçant. De Baalbek, la ville du dieu Baal, devenue Héliopolis pour les Romains, subsistent ces colonnades impressionnantes. Puis les Francs et les Européens sont venus si souvent qu’ils ont laissé des implantations ineffaçables. Aliènor d’Aquitaine en 1148 y a retrouvé son oncle Raymond de Poitiers, prince d’Antioche. Partout on parle français. C'est un pays pour toujours cher au cœur de la France, même si ses forêts de cèdres ont été coupées pour faire les colonnes des temples de Jérusalem et les mâts des flottes des Phéniciens. Dans la montagne, en grimpant on entre dans cette fraîche forêt millénaire au silence émouvant. Cette terre porte encore les fruits de la confession maronite de rite syriaque. Dans la Vallée sainte au couvent d’Anaya a vécu un extraordinaire pèlerin de l’absolu, Saint Charbel (1824-1898). Lui n’a jamais quitté son ermitage et depuis que son tombeau a rayonné de lumière pendant des mois, il continue à attirer le monde à lui.

Palmyre ou la Tadmor araméenne, dans un site grandiose en plein désert de Syrie, est resté la capitale de tout l'Orient romain depuis sa célèbre reine Zénobie, qui traitait d’égale à égal avec Rome. Les villes mortes de haute Syrie, découvertes par de Voguè, ont été merveilleusement conservées intactes par le désert. Elles étonnent encore et fascinent par leur immensité vide et leur splendeur inhabitée. Sic transit gloria mundi, ainsi passent les gloires du monde. Sur le pont (Zeugma) de l’Oronte, Apamée, la ville au nom de femme, fondée par Alexandre le Grand, était l’étape florissante des caravanes à l’arrivée de la route de la soie. Grâce à Tancrède d’Antioche, elle appartint longtemps aux Francs. Les commanderies des Hospitaliers de Saint-Jean y sont visibles ainsi qu’au colossal Krack des Chevaliers. De plus dans ce nouveau pèlerinage, c'est toute la mystique musulmane qui imprégne Marc-Alain. La fiancée du désert, Damas, a toujours attiré de grands soufis comme Ghazâli ou Ibn Arabi et Abd-el-Kader qui y finirent leur vie et y sont enterrés dans une madrasa du faubourg nord.

Toute cette partie de l'histoire de l'humanité, surgie des sables, fait désormais partie de sa personnalité. Il l'a retrouvée avec joie et elle s'est incorporée à son âme. Il en est de même pour la fine lumière palpitante qui couvre ces déserts de soleil. Ce fluide impalpable s'est développé en lui et y demeure à jamais.

 

L'expérience du désert.

Les séjours au désert continuent pour Marc-Alain le travail de purification amorcé en Egypte. Le désert est un océan de sable où il ressent la même sidération que la première fois devant l'océan. C’est un lieu sévère où l’on participe à une vie pauvre extérieurement et riche intérieurement. Par son absence de confort et de commodités, il apprend la patience. Il est d'abord l'image du dépouillement qui s'opère dans l'âme du mystique. Au regard du pèlerinage dans la vie intérieure, tout ce qui est sans importance s'efface de lui-même, comme le sable du désert. C'est le monde de l'absence, du vide et du silence. Vide de végétation, d'arbre, d'herbe et de fleurs, il est nommé désert car il n'est pas peuplé d'humains, de troupeaux, ni d'animaux. Par conséquent il est le lieu du silence, où l'on s'entend mieux penser et, par osmose, peut s'installer au delà du dialogue intérieur, le silence du mental. C'est le domaine de la mort dans l'hostilité des éléments naturels et l'on est confronté à sa propre fragilité, mais cela donne aussi une très grande valeur à tout ce qui subsiste. Il est aussi le lieu d'une lumière intense. Cet éblouissement perpétuel par rayonnement et réverbération est l'image humaine de l'illumination intérieure. Et dans la vibration assourdissante du silence, on peut laisser surgir ce qui a été enfoui. Alors on peut découvrir ce qui est stable et permanent, ce qui subsiste par soi-même. C'est donc naturellement le réservoir protégé du Sacré, que l'on peut quasiment retrouver à volonté. Dans l'immensité du désert, l'âme de Marc-Alain s'expanse et se dilate à la dimension de l'amour infini. Tout est comme au commencement du monde, stable et immuable.

Malheureusement par la suite le désert est devenu à la mode et il a été pollué par les “universités du désert” où l’on vient par charters entiers écouter les trois conférences quotidiennes d’un bavard impénitent.

 

Le message des soufis.

    Marc-Alain a toujours trouvé l’inspiration dans les mosquées. Il a tellement aimé celles de Turquie, pas seulement la mosquée bleue d’Istamboul, mais toutes celles du lac de Van à la côte méditerranéenne. Celles de Tunisie sont presqu’aussi libres, de Carthage et Mahdia jusqu’au Sud, sans oublier l’extraordinaire île de Djerba. L’avancée dans le royaume chérifain du Maroc à partir de Tanger jusqu’à l’anti-Atlas a été un éblouissement croissant de lumière : Fez et son festival des musiques sacrées, Mekhnès et son université, El Jadida (Mazagan), Essaouira (Mogador) qui se découpe comme une épure … Marrakech a été une base de départ pour visiter et photographier les visages lumineux des femmes berbères aux yeux bleu-verts des kasbah du haut Atlas où tout semblait intact depuis les Vandales.

     Il s’imprégne profondément de l’esprit des soufis, ces autres pélerins de l’absolu de l’Islam. Al Hallaj,  crucifié à Bagdad en 922, a longtemps médité sur l’esprit du désert « Le soleil de Ta Présence s’est levé sur l’horizon de mon âme et il n’y aura plus de coucher de soleil ». Et il fait comprendre l’énigme de la Présence-Absence  «S’Il n’irradiait pas, tous nieraient Son existence et s’Il ne se voilait pas, tous seraient fascinés » Sohrawardi, étranglé dans sa prison en 1191, fait reconnaître la dimension spirituelle de la psychologie : « Qui se connaît soi-même, connaît son Seigneur ». A quoi l’on peut ajouter « J’ai voulu connaître Dieu et je n’ai trouvé que moi-même, je suis entré en moi-même et j’ai trouvé Dieu ». En effet si Dieu est dans vos églises, qu’y a-t-il dans le reste du monde ?  La dimension de Djalal  ud-din Rumi, (1207-1273) est cosmique « L’Amour est un océan infini dont les cieux ne sont qu’un flocon d’écume, sache que ce sont les vagues de l’amour qui font tourner les roues des cieux, chaque atome est épris de cette Perfection et se hâte vers Elle. L’Amour est venu, il est comme ma peau et le sang de mes veines ». Enfin Marc-Alain fera sienne la devise de Hazrat Inayat Khan (1882-1927) en son daghbar de Delhi : « Faites de Dieu une réalité et il fera de vous Sa vérité ». Il ne cesse de lire et relire leurs écrits.

   

 

 

8. LE RETOUR  A PARIS ET LA BASCULE DU SIECLE

 

La mutation à Etampes.

Marc-Alain devait rester trois ans dans son premier poste à Parthenay, finalement il y reste quatre ans. En septembre 1964, il est muté au Lycée d’Etampes. Là, les élèves gardent encore l’influence du prédécesseur, grand amateur de magie et d’occultisme. Le principal ennui est que le Proviseur est une femme et que sa fille est dans sa classe de philosophie ! Au bout d’un an, il découvre que, malgré ses bonnes notes, elle racontait à sa mère tous les cours de philo, en les déformant et en les dénigrant. Car l’année suivante c’est le fils de la Directrice qu’il a dans son cours de philo en Math. élem. Et là l’attitude de la Directrice change du tout au tout et elle commence à lui faire des sourires, car son fils ne tarissait pas de compliments envers lui. Ce pauvre dragon de Directrice n’avait aucune pensée personnelle et se contentait de répéter comme un  perroquet ce que lui disaient ses enfants et le pire est qu’elle notait les professeurs en conséquence.

 

Chargé de famille.

Marc-Alain fait tous les jours les 100 kilomètres, aller et retour, en voiture en grand danger d’un accident grave, surtout avec le brouillard dense du matin. Mais il revit à Paris et songe à s’installer. Avec un renouvellement de nom, la vraie vie s'ouvre désormais à lui. Pour avoir des enfants, il faut d’abord se marier et pour se marier il faut avoir un appartement. Après un an de recherches et de visites, il finit par trouver à peu près ce qu’il cherchait. Dans le Quartier Latin, un appartement de lumière, sans mur, avec des parois entièrement en vitres et ensoleillé  est-ouest. Il avait tellement souffert dans sa mansarde à lucarne qu’il n’aurait jamais voulu habiter au rez-de-chaussée. Alors tout va très vite : il se marie en décembre 1964, ils entrent dans l’appartement en janvier 1965 et son fils Gilles-Eric naît le 24 septembre.

 

Les vacances à Royan.

Il a presqu’un an lorsqu’en août 1966, toute la famille se retrouve pour des vacances sur la plage de Royan, ou plus exactement dans les pins de Vallières (comme il en avait été pour lui 35 ans auparavant). Gilles-Eric marche mais ne parle pas encore et tout le monde s‘évertue à l’encourager : la mère et la soeur de Marc-Alain aussi bien que les parents de Marguerite. Marc-Alain avait toujours admiré ses copains qui faisaient du tennis à Bordeaux et là à 36 ans il commence à l'apprendre avec Marguerite.  C’est à Royan que se sont installés professeurs Michel et Pierrette, qui l’ont reçu et il a toujours beaucoup aimé cette ville. Sa grande rivale est Arcachon, que lui préfèrent les Bordelais avec le Mouleau, le Pyla et le Cap Ferret. Mais Royan a cette lumière beaucoup plus légère et plus claire, celle que l’on retrouve dans les plages de Vendée jusqu’à Saint-Jean de Monts et qui est si chère à son coeur.

 

La bascule du siècle et l'année des Hippies.

En 1965 on se trouvait encore dans une logique de guerre avec tout ce que cela implique de haine et de défiance et soudain en pleine guerre du Vietnam les étudiants américains s'opposèrent au départ des trains militaires.

Tout a craqué  avec la révolution des Hippies qui sépare le XXème siècle en deux. Les deux premiers tiers restent collés au dix-neuvième siècle et à son optique scientiste, matérialiste et marxiste. Le dernier tiers ouvre sur le XXIème siècle, la nouvelle époque et l'ère du Verseau. Pourtant le mouvement hippy n'a duré qu'un an, exactement du 6 octobre 1966 au 7 octobre 1967, mais il a transformé le siècle et provoqué tous les mouvements de 1968 à Bruxelles, Paris, Rome, Prague, etc.

Après eux la société ne sera plus la même et l’on va pouvoir commencer à respirer. Les psychothérapies humanistes, puis transpersonnelles, s’inventent à Esalen, près de Big Sur en Californie avant de déferler sur le monde, comme Marc-Alain en retracera l’épopée dans son livre Corps et Psyché, histoire des psychothérapies par le corps. Puis la perspective transpersonnelle se diffuse partout.

Dès qu'il le peut Marc-Alain part au mois d’août et a le choc de la découverte des deux Amériques. D'un coté, il souffre de la morgue de l'Amérique méprisante, sûre d'elle et brutale de "l'establishment", avec ses luttes raciales et son mépris des Français. De l'autre, il est  stupéfait de découvrir l'incroyable gentillesse de ces jeunes américains du "flower and love", qui veulent, avec un vieux monde, faire un jardin de fleurs par le pouvoir de l'amour. Il apprécie aussi énormément  leur tentative de synthèse Orient-Occident, puisque c’est ce qu’il cherche à faire depuis l’âge de treize ans. Même si elle est prématurée et naïve, elle reste pour lui indispensable pour les futurs progrès de l'humanité. Avec ces jeunes américains pleins d'amour et d'idéal, la rencontre est immédiate et des échanges d'âme à âme peuvent avoir lieu. Il y retrouve ses expériences d’adolescence avec les regards mutuels.

 

Professeur à Paris.

En septembre 1967, Marc-Alain est nommé professeur de philosophie au Lycée Gabriel Fauré à Paris dans le 13ème arrondissement. Enfin il est près de chez lui et peut aller enseigner en prenant le métro, sans risquer tous les jours sa vie matin et soir sur la route. Un certain nombre d’accidents de voiture, surtout dans le brouillard, lui en avait fait mesurer le danger et il avait pris des cours de pilotage sportif au circuit de Montlhéry.

Comme une chance ne vient pas seule, en octobre 1967, il est appelé par Robert Cuq et le Professeur Paul Arbousse-Bastide, comme chargé de cours de psychologie à l’Université de Paris. La Faculté des Lettres et Sciences humaines est encore à la Sorbonne et c’est elle qui le recrute. Puis c’est encore elle qui l’élit comme Assistant. Mais durant cette année universitaire se préparent les évènements de mai 1968 et il en vit pleinement les prodromes à la fois à l’Université et au Lycée où il est en plein dans les luttes, car il a été élu Secrétaire général du Syndicat des professeurs (SNES). Une fois de plus il doit comprendre et faire réaliser autour de lui que ce que vivent les professeurs dans leurs classes ne leur est pas personnellement destiné mais s’adresse à l’institution. Il peut aussi développer ses cours de psychologie qui sont les premiers qu'il ait écrits dans son enseignement à Parthenay.

 

Mai 1968 au Quartier Latin.

Marguerite et lui se trouvent en plein coeur des évènements et les vivent pleinement, que ce soit à la Sorbonne, rue Gay-Lussac, à Censier, à l’Odéon, etc. Ils assistent ou ils participent aux barricades devant chez eux, aux réunions permanentes dans les salles de la Sorbonne et de Censier ... On a beaucoup écrit sur ces sujets, puis plus rien. C’est pourtant un évènement complexe qui a bien des dimensions.

C’est d’abord un mouvement étudiant qui a réussi à faire éclater les cadres rigides et dépassés de l’Université : pouvoir recevoir des étudiantes dans les chambres de la cité universitaire, sortir des locaux étroits de la Sorbonne où s’entassaient encore à l’époque Lettres et Sciences  et surtout faire sauter le verrou de la première année interdisant l’entrée dans les études spécialisées. De même les Professeurs, seuls enseignants autrefois, pour ne pas se multiplier avaient inventés des corps intermédiaires : assistants, maîtres-assistants, maître de conférences, professeurs associés

Il faut en Lettres s’affranchir de la tutelle des littéraires (Latin ou Français) et inventer des diplômes de premier cycle spécialisés (Duel, puis Deug) en histoire, langue ... Le résultat est essentiel pour toutes les Sciences humaines qui peuvent ainsi s’évader de la Philosophie où elles étaient maintenues enfermées depuis des siècles : Psychologie, Psychanalyse, Sociologie, Démographie, Ethnologie, Logique, Epistémologie, Ethique, Esthétique, Inventique, Pédagogie et Sciences de l’Education ... Les effets sont prodigieux dans l’explosion de ces sciences. La psychologie règle ainsi un vieux contentieux avec la philosophie et Marc-Alain voit disparaître, et ne plus être enseignée, la psychologie philosophique qu’il avait apprise, au profit de la psychologie dite expérimentale. Paul Fraisse règle ses comptes avec Juliette Favez-Boutonnier. L’avantage est qu’il y a désormais des places d’enseignants de psychologie à l’Université aux dépens des professeurs de latin et de littérature française.

1968 est le produit de la génération “Appel du 18 juin, connais pas”. Ceux qui sont nés après guerre ne connaissent pas de Gaulle comme sauveur et libérateur de la France. C’est la revanche des communistes que De Gaulle a empêchés de prendre le pouvoir en France à la Libération, comme ils l’essayaient un peu partout en Europe. La Sorbonne explose en treize Universités, dont deux ou trois sont officiellement dirigées par le parti communiste (et tous les salariés, des professeurs aux balayeurs, doivent avoir la carte du parti). Les autres se divisent en Universités de droite et Universités de gauche : la philosophie se sépare entre Paris IV et Paris I, la psychologie est enseignée à Paris V et Paris VII.

1968 est de plus une période de libération sexuelle. Maintenant les jeunes ne peuvent même pas imaginer l’oppression sexuelle implacable qui régnait auparavant dans l’enseignement avec la non-mixité, dans l’art, les média et même dans la rue. Les  idées de Wilhem Reich et Marcuse se diffusent partout avec celles des Hippies en faisant préférer l’amour à la guerre.

Selon leur inspiration, s’intensifie la dénonciation de la société de consommation avec sa pollution et son gaspillage généralisés, et la récusation de la publicité avec ses mensonges, sa manipulation et surtout sa récupération universelle.

Ces étudiants ont certes proféré d’énormes outrances, mais ils avaient de l’idéalisme et une grande générosité. Combien ont arrêté leurs études pour aller dans les usines essayer de répandre ces idées dans le monde du travail. Quel contraste avec les étudiants qui vont arriver dès 1972 et qui ne penseront plus qu’à trouver un boulot qui paie bien.

 

Le travail à l’Université de Paris.

Marc-Alain, comme tous les autres enseignants titulaires, a le plaisir de se voir offrir,  le choix de l’université où il ira enseigner, parmi les treize qui viennent d’être fondées.  Finalement il choisit l’Université de Paris V plutôt que Paris VII et il ne le regrettera pas : les étudiants sont sympathiques et de qualité et il occupe un poste de professeur en psychologie sociale avec un séminaire de maîtrise qu’il gardera jusqu’à son départ. Le mérite des universités-dépotoirs est d’avoir rassemblé toute une série de cas sociaux ou caractériels qui ne se retrouvent pas ailleurs. D’ailleurs leurs diplômes (souvent bidons il est vrai) seront rapidement dévalués et ne seront pas reconnus sur le marché du travail. Paris V prend le nom d’Université René Descartes, à l'incitation de Jean Stoetzel, et acquiert rapidement une renommée internationale.

Marc-Alain va gravir régulièrement tous les échelons de la carrière universitaire. Pour cela il doit passer deux thèses, il les fera toutes les deux avec Jean Stoetzel (1910-1987) comme directeur de recherche. La soutenance de la première aura lieu en mai 1971 à la Sorbonne sur “Le vêtement et le nu”. Elle lui donne le titre de Docteur en Psychologie et le fait entrer dans le cercle étroit des agrégés avec le statut de maître-assistant de première classe. A partir du vêtement, il poursuit ses recherches sur le mécanisme psychosocial de la mode et publiera ses résultats dans un livre qui paraîtra en 1979. Puis il s’inscrit en Thèse d’Etat, qui donne le droit de diriger des recherches de troisième cycle (Diplôme d’Etudes Approfondies et Thèses) et la possibilité de faire partie d’une Ecole Doctorale et de jurys de thèse en tant que Professeur. Le sujet porte sur la création d’une nouvelle psychologie du corps et donnera lieu à la publication de six livres, correspondant à 2.000 pages. A nouveau pour écrire ces livres il mène une vie de moine, passant, en dehors de son travail, tout son temps libre à la Bibliothèque Nationale, rue de Richelieu. Pourtant il a bien failli ne jamais passer cette thèse, car par suite de la défaillance d’un membre du jury, M. Guy Durandin, la soutenance ne peut avoir lieu en juillet 1984 comme prévu. Pendant l’été, Marc-Alain échappe à la mort par occlusion intestinale. Et Jean Stoetzel, son Directeur de Thèse, a une attaque cardiaque dont il réchappe. La soutenance avec les trois rescapés aura finalement lieu le 20 octobre 1984, salle Louis Liard de la Sorbonne et il sera reçu avec la mention “Très honorable”.

 

Comment devenir psychanalyste.

Ce retour définitif à Paris en septembre 1967 est pour Marc-Alain le début d’une nouvelle vie. Après 37 ans de peine, de solitude et de travail, il va pouvoir enfin réaliser ce dont il avait rêvé, en particulier devenir psychanalyste. Mais depuis le début de ses études à Bordeaux, il lui paraît évident qu’il doit le faire avec la méthode française du Rêve éveillé de Robert Desoille . Desoille témoigne d’une réelle ouverture spirituelle. A l’opposé la psychanalyse a été confondue avec le freudisme et même pire. La plupart des psychanalystes ne suivent que le Freud de la première moitié de sa vie et n’admettent pas la seconde topique, le narcissisme et la lutte Eros/Thanatos. Le comble est atteint avec ces “psychanalystes” qui se sont construit une petite théorie auto-justificative de leur  névrose. De toute manière ils sont tous matérialistes athées et c’est ce qui permet leur entrée à l’Université en 1968 par départements entiers, Freudiens ou Lacaniens, mais jamais Jungiens.

Donc Marc-Alain entreprend pendant plusieurs années une psychanalyse personnelle dans le cadre du Groupe International du Rêve-éveillé. Puis il passe en analyse didactique et entre au Séminaire de l’Institut de formation. Après avoir soutenu son mémoire sur Der Witz, le jeu de mot, il est élu membre titulaire et commence à exercer en tant que psychanalyste. La grande spécialité du Rêve-éveillé de Desoille est de pouvoir établir la connection interne avec la lumière blanche, mais Desoille ne l’avait transmis qu’à une seule élève Edith de Vriese et il va à Bruxelles pour recevoir d’elle cette transmission. Par la suite il sera élu didacticien et assumera les fonctions d’administrateur, de secrétaire général et de trésorier du Groupe.

A cette occasion il fait la connaissance de Robert Gérard avant son départ aux USA. Il a traduit des livres d’Assagioli sur la psychosynthèse, est un disciple d’Alice Bailey et pratique le Rêve-éveillé avec un haut niveau de spiritualité. Plus âgé de treize ans, Robert est pour Marc-Alain comme un grand frère, jamais il n’avait rencontré autant d’affinités avec un homme. Enfin il n'est plus seul. La différence est que Robert adore parler dans les congrès mais n’a que très peu écrit. Il faut réaliser que ce rêve-éveillé est analytique, c’est-à-dire spontané, libre, non-dirigé et il ne faut pas le confondre avec les « visualisations imaginatives » et autres « guided dreams ».

Le premier livre de Desoille en 1938 a été écrit pour expliquer que la seule chose qui ressemble à ces rêves éveillés sont les visions des grands mystiques. “Devons-nous pour autant renoncer à scruter les sentiments des mystiques ? Nullement. Nous aurons d’abord la ressource d’essayer de vivre sinon “l’expérience privilégiée” qui a été la leur, tout au moins une expérience voisine ; la méthode décrite ici est, sinon la seule, du moins celle qui paraît la plus rationnelle pour faire cette expérience” (Desoille, Exploration, p. 246). Dans le champ des psychothérapies la méthode de Desoille est celle qui permet de faire vivre les expériences les plus proches de celles vécues par tous les grands mystiques. Ainsi comprise cette activité de psychanalyste accède à un autre niveau où, avec ses moments difficiles et pénibles, Marc Alain peut être le plus utile. Rapidement son habitude de l'inconscient (et du surconscient) fait qu'il construit une psychanalyse spiritualiste et lance un nouveau groupe.

 

A la découverte des Sénoïs et de la Maîtrise des rêves.

En parallèle avec cette formation analytique, il expérimente sur ses propres rêves qu’il note tous les matins dans son Nocturnal et entreprend une vaste enquête sur la transformation des rêves. C’est une technique ancienne mais secrète, pratiquée dans toutes les voies traditionnelles : Yoga, Bouddhisme, Soufis, Taoïsme … Connue des Grecs et des Amérindiens, elle existait dans toute l’Asie. Dans les étés 1979 et 1980, Marc Alain a pu au cours de deux séjours en Malaisie, partir à la recherche des Sénoïs. Ce peuple du Rêve, étudié dans les années 30 par les frères Noone, vivait dans le cœur vert de la péninsule avec le lémur volant datant de 70 millions d’années, dans le massif du Gedong Tahan, près du parc national du Taman Negara. Mais pour pouvoir exploiter les forêts de teck, le gouvernement les a déplacés et « civilisés ». Marc Alain a eu la chance de pouvoir rencontrer les derniers « maîtres du rêve » dans le centre de regroupement de Kampong Gombak. Vivant dans l’unique maison du clan, la longue maison, ils partageaient leurs rêves tous les matins, d’abord en famille, puis au village. Et le chaman choisissait le plus beau des rêves pour le réaliser en le vivant comme programme d’activité du village pour la journée. Il était aussi capable d’entrer dans les rêves des autres.

Leur expérience partagée a donné lieu aux livres  sur  Les Rêves, qui exposent comment transformer ses cauchemars pour aboutir à des « rêves bénéfiques » : rêves lucides, songes, rêves prémonitoires ou prophétiques, sorties hors du corps, voyage astral, bilocations, visions de vérité …

 

Le psychothérapeute de groupe.

Mais la psychanalyse est longue et chère et reste réservée à une élite qui a le désir et le courage de voir  sa vérité en face. Pour la masse se sont inventées des techniques de groupe à Esalen en Californie vers les années 60 selon l’esprit des Hippies. Et elles commencent à déferler sur la France. C’est une période passionnante de créativité, où pendant une décennie tous les six mois arrive à Paris un nouvel instructeur de retour de sa formation aux USA.

Marc-Alain, enseignant la psychologie sociale, trouve indispensable de s’y former. Il avait commencé par apprendre puis faire faire du psychodrame. Mais sa psychanalyse le fait y renoncer car on ne sait jamais de quel inconscient il s’agit (du protagoniste, des ego auxiliaires ou du public). Il n’en gardera que les jeux de rôle qu’il continuera à faire faire dans le cadre de la psychologie industrielle. Pendant quinze ans il fera pratiquer de la dynamique de groupe, à l’Université et dans son propre institut. Mais la dynamique, c’est de la dynamite et cela s’arrête au seuil de la psychothérapie. Pour la compléter il apprend et fait pratiquer la Bioénergie de Lowen (un peu), la Gestalt-thérapie de Perls (beaucoup), la relaxation, l’expression corporelle, la thérapie par le cri, le massage psychologique, la méthode Martenot, le Vittoz ... Il essaie de conceptualiser et de structurer les psychothérapies nudistes. Il profite du Rolfing, qui lui rend toute son énergie. Il pratique aussi des méthodes plus spiritualistes comme le Rebirth, Arica, Silva Mind Control, le caisson d’isolation sensorielle, la transe-thérapie, la Leibthérapie de Dürkheim, l’Illumination intensive, la respiration holotropique de Grof ... Certains ont été scandalisés par la multiplication de toutes ces méthodes. Mais il y en a bien d’autres qu’il n’a pas pratiquées (comportemental, Analyse transactionnelle, P.N. L. Boyensen, somatothérapie ...) et de plus il a été l’un des pionniers de ce que l’on a appelé plus tard les “thérapies psycho-corporelles” . Il a même essayé d’en formuler la théorie unitive dans Corps et  Psyché, histoire des psychothérapies par le corps.  Une synthèse s’est en effet opérée entre ces “méthodes” qui finalement n’étaient que des “trucs”, des exercices corporels différents, nullement incompatibles entre eux.

Marc-Alain est l’un des membres fondateurs de la Fédération Française de Psychologie Humaniste (FNPH), qui chapeaute ces différentes techniques. Il participe au Séminaire de Saint-Prix et y apprend beaucoup. Il a la joie de rencontrer un nouveau type d’être humain, joyeux, chaleureux, expansif, cool, relax,  aimant se prendre dans les bras, doux, pas agressif, pas susceptible ... Tels que tout le monde devrait être et tels qu’étaient les hippies américains qu’il avait rencontrés. Aussi participe-t-il à toutes les réunions jusqu’à la dissolution de la fédération en 1985.

 

Les étés à Montalivet.

Marc-Alain passe en général les deux premières semaines d’Août à Montalivet au Centre héliomarin. Il assure le cours de Yoga le matin à dix heures près du monument à M. et Mme. Lecocq et il conduit une méditation de groupe dans les dunes le soir à 18 heures. Un groupe de professeurs de Yoga s’est constitué avec Henri, Clotide, Jacqueline, Simone … Il est donc venu à Montalivet à tous les âges de sa vie : à deux en jeune couple, avec leur fils jusqu’à l’âge de vingt ans, puis à nouveau en couple ... Il a adoré l’océan, les bains dans la grande lame et au-delà nager seul à deux ou trois kilomètres du rivage. Il y a fait beaucoup de tennis et de volley-ball. Il y donne une conférence par an. Il a loué tous les types de bungalow. Là il a commencé à y écrire ses livres, au stylo d’abord puis à l’ordinateur. Vivre nu, la Bible du Naturisme  a trouvé évidemment son inspiration et a été écrit à Montalivet, mais aussi tous les suivants dont la série des livres sur le Transpersonnel, un par été.

Montalivet a toujours représenté pour lui l’image la plus exacte du paradis sur terre. Il se retrouve dans le sable et la forêt de pins de son enfance, avec des gens du Sud-Ouest qui parlent normalement, au bord de cet océan atlantique qui l’a frappé pour toujours du sceau de l’infini, pas très loin  à Mimizan. Ayant eu de la famille à Soulac, il y venait avec ses parents avant guerre et même pendant la guerre. Grâce à la brise marine il ne fait jamais trop chaud et cependant assez pour que les gens aillent et vaquent à leurs occupations complètement nus, dans un parc clos de 100 hectares. On n’y circule qu’à pied ou à vélo et le silence y est remarquable, troublé seulement par le chant des cigales ou le roucoulement des palombes et des tourterelles. Dans l'odeur des pins et de la résine, la douceur de l’air y est absolument extraordinaire et la lumière si claire fait entrer très facilement dans un autre état de conscience.

La plage est le lieu des noces de la terre et de l’eau, surtout sur les plages infinies de l’Atlantique. En réalité il n’y en qu’une seule de Soulac jusqu’à l’Adour et pourtant elles sont chacunes si différentes et si belles, comme si elles sortaient du premier matin de la création. Dans la fraîcheur du matin  ces immenses plages de sable blanc sont pures et immaculées. Orientées du Nord au Sud, le soleil se lève sur les pins de la forêt landaise et se noie dans l’eau pure par un coucher somptueux. Marcher dans le sable, ou les pieds dans l’eau, en fixant une étoile qui brille encore au loin à l’horizon engendre un état de griserie hypnotique et l’on entre littéralement dans l’Espace infini de la conscience.

Marc Alain a pu chanter tout son amour pour Montalivet dans un livre illustré « Histoire de Montalivet ».

 

Aller jusqu’au bout de l’extrême pour remonter aux origines.

Marc-Alain dans sa course à l’origine va jusqu’au monde de l’art premier dans les pays primitifs. Dans son pèlerinage en Indonésie, il est passé du mandala bouddhiste de Borobudur au pays Batak à Sumatra, puis il a atteint l’île araignée de Sulawésie que les français nomment Célèbes. Au bout se trouve le pays Toradja, quasi-indépendant marqué par une frontière. A partir de Rantépao, on rencontre les grandes cases en forme de navire des nobles Tokapua, puis les champs de pierres dressées en Rante. Sur les hautes falaises se trouvent les balcons des « maisons sans fumées » des morts aux balcons avec leurs centaines de statues habillées qui donnent leur force à leurs descendants après les cérémonies prescrites des holocaustes des vingt-quatre buffles, des porcs, les danses et les combats.

De là on passe facilement au Kalimantan des Dayaks de Bornéo, entièrement épilés cils et sourcils. Tout le village vit dans une très longue case sur pilotis avec une chambre pour chaque famille et les crânes des ancêtres (ou des ennemis) accrochés au dessus du feu du foyer. Le matin dans la brume on est réveillé par les cris des singes de la forêt et ceux des cochons affamés qui errent en liberté. Seule la Nouvelle-Guinée contient encore en ses vallées oubliées des hommes nus de l’âge de pierre, cannibales avant la guerre, aux dents taillées en triangle et aux énormes étuis péniens attachés au cou.

Aux Philipines Marc-Alain a vécu chez les Ifugaos qui se cachent dans le monde hallucinant des hautes montagnes entre des couches de nuages. On traverse la brume pluvieuse pour émerger soudain dans le bleu ; brûlé par le soleil, on vit en plein ciel comme au Tibet, le pays des nuages blancs. De plus ils ont sculptées leurs montagnes en rizières de riz comme à Bali. C’étaient des coupeurs de tête entre eux, puis encouragés par les Méxicains et les Américains contre les Japonais jusqu’en 1945. Les chamans y sont encore tout-puissants.

En août 1982 il a eu la chance d’aller visiter l’univers de cristal avec la famille de Monaco. Grace (un mois avant sa mort) et Rainier III naviguaient sur les traces d’Albert I et du commandant J-B. Charcot dans leurs expéditions polaires. En remontant grâce au soleil de minuit au-delà du cercle arctique jusqu’à la mer gelée du sommet du monde, on entre en plein rêve. On erre déphasés dans un monde déroutant d’une irréalité immaculée, où se mélangent les icebergs flottants, les neiges, les bancs de brouillards, les vents hurlants, les pluies verglassantes et les cathédrales de glace translucides dans une blancheur laiteuse indistincte, sans plus aucun point de repère fixe.

 

L'entrée dans l'autre monde.

Parmi les constantes expériences intérieures qu'il vivait, le travail se faisait essentiellement par le passage sur cet autre plan de conscience. Et les voyages servaient à cela par leur dépaysement. Mais il eut aussi des visions sensorielles, comme, par exemple, celle de Bali, le matin du monde. Le samedi 19 juillet 1980 il se trouvait sur la plage de Sanur au coucher du soleil de 16 à 20h. Elle était quasi-déserte, car la nuit peu à peu commençait à descendre. Le décor était irréel, avec une ambiance magique quelque peu inquiétante, sous un ciel bas de gros nuages gris éclatants. D'énormes chiens volants (Flying-dogs  ou grosses chauves-souris) tournaient sans arrêt au-dessus de la plage et un chien efflanqué cherchait sa nourriture dans un tas d'ordures.

Il contemplait les petites vagues sur la plage et les reflets de la lumière dans l'eau. Il découvrit que, s'il cessait de regarder les objets réels comme d'habitude pour se concentrer sur les seuls reflets, le monde commençait à se déformer. Ainsi il entra dans l'autre monde, celui des visions. Cela commença par de douces voix de femmes qui lui disaient dans sa tête : "Laisse-toi  aller, voilà c'est tout simple et tout doux. Voilà longtemps que nous t'attendions". Et elles lui apparurent dans les reflets des eaux sous forme des nymphes ou ondines de Bali. Puis il vit la mer faire l'amour avec la terre et les vagues glisser amoureusement sur elle comme pour la caresser et la lécher sans cesse. Il perdit le sens de son importance et de celle de l'espèce humaine et il comprit que sous le regard divin le chien qui fouillait dans les ordures était aussi important que ce qu'il faisait là. Toute forme de vie lutte pour subsister et la Vie est une : les humains ne sont qu'une des espèces vivantes et ont tort de se juger à part et supérieurs. Puis il vit sa lumière intérieure qui ressortait sur le coté de ses yeux et éclairait tout. La nuit tombait et pour lui qui y voyait distinctement tout était de plus en plus clair. Enfin dans les reflets lui apparut la tête du Bouddha et celles des Apsaras tout autour. Quand il revint rejoindre les autres, il lui semblait qu'il marchait sur du caoutchouc et lui fallut s'adapter à cette nouvelle marche. Il vit les autres comme non-réels, en étant détaché d'eux, libre de leur emprise et de la comédie des rapports humains ordinaires.

Il comprit que les visions étaient la même chose que le Yoga : c'est par la voie du Yoga que cela arrive, en se concentrant sur l'irréel et l'impalpable. Il faut donc perdre la conviction de la réalité du monde des objets matériels pour entrer dans l'autre monde. Il est bien plus vaste et se superpose sur le premier ; l'espace s'agrandit devant, comme un zoom passant au grand-angle. Le monde devient plus brillant et l'on est emporté. On n'est plus posé, fixé, installé quelque part, mais emporté comme une feuille au vent, comme un fétu de paille dans le vaste monde, sans attache. De grands sentiments d'amour arrivent de tous cotés pour tous les êtres. Et l'on découvre l'injustice de la compétition et l'amour pour tous les humbles et les humiliés, ainsi que la sensation de l'action divine dans l'univers. Par la suite, il lui suffisait de défocaliser quelques secondes le regard pour que le monde s'illumine, se mette à bouger et qu'il entre en extase de l'autre réalité.

 

 

Le but ultime de Marc-Alain est de réaliser l'Absolu afin de pouvoir être vraiment utile aux autres. Son travail d'enseignement, personne ne le fait comme lui, mais ce n'est pas là où il peut apporter le plus. Il lui faut trouver autre chose. L'aide apportée dans les psychothérapies pose un problème. Il a commencé par le travail individuel et puis il a hésité devant toutes les critiques en faveur d'une aide de masse et donc d'une psychothérapie de groupe ? Dans lequel vaut-il mieux qu'il se dévoue ? Pour pouvoir juger il lui faut accéder à un autre niveau de spiritualité et cela il ne peut pas le faire seul. Il va falloir se faire aider et faire appel au destin.

 

 

9. LA RENCONTRE DES MAITRES

 

Marc-Alain a toujours voulu rencontrer un maître et il était sûr que cela se ferait dès la première année de son séjour à Paris en 1953. Alors qu'il lui fallut attendre 1981, pour des rencontres de plus en plus utiles.

 

La transmission par les femmes.

Trois femmes ont marqué sa vie spirituelle : Maryse Choisy, Marie-Madeleine Davy et Lilian Silburn. Un hommage particulier leur a été rendu parmi les Douze femmes remaquables.

Maryse Choisy (1903-1979), a été un précurseur dès 1925, unissant déjà la philosophie, la psychanalyse et le Yoga. Elle avait aussi été féministe avant la lettre car, après bien des barrages et des oppositions, elle n’avait pu être que journaliste bien qu’elle ait passé brillamment ses deux thèses de doctorat universitaire. Avec ses conférences, ses voyages, ses livres et sa revue Psyché, son travail et son influence ont été considérables. Marc-Alain l’a rencontré dans son atelier de peintre rue Lauriston. A la suite d’une vision intérieure, elle avait peint un tableau de temples dans la montagne bleue qui ornait un de ses murs. Et quand lors d’un de ses voyages aux Indes, elle s’était trouvée au bord du Gange sortant des montagnes à Rishikesh, devant l’ashram Swarg, elle avait été stupéfaite de reconnaître exactement sa vision et son tableau. Dans son initiation elle avait reçu l’éveil de la lumière et faisait pratiquer à Paris la méditation sur sa lumière intérieure qu’il fallait traverser. Elle était donc la seule en France dans les années 60 à faire pratiquer de la méditation Yoga et c’est une grande chance pour Marc-Alain que d’être admis dans son groupe où il restera jusqu’à sa mort. En effet tous les autres enseignants de Yoga niaient qu’il existe de la méditation yoga et ceux qui voulaient en faire devaient ajouter du Zen au Hatha-Yoga.

Marie-Madeleine Davy (1908-1998) a honoré Marc-Alain de son indéfectible amitié. Il la connaît grâce à un grand ami commun Léon-Jacques Delpech (1908-1986), professeur de psychologie à l’Université de Paris VII, praticien du Rêve-éveillé, qui était son voisin. Marie-Madeleine, docteur en philosophie et spécialiste de latin médiéval, avait fait une carrière comme Maître de Recherche au C.N.R.S. sur la mystique et la symbolique romane. Et à sa retraite, elle entame une seconde carrière comme conférencière avec un succès considérable aussi bien en Europe qu’en Amérique. Il faut dire que pendant trente cinq ans son effet a été prodigieux : elle ne parlait que debout et dès qu’elle se levait le Saint-Esprit descendait en elle. Marc-Alain n’avait jamais vu une telle éloquence, un Verbe qui partait du coeur et vous remuait profondément. Elle parlait sur la vie mystique et le désert intérieur en unissant spontanément la compréhension profonde des pères des églises romaine, grecque, de l’hésychasme, du soufisme, du Yoga et de l’hindouisme. Ses thèmes de méditation ont été réunis dans L’homme intérieur et ses métamorphoses,  le plus beau de ses livres. Que ce soit dans les séminaires ou dans son studio du 21 rue Racine, elle guide Marc-Alain dans l’amour de la mystique.

Lilian Silburn (1908-1993) a fait aussi une carrière de Maître de Recherches au CNRS, mais comme indianiste. Spécialiste du Shivaïsme du Cachemire et du tantrisme, elle en traduit en français les principaux textes. Outre ses publications scientifiques, elle dirige une anthologie du bouddhisme et la revue Hermès  avec des numéros remarquables sur le vide, le maître, les voies de la mystique. Dans son livre sur  La Kundalini de 1983, elle fait le point sur l’éveil et la transmission de cette expérience profonde.

Marc-Alain fait sa connaissance lors de leur commune participation à l’hôpital St.Anne à une recherche d’électro-encéphalographie sur les états de conscience dans la méditation. Puis deux amis lui parlent  de la transmission directe par la méthode abrupte, c’est-à-dire qu’il n’y a rien, aucun exercice, aucun rituel, aucune directive, aucune parole échangée. C’est un contact direct, de coeur à coeur. On ne peut donc même pas parler de méditation, puisque c’est une entrée directe dans l’état de vide, ou mieux la perception du Rien. Finalement il se décide et Lilian le reçoit le samedi 11 juillet 1981 à 14h30. Désormais il la rencontrera toutes les semaines pendant douze ans jusqu'à sa mort le 19 mars 1993. C’est le maître qui lui aura le plus apporté en le faisant entrer directement en samadhi, aussi en sera-t-il encore question.

 

L’invention du Yoga occidental.

Pratiquant de la première heure, Marc-Alain vit l’organisation du Yoga en France et en Europe, sa mode et son drame qui l’a fait bien souffrir. Vers les années 60 apparaît la possibilité d’un nouveau métier : enseignant de yoga occidental. Aussitôt naît le projet d’une ou plusieurs écoles de formation de “professeur de yoga”, à la place de la transmission traditionnelle aux Indes de maître à disciple. Ceci offrait donc dans ces écoles l’opportunité de postes de formateurs de professeurs. Cette idée de super-profs a déchaîné toutes les ambitions. La première fédération s’est intitulée Fédération de Yoga sous contrôle médical.  En fait, il s’agissait plus pour quelques enseignants de yoga de se garantir en évoquant une autorité prestigieuse, que d’une annexion du yoga  comme discipline paramédicale, ainsi que cela se fait dans d’autres pays européens où un médecin donne la prescription de dix séances de yoga, comme en France pour la kinésithérapie. Mais c’est ce qu’ont craint les autres enseignants, qui ont chacun monté leur propre fédération.

Ainsi le Yoga, qui est union et rassemblement, a-t-il offert l’image de la division et des discordes. Eva Ruchpaul, en faisant pénétrer le yoga dans les milieux sportifs et politiques, le met à la mode. Elle succède à Suzanne Desmolières à la présidence de la Fédération  nationale de Yoga, et est contrainte de la quitter quand elle fonde son propre institut de formation. Marc-Alain, qui est membre de la Fédération depuis le début, participe à la Commission ministérielle pour la reconnaissance du Yoga et aux pourparlers entre les principaux enseignants. Etait arrivé à Paris vers 1950, un jeune hindou Shri Ghatradyal Mahesh, dont il avait suivi les premiers cours lorsqu’il n’enseignait que la salutation au soleil. Il ne demandait que le titre de moniteur national de Hatha-Yoga, ce qui laissait la place à bien d’autres formateurs. Mais se sont opposés à lui  Nil Hahoutoff, Roger Clerc, Yvonne Millerand, Gérard Blitz et Claude Peltier. Chacun des groupes crée sa propre fédération et sa propre école de formation de professeurs de yoga. Marc-Alain refuse de choisir en ayant de l’estime pour les deux groupes et appartient longtemps aux deux fédérations jusqu’à ce que Shri Mahesh le force à choisir, alors il est forcé de le quitter. En tant que professeur de Yoga et professeur de psychologie, on lui demande de participer à la création et à l’enseignement de bien des écoles : celle de la rue Aubriot à Paris, de Grenoble et de Nantes  pendant 20 ans, de Lille, de Lyon, d’Aix-en-Provence, de Strasbourg, de Yoga de l’énergie à Orbec, de Rennes, etc. Il donne aussi régulièrement des cours à l’Ecole Normale de Yoga de Maud Forget à Boulogne juqu’à son déménagement et à l’école de Yoga traditionnel de Swami Dévatmananda et swami Pragnananda, rue du Cherche-midi, où se fait une transmission de qualité. Il en donnera aussi à Soleil d’or, l’école que vont monter un peu plus tard deux hindous, disciples de Shri Aurobindu, Ajit et Shivaselvi Sarkar.

Devant ces divisions, il est l’un des initiateurs de la Confédération de Yoga, fondée pour regrouper et unir toutes ces fédérations. Car entre temps, à partir de la fédération nationale ou spontanément émergent d’autres fédérations : la FIDY, le Viniyoga, le Centre européen de Yoga de Rishi, celle de Daisy Kashar, d’Yengar, de Babakar Khan, de Kundalini-Yoga, etc. Le pire est qu’il en est un peu de même dans les autres pays d’Europe, en Belgique en particulier avec André Van Lysebeth, qui a fondé la première revue francophone de Yoga. Gérard Blitz réussit à fonder et à présider une Union européenne. Il organise une semaine de yoga européen, la première semaine de septembre à Zinal en Suisse.  Marc-Alain participe aux dix premières années et présidera la session de 1991 consacrée à "L'âme et le corps" avec Swami Yogamudra. C’était le seul endroit où l’on pouvait rencontrer des Swamis et des enseignants hindous.

La Confédération ne réussit pas à unir les Fédérations, mais fait un travail important.  Elle bâtit le Programme d’enseignement des écoles qui deviendra par la suite le Programme minimum européen. Elle favorise un pacte de non belligérance et de respect mutuel entre les fédérations et les groupes. Surtout elle a ses propres activités et fait venir des Yogis hindous de grande valeur : Dattatreya, Yogi Raj Bua, Swami Hrdiananda ... Marc-Alain participe ainsi à une session dans une école d’agriculture avec méditation le matin de cinq à sept heures dans une cave où il réussit à faire encore plus froid que dehors à zéro degré. Après on pratique les Shat karma  ingurgitant cinq litres d’eau salée pour se baratter l’estomac avant de vomir ...

Pendant 30 ans les grands instituts parisiens de formation de professeurs, plus deux grands réseaux d’une quinzaine d’instituts de province, sans compter les groupes indépendants, ont, sans aucune concertation, produit plusieurs centaines de “professeurs de yoga” par an. Ces moniteurs de postures (ou monitrices car 80% sont des femmes) n’ont pas pu toutes exercer en libéral et sont allé travailler dans des Maisons de la culture, des mairies, des associations de jeunes ou de personnes âgées, des entreprises, des prisons, etc. Et alors ce qu’avaient cherché en vain les fondateurs s’est produit : une sorte de reconnaissance officielle, mais émanant des services des impôts taxant lourdement ce nouveau métier assujetti à la T.V.A. C’est aussitôt la débandade : avec peu de cours et trop de taxes un grand nombre de ces enseignants arrêtent ou se reconvertissent. Et les instituts de formation voient leurs effectifs fondre. A partir de 1995, le yoga n’est plus à la mode, il est remplacé par le Taîchi,  le Chi Kong, le Reiki, le stressing, etc.

Ainsi s’est inventé le hatha-yoga occidental : édulcoré, scientifique, homéopathique, laïcisé ... Des huit parties de l’Ashtanga Yoga du texte fondateur des Yoga-Sutra  de Patanjali, on n’en connaît et n’en enseigne plus que deux : postures et respiration. Les deux premiers membres(Yama et Nyama) par lesquelles il faut commencer, c’est l’horreur et la révolte quand Marc-Alain les enseigne à l’école de la rue Aubriot, puisqu’il s’agit de morale ! Et les quatre supérieurs (intériorisation, concentration, méditation et samadhi) il n’en est aucunement question. Certains super-enseignants y sont même farouchement opposés. Pour eux, tout est dans la posture et, en réalité, on ne fait jamais de Yoga, on se contente d’apprendre des postures doctement, scientifiquement en parlant sans arrêt. Mais on le fait avec l’aide de l’anatomie (et donc des médecins qui sont de retour) et de la psychologie ou psychothérapie. Ainsi a été mis au point le "yoga occidental", sorte de yogathérapie pour petits troubles mineurs.

Marc-Alain est avec Claude Peltier, l’un des fondateurs de l’Ecole française de Yoga de la rue Aubriot où il enseigne pendant plus de vingt ans. C’est alors que naît une nouvelle fédération La Fédération de Yoga traditionnel, qui conteste les caractères hégémoniques de la rue Aubriot, son titre de “national”, ou son école “française”, alors que ce n’est qu’une parmi la dizaine d’écoles parisiennes. Puis la polémique s’éteint, avec la désaffection croissante du Yoga. Après, dans le silence, du bon travail continue à se faire ici ou là. Et Marc-Alain essaie d’y contribuer par ses enseignements à l’école de la rue du Cherche-Midi à Paris, à celle de Bergerac et dans ses stages d’été en Bretagne.

L’Occident ne veut pas se laisser réformer par le Yoga : il le digère en l’occidentalisant. Le pire est l’idée de rester immobile en gardant une posture pendant des dizaines de minutes, alors que l’Occident n’est que mouvement, série répétitive, compétition. Aussi fleurissent des substituts abâtardis du Yoga, qui ont beaucoup plus de succès que lui. Chacun prend un tout petit bout du Yoga, le met à l’envers et en fait une nouvelle méthode qui a plus de succès que la précédente. L'un transforme en mouvements les postures immobiles, l'autre y ajoute de la musique jazz, disco ou techno, etc. Après l'anti-gymnastique, c'est de l'anti-Yoga. Les Américains, bien plus commerciaux, ne manquent pas de faire labelliser mondialement leur soi-disant méthode de yoga (registered avec royalties), faite surtout de gymnastique américaine, comme Power-Yoga, Sphurana-Yoga, Ashtanga-Yoga, Patanjali-Yoga, Bikram-Yoga  

La mentalité colonialiste est la racine du problème. C’est le manque d’accès au niveau transpersonnel, qui fait rester dans la lutte hégémonique des religions les unes contre les autres. On y retrouve un racisme congénital qui fait chercher des preuves de sa supériorité. Si l’Inde a été colonisée, c’est que sa religion est inférieure (et réciproquement). Les chrétiens ont converti douze millions d’hindous (essentiellement des hors-castes, devenus aussitôt communistes), il n’est pas question que douze millions de Français deviennent Hindous, les Eglises catholiques et protestantes y veillent. Elles savent bien que le Yoga est indien et pas forcément hindou, mais elles l’englobent dans leur proscription. La source des divisions du Yoga en France et de la lutte des fédérations est dans l'opposition entre l’amour et le respect de l’Inde ou l’attitude  raciste colonialiste. D’où la tentative de récupération sans cesse renaissante d’un “yoga chrétien” (comme plus tard d’un “bouddhisme chrétien” et pourquoi pas d’un “Islam chrétien” !). Et si l'on ne peut pas le récupérer, on le qualifie de secte, la chasse aux sectes étant la spécialité française qui remplace la chasse aux sorcières.

Marc Alain a souffert de ces divisions jusqu’à ce qu’il comprenne soudain un jour que l’état du Yoga en Europe reflétait son exceptionnelle richesse. Ses variétés répondent aux demandes si diverses, comme dans un jardin où fleurissent mille fleurs et non comme un champ de tulipes hollandaises bien rangées et toutes de même couleur. En réalité dans le Yoga chacun finit par trouver ce qu’il est venu chercher et ce qu’il mérite au niveau où il en est.

 

Rencontrer des gens remarquables.

Maintenant grâce à sa formation et à ses activités, Marc-Alain peut enfin nouer des liens avec d'autres chercheurs de valeur.

Malgré la grande différence d’âge, Jean Herbert prend Marc-Alain en amitié. Il fait avec lui de longues promenades en lui expliquant les difficultés qu’il avait eu à transmettre la spiritualité vivante de l’Inde et la valeur de l'Orient en général, de l'Inde en particulier et de la psychologie d’Aurobindo tout spécialement. Ayant dirigé un service de traduction à Genève, il est très sensible aux différences de mentalité et à la difficulté de trouver des équivalences dans des cultures différentes. Il a été un des premiers en France et en Suisse à faire connaître la spiritualité vivante de l'Inde et à publier sur ces sujets.

Tara Michaèl, comme Marc-Alain, unit les compétences universitaires à la pratique concrète de par ses longs séjours aux Indes.  Il s’est toujours senti en affinité avec elle ; leur amour de l’Inde les réunit, même s’il les isole de bien d’autres. Quel dommage qu’une personne de sa valeur ait été écartée des milieux du yoga parisien, à part la Confédération.

De même dès son retour des Indes, Alain Daniélou a un immense apport à transmettre sur le Yoga et l’hindouisme et il sera soigneusement tenu à l’écart. Marc-Alain entre immédiatement en contact avec lui et lui organise des conférences et des séminaires. Par la suite il est invité à déjeuner dans son appartement de la rue Froidevaux, lorsqu’il n’est pas à Venise ou à Berlin. Son action dans le domaine de la musique hindoue est considérable, mais sa contribution au Yoga l’est autant. Heureusement il a pu publier tout ce qu'il avait ramené des Indes et dont il parlait constamment. Sa pénétration dans l’indianité était profonde : parlant parfaitement sanskrit et hindi, il avait cherché à ne fréquenter aux Indes que des hindous ignorant l’anglais. C’est ainsi qu’il considérait Gandhi, Nehru et Indira comme des intellectuels anglicisés, occidentalisés et peu hindous.

Léon-Jacques Delpech (1908-1886) est Président de la Société Française de Cybernétique, fondée par Coufignal et il fait venir Marc-Alain pour donner des conférences à la Sorbonne. Il avait dirigé le Centre d'Orientation professionnelle de Toulon, puis avait été Professeur de Psychologie aux Universités d'Aix-en-Provence, d'Alger, de Caen, de la Sorbonne et de Paris VII. C'est là, dès 1969, qu'ils font connaissance dans la même équipe de psychologie sociale du Professeur Arbousse-Bastide  et Marc-Alain l'apprécie de plus en plus. Ayant été chargé de la rubrique des comptes-rendus de livres à la Revue philosophique, il a une quantité invraisemblable de livres, un peu partout dans son appartement du boulevard Port-Royal, dans ses caves, dans sa propriété du Midi et finalement il en avait rempli un hangar entier. De même il connaît toutes les personnes dont on peut parler et a déjeuné avec elles. La relative liberté dont il jouit à Paris VII, lui permet de faire à Censier des cours sur Jung et sur la parapsychologie. A sa retraite, il entre dans le jury de thèse de philosophie à Nanterre. Son thème central est la fusion de toutes les sciences humaines atomisées dans une seule et unique Science de l'Homme. Ayant fait du rêve-éveillé avec Desoille, il était Membre d' Honneur du Groupe international du Rêve-éveillé de Desoille. Et il accepte de faire partie du Comité d'Honneur de l'Association Française du Transpersonnel que fonde et préside Marc-Alain. Enfin dans sa cinquantaine il finit par trouver ces compagnons, comme Robert Gérard, qu'il réclamait à 16 ans !

Thérèse Brosse est une jeune cardiologue qui en 1935 avait obtenu une mission pour aller étudier sur place des Yogis des Indes avec les instruments scientifiques de l'époque (électroencéphalographe et électrocardiographe à batterie). Pendant la guerre elle entre dans la Résistance, est arrêtée, torturée et avec les autres co-détenues prie avec amour pour ses tortionnaires, qui finissent par les libérer. Elle le devait selon elle à cet amour que elle leur avait constamment envoyé sous les tortures, sans une pensée de haine et de vengeance. En 1952 elle revient en mission aux Indes pour l'Université de Havard et en 1958 avec l'aide du Professeur Filliozat et de l'Ecole Française d'Extrême-Orient. Quand Marc-Alain la rencontre en 1970 par l'intermédiaire de M. Delpech, elle vit retirée et solitaire dans sa villa de Pégomas, occupée à recueillir et nourrir tous les chats abandonnés de la région. Leurs discussions portent sur ces mesures des pratiques de Yoga et sur la notion de Conscience-Energie, sur laquelle elle finit par écrire un livre. Toute sa vie elle avait été passionnée par une éducation des enfants qui suscite la créativité. Ses travaux seront continués par Pierre Etevenon, Henrotte et Gastaud.

Graf K. Dürckheim (1896-1988) à son retour du Japon a fondé en 1951 un centre avec sa compagne Maria Hippius à Todtmoos-Rütte dans la forêt noire allemande où il fait pratiquer sa thérapie initiatique avec des techniques japonaises : Zazen, le sabre, le dessin méditatif les yeux fermés, le champ d’argile, la marche … Marc-Alain vient y apprendre les techniques du Hara, de la centration et de l’équilibre et Maria Hippius viendra faire l’ouverture du Congrès du transpersonnel à Strasbourg en 1990.

 

L'apport des Yogis hindous.

Très vite Marc-Alain sent la différence considérable qui existe entre l'apport d'un Hindou et celui d'un excellent professeur occidental de Yoga. Aussi cherche-t-il désormais toutes les occasions pour pouvoir travailler avec des Hindous. Il y a d'abord les rencontres qu'André Van Lysebeth organise à Bruxelles, l'extraordinaire Foire du Yoga à Mons (Belgique) en 1972, les semaines de Yoga à Zinal en Suisse, les stages de la Confédération et ceux de la Fédération de Sri Mahesh, etc. Et il peut travailler avec Dhirendra Brahmachari, Hrdananda, Iyengar, Désikashar, Satchitananda de Madras ... A Zinal il a la possibilité de rencontrer tous les disciples de Shivananda de Rishikesh.

Swami Satchitananda, qui vit alors à New-York, est le plus impressionnant avec sa grande barbe blanche et son regard plein d'amour. C'est un homme de Dieu, qui enseigne le Yoga intégral avec toutes ses dimensions (postures, chants, mantras, bakhti ...). Marc-Alain lui doit d'avoir été mis en extase plusieurs fois et il lui en garde une immense reconnaissance. Il l’accepte dans le petit nombre de ses disciples au milieu desquels il s’assoie dans l’herbe pour entrer dans le chant des mantras. Très vite Marc-Alain décolle et n’existe plus, il est parti, ravi vers cet ailleurs qui n’est plus que Lumière et Amour.

Swami Satyananda a le crâne rasé et s’habille comme un bouddhiste, le bras droit dénudé. Le contact avec Marc-Alain fut immédiat et constant. A Zinal lors de sa conférence inaugurale, deux cent “professeurs” occidentaux de yoga, confortablement installés, bavardaient très fort. Quand il entre sur l’estrade ils ne se lèvent pas et continuent à bavarder entre eux. Outré par ce manque de considération, Marc-Alain du fond de la salle pense mentalement : “Je vous demande pardon pour eux. Excusez les, Swamiji, car ils ne savent pas ce qu’ils font”. Et il entend très fort dans sa tête : “Mais cela n’a aucune espèce d’importance”. Ce qui le fait bondir car personne n’a prononcé cela autour de lui et Swamiji ne parle pas français ! Et la conversation avec lui s’est toujours continuée ainsi, sans avoir besoin de parler avec la bouche.

Swami Chiddananda, responsable de l’ashram de Rishikesh depuis la mort de son fondateur Shivananda, est le pur ascète brûlé par le feu de l’amour de Dieu. C’est un saint, qui de toute sa vie n’a jamais transigé et transmet l’ardeur qui l’habite. Il n’a jamais été tendre pour les pseudo-professeurs et les snobs du yoga.

Yogi Râj Bua (le Roi des Anges) est le type parfait du hatha-yogi. Laissé pour mort à huit ans, son cadavre a été réclamé par un Sadhu errant, qui l’a ranimé et soigné par la hatha-yoga. Il était d’une souplesse extrême qui grandissait avec l’âge, comme le montrent les photos prises par Marc-Alain à 75 et 85 ans. Il a eu la chance de pouvoir travailler plusieurs fois avec lui et l’a reçu dans son centre de yoga.

Amrit Désaï présentait du vrai yoga. Il changeait d’état de conscience et commençait toute une série de postures inspirées (jamais préparées, pensées, voulues). L’effet saisissait bien des spectateurs qui entraient aussi dans cet état de non-égo, sauf ses proches disciples qui notaient religieusement cette série, pour pouvoir la refaire chez eux !

Niranja, Yogashakti et Yogamudra, trois disciples de Satyananda l’accompagnent et font travailler le Yoga-nidra à Marc-Alain. Yogamudra vient loger chez lui en 1979 et lui demande d’organiser ses conférences, stages et déplacements. C’est un excellent exercice de service (karma-yoga ou séva) désintéressé, car les swamis pour ne pas vous ôter les mérites spirituels omettent soigneusement de dire merci.

Kumaraswamiji invité par Shri Mahesh, avait longtemps vécu dans le silence et la solitude au sud de l’Inde.

Swami Muktananda (1908-1982) devient célèbre mondialement par ses séjours aux USA. Il est venu trois fois en France et chaque fois Marc-Alain a la chance de le rencontrer, mais la première fût la plus inoubliable. Cela se passe à Saint-Prix, il se trouve dans l’église de ce monastère, à la place de l’autel avec 500 personnes assises par terre, chacun dans un petit rectangle d’un demi-mètre carré, dessiné par des rubans au sol. Quand on change de position, on dérange ses quatre voisins à la fois et les séances durent de quatre à cinq heures chacune, pendant trois jours. Pénétrer dans cette salle au milieu de la musique et des chants exaltés de tous, dans des parfums et des fumées denses de santal et de lotus, est un éblouissement. Puis vient le chant du mantra Om namah Shivaya avec la mélopée si lente de Muktananda exprimant la glorification après l’extase. Il passe alors derrière chacun pour lui ouvrir le troisième oeil et lui donner Shaktipat, et la montée de la Kundalini.  L’énergie s’éveille, la lumière intérieure se met à briller, le son cosmique se fait plus intense et Marc-Alain déconnecte. Il entre dans le ciel de Shiva tout baigné de lumière bleue. En fait il n’en redescendra jamais totalement et pourra s’y retrouver entièrement à chaque nouvelle récitation du mantra. L’excitation de l’assistance est extrême, car chez les personnes incomplètement purifiée cela provoque des remontées et des crises se manifestant par des cris d’animaux. Lorsque cela prend la forme d’une crise hystérique, des médecins sortent l’individu pour le calmer ailleurs. Après la mort de Muktananda, Marc-Alain participe le 16-04-1987 à une cérémonie imposante dirigée par sa disciple Gurumayi, c’est parfaitement organisé et orchestré, mais c’est tout.

 

La transmission des Soufis.

Marc-Alain a aussi l'opportunité de rencontrer des Soufis et de travailler avec certains. Parmi eux, Pir Vilayat Inayat Khan (1916-2004), devient un de ses maîtres. Il le rencontre dès 1964, puis il reçoit l'initiation en tant que mureed de l'Ordre Soufi Universel. Il lui donne plusieurs invocations (wassifas) qu'il doit répéter tous les jours, après la réalisation du Zikhr, ou rotation de la tête en récitant "Lâ ilâha ill-Allâh hou, il n'y a pas de divinité, si ce n'est la Divinité ». Il fait sienne la maxime de Harzat, son père : “Faites de Dieu une réalité et il fera de vous sa vérité”. Puis Pir Vilayat lui donne le nom soufi de Kabir. Ce grand mystique indien ne fût pas choisi par hasard, mais parce qu'il avait déjà en son temps (1440-1518) cherché à unir le yoga et le soufisme. Et bientôt Marc-Alain peut répéter avec Kabir : "Ne vas pas au Jardin des Fleurs ! O mon Ami, n'y vas pas ! EN TOI est le Jardin des Fleurs. Demeure sur le Lotus aux mille pétales et là, contemple l'Infinie Beauté.  Soleil dans l'océan de Révélation qu'est la Lumière de l'Amour, le jour et la nuit ne font qu'un. Joie à jamais, ni douleur ni luttes, j'ai bu la coupe de la Joie parfaite. Là il n'y a pas de place pour l'erreur. Là, j'ai été témoin des jeux de l'Unique Félicité. J'ai connu en moi-même, le Jeu de l'univers. J'ai échappé à l'erreur de ce monde. Le dedans et le dehors sont devenus pour moi un seul Ciel. L'Infini et le fini se sont unis".

 

Le ressouvenir et la réminiscence.

 "Si tu te souviens de moi, je ne t'oublierai pas". Marc-Alain a pratiqué beaucoup de retraites dans le silence intégral, à  peu près une par an et aussi des jeûnes de huit et dix jours. C’est à ces occasions que, à sa grande surprise, lui sont revenus les souvenirs des moments importants de sa vie, de leur place et de leur signification. C’est comme un éclairage et un dévoilement successif. L’absurde, le hasard et l’anecdotique s’estompent et l’intention qui perce à travers une vie se fait jour. Ce qui paraissait insignifiant devient essentiel et réciproquement. La Reconnaissance est un thème essentiel des Sufis, mais cela se retrouve dans la Réminiscence chez Platon « Apprendre, c’est se ressouvenir », dans le Shivaïsme du Cachemire (pratyabhijna) et dans le bouddhisme tibétain du Dzogchen. Bien entendu, ceci ne peut pas s’installer avant quarante ans, quand on commence à se dire que l’on ne vivra jamais aussi longtemps que l'on ne vient de vivre et que l’on aborde donc la seconde partie de sa vie. Alors peut s’installer la sortie de l’illusion, la désillusion et la recognition de soi. C'est dans le long silence de ces jeûnes et retraites qui lui reviennent clairement le souvenir et le sens de ses extases depuis son enfance. Soudain tout s’éclaire. C'est à ce moment qu'il comprend le sens de sa vie et ce que présente aujourd'hui ce livre est le résultat de ces prises de conscience successives.

 

La reconnaissance de sa matrie : les Indes.

Après une longue pratique du Hatha-Yoga occidental, la rencontre des Indes est pour Marc-Alain une révélation qui le transforme complètement au point qu'elle devient sa seconde patrie, sa matrie plus exactement. Là il peut rencontrer des êtres qui comme lui ne vivent que pour le Divin. Il n'est plus seul. Il peut aussi trouver des Maîtres, qui par la transmission directe lui donnent le vécu corporel des trois signes de l'entrée dans l'intériorité : le son cosmique, la lumière intérieure et la vibration de la Shakti.

Il lui faut pour cela dix voyages. Le premier en 1971 est le choc de l’entrée dans un autre univers : la chaleur, l’extrême humidité qui coule le long des murs, le fait que dans chaque pièce il y a des animaux (mouches, gecko, lézard, cancrelats, etc.), l’omniprésence de la misère humaine la plus intense, la dignité et la ferveur de ce peuple qui est le plus religieux de la terre ... Deux lieux l’attirent particulièrement : Bénarès et Rishikesh.

Varanasi (Bénarès), l’ancienne Kashi, est encore à cette époque la ville sainte qui n’a pas été polluée par les colonnes de touristes occidentaux. Mais déjà le Burla-temple, et le temple des singes sont pour les touristes, seul celui de Shiva reste réservé aux Hindous, avec combien d’incompréhensions. Les marchands de fleurs et de colliers de fleurs à son entrée sont pour les offrandes à Dieu et les jeunes Occidentales viennent faire leur choix pour s’en parer elles-mêmes, au grand scandale de tous les Hindous. Alain Daniélou raconte avoir eu cette mésaventure et avoir été obligé d’acheter discrètement tout le magasin de fleurs, désormais pollué par une Occidentale et que le fleuriste doit aller jeter dans le Gange.  Tout cela les Hindous ne s’en plaignent jamais, de peur de se faire moquer d’eux et d’être l’objet de réactions racistes. De même les Ghats, les quais à escaliers le long du Gange sont des endroits de culte sacré et non des plongeoirs pour Occidentaux en chaleur. On voit le scandale si des sportifs voulaient nager dans la piscine miraculeuse de Lourdes !

Marc-Alain est saisi jusqu’aux os par cette ferveur religieuse, qui devait être celle des grands pèlerinages d’Europe au Moyen-Age. Qu’est-ce à dire lorsqu’il remonte le cours du Gange pour arriver à sa sortie de l’Himalaya. Il passe par la ville sainte d’Hardward, au confluent (sangha) du Gange et de la Yamuna. Là tous les douze ans a lieu la commémoration de la Khumba Méla, qui attire plus d’un million de pèlerins autour de tous les Saints, Swamis, Yogis et Sadhus. Puis il grimpe par un défilé jusqu’à Rishikesh, le village sacré avec tous ses temples. Il fait le circuit sacré des pèlerins de près de deux kilomètres. Cela commence par la traversée du pont sur le Gange et c’est à reculer d’horreur : de chaque coté se pressent plus de cinquante mendiants lépreux, sans mains, sans yeux, sans nez ou sans lèvres, suppliant à qui mieux mieux. Et l’on ne peut pas donner à chacun, d’autant plus qu’après tout au long du parcours attendent les estropiés et éclopés divers : bossus, aveugles, unijambistes et cul-de-jatte ...  Il n’y a pas de pays au monde où la misère de l’humanité l’ait plus saisi à la gorge que là. C’est à se rouler par terre en hurlant (ou à se faire moine bouddhiste). Faute d’avoir pensé, comme les Hindous pieux, à se munir d’un sac de petite monnaie, on ne peut qu’au moins sourire à chacun. Et l’on est alors récompensé par des regards extatiques si enrichissants.  

Rishikesh est aussi le lieu où Swami Shivananda a construit son Ashram et Marc-Alain y séjourne. Le leader in charge  est son successeur Chidananda, au corps d’ascète brûlé par le feu de la passion divine. Il communique vraiment la grâce et l’ardeur qui l’habitent. Aux alentours de Rishikesh, plus haut dans la montagne, se trouvent des grottes et les ermites qui les habitent. Il y a même une Occidentale, car Shivananda s’était créé beaucoup d’ennuis de son temps en étant le premier à s’ouvrir à l’Occident et à recevoir des femmes dans son Ashram. Il avait autour de lui une vingtaine de disciples, qui ont tous continué à avoir des liens avec l’Occident, chacun selon sa personnalité : Chidananda, Satchidananda, Vishnoudévananda, Satyananda, Hridyananda, Shankarananda, Yogi Raj Bua ... La transmission du Yoga et plus spécialement du Hatha-Yoga s’est fait à partir seulement de deux hommes : Shivananda et Krishnamacharya à Madras. D’où l’importance de ce lieu béni, qui met Marc-Alain en état de méditation permanente. Au delà se trouvent Badrinath, Gangatri, Gomukh, puis le mont Kaïlash.

Il a aussi le privilège de rencontrer la grande sainte de l’Inde Mâ Ananda Moyî (1896-1982) dans son ashram de Delhi. Elle était déjà à la fin de sa vie, mais la jeunesse et la joie éclatait sur son visage. Dès qu’on la voyait ou l’approchait une vague de bonheur vous soulevait. Quel modèle pour Marc-Alain que celle qui a dit : « Vous l’avez tellement demandé que la Joie Divine est venue s’incarner dans ce corps » !

Quand il la voit, elle lui apparaît jeune à trente ans puis agée, alternativement, mais toujours irradiante de lumière, comme si elle voulait dire que la mère divine n’a pas d’âge.

 

Le voyage au Népal.

Le royaume du Népal est fascinant pour avoir réussi une synthèse originale entre l’Hindouisme, le Bouddhisme tibétain et le tantrisme.  Autant parler de l’union des opposés. Cette réussite et celle de Bali, fascinent Marc-Alain en un temps où toute spiritualité trans-religieuse est immanquablement accusée par les catholiques de péché de syncrétisme et d’éclectisme (en oubliant que s’il y a  une religion syncrétique c’est bien la leur, successivement juive, essénienne, grecque, romaine, gnostique, druidique, royaliste, communiste ...).  Il y fait plusieurs voyages, le premier étant le plus important. Il a l’occasion de passer toute une journée en compagnie de la Déesse vivante du Népal. C’est une jeune vierge consacrée au roi dont elle est la Shakti ou énergie féminine de son royaume. En fait, elle est très seule et un peu sacrifiée, car à 18 ans elle trouve difficilement à se marier, ses pouvoirs, qui la dépassent, faisant peur à chaque homme.

Au Népal, il rencontre son premier maître : Muni Pitri Bhakta. C’est un ermite qui vit dans une grotte de la montagne, un peu au-dessus de Phalkin, qui est un lieu tantrique célèbre, où les pèlerins viennent faire des sacrifices d’animaux à la Déesse. Pitri Bhakta est un muni  qui a fait un voeu de silence perpétuel. Et depuis tout le monde se moque de Marc-Alain en disant :”Si ton maître est muet, il n’a pas du te dire grand chose”. Comme si l’on ne pouvait communiquer des enseignements que par la parole. C’est en fait le moyen le plus vulgaire. Toute transmission réelle du Yoga se fait silencieusement “de mon coeur à ton coeur, de mon niveau de conscience à ton niveau de conscience, de mon énergie à ton énergie”.  L’essentiel est la transformation opérée et c’est ce qu’il sent tout de suite. Il n’est plus le même, il est devenu hindou. Sa souffrance et son exigence se calment et il entre dans une phase d’apaisement. Il en sera ainsi pendant les trois ans qui précédent la mort de Pitri Bhakta, qui était déjà très âgé.

 

Le monde des Jaïns.

 La religion jaïna est la plus ancienne du monde, du moins c’est ce que disent leurs temples et leurs écrits. Et de fait ils nous parlent du temps de la cueillette où les hommes allaient nus, sans tuer aucun animal, avant que le système des pluies se régularise. Ce qui intéresse Marc-Alain est de pouvoir rencontrer ces véritables gymnosophes (ou sages nus) qui avaient stupéfié les Grecs et Alexandre le Grand. Il s’agit des ermites de la branche Digambaras  ou vêtus des quatre points cardinaux. Ils sont les plus vénérés de toute l’Inde, mais il n’en existe plus qu’une vingtaine. Marc-Alain, qui visite partout leurs temples merveilleux, a la chance de pouvoir en rencontrer près de Shravona Belgola, puis à Sanganer près de Jaïpur. Ils vivent entièrement nus dans les montagnes et ne descendent vers les sanctuaires que pour de rares fêtes. Marc-Alain a pu séjourner à Shravona Belgola en dehors des pèlerinages. Le lieu est en lui-même très impressionnant.  Deux fils de rois se faisant la guerre, l’aîné tue son cadet, alors il renonce au royaume et devient ermite nu jaïn. On a sculpté sa statue nue de 42 mètres dans le sommet d’une montagne en évacuant tout ce qu’il avait autour. Du temple à ses pieds, on domine toute la plaine.

 

Les pèlerinages bouddhistes.

Marc-Alain  suit les traces du Bouddha Gautama, qui est né au Teraï, à l’époque dans l’Inde, maintenant au Népal. Il a obtenu la réalisation sous le pilpal (figuier) de Bodh Gaya où Marc-Alain  peut aller méditer, ainsi qu’au grand monastère de Sarnath, près de Bénarès. 

Le Bouddhisme originel s’est d’abord répandu à Ceylan (Shri Lanka) avec la translation d’un rejeton de l’arbre de l’Illumination de Bodh Gaya. Le temple de la Dent de Bouddha a été construit à Kandy et Marc-Alain visite aussi les ruines des immenses installations bouddhistes à Anuradhapura, Polonnaruwa et à Sigiriya, l’extraordinaire ville-rocher toute peinte et sculptée.

Les pèlerins chinois sont venus s’instruire dans les grandes universités bouddhiques de l’Inde par des voyages périlleux dont nous avons conservé les récits. Mais le bouddhisme tel que l’a vu Marc-Alain en Chine en 1990 a été totalement détruit par les gardes rouges maoïstes et il ne subsiste plus que des communistes, gardiens de musée déguisés en Lamas.

La situation est toute autre au Tibet converti au Bouddhisme par Padmasambhava. En 1958 les Chinois ont agressivement envahi le Tibet et l’ont annexé dans l’indifférence quasi-totale du monde entier. Chassés de leur pays, les Tibétains ont été répandu dans le monde entier “comme le peuple des fourmis”. Dans un merveilleux voyage longeant l’Himalaya d’Est en Ouest, Marc-Alain les visite au Boutan, au Sikkim, au  Népal, au Cachemire et au Ladakh jusqu’à aboutir au pied du Pamir, Hindukush et Karakorum. Là se trouvent les Kalashs  aux fascinants yeux bleu-verts qui disent descendre des soldats d’Alexandre le Grand.  Du Népal il peut faire plusieurs  incursions au Tibet.

 

Les initiations tibétaines.

 Fasciné par le Tibet, Marc-Alain avait dans sa jeunesse dévoré les récits de voyages de Huc, Sven Hedin, Tucci, Bacot, puis lu tous les livres d’Alexandra David-Neel. Quand il a accès aux livres du Lama Anagarika Govinda, il comprend ce qu’est un véritable bouddhiste et non un aventurier sans scrupule, abusant de la totale hospitalité de ce peuple pour satisfaire sa curiosité égoïste. Le chemin des nuages blancs  est entré directement dans son coeur. La tentation du bouddhisme tibétain lui est venue. Après avoir rencontré un tibétain occidentalisé comme Sogyal Rimpoché, il fréquente divers centres dont celui du Bois de Vincennes, de Dordogne ou de Toulon-sur-Arnoux.

 La rencontre décisive est celle du Karmapa dans son extraordinaire monastère de Rumtek, au-dessus de Gantok, au Boutan. Il participe à la cérémonie de la Coiffe noire, opération magique où le Karmapa revêt la coiffe faite des cheveux de mille Dakinis (fées). Il assiste aux danses sacrées des Lamas, à la confection de mandalas et de tormas et il décide de prendre refuge. Il le fait devant Touksé Rimpoché, Lama de Leh au Ladâkh qui l’avait profondément ému et avec Shamar Tulkou il répète trois fois : “Je prends refuge dans le Bouddha, le Dharma et le Sangha”. Puis il suit pendant deux ans les enseignements de Guéshé Rabten. Dans ces deux cas, il n’avait pas vu, tellement ils paraissaient dans la force de l’âge, qu’il s’agissait de moines ayant pratiqué des ascèses toute leur vie pour avoir la possibilité à 60 ans passés de transmettre l’essentiel deux ou trois ans avant leur mort. Il n’en a pas été de même avec Kalou Rimpoché, qui a accompli des réalisations considérables pendant 25 ans. Par suite Marc-Alain recevra des initiations du Dalaï-Lama, du Sakyapa Trinzin, puis il entre dans le Dzogchen avec Khyentsé. Mais finalement il réalise que pour lui ce n’était pas tellement différent du Yoga et qu’il doit rester dans la voie qui s’est ouverte à lui dès son enfance à l’âge de treize ans.

 

Vivre dans la Vallée des Dieux.

Il existe une extraordinaire vallée au nord de l’Inde, à coté du Cachemire et en dessous du Ladâkh, celle de Kulu et Manali, elle a 80 kilomètres le long du torrent Béas au pied du Daula Dhar. Selon l'épopée du Mahabharata, lorsque les Pandavas ont perdu leur royaume sur un coup de dés au profit de leurs cousins tricheurs, les Kauravas, c’est là qu’ils sont venus se réfugier pendant 19 ans. D’un climat tempéré, elle allie une végétation tropicale à celle d’une vallée des Alpes. Marc-Alain y visite des sites étonnants, entre autres le temple de la déesse Hirma Devi situé en pleine forêt de cèdres Déodars à une heure de marche de Manali. Au début il est très déçu et même choqué, il ne voit sous les immenses arbres qu’une disgracieuse construction en tôle ondulée. Il entre et à  l’intérieur il a la surprise de trouver un merveilleux temple en cèdre sculpté du dix-septième siècle. Et encore dedans quand ses yeux commencent à s'habituer à l'obscurité il aperçoit, à la place de l’autel, un énorme dolmen qui remonte à je ne sais quand.

Vers 18 heures lorsque tous les visiteurs sont partis, il ne reste dans le temple que ceux qui vont y passer la nuit et Marc-Alain vit une sensation extraordinaire. Non seulement il s’est imprégné de l’ambiance calme de ces hautes frondaisons de la forêt de cèdres, de la présence constante et discrète de tous les animaux, des parfums du temple et de la lente récitation des mantras, mais soudain l’imprévisible se produit et le temps s’arrête. Le temps, il en avait à profusion auparavant, il en avait eu toute sa vie, il n’en avait jamais manqué. Il était là, c’est tout, il s’écoulait. C’est même cet aspect auquel il était le plus sensible : le temps ne subsistait pas, il fuyait comme du sable entre les mains. Cette perception métaphysique du coté fuyant du temps et donc de l’inconsistance du monde l’avaient rendu malade pendant deux ans, en classe de seconde et de première. Et là c’est l’expérience inverse qui se déroule : le temps a disparu. Tout est stable, rien ne bouge, il est dans le monde de l’immuable, ou tout au moins de l’extraordinairement lent, hors de l’échelle humaine. C’est une sensation stupéfiante, être hors du temps. La Présence de l’Eternel s’impose à tous. Celui qui a dit : “Je suis l’Eternel ton Dieu” n’a pas besoin de parler et de se présenter. Il est là, imposant, massif, omniprésent. Il sécurise et communique le goût de l’Etre. En y réfléchissant par la suite, Marc-Alain s’est  dit que cela avait du être déclenché par la conviction que dans cette retraite hors des hommes il ne se passerait rien jusqu’au lendemain matin, rien, absolument rien. Mais cela n’a pu être que le déclencheur et il reçoit l’expérience réparatrice comme une Grâce.  Une des racines de la Nuit obscure disparaît.

Par la suite de l’autre coté de la vallée près de la Rothang Pass à 3955 mètres, vers Malana, Marc-Alain rencontre Ramdas, un yogi itinérant qui s’est fixé là pour quelques semaines et qui reste avec lui pour faire du Yoga dans le cadre idyllique d’un vieux temple abandonné.

 

Le monde dravidien de l’Inde du Sud.

Quand il arrive en Inde du Sud, Marc-Alain croit qu’il connaît l’Inde, mais il doit reconnaître qu’il n’en est rien : là se situe l’Inde véritable. Celle du Nord est une Inde islamisée et britannisée, celle des Aryens qui en 1.800 avant notre ère, ont refoulé tous les peuples de l’Inde vers le Sud. C’est pire que la situation de l’Occitanie en France. Pourtant quand il sort de l’avion à Mahabalipuram, il croit qu’il n’aura jamais la force d’arriver au hangar de l’aéroport et qu’il va tomber raide sur la piste. Il lui semble qu’il vient d’entrer dans un four, il fait 45 degrés et le soleil est au sommet d’un ciel bleu intense. Mais quelle émotion plus tard dans la soirée, quand il visite les temples du rivage et les rochers sculptés (rathas). A coté se trouve la Colline des deux aigles sacrés (Tirukalikundram) qui viennent du Bengale pour y manger tous les jours à 11 heures.

Le temple de Tanjore est un lieu de pouvoir magique consacré à Shiva sous la forme de Murugan, l’éternel adolescent. Des trois cotés de la colonnade qui constitue le péristyle ont été réunis des milliers de Lingams ramassés dans toute la région. Et on les sent vibrer sur place de toute leur force contenue. C’est un lieu réparateur par excellence.

Mais ce n’est rien auprès de tous les autres grands temples : Kanchipuram, Mysore, Srirangam, Tirumalai, Chidambaram, l’Espace de la conscience ... N’est-ce pas merveilleux qu’un pays puisse consacrer une ville et un temple à l’Espace de la conscience ?

A Maduraï le temple de Meenakshi (la Déesse aux yeux de poisson, c’est-à-dire en extase) est le plus stupéfiant. Ses quatre Gopuram  ou tours des portes d’entrée, hautes de 60 mètres, sont des montagnes décorées sur toutes leurs faces par des dizaines de milliers de statues de dieux et déesses violemment colorées.  L’effet de reproduction de l’exubérance des multiples formes de la vie aux Indes est à vous couper le souffle. Marc-Alain reste là à les contempler sans pouvoir entrer.

Arûnachala (la colline de l'Aurore) est la montagne sacrée de toute antiquité où ont vécu nombre de saints. Elle a attiré Ramana Maharshi (1879-1950) dont l’ashram se trouve à coté. Cet éveillé a par un seul regard illuminé transformé les milliers de vies de ceux qui étaient venues à son Darshan. Sa question est percutante à jamais : “Qui suis-je ? Et quel est Celui qui en moi pose cette question en cet instant ?”.

Pondichéry est un curieux mélange d’indianité et de petite ville provinciale française. Bon nombre d’habitants ont encore à l’époque des liens très forts avec la France, certains ayant fait la guerre 1939-1945 où ayant des parents morts pour la France. L’Ashram d’Aurobindo ( 1872-1950) est maintenant un lieu de calme et de paix et Marc-Alain se recueille sur leur mausolée à sa mémoire et à celle de Mère Mira Alfassa (1878-1975). Il leur est reconnaissant d’avoir, en précurseurs à leur époque, réhabilité le corps et montré comment le Yoga n’était pas une fuite du corps et du monde dans un nirvana céleste, mais une réhabilitation du monde et une spiritualisation du corps par l’amour à la découverte du mental cellulaire, du surmental et du supramental. La ville internationale d'Auroville, née d'un rêve de Mère, après bien des aléas, a été reprise par le gouvernement indien. A coté de Madras se trouve Adyar, le Jardin botanique domaine des théosophes, qui ont eu entre autres le mérite de laisser une considérable bibliothèque, en sauvant d’inestimables manuscrits.

 

L’Orissa et le Kriya-Yoga.

L’Orissa se trouve à 300 kilomètres au sud du Bengale, entre Calcutta et Madras. C’est l’état le moins peuplé et le plus sauvage des Indes, la plus grande partie étant couverte de jungles et de forêts. C’est le refuge des derniers animaux sauvages, mais aussi de la première civilisation de l’Inde, celle des Mundas, antérieure aux Dravidiens. Tout y est authentique, car le pays est arriéré, archaïque et à l’écart de tout. Il n’y avait aucun hôtel pour européen à cette époque dans sa capitale  Bhubaneshwar. C’est une ville de temples où ont été rassemblés des Lingams et des statues des Nagas (Serpents-Dieux des Mundas).

De là Marc-Alain gagne Puri, la ville sainte par excellence (Puri signifie La Ville) qui se trouve au bord de la mer. Le temple sacré a une procession des chars des Dieux, célèbre dans toute l’Inde. Les statues des trois formes de Dieu sont de type aborigène, sans bras ni jambes. Il se nomme Jagannath, le Souverain de l’Univers. Et il se veut moins anthropomorphisé que les autres  dieux des Indes.

C’est là sur une dune au bord de la mer en 1906 que Shri Yukteswar (1855-1936) a atteint la réalisation. Sur cet emplacement ses disciples ont bâti le Karar Ashram avec, au milieu des fleurs des jardins, son mausolée (Mahasamadhi). Le leader in charge  est Swami Hariharananda ( ce qui signifie Shiva et Vishnou ne font qu’un). La première fois que Marc-Alain le rencontre il tombe dans ses bras et lui voue une grande affection. Lors d’une méditation, il lui ouvre Agyachakra,  le Troisième Oeil, le centre de la lumière intérieure, en le touchant. Et, ô surprise, Marc-Alain voit pour la première fois de sa vie, une Lumière éblouissante extérieure, comme un flash de photographe mais qui dure. Lui, qui avait travaillé pendant vingt ans avec Lucien Ferrer à évoquer la lumière blanche, à visualiser et à badigeonner mentalement des couches de peinture blanche sans jamais rien voir. Puis il reçoit l’initiation védique qui dure quatre heures avec les invocations et l’échange des karmas. Il reçoit là l’intensification du Son cosmique, (qu’il avait déjà entendu, sous forme d’un bourdonnement d’oreilles) en crissement d’insectes, chant des cigales, sifflement de serpent ... Son apparition lors d’un cours de Yoga ou d’une méditation signale que l’on a atteint le niveau de l’énergie divine. Celle-ci lui est aussi communiquée de façon permanente sous forme d’une vibration, passant d’un corps à un autre, la Spanda.

En fait, Swami Hariharananda a fait déjà plusieurs voyages en Europe depuis 1974, mais uniquement en Allemagne, Hollande, Belgique et Suisse pour transmettre le yoga de Babaji, l’avatar divin. Swami Yogananda (1893-1952) était déjà venu se fixer définitivement en Californie après avoir fait le tour du monde. Marc-Alain met trois ans à vaincre ses réticences envers la France et à le décider à venir. Enfin il a la joie de recevoir son Maître en 1981 dans son Institut de Yoga transformé en Ashram. Il apprend ainsi tout ce que cela suppose comme obligations. Par exemple, à la question nourriture Swamiji répond qu’il mange très peu, de la nourriture végétarienne très simple, uniquement du riz, du dhal et quelques légumes. C’est-à-dire une nourriture pure de Brahmane hindou, introuvable en France et qu’il faut faire cuire spécialement dans des instruments neufs qui ne servent qu’à cela.  

Chaque année une centaine d’initiations ont lieu dans son Institut avec des personnes pratiquant déjà du Yoga ou l’enseignant. Mais cela ne dure finalement que huit ans, après Swamiji tombe malade et vit aux USA. Certains de ses disciples donnent des initiations, ainsi que des disciples d’autres branches du Kriya-Yoga. Mais il semble qu’il en soit comme avec les Tibétains, il faut toute une vie de travail et d’ascèse pour être capable à la soixantaine de transmettre ce que l’on a accumulé. Encore certains êtres réalisés ne transmettent rien ou ne laissent aucun disciple.

 

Les trois tentations.

L'aide des maîtres n'est qu'une aide, l'essentiel du travail reste à faire. Pour pouvoir progresser il faut dépasser trois désirs, qui sont en fait trois tentations sur le chemin

1. Les pouvoirs. Ils sont recherchés au début par ceux qui avancent sur le sentier pour avoir une preuve objective de ce qu'ils vivent. Cela les mène à la recherche des pouvoirs et des démonstrations spectaculaires. On risque alors de tomber dans ce que l'on nomme la parapsychologie, qui fascine bien des gens au début de la voie. C'est un peu le dragon qui garde l'entrée de la caverne, prêt à dévorer ceux qui ont peur de lui. La rencontre des pouvoirs se produit naturellement sur le chemin, il suffit de ne pas s'y intéresser et d'en prendre conscience avec indifférence. Si on les regarde avec complaisance, on est amené à les cultiver pour les développer et cela renforce l'égo et engendre l'orgueil.

De ce point de vue Marc-Alain n'a accepté de vivre qu'une seule expérience : la marche sur le feu. Le 9 février 1986 il a participé, dans un souci d'expérimentation scientifique, à l'une des premières marches sur le feu organisée en France par Alain Chevillat. Il a pu pieds nus marcher sur un lit de braises ardentes à 1000 degrés sur sept mètres sans souffrir, ni avoir aucune brûlure. Comme il en a rendu compte dans Corps et extase, il s'agit en fait d'une possibilité naturelle que possède toute personne qui arrive à dépasser sa peur. Mais cela reste quand même une démonstration du pouvoir de l'esprit sur le corps.

2. Les visions et apparitions. Pendant longtemps il est resté bloqué sur ce désir d'une apparition ou au moins d'une vision d'un être surnaturel. Marc-Alain a été délivré de cette tentation en comprenant peu à peu combien la perception sensorielle du divin est fruste à coté de la participation unitive et en réalisant finalement que l'expérience suprême est transpersonnelle. Déjà Maître Eckhart se moquait à son époque des personnes qui veulent voir Dieu avec leurs yeux : "Il est des gens qui veulent contempler Dieu de ces mêmes yeux dont ils regardent une vache et ils veulent aimer Dieu de la façon même dont ils aiment une vache". D'ailleurs Thérèse d'Avila n'a jamais vu le Christ de façon sensorielle, mais par un sentiment de présence bien plus profond.

3. La consolation des extases est elle-même une tentation. C'est toujours l'Absolu qu'il faut viser directement, jamais l'extase pour elle-même : elle n'est qu'une conséquence et un épiphénomène. Maître Eckhart continue en ce sens : "Tu aimes ta vache à cause du lait et du fromage et pour ton propre avantage. Ainsi se comportent toutes les personnes qui aiment Dieu pour de la richesse extérieure ou pour de la consolation intérieure. Tout ce vers quoi tu diriges ton effort, aussi bon soit-il, si ce n'est pas Dieu en lui-même, ne peut être jamais qu'un obstacle pour toi devant la suprême vérité". Et il conclut par cet avertissement salutaire : "Mais jouir de Dieu et le rechercher pour cela, c'est s'envelopper la tête dans un manteau et la mettre sous un banc". C'est sans doute pour cette raison que bien des mystiques perdent le contact avec le Divin et se plaignent après d'être délaissés.

 

L’époque des pèlerinages.

Il y a des lieux où souffle l’esprit et il est bon de s’y trouver au moment opportun. Il y a pour cela des rendez-vous dans sa vie qu’il ne faut pas manquer, mais on ne les connaît pas toujours d’avance. On découvre que c’est bien là que l’on devait être, lorsqu’on trouve ce dont on avait absolument besoin pour franchir un pas. Mais on ne le cherchait pas, car l’on ne savait pas ce qu’il y avait à trouver. On est venu, guidé par une nécessité intérieure, un appel de son âme.

Les rendez-vous précédents de Marc-Alain n’était pas à Jérusalem, mais dans les Villes mortes de haute Syrie, pas en Estrémadure mais au Portugal, pas à Mexico mais à Chichicastenago. Il a été très loin pour recevoir des chocs spirituels, en Cappadoce avec les cheminées des fées ou surtout en Thessalie à Varlaam et Roussanou dans les incroyables monastères suspendus dans les airs, les six météora monastéria où l’on vit en plein ciel.

Il se tourne de plus en plus vers les pèlerinages explicites. Il a tellement reçu à Lourdes, à Chartres, au Mont Saint-Michel, aux Saintes Maries de la mer, à Notre-Dame de la Fin-des-Terres à Soulac à Sainte Anne d’Auray ...

Rocamadour est le rocher de l’amour. C’est un ancien lieu de chasse préhistorique où l’on  a retrouvé des quantités d’ossements de chevaux ; poursuivis par une grande battue, ils se jetaient en masse du haut de la falaise. Puis l’endroit fut christianisé par l’ermite Amadour et l’on y trouve même Durandal, l’épée de Roland fichée dans le rocher et une statue de vierge noire du huitième siècle. Le site le long d’une falaise est toujours impressionnant dans le désert préservé du Causse.

La Sainte-Baume est la grotte de l’amour. C’était aussi un refuge préhistorique qui s’ouvre à mi-hauteur dans une falaise dominant la forêt domaniale. Des hordes ont du pouvoir y subsister et s’y défendre pendant longtemps. Du temps des Gaulois et pendant le Moyen-âge, c’était un lieu de pratiques païennes où les villageois venaient une fois l’an au Carnaval. Les Chrétiens l’ont interdit, en inventant la venue de Marie-Madeleine la prostituée repentie et en  y installant un monastère à demeure. L’annexe à ses pieds a été un moment ouverte  au Yoga et au New age.

Le pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle, Santiago, est actuellement  en plein renouveau, mais à l’époque pour un Français renouer avec les romieux  restait assez singulier. Cette extrémité de la Galice est aussi un finistère. Et c’est là au bord de la mer que s’est produit dans le “champ des étoiles” (campus stellae) une rencontre remarquable. Comme à la Sainte Baume, elle a été christianisée par l’arrivée de l’apôtre Jacques avec sa cathédrale couverte d’or. En tout cas, c’est de là en 718 qu’est partie la reconquête par les chrétiens d'Asturies de l’Espagne envahie par les Musulmans. Ce pèlerinage populaire était l’apport de toute l’Europe à la délivrance de la terre Ibérique.

 

Qu’est-ce qu’un Pèlerin ?

   Ce n’est pas un errant ni un vagabond, clochard ou chemineau comme le fou de la première lame du Tarot. Quand on ne sait pas où l'on va, poussé par ses fantasmes l’on erre à travers champs ou l’on part sur la route (On the Road, Kérouac) jusqu’à ce que l’on entende la Parole qui dit : "Je suis le chemin et la Voie, celui qui me parcourt ne tombera pas dans le précipice". Encore faut‑il reconnaître cette Parole. " Lorsque l'homme ordinaire entend parler de la Voie, il éclate de rire et se moque. Lorsque l'homme moyen entend parler de la Voie, il l'écoute et puis l'oublie. Lorsque l’homme supérieur entend parler de la Voie, il la suit et ne la quitte plus. Et s'il n'en était pas ainsi, la Voie ne serait pas la Voie (Tao)" a écrit Lao-Tseu et ceci est toujours vrai depuis cinq mille ans.

    Autrefois le pèlerin était celui qui avançait à travers champs (peregrinus). Puis vers 1150 celui qui pérégrine a trouvé ses attributs : le bourdon, la coquille et la pèlerine, cette cape qui protège de la pluie avec son collet sur les épaules et son capuchon. Et grâce à elle, il est devenu le pèlerin. Partout en Europe se sont levés les pèlerins pour Jérusalem, Rome, Saint Jacques de Compostelle, le Mont Saint‑Michel, Rocamadour, etc… Il en est de même aux Indes pour les sadhous qui relient sans cesse les 51 lieux sacrés où sont tombés un des morceaux du corps de la Déesse. Le pèlerin a un plan de route pour accomplir le voyage fabuleux qui le conduit au centre de lui‑même. Dans les collines et les vallées cheminent ceux qui vont à la rencontre. Leur sourire discret cache leur mystérieux secret, ils sont les pèlerins de l'Absolu. Ce sont les "hommes de brume" d'Héraclite ou "les nobles voyageurs" de Milosz, c'est‑à‑dire les éternels voyageurs de l'immensité du dedans.

Le Yogi aux jambes repliées est le voyageur immobile qui va le plus loin, jusqu'au bout de lui‑même.

Pour ceux qui n’auraient pas encore senti cet Absolu (Parasamvid) à la lecture de ce livre, on peut ajouter qu’il est une « réalité inconnue, source de tout, vers laquelle l’humanité progresse pas à pas et que les mystiques rencontrent à tâtons ».

 

 

Les étapes de la voie mystique.

La progression dans la voie mystique n'a pu s'accomplir qu'à travers plusieurs étapes.

1. L'érosion de l'égo. Il ne sert de rien de vouloir lutter directement contre l'égo : jamais l'égo n'attente à l'égo. On ne peut que travailler à réduire ses premières manifestations dans les comportements : l'égoïsme, l'orgueil et la colère. Le travail le plus important fut d'acquérir de la patience et d’apprendre à supporter lenteur et mauvaise foi, jusqu'à admettre les gens tels qu’ils sont.

Le travail sur l'égo ne peut être réalisé que par un maître réalisé. Depuis 1981 Marc-Alain pratique sous la guidance de Lilian Silburn, une méthode soufie de la lignée hindoue de Sri Radha Mohan Lalji Adhauliya dont elle avait eu la transmission directe aux Indes. Il vécut avec elle des états de calme, de paix, de quiétude et de contentement, puis une grande expansion de l'espace intérieur. Alors par la puissance du maître va commencer l'érosion et la désagrégation de l'égo. On a l'impression d'un grand vent qui balaie tout, d'un ouragan qui traverse et emporte tout sur son passage, sans arrêt pendant des dizaines et des dizaines de séances, avant que la jonction puisse se faire.

2. La plongée dans la Vacuité.  Pour Lilian Silburn il n'y a aucune méthode de méditation et il s'agit de plongée directe dans le vide. Mais il ne faut surtout pas chercher à faire le vide dans l'esprit, il vaut mieux se centrer sur le coeur et se rendre sensible à l'énergie qui circule dans le groupe et qui est la présence vivante des gourous.  Puis on vit les premiers états d'anéantissement et de vide inconscient qui bouleversent tout. Ensuite, on se rend sensible aux vagues d'amour qui semblent déferler de plus en plus puissantes et à une énergie qui peut faire sursauter. Et après on ne peut plus parler que de vide, d'abîme et de Rien.

3. L'amour mystique et le passage à l'amour universel. Le passage à l'amour universel n'est pas facile. Au départ on vit avec un amour égoïste, c'est-à-dire que l'on aime qui vous aime, vous aide ou vous fait du bien, les personnes belles ou désirables. Puis on peut passer à un amour de mérite où l'on aime le Bien et les personnes qui le pratiquent, belles ou laides, favorables ou défavorables. Mais c'est encore un amour inégal et proportionnel au mérite. L'amour divin est universel et il aime également ceux qui le servent comme ceux qui lui nuisent. Ce type d'amour est incompréhensible pour les hommes et il leur apparaît toujours comme paradoxal et injuste (voir les ouvriers de la onzième heure et les paraboles du fils prodigue ou de la brebis perdue). Il ne peut pas être vécu sans une expérience de type spirituel qui engendre la conversion. L'amour envers Dieu passe par plusieurs étapes : au début on s'y efforce et l'on s'y énerve, puis cela devient plus fréquent et plus facile et lorsque c'est devenu habituel, un jour cela s'inverse. Après avoir été un amour de soi vers Dieu, on sent descendre en soi l'amour de Dieu, sous forme d'une grande douceur et d'une infinie tendresse. Alors les deux amours s'unissent et l'on réalise que l'amour que l'on peut avoir envers Dieu est inspiré par lui et n'est pas autre que le sien. On est alors entré dans l'amour divin ou amour universel qui permet d'aimer tous les êtres d'une façon égale. Puis on pénètre dans la conscience de l'Unique, l'Un sans second de l'Advaïta Védanta. Et ce chemin est à parcourir par chacun à son tour.

 

10. LA MATURITE

 

Maintenant le temps est venu pour Marc-Alain de passer aux applications pratiques. Le travail à l'Université est un travail passionnant avec les étudiants, mais sans aucune possibilité d'échanges avec les autres enseignants. Qu'ils soient expérimentalistes ou cliniciens, ils partagent tous les mêmes convictions matérialistes. Donc il finit par conclure vers cette époque que ce qui ne pouvait pas être fait à l'intérieur (faute d'un laboratoire spécialisé à l’Université, à l’Ecole pratique des hautes études ou au Collège de France), devait l'être à l'extérieur. Il lui reste douze ans avant sa retraite, il faut la préparer sans cesse dès maintenant. Il ne doit plus sauver que l'essentiel, il n’y a plus un moment à perdre. Et c'est à ce moment là qu'il rencontre le mouvement transpersonnel et qu’il décide de s’y investir.

 

La révolution transpersonnelle.

 Le monde du Yoga et des mystiques restait un monde à part, qui n'avait aucun point commun avec la science occidentale qu'il apprenait, puis enseignait à l'Université. La pensée orientale n'était qu'un espoir et qu'une bouffée d'oxygène pour se maintenir en vie. Le cadre rationaliste et le monde matérialiste, qui s'installaient à la fin de la guerre, étaient sombres et étouffants. C'était le triomphe du rêve matérialiste : matérialisme scientifique, dialectique, rationaliste, historique, marxiste, économique... Tous les penseurs ne pensaient qu'à nier le rôle de la pensée. C'était la mode du système sartrien : la glorification de l'absurde, de l'existentialisme athée qui ne pouvait mener qu'à la nausée sartrienne. De quoi ôter toute joie de vivre à un jeune. Les intellectuels étaient désorientés et la spiritualité une tare indélébile. Ceci s'est poursuivi pendant les deux premiers tiers du XXème siècle.

A l'Université il vit l'écrasement des quelques rares spiritualistes (dont Gilbert Simondon) par les matérialistes, qui dominent tous les secteurs des Universités parisiennes, jouant habilement sur la confusion entre scientifique et matérialiste, à partir de leur soi-disant "matérialisme scientifique marxiste". En psychologie cela se traduit par la lutte de la "psychologie expérimentale" contre tout le reste : la psychologie clinique ou la psychologie philosophique. Alors les chefs de service peuvent se livrer impunément au harcèlement psychologique ; ces Eliane V., Germaine M. et Claude L., qui écrasaient tout autour d’elles, n'étaient en fait que des structures pathologiques de type pervers narcissique. Mais elles agissaient au nom de l'idéologie dominante contre toute spiritualité.

 A partir de la rupture des Hippies (1966-67) a pu s'installer la révolution transpersonnelle. Des scientifiques de renom s'y sont ralliés de plus en plus nombreux, dont bien des Prix Nobel comme Ecclès, Bohm, Prigogine, Pribram ... En 1985, Marc-Alain fonde l'Association Française du Transpersonnel, dont il est élu président. C'est aussi lui qui réalise chaque trimestre l'écriture et la mise en page du Bulletin  trimestriel.

 Il n'est plus seul. Il ne lui reste plus qu'à écrire Mystique et Transpersonnel  puis Corps et extase. A partir de sa pratique de l'analyse rêve-éveillé, il peut mettre au point la psychanalyse spiritualiste et exposer le fonctionnement des forces (eidolons) du monde. Les fils épars se retissent ensemble et les instants d'éternité s'accordent.

Mais il existe bien des sens du Transpersonnel. Certains organisateurs du congrès 1984 de Bruxelles, n’y voyaient qu’une occasion de prendre de la drogue en douce et de gagner leur vie avec de pseudo-psychothérapies à l’extasy ! Marc-Alain est entré dans cette arène pour regrouper des personnes intéressées par l’étude et la pratique de la mystique. Hélas, il n’a jamais pu en réunir assez. Pour beaucoup le Transpersonnel c’est le personnel, les pouvoirs, les miracles, la sophrologie, le chamanisme, la cabale, l’astrologie, la radiesthésie, le chaneling, les cristaux, les sectes,  la transe, le vaudou, l’alchimie, les bougies hopi, le magnétisme, les lunettes psychédéliques ... Enfin tout ou n’importe quoi, sauf l’essentiel. Personne ne prend le Transpersonnel au sens des Béguines puis de Maître Eckhart ; le dépassement du dieu personnel vers un trans-personnel, déité ou Fond ou Abîme superessentiel ( Gotheit, Grund, Urgrund). Marc-Alain recueille un succès d’estime, sans adhésion véritable.

Il découvre peu à peu que la majorité de ceux qui sont inéluctablement attirés par ce mot magique de “transpersonnel” viennent pour pouvoir donner un nom rassurant à une expérience inquiétante qu’ils ont eu. Donc ils ne veulent rien apprendre, puisqu’ils savent déjà tout : ils ont eu l’expérience. Ces expériences sont extrêmement variées et différentes. On peut les grouper en trois catégories. Le premier groupe est le plus classique : sorties hors du corps, régressions dans des vies antérieures, visions, hallucinations, apparitions, prémonitions, voyances, écriture automatique ... Le second est moins facile à préciser tellement l’occasion est banale et anodine. Il faut croire que la personne a vécu longtemps dans l’angoisse, le mal-être ou le désespoir et cela a fini par se calmer, un jour en ouvrant la porte, en regardant un enfant, en marchant dans la rue, en cueillant des cerises, etc. Et c‘est ce soulagement qu’elle amplifie et nomme emphatiquement expérience transpersonnelle. Les psychiatres parleraient de bipolaire ou maniaco-dépressif cyclothymique. Le troisième groupe est plus nettement psychiatrique : la personne a peur d’être folle et lutte toute seule contre la folie (paranoïa, schizophrénie, mégalomanie, délire mystique ...). Elle lutte contre une montée de kundalini, une pulsion suicisaire ou criminelle … Et pour être totalement rassurée, elle a besoin de l’authentification du Transpersonnel. Puisque c’est transpersonnel, ce n’est pas du tout de la folie et en plus elle fait partie de l’élite et n’a plus rien à apprendre. C’est en cela que l’AFT a un rôle d’une utilité essentielle. Même si personne ne veut pas étudier les mystiques, l’appartenance au “Transpersonel” rassure, calme et canalise. Et la personne n’entre jamais dans cette “folie” qu’elle redoutait tellement. Son "délire" s’est enkysté et ne contamine plus rien. Le soutien thérapeutique est essentiel et indispensable. Comment aider tous ceux qui n’ont même pas l’idée d’entrer en psychothérapie ?

Pour étudier les différents aspects du Transpersonnel, Marc-Alain organise des congrès avec les meilleurs spécialistes et à partir des meilleures communications, il réalise des livres collectifs dans une collection de Psychologie transpersonnelle, grâce à l’aide indéfectible de Michel Bon, éditeur de Trismégiste.  Puis après dix ans d’élaboration théorique  et d’approfondissement, il passe à la pratique et fonde une école du Transpersonnel sous forme d’un Institut de Recherche. Là, sous prétexte de rédiger un mémoire pendant trois ans, on peut aider et soulager les misères de ceux qui, en pleine crise, jamais n’entreprendraient une psychothérapie.

 

L’étude des mystiques.

    Pour Marc-Alain le transpersonnel est essentiellement l’étude et le revécu des textes des grands mystiques, en particulier Maître Eckhart et ses disciples de l’école rhénane : Jean van Ruysbroek l’Admirable, Henri Suso, Jean Tauler, Rulman Merswin, Paracelse, Jacob Boehme, Angélus Silésius …

“Il est des gens qui veulent contempler Dieu de ces yeux mêmes dont ils regardent une vache

et ils veulent aimer Dieu de la façon même dont ils aiment une vache.

Tu aimes ta vache à cause du lait et du fromage et de ton propre avantage.

A quoi bon errer dans les champs et les églises, qui a vraiment trouvé Dieu le sent partout.

 Dieu m’aime du même amour dont il s’aime Lui-même.

Il faut pénétrer au plus intime de son Ame, dans ce Fond qui est à l’abri de tous les accidents.

Plus l’âme est dans la nudité et la vacuité, mieux elle est saisie par Dieu.

La conscience de l’union à Dieu est l’obstacle à la parfaite béatitude.

Dans le présent éternel, la splendeur divine, il est dans une seule et même lumière avec Dieu,

avec une Joie et des délices tels que nul ne peut en témoigner en termes suffisants.

L’univocité de la Déité est au-delà de toute représentation personnelle.

              Dieu est transpersonnel car il est pure Déité avant l’apparition des personnes ».(Maître Eckhart)

 

Bretagne tonique.

Marc-Alain a l'idée de revenir en Bretagne pendant les vacances de Pâques 1972, avec son fils de sept ans. Et il tombe sous l'envoûtement de ce pays de lumière : pendant quinze ans il y reviendra tous les ans. Il commence par faire un tour complet, puis un tour détaillé, région par région, et quel enchantement ! Chaque région a son charme : tout le nord avec ses rochers roses et son vent, la cote sauvage au dessus de Brest. Le pays Bigouden garde tout son mystère ; a-t-il vraiment été le bout du chemin pour les envahisseurs mongols ? Rêver sur la mer d'Iroise, face au grand large.

Finalement c'est sur la côte sud, plus ensoleillée et plus chaude, que les séjours se sont multipliés. Bénodet et son palais arabe, les cures de thalassothérapie à Carnac ... Le sommet sera le séjour à Port-Lin près du Croisic. Il a la chance d’y retrouve des amis naturistes qu'il était déjà venu aider lors de leurs épreuves pour préserver la plage d'Erdéven menacée de lotissement. Leur président, qui a vécu une EMI, a une âme généreuse et dévouée. Par toutes les randonnées, il lui fait connaître et aimer ce pays d'exception, entre le Croisic et Guérande se trouve le blanc pays (Gwen Ran), blanc de la fine fleur du sel. Circulant lentement dans les marais salants et tout le réseau des étiers en fuyant les hordes de la ville close de Guérande, Marc-Alain trouve la solitude, la lumière et la liberté dans les marais salants. Là se produit l'alchimie du soleil. Le secret se trouve dans les costumes de paludiers à Saillé : ce sont les hommes de la lumière et du soleil. Marc-Alain, rêvant dans la concession d'un ami, entre dans l'or des reflets solaires et s'épanouit de joie participative pour tout ce blanc pays resplendissant.

 

La divine Présence.

Cette connexion avec le divin que l'on obtient dans la méditation, doit s'étendre à tous les instants du jour et de la nuit. Pour y arriver dans les sollicitations constantes de son travail, Marc-Alain doit trouver un moyen. Les travailleurs manuels ne se rendent pas compte qu'ils gardent leur liberté d'esprit. Quand on met une paire de souliers dans une boite en carton à longueur de journée, on garde la liberté de prier Dieu. Quand on est berger aussi. Mais instituteur ou professeur ? Marc-Alain choisit la technique soufie de la remémoration. Il s'achète une montre japonaise qui sonne les heures et à chaque fois, même au milieu d'un cours, il tourne son esprit vers lui avec une courte invocation. C'est ainsi qu'il a réussi à mettre Dieu dans sa vie, en attendant d'avoir enfin tout son temps de penser à lui.

La méditation quotidienne a fini par transformer le sommeil où la conscience n'est plus totalement abolie. Il y a le sentiment d'une Présence, qui, rétrospectivement, est fort perceptible le matin au réveil. Et lorsque par suite de soucis et de préoccupations cela ne se produit plus, la différence est nettement sentie. Alors il faut continuer d'avancer dans la nuit, en se concentrant sur son coeur qui bat. C'est simplement que son amour s'est égaré sur du transitoire qui n'en valait pas la peine, il suffit de purifier son amour en le ramenant à sa source l’Eternel pour avoir désormais l’expérience de la présence divine de façon permanente et à un degré suréminent.

 

Le pur amour occitan et les citadelles du vertige.

Le Fine Amor  a été trouvé par les Troubadours aux douzièmes et treizièmes siècles dans les cours d’amour des châteaux d’Occitanie. Ermengau écrit en 1288 le Bréviari d’ Amor. Cette invention de l’amour est issue du thème de la Princesse lointaine, de l’élue de la poésie arabe et andalouse et surtout de l’amour cathare.

Les Cathares ont permis en Occitanie un plus grand respect et une libération de la femme. Bien des princesses devenaient cathares pour acquérir leur indépendance. Malheureusement cela va se terminer avec les Francigens qui vont déferler sous forme de quatre croisades  (1180, 1209, 1215, 1219)  exproprier et coloniser le pays. Le combat de la dernière résistance se lit dans les châteaux cathares dont il ne subsiste plus que les ruines sur des pitons abrupts. (Anem enfants d’Occitania nos cal falgar nostré païs, Allons enfants d’Occitanie, il faut forger notre pays)

Marc-Alain a étudié les textes cathares en 1957 à la Sorbonne. Durant l'été 1986, il a enfin la possibilité de faire ce pèlerinage historique où il revit le meurtre de son peuple.  La Canson de la Crosada décrit le long martyre, suivi pas à pas. Il faut commencer par Béziers.  Le Consul ayant refusé de livrer ses 222 cathares, l'anglo-normand Simon de Monfort, comte de Leicester, demande à Arnaud Amaury, abbé de Cîteaux et archevêque de Narbonne, ce qu’il doit faire. Il répond : “Tuas tout, Dios fara sa triado. Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens”. Le 22 juillet 1209 les ribauds entrent dans la ville et les 20.000 habitants sont tous tués en un jour, dont 7.000 réfugiés en prière dans l'église de la Madeleine, comme à Oradour-sur-Glane.

Le village fortifié de Minerve était réputé imprenable. Après un siège de sept semaines, le puits est détruit et il faut se rendre. 180 Parfaits et Parfaites seront brûlés devant l'église le 22 juillet 1210.  A l'automne 1210 c'est le château de Puivert, défendu par Bernard de Congost, qui est pris. C'était là que se tenaient les Cours d'Amour avec Adélaïs de Toulouse et Esclarmonde de Foix. Sur sa hauteur Termes était "d'une force étonnante et incroyable, il semblait humainement tout à fait imprenable" écrit la Canson. Le 23 novembre Raymond de Termes assoiffé se rend et mourra en prison trois ans après.

A Lavaur, en mai 1211 une machine de guerre abat la muraille et les évêques de Lisieux et de Bayeux entrent, en tête des assaillants, en chantant le Véni créator. Les Francigens ont la surprise de découvrir que le seigneur est une femme enceinte, Géralda de Lavaur. Chevaleresques, ils refusent de verser son sang et la jettent nue dans le puits du village qu’ils comblent de pierre. Son frère Aimery de Montréal est pendu, 80 chevaliers et barons sont passés au fil de l'épée et 400 Parfaits sont brûlés devant l'église Saint Alain.

En septembre 1213, la défaite de Murets et la mort héroïque du roi Pierre II d’Aragon mettent fin au renouveau de l’état wisigoth transpyrénéen.

Peyrepertuse, sur un à pic vertigineux, est en réalité une véritable ville médiévale le long d'une falaise de 300 mètres de long. Son château Roc San Jordi appartenait au roi d'Aragon. A l'automne 1240, après l'échec de l'expédition du Comte de Trencavel contre Carcassonne, Cathares et faydits (seigneurs expropriés) s'y réfugient, mais doivent se rendre le 16 novembre.

Quéribus et Peyrepertuse se font face à sept kilomètres. Quéribus, perché à 800 mètres d'altitude ne put jamais être pris, mais son seigneur Chabert de Barbera attiré dans un guet-apens en 1256, livra contre sa vie ses deux merveilleux châteaux de Puylaurens et de Quéribus.

A 15 kilomètres au nord de Carcassonne se trouve l'ensemble de Lastours, car cette forteresse comprend quatre châteaux. Entre les profondes gorges de deux torrents sont en effet hérissés quatre sommets. On accède à Quertinheux par un étroit couloir taillé dans le rocher. Au sud se trouve la tour Régine. Le plus grand est le château de Cabaret (la tête de bélier), surplombant le précipice. Enfin le point culminant est occupé par Fleur Espine, au nom si symbolique de l'aubépine fleurie. Simon de Montfort tente le siège, mais renonce vite à attaquer trois forteresses simultanément, sur des pentes inaccessibles aux machines de guerre. Alors après la prise de la ville de Bram, il tente de les terroriser. Il arrache les yeux, coupe les oreilles, le nez et les lèvres à la centaine de soldats de la garnison et envoie à Lastours en mars 1210 cette procession d'aveugles se tenant par la main, conduits par l'un des leurs à qui il a laissé un oeil. Mais Pierre Roger de Cabaret ne cède pas et continue à pouvoir protéger les Cathares jusqu'en 1240, en échange de Bouchard de Marly qu'il avait fait prisonnier avec son trébuchet.

Roquefixade se découpe en haut d'une impressionnante falaise. C'est là qu'a été célébré le mariage de Raymond de Péreilha, seigneur de Montségur, avec Corba de Lanta.

Les derniers Cathares chassés de partout, n'ont plus que la forteresse de Montségur pour se réfugier à 1207 mètres. A la demande de l'église cathare, elle avait été construite en forme de triangle dès 1204 au sommet du pog escarpé et les 500 derniers réfugiés s'y retrouvent. En 1242, Roger de Mirepoix ayant tué les membres du Tribunal de la Sainte Inquisition installé à Avignonet, en mai 1243, dix mille hommes conduits par Hugues des Arcis, Pierre Amiel l'archevêque de Narbonne et Durand évêque d'Albi, dressent le siège. Les secours attendus ne venant pas, Montségur se rend  le 16 mars 1244 et 215 Cathares sont brûlés sur le bûcher élevé au Prats des Cramats (pré des brûlés), au pied du pog : en tête l’évêque cathare Bertrand d'En Marty, suivi de la marquise Corba de Lanta, sa fille Péreilha et sa petite-fille Esclarmonde de Foix, Ermengarde d'Ussat ....

Mais la nuit précédente quatre Parfaits ont pu quitter le château et par le col de la Peyre ils ont atteint le fabuleux château d'Usson, forteresse du Donezan dans les hautes Pyrénées, hors de France. L'Inquisition extermine inexorablement les derniers Cathares, leurs simples sympathisants, puis tous ceux qui peuvent être suspect d'hérésie parce qu'ils disent que le mal règne partout ici et maintenant. En 1321 Guillaume Bélibaste, le dernier Parfait réfugié en Espagne, est brûlé par l'Inquisition à Villerouge. Les autres se cachent dans les grottes (les spoulgas) dont celle de Lombrives, la cathédrale cathare, près d'Ussat-les-bains. En 1328 l'Inquisiteur Jacques Fournier, évêque de Pamiers, en fait emmurer vivants 510. Deux cent cinquante ans après Henri IV, descendant d'Esclarmonde de Foix par sa grand-mère Marguerite de Navarre, fera ouvrir la grotte pour découvrir les squelettes se tenant par la main le long du boyau et il les fera enterrer.

Le pèlerinage à chacune de ces citadelles du vertige demande de trente à soixante minutes de montée au milieu des buis odorants et des genévriers en fleur et il vaut mieux commencer tôt dans la matinée pour éviter les ardeurs du soleil. Après, sur les hauteurs, on peut méditer et rêver tout à son aise. A l'époque, l'accès était encore ouvert à tous, libre et gratuit. Et l'on rencontrait plus d'éperviers et d'aigles que de visiteurs dans ces sanctuaires préservés. Sur ces pentes vertigineuses, il a pu trouver du laurier (l’or y est) refleuri. « Lorsque les jours sont longs en mai, il m'est bien doux le chant des oiseaux lointains, se canto que canto ». Ces pélerinages sont si chers au cœur de Marc-Alain qu’il pressent avoir vécu parmi eux autrefois. La récapitulation de l’histoire de l’humanité est en train de s’achever : il a mis du temps pour revenir à ses origines et ajouter cette dernière pièce du puzzle. (Al servici dels ômès de mon pôble, lutam. Au service des hommes de mon peuple, luttons)

 

L’Eveil de la Kundalini.

La Kundalini est une énergie lumineuse ascendante qui remonte soudain le long de la colonne vertébrale, en ouvrant tous les chakras ou cerveaux corporels. Si l’énergie sexuelle (libido) n’est pas évacuée par en bas mais retournée vers le haut, elle remonte en ondée voluptueuse. Ces cinquante ans de traversée des milieux du Yoga lui ont montré que les montées programmées de kundalini étaient très rares, exceptionnelles même. Par contre les montées sauvages sans aucune préparation se multiplient partout. Des désordres physiques et même mentaux les accompagnent. Mal soignées, ces expériences spirituelles mènent trop souvent à l’asile psychiatrique. Que de souffrances et de terreurs dans cette rencontre du divin ! Le livre sur L’Eveil de la Kundalini confronte les textes et les expériences pour avertir le public et le corps médical : ceux qui vivent dans leur corps la montée du Divin ne sont pas des malades, mais doivent être aidés dans leur expérience mystique. L’éveil de la Kundalini, peut être transmis, à condition de commencer soigneusement par la consécration (nyasa) et la descente préalable du divin qui met le sacré dans le corps. Il faut donc ouvrir d’abord les chakras du haut, comme l’enseignaient Aurobindo, Goel et Lilian Silburn. Les personnes blessées par une montée sauvage peuvent avoir une réparation/harmonisation physique et mentale et un réseau peut se constituer autour de Marc-Alain.

 

D'Halong aux temples d’Angkor.

Gilles-Eric, le fils de Marc-Alain, se marie le 19-12-92  avec Maï. Et ils partent tous les quatre avec Marguerite en voyage au Vietnam et au Cambodge. La perle du Vietnam est la célèbre baie d’Halong (le Dragon descendant) et sa réputation n’est pas surfaite. Naviguer parmi le dédale de ses 3.000 îles, surtout le matin dans la brume, nous plonge en plein rêve opalescent. Des centaines de montagnes de pierre de plusieurs centaines de pieds émergent de la mer. Couvertes par des cyprès séculaires aux racines enchevêtrées et des pins aux formes de bonzaïs naturels, elles ont des contorsions extraordinaires. Ajourées comme par un sculpteur, elles se tordent et s'enroulent sur elles-mêmes. Les nuages bas poussés par les vents prennent des couleurs inexplicables et le temps peut changer brutalement plusieurs fois par heure. Souvent les montagnes envahissent l'espace et la mer se rétrécissant, l'on croit être arrivé dans un cul-de-sac, lorsqu'un nouvel horizon s'ouvre largement à nous devant une jonque silencieuse à la large voile rouge.

La baie d'Halong des Terres, moins connue, est tout aussi impressionnante. Après Hoa Lu on atteint un paysage lacustre de rizières inondées où l'on circule lentement en barque à la perche. Par un tunnel, on entre dans une véritable mer intérieure aux parois escarpées infranchissables, réservée à la culture du riz inondé. Puis par un tunnel plus bas dans une deuxième et enfin par un étroit goulet dans une troisième plus petite (Tam Coc), comme au fond du cratère d'un volcan. Elle est déserte et le silence y est total. L'impression de calme et de sérénité est totale, plus rien ne bouge, pas un souffle. L'esprit aussi s'arrête et cesse le désir. Marc Alain entre dans un état de Nirvana d’inspiration authentiquement bouddhiste. Essentiellement c’est le même état que le Samadhi du Yoga, mais la coloration change, comme les deux faces d’une même médaille. Le Nirvana est l’état de Vacuité, avec érosion du désir et l’on sait que le Vide (Shuniyata) c’est le Plein (Purna), alors que le Samadhi c’est la Plénitude, qui est aussi le vide.

L’on savait que ce petit pays du Cambodge avait été pendant mille ans l'immense empire Khmer (700-1700), mais l'on ignorait où se trouvait sa capitale, Angkor. Ce secret bien gardé fut découvert le 22 janvier 1861 par un chasseur de papillon, Henri Mouhot qui, avant d'en mourir, eut juste le temps d'en expédier un rapport détaillé. La force de l'empire Khmer venait du Lingam de Shiva que chaque Dieu-Roi (Deva-Raja) faisait venir d'Inde.  Pour le conserver il devait construire un temple-montagne, où résidait la santé du royaume et qui deviendrait son mausolée. Devant la beauté de ces construction, de plus en plus majestueuses, la population du royaume était frappée d'admiration. Et l'on a toujours le choc de découvrir soudain, émergeant de la jungle, le lieu où les dieux se réjouissent sans cesse de leur éternité. Chacun des 1.080 temples est donc un espace de méditation qui relie l'Homme au Divin par une Théophanie. La réalisation d'un temple est l'apothéose qui fait du souverain un Roi du Monde (Chakra Vartin). Le temple est le propre corps du roi, animé par son souffle, qui réalise la délivrance de tous ceux qui en font le pèlerinage. Il est aussi la cristallisation du cosmos, transposant l'axe du monde ( le Mont Kaïlash) du Tibet au Cambodge. Comme le dit une inscription : "La tour centrale gratte de son sommet le ciel brillant et la douve-océan par sa profondeur insondable touche au monde des serpents, dont l'énergie cosmique est à manipuler avec précaution". Les serpents enroulés du Neak Ponne reconstituent le château d'eau mondial des quatre fleuves sacrés d'Asie. Angkor-Vat, consacré au dieu Vishnou, est avec ses deux kilomètres carrés le plus grand sanctuaire du monde. Le Bayon, construit par une dynastie venue de Java, est consacré au Bouddha. Cent soixante tours à visages du Bouddha multiplient sa présence et rien n'échappe à son regard ; ainsi le Roi-Bouddha, Prince du Soleil levant, surveille le pays tout entier. "Ayant obtenu la vision du Bouddha sur la Montagne d'Or, il fit réaliser au milieu de sa ville ce temple brillant d'un éclat céleste" écrit-il. Mais la jungle veillait et a tout recouvert, la nature a englouti les villes successives et les temples comme le Ta Brohm desservi par 66.625 personnes. Des arbres-serpents ou fromagers géants et vieux de trois siècles enserrent de leurs racines les murs et les chapelles. Les scènes d'anthropophagie végétale baignent dans la lumière glauque de la forêt tropicale. Ainsi la merveille sacrée de la prodigieuse capitale d'empire a été cachée et soustraite aux hommes. Cet ensemble de temples est sans doute le trésor le plus achevé de l’humanité, ce qui relie le mieux les hommes aux Dieux.

Retrouver ces Temples-Mandalas dans leur écrin végétal, c'est se retrouver soi-même. En traversant la voie royale entre les deux longs serpents, les douves, les remparts, les tours, les longs couloirs, les cloîtres et les naos, on n'a rien traversé si ce n'est soi-même. Ce qu'on contemple n'est pas de la pierre vide et morte, mais son Soi. Ce pèlerinage conduit le pèlerin au centre de lui-même dans l’Absolu.

 

Les étapes de la méditation.

Tous ces voyages ne sont rien à coté du voyage intérieur qui ne cesse pas. Toute sa vie Marc-Alain a étudié et médité les oeuvres des grands mystiques et s'est uni à leurs expériences par une longue pratique de la méditation, sous forme de ce qu’il nomme « l’assise silencieuse immobile ». Car la méditation commence par la conquête d’une posture de méditation stable, colonne vertébrale droite. Puis il a pu enseigner et transmettre ce chemin à des groupes.

Le travail intérieur commence par l'établissement du calme du mental. L'esprit agité par les vagues des émotions et des passions finit par se calmer. Curieusement à  ce moment le calme s'installe autour de soi et dans sa vie. Il suffit de ne plus avoir de volonté et de se laisser guider par l'Esprit.  Et l’on commence par apprécier le Silence, le plus grand luxe dans cette vie.

Puis s'installe la paix du coeur. C'est un long travail avec bien des étapes : l'écoute du coeur, la présence dans le coeur, la chaleur, l’élation, l'ouverture des portes du coeur, le don des larmes... On cesse de critiquer en prenant tout positivement, alors on peut découvrir qu’il existe une Providence et que le monde a un sens.

  Après on entre dans l'état de vide. Ce Vide est triple : du monde, des pensées et de l'égo. Il faut commencer par oublier son corps et le monde grâce à l’acquisistion d’une posture stable. Avec le temps on finit par ne plus sentir son corps et par ne plus s'en occuper pendant la méditation, il devient comme du bois mort. Par conséquent, c'est le monde qui s'évanouit et l'on entre dans le monde intérieur. Puis un jour les pensées disparaissent. Ce n'est pas que l'on ne pense plus, mais on ne s'en occupe plus : les pensées paraissent plus lointaines, plus basses, chuchotées, lentes, engourdies, à coté... L’esprit libéré peut enfin fonctionner autrement qu’avec des idées, il saisit l’existence directement par identification, sous le sceau de l’unité. Le samadhi ou Satori n’est pas le néant, mais la Plénitude. Plutôt que vide il vaut mieux traduire Shunyata par Vacuité, car elle est aussi la Plénitude (Purna).

Alors du vide surgit le sentiment d'une Présence. Mais ce n'est pas du tout une personne avec laquelle on parle, il s'agit de l'entrée dans un océan d'espace infini, de Conscience, de Lumière et d'Amour avec lequel on ne fait qu’un, car le sentiment de son individualité a disparu. Pourtant c’est quand même une Présence, une Présence absolue. On ne se sent plus seul et après la méditation cela devient permanent avec la diffusion d’un amour chaud et lumineux à partir de son cœur.

 

 

 

11. LA REALISATION

 

Bilan d'une vie professionnelle.

Marc-Alain est mis à la retraite après 37 ans et demi de travail salarié. C'est le moment du bilan. Tout ce qu'il a fait dans la première moitié de sa vie professionnelle s'est évanoui et ne laisse aucune trace. Il est temps de réaliser le deuil éclatant de la gloire.

Que va-t-il devenir et comment tout cela va-t-il finir ?

Chaque changement apporte avec lui son paquet d'oubli. Il comprend qu'il va en être de même pour la partie universitaire. Par exemple, lorsqu'en 1970 les autorités redemandent que l'on fasse des cours en amphi, tous les collègues, terrorisés par 1968, se défilent. Et lui le premier dans son UER se dévoue, à la grande satisfaction de tous. Il y réussit pleinement grâce au bon contact qu'il a avec les étudiants et sa connaissance de ce qui leur est utile et les passionne. Visiblement depuis le début, il était fait pour cela. Une fois ces collègues partis, plus personne ne s'en souvient. Et il n'est donc pas question de réclamer la moindre chose dans l'université. Voilà une occasion de plus de détachement désintéressé.

La chose la plus importante au monde était d'obtenir deux articles publiés par an dans des revues scientifiques à comité de lecture. Et sa sacro-sainte bibliographie comprend plus de 200 publications scientifiques. Ce qui maintenant ne sert strictement plus à rien. Quel travail ont demandé tous ces livres universitaires qu'il a écrit au prix de tant d'efforts et de nuits entières sans sommeil ! Tant et si bien que pour écrire sa première thèse, il a perdu le sommeil pendant six mois et il a eu beaucoup de mal à retrouver un sommeil calme et réparateur. Et que cela lui parait vain. Ce n'est pas vraiment du temps perdu, puisque c'était une obligation professionnelle, mais cela ne touchait pas à l'essentiel. Bien des personnes l'ont entendu parler de sa pensée personnelle, qui lui demandent maintenant de l'écrire dans des livres lisibles par tous. Désormais son temps est compté, il faut se réduire à l'essentiel.

Le bilan est plutôt mitigé. Bien sûr il a réalisé sa vocation et ce dont il avait toujours rêvé : « faire ses preuves et être reconnu pour pouvoir faire passer le message novateur». Mais d'un autre coté, il a du se rendre compte, à sa plus totale stupéfaction, de la haine que suscite parfois l'Université à l'extérieur. Il l'a découvert à l'occasion de la création d'une école supérieure de la mode à laquelle il a participé. Il n'a jamais trouvé un aussi grand mépris de l’Université que chez ces grands couturiers ; il est vrai que certains de ces arrogants n'étaient que des névrosés graves ou des commerçants sans scrupule. Il en a été de même parmi des psychanalystes, mais là il s'agissait d'étudiants ratés qui n'avaient pas pu faire une thèse ou n'avaient été admis qu'avec une indulgence coupable dans une société psychanalytique. Ils faisaient payer leurs déboires et leur incapacité.

Mais il doit se rendre compte que ce titre de "professeur d'université" qui le précède est une grille, un masque, un filtre qui empêche de le voir. C'est la mascarade de sa persona. Cela n'est jamais dit et se fait insidieusement, mais ses interlocuteurs lui font payer leurs propres déboires universitaires ou scolaires. Aussi n’aime-t-il pas que l’on mentionne ce titre, qui rebute plus qu'il n'aide dans les milieux de la spiritualité. Le message doit maintenant se diffuser par lui-même, indépendamment de l’homme.

 

L'école doctorale en éthique bio-médicale.

La mise à la retraite (comme le chômage) est pour certains la perte de la totalité de leur univers. Marc-Alain s'y est longuement préparé et a organisé ses arrières, heureusement. Il faut dire que ses étudiants l'adoraient et que le climat de ses cours et séminaires était devenu très chaleureux. Il n'aurait pas supporté de tout perdre d'un seul coup.

Dès 1993 il entre dans une Ecole doctorale et fait partie du Laboratoire du LEM (Laboratoire d’Ethique Médicale) et du Diplôme d’études avancées d'Ethique bio-médicale fondé par les Professeurs Yves Pélicier, Jean Bernard et Christian Hervé. C'est un Diplôme national, car c'est le seul en France et les étudiants viennent de toute la France. Il est basé à l'hôpital Necker dans l'Université de Paris V. Et il y participe en tant que Directeur d'Etudes et de Recherches. Dans un lieu de grande liberté, le travail humain y est considérable. Tous ces doctorants sont passionnés par la morale, l’organisation sociale plus juste et l’éthique vécue et concrète. Il faut travailler à réformer l’hôpital et la société, depuis la naissance (qui a le droit de naître ?) jusqu’à la mort (création des centres antidouleur et des unités de soins palliatifs).

 

La spiritualité : pluralité et unité.

Voici un groupe, déjà tout constitué autour d'un Soufi iranien, qui contacte Marc-Alain en  septembre 1996  pour organiser un Congrès à la Sorbonne. Ce congrès béni fut une des récompenses de sa vie. Il se déroule sous le haut patronage du Ministère de la Culture et de la Francophonie avec la collaboration du Rectorat et de l’Unesco, organisé par le Comité de commémoration du centenaire d’Ostad Elahi (1895-1974). Une exposition sur son oeuvre de juriste, musicien et mystique se tenait dans la chapelle de la Sorbonne. Le symposium sur “Ethique et Droit” eut lieu dans la splendide Chambre de la Cour de Cassation et les autres séances à l’amphi Liard où Marc-Alain avait passé sa thèse et dont il admire la somptueuse décoration. Dans le colloque sur “Le besoin spirituel de l’homme” et les tables rondes, Marc-Alain peut parler sans érudition selon sa propre expérience et se trouve en pleine résonance avec le public. “Le coeur de la mystique est que l’homme comprenne pourquoi il est venu à l’existence, quels sont ses devoirs en tant qu’existant et quel est son but ultime” écrit Ostad Elahi et cela a été l’obsession permanente de toute la vie de Marc-Alain. Il a la joie de trouver enfin un écho chez ce parent éloigné. L’atmosphère pleine de ferveur de tout ce congrès le change des réunions de pseudo-spiritualité.

 

Le Pèlerinage intérieur.

« Je te cherchais dans les beautés de la création et tu étais au-dedans de moi ». Marc-Alain fait sienne la découverte d’Augustin et n’a plus besoin de faire des voyages pour connaître la terre entière. Mais il fallait l’avoir explorée pour en être rassasié. Il fallait récupérer et revivre toute l’histoire de l’humanité et de la culture. Tout était à revivre pour ne pas rester intellectuel et scolaire. Ces voyages n’étaient que des pélerinages et l’extériorisation de l’incessant chemin intérieur de l’âme à la découverte de nouvelles couches de la profondeur. Maintenant toutes ses forces sont tournées vers l’intérieur. Le pèlerinage est une percée au plus profond de soi-même, pour dépasser tout ce qui est superficiel et atteindre le fond, puis le fond du fond (Urgrund). L’illumination vient-elle après la sortie des illusions et désillusions de l’égo et du monde ? Et des illusions Marc-Alain n’a pas cessé de s’en faire.

    Comme l’écrit Asari « J’ai voulu connaître Dieu et je n’ai trouvé que moi-même, je suis entré en moi et j’ai trouvé Dieu ». Kabir l’avait bien prévenu : il est inutile d’aller au jardin des fleurs, car il est en toi. La grande plongée est vers cet essentiel bien caché au fond.

 

Les Béguines ou le réveil de la Belle au Bois Dormant.

   Au XIIème siècle dans les Flandres, s’est inventé le Béguinage, sorte de couvent laïc, où des femmes, vêtues fort simplement, mènent une vie semi-religieuse. Dans ce milieu nouveau, s’élabore une pensée neuve et originale qui va devenir une étape importante dans l’histoire de l’humanité, une assomption de la féminité vers Dieu et en retour une théophanie de l’Amour pour toute l’humanité. Maître Eckhart en parlera tellement qu’on lui en attribuera la paternité de ces notions nouvelles : « rendre l’amour à l’amour, « sans nul pourquoi », « nient vouloir». « le dépassement et le surpassement », « le fond de l’âme. Grund », « la Divinité. Gottheit »,  « Sehnsucht, la nostalgie », « niht, le rien, le désert, le néant », « la rage d’amour, orewoet », « le loin-près » … Marc-Alain s’est retrouvé stupéfait en elles et ne se lasse jamais de leur lecture.

Hildegarde de Bingen « Etrangère, dans un monde étranger,Je t’implore du fond de ma détresse ».

Mathilde de Magdebourg « Celle qui meurt d’amour, il faut l’enterrer en Dieu ».

Béatrice de Nazareth « Comme une morte-vivante, dans cet enfer, ici ».

Hadewijch d’Anvers « Quiconque erre loin des sentiers de l’Amour est plus lamentable qu’un cadavre ».

Marguerite Porète a été brûlée vive, à Paris place aux Pourceaux le 1er juin 1310.

 

La nature de l’esprit.

On croit que seul son corps est certain, mais il n’existe et n’est connu que par son esprit. L’esprit est la seule réalité immédiate dont on ne peut pas douter. Or il ne peut se découvrir que s’il sort de l’ignorance fondamentale. L’esprit cherche l’esprit et il est ce qu’il cherche. Le problème est qu’il se confond avec les idées (perceptions, images, souvenirs, émotions, fantasmes …) qui y entrent et l’infectent. Lorsqu’il peut s’en différencier, il retrouve son état profond et naturel. L’esprit, comme le cygne rapide (hamsa) déploie ses ailes pour voler dans la splendeur universelle.

L’esprit est immense comme le ciel et vide comme l’espace. Quand on l’explore, on ne lui trouve pas de limites et l’on fait l’expérience du vide. L’esprit, qui atteint à la conscience, devient clair et  lumineux, il éclaire tout ce qu’il vise et dont il s’occupe. Alors il ressent une compassion immense pour tout ce qui existe et plus spécialement pour toutes les formes de vie. Sa nature est le vide, son essence la conscience lumineuse et son énergie l’amour.

Par la recognition (pratyabhijna), il y a reconnaissance de sa propre nature. S’il peut suspendre l’activité dispersante des idées, l’esprit retrouve sa plénitude originelle et rejoint la vibration primordiale. S’il échappe au sentiment de sa propre individualité et de son importance, il rejoint l’Unité primordiale, dont il est l’Hologramme. Le pays de nulle part est le véritable chez soi.

 

 

Conférences et conversion.

Puis à la place des cours à l’université, Marc-Alain doit maintenant organiser des cycles de conférences pour grand public. Cela lui apporte beaucoup, car il doit changer du tout au tout. Dans l’enseignement, on ne s’occupe  que de la vérité du sujet traité. Dans une conférence, il faut d’abord plaire à son public et se l’attacher pour qu’il revienne. Cela demande à Marc-Alain une grande remise en cause et une totale transformation.

Il découvre peu à peu combien toute sa vie il a été un homme pressé. L’Université exigeait beaucoup de lui et la compétition règnait entre les collègues. Il a du devenir un intellectuel extrèmement rapide, lisant par exemple un livre par jour. Il vivait donc sous pression, faisant quatre ou cinq choses par jour, l’une le reposant de l’autre. Par conséquent, il a demandé beaucoup à ses étudiants de psychologie, comme à ses patients en psychanalyse. Voulant le meilleur pour eux et visant au plus haut, il était comme un entraineur  sportif  formant pour les compétitions internationales et non pour les rencontres régionales. La renommée de son université faisait de l’admission au mastère un vrai concours national où l’on ne prenait que les meilleurs étudiants de chaque province. On pouvait donc exiger beaucoup d’eux et Marc-Alain a toujours été très exigeant, presqu’aussi dur avec les autres qu’avec lui-même. Il fallait comprendre à mi-mot et travailler très vite. Il était rapide, n’avait aucune patience et était offusqué par la bêtise, vite irrité. La pratique quotidienne de la méditation lui ouvrait un espace de liberté, qui s’élargit encore maintenant.

Désormais c’est un complet changement et il doit s’occuper des autres, de tous les laissés pour compte. Eux, il doit les prendre tels qu’ils sont et apprendre la patience en s’occupant des canards boiteux. L’indulgence remplaçant la performance, il doit se mettre à la portée des gens qui viennent à lui. Il faut tout répéter au moins trois fois et expliquer lentement et patiemment, encore et encore. Et c’est une vie nouvelle qui s’ouvre à lui : passer du respect à l’amour. On ne fait jamais assez preuve de bonté et de douceur et il a tout à apprendre dans ce domaine. C’est le retour sur la place du marché.

Semblablement, il ne doit plus écrire des livres de niveau universitaire, mais des livres grand public dans un langage tout simple compréhensible par tous.

Le pèlerin de l’absolu peut-il devenir le serviteur du relatif et de l’imparfait ? L’absolu est le divin qui agite le monde, mais dans le quotidien tout est relatif, dépendant et interconnecté.

 

La psychanalyse spiritualiste.

Tout cela Marc-Alain peut le mettre en application dans les psychanalyses rêve-éveillé qu’il mène tous les jours. C’est en cela qu’il peut se sentir le plus utile : remettre sur pied des personnes (enfants, ados, femmes et hommes adultes et âgés) qui n’en peuvent plus ou sont dans un mauvaise direction, suicidaires, dépressifs, drogués, alcooliques, pervers, anorexiques, sadiques et masochistes … L’expérience qu’il en acquiert lui montre qu’une guérison totale exige la découverte du sens de sa vie. Et une vie n’a de sens que si le monde aussi a un sens, ce qui implique une vision spiritualiste. Les préjugés matérialistes de bien des psychanalystes ne les amènent qu’à des cures avortées ou au mieux incomplètes. L’échec névrotique ou narcissique vient de cette impossibilité de s’accomplir dans sa plus haute dimension qui est celle de la spiritualité ou du sacré. Lorsqu’on n’a pas pu accéder à une Transcendance, on chute par une régression vers les étapes antérieures, comme il a pu le détailler dans « L’Escalier des Valeurs ».

Aussi Marc Alain a été amené à partir du Rêve-éveillé à bâtir tout le système d’une psychanalyse spiritualiste, qui soit le contraire du matérialisme freudien, réducteur et négateur. Ainsi s’établit un Psychanalyse des Hauteurs qui réponde à l’ancienne psychanalyse des profondeurs et puisse apporter une aide à tous les problèmes psychospirituels qui sont enfin reconnus.

Ceci s’élargit par l’explication des eidolons (forces mondiales) et leur usage dans l’histoire de l’humanité en marche vers la civilisation à partir de la bestialité primitive. Un livre sur la psychanalyse mondiale permet de voir comment le progrès moral est en marche pour continuer à humaniser l’humanité, puis à la diviniser.

 

Les Expériences de Mort Imminente.

Toute sa vie n'a été qu'une longue méditation vécue sur la liberté, le Temps, l'Amour, la Lumière. Et la mort ? La mort, il est maintenant  temps d'y penser. Mais ce n'est que la Lumière.

En 1977 quand il lit le livre de Moody La vie après la vie, dès les premiers témoignages de NDE (Near Death Experience) il a des accès de larmes qui l’empêchent de lire plus loin. Se dévoile à lui sa propre EMI (celle de sa naissance) telle qu’il l’avait revécue lors de séances de Rebirth. Il pratique ensuite la respiration holotropique de Stanislav Grof pour en retrouver le déroulement.

Lorsqu’en 1986 son collègue et ami le Professeur Louis-Vincent Thomas  lui parle de son projet d’étude de la mort et des NDE, il lui apporte son aide et fait partie de son Comité de conseil scientifique, où il a le plaisir de se retrouver avec Jean Guitton. Le démarrage de l’association est éblouissant et il fait partie du jury qui admet des dizaines de chercheurs de valeur. Mais à la mort de son président Louis-Vincent Thomas le 22 janvier 1994, tout le monde se disperse et l’association finit par tomber bientôt en sommeil. Il est alors amené à fonder le Céémi, Centre d'Etude des Expériences de Mort Imminente. Il publie une revue trimestrielle de bibliothèque, comme pour le Bulletin de l’AFT il compose tout sur son ordinateur, mais là il doit fournir chaque trimestre un article de fond sur un thème nouveau. En plus des témoins l’association doit prendre en charge des personnes avec un deuil récent, des parents dans le coma ou en danger de mort dans un hôpital. Son projet est de prendre au sérieux ces Témoins de la Lumière-Amour pour contribuer à la spiritualisation du monde et construire la « Nouvelle science occidentale de la mort ». Il continue ce qu’il a essayé avec le Naturisme, le Yoga, la Psychanalyse spiritualiste ... : élaborer les nouvelles valeurs du Troisième Millénaire.

 

L’art d’être  grand-père.

C’est une grande joie qu’éprouve Marc-Alain, qui a toujours adoré les enfants, à la naissance de son petit-fils Kim Gérard le 7 octobre 1995 puis à celle d’Anne-Alice le 3 juillet 1998. Kim lui ressemble beaucoup, il a entre autre la voix de son grand-père, énorme et surprenante chez un tout petit enfant. Il lui fait revivre son enfance. A les voir, les vieux souvenirs remontent et il revit soudain les débuts de sa vie. Il ressent les échanges affectifs qui se font pendant qu’on boit son biberon, surtout avec la mère mais aussi avec ceux qu’il aime bien. Puis il ressent toute l’angoisse de devoir se dresser sur ses deux jambes, et debout d’apprendre à marcher et ensuite courir et sauter. Il saisit plus clairement qu’un être humain peut  rester fermé comme un œuf ou s’ouvrir comme une fleur pour aimer et s’unir. Avec eux, il comprend l’importance des rêves et cauchemars dont on a du mal à s'extraire pour entrer dans la conscience de la vie éveillée, ainsi que la joie de tout transformer en jeu (s'habiller, se laver, manger, faire des courses) et l'absence des soucis et des responsabilités. Puis vient l’apparition des premières interrogations : pourquoi est-on là sur la terre et qui a créé le monde et les étoiles ? C’est alors qu’il commence à réaliser tout ce qu’il doit à ses grands parents, pendant cette période bénie jusqu’à ses neuf ans et il revit tout cela avec amour. S’occuper de ses petits enfants équivaut à une psychanalyse qui fait récapituler sa propre vie depuis le départ. L’enfant pur et innocent a été le seul barrage à la pornographie et à la dépravation. Avec les enfants indigos, il devient pour notre protection une des valeurs de l’ère nouvelle.

 

 

 

12. L'ACCOMPLISSEMENT

 

« Tel qu’en lui-même l’éternité le change » écrit Paul Valéry. La question fondamentale de sa vie s’intensifie davantage : “Comment faire pour aimer encore plus ? et être toujours plus utile ?”. Ne plus s’occuper que de l’essentiel.

 

Que subsiste-t-il de stable ?

Marc-Alain est dans un palais arabe, tout en décor de stuc, avec des plafonds en média-aranciata et des céramiques bleues dans le bas du patio intérieur. Les colonnes sont en cèdre et l’odeur de ce bois parfumé l’envahit. Il règne une atmosphère lourde, saturée de musique orientale et d’encens. C’est le Beyrouth d’avant-guerre qu’il a bien connu dans sa jeunesse.

Peu à peu l’image s’efface, mais l’odeur de cèdre est toujours là, unique et omniprésente même. Tout balance et il entend un doux clapotis. Le parfum de cèdre est enivrant et toute la nuit il reste dans une douce clarté, les yeux ouverts, fixés sur ce plafond de cèdre neuf, où se reflète les reflets de l’eau d’un lac. Poussées par des perches, des barques glissent silencieusement sur le lac immense couvert de milliers d lotus en fleur. Il est dans un des house-boat  nouvellement construits du lac de Srinagar au Cachemire.

C’est encore une odeur de bois, mais le pin et la résine ont remplacé le cèdre. Sur le plafond de bois se dessine toute une ville fantastique, avec partout des plumes de paon et des yeux. Dehors on entend les cris des tourterelles amoureuses qui roucoulent sur les pins. Il est seul dans un petit bungalow de bois à Montalivet. Le vieil homme écoute la mer qui gémit au loin.

A Beyrouth tout a disparu, le palais a été réduit en poussière par seize ans de guerre. Il ne reste plus rien de cette douceur de vivre élevée à la hauteur d’un style de vie.  A Srinagar les house-boat  inutilisés achèvent de pourrir dans le lac aux lotus à cause de la guerre que continuent à se mener Pakistan et Inde. Le pays de la douceur de vivre est devenu celui des armes et des larmes.

Mais où sont les neiges d’antan ?

Où sont Villon et Ruteboeuf, les gais compagnons, et que sont mes amis devenus que j’avais de si près tenus et tant aimés ? Le vent je crois les a ôtés et il ventait devant ma porte.

Ils sont avec les diaprures des ailes de papillon et les irisations des bulles de savon. Ainsi s’évanouissent les gloires du monde (Sic transit gloria mundi).

-  Souviens-toi, souviens-toi ! Si tu te souviens de moi, je me souviendrai de toi. Moi seul importe, moi seul suis réel. Je suis l’Eternel et je ne passerai pas. Celui qui met sa confiance en moi, ne sera jamais déçu. Tu dois me voir dans tous les reflets de ma manifestation, mais je ne saurais jamais m’y réduire. Seul je subsiste. L’Amour est Eternel et je t’ai aimé le premier, d’un amour absolu. Je serai toujours avec toi, de quoi aurais-tu peur ?

 

L’amour de l’amour.

Y a-t-il un âge pour l’amour ? L’amour humain peut-être, mais l’amour divin n’a pas d’âge et l'on peut aimer à tout âge. Au contraire, plus on vieillit plus on doit aimer pour ne pas sombrer dans l’égoïsme et la centration sur soi.

 Toute sa vie, l’amour a été la grande préoccupation de Marc Alain, il a vécu dès sa petite enfance avec Claire et François d’Assise, Psyché et Eros, Tristan et Yseult. Puis il a vibré avec Yvonne de Galais et le Grand Maulnes, Paul et Virginie, Manon Lescaut et surtout la Princesse de Clèves. Il a revécu les amours humaines d’ Héloïse et Abélard, Dante et Béatrice, Pétrarque et Laure de Noves. Et encore il a vibré avec Julie, Sophie, Alissa, Aurélia, Roxane, Mélisandre, Chîrin et Leylî … Ce qui a pu l’introduire à Akka, Lalla, Mirabaï et à toutes les Béguines. Cet amour absolu le fait avancer comme s’il n’avait pas d’âge.

Un amour l’appelle et l’emporte vers des hauteurs vertigineuses. Saura-t-il y répondre ? Cela suppose une mutation : le passage à l’amour universel. Il ne vivait qu’un amour proportionnel : beaucoup d’amour et d’estime pour les braves gens, de la répulsion pour les bandits et les canailles. Et il faudrait maintenant les aimer plus que les autres. Car la brebis perdue et le fils prodigue, ce sont les dealers de drogue, les casseurs, les pédophiles, les violeurs et les tortionnaires ...

Seul un amour divin peut être un amour universel, car cet amour dépasse infiniment les forces humaines. Donc il ne peut être qu'inspiré et l'on sent bien la différence. Celui qui aime pour aimer, aime par l’amour et saisit l’amour universel qui est dans chaque être (sans exception). Et il vibre en résonnance :

Je t'aime sans t'avoir vu, mais je t'aime du fond du coeur.

Ce bel amour a rempli mon coeur et l'a fait se déchirer.

C’est un fait que je l’aime, mais je ne peux pas dire qui il est ; j’aime et je ne sais pas qui.

Va où tu ne sais pas, aime qui tu ne connais pas et regarde ce que tu ne vois pas.

Mon très haut amour meurt, s'il ne grandit pas. L'éblouissement est là.

 

La morale de l’amour.

Une morale en découle, c’est celle de l’amour. Elle a déjà été présentée par St. Augustin avec sa formule « Aime et fais ce que tu veux. Dilige et fac quod vis ». Remarquons d’abord qu’il écrit « Dilige » et non « ama », car il s’agit du véritable amour intelligent et non d’un emportement passionnel. Le sens n’est donc pas « puisque je prétends aimer, je peux me permettre n’importe quoi », mais au contraire « l’exigence d’un amour véritable est tellement au dessus de la simple morale que le faisant par amour, je n’ai pas l’impression d’obéir ».

Il n’a pas de mot plus multivoque que le mot « amour » qui maintenant a pris un sens équivoque. De quel amour parle-t-on ? Il y a d’abord les pensées de bienveillance, le fait d’être bien disposé envers quelqu’un et de lui vouloir du bien. Mais l’amour est aussi un sentiment puissant, que l’on situe dans le cœur. Cet épanchement d’un fluide a été découvert et si bien décrit par Madame de la Motte-Guyon.

Tout être humain revient sur terre avec une double mission : se débarrasser de son principal défaut (la tache karmique qu’il traîne de vie en vie) et faire le bien autour de lui, là où il est né. La loi de la causalité universelle (dite du karma) fait saisir que tout ce que l’on fait à autrui, c’est à soi qu’on le fait et à ses dépens. Collectivement dans l’Univers, c’est toujours la lutte entre les forces d’amour ou cohésion et de haine ou dissociation, selon l’éternel poême inspiré d’Empédocle d’Agrigente, Eros contre Phoïbos.

 

Les cercles de tendresse.

Désormais il n'a plus qu'un but réaliser des cercles de tendresse. Il n'y a rien de plus difficile au monde. Dans leur couvent, les moines ou les moniales devraient s'aimer d'un amour divin. Dans un Ashram où tous les disciples adorent leur Guru, entre eux ils passent leur temps à se jalouser et se nuire. Alors avec un public tout venant ! Mais il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer. Rien ne lui paraît plus urgent que de constituer des cercles de tendresse. Réunir des gens qui cherchent chaque matin "Qu'est-ce que je pourrais  faire pour vous faire plaisir ?" et non "Quel est mon intérêt ?" et mon intérêt le plus immédiat à courte vue.

Une troisième opportunité s’est présentée : on lui propose de s’occuper de l’Association « Présence de Marie-Madeleine Davy » dont le président est parti. Marie-Madeleine Davy lui avait tellement apporté pendant les quarante ans qu’il l’a fréquenté, qu’il ne peut qu’accepter. Par son éloquence exceptionnelle, elle remuait son public lors de ses conférences et obtenait des conversions instantanées. C’est donc l’occasion de rencontrer des personnes ouvertes à la recherche intérieure et à la quête mystique, dans le souvenir et la présence d’un pôle de la spiritualité.

 

Les Valeurs de l'Ere nouvelle.

Quelles sont donc ces valeurs nouvelles que Marc-Alain cherche déterminer et à promouvoir ? Seront-elles celles du Troisième Millénaire, comme on le dit partout, ou simplement celles du XXIème siècle ? Elles supposent la compréhension de l'histoire de l'humanité. Les humains sortent de la bestialité, mais de manière fluctuante en y retombant parfois. Mais ils ne le font pas tous à la fois : d'abord quelques individus (héros précurseurs), puis une élite qui montre que c'est possible au tiers de l'humanité et quand on arrive aux deux-tiers la nouvelle valeur se dévoie et se trouve depuis longtemps dépassée.

D'abord l'humanité a du s'extraire du cannibalisme dont elle a été victime à l'origine. Puis l'humain a du s'arracher au vertige des odeurs et installer le refoulement anal. Elle n'a pu échapper à l'obsession sexuelle qu'en  inventant le vêtement.

Puis les hordes errantes ont du se sédentariser peu à peu. Cela s'est fait avec la transformation du monde et l'apprentissage du travail. D'abord on a créé un jardin horticole et les animaux se sont rapprochés. Puis sont venus l'élevage et l'agriculture. Avec sont apparus la découverte du rôle des hommes dans la reproduction, la propriété et la guerre. S'accoutumer au travail a demandé l'esclavage, le servage, le prolétariat. Et quand cela a été fait, il a quasi disparu.

L'unification a été lente et progressive, depuis le village jusqu'aux Etats-Unis et au village global.

La famille a été une lente construction, d'abord religieuse, puis large et parfois oppressive. De plus en plus réduite, elle devient nucléaire et se réduit au couple. Et pourtant elle reste le dernier rempart de la civilisation.

 En même temps il faut échapper à l'inceste, au complexe d'Œdipe, aux viols et à l’oppression des femmes.

Quand les Hippies proclament : "Faites l'amour, pas la guerre" effectivement, le sexe devient la valeur qui remplace la guerre et c'est rapidement la fin de la guerre froide, la chute du mur de Berlin et la disparition d'une société fondée sur des valeurs militaires.

L'étape actuelle est dans la victoire sur la vengeance et l'apprentissage du pardon et de l'amour.

 

 

Tout est déjà là.

L’expérience la plus importante de sa vie est de découvrir qu’il n’y avait rien à faire, rien à acquérir, rien à créer : tout est déjà là, et c’est très bien comme cela. Alors pourquoi tout ce chemin et tous ces voyages ? Tous ces voyages n’étaient qu’un seul pèlerinage. Ils étaient indispensables pour se rendre compte et bien se convaincre qu’il suffit de regarder en soi. Mais pour cela il faut éroder l’égo, sinon on ne peut rien voir en soi, on ne peut voir que l’égo, il cache le Soi et on le prend pour lui. On les confond. Lorsqu’on arrive au bout du chemin, on se rend compte que tout était déjà là, mais caché par dessous. On ne pouvait pas le voir. La réalisation, c’est le chemin. On ne fait pas l’économie d’une vie. Un gland n’est pas un chêne, il ne faut pas les confondre : tout le chêne est dans le gland, mais en potentialité seulement et de façon conditionnelle. La vie avec son travail incessant quotidien est ce qui permet d’actualiser le germe ; les racines ne suffisent pas, il faut que pousse la plante, puis qu’elle fleurisse et que la fleur cède la place au fruit. Ainsi pour l’homme, l’accomplissement est à la fin, si le retour à la pureté originelle a pu être mené jusqu’au bout.

Sitôt ceci réalisé, la soif des voyages  quitte Marc Alain, le voyage intérieur lui suffit car il se vit dans une totale intensité lumineuse.

Comment devenir soi-même et comment en même temps accéder à l’Universel ? D’abord il y a beaucoup à abandonner et à se dépouiller par un détachement, qui est une libération (Kénose). Le premier travail est celui de la pensée philosophique qui n’a de valeur que si elle peut échapper aux déformations de la région, nation, caste, classe, langue … pour vaincre les préjugés et stéréotypes sociaux. Mais devenir un citoyen du monde, un Cosmopolitain, n’implique pas un reniement. Il faut retrouver ses racines et pour cela comme Lanza del Vasto, il a du faire son Pèlerinage aux sources, se resouvenir, pratiquer la recognition et la reconnaissance. On ne dépasse ses particularismes qu’en approfondissant sa singularité pour trouver l’universel au fond de soi.

Alors quand on plonge au fond de soi, on peut faire l’expérience de

-      l’Eternel alors que dans le mental il n’y a que le transitoire, l’éphémère et l’Impermanence

-      l’Etre au lieu de l’existence superficielle temporelle, l’être-là ou « Dasein »

-      la Lumière intérieure profonde alors qu’au dessus tout est ténèbres

-     la Sécurité alors que dans l’action tout est dans l’incertitude

-      l’Immortel alors que tout ce qui est né mourra

-      l’Amour véritable et universel au lieu du désir égoïste et intéressé

-      la Joie véritable (ananda) au lieu de la fausse joie superficielle mélangée de tristesse, etc.

 

Délivrance et libération.

Beaucoup veulent réussir dans la vie, certains aspirent à réussir leur vie, mais bien peu pensent à réussir leur mort. On meurt comme on a vécu et une belle mort se mérite, il faut s’y préparer. Comme l’a enseigné le Bouddha, la mort rend tout précaire et inachevé. Quand on le sait, il faut se dépêcher de tout achever avant la grande vieillesse, de façon à ne pas partir démuni. Le secret de la vieillesse heureuse est de se dépêcher de quitter les choses avant qu’elles ne vous quittent, selon les recommandations de François de La Rochefoucauld. De toute manière on en sera privé, c’est ainsi que l’ensemble des sensations s’émoussent : les goûts et les odeurs, les sons, les paroles et les chants ne sont plus que des souvenirs et l’on y voit moins bien. Si l’on n’y a pas renoncé, il y a de quoi se désespérer en sentant tous les jours la mort s’approcher. Par contre, si l’on voit en elle une délivrance et l’entrée dans un monde meilleur, on ne peut que s’approcher du bonheur. Le Yoga a toujours appris à ne pas s’identifier à son corps et surtout  quand il est bien usé et qu’il a fait son temps. Un corps de lumière et de gloire va le remplacer. Il convient de se délivrer de tous ses attachements, si l’on veut partir libre.

Marc Alain fait sienne la maxime de Kabir :

« Lorsque tu es venu au monde, tous se réjouissaient,

alors que toi tu pleurais.

Fais en sorte qu’à l’heure de le quitter, ils soient tous dans les pleurs,

alors que toi tu riras ».

 

Partager, rendre ce qui a été reçu.

Que reste-t-il à à vivre quand tout cela va se terminer ?

La transmission est le dernier travail de Marc Alain. Il doit rendre tout ce qu’il a reçu, tout ce qu’il a cherché tout au long de sa vie, toute cette longue quête à la recherche de l’Absolu. Il a accumulé quantités d’expériences acquises dans toutes voies spirituelles : chrétienne, hésychasme, soufi, zen, yoga, bouddhisme … Il ne doit pas partir sans rendre ce qui lui a été donné. Comme le feu se transmet de torche en torche, l’amour de l’Absolu passe de cœur en cœur. De plus le Son intérieur, la Lumière et la Vibration peuvent être transmis dans le Yoga à toute personne qui s’ouvre assez. L’Energie communiquée est ce que ressent plus facilement le public. Mais à qui transmettre le grand secret ?

L’essentiel est cette percée qui libère l’humanité. Il y a comme une ouverture au sommet de la tête, comme un passage possible, une connexion et au-delà c’est l’espace infini vibrant d’une Présence d’Amour et de Lumière. Cette connexion peut se transmettre dans le silence du mental par une expérience non-duelle hors espace-temps. Ce silence n’est pas le vide, le néant, le rien, au contraire c’est le Tout. Lorsque le « Je » a disparu, on entre par un état transpersonnel dans la force qui a produit l’univers et cherche à le résorber dans son amour. Ainsi se continue le cheminement de l’évolution, mais sur le plan spirituel. Il ne faut pas refaire les expériences religieuses qui se sont répétées interminablement pendant des siècles. Il faut aller de l’avant pour réaliser l’inouï, faire un pas de plus dans le progrès de l’humanité. Un astronaute a pu dire que son petit pas sur la lune était un grand pas pour l’humanité, chaque fois qu’un homme, ou une femme, avance dans l’expérience des profondeurs, c’est toute l’humanité qui progresse avec lui. Comme l’a montré Rupert Sheldrake l’entrée du premier germe morphique modèle l’ensemble du champ morphogénétique et le modifie de façon irrévocable. Trouver le passage évolutif est comme réaliser une mutation de l’espèce humaine, qui permet le passage de l’état duel à l’immensité infinie de la lumière absolue. Et le progrès est irrévocable pour l’humanité, la percée a été faite pour toujours. Après cela est rendu possible de façon de plus en plus facile pour tous les autres, c’est cela le Don suprême.

 

Marc-Alain publie Douze femmes remarquables où il rend hommage à ce qu’elles lui ont apportées et surtout les trois livres de Yoga : Histoire du Hatha-Yoga, la Méditation et enfin celui qui résume tout Yoga-Nidra et Rêve Eveillé.

 

 

 

13. Résumé : La recherche de l'essentiel

 

  Marc-Alain a eu une vie extérieure et une vie intérieure. Extérieurement, sa vie fut toute simple : une vie banale de travail à l'Université de Paris pour la recherche en psychologie, l'enseignement et la publication des articles scientifiques et des livres. Et il n'y a rien de plus à en dire tellement ce fût une vie ordinaire et sans histoire.

Intérieurement, il a eu une vie secrète avec des expériences profondes que même ses proches ont ignorées. Ce qui est écrit ici n’a jamais été dit à personne. Il a été très tôt orienté vers l'Absolu et ce ne fût pas facile même pour lui de rester fidèle à cette vocation de l'Absolu : il a du lutter et privilégier cette partie fragile sur les nombreuses tentations de la vie. Le récit des mésaventures de toute une vie pourrait-il aider les lecteurs, en leur indiquant comment se construire pour devenir ce que l’on est ? Il lui a fallu beaucoup d'efforts pour réaliser vraiment dans son être ce pourquoi il était fait, ce qu'il portait en lui, ce germe, ce grain de sénevé qui ne demandait qu'à éclore, selon le "Sésame ouvre-toi" de l'enseignement soufi. Il a du péniblement prendre conscience que sa vie devait être consacrée à être un pèlerin de l'Absolu pour rendre manifeste le non-manifesté. Il a du voir sans cesse ce qui transparaissait à travers ce qui apparaissait. Pour cela il fût aidé par son amour de la Lumière. Ses rencontres avec la Lumière ont aidé son exigence d'authenticité pour arriver à se créer et à privilégier cette force cachée qui l'inspirait et constituait son être véritable. Mais ce ne fût pas toujours facile et il y eut bien des doutes, des questions et des péripéties.

 

"J'ai mis devant toi, à nu, ma vie entière, c'est pourquoi tu ne me connais pas"  a prévenu Rabindranah Tagore.

 « Je suis tout ce que vous pouvez dire, penser ou imaginer de moi, car je ne suis rien. Tout ce que je suis devenu, je l'ai toujours été dès le début. Je suis ce que j’étais et ce que je resterai, maintenant et à jamais. Ma vie n'est qu'amour » ajoute Ma Ananda Moyi.

Nous voici donc arrivés à la fin de la course. Marc-Alain l'a menée jusqu'au bout, en cherchant à accomplir ce pourquoi il était venu. Maintenant tout est accompli ici-bas et un nouveau travail l'attend dans le monde non-matériel. Tout est bien qui finit bien. Ira-t-il dans une terre pure ou en construira-t-il une ?

Djalâl-od-Dîn Rûmî a écrit pour sa mort le 17/12/1273 : "Le roi de la pensée sans trouble en dansant s'en est allé vers l'autre pays, le pays de la Lumière".

Le pauvre Marc-Alain, sa mission accomplie, essayera de l'y rejoindre, sans oublier ceux qui ont encore besoin d’aide.

 

Dédication.

Ce qui avait été gardé secret jusqu’ici a été révélé par un sacrifice très douloureux, à l'exemple de Swami Muktananada et de Amma, pour continuer à être utile en donnant de l'espoir à ceux qui en manquent. Le témoignage de toutes ces aventures et mésaventures peut-il rendre courage à ceux qui en ont besoin pour devenir ce qu'ils doivent être, ce pour quoi ils sont faits et qu'ils sont déjà, eux aussi, en virtualité oubliée ?

 


 

 

 

 

14.  LE MIROIR DES PELERINS, un livre-test

 

    Le livre PELERIN DE L’ABSOLU est un livre transpersonnel qui relate une recherche de l’absolu. Un livre transpersonnel ne parle jamais de soi, mais du Soi, donc il emploie la troisième personne à la place des « je, me, moi, mon ». Tout l’individuel est sacrifié aux  péripéties de cette quête permanente de l’Absolu et de l’Universel. Ce n’est donc pas une biographie et il n’y a aucune confidence personnelle sur des détails comme les goûts alimentaires ou vestimentaires.

    Ceux qui n’ont pas de vie intérieure se demandent encore et toujours « mais il parle de quoi ? Mais c’est quoi cet absolu ? », ils réclament des « je » et veulent rabaisser un pèlerinage en une autobiographie. Alors que tout est sacrifié à l’Idéal. La recherche de l’Universel dans l’intime et la vie intérieure est à l’opposé de la complaisance dans les particularités de la personne. La grande confusion est de voir dans ce livre une autobiographie personnelle alors que c’est une recherche transpersonnelle.

 

      C’est de plus  un livre-miroir. Chacun n’y voit que ce qu’il est ou le niveau qu’il a atteint. Ceux qui n’ont pas eu cette recherche intime de l’absolu ne voient que l’anecdote, le guide touristique ou la biographie.

    Pour comprendre il faut revenir au livre de Marguerite Porette « Le miroir des âmes simples et anéanties » (Albin Michel), brûlé avec elle sur le bûcher le 1er juin 1310 à Paris, place aux Pourceaux. Le miroir (speculum) est un objet qui invite à se mirer. C’était à l’époque un petit objet rare, cher et précieux. Il permet de voir indirectement une lumière aveuglante ou son reflet dans le miroir par une vision spéculaire. Un miroir miroite. Il renvoie des éclats de lumière, c’est un objet scintillant qui jette ses feux, un miroitement.

Un miroir est aussi un objet sacrifié, qui n’existe pas car il est invisible. Un miroir doit s’effacer et ne pas être vu et surtout pas regardé. Le miroir réfléchit sans être vu. On ne regarde jamais un miroir, on ne voit que le reflet en lui. On se voit, on se regarde, on se contemple en lui. Mais le miroir on ne le voit pas. Si on le regarde pour l’étudier ou le nettoyer, on ne voit plus ce qu’il renvoît. Comme un pur renvoi vers quelque chose d’autre, le personnage s’efface complètement devant la mission, le pèlerin dans le Pèlerinage.

Le Miroir est un genre littéraire très utilisé depuis le Moyen-âge. Il y a des centaines de Miroirs : instructifs, encyclopédiques, exemplaires … Guillaume de Saint-Thierry a écrit Le miroir de la foi (Spéculum fidéi). Le miroir de Dieu est l’univers, l’homme « créé à son image et ressemblance », la Bible ou révélation. « Nous voyons actuellement la réalité de façon confuse, comme dans un miroir, après la mort nous la verrons directement » (Saint Paul). Il a toujours été comparé à l’art de la dentellière qui laisse transparaître ce qui se situe dessous. Il faut le lire aux éclats, car être c’est être vu. Plus qu’une forme, le Miroir est un paradigme pour toutes les phases de la rencontre amoureuse : les sept degrés de l’Amour. En donnant une vision, il transforme le lecteur en spectateur. Il est le reflet de celui qui l’a écrit, mais il est aussi le reflet de celui qui le lit dans son invitation à se mirer. Le Miroir des âmes simples est celui qui rend les âmes simples.

      Le Pèlerin met en route. Il a été écrit pour tous : il prend chacun à son niveau pour le conduire au degré supérieur. Le message du livre au lecteur est : « c’est vous le miroir, que montrez-vous ? Qu’en dites-vous ?». Le but de ce livre est d’amener le lecteur à se dire « mais moi aussi je suis un pèlerin,  je le savais déjà ou je le découvre à sa lecture » ou bien « désormais je deviens un pèlerin de l’absolu, par une conversion soudaine, car il n’y a rien de plus important dans ma vie ». Donc le livre doit se comporter un peu comme celui de Raymond Moody (La vie après la vie) qui a révélé à des milliers de personnes qu’elles avaient vécu une expérience de mort imminente (EMI ou NDE) sans le savoir. Pourtant ce livre se mérite, car il doit être lu avec le cœur. Il associe des images au lieu d’enchaîner des arguments : « Marc-Alain chante et déchante ». Le miroir doit s’effacer et ne pas être vu pour que l’on voit le reflet ou l’image qu’il renvoie. L’auteur doit s’effacer et s’anéantir au profit de l’Absolu.

     Il vient à la suite des autres Pélerins de l’Absolu : Récits d’un pèlerin russe, (Seuil), Pèlerinage aux sources de Lanza del Vasto, le Petit Prince, Alice in Wonderland, le Prophète, Jonathan Livingstone le Goéland, les Fioretti de St. François, le Miroir de Porette, les chants de Kabir, l’itinéraire de Marie-Magdeleine Davy …

____________

 

 

Le livre devient donc un test, permettant à chaque lecteur de se refléter et de voir où il en est. Et ce test se construit selon cinq points de vue.

 

1.   La Lecture. Il y a ceux qui lisent tout le livre à la suite sans pouvoir s’arrêter et y passent toute la nuit. Alors que d’autres ne le lisent que peu à peu et lentement, en se demandant toujours de quoi il parle. D’autres ne font que feuilleter l’ensemble ou arrêtent de le lire au bout de quelques pages.

Certains le relisent plusieurs fois, ou sans cesse et en ont fait leur livre de chevet, alors que d’autres n’ont plus besoin de le relire car ils le savent déjà par cœur.

 

2.   Emotion.  Certains en le lisant ont eu les larmes aux yeux, alors que d’autres ont pleuré plusieurs fois à chaudes larmes. Mais il y a ceux qui se contentent de dire « qu’ils ont trouvé le livre intéressant et ont beaucoup appris ».

 

3. L’Absolu.  Ceux qui ont rencontré cet absolu ne se posent pas de question. Alors que d’autres déclarent finalement que ce livre ne parle que de Dieu ou que de l’Amour ou que d’eux-mêmes …

Certains y ont vu un manuel de pèlerinage et d’autres n’y voient qu’un tissu  d’anecdotes, un récit de voyage, un guide touristique ou une biographie …

 

4. Avenir. Il y a ceux qui en lisant ce livre se souviennent soudain qu’ils sont eux aussi des pèlerins et d’autres qui par conversion, décident désormais de devenir des Pèlerins de l’Absolu. Les autres s’en occuperont plus tard, quand ils auront le temps.

  

5.   Réactions.  Certains n’en reviennent pas, « jamais je ne me serais douté de tout cela. Mais je ne vous  is pas du tout, c’est inimaginable et incroyable ». Les autres pèlerins n’ont rien appris, ils le savaient déjà, ils l’avaient senti.

      Certains écrivent pour se mettre totalement au service de l’auteur,

        d’autres lui demandent de  les  guider.

      Certains écrivent pour le remercier chaleureusement,

           d’autres ont oublié de  le faire ou n’ont pas eu le temps.

      Il y a ceux qui ont des critiques à faire, ou au moins des réserves,

      enfin viennent les donneurs de conseils et ceux qui notent les erreurs.

 


 

QUELQUES TEMOIGNAGES

DES PELERINS DE L’ABSOLU

 

« Fondamentalement, je n’ai rien appris sur vous à la lecture de votre biographie.

Le fait de connaître tous ces évènements de votre vie n’ajoute

ni n’enlève rien à la perception que j’ai de vous.

Le dépassement du niveau personnel

et la quête active pour réaliser l’Homme universel

ont toujours été présents dans le contenu de vos enseignements.

Il est manifeste dans votre inlassable activité.

Par observation je connaissais donc l’essentiel.


Et puis il y a vos merveilleux textes,

l’un des plus beaux est Pèlerinage à la source de la vie.

En ce sens rien ne pouvait me surprendre.

Cette recherche du divin dans tous les secteurs de la vie,

même là où l’homme ordinaire ne soupçonnerait pas sa présence,

sans rien, absolument rien, retenir pour soi,

ce détachement et pourtant cette immense tendresse dans les échanges,

je les connaissais.

Tout cela a été confirmé par votre texte. ….

 

Mais toujours j’ai été connectée à l’évidence

que vous aviez exploré dans un total dénuement

l’autre versant de la montagne, sur lequel on ne peut marcher que seul.

Je vous ai vu marcher dans la solitude

là où l’esprit ne peut plus se projeter dans aucune illusion.

Je vous ai vu assis et méditer dans les plus hautes montagnes du monde.

Cette connaissance profonde de l’intérieur,

ce niveau intuitif éclaire tout et unit les oppositions apparentes …

 

Je vous remercie de nous offrir ce livre

car je sais qu’il n’est motivé que pour nous expliquer

« comment se construire pour devenir ce que l’on est ».

Il sera précieux à de nombreuses personnes.

Vous devez déjà en recevoir les témoignages.

Merci de nous avoir confié de si belles descriptions de moments d’extase,

bien que leur réalité soit indicible.

Merci du fond du cœur de l’avoir fait. …

 

Ce que je ressens c’est que vous en êtes libéré,

c’est d’ailleurs pourquoi ce livre peut paraître.

En aucun cas il ne vous dérange

car vous êtes au-delà de ce que l’on peut dire de vous.

Et cela parce que vous êtes au-delà de ce que vous pouvez dire sur vous-même.

Comme un guide sur le chemin,

 vous vous adressez au lecteur et l’enseignez

en lui montrant le propre cheminement de MA.

MA se devait de faire la démonstration de ce qu’il affirmait.

 

Les premières pages du livre où sont décrites les premières expériences

sont vraiment très  belles.

De là viennent sa pureté et son amour

pour le dépouillement et l’ascétisme

 et cela bien qu’il soit totalement immergé dans la vie sociale au plus haut niveau.

 

Il a la limpidité du cristal

qui n’a aucun besoin de décliner son identité pour révéler ce qu’il est.

La réalité n’a pas besoin de se nommer

pour transparaître à travers ce qui apparaît.

S’abandonnant totalement au maître,

il est allé très loin sur le chemin

et offre aujourd’hui au monde la nouvelle science spiritualiste.

Non seulement il propose aux hommes une autre échelle des valeurs,

seule capable de les soustraire au désespoir, à la mort et au néant,

mais il leur montre par son propre exemple qu’il est possible de les incarner.

Pour cela il est allé sur tous les continents,

a rencontré tous les peuples de la terre.

Il a contemplé toute la beauté du monde

et a revécu en esprit l’histoire entière de l’humanité. 

Ce don de soi,

cette consécration de la vie personnelle à l’universel

transparaissaient à travers des détails très ordinaires. …

Tout en vous était épuré, délivré de tout superflu, de toute agitation

et cela, non seulement s’étendait partout mais aussi à l’intérieur,

à l’instant de reconnaissance

où mon âme a tressailli d’un bonheur indescriptible.

Je n’ai pas eu besoin d’ouvrir le livre pour être transportée.

Je regardais la photo d’enfant sur la couverture

et brusquement j’ai été ravie à moi-même.

Son sourire était le foyer d’une lumière vivante d’amour et de joie

et quand son sourire est entré dans mon cœur,

c’est cette lumière qui a étincelé à l’intérieur de moi.

Rien de ce qui était contenu dans ces pages fondamentales

ne pouvait m’être étranger.

Il se manifestait ici sous forme d’une douceur et d’une tendresse indicibles …

et je lis page 78 « si tu te souviens de moi, je ne t’oublierai pas »

des larmes ont coulé sur mes joues. C. A.

______________


Le « Pèlerin de l’absolu » est un vrai cadeau.

Difficile de trouver les mots pour exprimer ce ressenti,

car votre ouvrage n’est pas moins que

l’offrande de toute une vie jusqu’à son accouchement.

Un sacrifice auquel vous consentez pour nous.

C’est très beau.

En même temps que l’incarnation d’une transcendance,

il y a la présence d’une vraie humanité.

En vous lisant j’ai été troublée

car je me sentais en résonance avec mon propre fond intérieur …

Votre témoignage est résolument concret.

Votre existence y est offerte.

Dès le départ, tous les ingrédients (si je puis dire) sont réunis

pour que puisse naître la vie.

A condition toutefois que vous vous mettiez en chemin.

Et vous le faites.

Vous acceptez l’expérience, quelle qu’elle soit,

avec intelligence et humilité.

Ainsi vous intégrez dans votre vie quotidienne l’énergie vécue.

Il n’y a pas de schisme.

Nous sommes dans l’interaction de la « Gravité » et de la « Grâce ».

Une constante.

Une expérience aussi pour le cheminant lecteur,

puisque, de strates en strates, au très profond de ce creusement,

se révèle l’intention de la vie, celle que nous avons reçue.

L’intention première.

Pour autant, et à la différence de nombre d’êtres humains

dont je suis,

votre itinéraire me semble particulièrement pur.

 

Je m’explique :

enfant vous avez pu vous différencier

d’un environnement structuré, aimant

et non pas d’un environnement familial toxique.

En ce sens votre cheminement vers l’essentiel

devient infiniment plus lisible pour nous tous

et, oserais-je ajouter : utile.

Ce d’autant plus que vous étiez actif,

impliqué dans la vie de la cité.

Ainsi les valeurs fondatrices et élévatrices,

auxquelles vous oeuvrez

et oeuvrerez au-delà du trépas, si je puis me permettre,

se dégagent clairement, sans trop de brouillage.

Il y a transmission.

Certes en chacun de nous,

que l’environnement ait été porteur ou non,

il y a toujours des blessures.

Et si nous nous mettons en chemin

nous aurons chacun à affronter

inévitablement l’apocalypse intérieure de la réalisation.

 

Cependant la voie que vous nous montrez est fluide, limpide,

car elle est exonérée des scories en surcharge

liées à des environnements sombres, ténébreux,

qui rendent les processus moins lisibles aux autres de façon générale.

Quoiqu’il en soit il est difficile de pouvoir,

au-delà des empreintes familiales

se consacrer à la découverte de son potentiel

d’individualité et de compassion, de séparation et d’inclusion.

L’enjeu véritable n’est-il pas de réaliser une transformation radicale ?

Vous y êtes arrivé.

 

A vous lire je ressens l’essence même d’un amour

où ayant franchi la porte de la solitude,

vous tenez dans votre propre lumière.

La richesse concrète de votre récit,

l’offrande qu’il représente,

donne au lecteur des repères,

car nous y trouvons des balises temporelles connues

et des clés universelles, traduites à notre échelle,

pour décoder les signes, si petits soient-ils,

qui touchent tout un chacun dans son quotidien,

pour en tirer les enseignements adéquats.

Au-delà du savoir, il y a co-naissance.

Merci.

 

Depuis l’utile existentiel, jusqu’à l’utile essentiel

jusqu’à l’utile entre existentiel et essentiel,

le tout relié par votre merveilleux « récit alchimique »,

vous donnez, selon moi, la preuve d’un amour authentique,

qui passe par la présence d’un amour absolu

qui nous dépasse et nous fait dépasser.

Il appartient à chacun de nous,

s’il le désire en conscience,

de faire le chemin, chacun à sa mesure.

De devenir, peut-être, le Pèlerin de l’Absolu.

En début de lecture, je me demandais

pourquoi ce livre était écrit à la troisième personne.

N’est-ce pas aussi une façon de signifier que

« le message se diffuse par lui-même,

indépendamment de lui » ?

MGH

_____________


« J’ai lu le livre avec passion.

Ce récit d’une émouvante aspiration au divin,

présenté avec une immense sincérité,

ne peux pas laisser indifférent.

Que la grâce t’inonde pour ton courage

et que ce témoignage aide les âmes à cheminer.

Merci encore pour ce livre

Je voudrais un jour en mériter la dédicace, sublime. E.A.

 

Je ne sais pas comment exprimer mon émotion

et ma reconnaissance à la lecture du Pèlerin

Merci pour la joie et le courage

que tu nous offres

Et ce merveilleux témoignage dans le Pèlerin de l’absolu

Quel fantastique voyage dans la Lumière et l’Amour.  S.C

 

Grande joie, immense gratitude ;

Je te remercie de me guider depuis si longtemps

dans l’amour et la lumière.

Marc-Alain a, en parlant, une sonorité au-delà du langage

qui éveille un écho en soi.

Quand on l’écoute,

quelque chose de lumineux paraît dans ses yeux

et même à travers sa peau.

Marc-Alain fait connaître notre terre inconnue. SM

 

Merci pour votre livre

Quel courage  et quelle confiance de nous inviter

sur un chemin qui nous est si intime.   Rekka

 

Longtemps Marc-Alain est saisi de l’inquiétante question

 d’être « entre deux mondes » ;

 les mots sont là pour décrire les souffrances

de celui qui doit descendre de l’extase

et côtoyer le quotidien,

où il rencontre en un long premier temps incompréhension, solitude,

et souffre de cette « terrible morsure ».

Mais « à cœur vaillant rien d’impossible », ainsi qu’il l’écrit,

et sa vie entière est inlassablement consacrée aux études,

recherches, rencontres avec des êtres remarquables,

à l’écoute, au travail incessant.

Il apprend que l’enseignement se transmet par le silence,

«  de mon cœur à ton cœur,

de mon niveau de conscience à ton niveau de conscience,

de mon énergie à ton énergie ».

Marc-Alain parle de ces lieux où l’esprit souffle,

où il est bon de se trouver au moment opportun :

à mon niveau, j’ai senti auprès de son enseignement

ce souffle qui permet de faire un pas en avant.

C’est cet enfant éclairé devenu homme

qui nous livre, enfin,

en toute simplicité et courage,

l’éblouissement qui l’a atteint en plein cœur,

qui a illuminé sa vie,

et celle de tant d’autres autour de lui, à travers lui. JM.S

 

 

Je voulais vous remercier

Votre histoire est passionnante

et votre engagement dans l’éveil de la conscience

force l’admiration.  E G

 

Laissez-moi vous dire à quel point

la découverte de ce long et admirable parcours de vie

m’a remuée, bouleversée

et procuré le bonheur de vivre, tout simplement.

Quel courage, quelle tenacité,

quelle belle leçon de vie,

mais aussi quelle imprudence

de livrer au grand public

ce secret le plus intime

que beaucoup cachent jalousement

dans la crainte de n’être pas compris. MJK

 

Merci Marc Alain d’avoir eu la force et la volonté

de donner le témoignage

de ta quête secrète et ininterrompue

et de nous révéler que c’est aussi possible pour nous.  RB.

 

Ce voyage que nombre d’entre nous entreprennent

et abandonnent à mi-chemin

par manque de force ou de foi,

ce voyage Marc Alain l’a  réalisé pour lui

mais aussi pour nous.

Lire son livre est un véritable enseignement

qui permet de donner un sens à sa vie.

En sortant l’Homme de ses limitations,

il le fait accéder à une transformation intérieure

par une prise de conscience de l’Unité de la Vie.

Il nous aide grandement pour réaliser ce voyage intérieur.

Ce qui nous rassure,

c’est que les étoiles qui brillaient dans les yeux du petit garçon

de la couverture du livre

brillent toujours dans les yeux du pèlerin de retour.  AL.

 

Merci beaucoup pour ce précieux cadeau dans la joie de l’amitié. JM M

 

Votre livre a apporté dans ma vie la chaleur revitalisante

et pleine d’espoir. A M

 

Merci pour l’espoir que vous communiquez

à tous les petits pèlerins de l’absolu 

Merci de réconforter ceux qui sur le chemin

se sentent si seul parfois

Merci de si bien décrire tous ces chemins,

la lumière, l’amour

et la nuit aussi … GS.

 

J’ai fini de lire votre livre.

Il m’a beaucoup émue.

J’ai beaucoup  pleuré. Et aussi j’ai pleuré de joie.

J’ai parcouru avec vous tous ces voyages,

toutes ces aventures

et j’ai senti l’harmonie de la vie.

Je me retrouve dans toutes vos aventures, états et sentiments.

Je suis émerveillée,

tous les mots, tous les sentiments,

je les ai sentis jusqu’au fond de mon âme.

Si je pense à vous, je sens votre énergie.

Je suis si contente de vous avoir trouvé.

Vous êtes une partie de moi.

En tournant chaque page,

je faisais le bilan de ma propre vie.

Je me suis toujours demandé : Qui suis-je ?

Quel est mon but sur cette terre ?

Qu’est-ce que je dois accomplir dans cette existence ?

Je vous sens si proche chaque fois que je regarde votre photo d’enfant

et chaque fois je rêve de vous.

Je vous prie de m’aider pour que j’aie la chance de sentir Dieu

et d’aider d’autres gens avec amour et compassion. ICC

 

Marc Alain Descamps, Pèlerin de l’absolu,

 

TABLE DES MATIERES

 

1. DANS LA LUMIERE DE L'ETE

 

2. LE MONDE DE L'ENFANCE

      Les racines

      Les parents

      Le Dévouement

      La mort dans l'expérience périnatale

      Scolarisé et alphabétisé

      La lumière pascale

      Le vol des martinets

      L'apprentissage de la concentration

      L'amour de la vie

      L'amour de la nature et la vie à la ferme

       Le château gascon

      Les songes de pouvoir

3. UNE ADOLESCENCE PENDANT LA GUERRE

      La crise d'adolescence

      Jouer au derviche tourneur

       Jeux interdits

       Le miracle de Lourdes

      La Libération

        Les tentations de l'amour et les regards mutuels

4. COLLEGIEN A BORDEAUX

      Pensionnaire au collège à Bordeaux

       La crise existentielle

       L’univers des souffrances de l’humanité

       La nuit obscure

       Les yeux dans les étoiles

       Le pèlerin de l’absolu

      La rencontre des philosophes

      La découverte du monde du Yoga

      Le voyage en Italie

       L’entrée dans le monde de la musique

      Le rêve de la vie étudiante

5. LES ANNEES ETUDIANTES

      Etre étudiant à Bordeaux

      Le sportif

      Les sorties étudiantes

       Les fraises anglaises

      Le voyage en Suisse et en Autriche

      Le mémoire de maîtrise

6. “LA MONTEE A PARIS”

      L’arrivée de l'immigré occitan

      Le service militaire

      L’extase d’Eze

      L’archéologie en Italie

      Etudiant au Quartier Latin

      Les voyages en Grèce

      La pratique du Yoga et de la spiritualité

       La voie du Zen

      Vivre nu avec les naturistes

      La vie de kibboutz en Israël

7. LE MONDE DU TRAVAIL

      Le premier emploi

       Mais pourquoi tous ces voyages ?

       Les mystères d’Egypte

      L’enseignement de la philosophie

      Pourquoi préférer le Portugal à l'Espagne ?

      Professeur de psycho-pédagogie et de philosophie

       Sur les pas de Jésus

      Le monde des affaires

       Liban, Jordanie, Syrie

       L’expérience du désert

       Le message des soufis

8. LE RETOUR A PARIS ET  LA BASCULE DU SIECLE

      La mutation à Etampes

      Chargé de famille

      Les vacances à Royan

      La bascule du siècle et l'année des Hippies

      Professeur à Paris

      Mai 1968 au Quartier Latin

      Le travail à l’Université de Paris

      Comment devenir psychanalyste ?

       A la découverte des Sénoïs et de la Maîtrise des rêves.

      Le psychothérapeute de groupe

      Les étés à Montalivet

       Aller jusqu’au bout de l’extrême pour retrouver ses origines

        L’entrée dans l’autre monde

9. LA RENCONTRE DES MAITRES

      La transmission par les femmes

      L'invention du yoga occidental

      Rencontrer des gens remarquables

       L’apport des Yogis hindous

      La transmission des Soufis

      Le ressouvenir et la réminiscence

      La reconnaissance de sa matrie : les Indes

      Le voyage au Népal

      Le monde des Jaïns

      Les pèlerinages bouddhistes

      Les initiations tibétaines

      Vivre dans la Vallée des Dieux

      Le monde dravidien de l'Inde du sud

      L'Orissa et le Kriya-Yoga

      Les trois tentations

       L’époque des pèlerinages

       Qu’est-ce qu’un pèlerin ?

      Les étapes de la voie mystique

10. LA MATURITE

      La révolution transpersonnelle

       L’étude des mystiques

       Bretagne tonique

       La divine présence

       Le pur amour occitan et les citadelles du vertige

      L’Eveil de la Kundalini

      D’Halong aux  temples d’Angkor

       Les étapes de la méditation

11. LA REALISATION

      Bilan d'une vie professionnelle

      L'Ecole doctorale en éthique bio-médicale

       Spiritualité : pluralité et unité

       Le Pèlerinage intérieur

       Les Béguines ou le réveil de la Belle au Bois dormant

       La nature de l’esprit

       Conférences et conversion

       La psychanalyse spiritualiste

      Les expériences de mort imminente

       L’art d’être grand-père

12. L'ACCOMPLISSEMENT

      Que subsiste-t-il de stable ?

       L’amour de l’amour

       La morale de l’amour

       Les cercles de tendresse

       Les valeurs de l’Ere nouvelle

       Tout est déjà là

       Délivrance et libération.

       Partager, rendre ce qui a été reçu.

13. Résumé : La recherche de l'essentiel

       Dédication

     14. Un livre-test.

 

______________________

 

 

4ème page de couverture.

 

Ce récit des aventures et mésaventures de Marc Alain est l’itinéraire d’un double pèlerinage.

Le premier est extérieur. Tous ses voyages pour découvrir toute la planète Terre ont été une récapitulation de l’histoire de l’humanité, qu’il a cherché à revivre dans toutes ses étapes.

Il nous permet ainsi de comprendre en profondeur ces pays proches et ces contrées lointaines, qui désormais ne nous serons plus étrangères.

Le second pèlerinage est la poursuite désespérée d’un Absolu intérieur.

Ces voyages n’étaient  que l’extériorisation de l’incessant chemin intérieur de l’âme à la découverte de nouvelles couches de la profondeur.

 Comment devenir ce que l’on est ?

 Comment réaliser les espoirs apparus au départ et surtout aller au-delà ? 

Comment ne jamais perdre de vue son but essentiel : la quête de l’absolu ?

 

 

Ce témoignage peut-il aider celui qui cherche, à ne jamais perdre confiance et à trouver du courage dans la réalisation de son but et de son idéal ?

Ainsi s’exposent tous les problèmes de la psychologie :

-      comment transformer ses défauts en qualités ?

-      la sagesse est-elle révolue à jamais ?

-      est-il vrai qu’il ne peut plus y avoir de système philosophique ?

-      comment faire la synthèse entre l’Orient et l’Occident ?

-      comment avec la mondialisation, devenir un citoyen du monde et retrouver l’âme de la terre ?

-      quelles sont les nouvelles tables de la loi, les valeurs du Troisième Millénaire ?

 

Tout ce livre est dans la question : « Qui suis-je ? »

 

« Qui es-tu toi qui va lire ce livre ?

Qui en toi est à l’écoute ?

A l’écoute de Qui ? ».