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LE CLOS ET L'OUVERT

par Marc-Alain DESCAMPS

"La dimension de l'intériorité se reconnaît à sa dimension de profondeur" écrivait Marie-Madeleine DAVY.

Par là se pose la question de l'ouverture et l'opposition à l'enfermement. Et c'est là où l'on voit que l'avantage peut devenir un inconvénient et la qualité un défaut.
La maladie de notre monde actuel est l'éparpillement. Tout va trop vite et nous passons de l'un à l'autre par une maladie de l'attention. Le type même de cette distraction se trouve dans la T.V. qui est passée de sa fonction éducative à un simple rôle d'amusement et dont le symbole se trouve dans sa télécommande permettant le phénomène du zapping. Mécontent sur l'instant de ce que l'on voit sur une chaîne, on passe à la suivante jusqu'à les faire toutes. Et dans la vie il va en être de même : à la place de l'amour éternel on se contente de zapper et de draguer.
Alors ceux qui veulent échapper à cette superficialité cherchent à se rassembler. Ils commencent à se centrer et à s'immobiliser dans ce centre protecteur. Cela aboutit à la cellule du moine ou à la caverne de l'ermite. Et l'on ressent le besoin de s'entourer d'une enveloppe protectrice, comme la coquille d'un œuf. Cette opération de rassemblement vient du surgissement de la tendance centripète et mène à une opération d'accumulation.

La première urgence est récapituler sa vie. Nous avons trop souvent vécu à hue et à dia, éparpillé, parant au plus pressé et courant aux urgences. Donc nous n'avons pas réalisé que notre enfance était passée, notre adolescence écoulée et notre jeunesse perdue. Les choses se sont passées sans que nous y prenions garde et tout ce qui est passé ne repasse plus, cela a été englouti par le temps pour toujours et à jamais. Nous devons faire repasser le film de notre vie sous forme de souvenirs et non plus du présent actuel. Ainsi nous allons discerner ce qui était important et ce qui reste une perte de temps. C'est le sens de notre vie qui est en jeu et il nous incombe de déterminer si notre vie a un sens. Trop souvent nous avons commis des fautes de divergences ce qui engendre des discordances.

Ce travail correspond exactement à la première tâche de la psychanalyse : la récapitulation de sa vie. En la faisant repasser devant ses yeux, elle se lie et prend sens : on sait enfin où l'on en est et l'on a pu nommer les choses. Mais tout le monde connaît la difficulté de trouver les mots pour le dire, surtout pour tout ce qui relève de l'indicible, l'innommable et l'impensable. Ainsi commence une nouvelle vie et l'on sort régénéré de cette seconde lecture.
C'est aussi l'exigence de toute ascèse spirituelle. Ainsi les lamas tibétains utilisent un fauteuil de méditation d'un mètre de coté où l'on peut rester nuit et jour. Et la retraite des trois ans, trois mois, trois jours comporte cette récapitulation de sa vie. Le procédé a aussi été préconisé de manière similaire par le maître de Castanéda.
Assez curieusement on trouve ces séjours dans une enceinte étroite comme un aboutissement dans l'orgonothérapie de Wilhem Reich. Cette énergie diffusée par notre corps pouvait être réabsorbée et accumulée par un séjour immobile de plusieurs heures dans une boite isotherme. Des modes équivalentes se sont répandues avec le tanking ou caisson d'isolation sensorielle, puis avec les pyramides de méditation. On comprend que la forme pyramidale apporte moins que l'immobilité et l'énergie que donne le fait de vivre dans un milieu clos à l'abri de toutes les agressions et les stress. Nous sommes devant des formes laïques, hygiéniques et mondaines de l'antique cellule monastique.

Ces pratiques individuelles se sont d'ailleurs parfois répandues à toute l'échelle d'une société et ont abouti à une manière de penser et de voir le monde (Weltanschauung). Tout a été compris comme un système clos et fermé. La terre était comprise selon la vision naïve comme un plat ou une assiette, avec l'amas des terres émergées au centre et la mer océane tout autour, cette "mer extérieure" que cherchait à atteindre Alexandre le Grand. Le monde clos étouffant du Moyen-Age va éclater à la Renaissance avec le premier tour du monde réalisé par Magellan en 1522. Le cercle s'incurve et devient une sphère. La période de découverte de l'Orient d'un coté et du Nouveau Monde de l'autre commence. Les horizons s'ouvrent et les esprits aussi. Tout devient désormais possible et la planète Terre apparaît gigantesque à coté de l'étroite vision antérieure. Il n'est que de consulter les portulans de l'époque pour se rendre compte de la timidité des cartographes. La plus grande partie reste blanche ou l'on ne peut qu'y inscrire "terra incognita". Notre Terre reste encore aux trois quarts inexplorée.

Et la même opération est à réaliser dès que l'on lève les yeux. Le ciel était un couvercle, une demi-sphère qui couvrait l'assiette. Ce que l'on nommait la sphère étoilée n'avait aucune profondeur, tout y était vu à la même distance : nuages, lune, soleil, étoiles … Spinoza écrit en 1670 que les paysans hollandais voient le coq de leur clocher égratigner les nuages et la lune comme un gratte-ciel. Avant de voir, il faut savoir. C'est pourtant en 1543 que Copernic avait osé mettre le soleil au centre du système à la place de la terre et en 1633 que Galilée fut condamné par l'Inquisition pour avoir pensé que la terre tournait sur elle-même et autour du soleil. Désormais le couvercle avait éclaté et le ciel s'ouvrait au dessus de nous. Il fallut plusieurs siècles encore pour réaliser sa profondeur, mais le travail n'est pas terminé et les distances entre les galaxies qui se comptent en milliers d'années-lumière ne sont imaginables et à peine pensables. Cependant nous avons l'air de voir le soleil loin derrière la lune, en tout cas séparés des nuages, et ceux-ci semblent s'étager à différentes altitudes.
La première ouverture qui a été réalisée est celle du papier plat : les premiers peintres et les "primitifs" avaient la vision naïve des enfants. C'est à la même époque à la Renaissance en Italie que va s'opérer la conquête de la perspective, c'est-à-dire l'art de voir la troisième dimension dans ce qui n'en a que deux, le tableau. Là aussi c'est l'espace qui s'ouvrait et les contemporains ne s'y sont pas trompés. D'Alberti à Mantegna (1450) le symbolique cède la place au figuratif et l'illusion à la réalité. La profondeur s'installe dans les tableaux, grâce à la camera obscura (ancêtre de la chambre photographique) l'homme dessine l'espace comme il le voit. Tout ce qui était clos est en train de s'ouvrir. La représentation picturale de cette ouverture du ciel est visible dans tous les premiers plafonds en trompe-l'œil, désormais on lève la tête pour admirer ces plafonds à ciel ouvert d'où les personnages de Véronèse à Raphaël vous contemplent.


"Ouvre les yeux,
tu vois bien que le ciel est ouvert"

demande Angelus Silésius.


Perspicere veut dire en latin, voir clairement. Et c'est ce qu'a toujours demandé Marie-Madeleine DAVY : accéder à la vision réelle du monde, mais il s'agit surtout du monde intérieur. L'homme superficiel est comme Narcisse, il se contente de reflets de miroir. Dans la méditation aussi on peut être victime des jeux d'ombre et des reflets de surface. Sur l'écran mental ne s'offre que l'illusion de la profondeur. Quand l'effort cesse, alors la vie coule et l'écran s'évanouit. Soudain apparaît la troisième dimension, tout se creuse et s'approfondit, l'espace s'ouvre à l'infini.

Il y a un vertige du vide qui est à dénoncer. Depuis que sont apparues les techniques orientales, on ne parle plus que de vide partout. Le vide a remplacé la prière ; plus personne ne sait prier. Particulièrement le vide est venu du Zen, ou tout au moins de la forme sous laquelle il a été connu et popularisé en France : c'est un vide-somnollence ou un vide arrêt de l'esprit. Ce défaut dans la méditation est fort ancien et a été dénoncé par les premiers méditants. On le rencontrait déjà en Chine et les Tibétains s'y opposaient fermement : ils disaient que ceux qui éteignent l'esprit qui est le propre de l'homme renaîtront comme animal selon la loi du karma. Le moine nyingmapa Khong-Chen écrit au quatorzième siècle : " Ceux qui s'exercent à méditer avec suffisance pour supprimer toute pensée deviennent vaniteux de cet état. Pour cette raison, ils renaîtront dans des animaux".

A la même époque, le méditant flamand Ruysbroeck l'Admirable avait aussi compris la confusion possible : s'enfermer dans le vide et en faire une coquille. Alors cette absence d'esprit, ils en font un Dieu et finalement ils se prennent pour Dieu : "On rencontre d'autres hommes qui au moyen d'une sorte de vide, de dépouillement intérieur et d'affranchissement d'images, croient avoir découvert une manière d'être sans mode et s'y sont fixés sans l'amour de Dieu. Aussi pensent-ils être eux-mêmes Dieu. Ils se sont élevés à un étatt de non-savoir et d'absence de modes auxquels ils s'attachent ; et ils prennent cet être sans modes pour Dieu". (Le livre des sept clôtures, 180).

En réalité en Orient on emploie le terme sanskrit de Shunyata, qui a un sens très positif. Il n'est pas du tout un vide absence, ou vide-nullité, vide-rien. Il doit donc être traduit par Vacuité et non pas par vide, car tout le monde sait que de la Vacuité sortent les formes pour après se résorber en elle dans le cycle sans fin "mort-renaissance". Donc cette Vacuité est l'indifférencié originaire ou la Globalité primordiale, "Purna" la Plénitude. Se succèdent donc sans fin des cycles vide-plénitude, évolution-involution, manifestation-résorption. Mais l'expérience spirituelle est plus la plénitude que le vide.
C'est aussi ce qu'avait retrouvé par elle-même cette grande mystique qu'était Madame Guyon. On lui a reproché d'être une quiétiste, disciple de Molinos, mais elle a toujours repoussé le quiétisme et ce vide endormissement obtenu en éteignant l'esprit. La paix de l'Esprit n'est pas le sommeil mental. La distinction est subtile et beaucoup s'y sont laissé prendre surtout dans le Zen.

Il y a un premier saisissement de l'esprit qui ressemble à un coup de gel où comme un nuit d'hiver tout est soudain figé, gelé, givré. Et par exemple Muso a vécu avec cela pendant très longtemps en le prenant pour le Satori et un jour tout ce palais de glace de son esprit a éclaté et il s'est écrié : "J'ai brisé l'os du vide". Par la suite son disciple Takuan précisera cet aspect vivant et ouvert de la méditation : "Sois libre et souple comme la brise printanière". Il reviendra à la recommandation du Sûtra de Diamant : "On doit provoquer son esprit sans le tenir nulle part". Bien entendu, il ne s'agit pas de retomber dans la distraction originelle, mais il ne faut pas non plus fermer et clore son esprit. L'ouverture est essentielle pour ne rien figer.
Il faut clore les yeux pour ouvrir l'esprit. Comme l'écrivait le poète Novalis "Faites entrer tous les errants, ils verront le ciel ouvert".


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