L’OBSERVATION

par Marc Alain Descamps

 L’observation en psychologie sociale est une des méthodes les plus simples et les plus  efficaces. Elle peut encore faire trouver beaucoup de découvertes, et n’est pas du tout démodée. La plus grande partie des phénomènes de psychologie sociale (et encore plus ailleurs) n’a pas encore été observée. C’est donc une méthode infiniment utile.

 Elle est un très bon correctif des questionnaires, souvent peu fiables.
 Elle permet, en effet, de saisir ce que les sujets font réellement et non ce qu’ils prétendent faire.
L’observation est, du point de vue de la relation, soit invisible soit participante, et, du point de vue de sa forme, elle va de la simple remarque naïve à une organisation tellement structurée et systématique qu’elle ne se différencie pas de l’expérimentation.
Mais en psychologie sociale l’observation ne doit être que systématique ; une observation non-systématique relève de l’ethnographie, ou à la rigueur de la première pré-observation.

 I.             L’OBSERVATION INVISIBLE

                Elle exige que les observateurs ne soient pas vus et que le sujets ne se sachant pas observés, se comportent naturellement.

A) DIRECTE. La seule observation directe invisible vraiment rigoureuse demande l’emploi d’une glace sans tain à travers laquelle on voit sans être vu. Le sujet se trouve dans une pièce où il y a un miroir, encore faut-il que ce miroir se justifie en ce lieu et n’attire pas l’attention, sinon le sujet, connaissant le procédé par la diffusion des travaux de psychologie dans les média, va se douter qu’il se trouve dans ce cas et penser qu’il est observé.

B) DIRECTE BREVE. Les étudiants de psychologie sociale qui ne disposent pas de cette installation compliquée peuvent la remplacer par la promptitude.
Une observation invisible directe est possible sans appareillage à condition d’être brève. Elle a l’avantage d’être pratique et simple et a été réalisée par de nombreux étudiants dans les rues, jardins publics, halls de gares ou d’aéroports, stades, églises, cafés, bibliothèques, salles de cours...
Pour observer sas être vu, il suffit de le faire peu de temps 2, 3 ou 4 minutes. On a largement le temps de noter l’habillement, les attitudes, gestes, réaction, etc. Cette modalité implique un certain déchet dans la population : dès qu’une personne s’aperçoit trop tôt qu’elle est observée, on s’en va discrètement en abandonnant ce cas.
Mais en développant un peu de savoir faire, cela doit être réduit à moins de 10% des cas.

C) INDIRECTE. Une observation invisible indirecte est plus facile à réaliser. Mais elle exige un système de prise de vue soit par film avec une caméra, soit par système vidéo avec caméra de télévision non-apparente. Pour que ce soit totalement invisible on peut utiliser des systèmes déjà existants comme dans les banques, les aéroports, les gares, les stations de métro, bien des écoles privées, certains croisements de rues etc.
      Après on a un second avantage, qui est de pouvoir travailler sur une bande vidéo ou un film, que l’on peut repasser autant de fois que l’on désire. Un système équivalent et plus simple consiste à prendre des photographies de personnes en un lieu, sans qu’elles le remarquent (habillement des touristes ou des spectateurs sportifs...).
    Lorsque le projet est préalable avec ses hypothèses, ses indices etc, il s’agit toujours d’une méthode de recueil des données.
L’observation des traces. Mais on peut aussi utiliser des photos déjà prises par des professionnels et pratiquer l’observation de ces photos.
Nous passons alors à une méthode d’analyse des données, et cela devient de l’analyse de contenu (voir ce chapitre).
L’observation des traces demande le recueil d’un corpus (ex : toutes les inscriptions des dalles tombales du cimetière pour chiens d’Asnières, ou tous les spots publicitaires passés à la télévision française le jour de Noël, des vidéo-clips ou DVD du commerce, des films ethnographiques du musée de l’Homme, des enregistrements de groupes de dynamique de groupe ou de thérapie etc.).

Les traces peuvent être aussi des dessins d’enfants, des questionnaires, des tests, des entretiens, des images publicitaires, des affiches ou des photos d’affiches, des objets (voitures, habits, maisons, meubles, jouets, gadgets...), des textes de livres ou d’articles etc.
 On se rend donc compte que toute méthode implique l’observation, et que l’analyse
de contenu n’est qu’une forme d’observation portant sur un matériel en général écrit ou iconique.


II. L’OBSERVATION  PARTICIPANTE

 A) DECLAREE. Son principe découle des catégories précédentes.
On peut, en effet, observer, avec ou sans appareil, en le déclarant ouvertement puis en attendant que les individus (humains ou animaux) l’oublient et se comportent comme d’habitude en redevenant naturels.
C’est le cas classique de toutes les observations d’ethnographes.
Ou bien un observateur peut assister à une classe ou un cours en notant les élèves distraits, ceux qui bavardent entre eux ou posent des questions...
Il peut avoir ou non le statut d’observateur.

B) NON DECLAREE. Les observateurs participent aux activités diverses du groupe en prenant des notes ou des photos. Les meilleurs résultats seront obtenus lorsque les observateurs connaissent bien ce milieu et font partie de ce groupe, si possible depuis longtemps. Ils sont alors parfaitement intégrés et peuvent pratiquer une observation continue sans être remarqués. Ils peuvent même provoquer des situations nouvelles par leurs interventions programmées (diffusion d’informations ou autre...) et c’est ainsi que l’on passe insensiblement de l’observation pure
à l’expérimentation sous forme de recherche-action. La distinction entre l’observation et l’expérimentation (où l’on produit les objets à observer) n’est que purement conceptuelle, et dans la réalité valable seulement pour les deux formes extrêmes. En fait toute expérimentation est une
forme d’observation, et toute bonne observation doit comporter un plan d’expérience de type expérimental.

 III. L’OBSERVATION  SYSTEMATIQUE

    Nous ne traitons pas de l’observation simple, non-systématique car nous considérons que c’est une méthode d’ethnographie et non de psychologie sociale. Cependant on pourrait la retrouver dans la seconde étape de l’observation systématique : la pré-observation de la pré-enquête.

 A) PREMIERE FORMULATION THEORIQUE DU PLAN D’OBSERVATION

L’enquéteur doit déterminer à l’avance qui et quoi il doit observer.

1) Définition des sujets à observer. La population doit être définie avec précision (ex. des adultes de 25 à 50 ans ou des gens tenant un chien en laisse ...).
Les variables liées aux hypothèses peuvent être introduites dans cette population (ex. les hommes et les femmes, ou trois classes d’âge (18/25, 25/50, 50/75 ans), ou habitant Paris/Province, ou Paris/banlieue ...).

2) Définition des unités de codage : objets ou comportements.
Par exemple, on observera à l’entrée d’un stade, d’une exposition ou d’une église ceux qui portent ou non une casquette, des chaussures de tennis... Les unités d’observation pour être précises doivent être des micro comportements (plus petite unité de comportement).
Par exemple, lors d’une rencontre entre deux personnes sur un trottoir étroit, on notera celle qui descend du trottoir.

 B) LA PRE-OBSERVATION. Ce premier plan préalable doit être soumis à l’épreuve des faits. C’est indispensable pour découvrir combien ce premier codage théorique n’était pas assez précis. Par exemple, pour la population, si l’on veut savoir quel pourcentage d’hommes descendent devant une femme dans la rencontre sur un trottoir étroit, on va s’apercevoir qu’il diffère selon les catégories d’âge (les jeunes gens descendent plus souvent devant une femme âgée et les jeunes filles descendent devant un homme âgé...), qu’il faut exclure les personnes tenant un chien en laisse (qui ne descendent pas), celles qui portent une valise ou un gros paquet, ou marchant avec une canne, que cela varie selon que la personne est pressée ou non, etc. Et pour les unités de codage, il faut préciser si poser un pied hors du trottoir est descendre du trottoir, et le cas de ceux qui se collent ostensiblement contre le mur, etc...

  Observer les personnes portant des chaussures de tennis au lieu de souliers de cuir paraissait simple, mais va-t-on noter comme chaussure de tennis, les chaussures de baskets montantes, les ‘‘pataugas’’, les chaussures de jogging, les chaussures de tennis en daim ou imitation cuir, etc...?

 C) LE PLAN D’OBSERVATION

La pré-observation permet de déterminer avec précision les différentes catégories du plan.
1) La population observée, avec ses différentes variables. Cela sera traité si possible en plan factoriel avec des effectifs égaux et croisement des variables (voir questionnaire).
2) Le système des catégories des unités d’observation ou de codage, avec éventuellement ses sous-catégories. c’est-à-dire :
a) les durées de prélèvement temporel (le time-sampling). Combien de minutes ou de secondes dure chaque observation ?
b) les listes des objets d’observation à coder; par exemple :liste des souliers de type sportif (tennis, basket, pataugas).
Ou les listes des indicateurs de comportement par unité d’observation
par exemple : pour les gestes habituels de salutation (serre la main simplement, serre la main avec les deux mains, touche en plus l’avant-bras, les cheveux, donne une tape dans le dos, pose la main sur l’épaule).
3) les systèmes d’évaluation de ces différentes unités d’observation ou de codage. Par exemple, ces gestes doivent être faits à la suite, si la personne serre la main puis une minute après donne une tape dans le dos, on considèrera que ce n’est plus une technique de salutation, mais une réaction aux phrases suivantes.

 D) LES INSTRUMENTS D’OBSERVATION

Ce peut être une caméra de cinéma ou vidéo...
1) Les fiches d’observation. Chaque observateur doit disposer d’une fiche d’observation par sujet. Toutes les catégories et possibilités doivent être clairement prévues, de façon à ce que l’observateur n’ait à faire qu’une croix par case.
2) L’observation peut souvent être suivie d’un bref questionnaire.
Il comprendra les questions d’identification : sexe, âge, lieu de naissance, pays d’origine, date d’entrée en France, nombre d’enfants, etc.
Il est intéressant aussi de noter la connaissance du domaine étudié
(ex. êtes-vous tatoué, y-a-t-il des tatoués dans votre famille ou votre entourage immédiat ?...). Eventuellement des données psychologiques peuvent être enregistrées (échelles d’anxiété...).

 E) LES OBSERVATEURS

1) Le nombre. On n’observe pas seul. Pour être fiable une observation doit être faite à la fois par 2, 3... observateurs indépendants et concomitants, qui notent sans communiquer et confrontent après leurs notes.
2) Leur formation. Pour obtenir un accord, il faut une formation et un entraînement des observateurs ou juges. Des essais doivent être faits jusqu’à ce qu’on arrive à moins de 10% de désaccord. Sinon il faut revoir les instruments (définition pas assez précise des unités d’observation, des indicateurs, de la population, des modalités d’exécution...) ou mettre en cause la personnalité des observateurs (mauvaise vue, distraction, impossibilité de se concentrer...).
Lorsque les observateurs ne sont pas des psychologues, il faut leur donner des consignes très précises et identiques (donc écrites) sur le déroulement de leur tâche. Ainsi des instituteurs ont pu noter le nombre des pleurs de chaque enfant durant la classe, une semaine par mois.
Pour s’assurer de la validité d’une observation on peut la recouper avec des données externes et pour s’assurer de sa fidélité on doit pouvoir la recommencer avec les mêmes résultats.

  F) EXPLOITATION

Les données chiffrées recueillies par comptage des fiches d’observation sont traitées comme celles issues d’un questionnaire pour vérifier les hypothèses avec les tris simples, croisés, calculs de significabilité, construction d’indices, ou analyse de facteurs (voir questionnaire et statistique).

 G) MESURE et EXPERIENCE.

Le plan se fait en trois temps.
1.    On commence par faire une première observation, si possible avec mesure.
2.    On installe une variable (on donne une information, on montre des photos, on fait passer un film, on écoute un enseignement …)
3.    On refait exactement la même observation de la même manière.
Puis l’on mesure la différence, pour voir si cela a été efficace on non.
On entre alors dans l’Expérimentation avec ses différents plans (carré, latin …).