LA  MORT NATURELLE

OU LA BONNE MORT 

par Marc-alain Descamps

 

     La mort naturelle est une mort douce à volonté. On la nommait autrefois "la bonne mort". Cela peut paraître incroyable à certains mais il est possible de mourir volontairement quand on l'a décidé. Bien plus cela a été la règle pendant toute l'antiquité, en fait tant que l'homme restait proche de la nature ; dès qu'il s'est civilisé et dénaturé, son rapport à la mort est devenu conflictuel. L'homme a voulu dominer la nature et l'a asservie à son profit, il s'est donc situé comme s'il était en dehors de la nature.

Que l'homme puisse avoir un rapport apaisé avec la mort est présent dans un des premiers textes de l'humanité, par exemple dans le Phédon qui rapporte la mort de Socrate. Après avoir pris ses dernières dispositions, il but la coupe du poison de la ciguë et s'allongea en sentant le froid de la mort monter le long de ses jambes qui se paralysaient. "Voilà que maintenant l'heure est déjà venue de nous séparer, moi pour mourir, vous pour continuer à vivre. Qui de vous ou de moi va vers le meilleur destin ? Dieu seul le sait" (Apologie de Socrate). Mais l'objection immédiate sera que l'on a à faire à un sage et à l'un des sages les plus célèbres de l'Antiquité.

      Non, il s'agit de la mort naturelle qui était habituelle autrefois. Nous disposons de nombreux récits où l'on meurt à volonté en se laissant mourir. Selon la si belle expression des Egyptiens, on part "rassasié de jours". La mort naturelle est une mort volontaire, presque à volonté. Mais ce n'est évidemment pas un suicide prématuré, on part à la fin de ses jours. Même si parfois la personne est encore jeune. Ainsi nous avons gardé de récit de la mort naturelle d'Aleth de Montbard, mère de Bernard des Fontaines (Saint Bernard), le 31 août 1106 à l'âge de 33 ans. A l'occasion de la fête annuelle de son Saint patron, elle annonça qu'elle allait mourir et alla s'étendre sur le lit conjugal au second étage du château. Elle reçut l'extrême-onction et récita les psaumes, entourée des seuls religieux. Au signe de croix final, sa main se figea en l'air et elle mourut sans que son bras tombe.    
         Mais cette mort douce n'était pas réservée aux seuls religieux, elle était la mort naturelle des paysans et de tous ceux qui restaient en contact avec la nature, sans être qualifiés de "sages" ou de "saints". Nous en trouvons encore un témoignage dans les Fables de Jean de la Fontaine.

"Un riche laboureur sentant sa fin prochaine
fit venir ses enfant, leur parla sans témoins"
(5, IX. Le laboureur et ses enfants).

On savait depuis Montaigne que la mort ne surprend pas le sage, il est toujours prêt à partir. Ceci a souvent été peint, en particulier par Greuse. Mais La Fontaine ajoute à cette dimension de sérénité :

"La mort avait raison, je voudrais qu'à cet âge
On sortit de la vie ainsi que d'un banquet"
(8,II. La mort et le mourant).

       Michel BON dans son livre "Morts extraordinaires" (éd. Trédaniel) rapporte bien des exemples de morts naturelles. Saint Benoît annonça en 543 le jour de sa mort, six jours avant il fit ouvrir sa tombe et se consuma de fièvre. Et plus près de nous Teilhard de Chardin mourut le 10 avril 1955 le jour de Pâques comme il l'avait souhaité, tombant en fin de journée soudainement comme un arbre qu'on abat.
       Dans des milieux traditionnels, comme dans des familles juives d'autrefois, nous avons recueilli des récits semblables. Enfin dans une longue enquête menée à mon initiative au Maroc, nous avons découvert qu'une grande maîtrise de sa mort s'était perpétuée jusqu'à récemment. En général les fervents croyants demandent que l'on lise la Sourate des Morts et certains sont capables de dire : "à la fin de la Sourate, je mourrai" ou "durant le huitième verset je partirai". Ceci semblait de règle chez les Soufis et Dermenghem en donne bien des exemples dans son livre Vies des Saints musulmans et aussi Attar dans Le Mémorial des Saints. Ainsi Al Hirrâlî indiqua d'abord le jour de sa mort, puis qu'il partirait à la fin de l'appel à la prière du muezzin, ce qui se produisit.

        Le problème essentiel est de savoir comment ils y arrivent. Et la réponse est fort simple. Elle nous est donnée par les Aborigènes australiens, qui sont effectivement le prototype des hommes naturels. Ils ont livrés leur message et leurs secrets à une Américaine qui en a fait un livre sensationnel,  Marlo Morgan, Message des hommes vrais, J'ai lu, 1995 : "la personne qui veut partir s'assied dans le sable, bloque ses systèmes corporels et en moins de deux minutes c'est fini. Ils ont consenti à m'enseigner cette technique" (p. 199). Hélas nous attendons toujours la transmission à notre tour. Que c'est difficile de retrouver ce qui est infiniment simple, ce pouvoir de délivrance que tous les hommes primitifs connaissaient autrefois. (Au lieu d'être ici livré au pouvoir médical et victime des tortures de l'acharnement thérapeutique)
         Il est une autre voie où la transmission semble s'être prolongée de façon ininterrompue, celle des Lamas tibétains. En règle générale les Lamas qui ont acquis un grand niveau meurent d'une mort naturelle, préparée, volontaire et religieuse. Le jour venu, le Lama se met en méditation assis en position du lotus et reste immobile pendant dix jours, entouré de ses disciples et amis en train de l'accompagner en méditant, priant et chantant. Quelques méditants peuvent préciser quel jour exact il a quitté son corps. Différents types de méditation mortelle sont possibles : Pho-wa, le transfert de conscience par la fontanelle antérieure ou Toukdam qui rassemble la conscience dans le cœur … Il est caractéristique que dans ces cas de mort volontaire, bien des signes indiquent un départ dans l'état de luminosité fondamentale : le visage garde ses couleurs et son éclat, les narines ne se pincent pas, la rigidité cadavérique ne s'installe pas et la peau reste douce et souple, le regard garde son éclat et surtout il reste toujours de la chaleur au niveau du cœur.
       Il existe des récits détaillés de ce qui s'est passé autrefois depuis le premier Dalaï-Lama. Nous ne reprenons que quelques exemples récents.

 Le XVIème et dernier Karmapa (chef d'un des quatre ordres de bonnets rouges) est mort lui en 1981 dans un hôpital des USA. Son médecin le Dr. Sanchez a écrit : "Sa Sainteté n'a jamais pris aucun document contre la douleur … Quand il vous regardait, c'était comme s'il vous scrutait à l'intérieur, comme s'il pouvait voir à travers vous … (Plusieurs fois il est revenu à la vie, après avoir été déclaré mort) Quand je revins cinq minutes plus tard, il était assis bien droit, les yeux grands ouverts … Toutes ses fonctions vitales étaient revenues et, une demi-heure plus tard, il était assis dans son lit, parlant et riant. D'un point de vue médical, ceci est sans précédent … Je me rendis dans sa chambre trente-six heures environ après son décès. Je tâtai la région du cœur : elle était plus chaude que le reste du corps. Il n'y a à cela aucune explication médicale".

 Dorje Paldron (1839-1953) est une yogi tibétaine morte à 115 ans en 1953. Au moment décidé pour sa mort, elle est entrée en méditation Toukdam et son corps est resté quatre semaines dans la posture de méditation, sans donner lieu à aucun signe de décomposition.

D'autres peuvent mourir allongé dans "la posture du lion couché" qui est celle du Bouddha, comme Jamyang Khyentsé, le maître de Sogyal Rimpoché, au Sikkim en 1959. Après les trois jours de méditation, sa tête tomba légèrement sur le coté et le corps fut conservé et exposé aux visiteurs de semaine en semaine, sans odeur malgré la chaleur, pendant six mois avant la crémation.

Dudjom Rimpoché (1904-1987) est venu mourir en Dordogne à St Léon sur Vézère à 83 ans. Il est resté une semaine en posture de méditation, puis son corps, embaumé de façon traditionnelle, a été ramené au Népal.

Kalou Rimpoché (1904-1989) est mort officiellement le 10 mai 1989 à 85 ans dans son monastère de Sonada à Dharamsala dans l'Himalaya. Il a tenu à prendre la posture de méditation, le dos bien droit, malgré l'opposition de l'infirmière et du médecin. Un profond sentiment de paix et de bonheur envahit aussitôt tous les présents. Il resta trois jours durant assis sans manifester les signes de mort, puis sa tête se pencha sur le coté et le processus de mort s'acheva. Le 17 septembre 1990 il est rené sous le nom de Puntsok Ratak de son neveu et secrétaire et de sa femme Dreulkar.

Guendune (1918-1997), né au Tibet, avait fait 30 ans de retraite comme ermite, puis était venu en Dordogne. Il est parti le vendredi 31 octobre 1997 à 80 ans. Il a fait trois jours de Toukdam, puis il y a eu les 49 jours de récitation du Bardo-Thodol avec les invocations des êtres protecteurs Pamo, Sempa et Tchenrézin et son corps a été incinéré.

Le 69ième Khempo s'est éteint le 18 avril 1997 dans son monastère du Bhoutan, pendant les huit jours de sa méditation Toukdam. Son corps, resté en posture de méditation, n'a montré aucun signe de décomposition. Sa crémation a été reportée deux fois et finalement le corps chaud et souple a été conservé pour rester offert à la dévotion des fidèles.

        La pratique du "corps arc-en-ciel" est encore restée très secrète. Il s'agit d'une pratique avancée du Dzogchen, où après la mort le corps se résorbe en son essence lumineuse, en s'accompagnant d'arc-en-ciel et d'irradiations lumineuses extérieures. Ainsi selon Sogyal, Sönam Namgyal mourut en 1952 à 79 ans ; son corps fut gardé par les Lamas qui le virent se rapetisser alors que la maison était entourée de lumière. Le huitième jour on ne trouva plus sous le linceul que ses cheveux et ses ongles.

         Maintenant les pays d'Europe sont l'objet de campagnes pour faire renoncer aux tortures de l'acharnement thérapeutique dans les derniers instants et légaliser la pratique de l'euthanasie. Il est question de faire voter une nouvelle loi. Mais ses opposants craignent que l'on n'en fasse un très mauvais usage. En effet il y a derrière les impératifs économiques, les frais d'hospitalisation et la tentation de ne pas garder indéfiniment des vieux improductifs et qui coûtent cher à la collectivité. Actuellement il n'y a qu'un nombre très réduit de personnes qui demandent que le médecin fasse ce qu'ils n'ont pas eu le courage de faire auparavant, mais par la suite on peut craindre que l'on ne s'autorise de cette nouvelle loi pour se débarrasser des bouches inutiles.

Il serait certainement bien plus judicieux de pouvoir retrouver la mort naturelle.