La Psychanalyse des cimetières,
Les premières sépultures remontent à
100.000 ans avant notre ère, les plus anciennes sont sans doute à Qafzeh en
Israel . Tous les cimetières sont des adoucissements destinés à faire croire
que l’on y dort (koimétérion est un terme grec qui signifie « le
dortoir » ou comme l’on disait autrefois « le dormitoire »). La
sépulture est le signe manifeste que les cérémonies obligatoires ont été
respectées pour éviter que des âmes non-réincarnées deviennent des « âmes
errantes », car les morts sans sépulture reviennent hanter les vivants. Le
lieu de mémoire doit donc être un lieu d’éternité. Les rites indispensables
sont là pour assurer le repos de tous, des vivants autant que des morts. Ces
derniers ne sont autorisés à revenir qu’à la période prescrite et favorable, le
jour des morts. Alors le « jardin du souvenir » a bien rempli son
rôle.
Les cimetières sont des
institutions-miroirs, elles sont des reflets du monde. La représentation matérielle
de l’image de la mort qu’à un groupe, un peuple, une civilisation. Le cimetière
est la représentation dédoublée du village. Partout sur toute la terre les
jardins du deuil sont sacrés et tout est fait pour atténuer l’horreur qu’ils
inspirent. La liberté individuelle n’existe pas en ces lieux, l’ordre et
l’organisation doivent faire ressentir la présence de la fatalité. L’obsession
de la mort n’a d’égale que celle de la survie.
Le deuil n'est pas l'oubli, mais la
mémoire apaisée. Ou plus exactement, c'est la souffrance qui s'oublie, le
souvenir est toujours présent, mais justement il est restitué dans le présent,
c'est-à-dire dans sa vérité.
Il n'est pas de meilleur exemple de
cette union du deuil et de la mémoire que l'art funéraire, avec ses tombeaux,
monuments et cimetières. On a beau chercher dans les cures psychanalytiques, un
cimetière est quand même une création sociale exemplaire du rapport entre le
deuil et la mémoire.
Un
cimetière est un fantasme à l'état pur.
Symbole de l'absence, il est le lieu de l'émulation du désir. Le désir en est
pétrifié, car il est littéralement mis dans la pierre, celle du tombeau, de la
crypte, de la statue ou du monument. Par là il est extériorisé et fixé à
jamais. Ce désir d'un instant est devenu un désir d'éternité. Il se crée
lui-même dans sa clameur muette.
Qu'est-ce qu'un cimetière ? Le
cimetière est la ville des morts installée par les vivants, donc le lieu de
rencontre des vivants et des morts. Et l'on est vite passé du petit cimetière
où l'on dort aux vastes nécropoles des métropoles.
Dans le cimetière ce sont d'énormes
pulsions collectives qui sont enterrées. Ce qui explique la violence des
passions lors qu'il est question de "toucher à nos morts". Les
attitudes collectives, les croyances ancestrales, l'histoire nationale et les
luttes sociales se lisent dans la situation des cimetières.
Brève histoire analytique des cimetières
1. L'invention du cimetière.
Elle se fait en 563 au Concile de Braga, qui définit comme champ de sépulture
l'espace situé autour de l'église. Il s'agit en fait d'une expulsion de tous
les nouveaux chrétiens, car les anciens, tant qu'ils étaient peu nombreux,
avaient pu être enterrés dedans. Des Catacombes on était passé aux Basiliques
et maintenant seuls le clergé et les grands dignitaires continueront à être
enterrés dans l'édifice religieux. Les morts vont entrer dans les villes dont
ils avaient été tenus éloignés pendant des millénaires (Ariès, 1983). Au bas
moyen âge, il n'y a pas sépulture individuelle, il suffit d'être enterré "en
terre chrétienne", de préférence sous "l'égout du toit" pour
bénéficier de l'eau bénie de l'église. Mais cela suppose l'exclusion des impurs
de ce lieu béni (juifs, hérétiques, suicidés, excommuniés, cagots ...). Ce
terrain, au centre du village, sert à tout : les vivants vivent chez les morts,
ou plus exactement sur leurs morts.
2. Le familial et l'individuel sous
la bourgeoisie. Le Concile de Rouen de 1231 interdit désormais de danser
dans les cimetières, sous peine d'excommunication. Le cimetière devient un lieu
à part, clos de murs, pendant que se développe un nouveau culte des morts. Pour
le repos de leur âme, il faut dire des messes et pour cela on bâtit des
chapelles funéraires ou, pour les plus riches, des oratoires sépulcraux
individuels. De petites plaques mentionnent l'identité du défunt et les
inscriptions funéraires se multiplient. Même s'il s'agit de caveaux familiaux,
des souvenirs de plus en plus réalistes des défunts poursuivent une
personnalisation de l'art funéraire. Nous sommes en pleine protestation
narcissique. Seuls les plus pauvres continuent à s'entasser dans les charniers
et après l'on construit pour eux des galeries d'ossuaires contre les murs.
3. Le cimetière laïc et communal.
Le souci de l'hygiène commence avec le siècle des Lumières. Mais, sous son
prétexte, on assiste en fait à une intolérance à la promiscuité entre les
vivants et les morts. Les "esprits éclairés" manifestent de plus en
plus leur indignation aux odeurs et aux risques d'épidémies. Et cela finit par
aboutir au décret de Prairial an XII (juin 1804) qui chasse les cimetières
"hors de l'enceinte des villes et des faubourgs". L'inhumation
individuelle, laïque et gratuite est garantie pour cinq ans. La fosse commune
est réservée aux proscrits, qui remplacent les excommuniés. Le monde des morts
n'est plus celui des vivants, du moins dans les villes. Avec le Romantisme, le
XIXème siècle est celui des deuils hystériques (Ariès 1974), qui se traduisent
par une architecture grandiose, sentimentale et baroque.
Nos cimetières actuels en sont les
héritiers.
Au point de vue du discours de la mort, on notera la
diminution de l'épitaphe, le glissement progressif du "Ci-gît X" à
"Ici repose", corrélatif du passage du gésir passif ou dormir vital.
D'ailleurs, à parler vrai, nous n'enterrons plus nos morts (puisqu’ils ne sont
plus mis directement dans la terre). On les inhume, le cadavre, devenu "la
dépouille mortelle", est enfermé à triple tour (dans un cercueil, mis dans
un caveau, enclos dans un tombeau). Plus personne n'engraisse le sol des
cimetières. On a pu opposer au Mort-Elu (corps prospectif, en transit, tourné
vers l'avenir, promis à la résurrection), le Mort-Souvenu (corps rétrospectif,
tourné vers le passé et promis à la totale décomposition ). Après le passage de
la "tentation du néant" (Ariès) ou l'invention de la mort
matérialiste, il ne reste comme la survie que la mémoire des survivants.
L'écriture devient donc commémorative et votive "A la mémoire de X".
La mort matérialiste est l'idée que plus rien ne subsiste après la mort, le
principe de conscience disparaissant avec la décomposition du corps de chair.
Un troisième type de mort se prépare,
les problèmes écologiques et économiques font que l'Occident rejoint de plus en
plus l'Orient, dans la réduction de la dépouille mortelle par la crémation (70%
d'augmentation depuis la levée de l'interdiction du Vatican en 1964). Mais le
cimetière n'en disparaît pour autant : il se transforme en columbarium, comme
le cercueil devient urne. La purification par le feu remplacera la résorption
dans la terre. Au Père Lachaise, le colombarium a 26.500 cases avec environ
4.500 incinérations par an.
A Paris on vient de retrouver un
ancien cimetière gaulois du second siècle avant notre ère à Bobigny sous le
jadin de l’hôpital Avicenne. La régle était déjà celle de l’enterrement dans
des fosses communes. Par la suite les nobles obtinrent d’être inhumés dans
leurs églises ou chapelles. Ceci peut être étudié sur des cas plus
particuliers, comme le "Père Lachaise" ou "le monument aux
morts".
Le cimetière du Père Lachaise à Paris
Ouvert le 21 mai 1804, il est le
produit commun de l'urbanisme, de l'hygiénisme et des Droits de l'Homme.
L'urbanisme chasse les cimetières du centre ville, en les mettant à Paris sur
les trois monts (Martre, Parnasse et Louis, propriété des Jésuites). Ce Mont
Louis avait été la propriété du Père La Chaise, confesseur de Louis XIV. L'hygiéniste
fulmine contre le nauséabond et méphitisme, et le père du peuple est contre les
fosses communes, pour que chacun ait droit à garder son nom. Etant laïque, on y
installe deux enclos israélites et puis un enclos musulman. Pour y attirer les
riches, on y transfère les tombeaux de Molière, de La Fontaine puis d'Héloïse et Abélard le 6/11/1816 ...
Brognard l'aménage et essaie de lutter contre les cloches de l'église, grâce à
la nature et l'oiseau . On opposera donc à une vision trop catholique de la
mort quelque chose déjà de plus bucolique et "écolo".
Mais très vite, le repos éternel est
troublé et le "Requiescat in pace"
devient le "dorme in bello".
Les murs d'enceinte du cimetière furent crénelés et des combats très durs
eurent lieu le 30 mars 1814 contre les Russes qui finirent par s'en emparer. La
Commune de 1871 commence par le saccager et 1018 Fédérés y sont enterrés. Non
pas qu'ils aient tous été fusillés devant le mur, comme le tient la légende,
mais on y rassemble ceux qui sont morts dans les divers combats de la capitale.
Le cimetière est le lieu de toutes les
illusions. En pleine illusion urbaine, on y crie tous ses fantasmes.
1. le théâtre de nature et de
verdure. Avec 44 hectares, 5.400 arbres et 150 chats, le Père La Chaise
n'est plus un cimetière, mais appartient aux "Parcs et jardins". Par
conséquent on en fait un décor avec une nature artificielle. On détruit toutes
les tombes désaffectées pour faire des fonds de paysage aux monuments célèbres.
On crée des places pour pouvoir les admirer. La mort est entretenue comme un
spectacle. Le cadre est prêt pour les promenades, les cérémonies nationales et
les happenings. Il a reçu un million et demi de visiteurs en l’an 2000. Les
Français n'accompagnent plus les morts au cimetière, sauf pour les stars :
Sarah Bernard, Guynemer, Jean Gabin, Simone Signoret et Edith Piaf (avec 40.000
personnes) ... Ce besoin maladif d'aller toucher la tombe d'une personne
célèbre est une participation à sa gloire dans un dernier hommage narcissique.
(Combien cela se vérifie avec le pélerinage perpétuel sur le lieu souterrain de
la mort de Lady Diana, place Maria Callas)
2. la jeunesse éternelle.
"Tel qu'en lui-même, l'éternité le change" selon Paul Valéry, le
culte des vraies stars ne cesse pas. Simplement il est vivant, donc il
s'improvise de façon sauvage, non organisée. La tombe de Gérard de Nerval
comprend un autel improvisé en plein air constitué de tout ce qui a pu être
volé aux autres tombes et enlevé aux alentours. Ce culte populaire spontané
peut s'originer dans le fantasme d'un monument. Un dolmen surmonte la tombe de
Léon Rivail (1803-1869) qui, sous le pseudonyme d'Allan Kardec, fonda le spiritisme,
et autour de sa tombe jusqu'à 10.000 personnes peuvent former une chaîne. Mais
c'est surtout la tombe de Jim Morison, mort d'overdose, qui est l'objet d'un
culte sauvage démesuré. En 1971, il inspire les beatniks et on lui dépose des
coquilles St-Jacques. En 1981 les premiers punks qui apparaissent le font sur
sa tombe. Puis on vole son buste et la famille le remplace par une colonne avec
l'inscription "Au démon lui-même, daimon
séauton". Des garçons y viennent tous les jours depuis 15 ans pour ne
pas vieillir. Maintenant on y dépose des bougies qui font éclater la pierre de
leurs larmes brûlantes et l'on doit enlève un kilo et demi de cire par jour.
3. le couple inséparable. Le
couple est l'un des derniers fantasmes de l'humanité. Il est porteur de tous
les espoirs pour échapper à la solitude et bâtir quelque chose de durable. Un
amour "fort comme la mort" est ce qui permet de la traverser et
d'échapper à sa victoire. Ce n'est pas pour rien que ce cimetière commence sous
l'égide du couple éternel d'Héloïse et Abélard. Les temps modernes réduisent la
famille au couple. C'est l'humanité qui s'aime à travers le couple. Il existe
un monument près de l'Ossuaire, où dessus l'on voit de dos un couple qui s'en
va, alors que sous terre le même couple subsiste allongé et uni par un enfant
qui traverse les deux corps de pierre. Alors se voit le triangle originaire de
la perpétuation. Les douleurs les plus violentes, et les monuments les plus
expressifs, proviennent de la mort d'un enfant.
Bien d'autres fantasmes sont illustrés
par ce cimetières : l'internationalisation (42 nationalités y ont leur tombe
symbolique), l'érotisme (nécrophiles, nécromants et nécrophages y résident,
plus les prostituées et les homosexuels), la fraternisation avec les animaux
(les 150 chats sauvages y sont régulièrement nourris) ...
Les monuments aux morts
Chacun veut son appartement, sa
résidence secondaire et son tombeau, mais refuse les nécropoles. La nécropole
est la rationalisation du cimetière, c'est un édifice public incorporant les
champs d'inhumation. En pour le futur l'on hésite donc entre les
cimetières-tours ou caves et les cimetières-parcs. Dans le premier cas les
cadavres sont traités comme des autos et entassés dans les parkings. Les
cimetières-parcs ont été très en faveur en France ; aux USA ils ont donné lieu
à des opérations financières de haute rentabilité, sous couvert de service
public des spéculateurs échappent à toute taxe et se contentent d'un service
minimum (plaques d'identification numérotées sur du gazon).
Dans les 40.000 communes de France il
existe un ou plusieurs monuments aux morts de la guerre. Et l'on y voit les
vaillants héros lutter contre "les féroces soldats qui viennent jusque
dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes". Ils ont été rendus possible
par la loi des "1% du sang" reversés aux communes "en raison du
nombre de combattants, nés ou résidents dans la commune déterminé par le
recensement de 1911 et en raison inverse de la valeur du centime communal
démographique de l'année où la subvention est accordée". Ils ont contribué
au deuil national des deux guerres mondiales, comme d'ailleurs cela s'est fait
symétriquement outre-Rhin.
Le monument aux morts ou la visite du
cimetière sont aussi des thèmes intéressants. Ils peuvent constituer une Notice
nécrologique vivante. De manière générale les cimetières sont traités comme des
lieux de promenade, quand ce ne sont pas des terrains de jeux. Ceci
explique-t-il la perte du sens du sacré ou comment faut-il comprendre
analytiquement la multiplication chez les jeunes des actions de
profanation des cimetières, des
monuments, des tombes et des cadavres ?
Références
Freud, S. Deuil et mélancolie, NRF, 1980
Thomas, L-V. Le cadavre, Bruxelles, éd. Complexe, 1980
Urbain, J.D. Etude sémiologique des cimetières d'Occident, Payot, 1978
Vovelle, M. La mort et l'Occident, Gallimard, 1983
Vovelle, M. et G. Vision de la mort, Colin, 1970