COMMENT RETROUVER SA LIBERTE ?

 

par Marc-Alain Descamps

 

Introduction

 

Tout le monde discute de la liberté depuis le début de l’humanité. Tant et si bien que l’on ne s’entend plus, car il y a eu bien des définitions de la liberté. Au point que déjà en 1650 le philosophe anglais Hume pouvait écrire : « la liberté, une ténébreuse affaire qui a été si bien embrouillée, qu’elle se perd dans les labyrinthes des sophismes ». Et cela n’a fait qu’empirer jusqu’à décourager Paul Valéry qui s’en moquait en 1938 : «Liberté, un de ces détestables mots, qui ont plus de valeur que de sens, qui chantent plus qu’ils ne parlent … très bons pour la controverse, la dialectique, l’éloquence, aussi propres aux analyses illusoires et aux subtilités infinies qu’aux fins de phrases qui déchaînent les tonnerres d’applaudissements ».

 

Malgré tout chacun veut savoir s’il est libre ou non.

Pouvons-nous sortir de cette confusion et échapper aux pièges du déterminisme ?

De nombreuses questions se présentent à nous : « La Liberté existe-t-elle ? », « L’Homme est-il libre ? », « Les humains sont-ils libres actuellement ? », « Suis-je libre ? » …

La première réponse est claire : fuyons les affirmations métaphysiques et les grandes généralités du type « L’Homme est libre par nature » ou « Finalement aucun homme n’est libre ».

La réponse est : « cela dépend. Les êtres humains sont plus ou moins libres. Surtout certains sont en train de se libérer pendant que d’autres le sont de moins en moins. » Donc l’étude va ici se déplacer de la liberté métaphysique vers l’anthropologie de la libération. L’important est de se libérer, le plus possible. Certains sont complètement asservis et ont perdu toute liberté (0%), ce sont d’abord ceux qui nient leur liberté, car cette négation est autoréalisatrice de façon absolue. D’autres ont récupéré plusieurs pourcentages de liberté (5% ou 10%). Comment ont-ils fait ? D’abord ils ont cru en leur liberté, mais cela ne suffit pas, car la liberté que je me reconnais peut rester une illusion. Ainsi la liberté que croit avoir un ivrogne, révellant sous l’empire de l’alcool ce qu’il regrettera toute sa vie, ou causant un accident en conduisant une automobile, est une illusion de liberté. Autrui est souvent meilleur juge que moi et je dois aussi lui demander son avis.

Pour ne pas tout mélanger et y voir clair, nous allons être amené à distinguer quatre degrés de la liberté :

1. le libre-arbitre, ou la liberté de choix.

2. la libération, ou la victoire sur les déterminismes.

3. la libération par les Valeurs

4. l’expérience de la suprême liberté.

 

 

1.  LE LIBRE-ARBITRE

 

   Le premier sens de la liberté est le pouvoir de choisir. Je suis libre si je peux choisir sans être influencé. La liberté est une absence de contrainte. Donc la première preuve de la liberté est un acte libre, un choix sans cause ni raison.

Cette expérience psychologique a été faite et refaite dans toute l’histoire de l’humanité et elle est à reprendre par chacun d’entre nous. Par exemple, avec mon index droit je vais aller toucher mon genou gauche ou mon genou droit… Voilà, c’est fait, j’ai choisi et je me suis senti totalement libre. Les objecteurs intellectuels vont dire qu’il y a plus de chance qu’avec l’index droit je touche le genou droit qui est plus près. Alors refaisons l’expérience : avec mon index droit je vais aller toucher le bout du médius gauche ou de l’annulaire gauche. Et là il n’y plus aucune raison du choix que l’on puisse objecter. La première preuve de la liberté est le sentiment de son évidence, éprouvable à chaque instant à l’occasion d’un acte simple.

La seconde preuve est l’universalité de cette expérience ; c’est la preuve historique, sociale, universelle. Toutes les sociétés humaines ont cru à la liberté et en ont tenu compte. Sinon il faudrait stopper toute instruction, toute culture, toute morale, toute éducation familiale, scolaire, sociale. Il faudrait fermer les prisons et les tribunaux, arrêter toutes les punitions, toutes les remises de récompenses et de décorations. Même à Moscou, sous le joug des communistes athées et matérialistes marxistes, il y avait des feux rouges aux croisements. S’ils ne croyaient pas à la liberté, ils auraient du logiquement installer partout des barrières comme pour les vaches et les cochons. Pour nous les animaux n’ont pas assez de liberté pour respecter une barrière non-matérielle.

Quand même et malgré tout, la liberté est ce qui différencie l’homme de l’animal. L’animal n’a quasiment aucune liberté, alors que l’homme en a quand même un peu plus.

Et ceci est lié à la morale. Libre donc responsable. Le sentiment de responsabilité et la fierté d’avoir réussi sont une preuve de notre liberté. Le problème naît ici, avec la tentation et sa force. Ceux qui sont habitués à céder à leurs tentations, vont se justifier en niant leur liberté. Et il est bien vrai qu’ils en ont perdu la plus grande partie, comme on le vérifie à chaque début de psychanalyse.

La psychanalyse est indispensable comme garantie de la liberté. Nous sommes entrés dans la liberté avec le libre-arbitre qui se rend manifeste dans l’acte gratuit. Cela a été un long sujet de polémique. Par exemple André Gide est entré dans cette polémique avec l’acte gratuit de Lafcadio qu’il décrit dans « Les caves du Vatican ». Dans un train il a l’idée de poser un acte libre et seul dans un compartiment avec un vieux, il le jette par la portière, sûr de son impunité, puisqu’on ne remontera jamais à lui qui n’a pas de mobile : il l’a tué sans raison, uniquement pour poser un acte libre et gratuit. Mais comme le montre la psychanalyse, on ne peut avoir une telle idée et accomplir un tel crime que si l’on a une profonde agressivité inconsciente. Donc on n’est pas du tout libre, pas plus que sous l’emprise de l’alcool ou de la colère.

L’acte libre ne doit avoir aucun déterminant et être le produit du seul hasard. L’humanité passionnée par le hasard, en a fait une science et patiemment a mis au point des machines pour produire un résultat aléatoire, le plus proche possible du hasard. Ce sont toutes les machines de loteries, de jeux de hasard des casinos et enfin les générateurs de nombre au hasard contrôlés par ordinateur … Un mécanisme n’est libre que si l’on a éliminé le plus possible de freins, frottements et déterminismes … Et ceci nous fait bien comprendre qu’on n’est pas libre ou non : on est seulement plus ou moins libéré.

 

 

2.  LA LIBERATION

 

La principale objection à la liberté, c’est la présence de déterminismes. Et toute la science s’en est toujours occupé, pour les dénoncer les uns après les autres. Oui, nous sommes plein de déterminismes et il suffit de les énumérer. Les déterminismes astronomiques et astrologiques (cycles des tâches solaires, orages magnétiques, aurores boréales, vents solaires, cycles de la lune …), les déterminismes géographiques et climatiques dénoncés par Montesquieu (hommes des déserts, des montagnes, des îles, des volcans, des tropiques …), déterminismes des religions dénoncés par Voltaire (plus les croyances de l’athéisme, de la laïcité, du communisme, des démocraties …), déterminismes sociaux et sociologiques montrés par Auguste Comte et Dürckheim (psychologie des foules, culte de l’état, endoctrinement des media, journaux, radios, télévisions, publicité, consoles de jeux …), déterminismes économiques selon Marx (reflet des infrastructures dans les superstructures, art, idéologies, justice de classe …), déterminismes physiologiques (nerveux, hormonaux, neurones, transmetteurs chimiques, maladies héréditaires, découverte du génome humain et du codage ADN …

Mais montrer que si le piano est mal accordé on n’a pas de musique juste ne prouve pas que ce soit le piano qui ait écrit la musique ; de même quand on rêve, calcule, parle, médite ou dessine, savoir quelle partie du cerveau fonctionne ne prouve pas que c’est lui qui pense ou aime.

Bien entendu il faut reconnaître que l’homme est plein de déterminismes et remercier la science de nous en dévoiler un de plus chaque jour. Car révéler un déterminisme est une libération. Si on ne le sait pas, on ne peut pas en tenir compte, ni le combattre. Tant qu’on ne savait pas véritablement que telle maladie est due à un gène ADN, on la croyait inguérissable ; lorsque par l’analyse du génome humain on l’a repéré alors peut commencer à se soigner par la thérapie génétique.

De plus la science a fini par découvrir la preuve de l’indéterminisme, avec, par exemple, le principe d’Heisenberg en physique quantique : la position et la vitesse de l’électron ne sont pas déterminables en même temps, non par insuffisance des machines, mais par nature. On a fini par reconnaître que l’électron fait des choix et que les particules physiques élémentaires ont une mémoire. Si donc la liberté (ou au moins une certaine indétermination) est inscrite dans les composants énergétiques de la matière, à plus forte raison l’homme situé à l’autre bout de l’échelle de la complexité a cette liberté. Il est un être néothénique (né avant terme), sans les instincts des animaux, c’est donc le vivant le plus libre qui soit sur terre.

De plus dans l’échelle de la complexification croissante, il y a des paliers, avec des niveaux infranchissables. Car l’argument principal des matérialistes négateurs de la liberté, est de pratiquer sans cesse le réductionnisme, qui est la réduction du supérieur à l’inférieur. Et il faut le refuser, non les mathématiques ne sont pas que logiques, la physique n’est pas que mathématique, la chimie n’est pas que physique, la biologie n’est pas que physique et les sciences humaines et psychologiques ne sont pas que biologique. Le simple et l’inférieur ne peuvent pas rendre compte totalement du complexe et du supérieur.

La simple révélation d’un déterminisme est une libération, c’est ce que prouve tous les jours la psychanalyse. Mais en plus l’homme va utiliser le déterminisme pour s’en libérer. D’abord, il fait lutter les déterminismes les uns contre les autres : la roue glisse mieux que le traîneau, le moulin à eau moud le grain, le moulin à vent peut produire de l’électricité, comme la chute d’eau d’un barrage, etc. L’homme combat le feu grâce à l’eau et fait flotter le plus léger que l’eau. La liberté n’est pas l’absence de toute contrainte, il faut que jouent la loi de la chute des corps pour fabriquer un avion et les lois de la gravitation pour pouvoir faire des fusées.

Mais surtout l’homme est le digne héritier l’Ulysse, l’homme aux mille ruses. Et la ruse de l’homme l’a conduit à faire retourner le déterminisme contre lui-même, comme par le judo la force du fort est retournée contre lui-même dans son déséquilibre. Un des exemples le plus probant est dans l’invention du gouvernail du bateau, qui oblige la force du vent à faire avancer en sens inverse, en louvoyant (ou tirant des bordées en zig-zag) par vent debout.

Il va en être de même dans le combat sans cesse renouvelé de la libération sociale. Un individu est libre quand il a d’abord la liberté de ses mouvements et n’est enchaîné ou enfermé comme un prisonnier ou un esclave. Un peuple est libre quand il est indépendant et n’obéit pas aux lois d’un autre peuple qui l’asservit ou l’occupe. Après il reste à acquérir la liberté de déplacement, la liberté du travail, la liberté de l’enseignement, la liberté du commerce, la liberté d’expression, la liberté d’association, la liberté économique, la liberté politique avec le droit de choisir ses gouvernants et de les contrôler, etc. Enfin pour acquérir la liberté de penser, il faut échapper à tous les endoctrinements (religieux, sectaires, idéologiques, politiques, doctrinaux …), mais surtout actuellement à tout le battage médiatique des journaux, radios, publicités et des trois heures de télévision quotidiennes … « Liberté, égalité, fraternité » propose la France au monde, mais il n’y a pas de liberté sans justice.

 

 

3.  LA LIBERATION PAR LES VALEURS

 

Nous arrivons maintenant à une troisième sorte de liberté, moins connue car il faut un certain effort de raisonnement pour la reconnaître. Mais elle est une liberté plus grande que le premier libre-arbitre. C’est la grande découverte de tous les philosophes.

D’abord le Vrai : c’est la vérité qui libère et le mensonge qui asservit.

Descartes écrit : « La liberté d’indifférence est le plus bas degré de la liberté et fait plutôt apparaître un défaut dans la connaissance qu’une perfection dans la volonté.

L’homme n’est jamais plus libre que quand il voit clairement ce qui est vrai, ce qui est bon, sans être en peine de délibérer quel jugement et quel choix il doit faire » (Méditations métaphysiques, 1641).

Je suis libre de choisir un billet de loterie, dans la plus totale ignorance ; si je connaissais le numéro gagnant, je n’aurais plus le choix et je serai encore plus libre. Il en est de même pour mon chemin, je ne suis libre de le choisir que si j’ignore la bonne direction ; si je connais mon chemin, je n’ai pas à hésiter et à choisir et je ne risque pas de me tromper, de perdre mon temps et de m’égarer.

La connaissance et la vérité libèrent. La vraie liberté est le contraire du choix, on ne choisit que dans l’ignorance.

Auguste Comte a écrit : « Il n’y a pas de liberté de conscience en géométrie ». La nécessité de la raison que l’on trouve dans les nombres est un déterminisme, qui au lieu de ma contraindre, me libère. Et c’est la conclusion de la réflexion de tous les philosophes, leurs formules sont pratiquement identiques.

Spinoza : « Celui-là est libre qui est conduit par la seule raison ».

Leibnitz : « On est d’autant plus libre qu’on agit davantage selon la raison ».

 

Puis le Bien libère autant que le Vrai. On est libre de boire de l’alcool ou non, mais céder et boire c’est s’enchaîner, alors que résister à la boisson est une libération. Il en est de même pour la drogue et toutes sortes de drogues. C’est le phénomène de l’addiction, ou accoutumance du corps, imprégnation qui crée le besoin et l’esclavage. C’est bien pour cela que des produits spécialement addictifs sont mis dans les cigarettes et le tabac. Au début on se sent encore libre de fumer ou de ne pas fumer, puis peu à peu avec chaque nouvelle cigarette on a perdu un peu plus de sa liberté. D’où toutes les souffrances de l’arrêt, du sevrage et de la désintoxication (de l’alcool, de la drogue, du tabac, des jeux d’argent …). Il va en être de même avec la boulimie, l’anorexie, la gourmandise, l’obésité, la violence, le crime … C’est ainsi que l’on voit beaucoup d’hommes parler de leur liberté chérie pendant que leur vie a été consacrée principalement à se forger des chaînes. Rousseau s’en indignait : « L’homme est né libre et partout il est dans les fers ». La liberté exige la justice et l’égalité, mais aussi l’équanimité.

Tout ce qui va vers l’épanouissement de l’homme est libération. Cette troisième liberté est ce que l’on nomme la liberté morale.

Sur ce sujet peut nous éclairer la question éternelle : « Dieu est-il libre ? ». (Par Dieu, nous n’entendons que l’idée de Dieu, telle que l’ont utilisée les philosophes occidentaux chrétiens). Non, Dieu n’a aucune liberté, car il n’a pas le choix. Oui, Dieu est libre, car il ne fait que ce qu’il veut.

Dieu n’est pas libre car il ne peut pas faire le mal, il n’hésite pas un seul instant entre le bien et le mal, il ne peut pas envisager le mal. Il est pur amour et agit toujours au mieux. Il n’est pas soumis à l’instinct animal ni à l’inconscient humain. Dans la Genèse cette hominisation est symbolisée par l’irruption de la conscience qui fait découvrir que l’on est nu et quitter la sûreté de l’instinct animal pour la connaissance du bien et du mal et l’entrée dans la liberté.

Cette idée de Dieu est le modèle de l’homme moral. Choisir le bien, c’est se libérer. Plus on choisit le bien, plus on se libère, plus c’est facile de résister ; plus on cède, plus c’est dur de résister, moins on est libre.

Descartes insiste sur ce thème : « Si je connaissais toujours clairement ce qui est vrai et ce qui est bon, je ne serai jamais en peine de délibérer quel jugement et quel choix je devrais faire et ainsi je serai entièrement libre sans jamais être indifférent » (quatrième méditation).

 

Les sophismes des paresseux. Les adversaires de la liberté, au-delà des déterminismes, en arrivent alors à invoquer tous les fatalismes : le destin, la fatalité, la destinée (Anangké, Fatum, Fortuna), le sort, les astres, le karma, l’hérédité, les vies antérieures, le grand livre de Dieu ou tout est écrit, la Grâce, la prédestination, etc. On caricature la soumission à Dieu (Islam) dans le fatalisme musulman (Mektoub, Inch Allah), alors qu’il est écrit au début du Coran : « si tu veux qu’Allah garde ton chameau, n’oublie pas de l’attacher ». Ce que reprend La Fontaine « Aide-toi, le ciel t’aidera ».

 

Les leçons de la psychanalyse. Ces sophismes du paresseux on les retrouve à chaque début de psychanalyse ou de psychothérapie. Les patients nient toute liberté et ils ont raison : ils ne sont pas libres, puisqu’ils sont dominés par leurs complexes inconscients. Mais leur premier acte libre a été de venir en psychanalyse et ils vont se libérer au fil des séances de leur programmation inconsciente (Pas de chance, je rate tout, je suis maudit…). En réalité, le principal obstacle à la croyance à la liberté est le refus de leur responsabilité. Ainsi ils peuvent rejeter la faute sur les autres (parents, conjoint, employeur). Dès qu’ils reconnaissent leur responsabilité et qu’ils voient leur changement et leur transformation progressive, ils découvrent leur liberté grandissante au fil de la cure. C’est d’ailleurs en libérant les autres que l’on se libère soi-même.

 

La liberté du sage.  Les Grecs ont découvert que la sagesse pouvait donner la liberté totale, même si on est un esclave, comme Epictète. On distingue bien ce qui dépend de moi, où l’on fait son possible au maximum et ce qui n’en dépend pas où l’on fait confiance à l’ordre du monde (à la Providence ou à sa Chance). Face à l’inéluctable, il reste deux possibilités : se rebeller ou vouloir ce qui arrive. Se rebeller contre l’ordre du monde, c’est d’abord beaucoup souffrir et par la suite devenir méchant. Le chien qui doit faire sa promenade le matin, peut refuser et tirer sur sa laisse, il sera traîné, aura fait la promenade, aura souffert et sera devenu méchant ; il peut aussi décider de faire la promenade, alors il tire sur la laisse et c’est lui qui promène son maître toute la matinée. Toujours après avoir fait son possible dans ce qui dépend de lui, l’individu libre a le choix de vouloir ce qui arrive, d’aimer son destin (amor fati), de coopérer à l’ordre du bien, d’œuvrer avec les forces de lumière. Ceci suppose d’être branché, de faire confiance à la providence et de dire « que ta volonté soit faite et non la mienne » en harmonie et synchronicité. Le sage stoïcien, qui est totalement libre car il ne fait que ce qu’il veut, est retrouvé par Augustin et sa morale de l’amour « aime et fais ce que tu veux. Dilige et fac quod vis ».

 

 

4.  L’EXPERIENCE DE LA SUPREME LIBERTE

 

   Le quatrième degré de la liberté est l’état supérieur à atteindre, mais il reste réservé à une rare élite de l’esprit et du coeur. Là se trouve la racine de la liberté, dans cette expérience qui est offerte à tous et que si peu peuvent atteindre.

   Pourtant tout le monde veut être libre et aspire à une totale liberté. Le refus des liens est très précoce chez l’enfant et l’on n’a jamais besoin de lui apprendre ce qu’est la liberté, il la connaît d’instinct et en a un très profond besoin. L’amour de la liberté est inné. Il y a une nostalgie en chacun de cette insondable liberté intérieure.

   C’est la découverte de la sagesse antique : la liberté est intérieure et cette liberté absolue on ne pourra jamais me l’ôter. Même un esclave peut être libre, comme le montre le Manuel de l’esclave Epictète. On peut ligoter le corps, on peut le mettre en prison, mais on ne peut pas enlever la liberté intérieure. De fait on a toujours tout choisi. La première et dernière liberté est le sacrifice de sa vie et tant que je suis là, c’est que j’ai choisi de continuer à vivre cela. Donc pour le Sage stoïcien, j’en suis aussi complice et responsable.

 

   Dans la voie de la progression spirituelle, les multiples libérations quotidiennes mènent à la Grande Libération (Moksha). Hors de tous les raisonnements et de toutes les discussions, c’est une expérience très profonde à vivre personnellement. Elle peut se déclencher soudain ou à la suite d’une longue préparation ; elle peut survenir à l’improviste ou lors d’une claire méditation. En tout cas elle se fait hors cadre espace-temps et parfois peut mener à l’extase.

   Elle a été décrite par bien des mystiques chrétiens, Yogis, Soufis ou Lama Tibétains. Mais parmi eux, elle a été particulièrement présentée par Krishnamurti dans ses livres et conférences (La vie libérée, La première et dernière liberté 1954) « Mon seul souci est de rendre les hommes, libres absolument et sans condition … Le pays de la Liberté est un pays sans chemin. ». Et toute sa vie, en refaisant cette expérience devant un public toujours nouveau, il n’a cessé de demander d’en faire autant, en même temps que lui.

   Cette révélation est précédée et préparée par bien des libérations. Se libérer de la conscience de son corps et de ses douleurs et pouvoir rester de plus en plus de temps immobile, sans sentir son corps et sans y penser. Par là, on se libère en même temps du monde, puisqu’il n’existe pour nous que par l’intermédiaire de nos sens corporels. Puis un jour on se libère de sa pensée, de son bavardage mental, de son courant de conscience et l’on entre donc dans l’état de Vide (Shunyata), de samadhi, Satori ou de Nirvana. Dès qu’on découvre le vide de la conscience, on aperçoit son espace et son infinité, or la révélation de cette immensité intérieure ne peut pas se faire sans l’expérience de la suprême liberté.

   C’est une explosion soudaine et une véritable évidence. Oui, tout l’univers oscille sur ma base et je suis responsable de tout. Tout l’Univers n’est que l’extériorisation de la Conscience. La conscience individuelle s’unit à l’Esprit universel dans son activité vivante et libre. L’émanation de l’univers est égale au surgissement libre de la conscience. L’acte pur de la conscience est celui d’une liberté absolue. Son premier frémissement est comme une clarté sans ombre. La liberté innée, spontanée se manifeste dans toute expression de l’énergie vibrante primordiale. L’élation, ou élargissement infini, de ma conscience la fait se fondre dans la Conscience universelle et c’est cela qui est la Délivrance. On participe à l’acte créateur de l’Energie perpétuellement surgissante et spontanément libre. La découverte de sa propre liberté infinie est la mise en résonance avec la gratuité du don divin. La vraie liberté saisit l’existence sous le sceau de l’unité. Alors elle surgit dans la conscience comme un jaillissement dans l’instant, comme une source d’être et de vie.

   La liberté originelle ne peut pas être subjuguée. Ainsi la découverte de cette infinie liberté est une expérience mutative et cette transformation est définitive et irréversible. Une fois qu’on a découvert sa liberté intérieure, on ne peut plus y renoncer. C’est ce qui vous est demandé de réaliser, maintenant.

 

                                                                Marc Alain DESCAMPS