LE TRANPERSONNEL CHEZ
LACAN
par Marc-alain Descamps
Bien entendu Jacques Lacan (1901-1981) n’est
pas transpersonnel, mais il connaissait le Bouddhisme et les philosophes et s’en
inspirait. De plus son frère cadet Marc Lacan était Abbé de l’abbaye de
Hautecombe. L’apport fondamental de Lacan a été de rendre métaphysique ce qui restait
psychologique chez Freud. Il recherche en tout le fondement et ne recule pas
devant les questions ultimes. Il n’a jamais franchi le seuil du transpersonnel,
mais il a eu le mérite de maintenir ouverte la porte que Freud avait
fermée. En voulant progresser dans l’élucidation des problèmes
posés par Freud, il va montrer le lien de la problématique de l’inconscient
avec celle du sujet.
1. Le non-dit. ‘‘L’inconscient est
ce chapitre de mon histoire qui est marqué par un blanc ou occupé par un
mensonge : c'est le chapitre censuré’’.(Ecrits, p. 259) Il commence par
reconnaître que l’inconscient n’est jamais dit par le sujet. Et il ne peut pas
être dit.
‘‘L’inconscient
est cette partie du discours concret, en tant que transindividuel, qui fait
défaut à la disposition du sujet pour rétablir la continuité de son discours
conscient’’. (Ecrits p. 258)
‘‘L’inconscient
est le sens d’un discours qui n’est pas dit’’. Mais il y a un sens à ce
non-sens, et c’est ce que dévoile une psychanalyse. C’est un savoir non-su ou
un savoir implicite, ce qui se dit comme discours sans se donner comme sens de
ce discours.
‘‘L’inconscient c’est le discours de
l’Autre’’ (Ecrits, p.16). C’est l’au-delà où se noue la
reconnaissance du désir au désir de reconnaissance. Le désir de l’homme est
désir de l’autre où il faut prendre le désir au pied de la lettre, exactement
tel qu’il est dit. Le désir dit finalement autre chose, et c’est l’ensemble de
la culture.
2. Le Langage. "La structure de l'inconscient, c'est
le langage" ( p. 9)
"La
science dont relève l'inconscient est la linguistique" ( p. 13). A l'être succède la lettre.
"L'inconscient
se déploie dans les effets de langage" ( p. 13). L'effet de langage est la cause introduite
dans le sujet (p. 835) Mais la parole
n'est pas le langage et il n'est pas réductible à la communication, car la
langage fait parler l'être. il faut être un sujet pour faire usage du langage.
‘‘L’inconscient
est structuré parce qu'il est fait comme un langage et obéit à des lois
singulières parlant de l’interdit, du bizarre, de l’indécent et du fulgurant
sous des formes travesties et clandestines’’.( p. 13). L’instance de la
lettre dans l’inconscient est le fait que l’analyse retrouve toute la structure
du langage dans l’inconscient. Ses messages allusifs et elliptiques doivent
utiliser la métaphore et la métonymie. Dans la condensation du rêve, le contenu
manifeste est la métaphore du contenu latent. Le mécanisme du refoulement (Verdrangung)
se déplace sans trève dans la chaîne des signifiants selon les lois de la
métonymie.
« Il
faut prendre le désir à la lettre ». Le Witz (calembour, jeu de
mot, mot d’esprit) manifeste la prééminence du langage car le son l’emporte sur
le sens. Freud avait étudié le court-circuitage percutant du mot-valise, Lacan
dévoile un autre type de jeu de mot : le jeu de mot existentiel. Il condense en
un mot tout le drame du sujet qui est dit par ce mot. Le sujet devient la
formule à double sens, dont chaque système mental ne saisit que la moitié. Le
deuxième sens de la formule est à prendre à la lettre, car le sujet est agi par
la formule qui n’a pas d’autre sens qu’elle-même. (‘‘Les gens qu’on laisse
tomber’’ l’amène à se jeter par la fenêtre).
3. Le Sujet. "L'inconscient est un
concept forgé sur la trace de ce qui opère le sujet" (Ecrits p. 830)
Le sujet donc on ne lui parle pas, çà parle de lui. (835). Mais qui est ce
sujet, qui n’est pas le moi ?
"L'inconscient
c'est là où çà pense sans savoir" ( p. 14)
"Je
pense là où je ne puis dire que je suis" ( p. 14) Je pense où je ne suis pas et
je suis où je ne pense pas. C’est le dualisme cartésien qui a rendu manifeste
la présence de l’inconscient et Freud s’est opposé fortement à lui. Lacan va
beaucoup plus loin et le prend de façon radicale en s’opposant au fondement de
l’individualisme occidental : le cogito de Descartes " Cogito ergo sum. Je
pense donc je suis.’’. Au contraire, dit Lacan, je suis où je ne pense pas,
dans l’inconscient cette pensée non-pensée. Et même plus, je pense où je ne
suis pas, dans cet inconscient. Il vaudrait mieux dire sans doute, çà pense là
où le je n’est pas. On n’a pas encore assez pris la mesure de ce renversement
historique. Lacan n’a pas cessé de dénoncer l’idéologie du moi comme synthèse
signifiante à travers l’égopsychanalyse américaine, et il critique son
renforcement du moi à visée adaptative. Il n’y a de réalité dans le sujet que
dans la vision. Le moi n'est pas une fonction de connaissance, mais de
méconnaissance.
‘‘Etre,
c’est être dit’’ par conséquent. Le discours inconscient qui fonctionne en
dehors du sujet conscient est le discours d’un autre. C’est le langage qui
bavarde en moi et non moi. Comment puis-je me croire l’auteur de mes pensées ?
Le sujet est constitué par le langage au lieu qu’il le constitue.
‘‘Le propre de l’homme n’est pas de
parler, mais d’être parlé’’. Par là, Lacan s’oppose à l’antique définition
de l’homme comme un animal qui parle. Comme dans un tore, l’inconscient est à
la fois dessus et dessous, caché et manifesté. Le dépôt des expériences
inconscientes se trouve dans ‘‘la langue’’. ‘‘Cette langue, on la crée pour
autant qu’à tout instant on lui donne un sens’’. Il faut donc conclure au
décentrement du sujet.
"L'inconscient
c'est le réel en tant qu'impossible à dire" ( p. 14). En effet le réel c'est
l'impossible
‘‘C’est l’ordre symbolique qui est pour le
sujet constituant’’. Dès avant sa naissance, l’enfant est l’objet du désir
de l’autre, en particulier de sa mère qui le pense son phallus. Croyant pouvoir
combler ses désirs et, s’identifiant à elle, il est dans le registre de
l’imaginaire. Il devra renoncer à être le signifiant du désir de la mère,
c’est-à-dire son phallus, par la castration. Là aussi, le renversement est
fondamental car le rapport au phallus est établi sur le mode de l’être et non
plus de l’avoir. Le désir du sujet a, par l’analyse, à s’investir dans le
symbolique qui est l’ordre des phénomènes auxquels la psychanalyse a affaire en
tant qu’ils sont structurés comme un langage. ‘‘Le réel est toujours à la
limite de son expérience’’, hors du piège du désir de l’autre, hors du langage
et hors de la loi.
‘‘Là où fut çà, il me faut advenir’’ (Ecrits,
p.524). Le déplacement qu’instaure Lacan est tellement immense que l’on peut se
demander ce qu’il en est de son retour à Freud. Rien ne le marque mieux que son
contre-sens délibéré de la traduction de la célèbre phrase de Freud : ‘‘Wo Es
War, soll Ich werden’’ (Là où le Çà était, le Moi doit advenir). Tous
les traducteurs et les commentateurs ont compris que le Moi devait prendre la
place du Çà en continuant le processus de civilisation de la sauvagerie. Mais
Lacan traduit au contraire "là où c'était, là comme sujet dois-je
advenir". Ce qui signifie au contraire : je dois redevenir le çà que
j’étais initialement. Le çà est en effet le discours structuré autour de la
triade RSI Réel-symbolique-imaginaire ou plus exactement et plus profondément
Phallus-castration-jouissance.
‘‘Il ne
s’agit pas de savoir si je parle de moi de façon conforme à ce que je suis,
mais si, quand je parle, je suis le même que celui dont je parle’’ (Ecrits,
p.517). La réponse a été donnée du Védanta à Bergson : le sujet agissant n’est
pas du tout le sujet connu. En se regardant agir, le Je ne peut se voir et se
transforme en Moi. Je ne peux me voir agissant ou pensant puisque alors je suis
vu ou pensé et donc celui qui est vu n’est plus celui qui voit, ce qui est le
thème du livre de Shankara (La discrimination du spectateur et du spectacle).
‘‘La place
que j’occupe comme sujet de signifiant est-elle, par rapport à celle que
j’occupe comme sujet du signifié, concentrique ou excentrique ? Voilà la
question’’ (Ecrits, p.517). C’est toute la différence qu’installe Bergson
entre le Je, sujet actif et le moi conscient et agi. Le véritable inconscient
est bien là dans ce ‘‘noyau de notre Etre’’ (Kern unseres Wesen, comme
l’écrit Freud).
‘Il n’est que de recourir aux données
traditionnelles que les bouddhistes nous fourniront, s’ils ne sont pas les
seuls, pour reconnaître dans cette forme de transfert l’erreur propre de
l’existence et sous trois chefs dont ils font le compte ainsi : l’amour, la
haine et l’ignorance’’
(Ecrits, p.309). La position apophatique de Lacan nous paraît être aux
antipodes de la position positiviste de Freud. La souffrance fondamentale est
dans ce que Bouddha nomme les trois poisons (kléshas) : avidhya, raga,
dvésha. Mais n’a-t-on pas pu soutenir que Lacan était un maître zen ?
"Que
suis-je ? Je suis à la place d’où se
vocifère que <<l’univers est un
défaut dans la pureté du Non-Etre>>. Et ceci non pas sans raison, car à
se garder, cette place fait languir l’Etre lui-même. Elle s’appelle la
Jouissance, et c’est elle dont le défaut rendrait vain l’univers. En ai-je donc
la charge ? - Oui sans doute." (Ecrits, p.819). Effectivement je suis plus
non-être qu’Etre. Et ce n’est pas un manque, car le non-être a plus de réalité
que tout être, puisqu’il en est la source incessante. Nous sommes donc ici en
pleine théologie négative ou voie apophatique. Le but de l’homme est de
retrouver la pureté du non-être (que le Védanta appelle le non-manifesté, et
les bouddhistes le Vide, la Vacuité ou la nature-de-Bouddha). Là se trouve la
Jouissance suprême, que nous nommons l’extase, et auprès de laquelle l’orgasme
n’est qu’une étincelle comparée à la lumière du soleil.
‘‘L’angoisse
est pour l’analyse un terme de référence crucial parce que l’angoisse est ce
qui ne trompe pas’’
(Lacan, Séminaire XI, 40). Si phénoménologiquement on est d’accord pour répéter
que l’angoisse pure est l’angoisse de rien, il convient de se demander de quel
type de néant est ce ‘‘rien’’. Dans la tradition des mystiques et dans celle de
l’Orient le néant est absence d’être, mais non une pure négativité.
Ontologiquement, l’angoisse est, pour Lacan, l’expérience fondamentale du
‘‘Je’’. Très précisément elle se situe dans le fait que la Chose (Das Ding) est
vide. Elle est donc l’échec de l’expérience fondamentale de l’Etre. La racine ou
le fond (Grund) de l’angoisse est métaphysique.
‘‘L’analyse
est une relation dialectique où le non-agir de l’analyste guide le discours du
sujet vers la réalisation de sa vérité’’
(Ecrits, p.308). Sinon elle se réduirait à une relation
fantasmatique où ‘‘deux abîmes se
frôlent’’ sans se toucher jusqu’à
épuisement
de la gamme de régressions imaginaires. Il ne faut pas tomber
dans l’illusion
objectivante du transfert qui nous pousserait à chercher la
réalité du sujet
au-delà du mur du langage.
‘‘Freud nous a laissés devant le problème
d’une béance renouvelée concernant le Das Ding, qui est celui des religieux et
des mystiques, au moment où nous ne pouvions plus le mettre en rien sous la
garantie du Père’’ (Lacan, VII, p.119).
Cette phrase essentielle situe très exactement ce qui
nous importe sur
le plan qui lui revient et qui est celui de l’expérience
religieuse et
mystique. La psychanalyse s’y accroche pour pouvoir aborder
l’Etre et son
absence. L’angoisse vient de ce que la condition humaine est
soumise au temps,
donc finie, précaire, inachevée et incomplète,
d’où l’angoisse de mort comme
source des angoisses. Voilà la base de tout, qui suppose le
désir inverse :
celui de l’éternité où tout est complet,
achevé et stable. Une réponse possible
est dans la direction tracée par Mélanie Klein qui a mis
le corps de la mère à
la place du Das Ding. Mais, bien qu’elle domine
l’évolution de la pensée
analytique, elle ne peut satisfaire Lacan : ce n’est
assurément pas la solution
la meilleure des problèmes sublimatoires, topologiques et
métapsychologiques.
Cela conduit ’’à une notion assez réduite et
assez puérile de ce que l’on
pourrait appeler une athérapie’’ (Lacan, VII, 128).
L’angoisse, dit Freud,
c’est la perte d’objet. Mais, précise Lacan, pour la
première année, puis vient
la castration à la phase phallique et le surmoi à la
période de latence, ce qui
nous renvoie au triple danger : le monde, le çà et le
surmoi. Le problème est
que ‘‘l’image de la chose n’est pas la chose,
mais l’objet’’. La Chose est ce
qui du Réel pâtit du signifiant, alors que l’objet
est un point de fixation
imaginaire donnant, sous quelque registre que ce soit, satisfaction
à une
pulsion. Toutes ces satisfactions secondaires de la vie, il faut
ramener
"leur faux-brillant à la béance qu'ils désignent"
(Ecrits,820). Entre
l’objet, tel qu’il est structuré par la relation
narcissique, et Das Ding il y
a une différence et c’est dans la pente de cette
différence que se situe la
sublimation. En elle se trouve certainement la solution au
problème, car
‘‘seule la sublimation élève l’objet
à la dignité de la Chose’’, comme le
montre l’exemple de l’amour courtois (Minne et non Liebe en
Allemand). C’est pourtant le remède ultime et moins nous
le voudrons plus cela sera.
‘‘Le manque
de l’objet absolu est la source sans cesse renouvelée du désir’’. La phrase
est de Lacan alors qu’elle aurait pu être dite par Bouddha. Cela se marque par
la béance, la fente et la refente. La béance est l’incomplétude fondamentale du
sujet, incomplétude essentielle car c’est un être fini et imparfait. Voilà ce
qu’il cherche à combler par le désir de l’autre et les identifications
successives. La fente qui est entre le masque du langage et le dessous du
masque, cause l’éclipse du sujet dans son discours. Le jeu du je fait du je la
méconnaissance du sujet. La refente est la pétrification de la fente par
laquelle le sujet, figé dans son rôle, n’est plus que signifiant. Le sujet
dénie l’inconscient et il ne suffit pas de le lui dire.
‘‘Le patient est prisonnier de son Ego, au
degré exact qui cause sa détresse et révèle sa fonction absurde. C’est très
exactement ce fait qui nous a conduit à élaborer une technique qui substitue
les étranges détours de l’association libre à la séquence du dialogue’’ (Le
Coq Héron n° 78, p.5). L’Ego, qui est situé par la tradition dans l’ordre
existentiel et ontologique, l’est par Lacan dans l’ordre analytique. Il est
connu pour lui ‘‘comme la résistance au processus dialectique de l’analyse. Il
se constitue comme le manque à être et se manifeste par le déni et
l’agressivité’’.
La position apophatique de Lacan nous paraît
être aux antipodes de la position positiviste de Freud. Même si Lacan n’a
jamais pu entrer dans le Transpersonnel, il a eu le mérite d’en ouvrir la porte
et de bien poser les problèmes tout en refusant son accord. Mais n’a-t-on pas
pu soutenir que Lacan était un maître Zen ?
REFERENCES
DESCAMPS, M-A. Le rêve-éveillé, Editions Bernet-Danilo 1999
DESCAMPS, M-A. La psychanalyse spiritualiste, Editions
Desclée de Brouwer, 2004
DESCAMPS, M-A. Psychanalyse et spiritualité, éd. Trismégiste, 2006
LACAN, J. Ecrits, Seuil, 1966.
LACAN, J. Quelques réflexions sur l’Ego, Le Coq Héron, n.78,
p.4.
WHYTE, L. L’inconscient avant Freud, Payot, 1971.
WILBER, K. Un modèle évolutif de la conscience, in WALSH et
VAUGHAN, Au-delà de l’Ego, La Table ronde, 1980.