KABIR (le Grand)
(présenté par Marc-Alain Descamps)
Kabîr (1440-1518) est le père de la littérature hindi : poète,
mystique, philosophe et réformateur religieux. Fils abandonné d'une brahmane, il
est élevé par un couple de tisserands musulmans, qui lui enseignent leur art et
leur foi. Il a eu comme gourou, Râmânanda, un maître vishnouite. Il proclame la
transcendance des religions, refuse toute distinction de race, de caste, de
religion et enseigne l'égalité absolue de tous les êtres humains. Il mêle dans
sa pratique des éléments hindouiste et musulman, déclarant l'unité de dieu et
restant végétarien. Il va donc être revendiqué à la fois par les musulmans, les
hindous, les Vishnouïstes, les Yogis, les Naths, les Sikhs. Encore chanté aux
Indes par les Bauls, musiciens itinérants, il a plus de trois millions de
disciples. Il n’aurait rien écrit et nous ne savons de lui que ce qu’il y a
dans les trois collections de ses poésies. Cet homme universel est l’un des
phares de l’humanité, nettement en avance sur son époque.
Il a eu une rencontre directe avec l’Absolu
«Je ris de
voir un poisson qui a soif dans l’eau.
Celui que
j’allais chercher est venu à ma rencontre.
Si Dieu
est dans les temples et les Eglises, qu’y a-t-il dans le reste du
monde ?
J’ai trouvé
le Suprême Unique et je l’ai reconnu dans toutes ses créatures.
Il
est distinct de l’univers et tout l’univers est en Lui.
Il
n’y a plus que Lui et de moi il ne reste qu’un nom.
Et il ne
cesse de dénoncer les superstitions et les hypocrisies religieuses :
Si
en
répétant « Ram » le monde est
sauvé, en répétant « sucre »
ma bouche est sucrée.
Si Dieu
voulait me circoncire, il n’avait qu’à le faire lui-même.
Si je dis
la vérité, tous veulent me tuer,
ils
n’aiment que le mensonge et se lèvent tôt afin d’en dire un peu plus.
Il a pu
échapper à la double illusion, celle du monde et celle de la personne.
O Maya, tu
pourchassais ta proie :
yogis,
fakirs, prêtres, swamis, pandits, saints ou chasseurs tous y étaient soumis.
Le grand
vent de la vérité a soufflé et il a tout balayé :
les voiles
de l’illusion et les liens de Maya gisent à terre.
La corde
du désir est maintenant usée et l’illusion est dissipée.
Il a trouvé le remède de
l’Amour :
J’ai
essayé tous les remèdes, mais nul n’est plus puissant que l’amour.
Si une
seule goutte tombe en toi, elle te transmue.
l’amour ne
se vend pas dans les échoppes
si tu es
en quête d’amour, offre d’abord ta tête.
Etrange en
vérité est la quête de l’amour
Qui la
connaît devient muet.
Vient-il,
il ne part plus,
part-il,
il ne revient plus.
Et, parti à la recherche l’Absolu,
il a été un véritable pèlerin de l’Absolu
Sans nom,
sans couleur, sans forme
Est-il
lourd ou léger ? Nul ne peut le peser.
Mystérieux
est son chemin.
Tous les
grands méditants l’ont longuement cherché
Il est
l’infini en chaque forme
Et il est
au-delà des formes et du sans-forme.
Ami, je
demeure en ton cœur, pourquoi me chercher ailleurs ?
La perle
est dans l’huître, l’iris est dans l’œil
le parfum
dans la fleur et l’Absolu dans ton cœur.
Pour cela il lui a fallu traverser
la mort de son vivant.
Qui meurt
de son vivant entre dans l’Absolu.
Par delà
la naissance et par delà la mort,
j’ai
trouvé la délivrance.
Ô Kabir,
lorsque tu vins au monde,
Tous se
réjouissaient alors que toi tu pleurais,
Fais en
sorte qu’à l’heure de le quitter
Ils soient
tous dans les pleurs, alors que toi tu riras.
Alors il a pu rencontrer la Lumière.
J’ai
rencontré mon guru et toutes mes peines ont disparu
La fin de
l’ignorance et la connaissance se sont allumées dans mon corps
Même sans
lampe j’y vois clair
Je ne sais
pas où sont allées les ténèbres
La Lumière
qui est en moi est celle d’un million de soleils
Et la
lumière s’est fondue dans la Lumière.
La lampe
s’est vidée, l’huile s’est épuisée
Le
tabourin s’est tu, le danseur s’est couché
Le feu
s’est éteint et nulle fumée ne s’élève
L’âme est
absorbée dans l’Unique
Et il n’y
a plus de dualité.
Comment dire
plus clairement que lui que la « personne » se fond dans une
non-personne qui n’est pas un impersonnel. Faut-il dire
« transpersonnel », « Infini » ou « Absolu » ?
Ne vas pas au Jardin des Fleurs !
O mon Amie, n'y vas
pas !
EN TOI est le Jardin
des Fleurs.
Demeure sur le Lotus aux mille pétales
et là, contemple l'Infinie Beauté.
Soleil dans l'océan de Révélation qu'est la LUMIERE de
l'AMOUR
Le jour et la nuit ne font qu'un.
Joie à jamais, ni douleur ni luttes,
J'ai bu la coupe de la Joie parfaite,
Là il n'y a pas de place pour l'erreur.
Là, j'ai été témoin des jeux de l'Unique Félicité.
J'ai connu en moi-même, le Jeu de l'univers.
J'ai échappé à l'erreur de ce monde.
Le dedans et le dehors sont devenus pour moi un seul Ciel,
L'Infini et le fini se sont unis.
Ô mon âme,
à force de chercher Kabir a disparu
Quand la
goutte se perd dans l’océan, où se trouve cette goutte ?
Quand l’océan se perd dans une goutte, où trouver l’océan ?
Kabir, Au cabaret de l'amour, éd. Gallimard/nrf, 1959