LE YOGA DE LA JOIE

Par Marc-Alain Descamps

 

Introduction

 

Tout le monde voudrait vivre dans la joie et bien peu y parviennent. Partout règnent la souffrance et la tristesse. La dépression est devenue la maladie sociale de notre siècle et ceux qui ne sont pas dépressifs sont déprimés. Alors ils se forcent à être joyeux et vont dans les fêtes et les bals. La tristesse est tellement répandue dans toutes les villes que pour réagir la seule fonction de la TV est d’amuser en cherchant à faire rire. Le succès est de plus en plus assuré pour les comiques, les parodiers, les imitateurs et autres amuseurs professionnels. Mais ne faut-il pas croire que bien des gens se forcent d’en rire de peur d’être obligé d’en pleurer ? En a-t-il toujours été ainsi ?

Il existe tout un courant de moquerie du bonheur, que les amuseurs cherchent à rendre dépassé, ringard, ridicule. Rien que de prononcer les mots « heu-reux ! » ou « con-tent » suscite les grands rires du public. Le bonheur parait dépassé et l’on s’en moque tout le temps. Par derrière se trouve la contestation du « ciel » ou du paradis qu’aucune religion n’a été capable de décrire. La mode est à la tristesse sous toutes ses formes. « Bonjour tristesse » de Françoise Sagan exalte le désespoir de tomber dans la société des plaisirs et les mensonges de la « jet-society ». Les chantres du malheur ont toujours été là depuis le spleen romantique jusqu’à la nausée de Sartre, pour lequel « l’enfer c’est les autres ». Depuis Marx tout le monde vit dans la crainte et la hantise d’être exploité ; tous  les rapports sociaux en sont empoisonnés.

La joie est une émotion que l’on confond souvent avec le bonheur ou le fait d’être heureux, qui sont des sentiments. « L’heur » est la grande réalité qui correspond au sort, il vient du latin « augurium », l’augure, le destin et donc se divise en bon-heur ou mal-heur. (Comme chance ou malchance et en anglais good luck/bad luck). Mais lorsqu’on l’on demande de détailler son bonheur, les réponses ne décrivent le plus souvent que le soulagement, la satisfaction et le contentement. Le soulagement n’a rien de positif, il n’est que le départ d’un poids, d’un mal ou d’une souffrance. La satisfaction  est bien le fait d’en avoir assez ou suffisamment, comme de manger ou de boire, mais ce n’est que l’arrêt d’un désir. Seul le contentement est plus positif car il évolue vers la notion d’être comblé et d’échapper au malêtre.

Toutes les autres notions positives, présentées selon les analyses spirituelles et les expériences religieuses, ont été disqualifiées et brocardées au point que l’on n’ose plus les utiliser dans le grand public car elles ont acquis maintenant un sens péjoratif : placidité, équanimité, sérénité, félicité, quiétude, béatitude … D’ailleurs on finit par ne plus les comprendre et l’on se contente d’une forme dévaluée du bonheur que l’on confond avec l’aisance et le confort matériel. Par conséquent il nous faut revisiter ces découvertes anciennes. Par chance ce qui a été discrédité en Occident ne l’a pas encore été en Orient et le vocabulaire sanskrit est autrement plus précis que nos langages européens pour exprimer la noblesse de sentiment, le pur calme, la joie souveraine, la paix morale, la conscience tranquille, le bonheur de vivre, la reconnaissance et l’adoration …

Le Yoga, fait pour fournir la joie authentique, en distingue quatre degrés : la vraie  joie, la joie durable, la joie profonde et la joie plus que profonde, ou en sanskrit samtosha, moudita, karouna, ananda. Et l’on retrouve ces quatre degrés dans les analyses profondes du bouddhisme.

 

1.          LA  VRAIE  JOIE (samtosha)

 

Les causes de la joie. Lorsque l’on interroge le public sur le souvenir des plus grandes joies et de leurs causes, les réponses sont fort diverses : le coup de foudre, l’aveu d’un amour, retrouver la personne aimée, la naissance d’un enfant, le succès à un examen, avoir retrouvé du travail, recevoir une promotion, avoir gagné un prix ou un concours … Pour d’autres il s’agit d’un cadeau ou de l’achat d’un vélo, d’une moto, d’une auto, d’un beau paysage à vous couper le souffle, de la musique, d’une fête enthousiasmante … Finalement on retombe dans l’exemple classique du « mendiant qui a trouvé un trésor ». A la valeur intrinsèque de l’objet peut cependant s’ajouter la surprise et le fait d’être exaucé. En fait assez souvent il s’agit d’un cadeau qui fait plaisir et, à la joie d’un vœu exaucé, s’ajoute la surprise d’avoir été deviné par quelqu’un qui vous connaît et donc vous aime …

Les fausses joies. La société actuelle est tellement triste qu’elle a organisé des machines à faire automatiquement de la joie obligatoire dans toutes ses fêtes sur commande : la fête nationale, les défilés, les foires, les galas, les parcs d’attraction, les spectacles sportifs ou artistiques, les casinos, les inaugurations, cocktails, banquets, bals, rave parties … Par exemple, la joie est obligatoire lors des Réveillons du nouvel an qui coûtent fort cher et où tous les participants reçoivent un chapeau en papier, un nez de clown et une trompette qui se déplie, plus une bombe pour lancer de la mousse et autres cotillons … On en ressort encore plus triste et pour longtemps. Reste la discothèque qui remplace les bastringues, la guinguette et autres bals musette ; elle est vraiment l’organisation systématique caricaturale d’une méditation ou d’une extase. La musique est assourdissante à l’extrême, les lumières tournoient sans cesse ainsi que les flashs, les odeurs remplacent l’encens et les jeunes, tous de 15 à 30 ans, sautent sur place de « joie » jusqu’à l’épuisement. Enfin et surtout il y a l’alcool qui est la principale source de joie, l’ivresse ou la cuite est ce que l’on recherche car dans l’excitation on oublie ses soucis et sa tristesse. La grande cuite hebdomadaire du samedi soir a été élevée à la hauteur d’une institution ou d’une religion dans de nombreux pays comme l’Irlande, la Russie … Et bien des pays celtes ou slaves ne fonctionnent depuis des siècles que grâce à l’alcool, qui est une sorte de rite religieux en même temps que le ciment de la société. La seule variante est la drogue qui se vend et circule en sous-main surtout dans les rave parties.

La volupté. La volupté mérite une mention particulière par son extension universelle. Mieux que l’alcool ou les drogues, elle est la seule joie donnée par la nature pour tous les pauvres et les malheureux. La preuve de ce lien privilégié est dans les mots eux-mêmes puisque l’on parle bien d’une « fille de joie », c’est la seule joie qui restait même pour un soldat. Mais le rapport entre la joie et le sexe est plus étroit que l’on peut le soupçonner. En Yoga la simple joie est liée à la première roue de l’émanation qui est la roue du sexe. La volupté est le symbole, le rappel et la présence de la vraie joie, mais seulement au dix millième. C’est donc un succédané, sa différence sensible est dans sa fulgurante brièveté, un quart de seconde pour l’homme et quelques secondes pour la femme. Dans cet éclair il y a annihilation de la conscience avec union immédiate et totale. Que cette comparaison ne soit ni sacrilège ni blasphématoire, elle se trouve dans les textes sacrés des Upanishads de l’Inde qui l’ont déjà utilisée : « De même que dans l’étreinte de celle qu’il aime, l’homme oublie le monde entier et tout ce qui existe en lui et au-dehors, de même dans l’union avec le Suprême, on ne connaît plus rien ni au-dedans ni au-dehors. C’est pour lui la condition bienheureuse où tout désir est comblé, où il n’est de désir que du Suprême, absorbant tout autre désir » (Brihad Aranyaka Up. IV-3-21). Oui, l’orgasme existe pour donner une idée de l’extase qui ne se trouve que dans l’amour.

La simple joie sans cause. Or Samtosha, la simple joie, n’est pas une joie ordinaire qui a toujours une cause, c’est la joie qui arrive sans cause. Elle surgit soudain, spontanément de l’intérieur. Toute la différence est là, et elle est de taille. Voici notre première découverte sur laquelle il convient de réfléchir et dont il faut désormais tenir compte.

Par exemple, voici un récit qui nous a été fait pour notre enquête. « Tout d’un coup je me suis senti envahi par une joie intérieure qui a balayé tout sur son passage, un bonheur indescriptible a explosé en moi, je regardais les arbres et la nature environnante et je ressentais alors un profond sentiment d’harmonie, le sentiment d’être relié, de pouvoir communiquer avec cette nature toute entière, plus de séparation, comme si tout d’un coup un voile s’était levé sur ma conscience.

Un état sans désir, sans tension, plus de stress, plus de questions, le sens était là au présent, juste, l’harmonie, la joie d’être au présent, de faire partie du Tout, d’être la vie.

Quelque chose de tellement fort, tellement puissant au point de tout balayer sur son passage ».

   Voilà : la joie authentique est spontanée, soudaine, sans raison et sans cause, elle surgit brusquement de l’intérieur et vous inonde tout entier. Cette première joie est toute simple.

Par delà la tristesse. Différents autres récits nous ont été faits d’expériences dites transpersonnelles, mais en continuant notre enquête nous avons découvert que cette soudaine explosion  de bonheur mettait fin à une longue période de tristesse. Et là on se heurte à l’objection classique de l’alternance excitation/dépression. On tombe alors dans les troubles de l’humeur décrits par Delay sous le nom de structure cyclothymique. Elle serait du type des embouteillages en accordéon qui s’établissent sur les routes lorsque la vitesse se ralentit avec de longues périodes de tristesse ou de dépression. Les psychiatres peuvent diagnostiquer une psychose maniaco-dépressive, qui se traduit par une semaine de dépression suivie par une semaine d’excitation maniaque où la personne déborde de projets et d’initiatives malencontreuses. C’est ce que les psychiatres nomment maintenant une structure bipolaire. Et la joie authentique doit éviter cette objection et elle ne le peut qu’en devenant impassible.

Etre impassible. Pour pouvoir espérer atteindre à la joie sans cause il faut d’abord arriver à ne pas être atteint intérieurement par tous les aléas de la vie. Et ils sont fort nombreux, ils sont même constants. Il y a tous les ennuis, accidents, revers, maladies, échecs, abandons, morts … Pour commencer il faut devenir insensible aux critiques : il convient de les entendre, car elles ont leur part de vérité, mais il ne faut pas en être malheureux. Il faut se souvenir de la fable de La Fontaine « Le meunier, son fils et l’âne » et savoir que quoique l’on fasse on sera critiqué. Quand on a une mission, l’essentiel est de réaliser cette mission qui forcément ne plait pas à ce qu’il y avait avant, mais selon le proverbe  « les chiens aboient la caravane passe ». Bien entendu l’idéal serait de rallier tout le monde auparavant, mais alors on n’aurait que des compliments. Ce qui serait encore pire. Car s’il faut rester insensible aux critiques et méchancetés, il est tout aussi important d’être totalement indifférent aux louanges et flatteries, mais cela est encore plus difficile. L’on a beau se prémunir contre les flatteries (se souvenir que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute « Le corbeau et le renard »), on finit toujours par penser que c’est vrai et que l’on a bien fait. 

La sagesse grecque. Bien plus que la philosophie, les Grecs nous ont légué une sagesse qui doit rester notre héritage. Le premier degré est l’impassibilité (apathéia), ce qui signifie « sans passion, ne pas subir ». Mais de ce terme d’apathéia, on a fait l’apathie, qui est l’absence de motivation et d’action. Or le sage distingue au contraire ce qui dépend de lui et dans lequel il doit faire tout son possible et ce qui ne dépend pas de lui, qu’il doit accepter. Et la sagesse n’interdit pas l’action, au contraire.

La joie secrète. La première manifestation de la joie est exubérante. Il est dans la nature de la joie de se manifester. La première conviction est que c’est l’état naturel et normal de l’homme, comme pour la volupté on sait de science certaine que ce devrait être toujours ainsi. Et l’on connaît tous les signes de la joie : sourire, rire, éclater de rire, battre des mains, chanter et danser … La joie est parfois incontrôlable. En particulier la joie enfantine est volontiers extérieure, éclatante, exubérante. Celle du sage est au contraire bien plus secrète.

Les Sufis ont connu et étudié cette manifestation. Il y a les disciples « ivres » (sukr) de Dieu du fondateur de l’école extatique du Khorassa, Bastami en opposition à ceux de la sobriété (sahw), lorsque les choses créées ne voilent plus l’Unicité. Alors avec son œil charnel il peut voir la Beauté de l’Essence divine dans le monde phénomènal. C’est sous la présence de la joie que le disciple en extase se met à chanter et à danser. Mais par la suite une confusion s’est produite et en inversant les choses on a pensé qu’il suffisait de commencer à chanter (sama) ou à danser (dhikr) pour que l’extase finisse par s’installer.

Le devoir de la joie. La joie puisqu’elle est notre nature profonde est un devoir. Le proverbe « Un moine triste est un triste moine » proclame qu’un moine ne peut pas être triste, sinon il n’a rien compris et vit dans un mensonge permanent.

De plus si l’erreur est humaine le fait de persévérer est diabolique, par conséquent rester dans la tristesse est un péché. On peut ressentir soudain un sentiment de tristesse, mais il ne faut s’y complaire et l’on doit s’en sortir très vite par la réflexion, les chants et les prières. Sinon on tombe dans ce péché qui a pour nom « la délectation morose ». Il faut quand même ajouter que ces remèdes ne semblaient pas toujours fonctionner puisque l’église reconnaissait une maladie du découragement chez ses moines nommée « acédia ». Et actuellement elle doit toujours être surmontée sous ses noms successifs : acédia, dépression, break down ou burn out.

 

On ne peut accéder à la vraie joie qu’après une première victoire sur la Tristesse. La simple joie est par delà la tristesse.

 

Nos premières découvertes sont donc, la simple joie n’est pas :

1.          la joie avec une cause. La vraie joie vient de l’intérieur, elle est sans cause.

2.          la fausse joie, la joie forcée sur commande dans les usines à rire.

3.          la joie exubérante, elle est la joie secrète

4.          la joie éphémère. Arrive maintenant la demande d’une joie durable. Dès qu’on est dans la joie, on ne veut pas qu’elle cesse, car elle se manifeste comme notre état naturel et normal.

 

2. LA JOIE DURABLE (moudita)

 

Nous voici embarqué dans une demande immédiate, celle d’une joie tellement précieuse qu’elle ne doit point cesser. On veut qu’elle soit durable, puis très vite la demande est qu’elle soit permanente, qu’elle ne cesse pas. Pour cela il faut qu’elle résiste à tout et qu’on ne puisse pas la perturber, par conséquent qu’elle soit imperturbable.

Les leçons des psychothérapies. Toutes les psychothérapies commencent par le stade de la plainte. On se plaint de tout ce que l’on vous a fait (ma mère ne m’a pas assez aimé, mon père m’a battu ou violée, mon frère aussi, ma sœur me jalouse, mon (ou ma) partenaire m’a trompé, trahi, abandonné, mes voisins me persécutent, mon patron me harcèle, mes clients me font une vie impossible, mes enfants sont ingrats …). Cette période accompagnée de pleurs peut prendre plusieurs années (une à cinq …). Surtout si s’ajoutent les récriminations du type « c’est pas juste, j’ai pas de chance, que des malheurs, personne ne m’aime … ».

Puis des récriminations on finit par passer aux jérémiades, lorsque l’on finit par ajouter « mais cela je l’ai déjà dit, je me répète ». Cela arrive d’autant plus vite que la réparation a été effectuée et elle ne peut l’être que par le psychothérapeute. Rabacher sans cesse les mêmes plaintes ne guérit pas et l’on en a la preuve dans le couple, en famille ou avec des amis. Ils connaissent par cœur nos rengaines et cela leur est insupportable et irritant. Ces répétitions sont nulles, elles ne font qu’exacerber les souffrances et excéder les deux interlocuteurs qui sont de plus en plus frustrés. Seuls le métier et la compassion du psychothérapeute lui permettent d’apporter du baume et de penser les plaies, de plus il ouvre un chemin d’espoir et fait évoluer la situation complexe et inextricable.

Et un jour l’on finit par entendre : « Finalement il peut y avoir de bons moments » et peu après : « les choses ne sont pas si moches que cela ». Rien n’a changé dans le monde, sinon son regard. Dans la vie ordinaire, tout ce qui était si laid est soudain magnifié. Le patient retrouve soudain la joie de vivre. Lorsqu’il découvre que rien ne lui est du, alors chaque élément devient un cadeau gratuit et il peut savourer chaque instant.

Le permanent se heurte à l’impermanence. La demande que la joie ne soit pas si brève pour être une vraie joie, mène à l’exigence d’une joie durable. Mais très vite le durable doit rester permanent. Et la demande de permanence se heurte à l’impermanence foncière des choses. Nous vivons dans le temps, ce qui veut dire que nous n’avons pas d’être, notre être s’est mué en existence. Nous existons dans la condition temporelle, frappés d’une précarité essentielle. Le temps c’est la mort. La mort est omniprésente. Rien de dure, tout évolue et se transforme. La mort frappe tout de fragilité, de facticité et d’inachevé. La mort est toujours inattendue et imprévisible. Tout a une fin et rien ne peut être achevé. La mort est la grande peur et la source de toutes les peurs. Et pourtant c’est la seule chose dont nous pouvons être sûr dans l’univers : un jour nous mourrons.

Cette impermanence est avec la souffrance la grande découverte du Bouddha. L’universelle impermanence règne sur tout, ce qui se nomme le « samsara » ou le jeu infini des causes et des effets du karma, tout tourne en rond comme dans une machine à laver, sans  s’arrêter.

Mourir aussitôt pour ressusciter dans l’instant. Donc pour naître à la joie permanente, il faut échapper à la mort. Et comme la mort est inéluctable le plus simple est de mourir le plus tôt possible pour pouvoir renaître après. Ceci se nomme la mort symbolique ou initiatique, car le vécu de sa propre mort est à la base de toutes les initiations. On la retrouve partout dans les religions égyptienne, grecque, romaine, le culte de Mithra, les initiations de chaman ou africaines. L’initiation égyptienne à Osiris commençait par la cérémonie de sa propre mort : après avoir été pleuré par tous les siens, l’initié le soir était mené dans le sous-sol du temple, mis dans un grand sarcophage de pierre, dont on tirait le lourd couvercle sur lui, avant de le laisser seul toute la nuit. Il y avait des initiations équivalentes dans les cultes grecs d’Orphée, de Dionysos ou d’Eleusis … Dans certaines initiations africaines, le disciple creuse sa propre tombe verticale où il descend et que l’on remplit de terre ne laissant sortir que sa tête, puis il est abandonné toute la nuit seul dans la forêt. L’épreuve des chamans sibériens était plus risquée : on creuse deux trous dans la glace distants de dix-huit mètres, on le fait tourner sur lui-même et on le jette dans le premier trou, c’est à lui à nager dans la bonne direction pour pouvoir émerger par le second trou.

Les Yogis et les Tibétains ont des méditations équivalentes sur la mort, dont le rite du Tcheud. Ramana Maharshi a obtenu son éveil après avoir eu peur de la mort à dix-huit ans et pour la conjurer s’être allongé par terre sans bouger en attendant sa mort.

Bien entendu avant la désorganisation du corps il s’agit en réalité de la mort de l’Ego, la fin de la croyance en mon existence séparée et autonome. La goutte d’eau rejoint l’océan de béatitude et l’étincelle le feu dont elle est issue. On découvre que ne meurt que l’impermanent, car ce qui n’est pas né ne peut pas mourir. L’essentiel est donc de ne pas confondre l’éternel et le transitoire.

La sécurité imperturbable. Lorsqu’on a compris ceci la peur de la mort cède la place à la joie d’être encore en vie.  Rien ne nous est du et aucun contrat ne nous a été signé. Nous trouvons normal que l’on meure en fonction de son âge, or rien n’est moins sûr. Les jeunes peuvent aussi mourir avant les vieux et les enfants meurent aussi. L’ordre en fonction de l’âge n’existe que dans notre tête. Plus on vieillit plus on voit de morts autour de soi, parfois même chez les proches et parmi les êtres chers. C’est une bénédiction d’être vivant et quand on a cette sensibilité la vie nous éblouit tous les jours. On ressent la beauté de l’existence et l’on en pleure de joie. Et quand on a vécu cela, on ne peut plus jamais vous l’ôter.

La joie de la sagesse. Cette seconde joie (moudita) correspond à l’ouverture de la seconde roue, celle du cœur. La joie imperturbable demande dans la sagesse grecque de dépasser la simple impassibilité (apathéia) pour atteindre l’imperturbabilité (ataraxia). Il n’y a pas de sécurité sans cela. Rien ne doit nous surprendre et nous devons donc être prêt à tout, puisque le temps véhicule la mort incertaine. Il faut l’avoir traversée pour être délivré de sa terreur.

On atteint au sommet de la sagesse grecque avec la joie paisible (hésukia). On arrive alors à un dépassement du Stoïcisme qui, au-delà de la résignation, atteint à une confiance joyeuse. Ce terme d’hésukia a été repris dans l’Hésychasme ou prière du cœur des moines orthodoxes.

La jubilation. Le niveau que l’on atteint alors porte un autre nom : la jubilation. C’est une joie intense et généreuse. Le terme vient du nom de la trompette en hébreu, marque de la victoire et du triomphe. Et il n’y a pas de plus beau triomphe que de vaincre la mort pour fêter la vie. Les chrétiens donnent le nom de Jubilé à une année anniversaire d’indulgence plénière (tous les siècles, puis tous les 50 ans). Elle s’ouvrait autrefois au son strident de la trompette.

Elle ne peut exister que dans la reconnaissance et les remerciements. Quand on est toujours en vie, on remercie de tout ce que l’on a (respirer, voir, marcher …). Rien ne nous est du, tout nous est donné.

La bénédiction. Quand on a compris cela, le temps qui nous reste à vivre doit être consacré à la bénédiction. Il ne faudrait pas croire que le fait de bénir, c’est-à-dire de souhaiter du bien, soit réservé aux dignitaires des différentes églises religieuses et par conséquent interdit aux autres. Au contraire c’est un devoir pour chacun. Toute personne que l’on rencontre devrait être bénie par nous. Et pour cela il n’est pas besoin de faire de grands gestes en aspergeant d’eau bénite, il suffit de penser et de dire intérieurement à la personne que l’on rencontre qu’on l’aime et qu’on lui souhaite du bien. C’est un devoir en toute occasion, mais l’on peut s’entraîner progressivement en commençant par les personnes les plus jolies et les plus sympathiques pour arriver peu à peu à tous. Par exemple quand on rentre dans un métro, un bus et un train, il est bien de commencer par bénir tout le monde.

Exemple. Voici un exemple de ce passage à une joie du second degré : « J’ai sept ans, pendant les vacances d’été à la campagne ; ma grand-mère, ma mère et mon père s’entre-déchirent quotidiennement devant nous (ma sœur de deux ans et demi et moi). Les scènes sont violentes, même les fermiers voisins en sont témoins … Je sens que mon monde, qui me semblait déjà précaire, est en train de s’écrouler … Je me sens responsable de tout : ma petite sœur sans défense (et qui m’embarrasse beaucoup), le malheur de mes parents qui se reprochent mutuellement notre naissance … Ma mère et ma grand-mère me prennent à témoin que j’ai vu de mes yeux mon père tenter d’étrangler ma mère …

Je ne sais plus ce que j’ai vu, ni entendu. Je ne peux plus parler, c’est moi qui suis étranglée … Je cours à perdre haleine sur un chemin au milieu des champs de blé et de luzerne. La présence de la nature s’impose alors à moi très fortement : les odeurs d’herbe et de terre, les couleurs, les bruits, je sens que j’en fais partie, totalement. Je suis en symbiose avec l’univers. Et peu à peu j’ai l’impression que mes pieds ne touchent plus terre, je me sens soulevée et apaisée. Les mots qui viennent alors sont : « je suis dans la main de Dieu ». Mais je dois préciser que je n’ai rien vu, ni entendu d’extraordinaire. Seulement cette sensation très nette d’être soulevée au-dessus de la mêlée et en totale confiance et sécurité, d’être traversée par quelque chose de fulgurant qui me faisait trembler, me donnait l’impression de fondre ou de déborder et me donnait envie de rire !

Une sorte de jubilation de vivre, envers et contre tout ! Cette intervention merveilleuse m’a permis de mettre de la distance vis-à-vis des conflits familiaux et de prendre conscience de mon appartenance à un univers autrement plus vaste et plus aimant … Elle m’a peut-être aussi permis d’échapper à la folie ».

 

Donc nous saisissons qu’il n’y a de joie durable que par delà la mort.

 

3.          LA JOIE PROFONDE (karouna)

 

A ce niveau nous rencontrons la contestation de la joie du sage.

Les trois singes. Cette contestation méprisante se trouve matérialisée dans les statuettes des trois singes qui se bouchent les oreilles, les yeux et la bouche. Ce qui est censé résumer les trois secrets de la sagesse : ne rien entendre, ne rien voir, ne rien dire. Quelle caricature dans cet objet kitsch répandu partout ! C’est bien le contraire de la sagesse qui est de se rendre  compte, de développer l’attention à l’instant présent dans chaque perception jusqu’à l’obtention de l’éveil et donc d’ouvrir l’œil, de développer la clairaudience et dir ses enseignements.

La sagesse antique a donc été déformée et le vocabulaire en porte les traces : le sage, dit-on, serait apathique (apathéia), impassible (ataraxia) et impitoyable (hésukia). On déforme un  sans souffrance, sans passion, et l’on en fait un sans pitié.

Mais derrière cette méprise on retrouve les objections classiques contre la voie spirituelle : l’ermite serait un lâche, aveugle et égoïste. Toute personne qui s’occupe de sa réalisation personnelle (ermite, moine, religieuse, sage, yogi, derviche …) est accusée d’être aveugle. Comment, dit-on, peut-on être heureux ou parler de joie, au milieu de l’océan de souffrance qui nous entoure, avec les guerres, les crimes, les tortures, les persécutions, les explosions, les incendies, les inondations, les éruptions volcaniques, les tremblements de terre … ? Ce serait  refuser de voir la réalité et se couper de toute information (TV, radio, journaux) alors on vivrait comme si l’on était seul monde. L’aveugle serait en plus un parfait égoïste, qui ne penserait qu’à lui. Comment peut-on espérer se sauver de l’enfer et faire son salut dans cet égoïsme forcené ? Ces personnes sont des lâches, qui vivent dans le mensonge et la fuite. Elles ont déserté la lutte de l’humanité vers plus de sécurité et de confort, elles se coupent de tout être humain et vivent dans le silence et la méditation. Elles ne sont plus solidaires et vivent seules dans leur splendide isolement (monachos = seul au monde), alors qu’il faudrait au contraire organiser partout des révolutions marxistes pour faire cesser cette souffrance.

Les chrétiens ont entendu cette violente contestation et les ordres purement contemplatifs ont presque complètement disparus, quelques-uns sont mixtes se partageant entre la prière et le travail et la plupart des autres pratiquent en civil le service social dans la cité.

Les Bouddhistes disent avoir besoin de retraites de nombreuses années pour accéder à l’éveil et pouvoir être utiles en rendant tout à la fin de leur vie. Quand aux Yogis ils parlent à la suite d’Aurobindo et de Mère de mutant évolutif et de percée de l’évolution vers le nouveau type d’homme. Il ne peut pas être rendu de plus grand service à l’humanité que de prouver dès maintenant que cet accès à l’autre dimension est possible et réalisé.

Admettre la permanence de la souffrance. C’est là qu’il faut comprendre la découverte du Bouddha que les souffrances, humaines et animales, sont permanentes, éternelles et inéliminables. La première cause des souffrances est l’homme avec ses guerres et ses violences. Le processus de civilisation, qui éloigne l’homme de la brute primitive, réduit certes ces souffrances auto-infligées, mais avec quelle lenteur. Derrière elles se trouvent les grandes souffrances et les causes de souffrances (kleshas). Elles sont dans la nature même du samsara, dominé par le cycle des causes-effets ou karma. L’ensemble ne se soutient pas dans l’être, il n’a pas son fondement en lui-même, il est factuel et factice, transitoire, vide et inessentiel. Mais il y a une voie pour y échapper, celle qu’a trouvé le Bouddha, qui est de devenir soi-même un Bouddha ou un Boddhisattva pour sauver tous les vivants. On ne peut aider efficacement les autres qu’en atteignant soi-même à l’éveil. En attendant on ne peut qu’accumuler la sagesse et les mérites, en évitant la pitié.

La contestation de la pitié.  Les personnes qui refusent la joie au nom de la souffrance dans le monde se disent sensibles, mais en fait cherchent souvent des excuses. C’est parce qu’elles sont incapables d’être heureuses qu’elles cachent leurs problèmes personnels derrière des convictions théoriques ou des motivations généreuses. Leur dévouement est souvent nul leur apitoiement n’est qu’un essai de justification de leur fort mécontentement intérieur. Et quand elles pleurent sur les autres, en réalité c’est sur elles-mêmes. Elles espèrent faire cesser leur propre souffrance en s’occupant de celle des autres. On en trouve des exemples extraordinaires dans certaines personnes qui partent à l’étranger faire de l’humanitaire. Leur profond désir de faire cesser la souffrance des autres est une tentative désespérée pour essayer de résoudre leurs propres problèmes, sans les traiter vraiment.

On ressent bien combien la pitié vient de l’égo, elle est égoïste. Sa source n’est pas le pur amour, mais l’impossibilité de supporter la souffrance d’autrui qui nous dérange. Là se trouve la racine de tous les problèmes : l’exigence de bonheur universel et le refus de toute souffrance.

Aussi cette charité chrétienne a été vite déconsidérée. Caritas en latin est la traduction d’agapé en grec qui désigne ce nouvel amour proposé par les chrétiens en  opposition à l’Eros grec. En est venue la « charité » qui a quitté son sens premier d’amour total chez St. Paul pour ne plus désigner que les aumônes que font les chrétiens à la sortie de la messe puis les œuvres d’assistance aux plus démunis. Les critiques d’esprit marxiste se sont moqués de tous ces notables faisant fortune sur le dos de pauvres gens auxquels leur épouse rendait généreusement un centième de leurs profits en œuvres de charité diverses. Et la même critique est passée du dix-neuvième ou vingt-et-unième siècle pour l’assistance humanitaire des pays riches avec l’exigence d’un commerce équitable.

D’ailleurs la pitié est actuellement refusée comme une humiliation et une insulte. Personne ne veut plus faire pitié et chacun veut être respecté, même dans son dénuement. La pitié semble tomber de haut, elle semble inclure une séparation et une coupure. Comme dans le couple médecin-malade s’opposent les généreux assistants et les pauvres assistés. Au monde des nantis s’oppose le quart-monde des déshérités. Et l’on réclame le respect, la dignité, l’égalité ; plus personne ne veut être reconnaissant et obligé à vie.

La compassion, karouna. Le terme sanskrit de Karunâ, repris par la Yogis et les Bouddhistes, a été traduit par compassion. Il ne signifie pas « souffrir avec » mais compréhension de la nature relative des phénomènes. D’abord se considérer comme non différent d’autrui et identique signifie égal. Puis on considère autrui comme plus important que soi. Et cet amour n’est pas dirigé vers soi et quelques êtres chers (le prochain comme soi-même) mais vers la totalité des êtres qui errent dans la samsara, ou six mondes, tels qu’on les voit dans la récitation du mantra « Loka samastha sukhino bhavantu, Que tous les êtres soient heureux », selon les six directions de l’espace. La compassion ne peut être réellement vécue tant que l’on n’a pas réalisé l’équanimité (upeksha) ou impartialité illimité. Cet amour universel n’a pas été facile à comprendre et encore moins à réaliser. Il est paradoxal, c’est l’amour du fils prodigue et des ouvriers de la onzième heure. Il ne peut être réalisé que lorsqu’on échappe à la tyrannie des attachements et des aversions.

Alors il est possible de développer une motivation altruiste, puis des actes d’abnégation et de dévouement. Ceci peut mener à la méditation de compassion (Tonglen tibétain) qui consiste à inspirer sous forme d’une fumée ténébreuse toutes les souffrances de l’humanité dans son cœur où elles se dissolvent dans sa nature ultime qui est vacuité. Puis dans l’expiration sous forme d’une lumière blanche est distribué son niveau d’éveil et ses mérites.

La joie dans les souffrances. Ce type de compassion non-égotique ne suppose pas la perte de la joie et de la stabilité intérieure. C’est l’aspect le plus difficile à comprendre et à admettre pour ceux qui ne l’ont pas encore vécu. La personne sans égo vibre à toutes les souffrances venues de partout qu’elle ressent avec intensité, mais comme il n’y a plus aucun égoïsme et identification personnelle, il n’y a plus de transfert de ses propres souffrances, conscientes ou inconscientes. Cette compassion sans tristesse  est encore plus aidante, elle est même la seule efficace. Il n’y a plus de séparation entre la joie et la compassion, la joie et la tristesse, la souffrance est la joie. La joie est toujours présente et ne se quitte pas même quand on vibre avec immensément de compassion à l’annonce d’une nouvelle catastrophe.

Il est essentiel pour y parvenir de saisir combien les souffrances n’existent que dans le plan phénoménal de la vérité relative. Une comparaison avec l’enfant peut donner une idée. Les énormes souffrances du nourrisson parce qu’il n’a pas immédiatement son biberon, les hurlements du bébé que l’on n’obéit aussitôt, les rages des enfants qui n’obtiennent pas la lune, etc. font se poser la question de la nature de la réalité. Il faut comprendre les fonctionnements du samsara et du karma pour échapper aux souffrances. Le Yogi entend la voix infinie de la tristesse et y participe mais sans altérer son niveau de joie intérieure. Les Grecs opposaient Héraclite le pleureur, car le temps fuit et ne revient pas et Parménide le rieur, car un nouvel instant de liberté et de création nous est donné à chaque instant. Le Yogi intègre les deux.

Pour faire imaginer cet état, on peut faire la comparaison avec ce que l’église catholique enseigne de la passion et la mort de Jésus. Ses souffrances et ses mérites sont infinis en ce qu’ils permettent de racheter tous les péchés de l’humanité, passés et à venir. Mais pendant toute cette passion, il restait Dieu avec sa vision béatifique et sa fruition infinie et cela était uni en lui, c’est une hérésie de penser que seule sa nature humaine a souffert pendant que sa nature divine restait dans la béatitude.

Ma Ananda Moyï (1896-1982). On ne peut pas trouver de meilleur exemple de cette joie divine que Ma Ananda Moyï, la grande mystique hindoue. Elle était tellement la joie, que dès que l’on s’approchait d’elle, on la ressentait physiquement. Elle donnait sans cesse la joie autour d’elle.

    Elle était l’incarnation de la joie divine. Elle était la joie. Elle irradiait la joie. Dès qu’on la voyait ou qu’on s’approchait d’elle, on ressentait cette joie, comme une vague de bonheur qui vous soulève. Sa simple vision donnait des flashs de bonheur, une euphorie complète. On avait l’impression de flotter, de marcher en l’air.

Elle n’a pas donné d’enseignement, elle se contentait d’être. Voici ses quelques paroles qui ont été rassemblées : « Soyez toujours heureux, la tristesse est votre ennemie. Réalisez donc cet état de félicité divine qui est au fond de nous. Cherchez toujours à vivre dans la joie, à exprimer la joie dans vos pensées et vos actes. L’Etre suprême est joie incarnée. Sentez sa présence joyeuse dans tout ce que vous voyez ou entendez. La tristesse est fatale à l’homme. Essayez d’être attentif à tout ce qui est une vraie joie, elle vous rapprochera de Dieu. Apprenez à vous immerger dans la joie divine ».

Mâ était d’une beauté à vous couper le souffle. Pas seulement d’une beauté physique, elle était éblouissante de lumière intérieure. Elle était multiple. Elle pouvait être un rêve d’enfant et soudain passer au visage dur et terrible de Kali, reflétant toute la souffrance du monde. Tantôt elle semblait avoir 60 ans, puis 25 ans, pour revenir à 80 ans avec toujours la même beauté, comme elle m’est apparue en Inde en Août 1981 dans son Darshan.

On lui a demandé : Mâ, Qui êtes-vous ?

A cette question elle répond : « Je suis tout ce que vous croyez que je suis.

 Je suis tout ce que vous pouvez penser, dire ou imaginer de moi.

Je suis ce que j’étais et ce que je serai.

Ce que je suis, je l’ai toujours été, dès mon enfance. »

 « Vous l’avez tellement demandé,

 que la Joie divine est venue dans ce corps pour votre édification ».

 

Nouvelle découverte : la joie profonde ne peut être atteinte que par delà la souffrance en dépassant la pitié égoïste dans la compassion équanime et universelle.

 

4. LA JOIE  EXTATIQUE  (Ananda)

 

Traditionnellement on parle toujours au-delà de cette joie profonde d’une Joie plus que profonde. Elle s’ouvre avec la quatrième roue de Brahmarandhra. Elle est spontanée, toujours présente, c’est un retour à sa nature profonde : ananda. On la nomme aussi Sahaja-Ananda car elle est notre ultime réalité, source des cinq corps (ananda maya kosha). Cette joie intérieure est innée et parfaite. Il n’est pas étonnant que nous en soyons si avide puisqu’elle est notre nature profonde. Nous nous en doutons et nous le pressentons : nous sommes promis à cela.

Le besoin vital de la Joie. Mais depuis le début certains sont si pressés et exigeants qu’ils ne veulent pas prendre la voie traditionnelle de la méditation qui est si longue et si exigeante. Ils exigent un raccourci immédiat et au lieu de la recevoir d’un être réalisé, ils se contentent d’une pilule et confondent extase et extasy. Le drame des drogués est le meilleur exemple de ce besoin vital de la joie. Ayant atteint un cours instant à l’extase grâce à une drogue, ils ne pensent plus qu’à cela et sont prêts à tout pour la renouveler, même à en mourir rapidement.

Ils ne sont si loin qu’ils le pensent de la tradition, qui nous dit : « Si tu désires connaître ma nature profonde, tu dois participer à ma Ahladini Shakti, mon pouvoir transcendant de joie ». Il est  à l’œuvre dans le travail de Parvati, de la Grande Déesse, d’Aparna, la déesse sans vêtement de feuille. Sans l’énergie de la Shakti, tout l’univers ne serait qu’une coquille vide.

Les découvertes. 1. Lorsque l’on atteint ce niveau, on réalise assez rapidement qu’il ne s’agit plus d’avoir de la joie. La joie n’est pas du domaine de l’avoir, on ne la possède pas comme on possède une auto ou une chatte. La joie est du domaine de l’être, il s’agit d’être en joie.

2.      Alors aussitôt on réalise que s’installe une inversion de contenant. Cette joie est si immense qu’on ne peut plus la contenir, comme le derviche extatique. Ce n’est plus moi qui la contient et je ne la contiendrai plus jamais. C’est elle qui me contient. Je suis en elle comme dans l’océan, ou dans l’espace (akasha). Je n’en suis qu’une parcelle ou une particule. Ou mieux, je ne peux qu’en être un hologramme, car si la goutte d’eau est dans l’océan, l’océan est aussi dans la goutte d’eau. Et c’est ainsi que la joie se transmet.

3.      Non seulement cette joie n’est pas à moi, mais elle n’est pas humaine, elle est divine. La joie est d’ordre divin et Ma Ananda avait bien raison d’y insister c’est la meilleure manière d’accéder à Dieu.

4.      Alors se succèdent joie, émerveillement, éblouissement, remercîments, reconnaissance, amour éperdu, adoration sans séparation …

Anthologie de l’extase. Nous avons déjà publié une anthologie de l’extase sous forme du livre « Corps et extase », en voici deux exemples.

L’un est fort simple et s’est déroulé dans un groupe dont je faisais partie :

«  J’étais demeuré dans un profond recueillement, au milieu des conversations et des allées et venues d’une quinzaine de personnes. Soudain, je fus ravi au monde sensible habituel comme à la quiétude de l’oraison et projeté à trois reprises dans un foyer de lumière resplendissante qui tournoyait lentement sur lui-même …  Après un long moment je revins à moi, le coeur pantelant, la tête brûlante, les membres glacés. Le Maître était venu s’asseoir auprès de moi. La paix vibrante de sa présence se mêlait à la joie aigue, presque stridente, qui en vagues successives, jaillissait d’un tréfonds jamais encore dévoilé. Pendant tout l’après-midi, je restai en retrait du monde sous l’influence de ce que je venais de vivre. Le soir je retombai dans la ronde des contradictions et des idées reçues ».

La surprise est dans l’apparition de cette joie aiguë presque stridente et la seconde fois vient un  flux de joie et d’amour, car on ne peux pas séparer l’un de l’autre.

« Une semaine plus tard, au cours d’une méditation, j’émergeais d’un profond recueillement, j’ouvrais les yeux tout grands, lorsque je vis la salle et ses statues s’estomper dans la grisaille. Je perçus alors un flux de joie et d’amour qui me submergeait, puis tourbillonnait alentour dense et majestueux. Mon corps tout entier vibrait à l’unisson de ce grand courant déchaîné, que je ressentais par secousses successives, de manière aiguë, presque douloureuse. Mon cœur pantelant en était exténué. Je ne sais combien de temps cela dura ; le monde habituel s’était effacé. Enfin une grande douceur paisible m’envahit, je repris mes esprits … »     

 

   Le  second exemple est prototypique de cette entrée dans l’Océan d’ineffable joie. C’est l’extase de Ramakrishna (1834-1886) « Et tout d’un un coup, voici que la scène tout entière (les portes, les fenêtres, le temple lui-même) s’évanouit ! On aurait dit que plus rien de tout cela n’existait-  A la place je vis un océan de conscience, illimité, étincelant. Dans quelque direction que je me tourne de grandes vagues de lumière s’élevaient-  Et elles déferlèrent sur moi avec un mugissement puissant, comme si elles allaient m’engloutir. En un instant elles furent sur moi. Elles me submergèrent, elles m’engouffrèrent.  J’eus la respiration coupée, perdis connaissance et tombait à terre, complètement perdu dans l’océan de la vision. J’étais complètement inconscient du monde extérieur. Comment je passais ce jour et le jour suivant, je ne puis le dire. La seule chose que je percevais intérieurement était qu’à travers mon âme tourbillonnait un océan d’ineffable joie,  une joie telle que jamais auparavant je n’avais eu d’expérience similaire. »

 

Donc en résumé les quatre joies ne peuvent être atteintes que par un sacrifice et un dépassement. Ce sont d’abord des découvertes, qu’il faut  finir par admettre, avant de pouvoir les vivre et les réaliser un jour :

1.      La simple joie est sans cause, elle jaillit spontanément de l’intérieur, par delà la tristesse.

2.      La joie permanente exige une victoire sur l’impermanence, par delà la mort.

3.      La joie profonde est par delà l’objection de l’universelle souffrance, grâce à la compassion à la place de la pitié.

4.      La joie plus que profonde ne peut être atteinte dans l’extase que par delà l’égo en oubliant de penser à soi.

 

·  www.descamps.org/marc-alain

·  Descamps Marc-alain, Histoire du Hatha-Yoga, édit. Almora 2012

·  Descamps Marc-alain, Douze femmes remarquables, édit. Regard&Voir 2013

·  Descamps Marc-alain, L’Eveil de la Kundalini, édit Grancher 2014

·  Descamps Marc-alain, La Méditation, édit Accarias-L’Originel 2014

·  Descamps Marc-alain, Yoga-Nidra et Rêve Eveillé, édit Accarias-L’Originel 2015