HISTOIRE DU YOGA EN OCCIDENT
par Marc-Alain DESCAMPS
Nous abordons le Yoga par ses deux aspects : la théorie et la pratique. Et nous présentons brièvement la théorie pour nous consacrer à l'histoire du hatha-yoga.
1. La Science du Yoga
Le Yoga est d’abord un immense corpus théorique qui comprend
une philosophie, une psychologie, une théorie des corps, des inconscients,
de la sexualité, de la gnose, de l’extase, de l’action, du
service, de l’amour, de la dévotion, du temps, du sommeil et du
rêve, un rituel, une mystique, une thérapeutique, une hygiène,
une diététique, une épistémologie, une cosmologie,
une anthropologie, une théologie, une morale, une gymnastique, un entraînement
respiratoire, une ascèse, une relaxation, un éveil des énergies,
etc.
Nous le définissons comme la technique psychosomatique de l’extase
du subcontinent hindou. Mais on peut aussi le considérer comme un processus
accéléré de résorption dans le divin en échappant
à l’illusion (maya de l’égo et du monde) et au cycle
des réincarnations.
En tant que philosophie, il apparaît comme un des six darçanas
(points de vue) classiques de l’Inde, en particulier avec les Yoga-Sutra
de Patanjali.
L’histoire de la connaissance de la théorie du Yoga en Occident n’a pas à être faite, car elle a déjà été étudiée avec soin dans différents livres comme ceux d'Alain Daniélou, Jean Varenne, Maurice Maupilier, Jean Biès, Silvia Ceccomori et surtout Jean-Paul Droit (L’Oubli de l’Inde ou Le Culte du Néant). Nous nous bornons à résumer l’indispensable.
L’Occident n’a jamais ignoré l’Orient et en a toujours parlé. N’oublions pas que ce sont les mêmes Aryens, parlant la même langue Indo-européenne, qui ont peuplé à la fois la Grèce, l’Iran et le nord de l’Inde. La religion des Druides est apparentée à celle de l'Inde : des dieux des Gaulois sont à trois têtes comme Brahma et souvent en posture assise de Yoga, jambes repliées. 4000 ans avant notre ère Dionysos (le Dieu de Nysa) va en Inde et ramène en Grèce les transes, les kirtans, le vin, les panthères, les thyrses ou Caducée (canne avec deux serpents enlacés) transmis à Hermès, aux Hérauts, à Hippocrate et par là à tout le corps médical. Quinze générations plus tard Hercule aurait laissée une fille aux Indes la reine Pandée, couverte de perles. En moins 517 Skylas de Karyandre explore les bouches de l’Indus et en parle, Ctésias aussi en moins 416. Socrate (-470-399) aurait étudié la philosophie avec un sage indien, selon Aristoxène. Puis en moins 326 Alexandre le Grand va jusqu’en Inde, y rencontre des Yogis (XI,7 Dandamos et Spinès) qu’il nomme gymnosophes (ou sages nus) et en ramène en Perse (Kalanos), comme Arrien le décrit en détail. Mégasthènes, ambassadeur en Inde en moins 297, a écrit quatre livres de renseignements. Zarménochégas (Shramanâ Charya), un autre gymnosophe, pratique le sacrifice suprême par l’incinération à Athènes devant l’empereur Auguste. Peu après, sous l’empereur Domitien, Apollonios de Tyane fait le voyage en Inde rencontre des Yogis et apprend le Yoga qu’il ramène dans tout le bassin méditerranéen, comme le raconte en détail Philostrate dans sa biographie. Et l’on sait qu’il y a eu des relations commerciales constantes entre les Romains et l’Inde ainsi qu’en témoigne la statue hindoue retrouvée à Pompéï et les centaines de monnaies romaines retrouvées près de Pondichéry à Virampatnam. L’empereur Chandragupta en moins 313 a envoyé des ambassades de Bouddhistes dans différents pays de l’Empire romain. L’empereur Açoka en fait de même en moins 230 et un groupe de Bouddhistes a vécu à Alexandrie pendant plusieurs siècles. Le texte des discussions en moins 150 du roi grec Ménandre (Milinda) avec des sages bouddhistes a été conservé et publié.
A Alexandrie, où 120 bateaux par an allaient aux Indes, Pantène,
Clément, Origène parlent avec révérence de la philosophie
des Brahmanes de l’Inde. Et Porphyre raconte le départ du philosophe
Plotin pour les Indes. Et Lucien, Apulée, Tertulien, Jamblique et surtout
le gnostique Bardesane parlent des Yoguis.
A Rome Saint Hippolyte au IIIème siècle en sait autant sur les
Brahmines que l’Encyclopédie de Diderot.
Al Birûni, mort en 1048, a traduit en arabe les Yoga-Sutra de Patanjali
et écrit que Yoga et Soufisme sont la même chose. A partir de là
les Soufis de Perse comme Bistâmi ou Al Ghazali, connaissent les Yogis
et les chakras.
Au Xème siècle, Siméon le Métaphraste raconte la
vie du Bouddha dans son livre sur Barlaam.
Au XIème siècle, Galianos traduit en grec la Bhagavad-Gita. Et
l’on peut se demander si l’Hésychasme grec, ou prière
du cœur, n’est pas déjà une première occidentalisation
du yoga, comme la Kabbale d’Abulafia en 1275.
Dans le Livre des Merveilles écrit en français en 1295 Marco Polo
donne une description très exacte des Yogis (appelés Cuiguis),
qui vivent tout nus, et même de la posture en équilibre sur la
tête, sous le nom de Skiapodes (ceux qui vivent à l’ombre
de leurs pieds).
En 1307 l’Histoire des pays orientaux de Haiton l’Arménien
contient des récits de voyages et bien d’autres suivront (de Plan,
Rubrouck, Pordenone, Cora, Marignolli, Balbi …)
Les Portugais parlent des " iogues " (Albuquerque 1510, Castanheda
1553 dans son Histoire de l’Inde …)
Les Hollandais décrivent l’Inde et le yoga (Houtman 1598, Shoutten
1617, Dopper 1681, Graaf 1719 …..),
Les Français aussi (Martin de Vitré 1609, Mocquet 1616, François
Bernier 1668, Tavernier 1678 …)
1723 à Amsterdam le livre de Bernard Picart est illustré de gravures
de " Jogiis " avec des postures et des exercices spectaculaires.
1731 les pères Calmette et Pons ramènent quelques pages des Védas
qu’il a pu se procurer. Bien d’autres missionnaires et voyageurs
rapportent des renseignements sur les " Jogiis " (Robert de Nobili,
Abraham Roger, Joseph de Guignes, Poussines , Kirker, Raynal …). L’abbé
Dubois a vécu 32 ans à Mysore (1791-1823)
1739 la Bibliothèque royale ajoute à son catalogue de 287 pièces
une copie du Rig-Véda et un dictionnaire sanskrit.
Le premier ouvrage traduit est la Bhagavad-Gîtâ en 1785 en anglais
à Londres par Wilkins, puis en français en 1787 par l’abbé
Parraud.
En 1785 est fondée à Calcuta la Royal Asiatic Society of Bengal
pour sauver, publier et étudier les textes de l’Inde. Suivra la
célèbre collection " Sacred Books of the Hindus "
1801-1802 à Paris sous Napoléon, Anquetil-Duperron (parti aux
Indes en 1754) traduit du persan en latin 50 Upanishads, (Oupnek’hat).
C’est le coup de foudre en Occident.
1805 à Calcutta Colebrooke résume des textes du Véda, toujours
tenus cachés jusque là par les Brahmanes. Alors tous les Occidentaux
se ruent sur les textes hindous, c’est la frénésie.
1828 Victor Cousin déclare en cours "la vraie sainteté c'est
l'Ioga"
1842, Edgard Quinet décrit l’Inde comme " le premier matin
du monde ".
En 1870 Victor Hugo reprend la Kéna Upanishad dans son poème Suprématie.
En Allemagne. 1808 Frédéric Schlegel écrit "
Sur la langue et la sagesse des Indiens " et conclut : " nous devons
puiser en Orient "
1823 première traduction allemande de la Bhagavad-Gîtâ
1846 première traduction du Râmayana par A.W. Schlegel
1897, 50 Upanishads par Paul Deussen …
Tous les philosophes sont enthousiastes : Hegel (1770-1831), Schelling (1775-1854),
Schopenhauer (1788-1860), Nietzsche (1788-1860), Feuerbach (1804-1872) …
et par la suite Herman Keyserling, Carl-Gustav Jung, etc.
En France.
1795, fondation de l’Ecole des Langues Orientales
1815 la première chaire de sanskrit en France est ouverte au Collège
de France pour M. de Chezy
1848-1851 première traduction du Rîg-Véda par Langlois
1852 Barthélémy Saint-Hilaire traduit la Sâmkhya-kârikâ
1861, traduction française de la Bhagavad-Gîtâ directement
du sanscrit par Emile Burnouf
1867 le Mahâ-Bhârata par Hippolyte Fauche
1891 l’Atharva-Véda par Victor Henri
1900, Emile Sénart traite de "Bouddhisme et Yoga"
1903 " De l’entrainement physique dans les sectes yoguistes "
Revue Anthropologique, sous le nom de "Murial Alex", pseudo d'Alexandra
David-Neel (de connaissance que livresque)
Puis viennent les traducteurs : Bergaigne, Sylvain-Lévi, La Vallée-Poussin,
Emile Sénart, Burnouf, Grousset, Masson-Oursel, Louis Renou, A-M. Esnoul,
Olivier Lacombe, Jean Marquès-Rivière, Alain Daniélou,
Lilian Silburn, Tara Michael, André Padoux, Alain Porte, Jean Papin,
Michel Hulin …
D’autres font connaître les Yogis contemporains comme Romain Rolland,
René Guénon, Jean Herbert … En particulier Jean Herbert
(1897-1980), dès 1935, a fort à faire pour faire admettre que
le yoga et l’Hidouisme sont vivants et que leurs éminents représentants
peuvent prendre place parmi les phares de l’humanité : Ramakrishna,
Vivekananda, Aurobindo, Mère, Ramana Maharshi, Ma Ananda Moyi, Ramdas,
etc.
Les premiers livres sur le Yoga paraissent en 1907 Bosc, 1915 Michel Sage, 1936
Mircéa Eliade, 1935 Chakraborty, 1951 A. Daniélou, 1953 Revue
Les Cahiers du Sud …
Enfin paraissent les textes fondateurs du Yoga et du Hatha-Yoga : Yoga-Sutra
(Wood 1914 en anglais / en français 1953, Michel Sage 1915, Taimni 1961,
Varenne 1981), Hatha-Yoga Pradipika (1893/1974), Ghéranda-Samhita (1980
/1992), Shiva-Samhita (1942/), Shivayogaratna 1975, Kundaliniyoga 1979, les
Upanishads du Yoga 1971, Sept Upanishads 1981 …
En anglais.
Les Anglais, de par leur domination coloniale sur l’Inde et leurs maisons
d’édition en Inde et en Angleterre, puis aux USA, en Australie
et dans le monde entier, sont bien placés pour être les premiers
à faire connaître le Yoga. Hatha-Yoga d’Atkinson en 1904.
" The serpent power " d’Avalon est de 1918.
De même l’action des Américains va être considérable.
En 1893 Vivekananda (1863-1902) fait sensation au " Parlement Mondial des
Religions " de Chicago et installe des Missions Ramkrishna dans bien des
pays dont Paris et Genève. Swami Yogananda s’installe en Californie
en 1920 et il connaissait les postures de Yoga. Théos Bernard a soutenu
un des premières thèses sur l’action des postures en 1943
à l’Université de Columbia.
Mais l’élan a été brouillé par les premières
vulgarisations qui mélangent tout : Yoga, Hindouisme, Bouddhisme, Occultisme,
Esotérisme et pensées personnelles de leurs auteurs (Blavatski,
Besant, Bailey). Et les falsifications vont continuer en Angleterre avec les
livres à succès du journaliste " Rampa ".
Les attaques. De plus à peine on présente le Yoga en
Occident qu’il est l’objet d’attaques violentes où
l’on mélange tout Hindouisme, Bouddhisme, Tantrisme …
En 1813 c’est Goethe qui se déchaîne au nom de l’idéal
classique contre " ces absurdes idoles, philosophies abstruses et religions
follement monstrueuses ".
1829 Victor Cousin fait au collège de France les premiers cours sur l’hindouisme
en critiquant le Yoga.
1895 Barthélémy Saint-Hilaire, ministre des Affaires Etrangères,
fait paraître trois articles dans la Revue des Deux-Mondes contre le Yoga,
l’hindouisme et le bouddhisme qui perturbent la société.
Puis vont venir les livres d’opposition au Yoga comme " Non, au yoga
" de M. Ray 1977, Hummel 1984, etc.
2. La pratique du Hatha-Yoga en France
Quand le Yoga est mieux connu, on découvre qu’il vaut mieux dire
les Yogas, car ils sont nombreux : Hatha, Jnana, Karma, Bahkti, Raja, Mandala,
Mantra, Nada, Shabda, Laya, Chakra, Kundalini, Sahaja, Tantra, Amrita, Dhyani,
Purna, Advaïta, Spanda …
Dans cette recherche ici par Yoga pratique (Hatha-Yoga) nous entendons les postures
(asanas), la respiration (pranayama) et la méditation (assise silencieuse
immobile). Il existe bien d’autres pratiques corporelles : mudras (positions
des mains), mantras (vocalisations), shat karmas (six techniques de purification),
kriyas (éveils de l’énergie), yantras (dessins symboliques),
mandalas (dessins centrés), etc. (Pour plus de détails voir Corps
et extase). Mais elles sont bien plus rarement enseignées que les trois
principales. Donc ce que nous cherchons, c’est pourquoi ce Yoga (postures-respirations-méditation)
dont on parle depuis des siècles, les Occidentaux ont mis tellement de
temps à le pratiquer.
Quand a-t-il commencé à se diffuser en Occident ? Par qui ? Et
dans quel but ?
Il est vraisemblable qu’il y ait eu une première connaissance des
postures au dix-neuvième siècle à Londres et aux USA. Les
Sikhs, reconnaissables à leur turban et à leur barbe, ont été
les premiers à vivre en Occident. Il y a de fortes chances pour qu’ils
aient enseigné des postures à différentes occasions. Mais
ils n’ont pas fondé d’écoles. Des danseuses, comme
Onyoka de Pondichéry en 1932, pouvaient montrer des postures.
Grangier, médecin des Messageries maritimes dès 1893, parle sans
cesse des Indes et de l’Orient. Dès 1910 Alexandra David-Néel
était aux Indes où elle assistait à des cours de Hatha-Yoga
(L’Inde, p.163), mais elle ne l’a jamais enseigné en Europe.
Gurdjieff arrivé en 1922 à Paris connaissait les postures de hatha-yoga
qu’il critique. Dès 1928 Mircéa Elliade est aux Indes et
étudie avec Shivananda, Jean Marquès-Rivière aussi. Avant
1939, bien des voyageurs (comme Jean Chevalier à Bénarès)
avaient aussi assisté, dans un hôtel ou sur une place, au spectacle
du charmeur de serpent, du cracheur de feu et du yogi contorsionniste. Mais
des acrobates il y en avait aussi en Europe depuis les Egyptiens et ce n’était
pas du Yoga. Jean Manlhiot aurait reçu des cours de postures en 1942
par un Formosan et Marcelle Auclair aussi au Chili .
C’est une femme Cajzoran Ali (née à Memphis en 1903) qui
aurait enseigné les premières postures à la fois aux USA
en 1928 et en France. Elle publie des articles avec ses photos sur les postures
dans les revues de Maryse Choisy qu’elle initie. Elle avait passé
toute sa jeunesse alitée ou dans un fauteuil roulant et après
treize opérations chirurgicales elle avait été guérie
grâce à ces postures. Elle avait compris que le corps est le temple
du dieu vivant et qu’il faut l’aérer. Elle séjourne
alors dans la région de Montpellier où elle donne des cours à
différents groupes en février 1935. Son élève le
plus connu est François Brousse (1913-1995), professeur de philosophie,
poète et ésotériste qui a laissé 70 livres et dans
« La trinosophie de l’étoile polaire » il décrit
les initiations données par Cajzoran Ali ou Zorah avec ses six figures,
ses dix-huit respirations et ses sept organes subtils. Le livre de ses postures
divines a été réédité en 1994 par André
van Lysebeth. Déjà elle utilisait les postures et les respirations
de yoga pour ouvrir les sept chakras. Elles m’ont été enseignées
par un de ses élèves dans la région toulousaine en 1943.
Jusqu’à preuve du contraire, il semble que la première école de Yoga en France ait été celle de Constant Kerneiz (1880-1960). De son vrai nom Félix Guyot, il avait pris comme nom de plume, celui de sa mère, qui était bretonne. Il avait été professeur de philosophie dans des collèges privés et journaliste à Nantes, à Londres et à Paris. En 1928, il s’installe à Londres où un Indien (Hindou ou Sikh ?) lui enseigne les postures et les respirations du Yoga. Il n’en parlait pas plus, ce devait être un commerçant assez jeune, car il ne l’appelait jamais ni maître ni gourou. La théorie il l’avait apprise dans les livres anglais de l’époque, en particulier la collection " The Sacred Books of the Hindus " de G. Bühler. Il publie en 1933 Yoga for the West (Rieder, London). En 1936, il déménage à Paris et donne les premiers cours dans son appartement au premier étage du 12 rue Mouton-Duvernet dans le 14ème arrondissement. On rangeait les fauteuils du salon pour pouvoir pratiquer. Il publie Le Hatha-Yoga chez Tallendier, des articles sur le Yoga dans Le Journal de la Femme où il tenait la chronique astrologique, puis dans la revue Le Lotus bleu, Elle. Recherché par les Allemands, il doit se cacher pendant l’Occupation. Et il reprend ses cours à la Libération en 1945. Parmi ses élèves les plus connus il y a Philippe de Méric et Lucien Ferrer. Après avoir lu et pratiqué son livre en 1943, j’ai pu prendre avec lui un premier cours en 1945 et devenir son élève régulier en 1953 jusqu’à sa mort. Les postures étaient montrés par une jeune monitrice, vendeuse à la librairie Véga, boulevard Saint-Germain, Madame Demange qui continuera après sa mort à enseigner sa méthode 16 square d’Alboni, Paris 16ème. La fille de Kerneiz, Esther Guyot, en fera de même à Rennes. J’essaie aussi de transmettre l’essentiel de ce Yoga " l’appel de l’Absolu ", selon ce qu’il enseignait et a écrit dans une de ses préfaces : " Ce livre s’adresse à celui qui, en désaccord fondamental avec son milieu, douloureusement insatisfait de la vie tant dans ce qu’elle lui donne de bon que dans ce qu’elle lui donne de mauvais, a ressenti l’appel de l’Absolu ".
En 1938 Lanza del Vasto (1901-1981) rentre des Indes et fait partout son récit
de voyage qui paraîtra en 1943 sous le titre " Pèlerinage
aux sources ", avec un succès énorme. Dans ses conférences
il prêche la non-violence (ahimsa) et la force du vrai (satyagraha) de
Gandhi et fonde son Ashram, la communauté de l’Arche, où
il a enseigné du hatha-yoga, selon J.B. Libouban, son successeur.
En 1935 Thérèse Brosse, jeune cardiologue, avec l’aide du
Dr. Laubry obtient une mission d’études aux Indes pour mesurer
des Yogis à l’électrocardiomètre, au pneumographe,
etc. elle y revient en 1952 et 1958.
Maryse Choisy (1903-1979) était en 1922 chez Tagore et en 1952 avec T.
Brosse puis chez Sivananda. Elle est la seule à enseigner la méditation
yoga à Paris (voir Rencontres avec des femmes remarquables)
Nil Hahoutof (Youri 1900-1982) m’a dit avoir fait d'abord de la danse
puis du cirque et rencontré un Hindou (Hyran Moy Chandra Gosh) qui lui
aurait appris le yoga dès 1925 et il aurait enseigné pendant la
guerre dans une école privée pour enfants handicapés près
de Montpellier.
En 1947 Shri Ghatradyal Mahésh, venu travailler à l’Ecole
Nationale des Sports au bois de Vincennes, ouvre un cours de Hatha-Yoga, 50
rue Vanneau Paris 7ème, sous l’égide du Dr. Filliozat, Professeur
au Collège de France, du Professeur Creff ... J’ai participé
aux premières séances où il enseignait la Salutation au
soleil, puis j’y suis revenu plus tard avec le Dr. Frédéric
Leboyer, Arnaud Desjardins, Marie-Madeleine Davy, Xavier Emmanuelli, etc.
Le 26 février 1950 il donne une conférence sur le Yoga dans le
grand amphithéâtre de la Sorbonne, présenté par le
Dr. Dolto et Françoise Dolto (ses parents adoptifs) et Swami Siddeswarananda
du Centre de Gretz de l’Ordre de Ramakhrisna et il fonde le CRCFI (Centre
de Relations Culturelles Franco-Indien).
En 1949 le Dr. Bex présente le Yoga dans la Revue de Kinésithérapie.
En novembre 1950 deux Indiens, le Dr. Goswami et son élève Pr.
Pramanick de l’Institut de Stockholm, viennent à Paris donner une
Conférence-démonstration à la Sorbonne, puis formèrent
Liliane Siégel.
Vers 1950 aussi le Hatha-Yoga est enseigné à Zurich et Genève
en Suisse par un jeune hindou Selvarajan Yésudian. Ancien boxeur, il
écrit avec Mme Haich un livre à succès " Sport et
Yoga " avec des photos de postures.
En 1950 Lucien Ferrer (1901-1964), élève de Kerneiz, ouvre 24
rue Feydeau, puis 21 rue d’Uzès, l’Académie occidentale
de Yoga, où je suis les cours jusqu’à sa mort en 1964. Ayant
jusqu’à 500 élèves, bien des cours étaient
assurés par des moniteurs dont Yvonne Millerand, Huguette Pinson, Roger
Clerc et quelques autres. Ferrer fait connaître le yoga par des conférences
et des démonstrations. Une des premières fit sensation, le 3/12/1950
Salle de Géographie bd St-Germain, car il monte sur la table se met en
équilibre sur la tête et fait sa conférence pendant une
heure sans perdre son équilibre et sans se fatiguer à parler la
tête en bas. En tant que Catalan né à Banyuls, il fera exactement
pareil à Perpignan le 28 mai 1954, invité par François
Brousse. Mais c’était d’abord un guérisseur qui avait
un don et qui n’est venu au yoga que secondairement pour se recharger
en énergie. Lui parlait de Yoga tibétain, mais semblait avoir
appris l’essentiel dans le livre de Evans-Wents … Après sa
mort l’Académie sera dissoute et son enseignement continué
par sa fille Jacqueline Bignon et surtout par Roger Clerc (1908-1998) sous le
nom en 1978 de " Yoga de l’Energie " avec les succès
et les développements que l’on connaît.
En 1953 Philippe de Méric (1914-1991), élève de Kerneiz,
ouvre un cours Yoga par correspondance, le Dynam-Institut. C’est un peu
comme si l’on voulait enseigner la boxe par correspondance, mais malgré
tout, cela a eu beaucoup de succès et a rendu le Yoga célèbre.
Puis ceux qui en voulaient plus sont passés par la suite dans des cours
avec un professeur de yoga.
En 1956 Louis Frédéric fait paraître Yoga-Asanas avec des
photos des postures de Vishnoudévananda à Rishikesh. Et le Père
Déchanet (1906-1992), moine bénédictin, pratique du yoga
nudiste, publie " La voie du silence " en 1956 et fonde un groupe
de " yoga chrétien " dans l’Isère en 1964.
A partir des années 60 c’est l’explosion des livres, revues,
cours et publicités. Les clubs de yoga fleurissent à tous les
coins de rue. Eva Ruchpaul et Georges Coulon entraînent l’équipe
française de ski. Pousson et Huard rendent compte de recherches physiologiques
sur le Yoga dans le Concours médical du 04/01/1960. Leurs recherches
sont continuées par Henrotte, Etévenon, Lonsdorfer, Gastaut, etc.
En 1963 André Van Lysebeth (1919-2004), de retour à Bruxelles
de chez Swami Sivananda de Rishikesh, lance sa revue " Yoga ".
Les voyages aux Indes. Alors commencent les voyages aux Indes
pour se former à la source. Tout le monde se met en chasse pour "
sauver le précieux héritage ". Dans les années 1950,
il semble que tout l’enseignement du Hatha-Yoga remonte principalement
à deux sources, l’une au nord l’autre au sud. Bien entendu
il y avait quantité de Saddhus, Sannyasins, Sikhs, Jaïns qui pratiquaient
aussi du Hatha-Yoga, mais ils ne voulaient pas l’enseigner, ni même
le reconnaître. La principale source se trouve à Rishikesh, là
où le Gange sort des gorges de l’Himalaya. Dans cette ville sainte
Swami Sivanada Sarasvati (1887-1963) vient en 1924 de fonder un ashram (Yoga
Vedanta Forest Academy) après avoir fait sa carrière comme docteur
à Malacca. Il réunit autour de lui une vingtaine de Swamis qui
vont après essaimer partout dans le monde. Swami Chidananda, le saint
estimé de tous, garde la direction de l’ashram après la
mort de Sivanada. Satchitanada, après bien des voyages, s’installera
aux USA en Virginie. Shankarananda fondera un ashram en Afrique du Sud. Satyananda
(1923-), avec une mère tibétaine, est influencé par le
Bouddhisme et rassemble partout des techniques tantriques, ce qui donnera un
enseignement un peu particulier (Yoga-nidra, Mauna, Chidakhasha dharana, les
70 kriyas ). Puis en 1963 il fonde une université du yoga à Monghyr
dans le Bihar (Bihar Yoga Bharati) avec ses disciples Yogamudrananda, Yoganidrananda
et Niranjanananda. Swami Hridayananda était une doctoresse indienne ophtalmologue
qui dirigeait le dispensaire gratuit. Les deux spécialistes des postures
étaient Vishnou Dévananda (1927-1993) et Râj Bua. Le premier
sera le modèle unique du livre Yoga-Asanas, puis il fondera des ashrams
à Valmorin au Canada, aux Bahamas, aux USA, au Kérala, au nombre
de vingt-cinq et lance une campagne mondiale pour la paix en 1970. Subramanya
Râj Bua (le Roi des Anges) n’était pas swami car il avait
eu une femme et trois enfants. Tenu pour mort à 8 ans, son corps avait
été donné à un saddhu de passage qui l’avait
réanimé par le Yoga. Je l’ai reçu à Paris,
travaillé avec lui et mesuré ses progrès de 70 à
90 ans par des photographies et il a continué à faire des postures
parfaites jusqu’à 104 ans. Combien d’Européens sont
allés se former à Rishikesh comme André Van Lysebeth, Maryse
Choisy, Robert et Suzanne Chauvel, Eveline Grieder …
L’enseignant du Sud est T. Krishnamâcharya (1888-1989), professeur
de Yoga du Maharaja de Mysore, alors établi à Madras. Il a eu
comme élèves Patabhi Joïs, Indra Dévi, Thérèse
Brosse, Jean Klein, Gérard Blitz, Yvonne Millerand … Le frère
de sa femme B.K.S. Iyengar a commencé à enseigner le Yoga à
Poona en 1937 à 19 ans. Puis ses deux fils enseigneront à leur
tour T.K.Sribhashyam à Nice et T.K.V. Désikachar en Europe avec
le Viniyoga.
Certes, il y avait d’autres enseignants comme Patabhijoy à Mysore,
Dhirendra Brahmachari (1925-1994) à Delhi, Satchidananda le Muni de Madras,
Kumara swamiji, Swami Chinmayananda, etc. Mais la plupart des enseignants européens
se sont d’abord formés à Rishikesh ou à Madras. Certains
cependant ont eu aussi des contacts avec l’Institut de recherches scientifique
du Yoga (Kaivalyadhama) fondé à Lonavla par Kuvalayananda de 1924
à 1934 avec sa revue Yoga-Mimamsa, puis qui s’est continué
après sa mort avec Digambarji et le Dr. Bhole. Le célèbre
Swami Muktananda (1908-1983) n’a été connu mondialement
qu’en 1974 par la prise spontanée de postures lors de la montée
de la Shakti en donnant Shaktipat.
Après dix voyages aux Indes j’ai pu décider à venir
en France en 1981 le représentant de la lignée du Kriya-Yoga de
Yogananda, Swami Hariharananda Giri du Karar-Ashram de Puri en Orissa avec son
disciple Shankarananda de Bhubaneshwar. Et il a pu donner les initiations védiques
de la lumière (Jyotir), du son (Nada) et de la vibration (Spanda).
La crise qui va éclater a plusieurs causes. La concurrence commence à se faire plus dure et certains veulent se préserver un marché national. Commence à apparaître l’idée que l’on peut former des professeurs de yoga à la pelle. On veut inventer un " yoga occidental " bien différent de celui de l’Inde. D’autres parlent d’une reconnaissance étatique ou d’un contrôle gouvernemental et rêvent d’une exclusivité et d’une hégémonie suprême, ou s’en accusent les uns les autres. La lutte va démarrer essentiellement sur des procès d’intention et un manque de confiance. Et il va arriver au yoga européen, ce qui est arrivé au christianisme : l’explosion en une multitude d’églises, de chapelles et de groupes, mais cependant sans les guerres de religion.
Les Fédérations. L’union fait la force,
d’où les fédérations. Elles se succèdent et
se multiplient en durant plus ou moins longtemps. La première est la
" Fédération française de Yoga sous contrôle
médical " parue au J.O. du 12 janvier 1967. La " Fédération
française de Yoga " le 14 juillet 1967 devient le 8 janvier 1968
la " Fédération Nationale des Professeurs de Yoga ".
La " Fédération française de Hatha-Yoga et disciplines
associées " est fondée à la même époque
par le Dr. Creff et Shri Mahesh. La " Fédération culturelle
de Yoga " est fondée par Jean Rousseau, directeur de l’Institut
de Yoga intégral. Puis vient la FIDY (Fédération Inter-enseignements
de Hatha-Yoga) en 1980, etc.
Les fédérations fondées, il reste à obtenir l’exclusivité
de la formation, comme c’est de règle en France pour une seule
Fédération sportive. En attendant on peut obtenir un agrément
d’un ministère, ce qui semble être un premier pas. La Fédération
Mahesh est la première à avoir un agrément le 24 décembre
1969. L’Institut Eva Ruchpaul obtient le sien peu après et la FNPY
le 6 février 1970.
Puis vient un énorme canular. Le Secrétaire d'état à
la Jeunesse et aux Sports sollicité dit ne pas savoir ce qu’est
le Yoga et nomme en 1972 une Commission pour en faire une étude scientifique.
Puis il l’oublie et la Commission autour du Dr Bourlière continue
ses réunions par plaisir, à la grande fureur des professeurs de
yoga qui en sont tous exclus pour ne pas faire de jaloux. Dès le début
j’ai fait partie de cette commission, dont le seul résultat a été
un rapport mis dans un tiroir et finalement le livre écrit par un autre
de ses membres le Dr. Bernard Auriol de Toulouse. Les professeurs de yoga occidental
réclamaient une reconnaissance et un statut. Puis une fédération
a créé " l’Union européenne de Yoga " et
l’autre a suscité la création d’une Confédération
des fédérations. J’ai longtemps fait partie des deux fédérations
pour essayer de garder un lien et de les unir et en plus j’ai longtemps
participé aux activités de la Confédération présidée
par Mme. Maud Forget (1908-2004) du Cercle du Védanta, puis de l’Ecole
normale de Yoga de Boulogne-Billancourt. Son travail le plus efficace a été
la création du Programme minimum européen, finalement adopté
sans trop de variations par toutes les autres Fédérations.
A coté de ces Fédérations sont apparus des mini-fédérations
ou Groupes : Centre européen de yoga de Rishi, Université nationale
de Yoga d’Alaphilippe, de B.K.S. Iyengar, Viniyoga de Désikachar,
de Satyananda (DEPS de Swami Devatmananda), de Babacar Khane, Soleil d’Or
d’Ajit Sarkar en 1977, RYE (Recherche sur le Yoga dans l’Education),
la maison du Yoga (Mathieu), le Centre Tapovan de Kiran Vyas, de Shri Chinmoy
(dès 1964), Arnaud Desjardins, Maurice Daubard, René Bouanchaud,
Nils Daum, la Maison Amrita…
Puis est apparue la Fédération des Yogas Traditionnels et sa revue
" Linga ". Avec Christian Tikhomiroff, elle a grandi jusqu’à
rencontrer les mêmes problèmes que les grosses fédérations.
Puis pour les éviter, elle est revenue, avec André Riehl, à
une structure légère et souple, comme la Confédération.
Ces fédérations ont créé leurs écoles de
formation des professeurs dans chaque région de France, de une à
une douzaine par fédération. Ainsi pendant plus de 15 ans ces
écoles ont produit (selon mon évaluation) environ 500 professeurs
de yoga par an, sans aucune concertation, en saturant complètement le
marché.
Finalement la reconnaissance du statut de professeur de yoga a été
obtenue de fait 20 ans après et de façon catastrophique, par l’obligation
d’un impôt de TVA sur chaque cours ou leçon de yoga. Ceci
a fait disparaître la moitié des enseignants, car même les
cours bénévoles étaient taxés. Bien des écoles
de formation de professeurs de yoga ont du fermer et les autres ont vu leurs
effectifs sérieusement diminuer. La mode du Yoga en France a donc duré
20 ans de 1965 à 1985. Puis elle a été remplacée
par d’autres modes (Taï-chi, Sophrologie, Taoïsme, Chamanisme,
Stretching, Aérobic, Fitness et surtout Reiki, etc.). Maintenant les
opposants du Yoga disent partout (même à la T.V.) que si le yoga
n’est pas une secte, il est l’antichambre des sectes.
Le dernier avatar de cette invention du " yoga occidental " est dans
sa forme américaine de capitalisation, commercialisation et mondialisation.
Depuis la Californie ou les USA sont déposés (registered) tous
les ans de nouveaux systèmes de gymnastique occidentale, mélangés
ou non de bribes de yoga, sous des noms protégés comme "
power-yoga ", " sphurana-yoga ", "Ashtanga-Yoga", «
Bikram-Yoga », « Swasthya-yoga » etc. Il est désormais
interdit dans le monde entier d’enseigner ces systèmes sans avoir
été longuement et chèrement formés par le fondateur
américain, sans porter son uniforme et sans lui reverser de grosses royalties,
etc.
Les causes de la discorde. Il n’est pas aisé
de discerner les raisons de ces divisions, car les causes sont dissimulées
et enchevêtrées dans un ensemble assez complexe. Certains vont
parler de retour dans l’égo, de personnalités narcissiques,
de querelles religieuses d’un autre âge, etc. On pourrait dire aussi
qu’il s’agit de l’invention d’un " yoga occidental
" en opposition à celui de l’Inde. (Mais il n’y a pas
eu cette lutte entre un judo européen contre le judo japonais). Les différences
sont souvent ténues, il s’agit d’un état d’esprit
avec beaucoup de procès d’intention. Certains enseignants européens
ont refusé la prééminence de l’Inde et tout contrôle
médical. Ils ont développé le coté scientifique
en ajoutant dans leurs écoles beaucoup d’anatomie et un peu de
psychologie. Ils ont surtout été allergiques à la présence
des Swamis se moquant de leurs travers (supposés ou réels). Ils
n’ont pas pu admettre la spiritualité du Yoga et la sainteté
des Etres réalisés de l’Inde. Ils ont beau jeu de critiquer
les quelques excès d’ashrams devenus des sectes (dont celui de
Rajnesh à Poona ou de Hamsananda à Castellane). Et les autres
peuvent critiquer la diffusion universelle du nouveau " gnagna-yoga ",
gymnastique douce pour riches dames désoeuvrées luttant contre
la cellulite et l’ennui. Pour les uns c’est la place de la religion
chrétienne qui fait problème : le yoga ne serait qu’un adjuvant
à la prière, en remplaçant le prie-Dieu. Alors que pour
les autres il s’agit de TAT, Cela, le Transpersonnel, antérieur
à tous les dieux personnels et à toutes les guerres des religions
hégémoniques. Finalement les uns ne voient dans l’Inde que
ses défauts (et ils sont nombreux) alors que les autres l’aiment
quand même ou aiment encore plus Mother India. Pour les uns ceci recouvre
la persistance de la mentalité colonialiste raciste contre les Indiens,
alors que pour d’autres il s’agit par dessous d’une guerre
de religions (12 millions d’Indiens convertis par les missionnaires chrétiens
contre moins de 10 européens devenus Hindous) …
Ceci avec parfois des retournements de situation. Des Occidentaux invitent des
Yogis et des Swamis en Europe. André Van Lysebeth ouvre en 1965 puis
les 8 et 9 décembre 1967 à Bruxelles les Premières Journées
internationales du Yoga avec Swami Satchitananda et Dev Murti, etc. Son élève
Jean-Pierre Radhu veut faire mieux en organisant en juin 1969 la première
Foire du Yoga à Saint-Symphorien près de Mons Belgique, dans l’immense
parc de Mme. De Priches. Ce fut une rencontre extraordinaire, inoubliable avec
tous les grands enseignants de Yoga venus des Indes et du monde entier, mais
il n’y eut pas de seconde rencontre. Gérard Blitz (1912-1990),
fondateur du Club Méditerranée puis Secrétaire de "
l’Union européenne de yoga ", organise du 2 au 9 septembre
1973 une semaine à Zinal en Suisse consacrée au Yoga où
il invite les grands conférenciers du moment et quelques Swamis et Hindous.
Ils instauraient une ambiance sacrée bien différente des frivolités
occidentales. J’ai participé aux dix premières années,
puis j’ai présidé en 1991 le dernier Zinal au Club Méditerranée,
consacré à " L’Ame et le corps " avec Swami Yogamudrananda.
Là plus qu’ailleurs se sentait le clivage entre les amoureux de
l’Inde et du Yoga spirituel et traditionnel face à leurs opposants.
Finalement il semble pour le moment que le Yoga ait échappé au
piège de l’hégémonie, du pouvoir étatique
et de l’enseignement officiel dans l’unique école nationale.
Il a gardé sa liberté, sa diversité et sa multiplicité.
Chacun finit par trouver en son temps la forme de Yoga qu’il cherche et
qui convient à son degré d’évolution du moment ou
niveau de sadhana. Et c’est très bien ainsi. Encore faut-il avoir
une vue des différentes possibilités.
3. Les méthodes d’enseignement du Hatha-Yoga.
Un autre sujet de surprise et parfois d’opposition est la différence
des différentes méthodes d’enseignement du Yoga. Curieusement
rien n’a encore été écrit à leur sujet. Je
ne vois pour ma part aucune opposition dans cette multiplicité. Il y
a bien des voies et des chemins d’accès. Le monde du Yoga est immense,
colossal et tout ne peut être donné à la fois. L’essentiel
est le but que l’on se propose, en se centrant sur le principal. Mais
en général il n’est pas explicite ni même conscient
chez les fondateurs des méthodes. Pourtant il peut être déduit
clairement des préceptes et méthodes. Les différences peuvent
porter sur les cours collectifs ou individuels, le fait que l'enseignant montre
la posture ou non, parle pendant le cours ou non, touche ou non les élèves,
instaure une progression dans les postures de la séance avec pose/contre-pose
ou non, ne fait faire que des postures immobiles ou au contraire des mouvements/enchainements,
apprend les posture ou fait pratiquer le yoga, insiste sur le corps ou sur l'âme
(Atman) .
Par exemple, en voici quelques unes, telles que j’ai cru les comprendre
au moment où elles sont apparues et où je les ai rencontrées
vers 1960 (et non pas telles qu’elles sont maintenant). Je note quelques
différences mais certainement chaque méthode ne se limite pas
à cela. Et à mon avis elles ne sont pas opposées mais complémentaires,
comme les peintres, les musiciens ou les fleurs dans un jardin.
Le Sahaja-Yoga de Amrit Désaï. Etant connecté avec la Buddhi,
il s’allonge un instant et change rapidement d’état de conscience.
Alors la Shakti est présente et devient sensible pour tous. C’est
elle qui engendre les postures les unes après les autres ; leur enchaînement
n’est pas pensé ni aucune posture prévue à l’avance,
un peu comme dans du somnambulisme. L’effet est saisissant même
sur les spectateurs, sauf sur quelques disciples qui copient par écrit
la liste des postures, pour pouvoir après les reproduire dans le même
ordre, montrant qu’ils n’ont rien compris au travail spontané
de leur maître.
Le Sutra-Yoga de Shri Mahesh. On apprend une série classique de postures,
que l’on répète toujours pareilles dans le même ordre.
Ce qui libère l’esprit pour ressentir l’esprit du Yoga (sutra,
le fil du collier des postures). Ce qui se rapproche de la méthode précédente.
Donc il ne faut pas alterner pose et contre-pose et l’on tient chaque
posture le temps d’un cycle respiratoire ou d’une rétention.
La méthode Eva Ruchpaul. Elle préconise une certaine spontanéité
dans l’apparition des postures et semble plus adaptée à
des corps minces et souples.
La méthode Nil Hahoutoff. Comme il le disait lui-même, c’est
une méthode de pré-yoga. Elle est issue du travail du cirque :
on assouplit le corps par un long échauffement et effectivement il est
capable après de pouvoir faire ce dont qu’il était incapable
auparavant. On peut travailler à deux et utiliser des cordes ou courroies.
Il faudrait combattre la bosse, en créant un creux au niveau des omoplates.
La méthode Iyengar. Méthode structurée et très exigeante
pour construire une posture physique avec précision et beaucoup de rigueur,
s'aidant parfois d'instruments (comme Hahoutoff). Les enseignants semblent aussi
rigoureusement contrôlés par des examens réguliers.
La méthode André Van Lysebeth. Méthode de base, assez classique,
plutôt d’esprit sportif, même s’il a changé dans
sa manière d’enseigner au cours de sa vie.
La méthode de Babacar Khan, assez proche, insiste sur l’isotonie,
le yoga irano-égyptien et le soufisme.
Le Viniyoga insiste sur bhâvana, la concentration sur une partie du corps
ou sur un thème, car on ne peut pas tout faire à la fois dans
la tenue d’une posture. Il préconise l’alternance pose/contre-pose
et une progression en montée/descente lors de la séance (Vinyâsa).
Le Purna-Yoga de Marc-Alain Descamps. Le yoga est la prière naturelle
du corps dans un temps sacré. En silence, les yeux fermés, les
postures sont tenues immobiles avec joie et amour. Dans la respiration de la
Victoire avec mula-bandha, à chaque cycle respiratoire la rotation de
la Lumière-énergie monte et descend les sept chakras (Shakti-chalana).
Pour obtenir le son cosmique (Nada) dans les oreilles, la Lumière (Jyotir)
derrière les paupières fermées et la vibration (Spanda)
dans tout le corps, on finit le cours par la posture silencieuse immobile.
Le Yoga de l’Energie de Roger Clerc. Il est issu de la méthode
Lucien Ferrer. Il s’agit de ressentir l’énergie Ha circulant
dans Ida et l’énergie Tha circulant dans Pingala. Il se dit tibétain
et développe pas mal de mouvements (phrases et les 18 mouvements préliminaires).
C’est une méthode assez complète qui devrait élever
jusqu’aux niveaux supérieurs de contact avec les Sources, dont
Tchan-Ré-zing. Il est parfois choisi par les corps défavorisés
incapables de pratiquer les méthodes précédentes.
La méthode Brahmachari demandait, avant de commencer les postures, de
se purifier par les techniques de purification (les shat-karma : nauli, dhauti,
neti, basti …)
La méthode Satyananda comprend le travail classique des postures et des
respirations, puis développe des exercices tantriques de préparation
à la méditation comme yoga-nidra, antar-mauna, chidakasha dharana,
prana vidhya, antar trataka, ajapa japa et les 70 kriyas …
Le Yoga traditionnel se centre, comme aux Indes, sur la " transmission
" du Yoga et non son enseignement, c’est-à-dire pendant douze
ans sur tout ce qui passe directement de l’enseignant à son disciple
(acharya-chela).
Le yoga occidental. Dans des " Ecoles pour devenir professeur de yoga "
on apprend le yoga plus qu’on n’en fait : on étudie les postures
avec détail et finesse, mais en bavardant. On se centre sur la belle
posture, de plus en plus acrobatique et on oublie pourquoi on la prend (pour
accumuler de l’énergie pour pouvoir stopper le mental dans l’assise
silencieuse immobile). On oppose un " état méditatif "
aux longues méditations assises en fin de cours.
Des méthodes américaines se diffusent dans le monde, sans posture
immobile mais parfois avec un accompagnement de musique jazz, avec un nom protégé
(registered) et donc des redevances permanentes … Ainsi Patanjali dans
les Yoga-Sutra nomme Ashtanga-Yoga sa méthode du Yoga aux 8 membres en
consacrant aux postures une ligne sur 196. Sous le nom d"Ashtanga-yoga"
se diffuse maintenant avec succès une méthode américaine
sportive, exigeante et fatigante. Sont devenus célèbres les "
power-yoga ", " sphurana-yoga ", « Bikram-Yoga »,
« Swasthya-yoga » etc.
Ainsi tout le monde a le choix de pouvoir pratiquer la méthode qui lui correspond, comme il peut apprendre la musique de tous les pays.
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