1. Qu’est-ce que le hasard ?

 

Le plus souvent on ne parle de hasard que pour indiquer que l’on ne l’a a pas fait exprès : « Je ne l’ai pas voulu, c’est arrivé par hasard ». C’est donc une excuse et elle parait assez convaincante, car nous sommes tous dans des sociétés d’esprit scientifique, employant des mots scientifiques.

Or le hasard est une invention de la science et l’emploi du mot est donc assez récent. En effet, il n’existe aucun mot pour traduire « hasard » en latin, en grec, en hébreu, en chinois, etc. Même en anglais, le terme est un quasi-néologisme, alors que le terme ancien de « luck » signifie à la fois le chance et le hasard ; l’on a alors besoin de préciser « good luck » ou « hard luck » comme en français dans « l’heur » avec le malheur ou le bonheur. Ce qu’il avait avant le hasard était « le sort », le lot, le destin, la fatalité (Anangké), ce qui était tissé par les Moires pour les Grecs … En sumérien le mot hasard signifie aussi « la faveur divine », la Providence.

La science a inventé la notion de hasard pour nier l’au-delà et affirmer qu’il n’y a pas de double fond ni d’esprit par derrière. Il n’y a pas de pensée magique pour laquelle rien n’est naturel, tout étant causé par des sorts ou envoûtements. Il n’y a pas d’intervention des dieux, comme on le lit dans l’Iliade ou l’Odyssée où chaque évènement n’est permis qu’après de longues tractations entre les dieux de l’Olympe, qui surveillaient tout d’en haut, tout en pesant les Kères ou sort de chacun. Il n’y pas de Providence divine, ni de Nature comme force bienveillante divine. Donc tout est absurde, insensé, sans projet, sans plan ou prévoyance, il n’y a aucune finalité. Tout est matériel, tout est mécanique, tout est déterminé. Et de nos jours le scientifique remplace de plus en plus le naturel, comme le civilisé détruit le sauvage.

 

La Définition du hasard la plus défendable est : « état d’un système où les évènements se produisent avec une fréquence égale à leur probabilité ». Et l’on pense aussitôt au jeu de dés (aléa, en latin, d’où aléatoire, qui ne relève que du hasard), « hasard » viendrait d’un mot arabe désignant un jeu de dés (Al Shar) ramené de Palestine lors des Croisades. Mais l’étude du hasard mathématique, du calcul des probabilités et des statistiques, nous montre que cette définition n’est exacte qu’à la limite, selon la loi des grands nombres, grâce à la courbe en cloche de Gauss. Un bon dé doit avoir une chance sur six de tomber sur chaque face, s’il n’est pas pipé. Mais toute expérience facile et immédiate avec une pièce de monnaie ordinaire, montre que sur dix coups, on n’obtient jamais 5 piles 5 faces. Et la répartition sur mille ou dix mille coups n’est pas non plus égale car les pièces de monnaies ordinaires ne sont assez équilibrées, il faudrait en construire une spéciale pour cela.

Aussitôt après avoir affirmé l’existence du hasard, la science cherche à le produire et elle construit des machines à hasard. Après tous les systèmes des Casinos et jeux de hasard, les instruments les plus scientifiques sont les Générateurs de nombres aléatoires. L’on a utilisé pour cela des ordinateurs et des compteurs Geiger pour mesurer la radioactivité. Le meilleur exemple de suite de nombres dans la répartition desquels on ne peut trouver aucune loi est le nombre PI #3,1416. Il est infini car il mesure le rapport du cercle au carré. Le mathématicien Shanks en avait calculé 707 décimales et pour cela il avait mis trente ans. L’ordinateur ENIAC refait le calcul en 25 minutes et montre que seules les 520 premières décimales de Shanks étaient exactes. L’IBM 704 refait le calcul en 43 secondes, et le Strecht en moins d’une seconde et pourtant la difficulté croit comme le carré du nombre. On est arrivé à 10.000 décimales, puis on a dépassé les 100.000. Et l’on voit que le nombre 7 n’apparaît que 26 fois dans les 400 premières décimales, alors que de 550 à 650 il est là 19 fois. Donc il n’y a effectivement aucune loi de série, les nombres se répartissent selon un pur hasard.

Les premiers générateurs de nombres aléatoires ont été des ordinateurs. Mais ces instruments sont au contraire conçus de façon très répétitive et les algorithmes que l’on utilise ont souvent des biais. Dès 1948 Lehmer a présenté sa méthode de « congruence linéaire », mais pour éviter les boucles répétitives de l’algorithme mathématique qui doit lui-même rester aléatoire. Les physiciens ont alors proposé les phénomènes de physique quantique du type d’un déplacement erratique, comme la désintégration d’atomes radioactifs. On utilise maintenant la suite des photons d’une diode électroluminescente renvoyés par un miroir semi-réfléchissant, pour satisfaire à la définition pratique du hasard : «  Le hasard est un ensemble dans lequel on ne peut reconnaître aucune régularité ».

De même il faut bien suspecter l’axiome scientifique disant que « les phénomènes très peu probables ne se produisent pas ». En effet dans une loterie où ne gagne qu’un seul numéro à 7 chiffres, on n’a qu’une chance sur 10 millions de gagner. Qui va prendre ce risque avec une probabilité aussi petite ? Et pourtant si tous les billets ont été vendus, il va bien en avoir un qui va gagner, et son possesseur n’a pas plus d’intelligence et de mérite que les autres. Cela lui est arrivé « par hasard » ou par chance (dans un autre sens du mot chance). Donc nous devons bien reconnaître que des évènements rares et totalement improbables se produisent tous les jours.

Mais la science ayant inventé et affirmé le hasard est aussitôt forcée de le nier, car son principe fondamental est le principe de causalité (tout a une cause) et la croyance au déterminisme universel (tout absolument tout est déterminé dans la nature). La boule lancée dans une roulette s’arrêtera sur un numéro à l’épuisement de la force de lancement selon les frottements avec les différents milieux aériens et physiques. Seulement le système a bien été organisé pour être incalculable et imprévisible. Et quand certains joueurs trouvent une faille, on réforme les instruments et l’on améliore le système.

 

Par conséquent on a arrive à différents sens d’un hasard devenu relatif, pour ne pas contredire le déterminisme universel.

1. On nomme hasard ce qui est indéterminable, incalculable, imprévisible, dans les conditions conventionnelles de la situation. Mais pas indéterminé. Avec assez de temps entre chaque lancée, le joueur ou le scientifique pourrait déterminer (au moins statistiquement) où va s’arrêter la boule. Dans le cas des jeux de hasard, ce terme ne veut pas dire absence de cause, mais un trop grand nombre de causes pour l’homme ordinaire. D’ailleurs si à la roulette le numéro « onze » sort plusieurs fois de suite on invoque le hasard, mais à la sixième fois de suite, on stoppe tous les jeux et l’on fait vérifier la machine. Donc ce hasard résulte d’une connaissance incomplète, il reste subjectif et momentané. L’eau se transforme pas en glace à zéro degré « par hasard », mais selon les lois de la causalité : toute cause produit son effet.

2. Un second sens du hasard est dans la disproportion entre la cause et l’effet. On peut décrire de nombreux exemples du grain de sable dans la machine. Avoir réparé un avion avec une pièce de titane au lieu d’acier et l’avoir mal fixée, fait qu’elle tombe au décollage et cause l’accident de l’avion Concorde qui vient après sur la piste d’envol, ce qui provoque une centaine de morts et finalement l’arrêt des vols du Concorde. De même un simple cri en haute montagne peut déclancher une avalanche ou un boulon mal serré causer l’explosion d’une fusée de la Nasa et la mort de tout son équipage.  La plupart des grandes catastrophes mondiales ont une cause ou une série de causes insignifiantes. Comme l’écrit Pascal : « Cromwell allait ravager toute la chrétienté ; la famille royale était perdue … sans un petit grain de sable qui se mit dans son uretère » (Pensée 176), et donc, comme il est mort aussitôt en 1658, l’Empire britannique a toujours une reine.

3. Un troisième sens du hasard a été présenté par Antoine Cournot (1801-1877) : la rencontre de séries causales indépendantes. C’est l’exemple célèbre du pot de fleur qui tombe sur la tête du promeneur « par hasard ». Ce qui signifie qu’il n’a pas été lancé ou poussé volontairement depuis la fenêtre par son propriétaire, qui ne l’a pas visé. Simplement il y a eu la rencontre temporelle synchrone de deux systèmes de causes, le promeneur passait par là exactement à l’instant où le pot de fleur arrivait.

Remarquons immédiatement que si le pot de fleur tombe sur la tête du promeneur on dit que c’est par hasard, mais s’il tombe à coté à un mètre de lui, on dira aussi que c’est par hasard et non par une protection divine. Cette remarque, si fondamentale, nous fait enfin comprendre que « le hasard » n’est pas un concept scientifique, mais une protection (ou une imprécation).

Ce troisième sens suppose de plus l’existence de séries causales indépendantes, donc d’un espace fibreux. D’autres admettent une interconnexion globale, comme  avec la théorie Bootstrap, qui montre comment rien n’est séparé dans l’univers. Selon son auteur Geoffrey Chew 1968, tout est en constante interconnexion, comme dans un ordinateur où tout est relié en temps réel. Edward Lorenz, météorologue fait en 1972 une conférence intilulée « Un battement d’aile de papillon au Brésil peut-il déclancher une tornade au Texas ? ». En effet il lui semble que dans l’atmosphère il vient de découvrir mathématiquement un «attracteur étrange » en forme d’aile de papillon qui pourrait engendrer un système croissant aboutissant à un cyclone ou à une tornade de façon encore imprévisible. Cette métaphore a eu un succès croissant dans le public et les média, avec d’innombrables variantes, comme en témoigne un film de Laurent Firode (L’effet papillon, 2000).

Nous revenons ici en pleine discussion philosophique sur la nature de l’univers. Selon la physique statistique de Maxwell, on veut appréhender les déplacements erratiques d’une molécule de gaz dont le mouvement brownien est chaotique. A partir de là sont apparues toutes les théories du désordre et du Chaos, issues de l’étude des systèmes dynamiques, instables ou turbulents. Les travaux de René Thom et d’Ilya Prigogine mettent soudain en doute la possibilité de déterminer le futur à partir de la connaissance du présent.

Par contre la théorie de la complexité et l’étude de l’hypercomplexité montrent que plus les phénomènes deviennent complexes plus l’incertitude grandit. En biologie elle augmente avec toute l’évolution animale et devient maximale avec l’homme qui prétend posséder la liberté et donc être imprévisible. Il peut même prendre des décisions contraires à ses intérêts. C’est ce qui fait, entre autres,  tout le charme du jeu d’échec. Par contre lorsqu’un homme prend une décision inattendue, comme un roi qui renoncerait à son trône pour une femme, il maintient que cela n’est pas le fruit du hasard mais d’une décision profondément réfléchie.

Parfois bien des scientifiques invoquent le hasard comme principe explicatif de leur découverte scientifique. Mais on ne trouve rien par hasard : aucun astronome n’a fait une découverte de biologie moléculaire et aucun géologue n’a trouvé un nouveau moteur d’avion. Par contre bien des inventeurs, dont des mathématiciens comme Poincaré ou Hadamard, ont raconté qu’après avoir longtemps cherché, ils n’avaient rien trouvé et c’est quand ils y renoncaient, se distraient ou pensent à autre chose qu’arrive soudain l’intuition géniale et totalement inattendue. Ceci est bien connu en inventique et en psychologie comme ce qui rend manifeste le rôle de l’inconscient plutôt que celui du hasard. D’autres ont fait leur découverte par un rêve (Kékulé pour la molécule de benzène) ou en se réveillant le matin, car l’inconscient fonctionne sans cesse même pendant le sommeil. Et l’inconscient est bien plus créatif que la seule combinatoire consciente.

 

2. Peut-on tout expliquer par le hasard

 

Malgré toutes ces réserves et ces incertitudes, bien des scientifiques continuent à utiliser le mot hasard pour tout expliquer : l’histoire de l’univers, l’origine de la vie, l’évolution des espèces vivantes, l’apparition des hommes …

L’affirmation la plus péremptoire se trouve dans le livre de Jacques Monod, Le hasard et la nécessité (Seuil, 1970) où il écrit : « le hasard pur, le seul hasard, liberté absolue mais aveugle, à la racine du prodigieux édifice de l’univers ». Et il prétend voir « le conservatoire du hasard » dans les mutations arbitraires de l’ADN. On en arrive alors au hasard objectif, un hasard qui existerait dans l’univers et qui remplacerait la Providence ou la Nature, comme principe explicatif universel.

Ainsi on est sorti de la science pour entrer dans la philosophie ou les pures croyances, en passant du hasard subjectif à un « hasard objectif ». Et pourtant déjà Aristote, après avoir longtemps réfléchi au sujet, avait écrit que rien n’arrivant par hasard, le hasard ne pouvait pas expliquer l’univers. Puis Bernouilli en 1713 faisait distinguer les probabilités a priori, de celles des assureurs fondées sur des statistiques de résultats.

Mais c’est le contraire qui est démontrable : le hasard ne peut rien produire et jamais rien n’est construit par le hasard. On se heurte à ce qu’Emile Borel a nommé « le miracle des singes dactylographes », jamais des singes qui savent taper sur un clavier de machine à écrire ou d’ordinateur, n’ont jamais pu écrire aucun livre, ni aucune lettre.

Bien mieux, l’expérience peut être faite et refaite par chacun d’entre nous, selon le plus grand contrôle statistique. En lançant sans cesse en l’air les 26 lettres de l’alphabet, on n’a jamais pu écrire un livre, ni un chapitre, ni une page, ni une phrase, ni même un mot de six lettres comme « France ».

Il faut une pensée organisatrice, il manque l’idée directrice qu’il y a dans le germe d’un œuf selon Dalcq, ou le programme qu’il y a dans un embryon animal ou humain. La vie est un tourbillon dans lequel la forme est plus importante que la matière. Dans tout ce qui a vie, reprend Flourens, la forme est plus persistante que la matière, dans un fleuve comme dans un corps. Qu’est-ce qui fait la ressemblance d’un visage qui vieillit de dix ans à quinze ans, puis de trente à cinquante ? Ce n’est plus la même matière, ce n’est plus le même visage et pourtant c’est bien lui, la ressemblance est là.

Le hasard ne produit jamais rien : par hasard l’eau mise  à bouillir sur le feu ne peut pas devenir de la glace par gel spontané. Le hasard ne peut pas contrevenir au déterminisme universel. Par hasard et par le jeu des mutations, un palmier n’est jamais sorti d’une noix.

La seule objection possible aux productions du hasard, se trouve dans quelques rochers de bord de mer, de déserts ou de montagnes, où sous l’action du gel et du vent on voit selon un certain angle un visage d’homme ou d’animal. Voilà tout ce que peut produire spontanément la nature par hasard. C’est vraiment aléatoire. On n’a jamais trouvé de montre dans le désert et la génération spontanée n’existe pas. Nous n’en sommes plus à l’époque de Lucrèce qui écrit dans son livre que la nature a produit spontanément des doigts, puis des pieds et des mains, des jambes, des corps sans tête et enfin des corps complets. Et les rats ne naissent pas de la poussière comme on le  croyait encore à l’époque de Pasteur. Les recherches actuelles en biologie mettent en avant l’adaptation, la coopération et la symbiose.

En réalité Darwin n’avait pas du tout les idées matérialistes et simplistes que le système industriel a voulu lui prêter. Comme Lamarck, il fondait tout le nisus formativus, la force formative, ou la coordination holiste de l’organisme. Le désir fait croître l’organe et le non-usage le fait disparaître (ailes de l’autruche). Tout reposait pour Darwin sur l’importance des habitudes, ce que nient maintenant les néo-darwiniens.

Malgré tout ils tiennent à garder ce cadre et à perpétuer le paradigme mécaniste qui réduit la vie à des mécanismes physico-chimiques. Ils semblent avoir victorieusement lutté contre le vitalisme, l’organicisme, mais se heurtent maintenant à la théorie holiste. Le centre de ce renouveau est dans la recherche sur les champs morphogénétiques (ou chréode), présentés entre autres par Rupert Sheldrake. Comment apparaissent les formes relativement stables des espèces ? Comment les araignées tissent toujours le même type de toiles sans jamais l’avoir appris de leurs parents et le même problème se pose avec le chant et les migrations des coucous. Peut-on continuer à ignorer un facteur mental  dans la causalité formative ? Dans la construction d’une maison tout n’est pas matériel, on ne peut pas nier qu’une des causes est dans le plan choisi. La morphogénèse des cristaux semble de ce type : la forme y est plus importante que la matière. Il semble en être de même dans la prolifération des cellules d’une plante blessée.

 Ne conviendrait-il pas de corriger le darwinisme par la pensée de Lamarck (1744-1829) ? La propagande anglo-saxone dans le monde entier a créé la célébrité de Darwin aux dépens du Français Lamarck, bien trop en avance pour son époque, sans doute, mais dont on est forcé de reconnaître actuellement les confirmations. Il faut, pour Lamarck, partir du vivant, de ses besoins et désirs. Au lieu d’une sélection aveugle, il y a au départ une intention qui matérialise l’esprit dans le corps. La fonction crée l’organe et finit par arriver à  transmettre l’acquis aux générations suivantes. C’est en tirant sur sa langue que le pivert, le caméléon ou le fourmilier ont fini par acquérir l’instrument allongé de ces espèces. Il en est de même pour la transformation des instincts. On voit l’hérédité des caractères acquis, par exemple, chez les abeilles qui tiennent compte de leurs nouveaux ennemis dans la construction de leurs ruches. C’est ce que l’on étudie à l’Institut des sciences de l’évolution à Montpellier, par exemple pour les souris des steppes froides qui ont appris à construire des abris de protection, garde-manger contre l’hiver. Pourquoi penser que c’est par hasard que naissent des girafes au cou plus long alors qu’on les voit bien à longueur de journée tirer sur leur cou et leur langue pour attraper les feuilles les plus hautes qui n’ont pas été encore broutées ? Cette hérédité des caractères acquis ne s’impose pas pour certains scientifiques qui objectent que couper le queue des souris pendant 22 générations n’a jamais fait naître des souris sans queue. Pourtant les chameaux qui sont toujours à s’agenouiller ont des callosités aux genoux et leurs petits naissent avec ces mêmes callosités. L’objection a toujours été la même : depuis le temps que les Sémites pratiquent la circoncision, on n’a jamais vu un petit sémite naître circoncis. Mais à ces arguments simplistes on peut répondre que la taille des Japonais s’est mise soudain à augmenter et que leurs enfants naissent plus grands. Et les travaux sur l’apprentissage des rats se sont poursuivis plus sérieusement depuis 1920 McDougall à Havard : sur 32 générations en 15 ans le nombre d’erreurs a diminué. Puis avec la même lignée les expériences furent reprises par Crew à Edimbourg et confirmée, enfin Agar à Melbourne a recommencé pendant 20 ans avec 50 générations successives et aboutit à une conclusion Lamarckienne sur l’intégration des caractères acquis. Dès le début leurs rats apprenaient plus rapidement que ceux de McDougall après entraînement.

Pourquoi l’embryon humain commence par avoir des fentes branchiales de poisson et passe peu à peu par toutes les étapes de l’évolution ?

Le néo-lamarckisme (Cope, Houssay, Rabaud …) a cherché à mettre cette orientation en accord avec la nouvelle découverte des gènes et de la double hélice de l’ADN par Crick et Watson en 1953. Au Biozentrum de Bâle W. Gehring étudie les gènes homéotiques de la mouche Drosophile et découvre l’homéobox responsable de plan global du corps, qui semble être le même des insectes aux mammifères. Mais il reste à comprendre la barrière des espèces qui sont les populations qui peuvent se féconder car leurs individus seuls peuvent échanger leurs gènes. M. Radman en 1989 au laboratoire de mutagénèse de Paris a pu créer une nouvelle espèce de bactérie à partir de deux espèces séparées, selon le moteur secret de l’évolution, la génétique moléculaire. Il a réussi à annuler les enzymes de correction qui interdisent les métissages et donc toute évolution. Dans l’ADN il y a un immense réservoir de mutations neutres, les seules qui subsistent selon M. Kimura, mais il croît avec la complexification, qui autorise donc les mutations et la liberté (mais aussi la multiplication d’embryons par transfert de noyaux).

Les néo-darwiniens expliquent maintenant l’évolution en terme de gènes et de chromosomes avec des mutations au hasard, mais ils n’ont jamais prouvé (ni même expliqué) comme on pourrait franchir la barrière des espèces et constituer des sous-espèces. Une mutation génétique vraiment aléatoire n’a jamais pu être prouvée.

La paléontologie évolutive ne s’est constituée qu’un siècle après Darwin et a voulu étudier l’évolution des espèces avec une représentation arborescente,dont l’arbre de Cuénot donne une idée. Puis en 1970 Gould et Eldredge ont produit la théorie des équilibres ponctués, montrant qu’une espèce ne se transforme pas directement dans une autre, mais passe par des stases. Par la suite pour connaître les mécanismes et les processus de l’évolution, on a du tenir compte de l’environnement géographique, climatique, etc. Les causes de la disparition des espèces ne sont pas encore bien connues.

Il reste à comprendre le sens de l’évolution pour découvrir comment elle fonctionne. Pour cela on peut utiliser la méthode comparative : anatomie comparée et embryologie comparée. Par exemple, si l’on met à coté toutes les espèces de guêpes, bourdons et abeilles, on voit comment s’installe un comportement typique. Les abeilles ont porté à la perfection l’ensemble vivant d’une société animale structurée autour d’un habitat (les cellules, les rayons et la ruche), d’une activité (le ramassage du pollen et la fabrication du miel), d’un élevage-éducation et d’une répartition des taches dans l’organisation sociale. Or ceci n’a été acquis que peu à peu. Des centaines d’essais ont été lancés par le vie avec les guêpes et les bourdons sans pouvoir arriver à cette perfection. Il y a eu trop de spécialisations : les bourdons à longue trompe sont pour les chardons, les trêfles et la centaurée, alors que les bourdons à trompe courte vont sur les pommiers et le tournesol et certains bourdons ont une seringue à pollen qui ne peut convenir qu’au seul lupin.

La science n’a jamais résolu la question de l’organisation des formes vivantes végétales et animales. Comment s’expliquer cette multitude de formes de vie (des millions de graines, des millions d’insectes et toute cette variété si chatoyante des animaux et des mammifères …) ?  Le malheur a été le créationisme, le fixisme et l’idée d’un dieu de l’époque de Voltaire ou de Newton  conçu comme un horloger ou le grand architecte de l’univers. La science ayant définitivement balayé tout cela, il n’est plus rien resté, sinon une grande énigme et un immense silence.

Il convient donc pour ne pas rester dans le vide d’une absence de réponse de préciser ce que l’on entendait par « nature ». Elle se divisait en deux : la nature résultat (natura naturata, ou tout ce qui existait sur terre avant l’arrivée de l’homme) et la nature agissante (natura naturans). C’est cette dernière qu’il faut mieux connaître : comment s’organisent les forces de vie pour produire toute ces formes vivantes ? La vie est une force immense qui agit sur terre depuis au moins 600 millions d’années. Ce qui nous frappe d’abord dans la vie est sa richesse, sa profusion, sa prodigalité : une vitalité exubérante célèbre sa victoire sur l’inerte et le mort. La vie s’amuse et gaspille : elle avance à tâtons. Les forces de production sont donc du type de leur production : végétales pour les végétaux, puis animales pour les animaux. L’araignée tisse sa toile sans préméditation et sans connaissance scientifique, mais cependant pas par hasard. N’en serait-il pas de même avec les forces de vie sur terre ? Elles fonctionnent visiblement sans plan préalable, par « essai et erreur », avec une quantité colossale d’échec et un gaspillage gigantesque des forces de vie. Un seul œuf de tortue ou de crocodile sur mille arrive à l’âge adulte et un spermatozoïde sur des millions. De plus la vie semble avancer comme la marée par vagues successives. Elle invente et produit un système qui échoue, alors elle reprend tout bien plus tard avec d’autres formes plus évoluées. La vie terrestre des vertébrés semble avoir commencé avec le premier système complexe des amphibiens et batraciens. Puis au Secondaire la vie reprend tout avec le règne des reptiles et au Tertiaire elle semble réussir avec les mammifères.   Les insectes sont arrivés à une certaine organisation sociale (fourmis, abeilles, termites …) mais n’ont pas pu acquérir l’intelligence souveraine (le Logos). Les marsupiaux (d’Australie ou de Madagascar) préfigurent ce que vont finalement réussir les mammifères placentaires : ils installent déjà tout un système stupéfiant de ressemblance avec leurs herbivores, leurs insectivores, leurs carnassiers …

Déjà il semble possible de conclure que la vie sur terre a un sens : elle dans la complexification vers une augmentation du système nerveux et de la cérébralisation.

 

Il convient donc d’en revenir au pataquès de Jacques Monod qui met en exergue de son livre « Le hasard et la nécessité » une phrase de Démocrite : « Toutes choses dans la nature sont le fruit du Hasard et de la Nécessité ». Le malheur est que Démocrite n’a jamais écrit cela et qu’il a même écrit le contraire, car le mot grec que Monod traduit par « hasard » est « Logos ». Or le Logos, source de la logique et de l’ordre, est exactement le contraire du hasard, il a trois sens : le calcul, la Raison et le Verbe. Ce Logos grec va être traduit par les Chrétiens par le Christ ou seconde personne de la Trinité, ce qui est le début de l’Evangile de Jean : « En Arkè, en o Logos », maladroitement traduit par « Au commencement était le Verbe », mais en tout cas pas le Hasard. C’est ce « Logos spermatikos » qui selon les Stoïciens a engendré hors du Chaos (le tohu-bohu) un Univers mathématisable en sympathie universelle. Nous en arrivons maintenant au « principe anthropique » selon lequel l’homme n’est pas apparu par hasard, mais toute l’étude de l’univers et de l’histoire de la Terre montre que toutes les conditions ont été remplies pour rendre possible son apparition. Un traitement logique de l’information doit voir le jour dans l’univers et lorsqu’il a vu le jour il ne s’éteint jamais.