PEUT-ON
TOUT ACHETER ?
par Marc-Alain DESCAMPS
Cette
question « peut-on tout acheter ? » mène à bien d’autres questions : « Tous les
objets sont-ils des marchandises ? », « Tout est-il à vendre ? », « Tout a-t-il
un prix ? » ...
En
fait elle pose le problème des limites du pouvoir de l’argent et en plus du
système économique dit « libéral avancé ».
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L’idée est fondée sur une invention abstraite du dix-huitième siècle l’ «
homo oeconomicus
», ce serait un homme purement rationnel qui ne suivrait
que son intérêt pécuniaire, sa seule motivation
dans la vie étant d’accumuler
le plus d’argent possible. Alors il pourrait rendre compte de la
logique
économique moderne, car fatalement il achète le moins
cher et il vend au plus
offrant. Mais déjà Pareto avait été
obligé d’admettre quantité d’activités
non
logiques et non rationnelles chez les hommes (colère, vengeance,
altruisme …).
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La seconde condition est celle de la fixation du PRIX ou barème d’équivalence.
Le prix d’un objet est la somme de monnaie nécessaire dans la cession d’un
objet ou d’un service. Il y a deux prix : « le prix de production ou de revient
» (ce que cela a coûté pour le produire et le mettre à disposition) et « le
prix du marché » (remplacé par un prix fixe en cas d’économie socialiste ou de
monopole). Le prix du marché est fixé par la loi de l’offre et la demande :
s’il y en a peu de produits ou services les prix montent et s’il y en a
beaucoup les prix descendent, passent en dessous du prix de production et
peuvent devenir négatifs (il faut payer très cher pour débarrasser les
excédents et les amener à la décharge). Le marché physique des grains, viandes
ou fleurs … peut devenir la « salle des ventes » des tableaux et antiquités,
pour finir par être la Bourse des valeurs. De la même manière les titres de
propriété des entreprises cotées en Bourse varient à chaque minute selon la loi
de l’offre et de la demande autour d'une valeur intrinséque. Les valeurs
s'échangent sans référence aux biens réels. Tout le monde est à la recherche du
« juste prix » ou point d’équilibre optimum, mais il n’est jamais atteint et a
besoin sans cesse de correctifs, par exemple même en économie libérale les
usuriers aux taux exorbitants sont interdits. L’introduction d’une entreprise
en Bourse conduit forcément les dirigeants à chercher un profit à court terme
pour pouvoir rémunérer les actionnaires. Donc la Bourse n’est plus la mesure de
l’efficacité et du rendement d’une entreprise, mais elle devient psychologique
car elle est de plus en plus sensible aux effets d’annonce (OPA, fusions,
augmentation de taux d’intérêts, scandales financiers, accusation de faux
bilans, conflits sociaux …). Il est certainement plus facile d’acheter les
actions d’un concurrent que d’aller installer une usine concurrente dans son
pays. Ces facteurs psychologiques et informatifs favorisent la bulle
spéculative, qui se veut anticipative et devient autoréalisatrice. Doivent s’y
ajouter les phénomènes de mode et de mimétisme, chaque agent de change sait à
tout instant ce que font les autres et veut participer à leur prise de
bénéfices.
1. Ce que l’on peut
acheter. Il
faut d’abord répondre qu’on ne peut pas tout acheter, car l’on ne peut acheter
qu’en fonction de ses disponibilités monétaires. Personne ne peut tout acheter
car personne ne possède assez d’argent.
Mais ceux qui possèdent beaucoup d’argent peuvent croire qu’ils peuvent tout
acheter, au sens où ils peuvent avoir tout ce qu’ils désirent.
On peut commencer par acheter, ce qui est à vendre, c’est-à-dire ce qui se
trouve disponible sur le marché. Mais tout ce qui est rare est cher et
certaines choses sont épuisées ou introuvables.
Après on a évidemment envie d’acheter ce qui n’est pas à vendre. En augmentant
le prix on peut décider quelqu’un à vendre sa voiture, sa maison, son chien …
Avec beaucoup de personnes cela semble une question de prix (ou de menaces).
Après les objets et les animaux, on en vient aux humains. L’esclavage étant
maintenant interdit sur toute la terre, on ne peut plus acheter un ou une
esclave. Mais on peut acheter des corps humains, ce qui pose le problème de la
prostitution, le plus vieux métier du monde. Il y a eu des films sur la
possibilité de transformer n’importe qui en prostituée en y mettant le prix.
Après les corps humains, on en vient aux âmes. C’est le vieux thème du pacte
avec le diable qui donnerait la fortune en échange de son âme, à condition de
signer le pacte avec son sang (Faust de Goethe …).
Peut-on acheter le bonheur éternel du Paradis ? La question parait saugrenue et
cela a pourtant été réalisé. C’est la question si contre versée des
Indulgences, qui provoqué le schisme des Protestants. Pour financer la
construction du Saint-Siège avec l’église Saint-Pierre et sa colonnade, le pape
Jules II en 1510 fit vendre par ses moines itinérants des indulgences
partielles et plénières, enlevant la peine temporelle due aux péchés et
permettant ainsi d’éviter le Purgatoire et d’entrer directement au ciel pour
l’éternité. Les ventes du moine dominicain Jean Tetzel soulèvent
l’indignation des Allemands et Luther proteste en affichant ses 95 thèses
à Wittenberg à la Toussaint 1517.
2. Ce qu’on ne peut
pas acheter. Oui,
il y a encore bien des choses qu’on ne peut pas acheter. Georges Duhamel
demandait de tenir compte de la différence entre « acheter » et posséder : qui
profite le plus d’un parc ou jardin, son riche propriétaire, qui n’y a jamais
mis les pieds ou son voisin, qui le contemple tous les jours de sa fenêtre et
l’aime ?
On ne peut pas acheter le bleu du ciel, ni les étoiles, etc. "Le voleur
m'a tout pris sauf la lune à ma fenêtre".
- ni toutes les valeurs morales. On n’achète pas la justice, bien entendu avec
beaucoup d’argent on a plus de chances de gagner son procès, mais pas la
justice.
- ni l’amour, même si l’on prostitue un corps. Les enfants nous le prouvent qui
considèrent que l’argent des parents ne remplace pas donner de son temps, de
l’attention et de l’écoute.
- l’honneur. Les honneurs oui et même les décorations, les présidences, pas son
honneur
- l’honnêteté,
- la franchise
- la véritable amitié
(philia)
- la conscience
- la paix de l'âme et la sérénité
- la vraie joie ...
L’argent est la mesure de
la valeur, mais ce n’est pas la plus grande valeur, sinon il n’y aurait plus
d’idéal.