QU’EST-CE QUE L’ARGENT ?

par Marc-Alain DESCAMPS

 

L’argent nous le manions tous les jours. Tout le monde en veut plus et on ne peut rien faire sans lui, mais nous ne savons même pas ce que c’est.

C’est le processus final d’une longue histoire qui nous réserve bien des surprises.

A. Résumons les principales étapes de l’histoire logique de la monnaie.

1. Les BIENS et le TROC. Au début existe l’échange. On échange un kilo de blé contre une paire de sabots, mais combien faut-il de poulets pour avoir une vache ? On a besoin d’un intermédiaire, un instrument d’échange, qui va devenir l’étalon de comparaison.
2. la MONNAIE-MARCHANDISE. Le type de bien le plus répandu devient l’unité monétaire et en Europe cela a été la « tête de bétail ». Le bétail ou « pécus » nous a laissé « le pécuniaire » et la tête ou « caput » nous a laissé le capital, comme rupia aux Indes a donné la Roupie. Comme instrument d’échange on a essayé les pointes de flèches ou les haches taillées en silex, le sel autour du Sahara (mais il se mouille), des coquillages (les cauris) en Afrique … Il vaudrait mieux que l’unité monétaire soit divisible.
3. la MONNAIE-METALLIQUE arrive avec l’invention de la métallurgie, le fer (la broche de fer est « une obole », mais cela rouille), le cuivre, le bronze …
Les diamants ne sont pas divisibles. L’argent et l’or sont précieux, divisibles, inaltérables et brillants, ils ont une valeur intrinsèque.
Mais il faut vérifier si c’est bien un lingot d’or ou d’argent, alors on le gratte un peu et chaque fois il diminue de volume. Pour éviter cela il faut une garantie.
4. la MONNAIE-FRAPPEE est pesée, garantie et poinçonnée. On peut utiliser pour cela au Capitole de Rome les médailles des prêtres de Junon l’avertisseuse « monéta » d’où « la monnaie ». Comme c’est enrichissant, le plus fort l’emporte et « battre monnaie » est réservé à l’état, c’est le « privilège régalien » des rois. Par convention s’impose « l’étalon-or » (l’argent c’est de l’or), puis le « bimétallisme » or-argent. A quoi il faut ajouter une monnaie-divisionnaire pour les centimes ou « sou, sol » avec du plomb ou du cuivre.
5. la MONNAIE-TRUQUEE a été inventée par le roi de France Philippe-le-bel en 1287. Ayant besoin d’argent, il a mis en circulation des pièces grattées dont la valeur nominale n’était pas la valeur réelle, puis il mélange du cuivre à l’or en changeant son titre. Ainsi le roi des voleurs a inventé la monnaie moderne, qui est déréalisée : l’intermédiaire devient fictif. Cela empêche la thésaurisation, pourquoi garder des pièces de monnaie si elles ne sont plus en or ?
6. la MONNAIE-FIDUCIAIRE est l’invention suivante qui repose sur la foi ou la confiance. La monnaie métallique est encombrante et déjà au moyen-âge les riches déposaient leurs pièces d’or chez un orfèvre qui leur donnaient un reçu et ces reçus de papier circulaient. De même les marchands lombards du XIIIème siècle ainsi que les Templiers faisaient circuler des reconnaissances de dettes à travers l’Europe, la Grèce, la Turquie et la Palestine, ce qui permettait les voyages et les croisades. C’est le début de la lettre de crédit qui va devenir un billet à ordre. En 1640 la banque d’Amsterdam lance les billets au porteur, qui vont devenir des billets de banque au porteur.
7. la MONNAIE-FIDUCIAIRE-FICTIVE ces papiers n’ont plus aucune valeur réelle, leur prix repose sur l’échange possible avec leur somme en lingots d’or. Mais, vu les quantités d’or croissantes, plus personne ne réclame cet échange et le système fonctionne tout seul sur la confiance (ou la foi fiduciaire). Si la confiance disparaît tout le monde réclame son remboursement et c’est la faillite : Law en 1720, les Assignats de la Convention en 1791, le fameux emprunt russe … Devant la multiplication de ces scandales en 1848 la France ne donne qu’à la Banque de France le droit d’imprimer des billets de banque. Mais le Russie imprime deux fois plus de billets qu’elle ne possède d’or et l’Allemagne trois fois plus. En France de 1918 à 1939 on n’échange les billets que contre des barres de douze kilos d’or. En 1925 seuls les USA et la banque de Londres ont assez d’or pour rembourser tous les dollars et les livres sterling. Ce sont donc les deux monnaies de réserve mondiale et elles font payer à toutes les autres banques une assurance obligatoire sur elles. On est passé du cours légal ou cours forcé (non convertible). La FED (Federal reserve bank) régit en partie l'argent mondial à partir des réserves d'or de Fort Knox aux USA.
8. l’ARGENT de l’ARGENT ou FICTIF au second degré. Puisque le système fonctionne tout seul sur la seule confiance, on passe au fictif/fictif. L’avantage de la non-convertabilité est que l’argent peut faire des petits ou intérêts. L’argent s’auto-produit, c’est une mutation qui va tout changer. Le banquier émet plus (un quart ou un tiers de plus) de signes fictifs qu’il n’a de richesse et il perçoit des intérêts sur ces sommes qui n’existent pas. Ainsi lui aussi crée de la monnaie et augmente ses richesses et celles de son pays. S'y ajoute le blanchiment permanent de l'argent sale (armes, drogues, prostitution ...). Avec un rapport de 14 % il double sa fortune. Il est aidé par la spéculation immobilière et l’inflation. A cause du loyer de l’argent (les taux d’intérêts) il est à la recherche des placements les plus rentables. Il peut acheter de l’argent. Il s’enrichit peu avec les placements de ses clients qu’il rémunère au taux le plus bas possible, par contre aux clients qui font des emprunts il impose des taux jusqu’à quatre fois plus grands, mais surtout ceux qui ne peuvent pas rembourser ont des amendes énormes et l’on vend leurs hypothèques. Ce sont donc les « mauvais clients » et les surendettés qui rapportent le plus à la banque et au pays (sauf si la bulle financière éclate). Mais certains clients des banques ont à la fois de l'épargne, des emprunts et du découvert.
9. La MONNAIE SCRIPTURALE. Par une fiction supplémentaire (la troisième) il est inutile de donner des billets de banque, on fait un papier des papiers (le chèque) puis un papier des papiers des papiers, ce sont les quasi-monnaies ou « bons de caisse », une nouvelle monnaie bancaire. La banque s’assure auprès d’une « banque d’escompte » et exige alors une assurance supplémentaire de ses clients.
Finalement il n’y a même plus besoin de papier, on inscrit simplement une somme sur un compte, c’est la monnaie scripturale. Le système fonctionne maintenant par un simple jeu d’écritures, avec une comptabilité en partie double : colonne crédit et colonne débit.
L’argent non-réel est devenu la différence entre le solde positif et le solde négatif. Le solde négatif est ce qui rapporte le plus à la banque, aussi elle encourage les cartes de crédit et ouvre des plafonds de crédits et des découverts. La comptabilité en partie double aurait été inventée à la Renissance par le moine Luca di Pacioli.
10. La MONNAIE MAGNETIQUE, bientôt on n’aura même plus une trace écrite de sa fortune, rien qui demeure et que l’on garde, ce ne sera qu’un chiffre sur l’écran d’un ordinateur. L’argent est devenu virtuel et se développent les banques « on-line » sans bâtiments ni bureaux. De même l’argent est devenu une simple « carte de crédit » qui est vide ou pleine d’argent, seule une machine pouvant le dire en acceptant le transfert d’argent ou en le refusant. Mais il subsiste un patrimoine non virtuel, les "actifs" garantie du banquier, qui vend aussi des assurances contre le vol des cartes bleues. .
11. Les MONNAIES FLOTTANTES ET LE MARCHE. Comme l’a montré Baudrillard par le marché la valeur d’usage s’efface devant la valeur d’échange. Rien ne vaut plus rien, le prix du jour est donné par le marché, selon la vieillle loi de l'offre et de la demande . (S’il y trop d’oranges en Californie, personne n’en achète et elles ont une valeur négative car il faut payer pour les évacuer et en remplir des vallées). On est passé du marché physique de la place du village au marché mondial de la Bourse des valeurs. Et toujours selon la loi de Gresham « la mauvaise monnaie chasse la bonne » car on la garde pour la thésauriser. Alors on doit instituer un contrôle des changes.
Actuellement on a remplacé les réserves d’or par l’ensemble des richesses d’un pays qui se calcule par le PIB (Produit intérieur brut). Hélas, il est calculé à l’envers du bon sens : non pas sur la richesse réelle et les réserves naturelles mais au contraire sur son appauvrissement. Le PIB ne mesure que la consommation industrielle. Avoir des forêts de teck comme en Indonésie ou Malaisie ne compte pas, mais lorsqu’elles l’exploitent et les vendent, cela compte dans leur PIB. Dans cette algèbre mystique du PIB, on confond la production d'alcool et la construction d'un hôpital ; la production des armes, des parfums et des cigarettes compense le déficit en écoles, routes et piscines, car les nuisances sont aussi positives que les biens.
Ceci fait varier les monnaies (euro, dollar, yen …), la spéculation mondiale les fait donc jouer en achetant quand elle sont basses pour les revendre quand elle sont hautes, ou bien en vendant quand elles baissent pour les faire baisser encore plus.
12. la DERIVEE DE LA VITESSE DE ROTATION. En système inflationniste, l’argent qui ne tourne pas diminue. La vitesse lente ou nulle est un appauvrissement. Les diverses spéculations monétaires finissent par rapporter plus à une entreprise que son travail industriel. Il faut faire tourner le cash flow, les flux de trésorerie. La financiarisation des stratégies d'entreprise implique que racheter ses propres actions pour payer moins de dividendes est plus rentable que de financer la recherche, le développement et la construction d'usines.
Le nombre de fois où une masse monétaire est utilisée dans l’année donne la formule V= PNN ou vitesse du produit national net sur la masse monétaire MM  en fonction de la vitesse de rotation des trois monnaies métallique, fiduciaire et scripturale
La formule de Fisher serait à corriger par celle d’Aftalon qui privilégie les facteurs psychologiques imprévisibles. Alors s’opposent les diverses théories économistes : Keynes, Galbraith, Walras, Modigliani, Friedman, Kahneman, Tversky, etc. 

A la fin de cette histoire de la monnaie, nous pouvons dire ce qu’est l’argent :
- le produit d’une déréalisation, d’une psychologisation et d’une séduction
- une simple convention sociale
- un cauchemar qui a envahi l’humanité et la dirige
- une mesure de la valeur qui ne mesure plus rien
- une invention humaine qui lui a échappé comme le vêtement (les hommes nus utilisent des vêtements quand ils ont froid, puis interdisent de vivre nu et même de se baigner nu. Alors arrive la Mode qui rend tout périmé avant d’être usagé) …
Ce qui est certain c’est que l’argent n’est plus réel, c’est un système irréel qui vit sur la confiance, donc c’est essentiellement de la psychologie. La preuve c’est que dans l’évaluation de la richesse d’un pays (son PIB) on inclut ses économistes, leurs livres et leurs récompenses internationales …
L’argent, selon Aristote, avait trois fonctions principales :
- un instrument d’échange
- un étalon de valeur permettant les comparaisons
- une réserve de pouvoir d’achat.

Individuellement, l'argent ne nous est que prêté, comme la vie, nous ne le possédons pas. A la mort il passe à d'autres, descendants ou Etat.

B. La science économique.
Mais l’argent est devenu sa vitesse de multiplication (exigeant un rapport maximal par an, la spéculation et le jeu de la Bourse). L’argent croît par lui-même, mais il n’est plus fondé sur rien. Il est devenu un système indépendant et un système souverain qui dirige tout (comme la Mode ou la Publicité). Il ne mesure plus la richesse d’un pays, les monnaies sont devenues flottantes.
L’argent est devenu une énorme « masse monétaire » qui grossit par elle-même. Plus une somme monétaire est grande, plus elle rapporte. Le système est donc fait pour que les riches soient de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. On en arrive à ces énormes « fonds d’investissement » qui peuvent seuls se permettre d’acheter des usines et des consortiums. Parce qu’en parallèle il y a eu une concentration des unités de production qui a abouti aux multinationales. Les Multinationales ont donc échappé aux nations, aux états et aux gouvernements. Elles sont devenues, grâce à l’argent des puissances supérieures aux Etats qui ne sont plus souverains. Tout le monde voit bien que l’Economique gouverne la politique. Les dirigeants politiques sont en train de perdre leur pouvoir et de devoir faire la politique des grandes entreprises pour leur permettre de gagner le plus d’argent possible. Le seul but de l’argent est de s’autoproduire.
Le système financier doit donc être régulé. Il devrait l’être par la science économique. Mais elle n’existe pas vraiment, à la place nous avons « l’économie politique » qui porte bien son nom, car elle est plus politique qu’économique. Plusieurs systèmes s’affrontent.
- Le système révolutionnaire est persuadé qu’on ne peut s’en sortir que par une révolution qui supprime les riches. Mais elle se contente partout de rendre riches des anciens pauvres (agitateurs révolutionnaires, leaders syndicalistes, out law …). Le système ne change pas, les exploiteurs sont quelques anciens exploités (la nomenklatura). De plus la révolution casse l’économie pour longtemps et depuis la mondialisation, la révolution devrait être mondiale.
- Le système socialo-communiste met l’économie au service du politique et nationalise tout. L’économie est étatique avec des kolkhozes, des comitats, etc. C’est un système idéaliste et désintéressé dans lequel les hommes travaillent par devoir ou par amour de la patrie. Il n’a fonctionné réellement que dans les monastères chrétiens ou dans quelques kibboutzim israéliens. Dans tous les autres pays ses échecs répétés ont été dus à ce qu’il n’a pas su résoudre les problèmes de l’égalité et des motivations du travail. Il a appauvri tout le monde, installé le rationnement, les files d’attente, la pénurie de tout. C’est un système d’assistés et d’une bureaucratie qui travaillent le moins possible. Finalement il s’est écroulé, battu par la liberté du marché.
- Le système libéral avancé est fondé sur la loi du marché, c’est-à-dire sur la concurrence, la compétition et le rendement maximum. Il est fondé sur la liberté d’entreprendre, d’organiser et de donner du travail aux autres en luttant contre le chômage. C’est le vainqueur, le seul qui fonctionne actuellement. Mais tout le monde en voit les inconvénients.
- Le nouveau système économique reste à inventer. Mais personne n’y arrive, car avec la mondialisation il va falloir que toutes les nations le fassent en même temps. La liberté absolue ne suffit pas, il faut aussi de l’égalité, de l’égalisation entre les pauvres et les riches, entre les pays du quart-monde, les pays émergents et les leaders mondiaux (USA, puis Inde, Chine …). Il faudrait arriver, avec une autorité mondiale, à taxer, au bénéfice des plus pauvres, les revenus des masses monétaires, des multinationales, des fonds de pension, des achats de monnaies nationales et mouvements de fonds, etc. Les chercheurs économistes sur les modèles de régulation sont encore trop rares (Tobin, VAR, Bale II, liquidity providers, stopper les cotations en cas de spéculation intraday, microcrédits, échange équitable ...)

Puisque l’argent ce n’est plus de l’or, mais des idées et des images, il nous faut donc étudier la psychologie de l’argent.