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Marc-Alain DESCAMPS

Université de Paris V

D.E.A. d'Ethique médicale

LES DEFINITIONS DE L'ETHIQUE

 

A. le sens ancien

 

1). Etymologique. La recherche étymologique n'apporte rien, comme dans tous les cas où la dérivation est importante (ex. la Mode, la publicité, la relaxation...). Le mot Ethique vient d'un terme grec Ethiqué, qui signifiait "les moeurs". Le même passage du fait au droit s'est opéré dans le mot "morale" qui peut signifier "les moeurs" dans l'expression "la morale des Gaulois" ou un système d'exhortation à se conformer à des règles relatives au Bien et tenues comme universellement et inconditionnellement valables.

2). Au sens classique, c'est la science de la morale. Les philosophes et les penseurs ont étudié les diverses morales (juive, chrétiennes, islamique...), ou systèmes d'interdits et de commandements relatifs aux jugements de valeur selon le bien et le mal, pour en comprendre l'origine, la nature, les fondements, les principes, la logique, etc. Bref, ils en ont fait une nouvelle "science", l'étude philosophique des morales : l'Ethique. (ex. Spinoza Ethica, Wolff Ethica...)

 

B. le sens moderne

 

1. Les CONFUSIONS à éviter. L'éthique ne doit pas être confondue avec :

a) le droit, le légal ou le juridique. La loi est le produit du pouvoir d'un état souverain, qui rend obligatoire un comportement sous menace de sanctions. (si l'état est démocratique, c'est l'expression de la volonté de la majorité des citoyens). Toute loi cherche à être morale et juste, mais ne l'est jamais totalement, puisqu'elle doit être affinée par des juges créant la jurisprudence dans ses applications non-prévues et constamment transformée pour tenir compte de l'évolution du monde, des techniques et des moeurs. Le légalisme qui dit que "tout ce qui n'est pas défendu est permis", nie la morale et l'éthique.

b) la déontologie. Le code de déontologie est un ensemble de régles de pratique professionnelle, qui sont proposées par des représentants de la profession et peuvent être imposées lorsque l'état a délégué une partie de ses pouvoirs à "un ordre professionnel", comme l'Ordre des Médecins. Mais la déontologie est au service d'une corporation, alors que l'éthique est au service du bien général et peut amener à remettre en cause son intérêt et celui de sa corporation.

c) la préoccupation économique. La demande nouvellement faite au médecin de se comporter aussi en gestionnaire économique crée une opposition de plus entre le juste et le rentable.

d) la conscience professionnelle est la pratique volontaire de la morale dans l'exercice de son métier.

e) la morale : pour certains "l'éthique" est le mot moderne pour "la morale", c'est la même chose. C'est la science des Valeurs universelles qui transcendent le temps, les populations et les idéologies. Les recommandations du Comité national d'Ethique deviennent "la morale officielle".

"Le Droit décide, la morale commande, l'éthique recommande"

 

2. Au sens moderne actuel, l'éthique se différencie de la morale par :

a). le libre choix individuel conforme à sa conception du bien et du mal, sans obéissance à une morale (Tables de la Loi ou listes publiques de commandements, de tabous et d'interdits). Il s'agit d'une prise de décision individuelle, spontanée et libre (cela correspond au sens de Bergson dans Les deux sources de la morale et de la religion où il oppose les anciennes morales closes de l'obligation à l'exigence spontanée, intérieure, libre et ouverte de la générosité, du héros, de l'appel). L'éthique au sens moderne échappe au discrédit des morales. Bien des gens, et surtout des jeunes, ne veulent plus entendre parler de morale ou liste de devoirs imposés du haut et plus particulièrement de morale chrétienne (obsessionnelle sur la sexualité, inadaptée et oublieuse des injustices sociales, de classe ou de peuples), mais ils conforment toujours leur conduite au bien moral. "La vraie morale se moque de la morale" écrivait Pascal. L'éthique, ou la vraie morale, est cette exigence morale intérieure qui critique les morales traditionnelles et les moeurs actuelles. Rien ne prouve plus la présence et la force du sens éthique personnel que cette insatisfaction des pratiques conventionnelles dépassées.

b). le coté scientifique : l'éthique a un contenu plus scientifique que la morale. Elle n'est plus fondée sur une Révélation (comme en religion) ou la seule Raison (comme en philosophie), mais s'aide de toutes les études des sciences humaines (sociologie, psychologie, anthropologie, épistémologie, droit...).

c) le domaine limité. Actuellement l'éthique désigne une morale sectorielle spécialisée à un domaine. La première éthique à se constituer paraît être l'éthique écologique (exigence des jeunes et des "verts" de respecter la nature"). Puis sont apparues l'éthique bio-médicale, l'éthique dans la guerre, l'éthique des entreprises, éthique de la Bourse...). L'éthique bio-médicale a commencé avec l'analyse critique des conflits et des cas de conscience. Ceci a provoqué une certains nombre de déclarations et de codes éthiques (Déclaration des droits de l'homme, code de Nuremberg 1947, code d'octobre 1949 à Londres, déclaration d'Helsinski, d'Alma-Ata 78, Manille 81, conférence européenne de 87...).

C. Le débat actuel

 

L'éthique est l'émergence d'un nouveau champ du savoir, qui est aussi un lieu considérable de pouvoir avec les Comités d'éthique (CCPPRB). C'est donc un champ de bataille pour son appropriation par :

1. les courants confessionnels religieux. Pour les différentes grandes religions l'éthique est un nouveau nom de la morale. Et elles ont dans ce nouveau domaine leur message traditionnel à transmettre. C'est l'éthique de conviction, opposée à l'éthique de responsabilité.

la casuistique. L'éthique est concrète et ne correspond qu'à la conduite à tenir dans un cas et une situation particulière. Elle est la suite de la casuistique catholique mise au point par les jésuites : "moment de réflexion sur les conflits de valeur". Dans toute morale peuvent apparaître des "conflits de normes" qui ne peuvent être résolus que par la sagesse pratique au cas par cas (casuistique).

2. les philosophes. L'éthique étant traditionnellement étudiée par la philosophie morale et l'épistémologie, les philosophes continuent à réfléchir sur les éthiques appliquées à la vie pratique.

le prémoral. La morale dit ce qui s'impose comme obligatoire (selon l'héritage kantien de l'impératif catégorique) et l'éthique ce qui est estimé comme bon (selon l'héritage aristotélicien de la visée téléologique de la vie bonne). "la visée de la vie bonne avec et pour autrui dans des institutions justes" Paul Ricoeur qui réserve le "terme d'éthique pour tout le questionnement qui précède l'introduction de l'idée de loi morale et désigne par morale tout ce qui dans l'ordre du bien et du mal se rapporte à des lois, des normes, des impératifs. " "La découverte de la liberté dans l'exercice même de l'action" Paul Ladrière.

l'ersatz de la morale. "l'offre d'éthique répond mal à la demande de la morale ... L'éthique permet au mieux d'ajuster quelques comportements individuels" Alain Etchegoyen

ou bien : La morale est universelle et obligatoire, l'éthique est plurielle, c'est un accord transitoire de la base dans l'effervescence (Maffésolli)

3. les scientifiques et les médecins. Des solutions éthiques sont trouvées, fondées sur des études de terrain selon les méthodes des sciences humaines (ou de la seule médecine, selon certains médecins)

la recherche. La morale répond à nos questionnements, l'éthique est en elle-même une interrogation et une recherche et rien d'autre. (Christian Hervé)

l'éthique pragmatique comme seule "morale de l'action". C'est aussi "l'éthique à petit pas" de Changeux, une éthique de responsabilité inspirée du réel et non plus une éthique de conviction ou idéologique.

la conception progressiste : "l'éthique est cette exigence libre et individuelle de réalisation des Valeurs, qui est le ferment et le principe de progrès des morales" Marc-Alain Descamps

4. les juristes. L'éthique n'est qu'une jurisprudence préalable, élaborée par des comités d'éthique, qui préparent par là la rédaction et le vote d'une loi par le parlement ou de décrets par le gouvernement. Elle est donc la régle de vie individuelle dans les failles du droit et de la jurisprudence.

5. Les industriels. C'est la conception utilitariste anglo-saxone : "ethics pay", l'éthique est rentable. On doit s'y soumettre pour son image, car à long terme on est remboursé de ses sacrifices. Il faut avoir un code de bonne conduite et le respecter de façon à engendrer le respect et la confiance. Cela rapporte. On doit donc établir une éthique marchande (respect de la parole donnée, de la qualité de l'objet vendu ...) et une éthique partenariale (honnêteté avec les fournisseurs et les clients ...). Si les dirigeants ne respectent pas l'éthique, il est difficile de l'exiger de chaque employé.

 

Bibliographie

Le défi éthique, Autrement, n°120, mars 1991
Ambroselli Claire, L'éthique médicale, PUF, 1988
Canto-Sperber Monique, Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale, PUF, 1996
Changeux J-P. Fondements naturels de l'éthique, Odile Jacob, 1993
Etchegoyen Alain, La valse des éthiques, François Bourin, 1991
Flanagan Owen, Psychologie morale et éthique, PUF, 1996
Kremer-Marietti Angèle. L'Ethique, PUF, 1995
Lévinas E. Ethique et infini, LGF, 1992
Séve L. Pour une critique de la raison bioéthique, Odile Jacob, 1994

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