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LA VIE DEBOUT

par Marc-Alain DESCAMPS

L’entrée dans la vie intérieure commence par un appel et un appel qu’il faut savoir entendre. Pour beaucoup d’entre nous Marie-Magdeleine DAVY a été celle qui a fait cet appel et à cause de cela nous nous sommes dressés et mis en marche. Mais cet appel humain n’est que l’écho d’un appel intérieur qui ne manque à personne : un appel à la nouvelle vie (nova vita) au renouvellement de la vie que marque le temps de Noël. Il faut se dresser et se mettre debout.

Cet appel est fort ancien, c’est “ Lève-toi et marche, Surge et ambulo ! ”. Il a été prononcé deux fois par Jésus au paralytique de Capharnaum et à celui de la piscine de Bézatha (Jean V 7. egeire kai peripatei). Cette demande de se lever et de marcher est universelle, elle s’adresse à chacun de nous, mais elle porte plus sur le moral que sur le physique. C’est pour la vie spirituelle que nous sommes paralysés et il nous est demandé de nous redresser et de nous mettre debout. Il s’agit de se mettre aux aguets et de savoir que désormais tout est possible. Une nouvelle vie commence et l’on s’attend à tout, mais l’on ne programme rien. Il convient au départ de renoncer à sa volonté propre et de s’ouvrir aux possibles, d’être prêt à toutes aventures intérieures et à tous les imprévus, car tout ce qui va se produire est inopiné. Entrer dans la vie spirituelle, c’est se dresser et s’élever au-dessus de soi-même, c’est avoir une vie d’exigence. Une vie exigeante est celle qui sait que la vraie vie est ailleurs. Il faut donc exiger toujours beaucoup de soi et être toujours insatisfait, en marche sans fin vers un toujours plus.

Marie-Magdeleine DAVY revenait sans cesse sur cette “ néfaste horizontalité ” et elle avait raison le contraire de la vie debout est la vie avachie, une vie où l’on se vautre. Avachie est à prendre au sens étymologique : une vie avachie est une vie de vache qui broute son herbe puis s’allonge tout le reste du temps pour ruminer sans rien faire. Et bien des humains ont une vie avachie, alanguie, dans la facilité ; sans faire le moindre effort ils n’attendent rien dans la démission, ce qui est exactement le contraire de l’attitude précédente. Cette vie veule est celle où l’on est plus préoccupé de son estomac que de la vie de l’esprit.

Cette exigence de verticalité est le destin de l’homme et c’est même ce qui a fait de l’homme une homme : la bipédie. Il s’est extrait d’une vie à quatre pattes, une vie facile et bornée. L’homme est un être dressé qui avance sur ses deux pieds. Il a pris ses risques et s’est ouvert dans un état de totale disponibilité. Et cette longue conquête de la préhistoire doit obligatoirement être revécue par chaque être humain : la sortie de l’enfance commence par cette conquête de la verticalité. Le bébé qui se traînait à quatre pattes prend ses risques et se dresse un jour sur ses deux pieds : quelle victoire et quelle fierté, mais aussi quelle peur, car l’on risque la chute à chaque instant.

L’exemple est donné pour la vie spirituelle. “ Lève-toi, mon amie, ma belle, viens car l’hiver est passé ” chante de Cantique des Cantiques. Il inaugure le dialogue de l’âme avec elle-même. On chemine de surprise en surprise dans la voie spirituelle. Il faut avoir une vocation d’éternité pour aller à la rencontre de soi. L’itinéraire du dedans se reconnaît à sa dimension de profondeur. Il nous reste à méditer dans le secret de notre cœur sur cette transposition.

“ Pour grimper à la montagne, il faut commencer par le premier pas ” dit le proverbe chinois. Dès que l’on est debout il faut bien faire un pas et il n’y a que le premier pas qui coûte. Car lorsqu’on a fait le premier pas, il n’y a plus qu’à recommencer et l’automatisme s’installe. Un pas après l’autre, mais il n’y a jamais qu’un seul pas à faire, un pas à la fois.

Sans cela, on reste planté, figé sur place, on végète dans son trou sans avancer. Végéter, c’est avoir une vie de légume, de végétal qui ne peut pas bouger, enraciné sur place. Il en est de même pour la femme et l’homme avec l’immobilisme : rien ne change et l’on ne bouge pas.

Mais dans l’intériorité, tout déplacement est une transformation. Ce qu’il faut justement c’est changer. Retrouver l’espoir, avoir confiance, admettre la valeur de l’univers et de la vie. Se brancher sur les forces de vie, c’est quitter les forces de mort qui œuvrent en nous. Nous cédons si facilement au découragement, en nous prétendant abandonné et délaissé. Quelle ingratitude, alors que c’est nous qui nous détournons, oublions et tournons nos regards vers les tentations.

Au contraire celui qui a entendu l’appel se met en marche vers son Amour et savoure une joie très secrète. Tous les jours il s’en rapproche, sans défaillance, et tous les soirs il fait le bilan de ses progrès de la journée. Mais sur ce chemin des crêtes la progression est difficile et les erreurs nombreuses.

Nous devons maintenant opérer la transposition et indiquer avec plus de précision ce qu’il en est dans la vie spirituelle. L’essentiel est de se réserver des moments de silence tous les jours. Il faudrait au moins une fois par jour rester assis, immobile et sans bouger, en silence au moins 15 minutes. Il est mieux au début de fermer les yeux, mais si le regard est fixe et retourné à l’intérieur, cela est aussi bien. L’important est de s’intérioriser et de devenir progressivement indifférent à ce qui se passe à l’extérieur. Cela est d’autant plus facile que l’on est passionné par ce que l’on découvre à l’intérieur et l’irruption ou l’approche de l’Amour. Certains appellent cela la prière, le recueillement, la contemplation, l’oraison, la méditation … le nom importe peu ou est moins important que l’excellence de la réalisation. Mais il n’est pas facile d’avancer seul sur ce chemin, il vaut mieux avoir l’aide de quelqu’un de plus avancé qui est déjà passé par là. Sinon on peut se tromper en toute bonne foi.

Particulièrement il existe sous le nom de méditation, une culture du Vide, qui peut être infiniment dangereuse. Elle a toujours existé, mais s’est amplifiée récemment avec la mode zen. L’esprit peut s’engourdir et donner l’impression d’un arrêt de la pensée, la production incessante des idées dans l’esprit se ralentissant, s’espaçant puis finissant pas s’éteindre. C’est un gros avantage pour tous les obsédés et tous ceux qui souffrent d’idées désagréables qu’ils ne parviennent pas à chasser (obsessions érotiques, criminelles, de violence, de vengeance, d’auto-destruction, suicidaires, d’auto-dépréciation, de culpabilisation …). Dans cette extinction ils voient un apaisement et croient (faussement) avoir atteint la paix de l’esprit. D’autres, de façon assez proche, somnolent en croyant méditer.

Ces problèmes ont été rencontrés par tous les méditants et mystiques et ont donc été décrits par eux, il y a déjà très longtemps. Par exemple ce défaut d’une langueur et d’un avachissement de l’esprit a déjà été décrit et dénoncé avec vigueur en l’an 1380 par Ruysbroeck l’Admirable : “ On rencontre d’autres hommes qui au moyen d’une sorte de vide, de dépouillement intérieur et d’affranchissement d’images, croient avoir découvert une manière d’être sans mode et s’y sont fixés sans l’amour de Dieu. Aussi pensent-ils être eux-mêmes Dieu. Ils se sont élevés à un état de non-savoir et d’absence de modes auxquels ils s’attachent et ils prennent cet être sans modes pour Dieu ” (Le livre des 7 clôtures, p.180). L’obtention de l’état de vide produit en l’homme une si grande suffisance puisqu’il est affranchi du poids de ses pensées qu’il se croit affranchi de la nature humaine et se prend pour un dieu. Une même condamnation de ce travers est fait à la même époque par un moine tibétain nyingmapa Khong-Chen, assorti de la punition de devoir renaître comme animal, puisqu’on a détruit le propre de l’homme : “ Ceux qui s’exercent à méditer avec suffisance pour supprimer toute pensée, deviennent vaniteux de cet état. Pour cette raison, ils renaîtront comme des animaux ”. L’esprit de l’homme doit rester debout et sa conscience ne doit pas s’éteindre.

La réalité se produit d’elle-même et n’est pas le produit d’un effort volontaire. La voie de l’amour est plus sure et directe que celle de la pensée. Dans ce domaine Madame Guyon est l’une des expérimentatrices les plus averties : “ L’esprit se lasse de penser et le cœur ne se lasse jamais d’aimer … Cette contemplation doit être nue et simple parce qu’elle doit être pure … On ne fait nul effort d’esprit pour s’abstraire, mais l’âme s’enfonçant de plus en plus dans l’amour, accoutume l’esprit à laisser tomber toutes les pensées, non par effort et raisonnement, mais cessant de les retenir, elles tombent d’elles-mêmes ”. Rien n’est plus vrai. Il ne faut pas faire d’efforts pour s’arréter de penser ou pour ne penser à rien, il suffit de se passionner pour cet Amour que l’on sent monter en soi et l’on ne s’occupe plus de ses pensées et distractions. Au fond les noms les plus exacts seraient peut-être ceux de recueillement ou d’absorption.

La vie debout n’est pas une vie d’absence et de sommeil, mais au contraire elle est une amplification de Conscience qui mène à ce que l’on nomme l’Eveil.


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