LES SECRETS de la DAME à la LICORNE

par Marc-Alain DESCAMPS

 

1.     La Découverte

En 1840 George SAND (ou Aurore Dupin) qui s’habillait en homme, se retire dans son château de Nohant à 36 ans. En voyage à la sous-préfecture de la Creuse, elle loge au château de Boussac situé sur un à-pic superbe. Elle y découvre huit « anciennes tapisseries énigmatiques » et les signale à son amant Prosper Mérimée, qui est aussi Inspecteur des Monuments historiques. En juillet 1841 il vient les voir et aussitôt il réalise leur importance et veut les faire acheter par le roi Louis-Philippe. Comme elles sont en mauvais état, il fait faire une première restauration pour 3.000 francs. Il va falloir attendre 41 ans de tractations pour que les six tapisseries soient vendues le 14 juin 1882 pour une somme de 25.000 francs à Edmond du Sommerard au Musée de Cluny de Paris. Entre temps deux tapisseries ont disparu car l’ancien propriétaire en faisait des tapis pour couvrir ses charrettes et en 1854 l’ancien sous-préfet en avait découpée une pour s’en faire un tapis de pied. Or en 1847 George Sand écrit un article dans « L’Illustration » et elle en décrit huit. Mais certaines avaient été rongées par les rats et tous les ans la Mairie demandait une subvention pour leur réparation. 

2.     L’hypothèse turque.

   Les armoiries représentées comportent trois demi-lunes blanches qui font penser à l’emblème musulman et au trois croissants turcs. D’autant plus qu’un prince ottoman Zizim a été enfermé pendant cinq ans dans la tour de Bouganeuf. Il s’appelait Djim et était le frère du sultan de Turquie Bayajid, dit par Racine Bazajet. Vaincu dans une guerre, il avait trouvé refuge dans la Commanderie des chevaliers de Saint Jean de Jérusalem, alors dans l’île de Rhodes. Les Turcs Ottomans ayant envahi Rhodes, ils avaient trouvé refuge dans l’île de Malte. Le Grand-Maître était en 1480 un Français, Pierre d’Aubusson, qui revenu en France avait logé son encombrant prisonnier dans sa tour de Bourganeuf. Puis Djim avait été libéré et s’était réfugié à Naples, malheureusement en 1488 l’armée française envahit Naples et il meurt empoisonné, sans doute pour plaire au Sultan ou au pape Borgia.

   Mais on n’a aucun témoignage de la présence de ces tapisseries dans la tour de Bourganeuf où elles n’auraient pas pu entrer, d’ailleurs. Voilà une première fausse piste et l’on a du reconnaître que les trois croissants de lune figuraient déjà dans les armoiries des vieilles noblesses françaises.

3.     La recherche de la filiation.

   Les historiens ne se sont intéressés à ces tapisseries que récemment. Et il a fallu découvrir qu’elles étaient passées de main en main par héritages de familles sans enfants. La ville de Boussac venait de les avoir en 1837 par héritage de Pauline de Carbonnières de Ribeyreix, fille de François Carbonnières et de Louise de Rilhac, baronne de Boussac. Elle les avait eu de Florimond Robertet secrétaire d’état, qui les avait héritées de Geoffroy de Beynac, Marie de Hautefort, François d’Aubusson, Geoffroy de la Roche Aymond et de Jean IV Le Viste.

   La famille Le Viste était de noblesse de robe lyonnaise et Jean IV juge au Tribunal possédait 37 immeubles de location à Lyon. Comme toujours, la récente noblesse de robe voulait entrer dans l’ancienne noblesse d’épée. Jean IV, Président de la Cour des Aides épouse en 1489 Geneviève de Nanterre qui lui donne trois filles et pas de fils. Sa fille ainée, Claude Le Viste épouse en 1493 Geoffroy de Balzac et n’auront pas d’enfant. Ce serait sans doute à l’occasion de cette union que son père comme cadeau de mariage princier aurait fait faire ces huit tapisseries, avec tous les attributs des textiles lyonnais.

4.     Le secret de la réalisation.

   Qui sont ces deux femmes : fée sibille et suivante, maitresse et servante ou mère et fille ?

Pourquoi cette couleur rouge, ce fond de mille-feuilles, pourquoi au centre cette toute petite île bleue où tout se passe ?

Au XIV siècle a été écrit un Roman de la Dame à la Licorne et du Chevalier au Lyon où il est dit que la Licorne est attirée par les vierges.

On a cru qu’elles avaient été réalisées en France à Aubusson, célèbre lieu de tissage. Et, non, il semble que ce soit une œuvre composite, réalisée en deux temps : le carton et le travail du licier.

Par comparaison avec des dessins, il semble qu’un peintre inconnu, dit « le Maître d’Anne de Bretagne » aurait dessiné les portraits en pied de deux femmes blondes, aux yeux bleus, minces, sans poitrine, ni ventre habituel à l’époque. Leurs curieuses coiffures, en aigrette, ont été remarquées Rainer Maria Rilke et George Sand, qui demandait leur retour à la mode. Sont-elles une fée et son aide, une maitresse et sa suivante, ou plus simplement Geneviève de Nanterre et sa fille Claude de Balzac ? On comprend alors l’étalage du drapier faisant sa publicité avec les toilettes et les tissus de ses fabriques de Lyon.

    Puis dans un second temps ces dessins auraient été envoyés à Bruxelles pour le tissage des tapisseries. C’est là qu’auraient été ajoutés l’île bleue et le fond rouge à mille-fleurs selon les coutumes et les modes de l’époque. Elles évoquent le Palais des Papes d’Avignon et sa célèbre chambre du Cerf peinte pour Clément VI en 1350. L’étude minutieuse de chaque fleur, de chaque arbre, de chaque chien et de tous les animaux a été faite. Parmi les 34 lapins (dits conils à l’époque) il semble que celui qui porte sa patte à la figure soit la marque de fabrique d’un célèbre atelier de tapisseries de Bruxelles.

5.     Le secret du message.

   Que représentent donc ces six énigmatiques tapisseries ? Elles sont évidemment symboliques mais aussi codées. L’ensemble semble délivrer un message. Les peintures hollandaises illustrent des proverbes. Ainsi on a pu découvrir le sens de bien des tableaux de Breugel ou de Hiéronymus Bosch.

1.     Ici la dame joue d’un instrument de musique le pandémium formé de petits tuyaux comme un orgue avec son clavier de piano, pendant que la suivante manœuvre les soufflets pour produire de l’air comme dans un accordéon.

2.     La dame tient un miroir et le montre à la licorne en surveillant si elle se reconnaît. Pour cela il y a plus d’intimité et la licorne a du se rapprocher. Elle a posé ses deux pattes avant sur les genoux de la dame qui pour cela a retroussé sa surcote, montrant sa doublure rouge et la robe de dessous ou cote. On note un jeu des regards : de la licorne sur cet objet étrange le miroir, et surtout sur le reflet de son visage, qu’elle doit reconnaître comme le sien. Mais la dame dans un voyeurisme indiscret épie cela pour savoir si elle a accès à son image spéculaire comme les humains. Le lion gêné par cette intimité équivoque détourne prudemment son regard vers l’opposé. Donc émerge l’idée que le précédent n’illustrait pas la musique mais l’Ouïe et celui-ci la Vue. Ce serait par conséquent la suite des cinq sens.

3.     Pour le goût la dame donne une boule à un oiseau qu’elle tient sur sa main gauche. La suivante présente une énorme coupe de boules blanches qui sont soit des fruits ou du pain ou une friandise. L’oiseau a été nommé un perroquet ou une perruche. Je pense que c’est plutôt un oiseau de proie (buse, autour, faucon, épervier …) car elle a la main dans un gant protecteur de fauconnerie.  Un chien familier (bichon maltais) se trouve sur sa traîne et dans le fond se trouve une jeune licorne sans corne frontale.

4.     L’odorat est plus complexe. La dame fait une couronne de mariée avec des pervenches bleues (ou des œillets) que lui tend la suivante. Mais ces fleurs sont sans odeur et elle ne les sent pas. Cet acte est accompli pour sa maitresse par un singe apprivoisé qui sent une rose sortie d’un panier. C’est donc bien le sens le plus animal.

5.     Reste le toucher, la dame doit saisir la corne de la licorne, au symbole transparent. Or de la main droite elle tient fermement la hampe de la bannière aux trois lunes. Mais de la main gauche elle fait qu’effleurer du bout des doigts cette fameuse corne.

6.     La sixième tapisserie est la dernière, mais elle ne correspond pas au sixième sens. Ce serait le Sens commun (sensorium commune), c’est-à-dire la pensée, qui est indispensable pour passer de la sensation à la perception, en la nommant et la reconnaissant (ajoutant le nom, lieu, cause, but, utilité …). On a nommé aussi « le bon sens » ou intelligence ou parfois « le cœur ». Peut-être étaient-ils sur les deux tapisseries détruites, nous ne le saurons jamais. Il faut nous contenter de ce que nous avons pu sauver.

   Et la sixième tapisserie contient le secret. Elle est singulière : plus grande, avec un objet nouveau : une toile de tente ou pavillon comme les Rois en avaient dans leur armée en campagne. Elle porte à son sommet une inscription « (A) mon seul désir (I) ». Quel est le seul désir de cette femme emblématique ? On s’est beaucoup interrogé sur le désir féminin. La signification est dans son acte. Elle a rassemblé tous ses bijoux dans un linge qu’elle verse dans le coffre à bijoux que lui tend sa suivante. Elle n’a plus de collier alors que la suivante en a un. Est-ce que Jean Le Viste a pensé que sa fille Claude, étant mariée et maîtresse de maison, devait ranger ses bijoux et sa coquetterie ?

   En philosophie existe la lutte entre deux systèmes : le sensualisme et le rationalisme. Le sensualisme, par exemple chez Condillac, croit que « rien n’est dans l’esprit qui n’ait été auparavant dans les sens. Nisi est in intellectu quod non fuerit prius in sensu ». C’est un système primaire, à courte vue, dépassé et désavoué par la science moderne. Les sens sont des organes animaux, juste bons pour trouver sa nourriture. Comment pouvons-nous voir un nombre premier, une perpendiculaire, un infini, la justice, la vérité, Dieu, etc. ? La technique récente fait communiquer les instruments entre eux, en évitant les sens humains, sources d’imprécisions et d’erreurs.

   Le rationalisme reconnait la suprématie de l’esprit (Nous, Logos, Pneuma, Arké …). On peut le faire remonter à Platon avec la théorie des Eidos et le mythe de la Caverne. Il venait d’être remis en honneur avec la Renaissance, en particulier à Florence avec Marsile Ficin (1422-1499) et le livre de Pic de la Mirandole en 1433. Platon a toujours enseigné qu’il fallait se débarrasser des sens et les dépasser par les trois sciences purificatrices : les mathématiques, l’astronomie et la musique. Seul l’Esprit peut voir la Vérité.

7.     Il reste à déterminer l’ordre des tapisseries, selon l’ordre des sens allant du corporel au spirituel. La purification des sens a été étudiée et pratiquée par les platoniciens mais aussi aux Indes dans les Yogas et le Tantrisme pour pratiquer Bhuta-çuddhi, la purification des sens. Mais l’ordre des sens va du plus animal aux plus humains qui ont donné des arts : la peinture pour la vue et la musique pour l’ouie.

           Le secret bien gardé était que le Caducée des Grecs, symbole de la médecine, se trouvait à l’intérieur du corps humain, sous forme d’une énergie (kundalini) qui peut remonter depuis la base de la colonne vertébrale de centre en centre (chakra). Ainsi s’étagent le centre de la terre lié à l’odorat, de l’eau liée au goût, du feu lié au toucher, de l’air lié à la vue, de l’espace (akhasha) lié à l’ouie. Au-dessus se trouvent manas (mind, mental) le sens commun ou bon sens et Buddhi (l’intuition, la Conscience suprême, le saint esprit). Après avoir renoncé aux joyaux et aux plaisirs des sens est possible l’Eveil ou divinisation par fusion dans l’infini (nirvana). Cette montée de l’énergie est symbolisée par la coiffure féminine en aigrette dressée vers le ciel.

 

Voir Descamps Marc-alain, l’Eveil de la Kundalini, éd. Alphée, 2008