La Haine du corps ou Somatophobie

 

par Marc-Alain Descamps

 

La haine du corps est l’envers de la culture occidentale. Le corps de bien des Occidentaux est le prix payé à la culture, le lamentable produit d’une civilisation qui s’est faite aux dépens du corps.

Le corps est le symbole dont use une société pour parler de ses fantasmes (long, mince, jeune...).

 Le corps est dénaturé et socialisé.

 Nous sommes coupés de notre propre corps, qui est aliéné et dépossédé.

Il ne nous appartient plus.

Il y a cassure, césure, scissure, déréliction et déchéance.

La relation à notre corps est pervertie par la somatophobie sociale.

Toute nature est soigneusement expurgée du corps humain.

La société pratique une circoncision générale du corps.

Le corps humain n’est dénaturé que pour être mieux socialisé.

Le biologique est alors une métaphore de la réalité socio-politique.

Le corps devient la symbolique générale du monde. Il reproduit toute la société.

       Mon corps est le reflet de sa culture dans sa taille, son poids, sa forme, sa grosseur, sa couleur, ses mutilations ...

        On a le corps de sa classe économique et sociale.

Ce corps n’est pas mon corps; traversé par la culture, il est le carrefour du champ symbo­lique.

Tout cela provient d’un mépris séculaire du corps qui reten­tit sur l’éducation et produit ces déformations avec ces tabous.

 

A. Les trois tabous

 

1. La vue de mon corps m’est interdite. Aussi ne se présente-t-il que recouvert d’une housse, qui en cache la nature pour suggérer la présence d’un autre corps (plus grand, plus mince...). Cela engendre le corps-aveugle, la coupure intérieure et le corps mor­celé. Privés de la vue, les corps se comportent en aveugle. Ne pas disposer de sa propre image, c’est être coupé de soi, c’est faire de la relation à son corps une pitoyable supercherie et de la relation aux autres un impitoyable mensonge. De plus, mon corps est culturel­lement coupé en deux: le montrable (la figure et les mains) et le non montrable (tout le reste). Le caché c’est le laid, le sale, l’in­fâme, les parties honteuses. Et les coupures se multiplient : entre le haut et le bas par la ceinture-barrière, entre le coté droit noble et le gauche sinistre des gauchers, entre le devant montrable et le derrière inquiétant, le dehors et le dedans, puis le logique et l’imagi­natif, l’intellectuel et l’émotionnel. Le résultat c’est le corps-morcelé. Par ce refus de la plus grande partie de mon corps, je suis obligé de repousser mon image corporelle dans sa totalité. Mon corps ne peut être saisi que par morceaux. Ce corps-morcelé de la publicité (oeil, bouche, sein, jambe...) n’est que la résurgence des objets partiels de M. Klein.

La vue du corps des autres m’est encore plus interdite et leur forme n’est pas plus libre. La société secrète des normes corpo­relles qui en sont venues à constituer un véritable standard-type social. Elle a l’habileté de ne jamais l’imposer, ni même le deman­der, il suffit que cela soit suggéré par la publicité et tous les médias. Cela entraîne l’universel narcissisme social et l’ostracisme de la différence. Il est impossible de se reconnaître différent. Tous les corps doivent être moulés sur le même type.

 

2. Le contact du corps des autres est impossible. Dès la nais­sance, les enfants blancs sont séparés de leur mère et nous avons organisé une vie à distance. Chez les Blancs si l’on touche quelqu’un, il faut lui demander pardon, car tout contact est équivoque, inquiétant, dange­reux.

Même le contact de son propre corps était suspect et on l’inter­disait à l’enfant. Des vêtement-fourreaux le protègeaient de son propre corps. Aussi dans notre civilisation n’existe-t-il aucune technique de massage des enfants comme aux Indes ou au Maroc, et encore moins d’auto-massage comme en Chine (Do-In) ou au Japon (Shi-atsu).

 

3. Le troisième tabou est celui du vécu intérieur et de la sou­plesse. Nous avons été évacués de notre propre corps. Le contact intérieur est nul, c’est le corps-absent ou le corps-ustensile. Les corps raidis, rigidifiés fonctionnent comme des automates, un attaché-case dans une main, un parapluie dans l’autre. Leur modèle social est le garde-à-vous militaire à six pas. Les corps sont bloqués par les frustrations, raidis par les souffrances, crispés pour lutter contre les stress répétés. Les frustrations sexuelles sont dans le bassin raidi, l’angoisse, dans la gorge bloquée, les peurs, dans les mains qui tremblent, la barre sur la poitrine, l’étouffement, l’asthme... C’est bien ainsi qu’avancent des enfants que l’on a fait marcher à la baguette.

Pourquoi cette chute du corps dans la seule civilisation occidentale?

Pourquoi une telle haine du corps?

 

B. La Somatophobie

 

Étymologiquement, la somatophobie est la haine du corps, de son propre corps d’abord et par la suite, de tous les autres corps. On doit la considérer comme une authentique phobie, c’est-à-dire comme une manifestation de la névrose obsessionnelle, ou, selon les termes de Freud, de «l’hysté­rie d’angoisse ».

Nous ne cherchons pas à en présenter des cas cliniques, mais à décrire et à analyser, une affection de nos sociétés. C’est donc sur le plan intellectuel que cela se situe d’abord, les conséquences sociales sur les institutions et les com­portements ne venant qu’après. Le trait le plus caractéristique de ce tableau étant la haine, on devrait plutôt l’appeler l’anticorpo­réisme, ou le misosomatisme. C’est une perversion extrêmement répandue dans notre civilisation. Elle est fortement justifiée rationnellement au point qu’elle a pu passer pendant longtemps comme l’une des valeurs de nos sociétés. Nous allons l’analyser dans ses différentes composantes.

 

1. La séparation entre l’âme et le corps ou, si l’on préfère, entre l’esprit et le corps, est la coupure de l’unité psychosomatique de la personne humaine. Il y a là une distinction, parfaitement valable comme toutes les distinctions, mais qui aboutit à une véritable séparation. Il est de même légitime de distinguer dans le corps humain, la moitié droite et la moitié gauche, comme le recto et le verseau d’une feuille. Mais comment avoir un recto sans verseau ? On oppose sans cesse l’âme au corps comme si chaque partie avait ses désirs, sa volonté propre, ses passions. Bref, on a été obligé de concevoir l’esprit comme ayant un corps (angélique ou glorieux, mais un corps quand même) et le corps, séparé arbitrairement de l’esprit, retrouve tout un psychisme dit corporel. On a donc là, une démonstration sup­plémentaire qu’il est impossible de sépa­rer le corps de l’esprit et l’esprit du corps.

 

2. Le partage injuste suit cette séparation dualiste, l’esprit est conçu comme bon et le corps comme mauvais. Radicalement, fondamentalement, par essence, c’est le corps qui est vicié, faussé, et garde la trace du péché des origines. L’esprit, lui, au contraire, est conçu comme pur, juste et incitant au bien. Les incitations mauvaises ne peuvent venir que du corps. C’est lui qui est la source du mal, l’universel tentateur.

Il est donc le diable dans la personne, alors que l’esprit cor­respond au divin. Le corps c’est le corrupteur; un principe de malignité vit en lui. Cette corruption corporelle a sa source dans le désir sexuel, la paresse, la gour­mandise, l’ivrognerie et la colère ... Par là se retrouve la grande distinction antique et universelle du pur et de l’impur. Par extension l’impur est devenu le corporel. Tout ce qui rappelle le corps est sale et impur: fonctions d’élimination, ou tout simplement éternuer, cracher, postillonner, roter, tousser, se mou­cher ...

 

3. Il en découle le mépris du corps, comme inférieur. Le corps est subordonné à l’esprit. Il doit être dominé, dressé, jugulé et l’on retrouve toutes les images du dressage des animaux. Le corps est donc animal; c’est l’animalité en l’homme. Toute sauvagerie vient du corps. L’esprit est toujours tenu pour essentiel­lement humain, civilisé et parfois divin. Donc la morale se ramène essentiellement à faire que le corps obéisse à l’esprit. Le stigmate, dans l’homme, ce sont ses parties honteuses (pudenda) qu’il porte sur lui.

Non seulement le corps est tenu comme méprisable intellec­tuellement sur le plan des valeurs, mais il est affectivement dégoû­tant. La saleté est autant physique que morale. D’où toutes les techniques de propreté et de purification corporelle qui ont été développées dans les religions, l’hygiène, la morale, la médecine, l’éducation, etc. Le corps est tellement dégoûtant qu’il ne doit jamais être dévoilé. La forme extrême s’en trouve dans les corps entièrement voilés des musulmanes, avec la Burka.

Le dégoût mène aux insultes. Et nous relèverons chez nos écrivains les qualificatifs affectés au corps: abject, honteux, igno­ble, infâme, détestable. «Bouffi d’un vain orgueil par sa pensée charnelle...» Bien entendu, ces insultes sont étendues à tout ce qui participe à la nature corporelle: la femme tentatrice de l’homme, les sauvages qui ne sont que leur corps, les animaux horribles, dégoûtants et diaboliques, la nature qui recèle les mauvais esprits, la terre et tout ce qu’elle produit de vivant. Cette haine du corps se manifeste essentiellement par une persécution.

 

4. Une redoutable peur se cache en réalité sous cette haine profonde du corps. Si le corps inspire de la répulsion, c’est parce qu’on le craint. Cette répulsion se révèle, en effet, immotivée et excessive. Il se développe chez certains êtres une profonde angoisse à être confrontés avec leur corps. Il est supposé leur faire faire toutes les bêtises, et il n’y a pas que les tentations de la chair.

 

5. L’histoire de la somatophobie est le fil rouge qui explique une grande partie de l’histoire des Occidentaux. Nous avons du remonter avant Zarathoustra jusqu’à l’antique religion dualiste des anciens Perses avec son dieu du bien Ormuzd et son dieu du mal Ahriman. Et leur lutte éternelle divise le monde entier en deux : le jour et la nuit, le pur et l’impur, l’âme et le corps, l’homme et la femme ... Ces idées se retrouvent chez les Grecs avec Platon (427-347) qui traite le corps de cercueil (soma/séma) puis chez Paul de Tarse qui invente la notion de « chair » (sarx, carné) et certains gnostiques. Arrivent alors les Pauliciens de Palestine et d’Arménie qui sont iconoclastes. L’empereur de Byzance les déporte en Bulgarie en 971 où on les nomme Bogomiles. Leur hérésie remonte le long des Balkans (Dragovitsie ou Yougoslavie) jusqu’en Italie sous le nom de Patarins et ils traversent les Alpes pour devenir les Cathares, exterminés par les croisades des Albigeois du XIIème siècle. Mais le courant de somatophobie est beaucoup plus large et se retrouve dans des mouvements aussi divers que les Flagellants, les Jansénistes, certains Romantiques ...

 

C. La Réhabilitation

 

La réhabilitation du corps en Occident a été très lente et a demandé plusieurs siècles. Elle a commencé à la Renaissance avec L’invention du corps. Plusieurs courants réclament le corps en même temps. Les médecins veulent l’étudier et le disséquer avec André Vésale en 1543, puis les peintres le représentent avec Léonard de Vinci et Botticelli en 1500, les éducateurs avec la première académie sportive la Casa Giocosa de Feltre 1425, puis les programmes de Rabelais 1534 et de Montaigne 1580, les ethnologues découvrent stupéfaits les corps si différents des sauvages ...

 

Freud dès 1905 avec la psychanalyse, en faisant sauter le verrou du sexe, a aidé à réhabiliter le corps, mais ne l’a pas totalement libéré. Dès qu’un psychanalyste s’intéresse un peu trop au corps, il est accusé de le faire aux dépens de l’inconscient. Aussi ce seront des dissidents de la psychanalyse qui vont écrire ce nouveau chapitre.

Paul Schilder (1886-1940) est un psychiatre psychanalyste qui s’intéresse à l’image du corps. Parti de la neurologie, il se pas­sionne pour l’articulation entre le biologique et le psychologique. Et il la trouve dans cette image de notre corps que se fait notre esprit. S’y articulent le modèle postural et le schéma corporel. Schilder s’est opposé à l’hypothèse freudienne d’un instinct de mort, car il a construit sa psychologie sur la vie et non sur la mort. Et il développe l’idée freudienne d’un moi corporel au point d’en faire, non seulement la surface de l’appareil psychique, mais la projection de l’image du corps.

J.H. Schultz (1884-1970) est un autre disciple de Freud qui va être amené à s’occuper directement du corps physique. Il remar­que que les difficultés de l’existence provoquent une rigidification du corps, des crispations et des contractures. D’où l’idée de facili­ter l’expression de ses difficultés intérieures en amenant d’abord le corps à se relaxer. Et il invente, pour ce faire, une des premières méthodes de relaxation. Il la nomme «Training autogène », car, après un court apprentissage, chacun doit être capable de pouvoir se relaxer soi-même. Par la suite, on ne parlera plus que de relaxa­tion musculaire ou à la rigueur corporelle, mais la méthode Schultz, par autodécontraction concentrative, se veut globale. C’est la personne totale, dans son interaction somatopsychique, qui doit chercher à lutter contre son angoisse autrement que par la rigidification corporelle et psychique.

Georg Groddeck fut pour Freud un ami encombrant. La parution du Livre du ça en fait un des pères de la psychosomati­que. Il se sert du vocabulaire freudien pour développer ses idées propres. Ainsi le ça est un savoir organique et organisé, à la fois sauvage et mystique. Il crée le corps et la pensée, car en fait c’est «ce par quoi l’on est vécu ». Ses blessures engendrent les maladies. Freud a toujours cherché à ramener l’organique au psychologique, alors que Groddeck essaye de ne jamais quitter l’organique. Il reste un médecin généraliste qui lutte contre les maladies par des massages, la diète et la prise au mot des symptômes, exacerbés pour en révéler le sens au malade. Il vise par là à retrouver l’être enfantin extatique, le corps d’amour perdu et l’Eros enfant, libre jeu de création. Sinon, le ça se jette à corps perdu dans la maladie qu’il crée comme sa dernière oeuvre d’art. On sait l’usage que toute la psychosomatique contemporaine va faire de ces notions.

Wilhelm Reich (1897-1957) fut pendant longtemps un disciple prisé de Freud qui en fit le directeur du séminaire de thérapie psychanalytique de Vienne. Mais peu à peu, son insistance sur le corps, le sexuel, le génital, la libido comme énergie physique et corporelle vont l’amener à une rupture retentissante. La fonction de l’orgasme est pour Reich essentielle à la bonne santé. Toute perturbation est cause de névrose. D’abord se produit une défor­mation caractérielle puis l’établissement d’une cuirasse musculaire de rigidification par stase de l’énergie sexuelle bloquée en un endroit du corps. «La rigidité de la musculature est le côté soma­tique du refoulement et la base de son maintien!» Les spasmes ne s’établissent jamais sur un muscle isolé, mais dans un groupe de muscles formant une unité fonctionnelle d’un point de vue végéta­tif. Après l’analyse caractérielle, Reich sera amené, à la fin de sa vie, à mettre au point une végétothérapie pour débloquer la cui­rasse musculaire. Lui aussi touche les corps, les masse, leur apprend à respirer, à se décrisper et à retrouver le réflexe orgasti­que pour se mettre en consonance avec l’énergie universelle.

Alexander Lowen, né en 1912, après avoir fait une première analyse aux U.S.A. avec Reich, en a refait une autre avec le Dr John Pierrakos. En 1956, tous les deux mettent au point la Bio-énergie. Pour cela ils développent la végétothérapie de Reich et l’adaptent à un travail de groupe, en l’enrichissant de divers exercices corporels: le grounding ou l’enracinement pour se bran­cher sur l’énergie centrale, le tabouret pour la libération de la cage thoracique et l’hyperventilation, le matelas, les coussins et la raquette de tennis pour l’expression explosive des émotions et la libération de la motricité, le massage profond reichien, les exer­cices de contact physique en groupe... L’ensemble est donc bien centré sur le corps. «La vie de quelqu’un, c’est la vie de son corps» (La bio-énergie, p. 34). Si le corps n’est pas attentif, spirituel et expressif, c’est que l’on n’est pas totalement dans son corps et qu’on le traite comme une machine. «La bio-énergie est une tech­nique thérapeutique qui aide à retourner dans son corps et à en apprécier la vie au plus haut point possible» (p. 35). «La bio­énergie repose sur cette proposition simple: chacun est son corps. Nul n’existe en dehors du corps vivant où il passe son existence... Si vous êtes votre corps et que votre corps est vous, il exprime alors ce que vous êtes, c’est votre manière d’être au monde. Plus votre corps est vivant, plus vous êtes dans le monde» (p. 45).  Ce thème de l’importance exceptionnelle du corps a été déve­loppé dans Le corps bafoué. «Pour chacun de nous, la réalité fondamentale de notre être, c’est notre corps ». La bio-énergie est la méthode qui permet de ressentir en soi ce courant de vie dans un sentiment de continuité avec tout ce qui nous entoure. Elle est, dans la psychologie humaniste et dans notre société, l’une des méthodes qui a le plus fait pour développer la réconciliation avec son corps.

 

Les temples du corps. Et cette réhabilitation va être globale, avec le corps la réconciliation va se faire en même temps avec la nature (écologie et animaux) et la femme. Car les trois ont partie liée : opprimés ensemble, libérés ensemble. Il convenait de se protéger de la femme comme on se protège du sexe, du corps et surtout de ses parties honteuses. Ceci va donc avec la libération de la femme (fin du corset et de l’interdiction de porter un pantalon, droit de vote, divorce, contraception, égalisation …). Les fins de guerre vont être des périodes de libération du corps 1815, 1871, 1920, 1946. Mais surtout la fin de la guerre du Vietnam avec les Hippies et les mouvements de 1968 vont marquer un changement complet en Occident. On risque même de tomber d’un excès dans l’autre et après avoir nié le corps d’en venir à nier l’âme. On peut parler d’adoration ou adulation du corps avec la construction de tous les temples du corps : stades qui remplacent les cathédrales, institut de beauté, de massage, de thalassothérapie, de somatothérapie, clinique d’esthétique, Eros center … Au point que pour les jeunes générations tout ceci est un combat dépassé qui n’a d’intérêt qu’historique.

 

Bibliographie dans Descamps, Ce corps haï et adoré, Tchou/Sand, 1988