LA DECOUVERTE DE LA PSYCHOLOGIE DU
CORPS
par Marc-alain Descamps
La psychologie est un domaine qui,
curieusement, a souvent changé d’objet.
Selon son étymologie, elle a été
constituée par Aristote comme « science de l’âme ». Puis Descartes
passe aux « passions de l’âme » et Leibnitz aux faits des conscience
et petites perceptions. Elle est devenue scientifique avec la physiologie des
sensations de Fechner et Wundt en 1879. Puis elle a été l’étude des formes ou
Gestalt. En 1900 elle se divise entre l’étude des réflexes conditionnés avec
Pavlov puis l’école de l’apprentissage, et la science de l’inconscient avec Freud
et la psychanalyse. En 1913 elle passe à la seule étude objective des
comportements ou Behaviorisme de l’américain Watson sur le modèle de la
psychologie animale. Pierre Janet élargit cela à la science des conduites. Gabriel
de Tarde inaugure la psychologie sociale avec l’étude des groupes, des
attitudes et de l’opinion publique par les questionnaires. La psychologie de
l’enfant s’élargit aussi en psychologie du développement avec Piaget qui
inaugure l’étude du cognitif, en liant l’étude du cerveau et l’intelligence
artificielle des machines dans le neurocognitif actuel …
Le corps, opposé à l’âme, était
réservé aux médecins depuis les premières dissections humaines d’André Vésale
et son célèbre livre de 1543 De humani corporis fabrica. Il va passer
peu à peu aux ethnologues, aux artistes qui l’étudient pour le représenter, aux
gymnastes, sportifs et éducateurs … La notion de « corps » quitte l’anatomie
et la physiologie pour l’ethnologie et la sociologie avec Marcel Mauss qui le
définit comme « un fait social total » et demande en 1934 l’étude
mondiale des « techniques du corps ». Valéry y réfléchit en 1943.
Les premiers à l’étudier sont les
philosophes et les phénoménologues (Husserl 1923), le premier livre intitulé
« Le corps » est publié en 1963 aux PUF par Chirpaz.
Puis l’on met le corps au programme
des Instituts de formation d’activités physiques et sportives. En 1972, Bernard
publie « le corps » et Descamps « Le nu et le vêtement »,
issus de leurs cours dans les STAPS. Ainsi va s’inventer la psychologie du
corps à partir des cours de Jean Stoetzel, Jean Maisonneuve et Marilou
Bruchon-Schweitzer (1981). Après, cela va être le déferlement des études sur le
corps comme si l’humanité voulait se rattraper d’avoir si longtemps oublié ce
sujet essentiel.
Cela s’est fait peu à peu et a
demandé bien des étapes. Ce « corps » non physique est d’abord nommé
« corps propre », ou image du corps.
1. L’image du corps a été reconnue dès la fin du XIXème
siècle. Elle est constituée par l’emboîtement de trois niveaux : le
« modèle postural » (Bonnier, 1893), le « schéma corporel »
(Schilder 1935), enfin « l’image du corps », plus consciente et
sociale et qui varie selon les différentes modes séculaires du corps.
. D’abord a été reconnu la présence
dans chaque être humain d’un « modèle postural », ou
connaissance en grande partie inconsciente de la position de notre corps dans
l’espace et de la situation relative de chacune des ses parties. Il a été mis
au point dès 1893 à partir les travaux
du Dr. Bonnier sur le vertige. Soignant des travailleurs sur les toitures
atteints de vertige, il a du admettre que chaque personne saine et sans vertige
ne pouvait fonctionner qu’avec un modèle postural.
. Puis dès 1935 en travaillant sur
la relaxation, Schilder a fait admettre le « schéma corporel »
ou synthèse permanente et constante de toutes les sensations corporelles
(cénesthésie) unifiant la sensation du corps, comme étant un et étant moi. Ce
corps de sensibilité a fait admettre et comprendre les douleurs des amputés.
. Enfin dès 1945 apparaît la notion englobante « d’image du
corps » qui comprend les deux précédentes emboîtées comme des poupées
russes dans la représentation imaginaire de notre corps dans notre esprit. Elle
est beaucoup plus consciente et sociale et par conséquent varie selon les
différentes modes séculaires du corps.
Sur ce socle de base vont se greffer
bien des adjonctions et variantes et la notion se diversifie. L’Homonculus
est la découverte du dessin que constitue l’importance respective des parties
du corps dans le cerveau. Il y en a deux. Pour l’action un tiers doigts et le
dernier tiers par tout le reste du corps. Pour la sensibilité au contraire les
lèvres, la bouche et le conduit digestif occupent la moitié du cerveau et sur
l’autre moitié le pouce est aussi important que toutes les jambes. Le membre
fantôme ou illusion des amputés, qui souffrent encore d’une partie du corps
disparue, a fait découvrir que l’image du corps n’est pas stable mais fluctue,
puis on a découvert les dysmorphophobies ou honte d’une partie de son
corps. Elles sont indispensables pour comprendre la chirurgie esthétique ou le
trans-sexualisme.
2. L’image spéculaire est la
vision de son reflet dans le miroir. Son danger a été connu dès l’antiquité
avec l’expérience de Narcisse, mort d’avoir vu sa beauté. Son importance pour
l’enfant a été étudié par bien des psychologues comme Baldwin, Wallon, Gesel,
Zazzo, etc. Mais ce moment constitutif de notre identité a été rendu célèbre
par le rôle que Jacques Lacan lui a fait jouer en psychanalyse. Cette prise de
conscience de soi par désidentification de la mère est aussi ce qui met fin au
fantasme originaire du corps morcelé. L’objection pour les aveugles ou pour les
lieux et surtout les époques où les miroirs n’existaient pas a mené à saisir
son remplacement par le regard de la mère, du partenaire ou d’autrui. L’image
de mon corps se trouve toujours dans l’œil de qui me regarde et ce lui a donné
son nom de « pupille » (petite fille). Le problème final est que je
ne sais pas qui je suis, mais que je m’identifie toujours à une image de moi,
qui n’est pas moi, mais mon reflet. « Je est un autre » savait déjà
Rimbaud.
3. La somatophobie est la
haine généralisée du corps humain. Elle semble assez spécifique aux Blancs et
elle a empoisonné leur civilisation pendant 2.500 ans. On peut avec Platon la
faire remonter à la religion dualiste des anciens Perses ou Mèdes. De même que
pour eux il y avait deux dieux égaux, celui du bien et celui du mal, de même
l’homme était divisé en une partie mauvaise, impure et honteuse, son corps et
une partie bonne et noble, son esprit ou âme. Ce partage injuste a engendré
dans la civilisation chrétienne un mépris du corps qui recouvrait en fait une
redoutable peur. Aussi le corps coupé lui-même en deux avait ses parties
honteuses et ses divisions haut/bas, devant/derrière, droite/gauche,
contenant/contenu. Récemment une réhabilitation du corps vient d’avoir lieu,
avec parfois des excès opposés comme cela a été étudié dans Ce corps haï et
adoré.
4. Le corps marqué porte les
traces indélébiles de toutes ces oppressions et répressions. Cela a d’abord été
reconnu sur le corps des autres, celui des peuples étranges et lointains. Alors
nos ethnographes sont allé les observer et les photographier et l’on a décrit
toutes leurs bizarreries : négresses à plateaux, labrets, scarifications,
tatouages, mutilations rituelles, excision, etc. Dans tout cela il ne
s’agissait que du corps des sauvages ou non-civilisés. Ma thèse a été que nous
avions des déformations équivalentes, seulement ce n’était pas les mêmes, nous
y étions habitués et nous pouvions les justifier par la coutume, la religion,
l’hygiène, la propreté, la médecine, la beauté … Mais les autres aussi avaient
leurs propres justifications, avons-nous du finir par reconnaître. Le tatouage
est équivalent et les correspondances terme à terme sont visibles :
scarification/percing, excision/circoncision, plus les vaccins, l’épilation des
femmes, la rhinoplastie, les liposuccions et implants de silicone, culturisme,
orthodontie et chirurgie rectificative, transexuels et drag-queens …
5. Le standart-type social
ou
les modèles culturels ont été ma découverte
suivante. Chaque groupe et chaque
période ont des images du corps obligatoires. Tous les corps
doivent être mis
en conformité, de gré ou de force, sinon c’est le
bannissement culturel :
en ville si quelqu’un a des dents manquantes ou mal
alignées, il manifeste
qu’il appartient au quart-monde. Pour la psychanalyse il
s’agit de fantasmes
collectifs ou même d’archétypes. Ainsi la projection
de dessins, gravures et
photos d’époque montrent que l’humanité a
commencé avec la préhistoire par le
fantasme de l’œuf (perpétuellement enceinte comme
les Vénus aurignatiennes, la
partie la plus large étant à la taille). La femme finit
par succéder à la mère et
cela est rendu manifeste en inversant les proportions et en inventant
la taille
de guêpe ou le fantasme de la fourmi (invention des
Crétoises XIV siècles avant
notre ère). La femme à l’époque de
Botticelli n’a pas d’épaules (Vénus sortant
de la mer), réservées aux hommes à
l’époque de François Ier. La Belle Epoque
sera riches en fantasmes : le pigeon avec toutes ces gorges
pigeonnantes,
l’oie avec le cul-de-Paris en 1860 … En 1920 on
libère la femme avec le
fantasme de la morue (plate comme une morue), actuellement règne
l’araignée
(des membres qui n’en finissent pas sur un tout petit corps) ou
l’échassier
(avec le corps de Dim et les souliers compensés) …
Pendant longtemps avec la mère, a
été privilégié la poitrine avec le décolleté. Puis dès 1920 les jeunes ont
valorisé leurs jambes avec le raccourcissement des robes et l’invention de la
mini-jupe. Les femmes ayant définitivement adopté les pantalons, ont trouvé une
nouvelle zone érotique les reins et le bas du dos.
6. La communication corporelle n’est
pas que verbale. Il reste à intégrer tout l’involontaire qui émane du corps.
Des milliers d’expériences scientifiques faites depuis trente ans donnent la
possibilité de comprendre ces messages involontaires du corps (le fameux code perdu)
et de constituer dans l’avenir une nouvelle morpho-psychologie scientifique. Cela
a commencé avec la Nouvelle Ecole de la Communication (l’école de
Palo-Alto : de Bateson aux théories systémiques) et leurs principales
applications : le code des distances ou proxémie de Hall, le code des gestes ou
kinésique et le code des contacts ou haptonomie. Le livre sur la communication
en fournit une vérification expérimentale par les stéréotypes, qui sont les
idées reçues ou schémas majoritaires d’une population. Il montre que personne ne
peut apercevoir un corps humain sans en inférer des attributs psychiques (qualités,
défauts, caractère...) et par là découvrir la psychologie de cette personne.
Cette psychologie naïve, intuitive de chacun est à confronter avec la
psychologie scientifique qui étudie maintenant les types de personnalité et
leurs modes d’attribution. On trouvera des analyses des traits corporels
humains et de leur signification : taille, poids, volume, mains, formes du
visage, importance des récepteurs sensoriels, couleur des yeux et des cheveux,
rides, maquillage...
S’y ajoutent le décodage des expressions du visage, la reconnaissance des
émotions, la psychologie des regards, des larmes, du rire et des sourires...
C’est dans ce domaine que s’est faite la principale découverte scientifique à
la suite des travaux d’Ermiane sur les 47 muscles du visage. Repris par les
Américains, ils ont aboutis à divers systèmes de codage/décodage des mouvements
faciaux qui permettent de lire en instantané le second message transmis par le
visage pendant que l’on parle. Après avoir accéléré les éléments de
transcription, on arrive maintenant à travailler en temps réel et même pour
pouvoir saisir toutes les micro-expressions il faut utiliser le ralenti de la
bande vidéo que l’on repasse. Ceci permet la découverte des indicateurs du
mensonge par l’étude de la gestualité concomitante. Les indices para-verbaux
(hésitation, retards, altérations...) suffisent lorsqu’on est entraîné, au
point que l’on a pu construire un appareil de suspicion de mensonge au
téléphone.
Dans les gestes l’on étudie les emblèmes, ou
gestes à signification connu à l’avance (tirer la langue, faire de l’oeil,
montrer le poing...), les gestes qui accompagnent le langage (illustrateurs,
ponctuateurs, transitiveurs pour le passage de parole...), la gesticulation et
les différents gestes de salutation avec une grille de compréhension de la
signification des différentes sortes de poignée de main.
L’ensemble est compris selon l’interaction
constante de l’esprit et du corps comme les deux faces de la même réalité dans
une conception unitaire de l’être humain. Le corps est un fait social total et
son étude suppose une recherche interdisciplinaire. Le retour du corps est un
des phénomènes majeurs depuis trente ans, il doit avoir sa place dans une
compréhension de l’homme de l’organisation, mais aussi dans un projet humaniste
de la société.
Bibliographies dans
Marc-Alain Descamps, Ce corps haï et
adoré, Tchou/Sand, 1988
Marc-Alain Descamps, L’invention du
corps, PUF, 1986
Marc-Alain Descamps, Le langage du
corps et la communication corporelle, PUF, 1989
Marc-Alain Descamps, Corps et
extase, Trédaniel, 1992
Marc Alain Descamps, La psychanalyse
spiritualiste, Desclée de Brouwer, 2004