LES MODELES CULTURELS DU CORPS
par Marc-alain Descamps
La
forme du corps humain n’est pas naturelle mais culturelle. Le poids, la
taille, la grosseur, la couleur, la forme des différentes parties d’un corps
varient selon les groupes. On peut établir un rapport entre ces données corporelles
et l’environnement ; il est à la fois celui de la causalité et de
l’adaptation. Les Eskimos sont-ils petits et gras à cause de leur alimentation de
phoques et de poissons ou de leur adaptation au froid ? Pourquoi les Pygmées
de la forêt équatoriale sont-ils parmi les groupes humains les plus
petits ? Mais les corps sociaux actuels relèvent moins des données
physiques que des fantasmes collectifs de la société. La part de l’esprit est
plus importante que le conditionnement physique.
LE CORPS MARQUE
Et notre conclusion est
que nos corps portent aussi les marques de leur groupe actuel. Si ce ne sont
pas les mêmes que celles des sauvages, elles sont équivalentes.
LE STANDARD-TYPE
SOCIAL
Actuellement s’est constitué un véritable
standard-type social du corps, dont on ne peut pas s’écarter. La forme corporelle
ne parait libre que parce que son imposition est insidieuse. Elle ne fait
l’objet d’aucune loi écrite et ne constitue qu’une mode. Mais sa force vient du
consensus social. Il en est d’ailleurs de même dans les sociétés primitives.
Nous avons ainsi pu mener une enquête sur la clitérodectomie en pays Baoulé
(Côte d’ivoire) et au lycée de Baouké. Nous pensions que les jeunes lycéennes
évoluées et instruites allaient protester et se plaindre de cette mutilation
sexuelle. Or nous n’en avons trouvé aucune contre. Toutes la désiraient et se
plaignait à l’occasion de la pauvreté de leur famille, qui les empêchait d’en
profiter. Elles la justifiaient par quantité de rationalisations et
d’avantages, le principal étant qu’elles appartiendraient à une classe
supérieure et pourraient faire un plus beau mariage.
Dans
nos sociétés seules les modalités changent ; les modes corporelles passent
plus inaperçues car elles sont présentées sous couvert de santé d’hygiène ou de
propreté. Elles n’ont pas besoin d’être imposées car elles sont insidieusement
véhiculées par la publicité et les médias (photos, magasines, cinéma,
télévision...). Ainsi s’est créé le standard-type d’un corps jeune, beau,
svelte, décontracté, harmonieux auquel chacun est tenu de se conformer.
L’emploi d’appareils de rectification dentaire
est en Europe quasi-universel. Nos enquêtes nous ont montré que 54% des
adolescents les avaient utilisés et le pourcentage monte à 72,5% des enfants de
familles de niveau socio-économique élevé. Aux U.S.A. il existe même des
appareils à traction extra-orale. Et l’on voit des enfants aller tranquillement
à l’école avec cette sorte de casque qui les oblige, de plus à ne dormir
que sur le dos. De nos jours l’examen et la description d’une denture sont le
meilleur indicateur de niveau socio-économique. Les appareils de prothèse mobile
complète (les “dentiers”) sont plus répandus dans les niveaux bas et les
prothèses fixes au contraire dans les milieux élevés. Les professionnels du
monde du spectacle se font même réaliser des façades de céramiques de parade
pour avoir un sourire éclatant et régulier. La couleur des dents est aussi
tenue pour extrêmement importante. La publicité pour les dentifrices utilise,
entretient et développe cette mode d’un blanc éclatant.
Le tatouage.
Le tatouage a
d’abord été étudié chez les
“sauvages” en particulier ceux de Polynésie
d’où
vient son nom. En réalité il est indigène et a
toujours été pratiqué en Europe
par les Gaulois et surtout par les Pictes en Ecosse. Aussi
n’a-t-il jamais
cessé durant les siècles passés et a toujours
été de régle dans les familles
régnantes de Scandinavie et de Grande- Bretagne. Il est
actuellement l’objet
d’un renouveau et d’une plus grande diffusion aux U.S.A. et
en Europe. Sa facilitation
grâce aux appareils électriques indolores lui permet de se
répandre parmi les jeunes
et les femmes en devenant une véritable mode. Et nos
enquêtes nous ont montré
que cette pratique avait quitté le monde des marins, des
soldats, des repris
de Justice et des marginaux pour se diffuser parmi toutes les classes
sociales.
On commence même à reconnaître ces peintures
corporelles comme l’un des
beaux-arts.
Body-building. Le culturisme
est une technique corporelle spécifique des sociétés post-industrielles, qui
s’est diffusée après 1950 en profitant du sport et du besoin accru de
musculation. Des méthodes scientifiques ont été mises au point ; elles permettent
d’ajouter assez rapidement 20 à 40 kilos de muscles a son corps en les portant
à leur développement maximum. On est ainsi passé de l’haltérophilie au culturisme
puis à la musculation. L’importance de cette technique vient de ce qu’elle
pose le problème de ce qu’est le corps humain : doit-on considérer le
corps de l’athlète comme une hypertrophie ou comme un modèle et une norme, le
corps non-développé des autres étant resté atrophié ou de type enfantin ?
Très récemment cette pratique s’est étendue aux femmes, qui ont découvert et
prouvé qu’elles pouvaient avoir des muscles comme les hommes.
Dans
nos sociétés bien d’autres transformations du corps sont possibles, mais elles
sont aidées par ces moules du corps que sont les vêtements et correspondent
donc aux différentes modes du corps qui se sont succédées au cours de
l’histoire.
LES FANTASMES COLLECTIFS
Tout
ce qui ne peut pas être réalisé dans et par le corps est suggéré à l’aide des
artifices vestimentaires. Les habits en fait transforment plus le corps qu’ils
ne s’adaptent à lui. Les diverses créations vestimentaires ne sont pas
gratuites et leur étude nous fait traverser l’histoire des civilisations. Le
vêtement se veut l’indice le plus éclatant de la socialisation. Son principal
but est de dissimuler la forme naturelle du corps pour lui substituer une
nouvelle forme sociale. Cette invention est l’expression d’un fantasme
inconscient que véhicule un groupe et qui fascine sans pouvoir arriver à sa
claire expression. Il impose la silhouette à la mode dans une région et à une
époque. Leur étude nous a révélé qu’ils pouvaient tous se comprendre comme des
imitations animales. Ces grandes images collectives sont l’axe de l’inconscient
culturel. Elles portent à la fois sur l’homme et sur la femme, mais les femmes,
plus vouées a la mode, en ont été les victimes plus profondément et pendant
plus longtemps. Voici les principales images collectives.
1). La silhouette de
l’oeuf
est celle où le niveau le plus large se trouve au centre. Cela a
été le modèle de tous les matriarcats. On le
trouve dans les premières
représentations humaines qui sont toutes celles de femmes :
les Vénus
préhistoriques. Plus de 150 de ces statuettes, datées de
l’Aurignacien au Néolithique,
ont été retrouvées depuis l’Atlantique
jusqu’à la Sibérie. Et ce type de corps
féminin avec d’amples réserves graisseuses existe
toujours, même s’il n’est
plus à la mode, c’est celui des “marnas”
méditerranéennes et de toutes les mères
de familles nombreuses. Cette image de la mère a
précédé l’invention de la
femme.
2). A l’opposé le
fantasme de la guêpe ou de la fourmi correspond à l’invention de la
taille et le droit pour une femme de ne pas être une mère. Cela apparaît dans
les cultures minoennes et crétoises du quatorzième siècle avant notre ère,
puis revient au Moyen-Age et pendant tout l’Ancien Régime jusqu’à la Belle
Epoque. La création artificielle de cette taille étranglée se réalise à l’aide
d’instruments de compression comme les corps baleinés, les corsets et autres
guêpières. Les études médicales du début de ce siècle ont montré combien cela
déformait la cage thoracique et était responsable des vapeurs et évanouissements
dont on sortait en respirant des sels. L’examen des gravures de l’époque montre
que les contemporains étaient bien conscients de la ressemblance ainsi créée
chez la femme avec une guêpe ou une fourmi. Mais la mode de ce type de corps
s’est aussi étendue aux hommes, particulièrement parmi les Romantiques, c’est
ainsi que Musset portait un corset.
3) La queue des
paons a inspiré l’allongement majestueux du bas arrière de la robe ou
la traîne. Elle a toujours été le symbole du pouvoir féminin et se trouve
encore utilisé dans le costume d’apparat
des reines.
4). Le fantasme de
la poule ou de l’oie provoque une déformation du corps
féminin qui l’amène à se cambrer pour
passer du plan vertical du buste à celui horizontal des reins et de la chute
des reins et revient enfin au plan vertical avec les jambes. L’illusion était
accrue par l’emploi de divers subterfuges du type coussins, poufs, tournures
et autres “culs de Paris”. Cette mode de 1860 a bien été comprise, ainsi qu’en
témoignent les gravures de l’époque, comme une imitation des volailles.
5). Elle se trouve liée au
fantasme de la gorge des pigeons ou encore plus des frégates qui
peuvent gonfler une énorme poche rouge sur leur poitrine. Par là se magnifient
les seins des mères ou des nourrices. S’y ajoutent les jabots de dentelles,
gorgerins, et pour les hommes les cravates et plastrons. Tout ceci permet, en
avantageant la poitrine, de se rengorger de plastronner et de faire des gorges
chaudes.
6). Le fantasme de
la sirène est très répandu. Il s’exprime dans ces robes-fourreaux, qui
obligent la femme à marcher à petits pas. Elles semblent n’avoir d’autre but
que de faire croire que les jambes sont collées et non fendues. Elles luttent
contre l’universelle peur que le corps humain soit, à partir du sexe, fendu et
fourchu. S’y retrouve donc le fantasme de la coupure, de la scission, ou comme
dit Lacan de la fente, refente et béance. L’horreur de cette division fait que
l’on ne veut plus ressembler, selon l’expression de Shakespeare, à un mauvais
radis fourchu.
7). Enfin le fantasme
animal actuel est celui de l’araignée. Le corps à la mode a un
tout petit tronc, une tête encore plus petite et des membres immenses et filiformes.
Ceci est encore accentué pour les femmes par les modes des coiffures à la
garçon, les cheveux tondus à un centimètre.
Une variante est l’image de
l’échassier, comme le flamand monté sur des jambes qui n’en finissent
pas. C’est le vertige du flou, du vaporeux et de l’évanescent dans un corps
d’adolescent monté en graine. Et de fait le modèle du corps humain que propagent
la publicité et les médias, est celui des “teen-agers” minces et maigres, à la
limite de l’anorexique. On a pu voir dans ce fantasme le reflet de périodes de
prospérité où l’on n’a plus besoin de porter sur son corps des réserves
graisseuses comme à l’époque des famines. Mais on doit y ajouter la volonté
des femmes de se libérer du désir des hommes avec des formes plantureuses et
de se plaire à elles-mêmes dans leur nouvelle fluidité.
CONCLUSION
Le
corps humain est donc social dans son poids, sa taille, sa constitution
biologique (vaccins et anticorps), ses formes, sa silhouette et ses décorations
(cicatrices, tatouages, peintures.) Il est pour la société un moyen d’exprimer
ses idéaux, ses structures et ses contradictions. Le corps peut donc apparaître
comme le carrefour du champ symbolique. Il reproduit toute la société et est le
reflet de sa culture. Et l’on peut le lire ainsi : on apprend son corps
comme on apprend à lire. On a le corps de sa classe économique et sociale. Car
au-delà des fantasmes personnels, il répercute les mythes collectifs. Le
biologique devient une métaphore de la réalité sociopolitique. Le corps est le
symbole dont use une société pour parler de ses fantasmes. Le corps que nous
vivons n’est donc jamais pleinement nôtre, il est d’abord une Image sociale. Non seulement les mythes qui hantent une
société donnée s’incarnent en lui, mais le corps atteint lui-même au mythe.
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