Marc Alain Descamps

 

PSYCHANALYSE DES CONTES DE FEES

 

Bruno Bettelheim a écrit un livre sur ce sujet, mais selon l’inconscient anglo-saxon et au premier niveau de l’Œdipe. Ici nous analysons les 11 Contes de Perrault qui sont dans  l’inconscient culturel des Français, hérité de Notre Mère l’Oye. Chaque conte  correspond à la psychanalyse d’un enfant jusque dans l’inconscient archaïque atteint par le Rêve-éveillé, avec cette particularité remarquable que tout est traité du point de vue féminin et avec plus de profondeur.

 
A. LES CONTES

 Les contes ne sont pas des enfantillages ni des histoires de nourrices justes bonnes à amuser les enfants. On commence seulement à comprendre qu’ils sont riches d’enseigne­ments. Ils sont d’abord un irremplaçable ré­pertoire d’expériences sous formes de symbo­les : les Evangiles du peuple.
Les contes traduisent l’incons­cient collectif de la communauté qui les a sécrétés. Ils contiennent des images-forces d’une puissance considérable. En tant que messages de l’in­conscient, ils relèvent de la psychanalyse.

 Les contes sont des oeuvres de sagesse ; produits par l’inconscient collec­tif, ils ne sont inventés par personne. Ce sont des histoires que l’on se transmet ora­lement. Par conséquent, ils sont constamment réactualisés. Un conte est vivant, car il est le miroir de l’âme d’un peuple. Chaque conteur brode sur le thème originaire. Ecrire un conte, c’est le figer et le tuer. Les contes écrits sont morts, leur évolution est arrêtée. Aussi ne peut-on plus les racon­ter. On se contente de les lire. Et par conséquent, leur public change.
Les contes ne sont pas des histoires à dormir debout. Ce ne sont pas des divertisse­ments pour analphabètes, ni des histoires pour faire peur aux enfants. La preuve c’est qu’au­trefois ils étaient racontés aux adultes. Le conte n’est pas récité par n’importe qui, n’im­porte quand, ni n’importe comment. Le con­teur est une personne inspirée, reconnue par sa communauté, et qui a commencé à voir apparaître ses premiers cheveux blancs. La place du conte est, lors des veillées, devant le feu.

Le conte se différencie de la fable, qui a une conclusion moralisante, de la parabole, qui est une métaphore développée,  des légendes, qui ont un fondement historique déformé et des mythes, qui racontent une histoire unique et originaire, un événement prodigieux, terrifiant, au début du temps.
Au contraire le conte arrive à n’importe qui, vous et moi. Les personnages n’ont pas de nom (la Belle et la Bête, le Chat Botté, le roi, le prince, un pauvre bûcheron...) ou un nom simplement descriptif (la cendre donne Cendrillon ou Cucendron ; le bonnet, le petit chaperon rouge...). L’histoire est un mélange d’événements ordinaires et de faits merveil­leux. La conclusion est heureuse, les contes sont optimistes. Les leçons sont très diverses et peuvent être différentes pour chaque enfant. En général, chaque enfant a un conte préféré qu’il faut sans cesse lui raconter jusqu’à ce qu’il en ait saisi le sens profond et que le problème correspondant ait été dépassé par lui. Mais actuellement les grand parents doivent de toute urgence raconter tous ces contes de fées, à la période favorable avant la concurrence de la T.V. des dessins animés, des bandes dessinées et des livres pour enfants.

Le mythe pose le fondement des choses alors que le conte en maintient le déroulement. Les mythes représentent souvent les exigences ir­réalisables du surmoi alors que les contes dépeignent, sous une forme initiatique, l’inté­gration du moi.

Le temps du conte est indéterminé, dans une période indatable, mais non originaire. In illo tempore, en ce temps là... Il était une fois... Du temps que les bêtes parlaient... Il y avait autrefois... Dans l’ancien temps... Il y a de cela mille ans...» Mais cela se situe dans le temps et non au début des temps comme le mythe. Ce n’est pas le temps du début, mais le temps d’après.
    Au-delà, ce sont aussi des histoires d’enseignements, des essais déguisés pour dé­crire l’indescriptible. Ils présentent la muta­tion de la conscience, indispensable pour atteindre l’Eveil. Ils nous transportent au royaume du merveilleux et nous parlent d’un mode ancien de commu­nication : l’enchantement de la nature. Ils nous révèlent les pouvoirs profonds de l’hom­me. Ce sont de plus des charmes et des opérations magiques. Et ces histoires irréelles sont donc très vraies.

B. LES CONTES DE FÉES.

 
Parmi les nombreux types de contes, les contes de fées occupent une place centrale et prééminente. Ils sont l’essence du conte, qui est la mise en scène du merveilleux.

Les fées sont le dernier souvenir de l’ancien­ne religion du culte de la nature. Parmi les esprits de la nature, elles sont essentiellement les Esprits des pierres et vien­nent de l’ancien culte des mégalithes. Ce sont les Vierges hyperboréennes, descendues du Nord. Selon les langues on les nomme Faye, fade, fadette, fada, fata, fie, fou, fighe. Elles deviennent les dames célestes (Béarn), les filandières, dames blanches ou dames ver­tes. Au début, leurs noms sont plus personnali­sés (Esterelle, Abonde, Avril, Mélusine, Voui­vre, Morgane, Viviane, Urgèle). Puis ce ne sont plus que des attributs (Puissante, Gracieuse, Bienfaisante, Charmante, Miracle, Plume, Con­solation, Lumière, Lucie...) ou des fonctions, comme la Reine des fées qui n’a pas de nom.
Ce sont les Esprits que l’on rencontre le plus facilement et qui se mêlent du monde des humains. Elles sont douces, sensibles, bienfaisantes. Elles sont une personnalisation de la Destinée, et accordent des dons à la naissance, en particulier, elles donnent des doigts de fées qui savent tout faire. Elles sont toutes bénéfiques, sauf la fée Carabosse, qui représente la mauvaise mère grognon.
On doit donc les considérer comme une exal­tation du Principe féminin de l’anima. Elles en remplissent tous les rôles fiancée, mère, marraine... Mais il s’agit toujours de la femme toute puissante, complète, de la Mère archaï­que qui possède le phallus. Il est symbolisé par la baguette de la Fée, qui lui donne tous les pouvoirs.

Les contes de fées sont donc des messages extrêmement riches, qui peuvent faire l’objet de nombreuses explications, nous n’étudierons ici que leur psychanalyse par le Rêve-éveillé de Desoille. Bien des thèmes de rêve-éveillés correspondent à des contes de fées le Prince charmant et la Belle au bois dormant, Cendrillon, Peau d’âne, le Petit Poucet, l’Oiseau bleu... Ils sont toujours utilisés aujourd’hui car les contes de Perrault constituent l’inconscient culturel des Français. Quelques autres contes de fées s’y sont adjoints comme Blanche-Neige, Pinocchio ou Peter Pan.

Ces contes font toujours partie de l’imaginaire des Français contemporains, parce que ce ne sont pas des Contes de Perrault. Perrault n’a fait que les écrire. Après de longues recherches Soriano a pu mon­trer que les trois contes en vers (Grisélidis, 1691, les Souhaits ridicules, 1963, et Peau d’âne, 1693) ont bien été rédigés par Charles Perrault (1628-1703), contrôleur général des bâtiments du roi et l’un des quarante premiers académiciens. Les huit autres contes, en prose, semblent avoir été rédigés par son fils Pierre Perrault d’Ar­mancour (1678-1700) entre sa 15e et sa 17e année, avec l’aide de son père. Ils n’ont fait que fixer par écrit une longue tradition orale ininterrompue, celle de « nos aïeux », «des huttes et des cabanes».

D’ailleurs le livre qu’ils font paraître le 11 janvier 1697  a un titre qui en indique l’auteur Contes de Ma Mère l’Oye. Mais l’at­tribution à Ma Mère l’Oye n’est pas fortuite et cette piste n’a pas été assez explorée. On garde des troupeaux d’oies dans les plaines du Danube et dans la région toulousaine. Les oies ont toujours servi à tirer des présages (le jeu de l’oie). C’est pour cela que les Ro­mains gardaient au Capitole celles consacrées à Junon, qui les sauvèrent en 387 du siège des Gaulois de Brennus. Il y avait aussi des oies au Capitole de Toulouse avec les Capi­touls. Ma Mère l’Oye est connue à Toulouse sous le nom de la reine Pédauque, en toulou­sain pé d’auco signifie pied d’oie, c’est-à-dire patte palmée. Cette reine palmipède, Austris, à la quenouille merveilleuse, fit construire la première église consacrée à Marie en Gaule, la Daurade décagonale à coupole ouverte au centre, où se trouvait son tombeau. Il a été retrouvé et c’est celui de la reine Ragnachilde, femme du roi Wisigoth Euric. Les Goths, chas­sés de Roumanie par les Huns, pillèrent Rome en 410 et établirent un royaume à cheval sur l’Espagne et l’Aquitaine avec comme capi­tale Toulouse jusqu’en 511 puis Tolède jus­qu’en 711. Ils laissèrent beaucoup de légendes transmises en argot, la langue du secret (son contraire est le ragot) sur la civilisation de l’oie et du jars, d’Auch à Jacca, par les pé­dauques ou pèlerins de Maître Jacques à Compostelle. Mais ceux qui font les Jacques, puis des jacqueries, ne sont que des pedzouils. Et les derniers Wisigoths devinrent le peuple paria de la France les cagots (chien de goths en gascon). Ces charpentiers ou maçons durent porter un bonnet phrygien rouge, ou une patte d’oie en drap rouge sur l’épaule jusqu’en 1723 et l’apartheid n’a cessé qu’en 1900.

La structure des contes a été découverte par Vladimir Propp dès 1928 par l’étude d’un cor­pus de deux mille contes russes. Un conte se décompose en séquences ou histoires diffé­rentes. Il peut y en avoir une seule, deux ou plus successives, chevauchées ou imbriquées. Dans la structure originaire, un Agresseur agresse une Victime qui demande réparation à un Héros, qui recevra sa récompense. Parfois l’agresseur a des aides surnaturels et peuvent se succéder un ou deux faux héros.

Il est remarquable que dans le corpus des Contes de Ma Mère l’Oye sur les onze, sept ont des héroïnes et quatre des héros. Encore n’y en a-t-il que deux vrais héros (le Petit Poucet et le Chat Botté). Les rôles sont partagés dans Riquet à la houppe et il s’agit d’un héros malheureux dans les Souhaits ridicules. Donc nous avons bien avec Les Contes de Ma Mère l’Oye la transmission de l’imaginaire et de l’inconscient psychique du matriarcat.

 

C. LA PSYCHANALYSE DES CONTES DE FEES

 

Bruno Bettelheim dans son livre de 1975 a étudié 71 contes tirés surtout de Grimm et d’Andersen. La plupart décrivent la sortie du complexe d’Oedipe. Les désirs incestueux peuvent être dépassés  s’ils restent de simples désirs, tout en sachant que l’on peut à la fois vouloir tuer l’autre parent et l’aimer quand même.

- La Belle aux cheveux d’or est une variante de Tristan et Yseult sans l’amour maudit. Il est possible de quitter l’amour envers l’homme âgé pour épouser le jeune. Avenant, le héros, sort vainqueur des trois épreuves pour avoir sauvé une carpe (descente dans l’inconscient), un corbeau (victoire sur l’agressivité) et un hibou (l’intuition qui voit clair dans la grotte ténébreuse).

- La Belle et la Bête pré­sente l’Oedipe féminin : la Belle se dévoue d’abord pour son père et lorsqu’elle se décide à aimer enfin la Bête, elle la change en un beau jeune homme.

- La Chatte blanche est la version masculine de La Belle et la Bête.  Le héros rencontre une chatte et leur amour progressif lui rend sa forme humaine en la faisant échap­per à la haine de sa mère.

- Gracieuse et Per­cinet expose les épreuves de l’amour qui de­mande de tout quitter pour l’homme qu’on aime, surtout la lutte contre la mauvaise mère persécutrice.

- Serpent vert, sur le même thème, expose la lutte des sexes, l’héroïne devra quit­ter son attirance envers le monde des femmes pour trouver beau celui des hommes, en échappant à la misovirie.

- L’Oiseau bleu montre aussi comment l’amour peut vain­cre la lutte des sexes. Florine devra garder confiance et vaincre les épreuves pour quitter le monde des femmes et restaurer l’image dé­gradée de l’homme en délivrant le Roi Char­mant de sa métamorphose en Oiseau Bleu.

- Blanche-Neige est le plus célèbre de tous ces contes. La reine marâtre (mauvaise mère) jalouse de la beauté de Blanche-Neige, la fait tuer et mange son foie (narcissique avec introjection orale). Mais c’est celui d’un marcassin et la Reine essaie alors de la tuer avec une ceinture étouffante, un peigne et une pomme empoisonnés. Elle mourra dans des brodequins de fer rouge. Tout le monde a senti l’équivoque d’être la compagne de sept nains ou vieux mineurs à la soi-disant sexualité d’enfant. En crachant la pomme empoisonnée, elle inverse le cannibalisme de sa mauvaise mère.

D. L’ARCHAIQUE DANS LES CONTES

 
    La pratique des cures par le rêve-éveillé permet d’accéder à ce que l’on nomme l’Archaïque, décrit par Mélanie Klein et l’école anglaise de psychanalyse avec Winnicott. Ainsi il devient possible d’explorer les couches de plus en plus profondes de la prégénitalité et de rendre compte du corpus complet des Contes de Perrault avec ses onze contes de Ma Mère l’Oye.

1. LES SOUHAITS RIDICULES traitent du problè­me de la castration : qui a le phallus dans un couple, l’homme ou la femme ? Blaise le vieux bûcheron, a reçu à la fin de sa vie l’accomplissement de ses trois premiers souhaits. Après avoir réfléchi et un peu bu, il souhaite inconsidérément une aune de boudin. Symboliquement, c’est ce phallus et de type anal qui lui manque. Fanchon sa femme, l’injurie, et le dévirilise en lui disant que «pour faire un tel souhait, il faut être bien boeuf » c’est-à-dire castré, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Ce qui dé­clenche chez Blaise des désirs de meurtre et il se contente de souhaiter que le boudin pende au nez de sa femme, ce qui exauce son voeu secret de posséder le phallus et d’appa­raître comme la femme phallique qu’elle est inconsciemment. Alors toute réflexion faite, il ne lui reste plus, au lieu de devenir roi, qu’à rendre à sa femme son ancien nez, ce qui se nomme dans le jeu de l’oie «retour à la case départ ». Il ne sert de rien de possé­der le pouvoir, si l’on n’a pas la sagesse.

 2. RIQUET A LA HOUPPE, en exposant le pro­blème de l’oubli, est une vraie psychanalyse. La belle conscience est oublieuse et l’incons­cient, si laid, a de l’esprit. Ceci, mis en image, donne l’histoire suivante. Une belle princesse qui a tout oublié, est si stupide qu’elle reste fixée au niveau de l’enfant qui ne sait pas encore manger proprement. Heureusement, elle connaissait la technique du rêve-éveillé «Dans le temps qu’elle se promenait, rêvant profon­dément, elle entendit...» en prêtant l’oreille, ce qui se passait par en dessous. L’horrible Riquet à la houppe (Riquet, diminutif d’Hen­riquet, le petit Henri) est le roi des gnomes sous terre, dans l’inconscient ; travaillent pour lui trente rôtisseurs qui préparent son repas de noces. Elle a, ce faisant, retrouvé sa moitié cachée, sa partie masculine, son animus. Riquet est très sexualisé avec son attribut phallique, sa houppe de cheveux dressés et les trente rôtis­seurs ont une queue de renard sur l’oreille. Et, arrivant à vaincre l’oubli, la Princesse retrouve le souvenir de sa promesse de s’unir à sa moitié masculine. Alors l’échange se fait, le dessous donne son esprit à la beauté du dessus et le dessus donne sa beauté à l’esprit du dessous, comme dans une psychanalyse. Dès que se trouve le souvenir perdu, la jonction se fait entre le conscient et l’inconscient, le féminin et le masculin, la beauté et l’esprit.

 3. PEAU D’ANE est au-delà de l’Oedipe car ce conte traite de l’inceste dans sa liaison avec l’analité. Un Roi solaire a promis à la mort de sa femme de n’épouser que plus belle qu’elle. Et il ne la trouve que dans leur fille. L’infante est conseillée par sa marraine la Fée (son Surmoi). Elle lui fait demander à son père le sacrifice d’une robe azur couleur du Temps, puis de la lumière de la lune et enfin du soleil. Le Roi, « qui l’aimait d’un amour sans pareil » y parvient et accède même à sa dernière demande d’avoir la peau de l’âne Cacauro, qui fait des écus d’or, car la source de la richesse de sa famille vient de l’analité, de cette analité qui a fait les com­merçants et les banquiers de la bourgeoisie. La Princesse épouvantée fuit alors et  régresse à l’ana­lité car le barrage de l’Œdipe n’a pas été fran­chi. Elle devient fille de ferme, un souillon nettoyant l’Auge aux cochons, dans la merde, le visage couvert de vilaine crasse, pleine d’ordure. Mais tous les dimanches matin elle revêt ses robes de lumière et le fils du roi voisin met l’oeil au trou de la serrure et voit « la bête la plus laide qu’on puisse voir après le loup », et elle a vu qu’il l’avait vue. On ne peut pas être plus crû dans le voyeurisme. Lui aussi est le fils d’une mère qui l’aimait tant qu’il aurait eu de l’or s’il avait voulu en manger. Elle lui envoie sa bague, c’est-à-dire son sexe à remplir. Par l’amour mutuel, ils échappent à la fixation oedi­pienne, à l’analité et au voyeurisme partagé.

 4. CENDRILLON expose aussi la régression né­cessaire à l’analité pour se délivrer de la mau­vaise mère. Face à la division de la mère en deux (la bonne morte et la mauvaise marâtre) la fille d’un gentilhomme doit se rouler dans la cendre de sa mère. Elle en perd sa féminité et devient « un vilain cucendron ». Elle en sort par la génitalité. La pantoufle de verre est celle qui laisse voir le pied qui est dedans ; elle aussi laisse au Prince son sexe à rem­plir. Et lorsque est retrouvé le pied pour cette chaus­sure, l’analité répand ses richesses. Marian Roalfe Cox a étudié 345 versions de Cendrillon. Dans la version de Basile, Cucendron tue sa première marâtre et l’on comprend mieux que si elle supporte tou­tes ces saletés et ces humiliations, c’est qu’elle les recherche pour expier son désir du père et sa volonté de tuer la mère. Le thème du pied fait à la coutume des petits pieds des nobles femmes chinoises, car la pantoufle de verre est aussi serrée que le vagin d’une vierge et les prétendantes se mutilent leur pied pour essayer d’y entrer.

 5. GR1SELIDIS traite de la misogynie, la haine inconsciente des femmes, et essaie de montrer comment la racine s’en trouve dans le sado-masochis­me anal. Dans la plaine du Pô, s’échappant de dessous ses roseaux, le marquis de Salusses a de sa mère l’image « d’un cruel ennemi » aussi est-il un chasseur sadique-anal. Il n’accepterait qu’une femme qui n’aurait « d’autre volonté que la mienne ». Et justement, il la rencontre dans la forêt, sous forme d’une jeune bergère, Grisélidis, la fille-nature oedipienne qui vit avec son père. Il régresse à l’avidité orale, buvant avec la bouche comme un ani­mal. Elle est masochiste et d’un total attache­ment. Pour se convaincre qu’une femme peut l’aimer, il lui impose sans cesse des épreuves, la dépouille de ses bijoux, lui enlève sa fille et lui dit qu’elle est morte. Quand leur fille a quinze ans, il renvoie sa femme à sa pau­vreté de la forêt en lui disant qu’il va épouser cette jeune fille. L’Oedipe qui n’a pu se faire sur la mère du marquis se reporte automatiquement  sur la fille. Heureusement vaincu par l’amour total et ab­solu de Grisélidis qui accepte tout, il renonce à l’inceste, à la chasse cruelle et à sa défiance envers les femmes. Il est guéri de sa misogynie.

 6. LES FEES est un récit si court que ce ne doit être qu’un passage d’un conte plus long. Il se situe en pleine oralité et semble dire que ce serait plus sûr si les bonnes paroles étaient authentifiées par la sortie de la bouche de fleurs et de pierres précieuses et les mauvai­ses paroles par celles des serpents et de cra­pauds. A travers cette simple métaphore, appa­raît la conviction pour l’enfant que tout ce qui sort de son corps est précieux.

 7.  LA BELLE AU BOIS DORMANT unit deux his­toires. La première enseigne que la fille pu­bère de quinze ans ne doit point, lorsque les parents ne sont pas là, jouer avec son fuseau (que-nouille). Cela endormirait sa génitalité et le Prince Charmant devrait atten­dre très longtemps (un temps qui semble durer un siècle) avant que s’écartent les ronces, les épines et les défenses de la vierge, pour que son corps puisse enfin se livrer à l’amour.
La seconde indique au fils qu’il doit sacri­fier sa mère à la nouvelle famille et la faire dévorer par sa propre agressivité orale (cra­pauds et vipères) sinon cette ogresse mangera ses petits-enfants (car le premier amour est de type oral cannibale).
 

8. LE CHAT BOTTE expose une cure où, pour conjurer la castration, il a fallu régresser jusqu’au sadisme oral. C’est une histoire d’hom­mes : un benjamin a été féminisé par son père. Dans l’héritage le mauvais père a donné le moulin à l’aîné, l’âne au second, et un petit chat ou châs, au dernier. Mais dès qu’il lui fait faire des bottes (dès qu’il peut avoir des érections) il est rassuré sur sa virilité et devient un Maître chat rephallisé. Cela fait surgir l’agressivité orale dans la chasse cruelle, pour faire des cadeaux au roi. Puis il doit régresser jusqu’au niveau utérin en se jetant nu dans l’eau de la mère, le lac. Alors, grâce aux ruses du chat, il peut affronter l’agressivité orale de l’Ogre, le terrible père castrateur qui accepte de se changer en lion puis en souris, vite avalée par le chat. Le marquis de Carabas reçoit alors l’héritage du bon père (le roi), de grands biens et une femme passive. Le chat, devenu grand seigneur, ne courut après les souris que pour se divertir. 

9. LA BARBE BLEUE enseigne que nul n’est parfait et qu’il ne faut pas surprendre le secret de l’inconscient de l’homme car derriè­re l’amour se trouve le sadisme et la soif du sang qui couvre le sol. L’on risque d’en être contaminé comme la clé, tachée de sang pour toujours, et à jouer avec cela, on brave la mort avec le sérial-killer. C’est l’amour des frères qui sauve du sadisme et non l’homophilie avec sa soeur Anne. Perrault n’a pas repris la scène du déshabillage qui indique que le voyeurisme-exhibitionnisme entraîne le sadisme. Mais il parle toujours de la Barbe Bleue, par cette féminisation ne s’agit-il pas de la femme à barbe, la mère phallique agressive, le loup dévorant la grand-mère du petit Chaperon Rou­ge ?

10.  LE PETIT POUCET ne peut lutter contre le sadisme oral qu’en régressant à travers l’analité jusqu’au cannibalisme primitif. Pourquoi les parents que l’on aime et dont on a besoin, vous font-ils du mal et veulent-ils votre mort ? Etre abandonné est incompréhensible pour un enfant. Les marques, jalons et repè­res (re-père) s’effacent comme les cailloux en miettes de pain. Alors les enfants tombent dans l’analité, les voilà « tout crottés et cou­verts de crotte ». Allant plus profond, derriè­re les parents infanticides ils trouvent l’Ogre, le sadisme-oral dévorateur (Kronos et Oura­nos). Ce sadisme oral peut se transmettre aux enfants (les sept petites ogresses). Poucet le retourne en intervertissant les couronnes des filles et les bonnets des garçons et les fait s’entre-dévorer, l’Ogre mangeant ses propres filles. Et il accède enfin à la virilité en dérobant les bottes (phallisation) du père-ogre-dévorateur. Il reçoit alors les richesses de l’agressivité orale et de l’analité, mais pas la génitalité avec la fille du roi. C’est le seul cas qui montre qu’il s’agit encore d’une cure d’enfant qui n’est pas achevée.

 
11.  LE PETIT CHAPERON ROUGE nous mène aux limites de la régression dans le sadisme oral féminin. Et il pose le problème universel des mères célibataires qui veulent se passer des hommes. Chez des mères célibataires, il y a trois générations de femmes. La mère et la grand-mère sont folles de leur fille et la trai­tent en garçon-phallus à tête rouge, le cha­peron rouge du gland décalotté. Le masculin est vu par elles trois comme un loup dévorant. Chez la grand-mère se trouve le masculin, l’animus de son père, qui dévore les petites filles. Le cannibalisme dévorera le sang (petit pot de beurre) et la chair (la galette). L’origine de ce sacrifice se trouve dans la découverte de la différence des sexes. « Le petit Chaperon rouge se déshabille et va se mettre au lit, elle fut bien étonnée de voir (le loup) comment sa mère-grand était faite en son déshabillé ». Le voyeurisme-exhibitionnisme précoce engendre chez l’enfant la conviction que l’acte sexuel est une dévoration. Nous sommes parvenus là à la limite de la régression, l’Oedipe prégénital oral décrit par la psychanalyste Mélanie Klein. Le petit chaperon sur le mode oral a accompli l’inceste originaire par la dévoration unifiante. Il n’y a aucun remède ; c’est le seul exemple de cure ratée de ce corpus.

Ou alors laissant surgir la pulsion de fécondité, elle aurait découvert combien cette haine féminine de l’homme est stérile. Emplissant de pierres le ventre de l’ani­mal, il serait tombé raide mort, comme le choisissent certaines des trente-cinq versions comparées par Paul Delarue, et comme l’ana­lyse Erich Fromm (Le langage oublié, p. 192). Dans d’autres on fait appel au chasseur (enfin un homme) qui ouvre le ventre du loup et en sort le petit chaperon rouge et sa mère-grand qui n’ont pas eu le temps d’en mourir. Mais pourquoi LA barbe bleue et LE petit chaperon rouge ?
La mère phallique est cet objet fascinant primitif dont les contes proposent de nous délivrer. Chaque culture lui donne son nom : Kali au Indes, Rangda à Bali, Coathicue au Mexique ... Les contes russes étudiés par Propp la nomment Baba Yaga, c’est une sor­cière avec une jambe en os (phallus), au nez poussé vers le plafond (en érection) qui ha­bite une chaumière sans fenêtres ni portes, dans la forêt, ronde, sur des pattes de poule et qui tourne (utérus qui vous enferme).

 

E.  LE MERVEILLEUX ET LES PROCESSUS DE TRANSMUTATION

 

Une dimension supplémentaire nous est fournie par Robert Desoille, le fondateur du rêve-éveillé. Après l’analyse des Profondeurs vient celle des Hauteurs. Ainsi on ne peut s’extraire des images personnelles pour parvenir aux images mystiques par l’intermédiaire des images des Contes.

Seul le merveilleux permet d’échapper à une vision rationaliste et platement logique de l’univers. Il nous révèle qu’il y a dans le monde infiniment plus de mystères que n’en a rêvé toute notre philosophie et que ce mys­tère nous habite. Desoille avait bien saisi la nécessité du passage par le merveilleux pour sortir de l’identification aux problèmes person­nels et aux traumatismes anciens. Cela facilite les transformations de l’image et éclaire son sens symbolique. Il y a dans tous les Contes bien autre chose que le sexe : le besoin d’être seul et de vivre en bande ou en meute, d’être plusieurs êtres à la fois (dont son ombre), de se végé­taliser et de se minéraliser, de communiquer avec les forces du monde …

Ce qu’enseignent tous ces contes, c’est que la personnalité cachée peut apparaître, et que ce noyau si petit peut devenir l’être tout en­tier. De tout temps et dans toutes les civili­sations, les mystiques ont désigné l’être caché que nous sommes réellement par la plus pe­tite des graines (sénevé ou sésame). Voilà pourquoi le mot de passe est toujours « Sésa­me, ouvre toi». Il faut que cette graine s’ouvre pour qu’elle puisse germer et devenir la plus grande des plantes, « et les oiseaux du ciel viendront s’abriter dans ses branches ».

Parmi ces oiseaux, le plus reconnaissable est l’Oiseau bleu. Il apparaît soudain dans les images d’une cure, vient se poser sur le bord de la fenêtre et chante pour éveiller l’âme. Il subit des épreuves et peut se blesser cruellement si l’on a disposé des rasoirs sur le cyprès, mais n’abandonne jamais. Il fait partie du cycle des fiancés-animaux, qui sont les images de passage à une intégration supé­rieure. Leur métamorphose est celle des puis­sances cachées en nous. Lorsque cède le moi névrotique, alors apparaît dans tout son éclat le nouvel être, libre, pur, immaculé et le fils du meunier devient roi et non simple marquis de Carabas. La Bête et le Serpent vert rede­viennent des Princes qu’ils ont toujours été sous leur déguisement. La Belle apparaît sous son masque de laideronne et la Chatte blan­che a toujours été Reine. Ceci est la transmu­tation du héros, mais comme l’a écrit Kant «nul ne peut devenir dieu s’il n’a d’abord traversé les Enfers ».

Parmi les images de lumière, Desoille a re­connu celle du Jour qu’il a mise dans son premier livre de 1938. Nous le retrouverons avec Peau d’âne. Dans son vaste et riche palais vivait une fille du roi, née avec tant de vertus qu’elle seule était plus belle que sa mère. Exaltée par l’amour, elle revêt les trois robes de lumière, la première couleur de l’azur, lui donne tout pouvoir sur le temps, la seconde est la robe d’argent, couleur de lune lorsque sa plus vive clarté fait pâlir les étoiles. La troisième est la robe d’or et de diamants éclatante de tous les feux du soleil. Ces trois robes ne lui seront jamais enlevées, elles restent cachées sous la terre, comme elle sous sa peau d’âne. Elles ne revenaient que le dimanche matin jusqu’à ce qu’après les épreuves, l’amour lui permette de rendre ma­nifeste et permanent ce qui se cachait sous cette noire taupe, en réintégrant sa vraie nature. Et chacun sait que c’est sa destinée, voilà pourquoi on prend comme La Fontaine un plaisir extrême à entendre ce conte. 

L’usage psychothérapeutique des contes de fées a été tellement apprécié par Desoille qu’il écrit «Cette Belle au Bois Dormant est une image qui sommeille dans le coeur de tout homme. Il faut la retrouver ». (Entretiens, p. 204). C’est en effet un conte très riche. Il débute par une profonde régression jusqu’au canniba­lisme du stade sadique-oral, mais s’élève aux formes supérieures de la sublimation et de la totale réalisation. Il convient donc d’ajou­ter que la Belle au Bois Dormant est le symbole de l’anima qui s’éveille par un baiser. Les hommes doivent éveiller leur anima qui dort. Le Prince Char­mant nous vient de l’Inde, c’est le dieu Ra­ma, héros du Ramayana, source de nombreux contes. Mais il est aussi pour les femmes, le symbole de l’animus qu’elles doivent attirer et amener à la conscience. La rencontre est pré­vue de tout temps «Est-ce vous mon prince ? Vous vous êtes bien fait attendre ». Et son «éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin ». Ceci est l’image de l’âme qui s’éveille à la présence de la réalité suprême. La fine pointe de l’âme peut seule sentir le contact avec l’infini. La révélation de son être est éclatante et resplendissante, aussi a-t-elle toujours été nommée l’illumination. La Belle au Bois Dormant a, en effet, deux enfants d’abord une fille Aurore, qui arrive la premiè­re, puis suit un fils le Jour. Elle est donc la Lumière, qui ne pourra pas être dévorée par les ténèbres de la Nuit qui se détruiront elles-mêmes. Nous retrouvons dans ce conte cette transmutation par la lumière blanche ou la lumière d’or qui est le principal apport du rêve-éveillé de Desoille. C’est ce qui permet par la « réalisation du meilleur de soi-même », d’atteindre « les racines de l’être », alors dans un ruissellement de lumière, on n’est plus que lumière rayonnant de la lumière.
 

Références
Bettelheim B. Psychanalyse des contes de fées, Robert Laffont, 1976
Desoille R. Entretiens, Payot 1973, Privat 2000.
Erny P. Sur les traces du petit chaperon rouge, L’Harmattan, 2003
Guingand M. L’ésotérisme des contes de fées, Laffont 1982
Jean G. Le pouvoir des contes, Casterman, 1981
Kaes R. Contes et divans, Dunod, 1985
Mothe J-P. Du sang et du sexe dans les contes de Perrault, L’Harmattan, 1999
Propp V. Morphologie des contes, (1928), Seuil, 1970
Rousseau R-L. L’envers des contes, Dangles, 1988
Soriano M. Les contes de Perrault, Gallimard, 1968