Marc Alain Descamps
PSYCHANALYSE DES CONTES DE FEES
Bruno
Bettelheim a écrit un livre sur ce sujet, mais selon l’inconscient anglo-saxon
et au premier niveau de l’Œdipe. Ici nous analysons les 11 Contes de Perrault
qui sont dans l’inconscient culturel des
Français, hérité de Notre Mère l’Oye. Chaque conte correspond à la psychanalyse d’un enfant
jusque dans l’inconscient archaïque atteint par le Rêve-éveillé, avec cette
particularité remarquable que tout est traité du point de vue féminin et avec
plus de profondeur.
A. LES CONTES
Les
contes traduisent l’inconscient collectif de la communauté qui les a sécrétés.
Ils contiennent des images-forces d’une puissance considérable. En tant que
messages de l’inconscient, ils relèvent de la psychanalyse.
Les
contes ne sont pas des histoires à dormir debout. Ce ne sont pas
des divertissements
pour analphabètes, ni des histoires pour faire peur aux enfants.
La preuve
c’est qu’autrefois ils étaient racontés
aux adultes. Le conte n’est pas récité
par n’importe qui, n’importe quand, ni n’importe
comment. Le conteur est une
personne inspirée, reconnue par sa communauté, et qui a
commencé à voir
apparaître ses premiers cheveux blancs. La place du conte est,
lors des
veillées, devant le feu.
Le
conte se différencie de la fable, qui a une conclusion moralisante, de la
parabole, qui est une métaphore développée, des légendes, qui ont un fondement historique
déformé et des mythes, qui racontent une histoire unique et originaire, un
événement prodigieux, terrifiant, au début du temps.
Au
contraire le conte arrive à n’importe qui, vous et moi. Les personnages n’ont
pas de nom (la Belle et la Bête, le Chat Botté, le roi, le prince, un pauvre bûcheron...)
ou un nom simplement descriptif (la cendre donne Cendrillon ou Cucendron ; le
bonnet, le petit chaperon rouge...). L’histoire est un mélange d’événements
ordinaires et de faits merveilleux. La conclusion est heureuse, les contes
sont optimistes. Les leçons sont très diverses et peuvent être différentes pour
chaque enfant. En général, chaque enfant a un conte préféré qu’il faut sans
cesse lui raconter jusqu’à ce qu’il en ait saisi le sens profond et que le
problème correspondant ait été dépassé par lui. Mais actuellement les grand
parents doivent de toute urgence raconter tous ces contes de fées, à la période
favorable avant la concurrence de la T.V. des dessins animés, des bandes
dessinées et des livres pour enfants.
Le mythe
pose le fondement des choses alors que le conte en maintient le déroulement.
Les mythes représentent souvent les exigences irréalisables du surmoi alors
que les contes dépeignent, sous une forme initiatique, l’intégration du moi.
Le temps
du conte est indéterminé, dans une période indatable, mais non originaire.
Au-delà,
ce sont aussi des histoires d’enseignements, des essais déguisés pour décrire
l’indescriptible. Ils présentent la mutation de la conscience, indispensable
pour atteindre l’Eveil. Ils nous transportent au royaume du merveilleux et nous
parlent d’un mode ancien de communication : l’enchantement de la nature.
Ils nous révèlent les pouvoirs profonds de l’homme. Ce sont de plus des charmes
et des opérations magiques. Et ces histoires irréelles sont donc très vraies.
Parmi
les nombreux types de contes, les contes de fées occupent une place centrale et
prééminente. Ils sont l’essence du conte, qui est la mise en scène du
merveilleux.
Les fées
sont le dernier souvenir de l’ancienne religion du culte de la nature. Parmi les
esprits de la nature, elles sont essentiellement les Esprits des pierres et
viennent de l’ancien culte des mégalithes. Ce sont les Vierges hyperboréennes,
descendues du Nord. Selon les langues on les nomme Faye, fade, fadette, fada,
fata, fie, fou, fighe. Elles deviennent les dames célestes (Béarn), les
filandières, dames blanches ou dames vertes. Au début, leurs noms sont plus
personnalisés (Esterelle, Abonde, Avril, Mélusine, Vouivre, Morgane, Viviane,
Urgèle). Puis ce ne sont plus que des attributs (Puissante, Gracieuse,
Bienfaisante, Charmante, Miracle, Plume, Consolation, Lumière, Lucie...) ou
des fonctions, comme la Reine des fées qui n’a pas de nom.
Ce sont
les Esprits que l’on rencontre le plus facilement et qui se mêlent du monde des
humains. Elles sont douces, sensibles, bienfaisantes. Elles sont une
personnalisation de la Destinée, et accordent des dons à la naissance, en
particulier, elles donnent des doigts de fées qui savent tout faire. Elles sont
toutes bénéfiques, sauf la fée Carabosse, qui représente la mauvaise mère
grognon.
On doit
donc les considérer comme une exaltation du Principe féminin de l’anima. Elles
en remplissent tous les rôles fiancée, mère, marraine... Mais il s’agit
toujours de la femme toute puissante, complète, de la Mère archaïque qui
possède le phallus. Il est symbolisé par la baguette de la Fée, qui lui donne
tous les pouvoirs.
Les
contes de fées sont donc des messages extrêmement riches, qui peuvent faire
l’objet de nombreuses explications, nous n’étudierons ici que leur psychanalyse
par le Rêve-éveillé de Desoille. Bien des thèmes de rêve-éveillés correspondent
à des contes de fées le Prince charmant et la Belle au bois dormant,
Cendrillon, Peau d’âne, le Petit Poucet, l’Oiseau bleu... Ils sont toujours
utilisés aujourd’hui car les contes de Perrault constituent l’inconscient
culturel des Français. Quelques autres contes de fées s’y sont adjoints comme
Blanche-Neige, Pinocchio ou Peter Pan.
Ces contes font toujours partie de l’imaginaire des Français contemporains, parce que ce ne sont pas des Contes de Perrault. Perrault n’a fait que les écrire. Après de longues recherches Soriano a pu montrer que les trois contes en vers (Grisélidis, 1691, les Souhaits ridicules, 1963, et Peau d’âne, 1693) ont bien été rédigés par Charles Perrault (1628-1703), contrôleur général des bâtiments du roi et l’un des quarante premiers académiciens. Les huit autres contes, en prose, semblent avoir été rédigés par son fils Pierre Perrault d’Armancour (1678-1700) entre sa 15e et sa 17e année, avec l’aide de son père. Ils n’ont fait que fixer par écrit une longue tradition orale ininterrompue, celle de « nos aïeux », «des huttes et des cabanes».
D’ailleurs
le livre qu’ils font paraître le 11 janvier 1697 a un titre qui en indique l’auteur Contes
de Ma Mère l’Oye. Mais l’attribution à Ma Mère l’Oye n’est pas fortuite et
cette piste n’a pas été assez explorée. On garde des troupeaux d’oies
dans les plaines du Danube et dans la région toulousaine. Les oies ont toujours
servi à tirer des présages (le jeu de l’oie). C’est pour cela que les Romains
gardaient au Capitole celles consacrées à Junon, qui les sauvèrent en 387 du
siège des Gaulois de Brennus. Il y avait aussi des oies au Capitole de Toulouse
avec les Capitouls. Ma Mère l’Oye est connue à Toulouse sous le nom de la
reine Pédauque, en toulousain pé d’auco signifie pied d’oie,
c’est-à-dire patte palmée. Cette reine palmipède, Austris, à la quenouille
merveilleuse, fit construire la première église consacrée à Marie en Gaule, la
Daurade décagonale à coupole ouverte au centre, où se trouvait son tombeau. Il
a été retrouvé et c’est celui de la reine Ragnachilde, femme du roi Wisigoth
Euric. Les Goths, chassés de Roumanie par les Huns, pillèrent Rome en 410 et
établirent un royaume à cheval sur l’Espagne et l’Aquitaine avec comme capitale
Toulouse jusqu’en 511 puis Tolède jusqu’en 711. Ils laissèrent beaucoup de
légendes transmises en argot, la langue du secret (son contraire est le ragot)
sur la civilisation de l’oie et du jars, d’Auch à Jacca, par les pédauques ou
pèlerins de Maître Jacques à Compostelle. Mais ceux qui font les Jacques, puis
des jacqueries, ne sont que des pedzouils. Et les derniers Wisigoths devinrent
le peuple paria de la France les cagots (chien de goths en gascon). Ces
charpentiers ou maçons durent porter un bonnet phrygien rouge, ou une patte
d’oie en drap rouge sur l’épaule jusqu’en 1723 et l’apartheid n’a cessé qu’en
1900.
La structure des contes a été découverte par Vladimir
Propp dès 1928 par l’étude d’un corpus de deux mille contes russes. Un conte
se décompose en séquences ou histoires différentes. Il peut y en avoir une
seule, deux ou plus successives, chevauchées ou imbriquées. Dans la structure
originaire, un Agresseur agresse une Victime qui demande réparation à un Héros,
qui recevra sa récompense. Parfois l’agresseur a des aides surnaturels et
peuvent se succéder un ou deux faux héros.
Il est
remarquable que dans le corpus des Contes de Ma Mère l’Oye sur les onze,
sept ont des héroïnes et quatre des héros. Encore n’y en a-t-il que deux vrais
héros (le Petit Poucet et le Chat Botté). Les rôles sont partagés dans Riquet
à la houppe et il s’agit d’un héros malheureux dans les Souhaits
ridicules. Donc nous avons bien avec Les Contes de Ma Mère l’Oye la
transmission de l’imaginaire et de l’inconscient psychique du matriarcat.
C. LA PSYCHANALYSE DES CONTES DE FEES
Bruno
Bettelheim dans son livre de 1975 a étudié 71 contes tirés surtout de Grimm et
d’Andersen.
- La Belle aux cheveux d’or est une variante de Tristan et Yseult sans l’amour maudit. Il est possible de quitter l’amour envers l’homme âgé pour épouser le jeune. Avenant, le héros, sort vainqueur des trois épreuves pour avoir sauvé une carpe (descente dans l’inconscient), un corbeau (victoire sur l’agressivité) et un hibou (l’intuition qui voit clair dans la grotte ténébreuse).
- La Belle et la Bête présente l’Oedipe féminin : la Belle se dévoue d’abord pour son père et lorsqu’elle se décide à aimer enfin la Bête, elle la change en un beau jeune homme.
- La Chatte blanche est la version masculine de La Belle et la Bête. Le héros rencontre une chatte et leur amour progressif lui rend sa forme humaine en la faisant échapper à la haine de sa mère.
- Gracieuse et Percinet expose les épreuves de l’amour qui demande de tout quitter pour l’homme qu’on aime, surtout la lutte contre la mauvaise mère persécutrice.
- Serpent vert, sur le même thème, expose la lutte des sexes, l’héroïne devra quitter son attirance envers le monde des femmes pour trouver beau celui des hommes, en échappant à la misovirie.
- L’Oiseau bleu montre aussi comment l’amour peut vaincre la lutte des sexes. Florine devra garder confiance et vaincre les épreuves pour quitter le monde des femmes et restaurer l’image dégradée de l’homme en délivrant le Roi Charmant de sa métamorphose en Oiseau Bleu.
- Blanche-Neige
est le plus célèbre de tous ces contes. La reine marâtre (mauvaise mère)
jalouse de la beauté de Blanche-Neige, la fait tuer et mange son foie (narcissique
avec introjection orale). Mais c’est celui d’un marcassin et la Reine essaie alors
de la tuer avec une ceinture étouffante, un peigne et une pomme empoisonnés.
Elle mourra dans des brodequins de fer rouge. Tout le monde a senti l’équivoque
d’être la compagne de sept nains ou vieux mineurs à la soi-disant sexualité
d’enfant. En crachant la pomme empoisonnée, elle inverse le cannibalisme de sa
mauvaise mère.
La
pratique des cures par le rêve-éveillé permet d’accéder à ce que l’on nomme
l’Archaïque, décrit par Mélanie Klein et l’école anglaise de psychanalyse avec
Winnicott. Ainsi il devient possible d’explorer les couches de plus en plus
profondes de la prégénitalité et de rendre compte du corpus complet des Contes
de Perrault avec ses onze contes de Ma Mère l’Oye.
1. LES SOUHAITS RIDICULES traitent du problème de la castration : qui a le phallus dans un couple, l’homme ou la femme ? Blaise le vieux bûcheron, a reçu à la fin de sa vie l’accomplissement de ses trois premiers souhaits. Après avoir réfléchi et un peu bu, il souhaite inconsidérément une aune de boudin. Symboliquement, c’est ce phallus et de type anal qui lui manque. Fanchon sa femme, l’injurie, et le dévirilise en lui disant que «pour faire un tel souhait, il faut être bien boeuf » c’est-à-dire castré, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Ce qui déclenche chez Blaise des désirs de meurtre et il se contente de souhaiter que le boudin pende au nez de sa femme, ce qui exauce son voeu secret de posséder le phallus et d’apparaître comme la femme phallique qu’elle est inconsciemment. Alors toute réflexion faite, il ne lui reste plus, au lieu de devenir roi, qu’à rendre à sa femme son ancien nez, ce qui se nomme dans le jeu de l’oie «retour à la case départ ». Il ne sert de rien de posséder le pouvoir, si l’on n’a pas la sagesse.
La
seconde indique au fils qu’il doit sacrifier sa mère à la nouvelle famille et
la faire dévorer par sa propre agressivité orale (crapauds et vipères) sinon
cette ogresse mangera ses petits-enfants (car le premier amour est de type oral
cannibale).
8.
LE
CHAT BOTTE expose une cure où, pour conjurer la castration, il a
fallu
régresser jusqu’au sadisme oral. C’est une histoire
d’hommes : un
benjamin a été féminisé par son
père. Dans l’héritage le mauvais père a
donné
le moulin à l’aîné, l’âne au
second, et un petit chat ou châs, au dernier. Mais
dès qu’il lui fait faire des bottes (dès
qu’il peut avoir des érections) il est
rassuré sur sa virilité et devient un Maître chat
rephallisé. Cela fait surgir
l’agressivité orale dans la chasse cruelle, pour faire des
cadeaux au roi. Puis
il doit régresser jusqu’au niveau utérin en se
jetant nu dans l’eau de la mère,
le lac. Alors, grâce aux ruses du chat, il peut affronter
l’agressivité orale
de l’Ogre, le terrible père castrateur qui accepte de se
changer en lion puis
en souris, vite avalée par le chat. Le marquis de Carabas
reçoit alors l’héritage
du bon père (le roi), de grands biens et une femme passive. Le
chat, devenu
grand seigneur, ne courut après les souris que pour se divertir.
9. LA BARBE BLEUE enseigne que nul n’est parfait et qu’il ne faut pas surprendre le secret de l’inconscient de l’homme car derrière l’amour se trouve le sadisme et la soif du sang qui couvre le sol. L’on risque d’en être contaminé comme la clé, tachée de sang pour toujours, et à jouer avec cela, on brave la mort avec le sérial-killer. C’est l’amour des frères qui sauve du sadisme et non l’homophilie avec sa soeur Anne. Perrault n’a pas repris la scène du déshabillage qui indique que le voyeurisme-exhibitionnisme entraîne le sadisme. Mais il parle toujours de la Barbe Bleue, par cette féminisation ne s’agit-il pas de la femme à barbe, la mère phallique agressive, le loup dévorant la grand-mère du petit Chaperon Rouge ?
10. LE PETIT POUCET ne peut lutter contre le sadisme oral qu’en régressant à travers l’analité jusqu’au cannibalisme primitif. Pourquoi les parents que l’on aime et dont on a besoin, vous font-ils du mal et veulent-ils votre mort ? Etre abandonné est incompréhensible pour un enfant. Les marques, jalons et repères (re-père) s’effacent comme les cailloux en miettes de pain. Alors les enfants tombent dans l’analité, les voilà « tout crottés et couverts de crotte ». Allant plus profond, derrière les parents infanticides ils trouvent l’Ogre, le sadisme-oral dévorateur (Kronos et Ouranos). Ce sadisme oral peut se transmettre aux enfants (les sept petites ogresses). Poucet le retourne en intervertissant les couronnes des filles et les bonnets des garçons et les fait s’entre-dévorer, l’Ogre mangeant ses propres filles. Et il accède enfin à la virilité en dérobant les bottes (phallisation) du père-ogre-dévorateur. Il reçoit alors les richesses de l’agressivité orale et de l’analité, mais pas la génitalité avec la fille du roi. C’est le seul cas qui montre qu’il s’agit encore d’une cure d’enfant qui n’est pas achevée.
11. LE PETIT CHAPERON ROUGE nous mène aux limites
de la régression dans le sadisme oral féminin. Et il pose le problème universel
des mères célibataires qui veulent se passer des hommes. Chez des mères célibataires,
il y a trois générations de femmes. La mère et la grand-mère sont folles de
leur fille et la traitent en garçon-phallus à tête rouge, le chaperon rouge
du gland décalotté. Le masculin est vu par elles trois comme un loup dévorant.
Chez la grand-mère se trouve le masculin, l’animus de son père, qui dévore les
petites filles. Le cannibalisme dévorera le sang (petit pot de beurre) et la
chair (la galette). L’origine de ce sacrifice se trouve dans la découverte de
la différence des sexes. « Le petit Chaperon rouge se déshabille et va
se mettre au lit, elle fut bien étonnée de voir (le loup) comment sa mère-grand
était faite en son déshabillé ». Le voyeurisme-exhibitionnisme précoce
engendre chez l’enfant la conviction que l’acte sexuel est une dévoration. Nous
sommes parvenus là à la limite de la régression, l’Oedipe prégénital oral
décrit par la psychanalyste Mélanie Klein. Le petit chaperon sur le mode oral a
accompli l’inceste originaire par la dévoration unifiante. Il n’y a aucun
remède ; c’est le seul exemple de cure ratée de ce corpus.
Ou
alors laissant surgir la pulsion de fécondité, elle aurait découvert combien
cette haine féminine de l’homme est stérile. Emplissant de pierres le ventre de
l’animal, il serait tombé raide mort, comme le choisissent certaines des
trente-cinq versions comparées par Paul Delarue, et comme l’analyse Erich
Fromm (Le langage oublié, p. 192). Dans d’autres on fait appel au chasseur
(enfin un homme) qui ouvre le ventre du loup et en sort le petit chaperon rouge
et sa mère-grand qui n’ont pas eu le temps d’en mourir. Mais pourquoi LA barbe
bleue et LE petit chaperon rouge ?
La mère
phallique est cet objet fascinant primitif dont les contes proposent de nous
délivrer. Chaque culture lui donne son nom : Kali au Indes, Rangda à Bali,
Coathicue au Mexique ... Les contes russes étudiés par Propp la nomment Baba
Yaga, c’est une sorcière avec une jambe en os (phallus), au nez poussé vers le
plafond (en érection) qui habite une chaumière sans fenêtres ni portes, dans
la forêt, ronde, sur des pattes de poule et qui tourne (utérus qui vous
enferme).
E. LE MERVEILLEUX ET LES PROCESSUS
DE TRANSMUTATION
Une
dimension supplémentaire nous est fournie par Robert Desoille, le fondateur du
rêve-éveillé. Après l’analyse des Profondeurs vient celle des Hauteurs. Ainsi on
ne peut s’extraire des images personnelles pour parvenir aux images mystiques par
l’intermédiaire des images des Contes.
Seul le
merveilleux permet d’échapper à une vision rationaliste et platement logique de
l’univers. Il nous révèle qu’il y a dans le monde infiniment plus de mystères
que n’en a rêvé toute notre philosophie et que ce mystère nous habite.
Desoille avait bien saisi la nécessité du passage par le merveilleux pour
sortir de l’identification aux problèmes personnels et aux traumatismes
anciens. Cela facilite les transformations de l’image et éclaire son sens
symbolique. Il y a dans tous les Contes bien autre chose que le sexe : le
besoin d’être seul et de vivre en bande ou en meute, d’être plusieurs êtres à la
fois (dont son ombre), de se végétaliser et de se minéraliser, de communiquer
avec les forces du monde …
Ce
qu’enseignent tous ces contes, c’est que la personnalité cachée peut
apparaître, et que ce noyau si petit peut devenir l’être tout entier. De tout
temps et dans toutes les civilisations, les mystiques ont désigné l’être caché
que nous sommes réellement par la plus petite des graines (sénevé ou sésame).
Voilà pourquoi le mot de passe est toujours « Sésame, ouvre toi». Il
faut que cette graine s’ouvre pour qu’elle puisse germer et devenir la plus
grande des plantes, « et les oiseaux du ciel viendront s’abriter dans ses
branches ».
Parmi
ces oiseaux, le plus reconnaissable est l’Oiseau bleu. Il apparaît
soudain dans les images d’une cure, vient se poser sur le bord de la fenêtre et
chante pour éveiller l’âme. Il subit des épreuves et peut se blesser
cruellement si l’on a disposé des rasoirs sur le cyprès, mais n’abandonne
jamais. Il fait partie du cycle des fiancés-animaux, qui sont les images de passage
à une intégration supérieure. Leur métamorphose est celle des puissances
cachées en nous. Lorsque cède le moi névrotique, alors apparaît dans tout son
éclat le nouvel être, libre, pur, immaculé et le fils du meunier devient roi et
non simple marquis de Carabas. La Bête et le Serpent vert redeviennent des
Princes qu’ils ont toujours été sous leur déguisement. La Belle apparaît sous
son masque de laideronne et la Chatte blanche a toujours été Reine. Ceci est
la transmutation du héros, mais comme l’a écrit Kant «nul ne peut devenir dieu
s’il n’a d’abord traversé les Enfers ».
Parmi les
images de lumière, Desoille a reconnu celle du Jour qu’il a mise dans son
premier livre de 1938. Nous le retrouverons avec Peau d’âne. Dans son
vaste et riche palais vivait une fille du roi, née avec tant de vertus qu’elle
seule était plus belle que sa mère. Exaltée par l’amour, elle revêt les trois
robes de lumière, la première couleur de l’azur, lui donne tout pouvoir sur le
temps, la seconde est la robe d’argent, couleur de lune lorsque sa plus vive
clarté fait pâlir les étoiles. La troisième est la robe d’or et de diamants
éclatante de tous les feux du soleil. Ces trois robes ne lui seront jamais
enlevées, elles restent cachées sous la terre, comme elle sous sa peau d’âne.
Elles ne revenaient que le dimanche matin jusqu’à ce qu’après les épreuves,
l’amour lui permette de rendre manifeste et permanent ce qui se cachait sous
cette noire taupe, en réintégrant sa vraie nature. Et chacun sait que c’est sa
destinée, voilà pourquoi on prend comme La Fontaine un plaisir extrême à entendre
ce conte.
L’usage
psychothérapeutique des contes de fées a été tellement apprécié par Desoille
qu’il écrit «Cette Belle au Bois Dormant est une image qui sommeille
dans le coeur de tout homme. Il faut la retrouver ». (Entretiens, p.
204). C’est en effet un conte très riche. Il débute par une profonde régression
jusqu’au cannibalisme du stade sadique-oral, mais s’élève aux formes
supérieures de la sublimation et de la totale réalisation. Il convient donc d’ajouter
que la Belle au Bois Dormant est le symbole de l’anima qui s’éveille par un
baiser. Les hommes doivent éveiller leur anima qui dort. Le Prince Charmant
nous vient de l’Inde, c’est le dieu Rama, héros du Ramayana, source de nombreux
contes. Mais il est aussi pour les femmes, le symbole de l’animus qu’elles
doivent attirer et amener à la conscience. La rencontre est prévue de tout
temps «Est-ce vous mon prince ? Vous vous êtes bien fait attendre ». Et
son «éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin ». Ceci
est l’image de l’âme qui s’éveille
à la présence de la réalité suprême.
La fine
pointe de l’âme peut seule sentir le contact avec
l’infini. La révélation de
son être est éclatante et resplendissante, aussi a-t-elle
toujours été nommée
l’illumination. La Belle au Bois Dormant a, en effet, deux
enfants d’abord une
fille Aurore, qui arrive la première, puis suit un fils le
Jour. Elle est donc
la Lumière, qui ne pourra pas être dévorée
par les ténèbres de la Nuit qui se
détruiront elles-mêmes. Nous retrouvons dans ce conte
cette transmutation par
la lumière blanche ou la lumière d’or qui est le
principal apport du
rêve-éveillé de Desoille. C’est ce qui permet
par la « réalisation du meilleur
de soi-même », d’atteindre « les racines de
l’être », alors dans un
ruissellement de lumière, on n’est plus que lumière
rayonnant de la lumière.
Références
Bettelheim
B. Psychanalyse des contes de fées, Robert Laffont, 1976
Desoille
R. Entretiens, Payot 1973, Privat 2000.
Erny P. Sur
les traces du petit chaperon rouge, L’Harmattan, 2003
Guingand
M. L’ésotérisme des contes de fées, Laffont 1982
Jean G. Le
pouvoir des contes, Casterman, 1981
Kaes R. Contes
et divans, Dunod, 1985
Mothe
J-P. Du sang et du sexe dans les contes de Perrault, L’Harmattan, 1999
Propp V.
Morphologie des contes, (1928), Seuil, 1970
Rousseau
R-L. L’envers des contes, Dangles, 1988
Soriano
M. Les contes de Perrault, Gallimard, 1968