3. Les religions de la chance

 

La chance est l’opposé du hasard, c’est le favoritisme. Favoritisme de qui ? Là est la question. Pour les Anciens il fallait échapper au Déterminisme ou Destin. Pour les premiers Grecs, la Nécessité (Anangké) était toute puissante, elle s’imposait même aux Dieux. Par la suite la Fortune (Tuké ou Tyché) devient la protection divine pour les hommes. Chaque cité a sa Tuké représentée couronnée de tours et aveugle. Puis vers la fin de l’Empire romain, elle s’unit à la Déesse égytienne Isis pour donner une Isis-Tuké.

La Déesse romaine Fortuna est alors représentée avec une corne d’abondance pour tous les dons qu’elle peut déverser et avec un gouvernail car elle dirige notre vie. Avec la laïcisation croissante, elle en vient à remplacer la faveur des dieux romains et elle est invoquée pour elle-même. Cela va durer pendant tout le Moyen-âge, malgré la christianisation. Nous en trouvons un témoignage dans les chants des Goliards et autres moines gyrovagues, qui ont été conservés et intégrés dans « Carmina burana », les chants des fêtes de l’âne, des Fous et du Carnaval et dont l’un est un hymne à la déesse Fortuna.

 

Le rôle des religions de la chance ne cesse d’augmenter avec le déclin des religions traditionnelles et par exemple la cérémonie dominicale du Tiercé a remplacé dans tous les villages et quartiers l’assistance obligatoire à la messe du dimanche.

Cette consultation de la Chance est devenue si importante que l’Etat s’en est arrogé l’exclusivité, le transformant en un impôt volontaire, qui rapporte trois fois plus que l’impôt sur les grosses fortunes. A coté des 132 Casinos et Cercles de jeu, des courses de chevaux et du PMU s’est constitué une entreprise nationale (la Française des Jeux) dont le budget est plus important que celui d’Air France ou de Michelin. La consultation du dimanche matin est devenue quotidienne avec toujours de nouvelles formules attractives (Loto, Tac-o-tac, Tapis vert, Kéno …). Le coup de génie a été la consultation instantanée de la chance avec le ticket du grattage (Banco, Millionnaire, Goal, Solitaire, Bingo, Poker Plus, Morpion, Black Jack …). Il suffit de gratter le papier pour avoir aussitôt le numéro gagnant, sans plus avoir besoin d’attendre un tirage au sort comme dans les loteries. Les études mathématiques de ces jeux de hasard sont stupéfiantes. L’Etat garde 64% de cet argent et comme il sait que l’on rejoue aussitôt ce que l’on vient de gagner, pour appâter  les gogos 99% de l’argent restant est consacré au remboursement de la mise. Ce qui fait que pour gagner le gros lot au Loto, nous avons une seule chance sur quatorze millions. Par conséquent avec « le seul hasard », pour arriver à gagner il faudrait jouer à tous les tirages pendant 673 siècles. Mais à chaque tirage il y a un heureux gagnant, favori de la Chance, qui fait fortune, grâce à Fortuna et qui est offert comme modèle à l’envie de tous ses concitoyens par une publicité intensive.

Les structures psychologiques sous-jacentes sont révélées par les psychanalyses des grands joueurs de Casinos. Ce sont des inquiets et souvent des angoissés qui gardent la conviction inconsciente qu’ils sont maudits ou au moins réprouvés ; pour échapper à la malchance, ils doivent sans cesse tenter leur chance pour gagner dans ce qui est pour eux la faveur divine. Le terme grec pour pari « retma » signifie aussi l’oracle. Leur malheur est que le gain ne les rassure jamais définitivement et qu’ils demandent toujours une nouvelle confirmation, comme ces enfants (ou ces amoureux) qui demandent tout le temps si on les aime. Avoir de la chance c’est être béni des dieux ; tous les joueurs ont gardé une mentalité profondément religieuse : ils veulent faire dire au sort qu’il les aime. Avoir les faveurs du destin, c’est prouver que l’on est branché. Les joueurs régressent à une pensée magique et utilisent toujours de nombreuses superstitions pour conjurer le sort depuis « croiser les doigts » jusqu’aux pentacles et talismans. Ils laissent apparaître leur excitation sans pudeur et frissonnent dans le vertige du risque.

 

Le degré supplémentaire dans les religions du Hasard se trouve dans les conduites ordaliques. L’ordalie était le jugement de Dieu utilisée dans le monde entier et en France jusqu’à l’époque classique. Jusqu’au quinzième siècle une femme qui pouvait tenir à la main un fer rouge était innocente de l’adultère dont on l’accusait, mais dès le XVIIème siècle les juges considéraient au contraire que c’était une sorcière. La forme actuelle de l’ordalie se trouve dans tous les défis comportant un risque mortel, avec souvent des épreuves répétitives (alpiniste, cascadeur, deltaplane, démineurs, motard, pilote de Formule 1, roulette russe, saut de la mort, surfeur, toréador, relation sexuelle non-protégé, etc). Pour restaurer leur dignité, des sans-espoirs ont une attitude sacrificielle. Ils provoquent leur chance et ont besoin de lancer un défi mortel au sort, donc ils considèrent qu’ils n’ont le droit de vivre que si « on » le veut bien. Pour qu’on leur redonne une seconde chance par une régénération initiatique, ils recherchent des situations risquées que tous les autres évitent. Mais ce n’est pas un suicide direct, cela reste une prise de risque calculée. Le Sort en décide, mais ce sort, pour eux, n’est évidemment pas le hasard.

 

4. La malchance

 

La malchance ou le mauvais sort est une situation sociale beaucoup plus reconnue, exemplaire et plus facilement étudiable. La malechance comme on écrivait encore au XIIème siècle reste liée au méfait, au maléfice, à la malédiction, au malheur et mauvais sort, qui est un sortilège malfaisant visant à nuire, comme dans une mauvaise rencontre malfaisant, malencontreusement. Le sortilège est ce qui lie le sort et le rend mauvais, causant une série répétitive d’adversités.

Autrefois on parlait plutôt de guigne ou guignon, comme dans le roman de Tristan et Yseult. Guigner c’est regarder de coté avec envie et convoitise, donc cela renvoie au mauvais œil du jeteur de sort qui vous laisse tout enguignoné. Tout cela évoque la boiterie et tout ce qui va de travers ou de guingois, comme une gigue qui gigote dans une guinguette ou comme Guignol.

Puis on en est venu à la déveine, en tant que suite de coups défavorables. La veine désigne le vaisseau sanguin ou le filon minéral et par extension il fallait préciser s’il s’agissait de bonne veine ou de mauvaise veine. On pouvait avoir trouvé le filon ou l’inspiration de l’artiste qui a de la veine. Les joueurs parlent souvent d’une veine de pendu ou de cocu. Et pour gagner et conjurer le sort, ils portent un trèfle à quatre feuilles, un fer à cheval, une fleur de mandragore, une main de Fatma ou une paire de cerises par opposition à la guigne, mauvaise cerise.

 

Le travail de psychanalyste commence toujours par la conjuration de la malchance. Les patients arrivent très souvent avec la conviction qu’ils sont maudits, malchanceux ou ont tiré un mauvais sort. Et il faut leur faire réaliser que cela est très vrai et que cela va continuer tant qu’ils le croient et agissent en conséquence. Rien n’est plus auto-prédictif, cela se réalise par soi-même. Il suffit de croire à sa malchance pour qu’effectivement toute une série invraisemblable de coups du sort se succèdent dans une vie. On trouve la même répétition maléfique dans les stupéfiants récits de vie des miséreux et des sans domicile fixe. Lors d’une grossesse il peut arriver le décès de l’un ou l’autre des quatre grands-parents ou une maladie grave peut coïncider avec la naissance, alors ces enfants sont dits des « porte-malheur » et une malédiction familiale plane sur eux. Un astrologue ou une Gitane peuvent aussi avoir fait une mauvaise prédiction.

Dans une psychothérapie, le premier travail est de faire réaliser la puissance de l’esprit, la force des idées et la responsabilité de ses croyances. Il suffit de se croire malchanceux pour le devenir. Le contraire est beaucoup plus difficile, parce que l’entropie régit l’univers. Ainsi est-il beaucoup plus facile et rapide de se remettre à fumer ou à grossir que de renoncer à fumer et de perdre du poids. Hélas, c’est cela l’entropie ou dégradation de l’énergie.

 

5. Comment avoir de la chance ?

 

Pour commencer, il faut cesser de se conditionner en se répétant que l’on n’a pas de chance dans la vie. Napoléon fuyait tous ceux qui n’avaient pas de chance et il avait raison car il sont contagieux : ils ont la poisse ou la scoumoune.

La psychologie de la chance peut maintenant nous aider, car la chance a été étudiée scientifiquement dans bien des laboratoires de la chance. Donc on peut avoir une confirmation valable de toutes les remarques de bon sens que l’on a pu faire au cours de la vie.

Scientifiquement la chance prend le nom de « probabilité subjective » ou probabilité psychologique selon les mathématiques bayésiennes. C’est l’ensemble des croyances que l’on adopte en situation d’incertitude. Et les situations d’incertitudes sont bien plus nombreuses que l’on ne penserait. Un diagnostique médical est une prise de risque en situation d’incertitude, comme le jugement d’un tribunal où le plus petit doute profite à l’accusé et le délinquant évalue toujours son risque de se faire prendre, comme l’automobiliste …

En psychologie animale Skinner a ainsi créé des pigeons superstitieux. Dans le cadre du conditionnement animal ou dressage et du conditionnement opérant découvert par Pavlov sur les chiens, Skinner utilise la relation de proximité temporo-spaciale conçue comme une relation de cause à effet. Hors de tout programme de conditionnement on donne à des pigeons de la nourriture toutes les quinze secondes. Ainsi on renforce au hasard ce qu’ils sont en train de faire et l’on crée des pigeons superstitieux qui pour obtenir à nouveau de la nourriture enfoncent leur tête dans un coin de la cage ou font deux tours sur eux-mêmes en sens inverse des aiguilles d’une montre, parce que c’est ce que, par hasard, ils étaient en train de faire quand la nourriture est tombée. Ceci est-il extensible aux hommes ? A bien des joueurs invétérés sûrement.

 

Un des laboratoires de recherche sur la chance se trouve à l’Université de Hertfordshire (U.K.) où le Dr. Richard Wiseman a étudié scientifiquement des centaines de personnes durant dix ans. En situation d’incertitude, comme une épreuve sportive, on peut faire évaluer ses chances de succès de 5/10 à 9/10. On peut donc faire opérer un auto-classement des sujets en quatre catégories : ceux qui s’attribuent une grande chance, une petite chance, une petite malchance ou une grande malchance. Puis les sujets vont réaliser toute une série de tests ou d’épreuves physiques, comme d’enfiler des aiguilles. Et les résultats constants montrent que ceux qui s’attribuent une grande chance ont de meilleures performances que les autres, quelle que soit l’épreuve. Croire à sa chance, la fait apparaître ; le résultat est beaucoup moins spectaculaire que pour la malchance, mais il existe. Quand les gens pensent avoir de la veine, les occasions se présentent.

D’après ce laboratoire, quels sont les facteurs reconnus de la chance ?

-       Croire en sa chance, bien sûr.

-             Rester souple. Ne pas se braquer, se raidir. Ne pas se mettre en colère. Les malchanceux sont toujours révoltés, contractés, raidis. Les aigris et les déprimés n’ont pas de chance. Par exemple dans les tests du laboratoire, ceux qui croient en leur chance arrivent à enfiler plus d’aiguilles que les autres, dans le même temps. Leur corps n’est pas séparé de leur esprit.

-             Etre bienveillant. Pardonner à tous. Ne jamais entretenir de la rancune ou des projets de vengeance. Et à la bienveillance certains ajoutent la bienfaisance.

-             Faire confiance à son intuition. Se sentir protégé, inspiré, guidé. Etre branché sur les bonnes vibrations. Croire en son étoile, son ange gardien ou la providence. Dans un test de ce laboratoire, un appareil du lot est volontairement défectueux et il est choisi à 60 % par ceux qui estiment ne pas avoir de chance.

-             Voir toujours le positif même dans le négatif. Il faut commencer partout par voir les bouteilles à moitié pleines et non à moitié vides. Mais pas seulement, il faut en plus : voir toujours le bon coté, être un irrésistible optimiste. Si l’on a eu un accident, se réjouir de ne pas avoir été tué et savoir que l’échec à un examen peut aussi être l’occasion d’une rencontre décisive,  si l’on a de la chance …

-             Etre ouvert, s’intéresser à tout. Faire attention, enregistrer même l’insignifiant sur le moment, qui par la suite va s’avérer l’essentiel.

-             Repérer les occasions favorables. Dans un test on demande aux sujets de compter les photos d’un journal. Ceux qui ont dit auparavant qu’ils avaient une grande chance sont plus nombreux à voir à la fin du journal les 47 crédits photographiques, qui donnent la solution sans avoir besoin de compter. Etc.

-             Etre tolérant et savoir supporter les autres. Les SDF se sont fâchés avec tous ceux qu’ils ont rencontré et d’abord avec tous les membres de leur famille. Ils sont seuls et ne supportent pas de vraie conversation. Vae solis, malheur à ceux qui vivent seul, ils n’ont pas de chance, dit le proverbe et l’on commence à comprendre pourquoi.

-             Entretenir le réseau de la chance. Il est formé de tous les amis, relations et rencontres auxquels on peut demander de l’aide en toute circonstance. Rien n’est plus utile dans la vie que d’avoir plusieurs amis médecins, avocats et policiers ou d’appartenir à un Club …

 

Par exemple, madame Miracle entre à l’hôpital pour un dérèglement sanguin : elle n’a plus que 1000 plaquettes. Or quatre fois on oublie de la transfuser et chaque fois avec des équipes différentes. Malgré cela, elle ressort rapidement guérie. Par la suite elle sera avertie que ce sang de transfusion était contaminé. Sa chance lui a sauvé la vie : quatre fois de suite, est-ce du simple hasard ?

Des récits incroyables de personnes qui ont eu de la chance, nous en connaissons tous des dizaines. Par exemple, celle qui devient anxieuse, tombe malade et rate son avion, qui évidemment s’écrase. Celle qui rêve que sa fille va avoir dans la journée un accident mortel d’auto et qui la convainc de prendre à la place un taxi, qui a évidemment un accident où sa fille n’a que le bras cassé.