LES CAGOTS,
des parias en
France.
par Marc-Alain Descamps
Il est de bon ton de critiquer l’existence des CASTES aux Indes, abolies en 1947 lors de l’Indépendance. Mais pendant un millénaire et demi nous avons eu des parias en France, dans le Béarn et les Pyrénées, au pays basque et en Espagne autour de Jaca. La caste c’est la convivialité et la connubilité, mais les cagots c’était pire : non seulement on ne se marie pas avec eux et on ne mange pas ensemble, mais en plus on ne les fréquente pas. Ils vivent à l’écart du village dans la cagoterie.
Description. Ils n’ont aucun droit
juridique. Au tribunal il faut sept témoins cagots pour équivaloir un seul
non-cagot. Ils ne sont jamais enterrés au cimetière, mais sur la plage ou dans
un fossé de la route. Ils ne peuvent pas entrer dans l’église par la même porte
que les autres et ils ont aussi un bénitier spécial. Le prêtre leur tend
l’hostie au bout d’un bâton. Ils ne peuvent pas posséder de la terre, ni même
la labourer, ni faire de l’élevage, entrer dans un moulin, avoir un couteau
pointu, aller au lavoir, boire de l’eau de la fontaine ou marcher nu-pied …
Finalement les seuls métiers possibles sont maçon ou charpentier et les femmes
sont tisserandes. La
plupart des églises du chemin de Saint-Jacques ont été construites par ces goths,
en style gothique, avec l’arc brisé qui permet de faire entrer la lumière.
Comme les Juifs, vivant dans leur ghetto,
portaient l’étoile jaune, les cagots devaient porter une patte de canard à
l’épaule ou un morceau de tissu rouge, imitant une patte palmée (le senhal ou
signal).
Les rois ont essayé d’adoucir leur sort, en
vain. En 1683, Louis XIV rend un édit d’égalisation, mais les crieurs publics
ne purent jamais le lire, car ils furent attaqués par la population. Lorsqu’en
1723 le Parlement de Toulouse interdit l’emploi du mot « cagot », il
y eut des émeutes. En 1789 ils obtinrent enfin l'égalité, mais nominale dans les textes.
Les accusations. On les accusait de
sentir mauvais, d’être méchants, lubriques et hypocrites, mais surtout de
pourrir tout ce qu’ils touchaient. L’Encyclopédie qui défend les juifs, les
esclaves, les galériens et les protestants, fait de « cagot » le
synonyme d’hypocrite (comme Sartre « air cagot ») : dévot,
bigot, cagot, calotin, cagoulard, mangeurs de cagouille (limaçon ou escargot).
On les accusait de pratiquer un christianisme ostentatoire et superficiel
(comme les Gitans, aujourd’hui).
« De
la tête rousse et du Cagot : Sauve qui peut » les Cagots
inspirent la terreur de la chevelure rousse et aussi du nouveau-né coiffé de
l’amnios sanguinolent, avec leur bonnet rouge (phrygien puis de bagnard). On s'en écarte comme des lépreux.
En 1835,
Francisque Michel parcourt les Pyrénées à cheval et écrit L’histoire des
races maudites de la France et de l’Espagne, Victor de Rochas publie en
1874 Les parias de France et d’Espagne. En 1867 le Dr. Auzouy les décrit
comme de petite taille, blonds aux yeux bleus, sans lobe de l’oreille,
souffreteux et miséreux, avec des crétins goitreux …
L’origine. Qui sont-ils et d’où viennent-ils ?
On
a tout dit : des Sarrazins, des cathares ou hérétiques albigeois, des
Bohémiens, des Juifs, des Croisés, des lépreux …
Tout aurait commencé dans un hameau de
Chalosse où un Croisé aurait ramené des serviteurs lépreux : Agot, Gaheiz,
Giezi, Labenne et les Gézitains, Crestias ou Lazarets (voir Rois II, V,
20). Dans les villages de Cagots se
seraient réfugiés les lépreux et tous les rejetés et exclus.
Mais une chanson du pays dit « Acquère
race maudite, parmi nos es réléga,
Estant
un reste d’Armada, que ne poudé plus ana.
Cette race maudite qui parmi nous est reléguée, est le reste d’une armée qui ne
pouvait plus avancer ».
Ca got en gascon signifie « chiens de Goths ». Les Goths venus du
Turkestan s’installent en Ukraine où leur roi Ulfila se convertit à l’arianisme
et crée une langue littéraire et une écriture dérivée du grec. Puis leur
royaume se divise en deux : les
Brillants Ostrogoths et les Sages Wisigoths. En 375 les Huns les envahissent et
ils s’enfuient dans les Balkans le long du Danube. Puis en 410 leur roi Alaric
pille Rome et installe un royaume à Toulouse. En 511 battus par Clovis à
Vouillé ils déplacent leur capitale de Toulouse à Tolède en Espagne jusqu’à la
conquête arabe de 711. Depuis ces garnisons de soldats wisigoths et leurs
familles persécutées auraient formés les cagots. Ils amènent avec eux la
culture de l’Oie. La reine Pédauque de Toulouse (en Occitant Pé d’auco =
pied d’oie) nous a légué les oies du Capitole, le jeu de l’Oie, les contes de
Notre Mère l’Oie, dits de Perrault, leur langage, l’Argot et son opposé les
ragots, tout le renouveau de l’art gothique et toutes les légendes qui trainent
sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle
… Le male des oies qui marche en tête est le Jars, qui fait le Jacques,
comme Maître Jacques et les Pédauques ou petzouils de Jacca, selon les
Compagnons charpentiers du tour de France et de Navarre.
Curieusement le même phénomène de parias s’est
produit au Japon dès 700 avec les Burakumins (impurs non-humains), petites gens
des bords des rivières qui ne font que les travaux de nettoyage, comme aux
Indes les parias (parayar = non-civilisé).
Auzouy
T. Crétins et cagots des Pyrénées, Paris 1867
Bériac
Françoise, Des lépreux aux Cagots, Bordeaux, 1990
Fabre
Michel, Le mystère des cagots, race maudite, Pau, MCT, 1987
Antolini
Paola, Au-delà de la rivière, les cagots, histoire d’une exclusion,
Nathan, 1989
Loubès Gilbert, L’énigme des Cagots, éditions
Sud-Ouest, 1998