LA BONNE DISTANCE

 

 

par Marc-Alain Descamps

 

Trouver sa distance

 

Dans les Universités de médecine américaines existent des cours de "distance-concern", pour  que chaque étudiant puisse trouver la juste distance entre lui et son patient.

La métaphore de la distance de relation est très étudiée car ce problème apparaît dans de nombreuses situations (médicale, assistance, soins, travailleurs sociaux, psychologues, visiteurs de prison ou d'hôpital, psychothérapie, psychanalyse ...).

C’est à installer dans les Institut de formation de psychanalystes et le fait qu'un certain nombre de psychanalystes aient disparus d'un cancer en souligne l’urgence. Un des principaux problèmes des débuts d'un psychanalyste est dans la protection contre l'envahissement par le patient. Il s’agit du transfert de type intrusif, qui est à remaquer dès le début. On peut plus facilement le décrire en terme de territoire. C'est plus sensible lorsqu'on exerce dans une petite ville, car la protection de la règle d'abstinence ne peut pas toujours être respectée, et le psychanalyste se laisse envahir dans sa vie, sa famille, son intimité. Mais par derrière, il s'agit fondamentalement d'un envahissement psychique, inconscient puis conscient. De la préoccupation, on passe à l'obsession.

Comment participer à l'angoisse du patient et cependant la canaliser pour ne pas en être submergé ? Parfois il semble que l'on fait de l'équilibrisme sur une corde raide. On cherche à participer sans se laisser contaminer et à éprouver de la sympathie, de la compassion et de l'empathie, sans mimétisme. On veut pouvoir aider, mais sans être vulnérable ou friable. Pour cela on peut se référer à tout le travail d'Anzieu et de ses élèves sur le moi-peau, les limites et les enveloppes. La relation analytique nous renvoie à notre propre ouverture/fermeture. Elle s'est établie dans la première relation à la mère. Il a fallu cheminer, à travers l'image spéculaire, vers un état où l'on est proche mais séparé.

Bien des techniques et des rituels physiques existent pour se protéger, de plus un patient chasse l'autre. Il est important de se passionner pour autre chose (même parfois entre chaque séance), de façon à maintenir séparés la vie professionnelle et la vie familiale.

 

En psychopathologie on oppose deux types de structure : schizoïde et hystéroïde. La première se caractérise par la sécheresse affective, le fait d'être non concerné, froid, glacial, coupé. C'est le type du médecin qui a fuit dans la recherche scientifique, la médecine légale ou qui transforme ses malades en cas et les étudie entomologiquement comme des insectes ou des papillons. Il correspond au psychanalyste qui ne soigne pas, ne veut pas guérir, car il ne doit avoir aucun désir pour le patient ; il écoute sans prendre des notes, de façon froide, objective, perspicace, impartiale, non participante. Il est proche de l'obsessionnel phobique, qui vit enfermé en lui-même. Et bien d’autres êtres sont comme des œufs ou portent une armure psychique de protection.

La structure hystéroïde au contraire est participative, ouverte, communicative, labile. On l'a décrite comme collante et visqueuse, ne pouvant jamais se détacher et cherchant à retrouver une relation fusionnelle, seule rassurante. On la voit chez certains acteurs, tentés par le mime et l'identification à leurs rôles et personnages ; certains en viennent à vivre dans leur vie ce qu’ils ont joué dans leur film. On a aussi pensé à une angoisse masquée qu'on cherche à se cacher par participation aux malheurs des autres. Bien des êtres participatifs sont comme des éponges, ils ont une grande empathie, participent aux émotions des autres. On dit qu’ils sont de nature fusionnelle, mal séparé de leur mère, puis de ceux qu’ils aiment.

 

La même distinction se retrouve chez Tustin et Meltzer qui ont décrit deux types d’autisme où l’on oppose l’éponge au crabe. L'autisme primaire, qui s'est établi avant 6 mois, est dit flasque et correspond à un Moi-poulpe, un corps mou et amiboïde. L'autisme secondaire "à carapace" se serait établi entre 6 et 18 mois. L'enfant ne communique pas à cause de son armure et son Moi de crustacé. Sa peau épaisse joue le rôle de pare-excitation et il se protège, toujours à distance.

 

 

La relation d’aide et l’espace analytique

 

Les deux notions d'espace analytique et de relation analytique ne sauraient être étudiées indépendamment. et la question se pose de savoir si elles peuvent s'installer séparément.

La relation analytique va se nouer progressivement dans une situation analytique. Elle naît dans le pacte initial  fondamental, tel que le formule Freud "franchise totale" contre "stricte discrétion" (Abrégé, p.40). Cette proposition inaugurale a paru par la suite exagérément optimiste ou quelque peu naïve. Lacan l'aurait commentée à sa manière, à la fois plus réaliste et plus pessimiste, en donnant cette première consigne : "Je vous laisse la parole. Tachez de dire la vérité. C'est sans espoir ; on n'arrive jamais à dire la vérité. Mais si vous faites un effort, çà ne sera pas plus mal" (Allouch, p.92). Puis cette relation va prendre la forme bien connue d'une névrose de transfert. Mais elle ne saurait s'installer hors d'un espace analytique.

L'espace analytique est engendré par la disposition de la situation et les positions réciproques des deux protagonistes. Normalement une tension est installée par leur dissymétrie et le caractère forcément inégalitaire qu'il y a dans toute situation soignant/soigné ou si l'on préfère aidant/aidé. Les outils sont doubles : physiques et analytiques. L'espace physique de la pièce est structuré par le divan et le fauteuil dans une position et une attribution fixes et non interchangeables. Il ne faut quand même pas oublier qu'ils ne sont là que pour faciliter l'usage de l'association libre par l'analysant sur le divan et la pratique de l'attention flottante par l'analyste non visible sur le fauteuil. Leur distance semble s'être accrue, toute en restant proportionnelle aux dimensions de la pièce. On pourra voir aussi dans la situation allongée une facilitation à la régression, comme dans l'invisibilité de l'analyste une aide à la projection et au transfert. Rien dans le cadre physique de l'analyse n'est insignifiant car tout y est symbolique de ce qui se passe ailleurs dans le cadre de l'autre théâtre.

L'espace physique se double, en effet, d'un espace imaginaire comme l'a fort bien montré Sami-Ali : "Il importe cependant de préciser le lien qui rattache la problématique de l'espace à la théorie psychanalytique classique" (p.10). La psychanalyse présentant un modèle de l'appareil psychique comme étendu dans l'espace, toute remise en cause amènerait à "repenser le fondement même de la topique".

L'étude du rapport entre l'espace et la relation peut être faite à différents points de vue, nous ne l'aborderons ici que du point de vue du lien affectif et de la participation.

 

Le lien affectif

 

La distance est souvent la métaphore de l'affectivité. La proximité est toujours associée à la tendresse, comme l'éloignement à l'indifférence ou à l'hostilité. C'est ce que les recherches en proxémie à partir de Hall ont confirmé. Mais on peut aussi utiliser d'autres registres et parler par exemple de froideur ou de chaleur.

Dans ce domaine la formule consacrée des psychanalystes est la "neutralité bienveillante". Ce qui est très équivoque et peut avoir bien des sens, le premier étant la contradiction dans les termes, car si l'on est bienveillant, on n'est pas neutre. On peut d'ailleurs se demander si cette formule n'est pas d'abord une défense idéale et une "mise à distance". Car ce n'est pas tout à fait ce qu'a commencé par éprouver Freud lorsqu'il avoue : "Il émane d'une noble créature qui confesse sa passion un charme incomparable" (Observation sur l'amour de transfert, 129). De plus comme le reconnaît Roustang le patient s'efforce par tous les moyens de faire sortir l'analyste de sa neutralité (Elle ne le lâche plus, 128).

A son sens premier, la neutralité est le désir de ne pas avoir de désir envers le patient, mais surtout pas de désir à sa place : ne pas former pour lui un destin, ne pas "le modeler à notre image avec l'orgueil d'un Créateur". C'est évidemment la moindre des choses. Le contraire serait l'éduquer comme son enfant et donc l'infantiliser, alors qu'il s'agit au contraire d'aider à sa libération, sa responsabilisation, son autonomisation croissante, sa maturité. Mais le paradoxe est toujours là, car il faut alors savoir accepter qu'il refuse cette aide possible et se complaise dans son infantilisation, son faux self, sa névrose.

Aussi certains croient qu'ils sont de vrais analystes, s'ils n'apportent rien et restent complètement passifs. Ces "super-analystes" se posent en juges et censeurs des autres et leur dénient toute pratique analytique, en les accusant de ne faire que des psychothérapies. Alors que par cette neutralité-passivité, c'est eux qui sont devenus des psychanalystes absents ou démissionnaires. De même que dans les écoles, les enseignants, incapables par faiblesse d'éduquer les enfants, se déclarent "pratiquer une pédagogie non-directive".

Cette psychanalyse absente est certainement le comble de la facilité ; sans désir, volonté, projet, aide, "le psychanalyste" se contente d'assister passif aux efforts solitaires de ses patients. Autant en ce cas venir parler devant son miroir ou devant un magnétophone ou internet (comme d'ailleurs d'autres l'ont préconisé par réaction). A vouloir être neutre, on n'est même plus analyste. Ces soi-disant "psychanalystes passifs", complètement détachés, sans aucun désir et ne se mêlant de rien, ont totalement abandonné la direction de la cure, comme le leur reprochait Lacan. Au contraire le fait de poser des actes psychanalytiques est ce qui permet un franchissement dans la cure. Alors comment agir sans diriger ? Car finalement cette neutralité-passivité favorise les répétitions et les résistances, démontrant ainsi par l'absurde que l'analyste ne peut jamais rester "neutre".

 

On comprend que par réaction contre les facilités de la psychanalyse passive certains aient réagis scandalisés et aient prôné une participation plus active et une relation affective d'aide. Ainsi Rogers a rendu célèbre la notion d'empathie. Il faut, selon lui, vivre et sentir avec le client, coïncider avec ses affects instant par instant. On ne peut rester détaché, coupé, à part, dans une merveilleuse "neutralité bienveillante" face à une angoisse croissante qui risque de mener à un suicide.

D'autres parlent de focusing et se laissent systématiquement envahir par ce qui émane du patient dans un but d'investigation. Ils recherchent cette participation affective, pour vivre en coïncidence, sentir ce qu'il sent et pas seulement le comprendre ou avoir une simple écoute passive. Ils ne peuvent vraiment le comprendre que s'ils ont au moins un aperçu de son vécu affectif, de ses orages intérieurs et de son désespoir. Ainsi Michel de M’Uzan a décrit et préconisé chez des psychanalystes « un certain flottement de son identité » jusqu’à se laisser pénétrer par le vécu de son patient de façon à former un troisième être qui serait « une chimère ».

Un des dangers est de se laisser envahir, sans pouvoir finalement revenir et se détacher; On est alors submergé, suffoqué et la situation devient vite insupportable. On parle en ce cas de burn-out.

 

Le Burn-out

 

Freudenberger (1974) a décrit un syndrome professionnel de désinvestissement et de dépression. Le sujet est soudain vidé, démotivé, brûlé, "carbonisé" et cela dans la seule sphère professionnelle, ce qui le différencie de la dépression et le rend aisément réversible. Freudenberger a mis au point une échelle d'évaluation de 22 items en 6 degrés. Puis l'analyse factorielle a révélé l'existence de trois dimensions indépendantes :

- l'épuisement émotionnel, n'avoir plus rien à donner,

- la dépersonnalisation, la mise à distance

- le désintérêt pour son activité professionnelle, la peur de s'être trompé, la baisse d'estime de soi.

Ces trois dimensions apparaissent successivement et  quelques fois simultanément dans les cas graves. Cela s'établit entre deux à cinq ans d'une pratique exigeante de dévouement (service des urgences, Samu, médecine humanitaire, accompagnement des mourants, aide au tiers ou quart monde, assistante sociale ...).

L'apparition du burn-out engendre chez le sujet un certains nombre de réactions :

- il refuse tous les anciens cas d'échecs (ex. ne plus assister à la mort d'un enfant)

- il réagit par l'excès contraire : "c'est moi le meilleur", "il joue à Zorro"

- il conteste la hiérarchie et devient syndicaliste ou opposant systématique

- il abandonne et change d'orientation

- il se protège par une totale mise à distance et n'étudie plus que des "cas" ...

C'est cette dernière possibilité qui nous importe dans notre recherche de la bonne distance lors d'une cure analytique.

 

 

 

Les apports du rêve-éveillé

 

"La psychanalyse, telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui, est, rappelons-le, codifée techniquement sur un mode qui allie paradoxalement une extrême rigidité à un flou à peu près total" reconnaît la psychanalyste Harrus-Révidi (p.171).

Or la situation analytique est changée par l'effet de miroir du rêve-éveillé (RE) : tout ce qui peut se dire se redit autrement dans les images, mais surtout les images représentent tout ce qui ne peut pas se dire par les mots. Dans cette direction, il nous reste à étudier si ce changement est le même avec les images mentales du R.E. et avec les images physiques des dessins des enfants.

De même le R.E. donne sa troisième dimension à l'espace analytique, qui sans cela reste un peu plat. La dimension de l'analyste et celle de l'analysant ne constituent en effet que les coordonnées orthogonales qui vont instituer le cadre de l'analyse. Or par son effet miroir le R.E. ajoute de la profondeur (ou selon l'orientation de Desoille de la hauteur et de l'élévation). On serait alors autorisé à parler d'un travail en relief.

Enfin à quoi bon créer une relation et un espace analytique, si ce n'est pour rien faire ? La notion d'acte analytique est capitale. Les actes analytiques sont nombreux et divers : maniement du transfert, analyse des résistances et de répétitions, position et défense du cadre, interprétation des rêves du sommeil et des rêves éveillés ... Le dynamisme particulier des images du R.E. est par lui-même moteur de changement, de valorisation et de créativité. Cette activité se manifeste surtout dans la détermination de la "bonne distance" qui est essentiellement l'oeuvre de l'analyste. C'est lui qui se situe au plus près de son patient, dans un ressenti instant par instant et dans l'accordage ou  alliance thérapeutique, mais selon une distinction sans fusion ni confusion.

                                      

 

REFERENCES

Allouch Jean, 132 bons mots avec Jacques Lacan, Erès, 1988

Benoit, G. & Klein, J.P. La relation soignant-soigné comme mise à distance, Information psychiatrique, 1971, 47, 30,9,  835-838

Descamps Marc-Alain, La psychanalyse spiritualiste, Desclée de Brouwer, 2004

Freud, S. Abrégé de psychanalyse, PUF, 1985

Freudenberger H.J. & Richelson G. Burn-out, the hight cost of hight  achievement, New-York, Doubleday, 1980

Hall, La dimension cachée, Seuil, 1971

Harrus-Révidi Gisèle, La vague et la digue, Payot, 1977

Lacan Jacques, La direction de la cure et les principes de son pouvoir (1958),  Ecrits, Seuil, 1966

Lacan Jacques, L'acte psychanalytique, Séminaire 1967-68.

Roustang François, Elle ne le lâche plus, éd. de Minuit, 1981

Sami-Ali, L'espace imaginaire, Gallimard, 1974

Tustin F. Autisme et psychose de l'enfant, Seuil, 1977