L'ALCHIMIE  DE  L'AURORE

par Marc-Alain Descamps

 

Le texte alchimique  Aurora consurgens évoque le Fils de Roi qui gît dans les profondeurs enténèbrées de la mer. Ce souverain de l'exil s'est "fixé dans la boue des profondeurs dont la substance n'est pas ouverte". Il gémit au coeur du sombre océan, comme il gémit en chacun de nous, dans l'obscurité de notre être. Ses pleurs et ses gémissements nous parviennent par moments dans les masques du cauchemar ou les plaintes de la névrose.

Seul le regard enfantin peut retrouver notre part océanique. Un regard non-obscurci par la poussière des ruines de notre vie, qui nous interdit de voir au-delà des limites du rationnel, dans lequel nous nous sommes laissé enfermé sans le vouloir. Seul le regard de l'enfance peut pénétrer dans ce réel absolu et y retrouver le trésor perdu de nos espérances à la lumière de l'émerveillement.

Nous devons refaire l'oeuvre première dont nous nous sommes exclus, aller à la quête de notre vraie réalité dans le dedans de notre être, retrouver l'Arbre de Vie dont nous a éloigné l'antique malédiction, par un travail de retournement et de conversion intérieure, qui permet de rejoindre notre incarnation divine, de retrouver notre visage originel. C'est l'aventure de la conscience vers l'Essentiel. Les germes du créé à venir errent à travers nous, en attendant que l'esprit vivant s'en saisisse. Il faut retrouver dans les métamorphoses intérieures le visage de l'amour. Par ce pouvoir magique nous participons à l'éclosion ininterrompue du vivant en faisant sortir du néant la forme de l'Absolu, dont nous avions un pâle soupçon.

Il nous revient donc de découvrir dans la nuit de l'être le germe que l'Aurore transforme. Nous n'étions que le fruit d'un songe surgi des ténèbres et nous n'en savions rien. Chaque image est une révélation qui provoque l'apparition de la lumière, le feu du coeur dans une existence qui aspire confusément à l'être. "Tout est semence" disait le divin Novalis. Cet immense lac de semence gît dans les profondeurs de notre intériorité. Et sa fécondation nous vaudra notre participation à l'ardeur de la vie.

Pour apercevoir ce point originel et nous régénérer à la Fontaine de Vie, nous ne devons pas nous égarer en risquant de rompre le lien avec notre propre nature. Sans sombrer dans le vertige des images, il faut s'enfoncer dans son propre abîme, descendre en soi-même, jusqu'où ? Comment éclairer les parois déconcertantes le long desquelles on glisse ? Comment ne pas être aspiré par cette force irrésistible, pour aller à son propre rythme et voir au-delà de ce qui est permis ? Dans les pièges où les songes brouillent tout, entre le rêve et l'aliénation, arriver à la figure incarnée. Le but du voyage est le pays le plus lointain, le pays de nulle part, à l'apparition de l'être, la matrice de la materia prima dans l'indifférencié originel. Notre relation y est masquée par le dialogue incohérent avec ce qui nous a fait et nous empêche d'être vraiment.

"L'homme porte en lui les racines de toutes les forces qui mettent le monde en oeuvre", comme l'écrit Paul Claudel. Il convient donc d'opérer la transmutation de l'âme dans ses profondeurs selon le Solve coagula. La minéralisation  nous stratifie dans le mutisme et le silence de la pierre. Seule l'eau peut permettre la dissolution de la terre stérile. Le miracle de la vie naît de cette union. Le feu s'unit à l'air et nous végétons dans toutes les plantes des marécages de la décomposition originaire. Des pousses étranges nous enlacent comme des lianes vénéneuses autour de l'arbre de vie. La métamorphose de toutes les espèces animales s'opère dans le grouillement des bêtes. Des monstres mi-animaux mi-humains stagnent encore dans l'arrêt de l'évolution. En deçà de la séparation des sexes règne le fantasme de l'androgyne. Le désir point à la reconnaissance de la différence.

A qui a réussi la transmutation alchimique le Grand Oeuvre est donné et s'ouvrent les portes du Royaume Millénaire. Aux initiés de l'Esprit est promis le Jardin d'Eden où Adam-Kadoch ignorait le sommeil. A nouveau la veille et le sommeil s'abolissent dans le quatrième état de conscience avec la pure vision divine. Alors le fond fait surface et le Fils de Roi emprisonné émerge des profondeurs de la matière enténébrée pour accéder à la Lumière de la Conscience suprême.