QU’EST QU’UN TABLEAU ?
par
Marc-Alain Descamps
Qu'est-ce
qu'un tableau ? Tout un ensemble de
données ou de construits qui méritent d'être regardés de plus près. Mais pour
cela il faut savoir ce qu'est le regard.
1. LE REGARD. C'est le regard qui fait le tableau
et la peinture est socialement un appel au regard humain. Un tableau quémande
un regard et un chef-d'oeuvre devrait être appelé un dompte-regard. Par
sa structure il s'impose à l'oeil et capte son regard. Plus il est énigmatique
ou riche, plus ce regard dure. Dans son
statut fétichiste, tout tableau est pro-posé au regard dans une démarche de
fascination. "L'oeil suit les chemins qui lui ont été ménagés dans
l'oeuvre", les recherches d'esthétique expérimentale, grâce à l'analyse du
regard par les caméras ultra-rapides, démontrent cette prétention de Klee.
Mais tout tableau est forcément un
trompe-l'oeil : il se donne à voir et il renvoie à un ailleurs et un au-delà.
En reproduisant, il transpose et transfigure à la fois. Un vrai tableau se
donne toujours comme autre chose que ce qu'il est. Captivé, le regard le
parcourt puis le traverse pour voir, à travers le tableau, ce qui n'est pas
représenté mais est suggéré. Ce qui constitue le chef-d'oeuvre est justement
tout cet univers magique qui flotte sur ce qu'il représente. Par lui, l'artiste
s'impose à nous, à la fois comme sujet et comme regard. Dans les tableaux du
douanier Rousseau, comme La charmeuse de
serpents ou La Bohémienne endormie, nous sommes pris par la mise en scène de son
fantasme. Et ce subtil piège de l'art vient à la rencontre de notre désir. Car
tout regard est négateur de l'objet regardé. Ce que je regarde n'est jamais ce
que je veux voir. (Je veux voir l'amour ou l'admiration dans un regard et non
contempler un œil. Pour pouvoir appréhender un regard, je ne dois plus voir
l'oeil qui en est le support.) Mon regard pose donc un voile sur l'objet, celui
de mon désir et de mes fantasmes. Et si j'étudie le tableau dans sa matérialité
(la texture de sa peinture, par exemple), je ne peux plus voir ce qu'il émet et
ce qu'il signifie. Le tableau est donc l'objet intermédiaire entre
l'imaginaire, plein de mon désir, et la réalité, déni de mon désir.
Le
jeu des regards dans le tableau est aussi à étudier. Dans son auto-portrait
c'est le peintre qui regarde le spectateur. Diderot fait passer du théâtre à la
peinture la primauté de l'absorbement pour ne pas ruiner l'illusion. Jusque là
combien de personnages nous regardaient droit dans les yeux pour nous montrer
et nous apprendre à voir l'essentiel du tableau. Désormais on peint en ignorant
le public (du regard). A moins que l'on ne peigne une peinture de la
peinture, comme le montre Lacan pour les
Menines de Vélasquez. Manet nous
sortira de cette alternative en remplaçant les spectateurs réels par un
"spectateur idéal" pour lequel il peint.
3. LE FOND. Tout tableau comporte un support
physique même s'il n'est pas peint. C'est celui de la toile, de la soie ou du
papier qui influe sur la peinture. Sur ce fond peuvent se détacher des figures,
au moins dans ce qui n'est pas abstrait. (Car une des dernières définitions du
tableau abstrait est celui dans lequel on ne peut pas distinguer la figure et
le fond.) Le fond redouble donc le support physique qu'il cache pour supporter
et faire ressortir les dessins.
a) La
perspective à registres est une des solutions les plus simples et les plus
anciennes. C'est celle de la Mésopotamie, du monde Egéen et de l'Egypte (du IIIe Millénaire au IVe siècle avant notre ère), comme c'est celle des
enfants. Il existe un unique plan d'appui sur une droite horizontale et les
figures s'alignent rythmiquement de profil ou se superposent. Ainsi les archers
de Ramsès sont alignés de profil avec une poitrine de face. On retrouve encore
dans l'art conventionnel égyptien des vestiges du rabattement discordant des
taureaux de Lascaux, de profil avec des cornes de face. L'homme se situe encore
mal dans l'espace.
b) La
perspective inversée des Byzantins est proche de la spatialité
contradictoire du Moyen-âge qui va se perpétuer jusqu'aux Primitifs italiens.
C'est aussi celle des enfants et de la peinture des "naïfs", car elle
est logique et non visuelle : tout ce qui est important est grand. La petitesse
n'indique pas l'éloignement comme dans notre vision. Mais elle oppose les
enfants aux adultes (les "Grands") ou bien les grands de ce monde.
L'empereur, le seigneur, le saint sont vus comme l'enfant voit son père. Cette
perspective traduit bien une vision hiérarchique du monde, en accord avec la
féodalité et les empires.
c) La
perspective rayonnée est typique de l'art asiatique (indien du IIe au XIIe
siècle, bouddhique, tibétain, khmer). L'important est toujours figuré au centre
du tableau et le reste se répartit tout autour dans un tourbillon avec des
rythmes curvilignes. Tout y est donc vu dans une perspective symbolique, les
corps ne sont que le reflet de l'âme et le niveau de réalisation spirituelle
ordonne la matière.
d) La
perspective curviligne des Gréco-romains provient de leur conception d'un
espace fini et discontinu. Elle comprend plusieurs points de fuite alignés en
arête de poisson. L'absence de continuité entre les plans supérieurs, moyens et
inférieurs pourrait venir des théâtres qui comportaient plusieurs podiums. En
réalité la projection se fait sur une surface courbe, qui est le ventre de la
caverne primitive. Les proportions sont mesurées, non en fonction des distances
comme pour nous, mais selon les angles selon la théorie optique d'Euclide.
e) La
perspective à vol d'oiseau est celle de l'art chinois et japonais (du Ve au
XIXe siècle). Le monde et le tableau sont vus d'en haut comme le voit un
oiseau. C'est donc un parti-pris d'éloignement des choses, de détachement et de
hauteur. Il correspond à la conception philosophique et religieuse de
l'Oriental qui cherche à s'élever au-dessus d'une immersion dans les données
sensibles. La vision métaphysique l'emporte sur le sensoriel. On échappe ainsi
au plein pour reconnaître la place du vide.
f) La
perspective bi-focale des écoles française et flamande est le résultat des
premières études systématiques. Elle débute en 1460 avec Jean Fouquet qui
utilise des points de distance sur les bords du tableau et l'accroît par des
dégradés de couleur et des glacis, sans arriver encore à la présentation
frontale italienne. Il a aussi existé en France du XVIe au XIXe siècle une
perspective cavalière qui sera celle des ingénieurs militaires et des
cartographes qui voient le monde à la hauteur des yeux d'un cavalier.
g) La
perspective rigoureuse est découverte par la Renaissance italienne avec
Léonard de Vinci, Burnelleschi, Alberti (1435), Ucello ( 1445)... Une
perspective unique pour tous les éléments du tableau est installée au centre
avec une ligne de terre et un seul point de fuite. L'image n'est plus un
symbole, mais une représentation de la réalité. L'illusion de la réalité est
donc installée et un art de l'illusion devient possible. La quadrature permet
les premiers trompe-l'oeil, avec les plafonds à ciel ouvert de Véronèse ou Raphaël.
Mantegna l'Illusionniste prouve qu'il peut représenter un corps humain dans
n'importe quelle position, en peignant son Christ
au tombeau vu au raz du sol entre ses deux pieds. Il faudra quand même
attendre l'invention de la géométrie descriptive par les français Poncelet
(1798) et Monge (1822) pour avoir le fondement mathématique de la perspective.
Mais il est étonnant de constater qu'une fois établie dans le vrai, l'homme
l'abandonne pour passer à autre chose.
h) La
perspective cubiste est un essai pour installer plusieurs perspectives à la
fois dans un tableau. Picasso s'est rendu célèbre en dessinant des visages,
moitié de face moitié de profil, puis des corps vu aussi de dos, d'en bas et
d'en haut à la fois. La peinture métaphysique de De Chirico, Carra et Morandi
invente des projections exaspérées dans un espace vide qui évoque celui des
rêves. Nul ne peut voir la quatrième dimension, mais le rêve de l'homme semble
bien de s'approprier totalement l'espace avec les yeux d'Argus, avec le projet
démiurgique de pouvoir se voir de l'extérieur de plusieurs points à la fois.
Ainsi, comme l'a montré Francastel (1951),
chaque perspective correspond à une interprétation psycho-sociologique de
l'espace et, ajouterons-nous, à une philosophie et à une conception de l'homme
et de l'univers. C'est la société toute entière qui est présente dans l'espace
d'un tableau. L'étude de la perspective débouche sur la science,
l'épistémologie et la théorie de la connaissance. Ce qui nous ouvre beaucoup de
perspectives et cela n'est pas étonnant puisque l'art de voir clairement (perspicere)
est ce qui rend perspicace.
L'espace
pictural est issu de cette conception du monde. Le peintre se conçoit naïvement
comme un observateur privilégié et se situe instinctivement au centre du monde.
Depuis l'époque de la Renaissance, la peinture occidentale est passée du
spectateur à l'espace du tableau. Le peintre pense en tableau et quand il peint
il retourne le cadre et les personnages pour qu'ils soient de face. Ils sont
sortis de son esprit pour être vus par son oeil. Ainsi s'installe une illusion
d'objectivité, qui correspond au retournement par lequel je construis un monde
objectif en oubliant la projection d'une modalité de ma conscience et en niant
que le monde ne soit qu'une manifestation de l'esprit.
L'infinité
de l'espace est une des idées fondamentale du Bouddhisme. L'espace (akhasha, ce qui brille) illimité,
pénétré de forces gigantesques, est peuplé d'êtres en nombre infini dans
d'innombrables systèmes de monde. Aussi dès les plus anciennes peintures, par
exemple celles d'Ajanta, nous regardons dans la direction opposée de l'occident.
Les êtres manifestent leurs formes vers le spectateur à partir d'un fond sans
espace. Le fond grouille de vie en voie de formation, d'où, en flots
incessants, émergent des formes qui s'avancent vers nous. Cet espace animé d'un
mouvement vers l'avant, en progression ininterrompue, a une origine
métaphysique. L'espace est construit par la conscience avec le mouvement et la
direction. Les caractéristiques de l'expérience spatiale bouddhique sont issues
de la pratique de la méditation, comme le détaille Anagarika Govinda.
De
même dans la peinture chinoise Ming et Song, l'espace vide est infini et les
formes sortent du vide pour s'y résorber. Comme le cosmos s'organise autour
d'un Centre qui reste vide, le tableau se déploie de part et d'autre d'un vide
médian essentiel, qui est l'équivalant de l'entre-deux cosmique. Le suprême
Tao, qui se déploie dans l'espace, n'a aucun objectif à atteindre. L'espace du
tableau est le jaillissement de la liberté dans le vide. L'espace est ce qui
permet que surgisse une bulle de savon où les dix mille êtres se reflètent. De
même dans le tableau la forme déclenche l'espace, au lieu qu'un espace fini ne
banalise la forme.
6.
LE PLEIN ET LE VIDE. Il n'est que de placer côte à côte un tableau occidental et une
peinture chinoise ou japonaise pour que surgisse aussitôt l'opposition du plein
et du vide. Jusqu'à cette confrontation, nous n'avions pas pris conscience en
Occident combien nous étions instinctivement du coté du plein. Il ne viendrait
à aucun peintre l'idée de laisser voir le plus petit morceau que ce soit du
fond. Tous, Italiens, Flamands, Espagnols, Allemands ou Français, n'ont qu'un
but : bourrer tout l'ensemble du cadre de peinture, coller les objets les uns
aux autres et même parfois les superposer. On croirait qu'ils n'en ont jamais
assez à montrer pour prouver qu'ils savent peindre. A moins que l'on ne voit là
une application de plus de notre célèbre axiome : "la nature a horreur du
vide".
Nous
y sommes tellement habitués que cela nous semble naturel; pourtant quand nous
contemplons la peinture orientale nous commençons à respirer librement.
L'espace infini nous a fait le cadeau du vide. En Chine, l'expression du vide
pictural a fait surgir plusieurs écoles. La méthode du "blanc qui
vole" est un tracé d'encre lacunaire qui laisse voir par moments le blanc
du papier. La technique de "l'encre éclaboussée" laisse subsister des
vides entre les formes suggérées et réalise la jonction des pleins aux vides
par un léger voile d'encre pâle saturée d'eau.
La
peinture japonaise zen ou sumi-é est
allée beaucoup plus loin en laissant le vide séparer les plans de l'espace et
en construisant un tableau avec plus de vide que de plein. Elle travaille avec
les seules bases : le plan, la tache et le trait. Le plan est le lieu de
repérage des distances, avec ou sans cadre. Le trait, bâti et articulé,
s'oppose à la tache qui est l'espace du rêve fluide
7. LES FORMES. Les artistes modernes se sont
engagés dans un incessant travail formel, en se demandant non plus ce qu'ils
vont peindre, mais comment ils vont le peindre. Mais la notion de forme n'est
pas si simple. Nietzsche écrivait déjà : " L'artiste est celui qui éprouve
comme contenu ce que le non-artiste appelle forme". De quelle forme
s'agit-il donc dans un tableau ? L'apparence extérieure d'un objet est-elle sa
surface ou même son profil et sa silhouette ? Géométriquement, on aboutit à
trois formes fondamentales : le cube, qui ne peut pas se mouvoir car son plan
de contact est une surface, le cylindre, qui ne peut se déplacer que dans un
direction quand il touche le sol selon une droite , et la sphère, qui en tant
que pure courbe n'adhère que par un point et a une totale mobilité.
"Traitez la nature en terme de sphère, de cylindre et de cône"
demandait Cézanne. La forme d'une oeuvre d'art est-elle sa perception à partir
d'un point ou la somme, jamais achevée, de tous les points de vue possibles ?
Pour d'autres la forme est ce qui suggère une idée, un sentiment ou la
transparence possible d'un sens.
Bien
des artistes ne conçoivent plus une forme séparée du contenu et l'on a pu dire
qu'une oeuvre d'art est "un objet dont la forme s'identifie au
contenu". Sans tomber dans le fonctionnalisme et l'esthétique
industrielle, on peut admettre que la beauté, c'est l'autonomie de la forme.
L'artiste est justement celui qui donne forme à tout ce qui parait ne pas en
avoir, comme l'art est la victoire de la forme sur le contenu. Comme le montre
Henri Focillon dans La vie des formes
: "le contenu fondamental est un contenu formel". La pensée formelle
est formatrice et l'imagination, maîtresse du jeu des formes. Le contenu de
l'art est un dépassement des formes jusqu'à l'obtention d'une forme qui ait un
sens. Ainsi se crée le style. " L'art, c'est ce par quoi les formes
deviennent style" (Malraux).
8. LE DYNAMISME. L'art moderne, avec Kandinsky, a
ajouté le temps dans le tableau. Cette notion prend tout son sens dans l'art
non figuratif. "L'art ne produit pas le visible, il le rend visible"
écrit Paul Klee. Et le visible est soumis au temps, d'où la temporalité du
tableau. Tout y devient une question de rythme. Les formes s'installent selon
des phases. Le tableau se dévoile peu à peu à qui sait le voir et le contempler
longuement. Et par le temps est arrivé le mouvement avec le fameux Nu
descendant un escalier de Duchamp. Par là la peinture moderne se rapproche
de la musique.
9. LES COULEURS. Il n'y a pas de forme sans couleur,
qui ouvre une dimension nouvelle et engage une atmosphère émotive. Si les
formes peuvent être déterminées intellectuellement, les couleurs sont issues de
l'expérience sensorielle. L'aveugle ne peut les approcher que par analogie au
lisse/rugueux ou au froid/chaud. Ainsi la couleur nous révèle ce qui est en
rapport avec la valeur émotive de la forme. On peut penser que les trois couleurs
fondamentales, comme les trois volumes fondamentaux, expriment la structure de
notre monde tridimensionnel. Le symbolisme habituel des couleurs provient de
leur localisation la plus fréquente dans la nature (bleu céleste, jaune
solaire, rouge sang ou feu), mais il varie selon les climats et les
civilisations.
L'utilisation
des couleurs, à partir du Romantisme, les fait rejoindre la musique avec le jeu
des tons, des valeurs et de l'harmonie globale. Ce qui rejoint la synesthésie
de bien des artistes qui voient les sons et entendent les couleurs.