L’HISTOIRE DE L’ART REVISITEE

par Marc-Alain Descamps

 

    

   L’histoire de l’art en général et de la peinture en particulier est une grande source de fierté et d’émerveillement. Mais la situation actuelle de la peinture nous plonge en plein désarroi. Elle semble ne plus avoir de sens. L’artiste a détruit patiemment et sciemment l’œuvre d’art et semble ne rien avoir construit à la place : on présente une feuille blanche comme un tableau et Max Duchamp expose un urinoir.

Heureusement le Transpersonnel révèle le secret de l’évolution de l’art en dévoilant le secret du chef-d'œuvre, Seul le Transpersonnel fait comprendre que le chef-d'oeuvre émane du Soi et non de l'égo. Alors il transmet une expérience qui dépasse l'humain. Par là la vision transpersonnelle rejaillit sur tout l'art et en dévoile le sens profond. En particulier, sans le Transpersonnel, on ne peut pas saisir l'histoire de l'art.

Nous ne présentons ici que ce qui a trait aux arts plastiques, en prenant la peinture comme un paradigme. La vision transpersonnelle fait comprendre toute l'histoire de l'art comme l'action des grands courants qui ont agité l'humanité : l’art magique, personnel, transpersonnel.
 

A. L'ART MAGIQUE OU RELIGIEUX

L’art magique ou religieux peut aussi être appelé un art totémique ou sacré, brut, primitif, premier, naïf.

     Cet art cherche essentiellement à présenter ce qui est pour lui le plus important : le mana ou force magique qui sous-tend le monde. Par lui l'oeuvre d'art est surtout active, elle n'a pas pour but premier d'être belle par elle-même. L'art est donc l'effort humain pour traduire le mystère du monde. L'homme naturel vit le monde qui l'entoure comme un immense mystère sacré, auquel il ne participe qu'en tremblant. Le génie d'un peuple s'exprime essentiellement par son totem. Les hommes préhistoriques d'il y a 40.000 ans les ont représentés sur les parois des cavernes. Et nous allons maintenant tous contempler fascinés cet art pariétal qui nous parait si moderne. Mais ces représentations de chevaux, bisons, cerfs, mammouths... ne sont pas des oeuvres d'art mais des évocations totémiques, comme tout l’art brut ou premier (Australiens, Océaniens, Indiens, Africains...).

   L'art religieux ou sacré reste celui d'une religion bien déterminée et se veut l'expression de ses dieux, ou bien il raconte l'histoire de la manifestation humaine de son dieu. On ne peint que pour représenter ses dieux, en Orient comme en Occident. Par conséquent l'artiste travaille dans l'anonymat le plus complet et ne signe même pas ses oeuvres. Et il le fait au moment favorable après une longue préparation religieuse et des initiations.

   Par son projet de traduction de l'invisible, cet art est très proche de la vision transpersonnelle. Comme lui, l'art transpersonnel veut retrouver les sources de l'art et exprimer les forces surnaturelles, mais il se différencie de ses caractéristiques par sa modernité et son intégration des recherches contemporaines.

B. L'ART PERSONNEL.

- L'art personnel ou réaliste prend le contre-pied, il se détourne résolument du magique, des dieux et du sacré pour se centrer sur l'homme. Il naît avec l'apparition de l'artiste européen qui met en avant son égo, à la sortie de la féodalité. Et ceci est à resituer dans la montée de l'individualisme, théorisée par Descartes et à lier avec l'ascension de la classe bourgeoise qui devient dominante. Cette apparition de l'artiste débute pour nous, après le Moyen-âge, avec la première célébrité des Primitifs italiens : Fra Angélico, Giotto, Cimabué, Botticelli... L'art occidental trouve son inspiration dans le reportage, le portrait, la copie du réel et la psychologie.

-  Avant la photographie, la peinture trouve sa justification dans le reportage et l'anecdote. Elle est la commémoration d'un événement (Fêtes du Bucentaure à Venise, Sacre de Napoléon par David...). Elle entend fixer un instant du temps qui passe. C’est un témoignage qui correspond à ce que l'on a appelé la peinture historique, le genre dominant pendant des siècles. C'est la peinture de l'éphémère et de ce qui n'aura lieu qu'une fois, alors que le rite religieux ou magique étaient au contraire la réactualisation du mythe originaire, situé hors du temps.

      - Rien ne marque mieux cette individualisation de l'art que le succès des portraits. On ne peint plus un dieu, mais un individu et chaque riche veut se payer son portrait pour pouvoir le laisser à ses descendants. Mais pourquoi certains portraits (Mona Lisa, Monsieur Bertin d'Ingres...) acquièrent une valeur universelle ? Cette personnalisation de l'art (désormais daté, nommé et situé) va de pair avec l'apparition de l'artiste. A lui, la célébrité et la gloire ! Tout étant désormais centré sur la personnalité de l'artiste, il n'est pas étonnant que ce travers aboutisse au culte de l'auto-glorification dans l'auto-portrait que chaque peintre ne manque pas de laisser de lui-même. Le peintre se regarde alors dans un miroir sans songer qu’il est lui-même un miroir.

        -  Par là le peintre tombe dans le piège de la copie du réel. Mais le réel est désormais le matériel visible et non plus l'invisible. Et l’on raconte toutes ces histoires d’oiseaux venant picorer les raisins de Zeuxis, ou du cheval d’Alexandre Bucéphale hennissant devant son portrait par Appelle. Ce piège a pourtant été dénoncé par Pascal : "Quelle vanité que la peinture, qui attire l'admiration par la ressemblance de choses dont on n'admire point les originaux". N’a-t-il pas raison ? Cela aurait dû suffire à le tarir, mais non il a fallu attendre l'invention de la photographie pour que les peintres et spectateurs cessent d'admirer la ressemblance pour comprendre enfin que la peinture doit être ailleurs.

Le réalisme va débuter avec Gustave Courbet,  sous l'influence du matérialisme, à partir de 1848. Il débute par une chasse à tout enjolivement de la réalité, qualifié d'idéalisme. "Je tiens la peinture pour un art essentiellement concret qui ne peut consister que dans la représentation des choses réelles et existantes ; c'est une langue toute physique qui se compose pour moi de tous les objets visibles. Un objet abstrait non visible, non existant n'est pas du domaine de la peinture …

Le point essentiel du réalisme est la négation de l’idéal. En rejetant l’idéal et tout ce qui s’en suit, je parviens à la libération complète de l’individu et même à la réalisation de la démocratie. Le réalisme est par nature un art démocratique. Je ne peins que ce que je vois. Je ne peins pas d’anges parce que je n’en ai jamais vu".

(Voilà qui a au moins de mérite d'être clair, c'est tout l'opposé du Transpersonnel). Puis cette tendance va s'exacerber avec la doctrine russe du réalisme prolétarien révolutionnaire et l'art au service des partis communistes. Tout art antérieur devient de 'l'art bourgeois", même quand il est noble.

Ce réalisme s'exacerbe encore avec l'Hyperréalisme américain, qui en réaction contre l'art abstrait, cherche à faire plus objectif, précis et détaillé qu'une photographie. Mais cette réalité est rendue avec une telle pureté, que cela dépasse notre vision et devient d'une pureté surréelle et irréelle qui surprend. En utilisant l'aérographe et plusieurs diapositives, ils retrouvent une position métaphysique, prouvant par l'absurde que le réalisme et l'élimination du peintre sont impossibles.

   -     On comprend que cet art personnel devienne très vite psychologique. Toute peinture n'est plus que projection, défoulement, psychodrame. "La peinture est une poésie qui se voit" écrit Léonard de Vinci. Et cela va aller bientôt avec l'exaltation de la souffrance : "Les chants les plus désespérés sont les chants les plus beaux" (Musset, Nuit d'octobre). Comme si ces nouveaux artistes ressentaient obscurément que quelque chose d'essentiel avait été trahi en se détournant de l'invisible pour le seul visible. Et finalement un tableau ne devient plus que des objets vus à travers un tempérament : baroque, classique, romantique, impressionniste, expressionniste allemand ou suédois, hyperréaliste américain... D'ailleurs les écoles,  ne pouvant plus tout traduire à la fois, se spécialisent dans l'étude d'un élément : la forme, l'éclairage, le mouvement, l'expression, la couleur ou la lumière...

    Il reste à faire une psychanalyse de l'artiste et de son tableau. C'est ce que débute Freud, en dévoilant la présence du vautour maternel de Léonard de Vinci dans les draperies de son célèbre tableau de Sainte-Anne. La source de l'inspiration se trouve donc dans l'inconscient de l'artiste. Le tableau, au même titre que l'image onirique, représente une situation inaccessible ou un fantasme. Par la suite la psychanalyse de l'art a suivi les courants avec ses phases cathartique, oedipienne, narcissique, métapsychologique, kleinienne, centrée sur le moi, le sens, la langue … Mais cette psychanalyse de la peinture reste liée à un art personnel. Tant que l'artiste projette sa personnalité dans son oeuvre, les psychanalystes sont en droit de la traiter comme un objet recélant un secret. Leur efficacité est redoublée lorsque les artistes ne cherchent plus qu'à ouvrir les écluses de leur inconscient, comme le feront les Surréalistes. Mais la psychanalyse a moins à dire sur l'art abstrait.

     La photographie et la rencontre des arts des autres civilisations vont faire douter du réalisme et de la copie des objets. On commence à réaliser que l'art se trouve ailleurs que dans la ressemblance. De nombreux mouvements contestataires vont alors se succéder.

C. L’EPOPEE DE LA DEREALISATION.

L’épopée de la déréalisation a été très lente et s’est faite par étapes successives. Personne n’a fait tout le travail à la fois, chacun a franchi une étape avec une audace de plus, comme s’il travaillait dans la peur de casser le Réel et en même temps dans la jubilation d’avoir osé et franchi un pas. Cela s’est fait essentiellement à Paris, puis s’est étendu à toute l’Europe et a demandé un siècle de 1819 à 1917.

   Renoncer au réel semblait aussi insensé qu’impossible, comme de scier la branche sur laquelle on se trouve.

    Les Classiques avaient représenté le réel dans un idéal de beauté, de symétrie, d’ordre et d’harmonie. La base était solide et sûre, jusqu'à David et Ingres il y avait une suprématie du dessin sur la couleur. Le réel allait avec la Raison et l’intellect à l’image du  monde mathématique calculé par Newton.

Les Romantiques avec Delacroix déclarent que « tout art est mensonge ». Ils exaltent au contraire la couleur, le mouvement, l'émotion et l'expression de la fantaisie. Ils présentent le dramatique et un mouvement non figé, dans de grands scandales comme la première au théâtre d’Hernani de Victor Hugo. 1819 Géricault peint le scandale du radeau de la Méduse. Delacroix en 1830 a vu La Liberté guidant le peuple. Mais en 1818 Friedrich avait peint les falaises de Rügen qui lancent le romantisme allemand. Le sentiment de la nature s'étant inventé au dix-huitième siècle, on vient maintenant contempler des lieux inhospitaliers qui glaçaient d'effroi dans les siècles passés : les forêts, les déserts, les montagnes et les glaciers. L'homme moderne ne les voit qu'à travers l'art, qui en les transmuant, lui en a révèle la beauté : les marines de Claude Lorrain, les sous-bois de Corot, le Fontainebleau de l'école de Barbizon, les bords de Seine, la Manche et la mer du Nord. On trouve son jardin beau comme un Corot, écrit Oscar Wilde, et les Goncourt ajouteront "un cheval beau comme un Géricault, ou un mendiant beau comme un Murillo". N'oublions pas que Claude Lorrain est le premier à avoir peint ses tableaux en extérieur. Türner dès 1844 et Böeklin avec L’Ile des morts font voir autre chose que ce qui est représenté et c’est ce qui va être continué.

L'Impressionnisme en rompant avec le réalisme, continue les recherches de Delacroix  sur la couleur et aussi de Van Gogh avec la défiguration de l'objet par la torsion d'espace. Mais il se centre sur la lumière dans ses scintillements, ses chatoiements et ses diaprures avec Renoir. Dès 1872  le tableau de Monet « Impression soleil levant », n’est clairement pas une photographie, une copie du réel, mais la suggestion du sentiment que cela nous procure. Il cherche à faire comprendre que le réel n'est pas dans la matière, mais en nous, car tout n'est "qu'impression", même un soleil levant. Et cette peinture de plein air ne prétend ramener que des "souvenirs". Dans les Nymphéas de Monet en 1907 tout n'est plus qu'une mixture de reflets, de fluidité et de déliquescence.

Alors le barrage franchi, tout s’accélère. Cet art acéphale choque Gauguin, "la pensée n'y réside pas", les tachistes et les divisionnistes ne sont que des "chimistes qui accumulent des petits points". Van Gogh peint 70 tableaux dans ses 70 derniers jours.

Les Nabis ou prophètes vont faire savoir en 1890 avec Maurice Denis que "L'art est avant tout un moyen d'expression, une création de notre esprit dont la nature n'est que l'occasion. Se rappeler qu'un tableau, avant d'être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées".

Les Fauves,
de 1896 à 1908, font hurler la couleur "Pot de peinture jeté à la face du public". Ils veulent par l'opposition des plans colorés suggérer le mouvement et la profondeur dans un hymne à la vie et à la joie de vivre païenne.

Ce qui les oppose à l'expressionnisme allemand où les couleurs  plus brutales aboutissent à un art inquiet. Münch pousse en 1893 son fameux Cri contre la folie de ce monde trop réel.

Le Cubisme, de 1907 à 1925, naît du fauvisme et, avec Braque et Picasso, s'en sépare en passant de la couleur à la géométrie. Il veut exprimer la réalité absolue en utilisant des fragments isolés du monde visible, sous une forme emblématique. Il dépasse enfin l'apparence des choses en prétendant donner du réel une image plus objective que sa simple apparence. Pour cela il picturalise le nouveau concept d'espace-temps par la simultanéité qui donne toutes les facettes du sujet à la fois, rompant par là avec l'espace et la perspective hérités de la Renaissance. Picasso peignait de mémoire : "Quand je vous regarde, je ne vous vois plus" disait-il à son modèle Gertrude Stein. Que voyait-il donc ? "le bordel philosophique" des Demoiselles d’Avignon ou la figure humaine sans la vision directe et sans l'élément psychologique ? Du lyrisme humaniste au néo-platonisme du Salon de la Section d'Or, on sent le rapprochement avec le projet des mystiques. "J'ai le désir de me mettre à l'unisson de la nature, bien plus que de la copier" proclamait Braque. Le cubisme analy  tique, avec Juan Gris à partir de ces lectures de Poincaré et d'Einstein,  représente des concepts plutôt que des apparences naturelles. Le cubisme orphique, malgré son attitude impersonnelle, présente le message de la cacophonie déshumanisée du monde moderne  et en vint à prendre des thèmes religieux. Selon l'esthétique néo-platonicienne et orphique de la Renaissance, Apollinaire peut écrire : " La réalité essentielle y était rendue avec une grande pureté et l'accident visuel et anecdotique en avait été éliminé...Les vertus plastiques : la pureté, l'unité et la vérité maintiennent sous leurs pieds la nature terrassée. La flamme est le symbole de la peinture... la vérité sublime de sa lumière que nul ne peut nier... chaque divinité crée à son image, ainsi des peintres".

Le Dadaïsme est un mouvement international de révolte et subversion terroriste, désespéré par les boucheries de la guerre 1914-1918. Tout en n'essayant que de détruire, balayer et nettoyer par le scandale, il a, sans le vouloir, démontré par l'absurde que l'homme crée comme il respire. Et l'on peut maintenant comprendre autrement ses provocations : "Dada vous dit : n'oubliez pas que vous n'êtes pas aussi vide que vous le pensez" (Marcel Duchamp). Comme le cubisme il a préparé les voies et aidé l'apparition de l'art abstrait.

  L’art abstrait, ce terme dès 1908 désigne une oeuvre où il n'y a pas d'objet identifiable par refus de la figuration et de l'imitation et peut s'appliquer à  l'expressionnisme de Kandinski, au futurisme de Marinetti, néo-plasticisme de Mondrian, suprématisme de Malévitch, cubisme orphique de Delaunay, formes contrastées de Léger... Mais ce refus de la figuration n'est qu'une conséquence d'une révolution dans l'art de portée philosophique. L'art abstrait est la figuration du prodigieux essor conceptuel de la science moderne (géométries non-euclidiennes, nombres imaginaires, théorie de la relativité et des quantas, physique nucléaire...). L'ascèse de l'artiste va être de fermer momentanément les yeux sur les beautés des formes du monde pour ne plus représenter que des idées ou rapports abstraits : proportion, structure, équilibre, organisation ... Il s'agit donc bien d'une régression aux sources de l'être : "Remonter du modèle à la matrice ! Notre coeur battant nous pousse plus bas, nous enfonce toujours davantage vers le fond originel" écrit Klee. Passer de la nature naturée à la nature naturante, du produit à la genèse. Donner le sentiment cosmique de la nature comme âme du monde. Représenter n'est pas copier, mais créer, dit Delaunay. L'art s'installe dans la vérité. Wassily Kandinski publie en 1911 « Du Spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier », son manifeste fondamental.

     Le cas de Mondrian est exemplaire pour le Transpersonnel. Il déclare que l'art est une expérience qui a rapport avec la connaissance de l'absolu, "L'équilibre... annihile les individus comme personnalités particulières et crée donc la société future comme une véritable unité". Le dépassement de l'égo et la vision planétaire sont déjà là, mais il est vrai que Mondrian, après l'étude de Spinoza, s'était formé à la Théosophie . Il veut donner "une vision claire de la réalité pure, qui existe, quoiqu'elle soit voilée". Ses moyens plastiques seront la réduction de la couleur à l'opposition du blanc, gris et noir aux trois couleurs primaires, la réduction des formes à la droite et à la relation orthogonale avec la rencontre de l'horizon du monde et de la verticalité de l'homme. On le voit, il s'agit d'une purification et d'une ascèse pour arriver en procédant aussi objectivement que possible à la plastique des rapports purs. Et cette réalité là est au moins aussi grande que celle des apparences sensibles changeantes, comme l'avait déjà annoncé Platon. L'abstrait réussit la gageure de montrer que la réalité est donnée à penser et non à voir. " La représentation des choses cède sa place à la représentation des rapports...Cette expérience de beauté est cosmique, universelle. De cette connaissance consciente découle une présentation abstraite : elle réduit l'artiste exclusivement à ce qui est universel". Le temps est introduit dans cette monstration car un tableau ne suffit plus, il faut passer à une série de toute la combinatoire des permutations possibles.

    Cette vision s'élargit avec Die Brücke en 1905, der Blaue Reiter en 1911 et  de Stijl à Leyde qui étend cette purification à la sculpture et à l'architecture selon son manifeste de 1919 : "Il y a deux connaissances des temps : une ancienne et une nouvelle. L'ancienne se dirige vers l'individualisme. La nouvelle se dirige vers l'universel". On ne peut pas signifier plus clairement la fin de l'art personnel, qui va ouvrir sur le Transpersonnel. L'art précède la vie. Le peintre n'est plus le chroniqueur de la vie humaine, mais son guide en fournissant le paradigme de l'harmonie future et en diffusant la joie. "On sert l'humanité en l'illuminant" écrit Mondrian

        Mais il n'est pas si facile que cela d'évacuer le monde et l'on a pu prouver que ces tableaux abstraits pouvaient être retrouvés dans des micro, macro-photos, ou photos scientifique d'ensembles invisibles à l'oeil nu. Nous considérons que la suite de ce travail se situe dans les images fractales qui nous permettent enfin de voir la beauté des êtres mathématiques qu'avaient aperçu Pythagore, Platon et Poincaré. Le mérite de l'art abstrait, malgré toutes ses exubérances, ses enfantillages et ses spéculations financières, aura été de nous délivrer de la confusion entre le réel et les apparences.

    Résultat la catastrophe et le marché de l’art. Pour certains ce mouvement  est contemporain de celui de Nietzsche, brisant les tables de la loi et déclarant que Dieu est mort. Le résultat est qu’il n’y a plus de morale et que l’on ne sait plus comment peindre. Il y a une crise de l’art en général et sur ces scandales la peinture est devenue un vaste marché financier. Certains tableaux valent plus cher que des maisons ou des usines. On les achète pour spéculer en gardant le tableau soigneusement caché dans un coffre-fort, alors que peintre est mort de faim sans avoir jamais pu en vendre un seul. Et certaines galeries en font autant avec les jeunes talents.

Cette catastrophe serait irrémédiable s’il n’y avait le courant de l’art transpersonnel, qui peut rendre son sens à l’art.

 

E. L'ART TRANSPERSONNEL

1. L'art transpersonnel, pour nouveau qu'il soit, n'est que l'aboutissement d'un long courant. Il trouve ses sources dans l'art magique et l'art sacré, mais s'en différencie en gardant les acquis des conquêtes précédentes. Il a sans doute toujours existé à travers ce qu'on a appelé l'art visionnaire, fantastique ou mystique. Ses précurseurs sont tous ceux qui ont toujours voulu représenter l'invisible et faire ressentir le mystère.

L'art oriental. Il était déjà authentiquement présent dans toute l'ancienne peinture chinoise. Elle a toujours privilégié le vide sur le plein, car pour elle il en est ainsi dans la réalité. De plus elle a gardé souvent une perspective à vol d'oiseau : en regardant les choses de haut, elle relativise la simple vision humaine terre à terre. Il en est de même pour la peinture japonaise sumi-é, ou la peinture zen, qui ne veulent que suggérer, en pratiquant l'économie des traits pour ne garder que les significatifs.

Tout un courant transpersonnel traverse les siècles de l'art occidental.

L'art du Quattrocento. A Florence Botticelli (1445-1510) peint ses thèmes néo-platoniciens comme Le Printemps ou  La naissance de Vénus, pendant que Piero di Cosimo (1461-1521) fait ses Allégories ou La mort de Procris dans un ailleurs, sous l'influence de penseurs comme Marsile Ficin ou Nicolas de Cues.

 Hiéronymus Bosch, (1450-1516) a reproduit une NDE dans ses Visions de l'au-delà et peint son triptyque du Royaume millénaire ou Jardin des délices selon la philosophie des Frères du Libre Esprit.

Le Gréco (1541-1614) à Tolède reproduit ses Visions de Laocoon ou de St. Jean de façon mystique en dématérialisant ses personnages, qui s'allongent démesurément pour s'élever du sol, emportés par leur dynamisme et leur soif spirituelle.

William Blake (1757-1827) surtout est le type même de l'artiste visionnaire et son inspiration est beaucoup plus transpersonnelle que religieuse. Il n'y a pas de religion naturelle et toutes les religions sont une (1788).  De façon gnostique, il proclame la valeur sacrée de l'énergie créatrice en général et dans l'homme à qui il appartient de s'ouvrir à la plénitude du divin par le pouvoir visionnaire. Il unit la poésie à la peinture et à l'imprimerie pour réaliser la mission quasi-religieuse de l'artiste qui est de dévoiler la présence de l'infini en l'homme. Il s'élève contre la corruption de l'innocence et de l'amour chez l'enfant par la morale du péché et le monde de la corruption. Ses oeuvres ont un pouvoir de fascination onirique et son procédé de gravure à l'eau-forte lui aurait été dicté en rêve par son frère mort.

Turner (1775-1851) a toujours voulu révéler derrière les chose leurs "causes cachées ou formes archétypiques" et il est parvenu dans ses dernières oeuvres à exprimer la puissance métaphysique contenue dans la lumière. Les soleils de Turner brûlent dans le ciel comme la source ultime de la vie sur la terre. Fervent partisan de l'idéalisme dans l'art et de la métaphysique platonicienne d'Alkenside, il était attiré par le sublime, la grandeur et le mystère de l'immensité spatiale.

La Confrérie préraphaélite fut fondée de 1848 à 1854 , sous l'influence de Ruskin, par sept jeunes peintres anglais, dont le plus connu est Rossetti (1828-1882). A l'imitation des primitifs italiens, ils décidaient d'introduire dans leurs sujets « un contenu moral élevé dans un style simple, clair et joyeux, avec le sens de l'intensité ». Sans innover dans la facture, leur inspiration biblique ou médiévale leur ouvrit les portes de l'imaginaire.

Il en sera de même pour les romantiques allemands avec Runge, Friedrich, ou suisses comme Arnold Böcklin.

Le courant symboliste est plus connu en littérature qu'en peinture. C'est de la musique avant toute chose et il n'est pas étonnant qu'il débute avec Debussy. L'essentiel est cette transcendantale émotivité qui fait frissonner l'âme à l'approche du mystère. "Devenons les mystiques de l'art". Les influences de Bergson, de Swedenborg et des Rose-Croix ne sont pas niables. Le manifeste du symbolisme de 1886 ne peut cependant cacher les grandes différences qui existent entre Puvis de Chavannes, Gustave Moreau ou Odilon Redon. Puvis de Chavannes (1824-1898) nous a donné avec L'Espérance l'image du poème de Péguy.

Gustave Moreau (1826-1898) voulut peindre "toutes les aspirations de rêve, de tendresse, d'amour, d'enthousiasme et d'élévation religieuse vers les sphères supérieures, tout en étant haut, puissant, moral, bienfaisant et éducateur". Noble idéal, qui passe mal dans ses tableaux trop pensés et léchés, mais qui éclate, fulgurant, dans ses dessins et ébauches.

Odilon Redon (1840-1916) est avec Blake le type de l'artiste visionnaire. Ayant pour but de mettre "la logique du visible au service de l'invisible", il nous a légué le témoignage envoûtant de ses étranges visions dans le monde magique des forces mystérieuses.

 La peinture des rêves a été une des premières formes de l'art transpersonnel, avant que l'on ne passe aux visions diurnes.  Le Douanier Henri Rousseau (1844-1910) a laissé de façon naïve des images oniriques magiques. Les Surréalistes ont surtout apporté leur peinture de rêves avec Magritte, Tanguy, Arp, Picabia, Ernst, Clovis Trouille, Delvaux, de Chirico, de Woestjine et Salvador Dali... Ils sont aussi à l'origine d'un nouveau type de cinéma avec L'âge d'or ,  Bunuel, Cocteau...

Ne pas oublier non plus qu'en mars 1917, Hans Arp pour lancer l'art nouveau lisait en public des textes de l'Aurora de Jacob Böhme, sur la mystique rhénane.

Georges Rouault (1871-1958) est le type du peintre religieux qui atteint au mystique.

On retrouve cette inspiration dans les oeuvres de nombreux peintres contemporains comme Sulamith Wülfing. Un certain nombre de personnes se mettent à la peinture pour montrer les visions ou apparitions qu'elles ont eu.

 

2. Nous caractérisons l'art transpersonnel par sept dimensions principales :

1. C'est un art transculturel, qui garde par là l'acquis du Musée imaginaire et se différencie de la peinture spécialisée à une seule religion. Il cherche essentiellement à réaliser la jonction Orient-Occident, qui marquera le Troisième Millénaire. Il est donc l'héritier de l'art hippie qui a le premier tenté cette synthèse difficile. Mais l'art transpersonnel est un art global et mondial qui peint pour toutes les cultures de la terre. C'est un art unifié qui préfigure la pensée planétaire ; pour tout dire, il a la vision holiste qui est inhérente au Transpersonnel.

    2.  Il est aussi un art convivial qui suscite l'activité du spectateur. A la différence de l'art personnel ou de l'art esthétique qui présentent une oeuvre complète, achevée, bien léchée, qu'il ne reste qu'à admirer, l'art transpersonnel fait appel à l'imagination. Le spectateur est le complice du peintre qui n'a fait que la moitié du tableau. Il ne lui présente donc qu'un point de départ, un prétexte à la rêverie. Il le laisse libre de l'achever à sa guise, tout en l'invitant à partager l'expérience transpersonnelle qui en est l'origine. L'oeuvre n'est donc qu'un incitateur et un catalyseur d'émotion.

3.  Ce qui est nouveau est l'essai de représentation des états non-ordinaires de conscience (ENOC). Cela a commencé avec toutes les visions de la drogue qu'ont cherché à figurer les hippies en inaugurant l'art psychédélique. Puis il s'est enrichi de toutes les expériences sur la lumière du corps : auras, chakras, auréoles, corps subtils et radiations que photographie l'effet Kirlian. S'y ajoutent tout ce qui est inspiré par les expériences des sommets (peak-experience) et les états supérieurs de l'extase. L'ensemble se retrouve dans la psychosphère, la psyché planétaire qui est en train de se constituer.

      4.  L'art transpersonnel n'est pas fixé sur le passé, comme l'est l'art hiératique religieux. Il est, au contraire, largement ouvert vers le futur. A la recherche du nouveau et même de l'inouï, il s'ouvre largement vers l'humanité future. Il est axé sur le surgissement de ce qui est encore en gestation dans l'humanité : sa mutation dans la transhumanité orientée par le Transpersonnel.

     5.  Dans le débat et l'opposition entre les partisans du concret et ceux de l'abstrait, il adopte une position originale. L'art abstrait a eu le mérite de nous délivrer de la tyrannie du réel, mais il tourne en rond et sent sa veine le trahir. Le concret lui, à part l'hyperréalisme américain, a cherché son salut dans l'art du déchet et de l'ordure. La voie moyenne, pour éviter de tomber dans cette opposition stérile, passe par un nouveau terme : le transcret. C'est ce qui transparait dans le donné à voir, la Transparence du réel. Il renvoie toujours à un au-delà par un surgissement. La transparence c'est l'invisible à travers le visible, le rapport incessant caché/dévoilé qui est celui du divin. Il est donc toujours appel vers quelque chose d'autre que le réel prosaïque, vers un surréel. L'artiste transpersonnel renvoie dos à dos la figuration et la non-figuration, car il transfigure.

6.  Ce surréel on ne peut que l'appeler le spirituel. L'art transpersonnel a toujours une revendication vers la spiritualité et la transcendance, sans jamais se laisser enfermer dans une religion. C'est la quête du sens ultime de l'univers par la découverte de la parenté sous-jacente entre l'homme et l'univers. Elle est ce qui transparaît dans l'apothéose du diaphane.

7.   Enfin le caractère principal de l'art transpersonnel est d'émaner du Soi et non du moi, de l'égo ou de la personnalité de l'artiste. Il a pour fonction de focaliser les forces spirituelles à travers un être humain. Les artistes sont donc les explorateurs de pointe qui contribuent à nous débarrasser des attaches du passé. On saisit d'autant mieux cet art transpersonnel qu'on est dans un niveau de conscience plus élevé. Le critère de l'art transpersonnel est donc, qu'émanant du Soi, il éveille le Soi chez tous ceux qui le contemplent.

 

F.LE SENS DE L’HISTOIRE DE LA  PEINTURE

 

On doit comprendre la peinture comme une montée à la conscience et comme un Eveil collectif de toute l'humanité. C'est la traduction de l'invisible, le chant à la gloire du Soi. Elle permet une sublimation réussie. Elle est l'épopée de l'humanité, puis de sa transmutation vers un transhumain. Une forme plus évoluée de l'homme, dégagé de sa gangue de bestialité et d'égoïsme, accède à la Conscience cosmique.

 

Bibliographie dans Descamps et col. Art et créativité, éd. Trismégiste, 1991