LES THEORIES ET LES PRATIQUES DE LA CREATIVITE

par Marc-Alain Descamps

 L'art est à l'origine de cette science nouvelle qu'est la créativité, un mot qui n'est entré dans les dictionnaires français qu'en 1970. Elle naît depuis qu’on a compris qu’elle était égale dans l'art et dans la science et qu'elle les unissait.

A. L'INVENTION DE LA CREATIVITE

1. Le Brain-storming d'Alex Osborn. On peut définir le brain-storming (tempête sous un crâne, ou remue-méninge) comme une technique de production d'idées originales par la levée des censures culturelles et la libération de l'imagination. Il s'agit d'introduire dans les sciences et les techniques la bouillante période d'inspiration de l'artiste.
       Le principe de base est de révéler à chacun qu'il peut être créatif, car tout le monde peut éveiller en soi sa créativité par des techniques appropriées.
      Pour cela il faut commencer dans un groupe ; le groupe produit plus et mieux que l'individu. Son nombre optimum est de 12.

Les règles indispensables du brain-storming sont :

1). On n'entre pas directement dans une attitude créative, il faut une préparation qui consiste à faire le vide, par le silence, la musique, le bricolage ou en ne pensant à rien …
2). La suspension du jugement critique est fondamentale. Pendant la production d'idées, le jugement est différé. Ne jamais critiquer ce qui est dit. Se laisser aller sans craindre de "délirer". Dire tout ce qui vous vient à l'esprit sans retenue.

3). Rechercher l'originalité des idées, même les plus folles et les plus absurdes : elles doivent forcément être bizarres pour être nouvelles.

4). Rechercher le maximum d'idées. Plus l'on produit d'idées, mieux cela vaut. Statistiquement, les meilleures idées sont toujours en fin de liste. On a donc intérêt à continuer, approfondir, fouiller, ne pas s'arrêter.

5). Pratiquer la méthode des idées-relais. Au lieu de critiquer, faire écho aux idées d'autrui. Enchaîner ses propositions sur celles des autres.

6). Lorsqu'on est à court d'idées, utiliser des séries (les topiques d'Aristote) : doubler, augmenter, diminuer, grossir, rapetisser, renverser, inverser, intercaler, combiner, soustraire, diviser, généraliser, réciproquement, vice-versa...

7). Puis dans une autre séance, on va étudier ces idées et choisir les meilleures.

    Actuellement le brain-storming est devenu une mode et l'on qualifie ainsi toute banale réunion de groupe, sans ces règles de séparation de la production et de la critique. 

2. La synectique de William J.J. Gordon.
Gordon définit la synectique comme "la combinaison de divers éléments apparemment hétérogènes" et en fait une théorie fonctionnelle visant à l'utilisation consciente des mécanismes psychologiques inconscients.

       Ses principes sont que l'invention est la même dans les sciences et les arts, l'individu et le groupe. De plus le groupe surclasse l'individu en rendement, car il permet une stimulation réciproque, un encouragement à se laisser aller, une rivalisation et il donne de l'audace pour imaginer l'incroyable. La raison est le principal obstacle à la créativité, car les éléments irrationnels et émotionnels sont ceux qui comptent le plus. Cela ne peut se réaliser que dans un climat ludique, de jeu, de plaisir, de passion et de joie.
      Une opposition violente étant née dès 1944, la victoire a été l'oeuvre d'un nouvel instrument : le magnétophone. Lorsque par la suite on écoute ces enregistrements intégraux des sessions de création de groupe qui ont duré plusieurs jours, on sait ce qui vient d'être inventé. Et l'on discerne tout ce qui allait dans son sens et tout ce qui le préparait, le participant qui a joué un rôle négatif dans le groupe et pourquoi il avait si peur de cette découverte. Surtout est apparu le critère psychologique de l'invention : la joie. Lorsque quelqu'un se sent sur la piste, il est euphorique. La joie profonde est le critère de l'invention.

3. Problem-solving de Sidney Parnes. La créativité maintenant se structure avec Parnes qui intégre le brain-storming dans une recherche beaucoup plus vaste pour résoudre efficacement les problèmes. Pour choisir la meilleure solution, des critères d'évaluation ont été mis au point avec des tableaux de notation pour chaque solution retenue selon leur coût, financement bancaire, incidences économiques, temps de recherche et de réalisation, faisabilité, nouveaux matériaux, exigence d'autres inventions, etc. Enfin l'essentiel pour Parnes est dans la réalisation effective de la solution choisie : tant qu'elle n'a pas été réalisée, ce n'est qu'une idée, pas une invention. Il faut donc encore la faire accepter par les directeurs, le PDG, le conseil d'administration et lorsque le projet est retenu, il reste à le suivre et à surveiller sa mise en application.

      Par la suite des tests de créativité ont été mis au point par Guilford, Jackson, Torrance, etc. selon la fluidité (nombre de réponses), la flexibilité (capacité de produire des idées très éloignées), l'originalité (et des idées dont la fréquence statistique d'apparition est peu élevée)... Des matrices de découverte par bi-sociation ont été établies.

B. LES TECHNIQUES PRATIQUES DE CREATIVITE

 1. LA PREPARATION ou l'échauffement. Pour avoir des relations humaines moins formelles, on utilise dans les groupes des techniques conviviales de présentation originale et de liaison plus profonde.
       Pour lier le groupe et établir des liens interpersonnels, on peut utiliser des exercices empruntés à l'art. Le dessin collectif : chacun fait un élément pendant 15 secondes ; si on le refait à la fin de la session, on voit que le second dessin a beaucoup plus d'unité et parfois symbolise le fantasme dominant du groupe. On peut aussi improviser un exercice d'expression corporelle (jeu de rôle, sketch, mime, danse libre...) et discuter de sa réalisation.

2. LES DEPHASAGES. Toute une série d'exercices permettent de sortir de son point de vue, de sa manière habituelle de penser, de ses conventions et présupposés et d'élargir son champ de conscience. La série des pourquoi : demander toujours pourquoi à chaque réponse, comme un enfant, permet d'en arriver au fondamental. Prendre le point de vue d'un habitant de Sirius qui ne trouve pas que les choses vont de soi. Multiplier les points de vue : le même accident de voiture raconté par l'automobiliste, un enfant, son père, un témoin, un policier, des touristes étrangers... La parodie : donner aux mots abstraits leur sens concret et inversement, ce qui est souvent utilisé par les paroliers et les comiques. Jouer avec les mots. Prendre un fait divers quelconque et le raconter ou l'écrire sur le mode épique, comique, lyrique, tragique, scandalisé, enthousiasmé, épouvanté, solennel, ému, polémique, administratif, syndical, en argot, en verlan...

3. LES ANALOGIES
. Ce qui est analogue n'est ni tout à fait semblable ni entièrement différent et c'est bien ce que l'on cherche. Essayer de trouver la solution ailleurs que dans la position du problème. Les ressemblances : trouver des rapports entre des objets hétéroclites (une statue et un chat, un rasoir et un peintre, un piédestal et un oeil). Les comparaisons : décrire une symphonie comme un animal, une fleur, un train ; l'amour est comme un train, la fumée, un fleuve...La parabole est une comparaison développée (le royaume de Dieu est semblable à un semeur... la musique est semblable à...) de même une fable, un conte (notre entreprise est-elle un orchestre, une gare, un cirque, un bateau de guerre, une cathédrale ou une station-service ?), un mythe (le mythe du musée, de l'armée, des nationalisations, de l’égalité des chances ...). Les analogies de relation (l'école est-elle à l'élève ce que la mère est à l'enfant, l'eau au poisson, le convive au repas, l'écrin au bijou ou le harnais au cheval ?). Parmi les analogies, celles relatives au corps ont été a la source de tellement d'inventions que cela a engendré une science nouvelle : la bionique.

4. L'INSOLITE
. Le plus simple est parfois de considérer que le problème est résolu ou que la découverte est déjà faite et partir de là, en procédant à l'envers. Pour trouver des idées nouvelles, se demander ce que l'on pourrait faire avec (un tableau, de vieilles chaussures, des ordures ménagères...), ce qui se passerait si l'on n'avait pas inventé (la publicité, les galeries d'art, l'Amérique, les vêtements...) ou si l'on multipliait par 10 le prix (du pétrole, des médicaments, du papier, du tabac, de l'alcool...). On en arrive aux scénarios futuristes : si un jour on pouvait se passer de ... ?
     Rien de plus insolite que l'utopie. Si cette idée était la meilleure, comment la traiter à fond et la perfectionner ? Ce qui empêche d'inventer, c'est ce qui existe déjà ; on part donc de l'idéal et non de l'aménagement du réel.

5. L'ALEATOIRE
. Pour faire les rapprochements les plus audacieux, rien ne vaut le hasard. C'est ce que certains appellent la combinatoire aléatoire, la bi-sociation (Koestler), la pensée latérale (de Bono). On peut donc tirer au hasard deux mots et les relier par une phrase (ou par un roman), ou mélanger deux textes
        Plutôt que de faire des mots croisés ou du scrabble, on peut inventer les mots qui nous manquent pour nommer "une société de magasins à succursales multiples", "le nettoyage de l'appartement à l'aspirateur" ou "le lavage du linge à la machine" ou former des acronymes comme radar ou laser. Pourquoi ne pas unir l’hétéroclite et inventer un aspirateur à l’envers pour pousser les feuilles ou mettre un magnétophone dans un stylo ou une TV dans un téléphone ?

6. LE TRANSPERSONNEL. Enfin on peut utiliser les méthodes transpersonnelles. Certaines avaient déjà été découvertes il y a longtemps.  Déjà des peintres comme Piero di Cosimo et Léonard de Vinci avaient expliqué que lorsqu'ils étaient à court d'images, ils contemplaient longuement un vieux mur jusqu'à ce que dans ses taches ils voient se dessiner leur tableau. Et avant eux le peintre chinois Song Ti écrivait au XIe siècle : "Choisissez un vieux mur en ruine et voilez-le d'un morceau de soie blanche. Puis, matin et soir, contemplez cette soie jusqu'au moment où la ruine vous apparaîtra enfin à travers la soie, avec ses bosses, ses creux, ses zigzags et ses fentes dont le détail s'est amassé dans votre mémoire et fixé dans votre oeil. Peu à peu, ces parties en relief, ces plis, ces trous prendront la forme de montagnes, de ruisseaux, de forêts ; vous pourrez imaginer les voyageurs qui cheminent dans ce paysage, tandis que les oiseaux volent à travers les airs". D'autres utilisaient pour cela une coupe pleine d'eau comme au Tibet, un cristal comme les Amérindiens ou la boule de cristal où leur apparaissait leur avenir. Une tradition juive a été continuée par les Orthodoxes : lorsque l'on a une décision difficile à prendre, on ouvre au hasard les yeux fermés le livre de la Bible et on y lit la réponse, qui est toujours très adaptée si l'on est branché. Maintenant ceux qui sont familiarisés avec la symbolique chinoise font de même avec le Yi-King et déclarent trouver en lui un interlocuteur surprenant.

      On peut aussi utiliser son sommeil : on se pose calmement la question avant de s'endormir avec confiance et la réponse arrive à la conscience le matin, comme en avaient l'habitude Paracelse, Cardan, Condillac ou Franklin …
       Les rêves (et surtout les songes) sont la voie royale de la créativité. Combien de peintres ont déclaré avoir, non seulement trouvé leur inspiration, mais "vus" leurs tableaux en rêve : William Blake, Odilon Redon, le douanier Rousseau, Jacobi, Chagall, Füssli, Wülfing, de Chirico, Magritte, Dali... De nombreux scientifiques ont fait leur découverte lors d'un rêve : Kékulé pour la molécule de benzène et la chimie organique allemande, Howe pour l'aiguille de machine à coudre, Niels Bohr pour la théorie atomique, Ehrlich pour la théorie cellulaire, Dusbourg pour les colorants chimiques, Faeba pour l'écriture démotique égyptienne, Otto Loewi, Prix Nobel, pour la transmission chimique de l'influx nerveux...

     Rudhyar, dès 1930, utilisait, l'un des premiers, le terme de transpersonnel et le définissait très exactement : "Au lieu d'impersonnel, utilisons un autre mot, plus parlant : transpersonnel ... un comportement transpersonnel part du soi universel et non conditionné en l'homme et utilise la personnalité comme un simple instrument".

   Grâce à la créativité l'art rejoint la science et l’on comprend qu’il est est l'immense arc de lumière qui touche la terre et la fait chanter.

Bibliographie dans Descamps et col. Art et créativité, éd. Trismégiste, 1991