QU'EST-CE QUE LA BEAUTE ?
par Marc-Alain
Descamps
La beauté est quelque chose d’inutile, sans
lequel on ne pourrait pas vivre.
C’est une des catégories de la pensée humaine
avec le Vrai et le Bien.
Pour la psychologie, le beau est une donnée
première et une expérience vitale. Tous les individus et tous les groupes
humains savent ce qu’est le beau, même s’ils ne sont pas d’accord sur ce qui
est beau.
La beauté commence par une sensation pour devenir un jugement et se transcender dans une expérience esthétique.
1. La sensation
de beauté nous fait découvrir que seuls
deux de nos cinq sens (la vue
La confrontation avec les valeurs supérieures
est toujours une épreuve, comme la palpation du divin dans l'expérience
mystique. Elle est une telle remise en cause qu'elle n'est pas dénuée de
terreur et d'horreur lorsqu'on retombe dans son petit niveau humain. Approcher
ne serait-ce qu'un instant de l'idéal peut être désespérant. "La
définition du beau est aisée : c'est ce qui désespère" (Valéry). Un
artiste de valeur n'est jamais satisfait de ce qu'il a réalisé, seuls les
cabotins et les barbouilleurs sont contents d'eux-mêmes. L'impossibilité de
fixer l'idéal dans la matière peut dévorer une vie. "La beauté ne ravit
pas : elle ravage" (Montaigne). Combien de vies d'artistes emportés par ce
mal qui les ronge en sont le vivant témoignage, à commencer par Vincent Van Gogh.
Mais Alfred de Musset, qui a insisté sur le caractère tragique de la création,
l'a toujours conçue comme un accouchement. Les deux aspects sont intimément
liés, la souffrance et la joie. L'artiste, qui enfante une oeuvre, en a la
délivrance dans la douleur.
2. Le jugement de beau
affirme cette présence. "Le beau est l'objet d'une
satisfaction désintéressée et libre" (Kant). Le beau ne sert à rien, il
s’impose sans qu’on puisse le démontrer, mais l’on ressent le besoin impérieux
de l’affirmer et parfois de le faire partager, même si l’on n’y arrive pas
toujours. Le choc est premier et que ce n'est qu'après, en voulant le
communiquer à autrui, qu'on l'affirme comme universel.
Mais alors tout le monde se heurte aux
objections de la variété des objets beaux. Montaigne objectait que certains
trouvent beau un nez plat et large, des lèvres grosses et enflées, alors que
pour d'autres ce sont des grandes oreilles ou des dents rougies ou noircies. Et
Voltaire trouvait spirituel de se moquer du galimatias des penseurs parce que
pour un nègre de Guinée le beau est une peau noire huileuse, des yeux enfoncés,
un nez épaté et que pour un crapaud c'est sa crapaude.
Ce qui nous sauve est le goût ou faculté de juger intuitivement et sûrement des valeurs
esthétiques en particulier en ce qu'elles ont de correct ou de délicat. Et
notre goût s’est élargi à la terre entière depuis Montaigne et Voltaire.
Nous distinguons bien des catégories.
Le joli
n'a pas la grandeur du beau, il amuse un instant sans émouvoir vraiment. Le gracieux est gratuit, il nous fait librement don de son harmonie. La grâce
est le frisson de l'immatérialité qui passe à travers la matière, par la
transparence de l'idée dans la forme. Le sublime est-il le superlatif du beau ou son dépassement ?
Etymologiquement il est le plus haut degré, mais il est aussi ce qui dépasse
infiniment. Il met en jeu le sentiment de l'infini et impose le respect. Le
sentiment du sublime est inhérent au Transpersonnel. Le beau charme, alors que
le sublime émeut. L’expérience du sublime peut être donnée par la vue de
l’océan et de ses tempêtes, des sommets enneigés des montagnes qui se dévoilent
soudain très haut dans le ciel, par une marche dans le désert (de sable ou de
neige) et surtout par la contemplation du ciel étoilé la nuit (en s’allongeant
sur le sol pour le regarder pendant au moins une heure).
3.
L'émotion est pour le Transpersonnel la part importante.
Elle peut naître dans la création, l'interprétation et la contemplation. La joie et l'émerveillement peuvent être le
lot du créateur. L'interprète en reproduisant une oeuvre lui donne une nouvelle
vie. Dans la contemplation, on est d'abord subjugué par un choc émotif intense,
puis emporté par l'enthousiasme, on communie avec l'élan de l'oeuvre et l'on
peut entrer en extase. Alors peut se déclencher une expérience transpersonnelle
avec l'entrée dans un état non-ordinaire de conscience (ENOC).
Lors du premier contact, on est écrasé, stupéfié, avec un trouble de l'esprit.
Puis on se sent comblé, comme si on
l'attendait depuis longtemps. Après viennent la joie et l'exultation. C'est
enfin là ! Et l'on comprend que ce qu'apporte le beau est plus une joie qu'un
plaisir. On ne peut plus se détacher de la beauté, on la veut permanente, sinon
éternelle. L'âme enchantée du violon a créé le sortilège de l'âme.
Cette émotion se mue en un ravissement. On est ravi
au deux sens du terme : enchanté, comblé, parfaitement satisfait, mais aussi arraché, enlevé comme par un rapt.
Alors cette merveilleuse exaltation peut nous emporter hors de nous-même
jusqu'à l'extase, selon l'aveu de Baudelaire : "Dès les premières mesures
je subis une de ces impressions heureuses que presque tous les hommes
imaginatifs ont connues par le rêve dans le sommeil. Je me sentis délivré des
liens de la pesanteur et je retrouvais par le souvenir l'extraordinaire volupté
qui circule dans les lieux hauts... Ainsi je conçus pleinement l'idée d'une âme
se mouvant dans un milieu lumineux, d'une extase faite de volupté et de
connaissance et planant au-dessus et bien loin du monde naturel. Sensation de
béatitude spirituelle et physique... lumière intense qui réjouit les yeux et
l'âme jusqu'à la pamoison... Ma volupté avait été si forte et si terrible que
je ne pouvais m'empêcher d'y retourner sans cesse."
Le ravissement esthétique est effectivement la
première forme fruste de l'extase. Il est très répandu et bien des personnes y
ont eu accès au moins une fois dans leur vie. Mais l'expérience esthétique est
à l'extase ce que l'orgasme est à l'expérience mystique.
Nous proposons
d'appeler TRANSCRET
la transparence du réel, le surgissement de l'invisible à travers le
visible. Le transcret n'est ni abstrait
ni concret, ni irréel ni platement réel, mais surréel. Il est ce qui mène
directement au surconscient ou état supérieur de conscience. Ce qui transparaît
dans le donné à voir renvoie à un au-delà. Le transcret est ce qui permet de
voir une Transcendance dans le plus humble objet par le rapport caché/dévoilé
qui est celui du divin. Il nous parait
constitutif de la condition humain qui secrète un espace et vit le regard tendu,
au loin, vers un horizon.
Le message est d'emblée cosmique et ne peut être
compris que dans l'ordre symbolique, il est accès à la Totalité et au
miroitement de l'Un dans la transparence de la lumière.
La
définition que nous adoptons est : le
beau est la splendeur de l'Etre, l'éclair fulgurant de la Perfection. Il
est le marqueur spécifique qui signale, comme un clignotant, la présence d'une
Valeur que nous détaillons ultérieurement en Bien, Vrai, Juste... Dans l'Etre,
ce qui est conforme est vrai, ce qui est parfait est bien, ce qui est splendide
est beau. Il se signale par une luminosité qui nous émeut et nous permet de
reconnaître son surcroît de présence dans l'objet qui nous charme et nous
envoûte. Un éclat fugitif nous indique cet effet de miroir. C'est que
l'invisible vient de transparaître un l'instant à travers le visible. Comme
dans le koan Zen la beauté est le doigt qui montre la lune : par l'émotion
qu'elle suscite en nous, elle nous renvoie à autre chose. Hélas, le plus
souvent nous oublions le renvoi et restons fasciné par l'objet beau, en
regardant le doigt comme un chien.
Bien des auteurs ont tourné autour de cette
définition du beau,
comme
l'invisible manifesté par le visible :
"la vertu qu'a l'invisible de nous
causer un plaisir désintéressé" (Jouffroy),
"la contemplation
des choses indépendantes du principe de raison" (Schopenhauer), "Lorsque le beau apparaît immédiatement
à la conscience dans la réalité extérieure, alors l'idée n'est pas seulement
vraie mais belle. Le beau se définit donc comme "la manifestation sensible
de l'idée » (Hegel).
Bien plus difficile est le projet de définir le
beau par l'analyse de ses parties : "l'ordre régi par les nombres"
(Pythagore), "l'ordre uni à la grandeur" (Aristote),
"l'arrangement et la proportion" (Bossuet), "l'unité de la
multiplicité, l'accord des éléments d'une diversité, l'harmonie d'une heureuse
proportion" (Leibniz), "l'unité dans la variété" (Kant), etc.
Qu’est-ce donc que le beau pour moi ?