HISTOIRE DES RAPPORTS HOMME/ANIMAL

par Marc Alain Descamps

 

L’histoire des rapports homme/animal n’a jamais été écrite et nous réserve bien des surprises. C’est une histoire de passion, c’est-à-dire d’amour et de haine, d’adoration et d’extermination. 
On peut la répartir en quatre étapes.

 

1.    LES BETES ONT ETE LES MERES DE L’HUMANITE.

L’homme est né parmi les animaux et il a vécu au milieu d’eux pendant cinq millions d’années. Il ne s’en différenciait pas, il était envoûté par eux. Il ne voyait qu’eux, il vivait en fusion avec eux. Il se prenait évidemment pour un animal, puisque l’homme n’existait pas encore.

   Peu à peu les singes frugivores sont devenus des chasseurs sur deux pieds. C’est la période de la cueillette et de la chasse, l’homme ne se nourrit plus que d’animaux, il devient pécheur et chasseur.
     Très lentement il se différencie des animaux. Il chasse en groupe et communique. Il utilise des armes et des outils qu’il garde avec lui. Il invente les armes de jet : javelot, lance, boomerang, propulseur, flèches et arc … qui permettent de tuer à distance les animaux sans être blessé par eux. Vers 500.000 ans avant notre ère il commence à domestiquer le feu, par conséquent à faire cuire sa nourriture, après il inventera la poterie. A la même époque il commence à enterrer ses morts ce qui implique une croyance en la survie. Il aime le beau et fait de l’art qui ne sert à rien (chant, danse, musique, dessin, sculpture …).

Totémisme et Chamanisme. Chaque espèce animale a un esprit collectif appelé Totem. L’homme adore la force et la puissance des totems animaux. Les chamans en communiquant avec eux installent le Totémisme. Ils demandent à l’esprit protecteur de l’espèce la permission d’abattre un individu, de le leur désigner ou de leur envoyer en leur faisant croiser leur route. Ils préparent le combat, en le jouant par avance. Puis par une cérémonie religieuse ils s’excusent, partagent et réparent.

L’art pariétal des cavernes. Les premiers dieux de l’homme ont été les animaux. Il les a représenté en – 40.000 ans au sommet de son art. Ces peintures préhistoriques ont été étudiées par Leroi-Gourhan avec les couples bison/cheval, mammouth/bovidé, cervidé/cheval … et tout autour les carnassiers, lions, ours, loups, quelques poissons et très peu d’oiseaux.

Notons la religion de l’Ours. L’homme et l’ours sont en concurrence pour la possession d’une caverne, la fourrure de l’ours en plus est très chaude. On a retrouvé des crânes d’ours autour d’un autel à Montignac, Font-de-Gaume, en Suisse, dans les Alpes, comme en Sibérie ou chez les Inuits. L’homme passe de la chasse à la demande de protection d’un premier dieu animal.

 

2.    L’HOMME S’EXTRAIT ET SE SEPARE DE L’ANIMAL.

Les premiers dessins pariétaux d’homme sont ceux de l’homme/animal. On les trouve au style III du Solutréen, Aurignacien, Magdalénien. Ces mélanges sont appelés « sorciers ».

-               un homme à demi-penché avec une longue queue et des cornes de cerfs dans la grotte des            Trois-frères 
-               un homme à masque de sanglier à Gabellou en Dordogne
-               un bison cabré avec la tête vers l’arrière
-               un homme à demi-redressé un arc  à une patte, couvert d’une peau de taureau avec les
        cornes et la queue

-               le célèbre homme à tête d’oiseau de la grotte de Lascaux
-               la fresque énigmatique de Pech-Merle à Cougnac représente un homme blessé allongé à
        terre devant un bison blessé dont sortent les tripes et un poteau dressé à tête d’oiseau

       La désintrication de l’homme hors de l’animal a été longue, lente et dure. Mais un fol espoir est né : et si les hommes n’étaient pas des animaux ? Alors il invente le vêtement pour se prouver qu’il n’est pas un animal, ce qui le rassure beaucoup, car aucun animal ne s’habille.    
      S’en convaincre va demander le patient travail de plusieurs civilisations avec beaucoup de réflexions.

 La religion égyptienne. Elle va se construire et évoluer à travers 4.000 ans et 3 empires. Ce qui est remarquable est que les dieux des Egyptiens sont des animaux (zoolâtrie). Mais rationnellement on peut considérer que les Egyptiens sont passés par plusieurs étapes :

-               Au début les Dieux sont des animaux représentés sous leur forme animale, à partir des totems régionaux : le taureau Apis, la vache Hathor, le bélier Amon … Le démon qui, après la mort, dévore les âmes est un cochon.

-               Puis certains dieux animaux sont humanisés, redressés en position bipède : Sebek le crocodile sur ses pattes arrières et surtout Touéris l’hippopotame femelle gravide ou déesse de l’accouchement.

-               Il existe des mélanges animaux : le sphinx de Gizeh, les sphinx criocéphales, Amon le lion à tête de bélier sur un kilomètre à Karnak …

-               Ou des mélanges homme/animal : Ba, l’âme est un oiseau à tête humaine …

-               Puis viennent des corps d’hommes à tête d’animal, dont on se demande s’il ne s’agit pas d’un prêtre portant un masque : Anubis, le psychopompe chacal ou chien noir, Horus l’enfant à tête d’épervier, Sekmet la femme à tête de lionne …

-               A la fin du nouvel empire on voit de plus de forme humaine avec un  attribut animal. Hathor était une vache que tétait le jeune pharaon accroupi, elle est maintenant représentée comme une femme qui a gardé des oreilles de vaches. Bastet est une déesse à tête de chatte. Isis est une femme avec un chapeau d’ailes d’hirondelles. Maat la Justice a toujours été une femme avec une plume d’autruche.

-      Sont toujours restés des humains des dieux comme Min ou Osiris …

    Le premier homme est Pharaon, mais c’est aussi un dieu et cependant il doit toujours porter une queue de lion et un serpent sur le front, l’Uréus, qui représente la preuve de la montée de Kundalini, la force énergétique serpentine qui remonte le long de la colonne vertébrale et donne une force divine.
      Le culte des animaux se faisait avec des animaux sacrés (le taureau Apis, le bouc Mendès, la chatte Bastet …) lors de cérémonies de bestialité et de voyance. Après leur mort ces animaux sacrés étaient embaumés et leurs momies conservées par milliers dans des souterrains. Le commerce des momies comportait des tricheries, comme ces supposées momies de Bastet formées de boules d’argile enveloppées de bandelettes.

 La religion grecque. Pour les Grecs l’homme s’est déjà dégagé à moitié de l’animal et les dieux ont essentiellement une forme humaine et pas animale. Dans les monstres du début, il existe encore des animaux comme le serpent Typhon, la Sphinge qui succède à Sekmet, les Harpies ou oiseaux de proie, Hécate ou la lune était une chienne, Cerbère le chien des Enfers a trois têtes, Echidna la vipère, Méduse aux cheveux de serpents … Mais ils ont été vaincus par les douze grands dieux à forme humaine lors de deux guerres avant d’installer leur ciel sur l’Olympe.
       Il reste encore quelques mélanges homme/animal. Pan est le grand dieu de la totalité, mais il reste le Chèvre-pied, dont le haut est humain mais à partir de la taille c’est un bouc. Et sans doute il représentait bien ce qu’était un berger ou un rustre de la campagne grecque. Au nord de la Grèce vivaient les Centaures avec un torse d’homme sur un corps de cheval, représentant les nomades et les cavaliers des steppes qui vivaient toujours à cheval. Dans la mer il y avait des Tritons au corps d’homme terminé en serpent et surtout des sirènes, femmes avec une queue de poisson. Mais pour les Grecs, les Sirènes à la voix mélodieuse étaient des oiseaux à tête de femme, exactement comme le Ba égyptien.

Les autres dieux grecs ont séparé en eux l’humain de l’animal. Ils ont été autrefois des animaux, mais l’animal a été mis à part comme animal de compagnie :
- Zeus-Jupiter est un taureau, qui reprend souvent cette forme, par exemple pour tenter et ramener la princesse du Liban, nommée Europe. Il s’est ainsi dégagé pour les Grecs de la forme monstrueuse du Minotaure crétois, fruit des amours monstrueuses de Pasiphaé avec un taureau grâce à la jument de bois de l’ingénieur Dédale.
- Héra-Junon, sa sœur et sa femme, avait un regard de génisse, comme Hathor.
- Poséidon-Neptune, leur frère, ancien cheval marin, aurait créé le cheval.
- Apollon dit Lucaïos était un homme loup. De son temple Lycaon est venu le Lycée.
- Minerve-Pallas-Athéna était glaucopis, au regard fascinant de chouette, protectrice d’Athènes.
- Artémis-Astarté était la vierge chasseresse qui perçait les animaux de ses flèches, prenant la suite de la Dame des fauves.

       Chez les Romains, Ovide en écrivant son livre sur Les Métamorphoses s’est fait l’écho de toutes ces transformations possibles entre végétal, animal et humain.

 Les Hindous. Dans la religion hindoue il subsiste encore quelques vestiges animaux. Le plus célèbre est Ganesh à tête d’éléphant dont il a la force et la sagesse. Hanouman est un singe héroïque compagnon de Râma, et assimilé à un dieu-singe. Garouda est un oiseau merveilleux et justicier, très vénéré en Indonésie. Il existe des temples où l’on protège/adore des espèces animales : serpents, rats … On parle de « vaches sacrées » parce qu’il existe aux Indes un cheptel urbain comme en France sous l’ancien régime. Mais derrière ces subsistances populaires chacun connaît la forme Védantique du Brahman absolu.
      Aux Indes la séparation d’avec l’animal est réalisée : l’animal devenant la monture du dieu. Brahma a le cygne sauvage Hamsa, Vishnou l’oiseau Garouda, Shiva le taureau Nandin, Ganesh la souris, etc.

La religion chrétienne. En opposition contre toutes ces religions précédentes, les chrétiens ne gardent de l’héritage juif que le serpent d’airain, l’agneau pascal … Ils abandonnent les sacrifices d’animaux à Dieu, mais ajoutent le symbole du poisson, selon leur position zodiacale
      Trois des quatre évangélistes sont associés à des animaux : Mathieu le taureau, Marc le lion, Jean l’aigle et Luc l’ange. Les églises romanes ont tout un bestiaire, certains saints sont suivis de leur animal : St Roch et son chien, St Antoine et son cochon …
       Mais les chrétiens se méfient de la zoolâtrie et de la zoophilie, comme de tous les relents de paganisme. Tout ceci est assimilé au Shabat des sorcières : culte du bouc, des chouettes. Selon la règle « les dieux des vaincus deviennent les démons des vainqueurs », le diable prend les cornes de cerf du dieu gaulois Cernunos et le corps de bouc de Pan.

     De même tous les mélanges animaux des « religions » africaines ou américaines des Mayas et Aztèques avec Quetzalcoalt le dieu serpent à plumes sont considérés par les chrétiens comme démoniaques.

Le Folk-Lore. Donc toutes ces survivances sont rejetées dans la sorcellerie et les superstitions populaires : ainsi les possibilités de se changer en un corbeau, une chouette, un renard, une loutre comme on le dit dans le sud-ouest. Le plus connu est le loup-garou, mais il y avait aussi des femmes qui courraient avec les loups ou les ours. Celles qui pouvaient se changer en serpent étaient des Vouivres et la plus célèbre est Mélusine, la mère des Lusignans.

3. L’HOMME ASSERVIT ET EXTERMINE LES ANIMAUX

 
La domestication des animaux et leur humanisation.
   Cela a commencé entre 7.000 et 3000 ans avant notre ère. En s’approchant des villages humains les sangliers sont devenus des cochons, les loups et renards des chiens, les aurochs des vaches et le mustang préhistorique ou cheval de Préwalski a donné les chevaux. L’homme utilise la force de travail de l’âne et du chameau, la force de guerre de l’éléphant, des chiens, des chevaux ou destriers …
        Puis l’homme augmente son pouvoir sur l’animal en devenant créateur. Par les croisements et la sélection expérimentale il a ainsi créé des milliers d’espèces nouvelles de chats, de chiens, de bovins, d’ânes, de chevaux … 

L’animal-machine.
     La théorie commence avec les dogmes chrétiens qui accordent une âme à l’homme et aussi à la femme, mais pas aux animaux. Ils n’ont pas été rachetés par Jésus qui n’est pas venu pour eux et ne s’en est jamais occupé. Ils ne peuvent pas entrer au Paradis et il n’y a pas non plus de lieu qui leur soit consacré après la mort.
     La rupture théorique est toujours rapportée à Descartes (1596-1650) qui a repoussé les « esprits animaux » repris depuis Aristote. Ebloui par les premières machines construites par l’homme, il a écrit que l’animal était une machine. Il ne l’a pas osé pour l’homme et a laissé à son ami La Mettrie le soin d’écrire « L’homme-machine ». Mais il ne faut jamais oublier que tout ce que l’on fait sur l’homme a d’abord été essayé sur l’animal, selon l’exemple des sadiques. Donc comme une comparaison intellectuelle était possible on pouvait affirmer qu’il y a dans le corps des poulies et des tuyaux, que les poumons fonctionnent comme des soufflets, l’estomac comme une cornue, le cœur comme une pompe, etc. Il a écrit que l'homme était "maître et possesseur de la nature" et donc les horreurs vont pouvoir commencer puisque l'animal ne sent rien.

 De la chasse  à l'extermination.
      Le grand travail des rois et des nobles était la chasse quotidienne pour exterminer les derniers loups, ours, cerfs … La chasse à courre des renards se continue en Europe. Le premier droit de la Révolution a été le droit de chasse et l’on a continué l’extermination de ce qu’on nommait « la sauvagine » (belette, fouine, putois, furet, hermine …). La vallée de la Bièvre en plein Paris était le royaume des castors. Puis on est passé aux oiseaux prédateurs (buse, épervier, vautour, aigle).
      Ce courant est continué par « Chasse-pêche-tradition », mais remarquons avec le repeuplement de tous les parcs et forêts domaniales qu’il faut réaliser tous les ans des prélèvements pour diminuer les populations de sangliers, daims, cerfs, blaireaux …
     De plus les animaux les plus petits sont les plus dangereux : rats, sangsues, tiques, guêpes, puces, doryphores, moustiques, poux, morpions … Et l’homme n’a jamais réussi à vaincre les microbes, virus, bacilles …

 

4.    L’HOMME PROTEGE LES ANIMAUX

        Durant le vingtième siècle un autre renversement complet s’est produit avec l’écologie. Dans sa victoire complète, alors que l’homme a exterminés tous les animaux dangereux et qu’une espèce animale disparaît tous les jours, l’homme découvre soudain qu’il appartient au règne animal et que toute pollution de la nature le menace. De plus en plus d’espèces animales ne subsistent plus que par sa grâce magnanime  dans ses zoos, car il n’y en a plus dans la nature, puisqu’ils n’ont plus de milieu naturel.

     Les animaux, anciens totems, sont toujours les emblèmes des nations et peuples : le coq gaulois, l’ours suisse de Bern, le taureau espagnol, l’aigle germanique, le léopard britannique … L’homme reconnaît l’importance de l’animal en lui, par exemple avec les trois cerveaux de MacLean : sous le néocortex proprement humain, se trouve le cerveau mammalien qui est celui des émotions des mammifères et tout en bas le cerveau reptilien du bulbe et cervelet où sont incrustés tous les automatismes.

    L’homme découvre l’horreur de ce qu’il a fait. Il remet des loups dans les Alpes et des ours dans les Pyrénées. Après la mode des fourrures qui a fait la fortune de la Russie et du Canada, apparaît Péta le mouvement de celles qui prouvent « plutôt à poil qu’en fourrure ». Mais il lui reste encore à réaliser l’ampleur de l’horreur de l’expérimentation animale avec les animaleries de laboratoire, de l’élevage industriel où la moitié des cochons deviennent cannibales et la moitié des dindes et poulets meurent dans la nuit par manque de place, sans parler des transports inhumains et des abattoirs cruels.

     L’homme soudain se meurt d’amour pour les animaux qui deviennent ses fils et ses dieux (à l’envers car dog=god). Il invente les animaux de compagnie qui remplacent parents et enfants, car ce sont des machines à aimer. Maintenant certains croient qu’ils les suivent après la mort et peuvent se réincarner. De plus en plus de personnes leur accordent une âme et le combat a commencé avec les grands singes primates (chimpanzés, gorilles, orangs-outans, bonobos). Ils sont la proche famille de l’homme et ont 85% d’ADN commun, donc un mouvement demande qu’ils soient traités comme des personnes humaines avec interdiction de les manger, de les chasser, de les vendre. En Angleterre il est interdit de manger du cheval et en France du chien. Les animaux de compagnie (chats, chiens, hamsters) sont considérés comme faisant partie de la famille. Ils sont dénaturés, certains chats ne mangent plus de souris mais sont devenus végétariens ou ne mangent que des croquettes. De plus ils sont humanisés, car ils se prennent pour des humains. On en a eu la preuve avec les chimpanzés de laboratoires qui savent faire la pile des photos d’animaux et celles des photos d’humains, puis quand on ajoute leur propre photo, ils se classent dans les humains.

    Selon le grand cycle de l’évolution présenté par Rumi, ces animaux de compagnie, dénaturés puis humanisés, recevraient une âme et se réincarneraient en tant qu’humains.

 

Références

GOLDBERG Jacques, L’animal et l’homme, éd. Retz, 1972
GRAVEN Jacques,  L’homme et l’animal, encyclopédie Planète, 1952
VIREL André, Histoire de notre image, éd. Mont-Blanc, 1965

Mots clés

Animal, Hommanimal, Ecologie, SPA