L’AMOUR, histoire et psychologie

par Marc-Alain DESCAMPS

 

Avertissement

Ce livre est une histoire de l’amour à travers les siècles, dans la littérature, principalement à travers les plus beaux romans d’amour. Il part du principe que l’humanité a du apprendre à aimer avec l’évolution et le progrès, en se sortant de l’animal et du bestial pour se rapprocher des anges, ou êtres de lumière qui sont pur amour idéal. Donc c’est une enquête historique, siècle après siècle, faite en français. (Une enquête anglosaxone prendrait d’autres exemples et il en est de même d’une enquête roumaine, polonaise, espagnole, hollandaise, suédoise, russe, tahitienne, magyar, etc. etc.).

 

Ceux qui cherchent à étudier l’amour de façon psychologique ou spirituelle et à faire une psychothérapie de l’amour devront commencer par la fin et étudier directement la Deuxième partie : « la purification de l’amour » et « la psychanalyse de l’amour » page XY .

 

 

 

Première partie

Présentation

 

 

Tout le monde a besoin d’amour, veut être aimé ou au moins entendre parler d’amour :

Parlez-moi d’amour,

Racontez-moi des choses tendres,

Votre beau discours,

Mon cœur n’est pas las de l’entendre !

Car tout le monde sait, au moins inconsciemment, que c’est le but de la vie humaine.

Nous sommes ici pour aimer et une vie sans amour est une vie ratée.

En 1240 Hadewijch d’Anvers nous avait déjà averti :

Quiconque erre loin des sentiers de l’amour

Est plus lamentable qu’un cadavre !

 

Pourtant les amours humaines sont un spectacle désolant. Les humains ont été tellement déçus qu’ils ont projeté leur espoir au ciel et attribué à Dieu l’amour qu’ils ne rencontraient pas sur terre.

Pourquoi cette absence d’amour ? Parce qu’il n’existe pas d’école d’amour ; nulle part on n’apprend à aimer. Il existe des écoles de tout (de cuisine, de combat, de diction …), mais pas d’amour.

Pourquoi est-il si difficile de parler d’amour ? Parce que nous n’avons même pas de mots pour cela. L’anglais distingue au moins to love et to like, et l’allemand lieben, gern haben et die Minne. Le grec nous éclairera avec sa multiplicité de termes.

De plus quand on parle d’amour, tout le monde entend « être aimé » et non « aimer » activement soi-même. Or le secret de l’amour est là : vous voulez être aimés ? commencez donc par aimer les premiers et l’amour sera là.

 

Notre besoin d’amour est d’ailleurs social, car les formes et modalités de l’amour sont très culturelles. Chaque civilisation et chaque siècle a eu sa conception de l’amour. On doit donc considérer notre besoin actuel d’amour comme la résultante des apports précédents. Il nous faut comprendre comment il s’est construit peu à peu, en reprenant les principales étapes de son invention, car il s’agit d’une véritable invention, comparable à celles des villes, des bateaux ou de l’industrie.

 

Les Femmes et l’amour. Les Femmes ont été à l’origine de l’amour ; au fil des siècles elles n’ont cessé d’apprendre aux hommes à aimer. Pourquoi ? Parce qu’elles n’existent que si elles sont aimées, naturellement et encore plus socialement. Autrefois, elles n’avaient aucune indépendance financière, elles dépendaient absolument et totalement de l’amour d’un homme. Autrefois leur avenir était dans leur mariage : « une femme est ce que son mari en a fait ». C’est l’effet Pygmalion porté au niveau de l’être.

Les femmes à la différence des hommes sont faites pour la maternité avec leurs sécrétions hormonales : oestrogène, folliculine … De plus elles ont des seins développés prête  à l’allaitement avec l’ocytocine, l’hormone qui fait venir le lait et provoque l’attachement. Aussi les femmes vont-elles promouvoir tout au long des siècles les valeurs de vie, de sociabilité, de paix et d’amour.

    Toute leur éducation était donnée en conséquence ; elles apprenaient dès l’enfance que leur vie dépendait de leur amour et donc qu’elles devaient être aimables. La culture des femmes est une culture de l’amour. Leur centre de gravité n’est pas en elles, mais dans l’autre. Malheureusement les critères de leur amabilité sont définis par les hommes. Mais dira-t-on il n’y a pas que le mariage, or en dehors ce sera bien pire : la femme va dépendre du désir et du regard d’un homme.

Et ceci est très profond car la femme se doit d’être non seulement aimable, mais aimante. Son destin est là, qui ne porte pas uniquement sur l’homme, mais aussi sur l’enfant avec la maternité et le devoir d’être « une bonne mère ». Puis tous déferlent : ses parents, les animaux, la nature, la poésie … Elle est la machine universelle à aimer qui rend supportable le monde impitoyable de la compétition et de la lutte des males. Dans toutes les espèces animales les jeunes males combattent pour conquérir les femelles.

La libération des femmes et les  mouvements féministes ont certes changé sa condition, mais pas son union à l’amour. L’accès à un métier lui donne l’indépendance économique comme le remplacement de la robe par un pantalon lui donne de la sécurité et de l’aisance. Les féministes ont changé la société en obtenant d’abord leur droit de vote, puis la reconnaissance des violences faites aux femmes, du harcèlement sexuel, les viols conjugaux ont été admis quand a été abolie l’obligation du « devoir conjugal ». L’invention des méthodes anticonceptives, la fameuse pilule, a libéré les femmes de leur ancestral esclavage. La forme actuelle du féminisme continue le combat www.femen.org 

Mais leur destinée reste marquée par le sceau du malentendu et de l’insatisfaction. D’où la plainte sur la double journée de travail, professionnelle et familiale. La grande plainte sur l’insatisfaction de la vie amoureuse a changé, mais ne cesse pas. La menace du retrait de l’amour de l’autre est la source d’incessantes compromissions. Et le devoir d’être sexy s’ajoute aux succès amoureux. La société post-moderne se transforme, mais l’amour reste sans cesse à inventer. D’ailleurs l’amour est-il le même chez un homme que chez une femme ? Les hommes ne peuvent pas vivre sans femmes et demandent à être aimés plus qu’à aimer, ce qui reste le secret des femmes. On ne peut pas prendre une femme dans ses bras sans ressentir le frisson du Sacré, selon Balzac.

 

A l’origine de la réflexion sur l’amour il y a les Celtes et la civilisation gréco-romaine. Nous allons les étudier avant de voir l’invention de l’amour par les Troubadours du XIIIième siècle en Occitanie.

 

 

 

1.      L’AMOUR CELTE

 

Dans notre civilisation les formes de l’amour ont été imposées par le christianisme, mais pas à partir de rien. En particulier dès qu’elle commence à parler d’amour l’église chrétienne se heurte au vieux fond du paganisme et des anciennes religions des pays européens. En particulier, s’impose le célèbre roman « Tristan et Yseult » qui véhicule dans toute l’Europe le rêve de l’amour absolu. La fatalité divine de l’amour l’élève au-dessus de toutes les lois, à condition d’être purifié par les souffrances et consacré par la mort inéluctable auquel il mène. Ce témoignage est infiniment précieux car il est la preuve du caractère sacré de l’amour partout en Europe avant que n’arrive l’invasion du christianisme. Ce qui n’était encore au premier siècle qu’une petite secte juive, va donc s’imposer en discréditant et disqualifiant le substrat européen : la grande religion des druides.

 

A.    Tristan et Yseult

 

Les amours de Tristan et Yseult (Essyllt en gallois) se trouvent dans tout un ensemble de chants et poèmes, dont 3.000 vers octosyllabiques, qui nous sont parvenus dans deux versions. La plus ancienne, celle de Béroul au XIIième siècle, a été traduite et complétée par Bédier en 1946, pour garder le style épique des anciennes chansons de geste. Le roman de Thomas, plus tardif de trois siècles, mélange allégrement l’histoire de Tristan et Yseult avec le cycle de la quête du Graal et celui du roi Arthur et des chevaliers de la Table ronde. Et au XVème siècle un exemplaire du Duc de Berry illustré de 144 miniatures est passé par la Savoie à l’empereur d’Autriche.

« Seigneurs, vous plaît-il d’entendre un beau conte d’amour et de mort ? ». Marc, roi de Cornouailles donne sa sœur Blanchefleur au Breton Rivalen duc de Léonnois qui meurt aussitôt à la guerre et elle en accouchant son fils dit : « A cause de toi, j’ai tristesse à en mourir, tu auras pour nom Tristan. Né à la male heure, tu seras voué au malheur ». Devenu un chevalier de son oncle, il défia le Morholt envoyé par le roi d’Irlande pour prélever son tribut de 300 filles et 300 garçons de 15 ans. Il le tue mais empoisonné par son épée, il est mis sur une barque et débarque en Irlande où Yseult la blonde, nièce du Morholt le guérit. Une hirondelle ayant amené en Cornouailles un de ses cheveux d’or, Marc la veut pour épouse. Et Tristan repart la conquérir en tuant un dragon et un rival. En apprenant que c’est pour le roi Marc et non pour lui « Yseult la blonde frémissait de honte et d’angoisse ». Sur le bateau qui les ramène une petite servante, Brangwen leur verse par erreur le philtre d’amour destiné au mariage du roi Marc pour s’aimer à toujours dans la vie et dans la mort. Ils se regardent en silence comme égarés  et ravis « Maudit soit ce jour, c’est votre mort que vous avez bu. Malheureux séparés, plus malheureux réunis, jamais plus vous n’aurez de jour sans douleur ». Une ronce poussait dans son cœur et l’enlaçait au beau corps d’Yseult, irritée par cette tendresse plus douloureuse que la haine. Ils se cherchent comme des aveugles, malheureux quand ils languissent séparés, plus malheureux encore devant l’horreur de l’aveu. Ils ne peuvent vivre ni ensemble, ni séparés.

Et ils vont sept fois essayer de séparer.

1. Marc suspicieux chasse Tristan, mais ils se retrouvent dans le verger la nuit où ils s’aiment à grand joie et à grand deuil.

2. Alors Marc le rappelle et pour la punir livre Yseult à 100 lépreux. Tristan saute par la fenêtre de la chapelle, la retrouve et la sauve du village des lépreux.

3. Alors ils sont réduits à vivre dans la forêt sauvage « comme amour vous traque de misère en misère ». Puis Tristan rend Yseult qui fait le jugement de Dieu, l’Ordalie en saisissant un fer rouge et le portant pendant neuf pas, car elle n’a « pas d’amour qui vous soit une offense ».

4. Il imite le rossignol et la retrouve. Nos vies sont enlacées et tissées l’une à l’autre. Les amants ne pouvaient ni vivre ni mourir l’un sans l’autre. « Séparés ce n’était pas la vie ni la mort, mais la vie et la mort à la fois ».

5. Alors Tristan part l’oublier deux ans en Allemagne puis en Espagne. En Petite-Bretagne il épouse Iseut aux blanches mains, fille du roi de Carhaix.

6. Il veut revoir Yseult une dernière fois, mais elle le chasse alors il devient Fou d’amour.

7. Tristan est une fois de plus empoisonné par une lance. Yseult revient le guérir, mais Iseut, jalouse, dit que le bateau porte une voile noire et Tristan se laisse mourir. Alors Yseult meurt aussi allongée sur son cadavre. Ils vont aller pouvoir vivre dans le Palais de Cristal aux murailles d’air entre la nue et le ciel.

 

B.     Les Celtes

 

Les Celtes (en grec Keltoï ou Galatoï) est le nom de tribus protohistoriques originaires des Balkans qui ont envahi toute l’Europe de l’ouest à partir de moins 3000. Elles semblaient liées à l’invention de la métallurgie et aux civilisations du cuivre, du bronze et du fer. On les appela après les druides, les bardes et les Gaulois. Après avoir conquis Athènes et Rome, ils résistèrent à la romanisation et à la christianisation en Irlande, Bretagne et pays gallois. Ce qui importe ici c’est une langue et des traditions qui vont constituer au XIème et XIIème siècle un réservoir inépuisable d’inspiration « la matière de Bretagne : Merlin, Bran, Dyfect, Culhwch, Gauvain, Arthur, Guenièvre, Lancelot, Camaalot, Avalon, Tintagel et le Saint-Graal… ». Dans le roman de Tristan on trouve donc des traits anciens d’avant les Romains et plus archaïques, mais que les récits situent à leur époque dans la chevalerie de la féodalité.

Ici l’amour n’a pas sa place car il dérange tout et surtout l’ordre social qu’est en train d’installer la chevalerie. La domination incontestée du chevalier impose une conception masculine de l’amour. Le grand amour n’y est pas absent, mais c’est une catastrophe pour le couple comme pour tous ceux qui les rencontrent. L’homme libre a peur d’être accaparé par une femme, de lui consacrer trop de temps et d’être mangé par elle. On s’y ennuie car l’on n’y fait rien. Elle est un obstacle aux exploits. La gloire est ailleurs dans la chasse, les tournois, les défis, les duels et surtout la guerre, qui seule permet de devenir un héros inoubliable. Après, les exploits passés, l’homme revient à la femme pour fêter cela, ou pour se faire soigner, c’est le repos du guerrier. Mais il ne rêve que de repartir, alors que la femme voudrait qu’il reste s’occuper de ses enfants. L’amour apparaît donc comme un poison subtil qui se glisse dans le cœur d’un homme et qui ne respecte rien. Il est au-dessus des lois, car il mérite tout. Donc l’amour est coupable par nature, car il est toujours en marge de la société : il est donc interdit, adultère, voire incestueux. Racheté par les souffrances et consacré par la mort, c’est une maladie mortelle, voilà le message que nous livre ce beau mythe de Tristan.

 

C.    Les Goliards

 

A la même époque on retrouve une conception non-chrétienne de l’amour chez les Goliards. C’étaient des clercs gyrovagues, ou escoliers itinérants, qui propageaient l’esprit et les thèmes payens dans toute l’Europe à partir de l’Allemagne. Anti-papistes et en rupture avec les églises nationales, ils chantaient le libre amour et l’amour libre.  Liés à Pierre Abélard, ils prétendaient descendre d’un évêque Golias. Ils voyageaient en solitaire ou constituaient des troupes de théâtre, chanteurs, jongleurs et ménestrels habillés en femmes. Ils participaient à toutes les fêtes populaires : fête de l’âne, jeu  du hareng à la St. Rémy, défilés de géants, fêtes des fous, foires, soties et autres fêtes du Carnaval… partout où l’on pouvait échapper au carcan religieux et retrouver les anciennes pratiques du paganisme. Leurs poèmes et chansons étaient gaillards, paillards et burlesques. Ils célébraient la Nature, le printemps, le vin, la jeunesse, la fluctuation constante de la fortune et de la richesse, la nature éphémère de la vie, la joie apportée par le retour du printemps, les plaisirs de l'alcool, bonne chère (nourriture), le jeu, l’amour, etc. Leur divinité principale semblait être la Chance, en la personne de Dame Fortuna, souveraine du monde, qui donne le succès, l’argent et la célébrité O Fortuna Imperatrix Mundi. Leurs chansons à boire étaient très satiriques et ils furent interdits par le Concile de Trèves de 1227 et par tous ceux qui suivirent. Une collection de 46 chansons fut retrouvée dans un monastère de Munich, Bénédiktbeuern et publiés sous le nom de Carmina Burana (Les chants de l’âne). Certaines ont été remises en musique par Carl Orff en 1935.

Ainsi à l’origine de notre civilisation se trouve cette interrogation sur l’amour et ce texte énigmatique du mythe de Tristan. On y retrouve des thèmes magiques (le chaudron, le grelot, le petit chien, Merlin …) qui semblent remonter sinon à la nuit des temps du moins à une civilisation antérieure dont nous avons perdu toute autre trace.

 

D.    Héloïse et Abélard

 

Pierre Abélard (1079-1142) est un prêtre théologien qui a ouvert sa propre école à la montagne Sainte-Geneviève au Quartier Latin de Paris où en philosophe il enseignait le nominalisme moderne  dans la Querelle des Universaux. Avant cela il était en pension chez le chanoine Fulbert de l’école capitulaire Notre-Dame dans l’île de la Cité et il était chargé de l’éducation de sa nièce Héloîse de Montmorency (1101-1164), âgée de quinze ans. Tombés amoureux l’un de l’autre, Héloïse est enceinte et part accoucher en Bretagne. A son retour elle entre au couvent d’Argenteuil et Fulbert jaloux fait châtrer Abélard. Ses deux agresseurs subiront le même sort, selon la loi du talion et Fulbert est suspendu. Héloïse devint abbesse du nouveau monastère du Paraclet et n’oublia jamais son mari.

 

Le scandale fût énorme dans tout le royaume et se perpétua de tout le fond antichrétien. Après leur mort furent publiées des Lettres d’amour entre eux deux, qui s’enrichirent au fil des siècles. En 1817 sous la Restauration la ville de Paris aménage un nouveau cimetière à l’Est de Paris au Mont Louis, propriété du Père Lachaise, confesseur de Louis XIV. Pour le rendre célèbre et attirer du monde, on bâtit  un nouveau monument à Héloïse et Abélard en organisant le transfert de leurs cendres, enfin réunies pour l’éternité, en réparation et symbole de la victoire de l’amour.

 

E.     Aliénor d’Aquitaine

 

Alienor d’Aquitaine (1122-1204), l’aigle d’or, est un héros de l’amour comme Tristan, qui illustre parfaitement la difficulté pour une femme de cette époque d’être aimée et d’aimer. Son père Guillaume X, duc d’Aquitaine, possède plus de terres que le roi de France, il meurt à 38 ans en pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle. On tient sa mort secrète et ses vassaux courent à cheval offrir le mariage de sa fille avec le Dauphin et en dot les deux tiers de la France. Or le Dauphin justement vient de mourir, alors on fait sortir le cadet du monastère et on les marie à Bordeaux. Lui a 16 ans et parle francigen, Aliénor 15 ans et parle occitan. Sur le chemin du retour, il devient roi, son père Louis VI étant mort. Ils vont en Croisade, où elle retrouve l’oncle d’Aliénor, qui a conquis Erdesse. A leur retour le Concile de Beaugency le 21 mars 1152 annule leur mariage pour parenté au cinquième degré. Elle retourne avec escorte à Poitiers, en chemin elle est attaquée deux fois, par Thibaud de Champagne puis par Geoffroy d’Anjou et leur échappe. Alors le 18 mai elle épouse Henri Plantagenet, comte d’Anjou et duc de Normandie, elle a 30 ans et lui 20. Sa mère étant reine d’Angleterre, l’année suivante il débarque et est élu roi d’Angleterre. Ils traversent dix fois le Channel, puis Henri gouverne l’Angleterre et Aliénor les deux tiers de la France. Puis il s’attache à une maîtresse anglaise, Rosamonde. Alors Aliénor lui fait la guerre avec l’aide de ses cinq fils. Aliénor à 53 ans est faite prisonnière et enfermée dans un château anglais pendant 9 ans. A 67 ans à la mort de son mari, son fils Richard Cœur de Lion est élu roi d’Angleterre. Il part en croisade et est fait prisonnier. Elle réunit sa colossale rançon et l’apporte à 72 ans. Puis elle se retire au monastère de Fontevrault, fondé par son père. Elle en sort pour une dernière mission : à 80 ans elle part à cheval en Espagne chercher une fiancée pour le fils du roi de France Philippe-Auguste et elle ramène sa petite-fille Blanche de Castille, qui sera la mère de Louis IX, Saint-Louis. Toute sa vie a été occupée par l’amour.

 

 

3.      L’AMOUR DANS LES CONTES DE FEES

 

A coté du Roman de Tristan et Yseult, une seconde source de l’amour se  trouve dans les contes de fées qui ont été si importants dans notre imaginaire occidental.

 

A.    Les contes de fées

 

Les contes ne sont pas des enfantillages ni des histoires de nourrices justes bonnes à amuser les enfants. On commence seulement à comprendre qu’ils sont riches d’enseigne­ments. Ils sont d’abord un irremplaçable ré­pertoire d’expériences sous formes de symbo­les : les Evangiles du peuple.

Les contes sont des oeuvres de sagesse ; produits par l’inconscient collec­tif, ils ne sont inventés par personne. Ce sont des histoires que l’on se transmet ora­lement. Par conséquent, ils sont constamment réactualisés. Un conte est vivant, car il est le miroir de l’âme d’un peuple. Chaque conteur brode sur le thème originaire. Ecrire un conte, c’est le figer et le tuer. Les contes écrits sont morts, leur évolution est arrêtée. Aussi ne peut-on plus les racon­ter. On se contente de les lire. Et par conséquent, leur public change.

Les contes ne sont pas des histoires à dormir debout. Ce ne sont pas des divertisse­ments pour analphabètes, ni des histoires pour faire peur aux enfants. La preuve c’est qu’au­trefois ils étaient racontés aux adultes. Le conte n’est pas récité par n’importe qui, n’im­porte quand, ni n’importe comment. Le con­teur est une personne inspirée, reconnue par sa communauté, et qui a commencé à voir apparaître ses premiers cheveux blancs. La place du conte est, lors des veillées, devant le feu.

Le temps du conte est indéterminé, dans une période indatable, mais non originaire.

« In illo tempore, en ce temps là... Il était une fois... Du temps que les bêtes parlaient... Il y avait autrefois... Dans l’ancien temps... Il y a de cela mille ans...» Mais cela se situe dans le temps et non au début des temps comme le mythe. Ce n’est pas le temps du début, mais le temps d’après.

Au-delà, ce sont aussi des histoires d’enseignements, des essais déguisés pour dé­crire l’indescriptible. Ils présentent la muta­tion de la conscience, indispensable pour atteindre l’Eveil. Ils nous transportent au royaume du merveilleux et nous parlent d’un mode ancien de commu­nication : l’enchantement de la nature. Ils nous révèlent les pouvoirs profonds de l’hom­me. Ce sont de plus des charmes et des opérations magiques. Et ces histoires irréelles sont donc très vraies.

 

B. Les Fées

 

Parmi les nombreux types de contes, les contes de fées occupent une place centrale et prééminente. Ils sont l’essence du conte, qui est la mise en scène du merveilleux.

Les fées sont le dernier souvenir de l’antique religion du culte de la nature. Parmi les esprits de la nature, elles sont essentiellement les Esprits des pierres et vien­nent de l’ancien culte des mégalithes. Ce sont les Vierges hyperboréennes, descendues du Nord. Selon les langues on les nomme Faye, fade, fadette, fada, fata, fie, fou, fighe. Elles deviennent les dames célestes (Béarn), les filandières, dames blanches ou dames ver­tes. Au début, leurs noms sont plus personnali­sés (Abonde, Avril, Esterelle, Mélusine, Morgane, Urgèle, Viviane, Voui­vre). Puis ce ne sont plus que des attributs (Bienfaisante, Charmante, Con­solation, Gracieuse, Lucie, Lumière, Miracle, Plume, Puissante ...) ou des fonctions, comme la Reine des fées qui n’a pas de nom.

Ce sont les Esprits que l’on rencontre le plus facilement et qui se mêlent du monde des humains. Elles sont douces, sensibles, bienfaisantes. Elles sont une personnalisation de la Destinée, et accordent des dons à la naissance, en particulier, elles donnent des doigts de fées qui savent tout faire. Elles sont toutes bénéfiques, sauf la fée Carabosse, qui représente la mauvaise mère grognon.

On doit donc les considérer comme une exal­tation du Principe féminin de l’anima. Elles en remplissent tous les rôles fiancée, mère, marraine... Mais il s’agit toujours de la femme toute puissante, complète, de la Mère archaï­que qui possède le phallus. Il est symbolisé par la baguette de la Fée, qui lui donne tous les pouvoirs et par ses mains (des mains de fée).

Les contes de fées sont donc des messages extrêmement riches, qui peuvent faire l’objet de nombreuses explications, nous n’étudierons ici que leur psychanalyse par le Rêve-éveillé de Desoille. Bien des thèmes de rêve-éveillés correspondent à des contes de fées le Prince charmant et la Belle au bois dormant, Cendrillon, Peau d’âne, le Petit Poucet, l’Oiseau bleu... Ils sont toujours utilisés aujourd’hui car les contes de Perrault constituent l’inconscient culturel des Français. Quelques autres contes de fées s’y sont adjoints comme Blanche-Neige, Pinocchio ou Peter Pan.

 

C. Les Contes de Ma Mère l’Oye

 

Ces contes font toujours partie de l’imaginaire des Français contemporains, parce que ce ne sont pas des Contes de Perrault. Perrault n’a fait que les écrire. Après de longues recherches Soriano a pu mon­trer que les trois contes en vers (Grisélidis, 1691, les Souhaits ridicules, 1963, et Peau d’âne, 1693) ont bien été rédigés par Charles Perrault (1628-1703), contrôleur général des bâtiments du roi et l’un des quarante premiers académiciens. Les huit autres contes, en prose, semblent avoir été rédigés par son fils Pierre Perrault d’Ar­mancour (1678-1700) entre sa 15e et sa 17e année, avec l’aide de son père. Ils n’ont fait que fixer par écrit une longue tradition orale ininterrompue, celle de « nos aïeux », «des huttes et des cabanes».

D’ailleurs le livre qu’ils font paraître le 11 janvier 1697  a un titre qui en indique l’auteur Contes de Ma Mère l’Oye. Mais l’at­tribution à Ma Mère l’Oye n’est pas fortuite et cette piste n’a pas été assez explorée. On garde des troupeaux d’oies dans les plaines du Danube comme dans la région toulousaine. Les oies ont toujours servi à tirer des présages (le jeu de l’oie). C’est pour cela que les Ro­mains gardaient au Capitole celles consacrées à Junon, qui les sauvèrent en 387 du siège des Gaulois de Brennus. Il y avait aussi des oies au Capitole de Toulouse avec les Capi­touls. Ma Mère l’Oye est connue à Toulouse sous le nom de la reine Pédauque, en toulou­sain pé d’auco signifie pied d’oie, c’est-à-dire patte palmée. Cette reine palmipède, Austris, à la quenouille merveilleuse, fit construire la première église consacrée à Marie en Gaule, la Daurade décagonale à coupole ouverte au centre, où se trouvait son tombeau. Il a été retrouvé et c’est celui de la reine Ragnachilde, femme du roi Wisigoth Euric. Les Goths, chas­sés de Roumanie par les Huns, pillèrent Rome en 410 et établirent un royaume à cheval sur l’Espagne et l’Aquitaine avec comme capi­tale Toulouse jusqu’en 511 puis Tolède jus­qu’en 711. Ils laissèrent beaucoup de légendes transmises en argot, la langue du secret (son contraire est le ragot) sur la civilisation de l’oie et du jars, d’Auch à Jacca, par les pé­dauques ou pèlerins de Maître Jacques à Compostelle. Mais ceux qui font les Jacques, puis des jacqueries, ne sont que des pedzouils. Et les derniers Wisigoths devinrent le peuple paria de la France les cagots (chien de goths en gascon). Ces charpentiers ou maçons durent porter un bonnet phrygien rouge, ou une patte d’oie en drap rouge sur l’épaule jusqu’en 1723 et l’apartheid n’a cessé qu’en 1900.

La structure des contes a été découverte par Vladimir Propp dès 1928 par l’étude d’un cor­pus de deux mille contes russes. Un conte se décompose en séquences ou histoires diffé­rentes. Il peut y en avoir une seule, deux ou plus successives, chevauchées ou imbriquées. Dans la structure originaire, un Agresseur agresse une Victime qui demande réparation à un Héros, qui recevra sa récompense. Parfois l’agresseur a des aides surnaturels et peuvent se succéder un ou deux faux héros.

Il est remarquable que dans le corpus des Contes de Ma Mère l’Oye sur les onze, sept ont des héroïnes et quatre des héros. Encore n’y en a-t-il que deux vrais héros (le Petit Poucet et le Chat Botté). Les rôles sont partagés dans Riquet à la houppe et il s’agit d’un héros malheureux dans les Souhaits ridicules. Donc nous avons bien avec Les Contes de Ma Mère l’Oye la transmission de l’imaginaire et de l’inconscient psychique du matriarcat. On parle enfin des femmes et les chevaliers n’y ont pas le dessus.

 

L’amour permet de rendre compte du corpus complet des Contes de Perrault avec ses onze contes de Ma Mère l’Oye.

 

1. LES SOUHAITS RIDICULES traitent du problè­me de la castration : qui a le phallus dans un couple, l’homme ou la femme ? Blaise le vieux bûcheron, a reçu à la fin de sa vie l’accomplissement de ses trois premiers souhaits par Jupiter avec sa foudre. Il rentre aussitôt retrouver sa femme Fanchon. A son récit l’épouse vive et prompte forma dans son esprit mille vastes projets. Après avoir réfléchi et un peu bu du vin de derrière les fagots, il fait un feu pour se réchauffer et souhaite inconsidérément avoir une aune de boudin. Symboliquement, c’est ce phallus et de type anal qui lui manque. Fanchon sa femme, l’injurie « avec dépit et courroux » et le dévirilise en lui disant que «pour faire un tel souhait, il faut être bien boeuf » c’est-à-dire castré, car c’est bien de cela qu’il s’agit puisqu’elle porte la culotte. Ce qui dé­clenche chez Blaise des désirs d’être veuf et il se contente de souhaiter que le boudin pende au nez de sa femme, ce qui exauce son vœu secret de posséder le phallus et d’appa­raître comme la femme phallique qu’elle est inconsciemment. Alors toute réflexion faite, il ne lui reste plus, au lieu de devenir roi et reine, qu’à rendre à sa femme son ancien nez, ce qui se nomme dans le jeu de l’oie «retour à la case départ». Il ne sert de rien de possé­der le pouvoir, si l’on n’a pas la sagesse et si on est la proie de ses complexes.

 

2. RIQUET A LA HOUPPE, en exposant le pro­blème de l’oubli, est une vraie psychanalyse. C’est un phénomène de dissociation (Spaltung). La belle conscience est oublieuse et l’incons­cient, si laid, a de l’esprit. Ceci, mis en image, donne l’histoire suivante. Une belle princesse qui a tout oublié, est si stupide qu’elle reste fixée au niveau de l’enfant qui ne sait pas encore manger proprement. Heureusement, elle connaissait la technique du rêve-éveillé «Dans le temps qu’elle se promenait, rêvant profon­dément, elle entendit...» en prêtant l’oreille, ce qui se passait par en dessous. L’horrible Riquet à la houppe (Riquet, diminutif d’Hen­riquet, le petit Henri) est le roi des gnomes sous terre, dans l’inconscient ; travaillent pour lui trente rôtisseurs qui préparent son repas de noces. Elle a, ce faisant, retrouvé sa moitié cachée, sa partie masculine, son animus. Riquet est très sexualisé avec son attribut phallique, sa houppe de cheveux dressés et les trente rôtis­seurs ont une queue de renard sur l’oreille. Et, arrivant à vaincre l’oubli, la Princesse retrouve le souvenir de sa promesse de s’unir à sa moitié masculine. Alors l’échange se fait, le dessous donne son esprit à la beauté du dessus et le dessus donne sa beauté à l’esprit du dessous, comme dans une psychanalyse. Dès que se retrouve le souvenir perdu, la jonction se fait entre le conscient et l’inconscient, le féminin et le masculin, la beauté et l’esprit.

 

3. PEAU D’ANE est au-delà de l’Oedipe car ce conte traite de l’inceste dans sa liaison avec l’analité. Un Roi solaire a promis à la mort de sa femme de n’épouser que plus belle qu’elle. Après l’avoir pleuré, il cherche à se remarier et se souvenant de sa promesse il ne trouve de plus belle que sa femme que leur propre fille à eux deux. Il est décidé à cet inceste et le demande à sa fille. Heureusement elle a une marraine qui est une admirable Fée. Elle va jouer le rôle de son Surmoi moral : « écouter sa folle demande serait une faute bien grande ». Elle lui fait demander à son père le sacrifice d’une robe azur couleur du Temps, ce qu’il fait en deux jours, puis de la lumière de la lune, qui demande quatre jours et enfin plus brillante que le soleil qui arrive après une semaine. Le Roi, « qui l’aimait d’un amour sans pareil » accède même à sa dernière demande d’avoir la peau de l’âne Cacauro, qui fait des écus d’or, car la source de la richesse de sa famille vient de l’analité, de cette analité qui a fait les com­merçants et les banquiers de la bourgeoisie. Alors la Princesse épouvantée par la grandeur de ce sacrifice, dit « oui » au mariage et s’enfuit en quelque Etat lointain cachée sous la dépouille effroyable de l’âne, « le visage couvert d’une vilaine crasse ».  Elle  régresse à l’ana­lité car le barrage de l’Œdipe n’a pas été fran­chi. Bien loin, encore plus loin, elle devient fille de ferme, un souillon nettoyant l’Auge aux cochons, en butte aux valets qui la harcelaient et la tiraillaient sans cesse.

 Mais tous les dimanches matin dans sa chambre, elle revêt ses trois robes de lumière « devant son grand miroir et ce doux plaisir la sustentait et la menait jusqu’à l’autre dimanche ». Cette métairie était aussi la ménagerie du roi voisin et le fils du roi venait souvent s’y reposer au retour de la chasse. Un dimanche par hasard il mit l’oeil au trou de la serrure et vit « cette nymphe admirable, Trois fois dans la chaleur du feu qui le transporte, il voulut enfoncer la porte ». Tombé amoureux il s’enquit d’elle. C’est, lui dit-on, Peau d’Ane, « la bête la plus laide qu’on puisse voir après le loup ». Lui aussi est le fils d’une mère qui l’aimait tant qu’il aurait eu de l’or s’il en avait voulu manger et elle accepte que Peau d’Ane lui fasse le gâteau qu’il réclame. Mais dans la pâte elle laissa glisser sa bague émeraude, c’est-à-dire son sexe à remplir. Car quand il l’avait contemplée par le trou de la serrure, elle avait vu qu’il l’avait vue. On ne peut pas être plus crû dans le voyeurisme partagé condition pour échapper à l’amour incestueux du père. Le prince ayant failli avaler l’anneau avec la galette et « malade d’amour » dit qu’il acceptera en mariage celle pour qui cet anneau sera bon. Toutes, par ordre hiérarchique, présentèrent leur main, en vain. La dernière fut Peau d’Ane, « cette sale guenon », la seule aussi qui put entrer son petit doigt. Mais pour se présenter au roi, elle repris ses pompeux vêtements et montra ses appas et leur grâce divine.  Pour l’hymen, le monarque en pria tous les rois d’alentour. Arriva le père de l’épousée, qui d’elle, autrefois amoureux, avait, avec le temps, purifié les feux et banni tout désir criminel. Dans ce moment, la marraine arriva, qui raconta toute l’histoire, et par son récit acheva de combler Peau d’Ane de gloire.

« Le conte de Peau d’Ane est difficile à croire,

Mais, tant que dans le monde on aura des enfants

Des Mères et des Mères-Grands

On en gardera la mémoire ».

Et en plus on le comprend mieux avec la psychanalyse. Il est une première approche de l’amour oedipien et du vertige de l’inceste. Il traite de cette épreuve supplémentaire quand la fille en plus de son amour et de son attirance naturelle, se trouve provoquée par le désir de son père et parfois ses demandes verbales ou non-verbales. Par l’amour mutuel, les héros du conte ont échappé à la fixation oedi­pienne, par une régression à l’analité et au voyeurisme partagé. Dans la version de Grimm elle devient Peau-de-mille-bêtes et on a perdu l’âne que l’on retrouve chez le napolitain Basile (1625).

 

 

4. CENDRILLON, ou la petite pantoufle de verre, expose aussi la régression né­cessaire à l’analité pour se délivrer de la mau­vaise mère. Un gentilhomme a épousé en secondes noces une femme hautaine et fière avec ses deux filles. Or lui aussi avait une fille d’une grande douceur et bonté de son précédent mariage. A l’insu de son père, elle est persécutée par sa belle-mère et doit se réfugier dans les cendres de la cheminée, d’où son surnom « Cucendron » ou « Cendrillon ». Face à la division de la mère en deux (la bonne morte et la mauvaise marâtre) elle doit se rouler dans la cendre de sa mère et en perd sa féminité.

Au bal du roi les deux sœurs sont invitées et Cendrillon les aide à les préparer, puis pleure après leur départ.  Sa marraine la Fée descend pour l’aider et transforme une citrouille en carrosse, six souris en chevaux, un rat en cocher  et six lézards en laquais, puis elle lui donne des habits chamarrés et une paire de pantoufle de verre (ou vair). Mais pour un seul jour, car à minuit tout reviendra dans son état premier. Elle dansa avec le fils du roi qui en tomba amoureux et elle rentra à temps, mais le lendemain au premier coup de minuit elle s’enfuit du bal aussi légèrement qu’une biche. Mais elle perdit une pantoufle de verre que le prince ramassa et il publia, à son de trompe, qu’il épouserait celle dont le pied entrerait dans la pantoufle. On l’essaya par ordre hiérarchique et finalement Cendrillon est la seule qui y arriva et sortit l’autre pantoufle. Puis la Fée apparut et d’un coup de baguette magique changea ses habits. Cendrillon épousa le prince et ses deux sœurs des grands seigneurs.  Elle en sort par la génitalité. La pantoufle de verre est celle qui laisse voir le pied qui est dedans ; elle aussi laisse au Prince son sexe à rem­plir. Et lorsque est retrouvé le pied pour cette chaus­sure, l’analité répand ses richesses.

Marian Roalfe Cox a étudié 345 versions de Cendrillon. Dans la version de Basile, Cucendron tue sa première marâtre et l’on comprend mieux que si elle supporte tou­tes ces saletés et ces humiliations, c’est qu’elle les recherche pour expier son désir du père et sa volonté de tuer la mère. Le thème du pied fait appel à la coutume des petits pieds des nobles femmes chinoises, car la pantoufle de verre est aussi serrée que le vagin d’une vierge et les prétendantes se mutilent leur pied pour essayer d’y entrer.

 

5. GR1SELIDIS traite de la misogynie, la haine inconsciente envers les femmes, et essaie de montrer comment la racine s’en trouve dans le sado-masochis­me anal. Dans la plaine du Pô, s’échappant de dessous ses roseaux, le marquis de Salusses a de sa mère l’image « d’un cruel ennemi » aussi est-il un chasseur sadique-anal. Il n’accepterait qu’une femme qui n’aurait « d’autre volonté que la mienne ». Et justement, il la rencontre en chassant dans la forêt, sous forme d’une jeune bergère, Grisélidis, la fille-nature oedipienne qui vit encore seule avec son père. Il régresse à l’avidité orale, buvant avec la bouche comme un ani­mal l’eau du ruisseau, sans attendre le vase d’argile que la bergère lui donna. Il la retrouve à sa prochaine chasse et en tombe amoureux. Il publie le jour de ses noces et passant devant les prétendantes dans leurs plus beaux habits, il retrouve la cabane champêtre et dit à Grisélidis « Oui je vous aime et vous ai choisie ». Et il la ramène sur un char d’or et d’ivoire et l’épouse. Avant la fin de l’an, le ciel bénit leur couche fortunée par une jeune princesse.

 Pour se convaincre qu’une femme peut l’aimer, il lui impose sans cesse des épreuves. Elle est masochiste et d’un total attache­ment « pour m’éprouver, mon époux me tourmente ». Il la dépouille de ses bijoux, lui enlève sa fille et lui dit qu’elle est morte. Quand leur fille a quinze ans, il renvoie sa femme à sa pau­vreté de la forêt avec son père « sous son toit de chaume et de fougères » en lui disant qu’il va épouser cette jeune fille. L’Oedipe qui n’a pu se dépasser sur la mère du marquis se reporte automatiquement  sur leur fille. Puis il lui demande d’aider à parer la jeune épousée, ce qu’elle fait bien volontiers. Dès qu’elle la vit, elle fut prise d’un amour si vif et si véhément qu’elle lui demanda de la traiter avec douceur, pas comme elle, endurcie dès son enfance.

Heureusement vaincu par l’amour total et ab­solu de Grisélidis qui accepte tout, il est guéri de sa misogynie et « de son amour jaloux ». Et il avoue tout : que cette princesse de quinze ans est leur fille qui n’est pas morte et qu’il va marier avec celui qu’elle aime. « Sur Grisélidis se tournent tous les yeux où sa patience éprouvée jusques au ciel est élevée par mille éloges glorieux ». Puis il renonce à l’inceste, à la chasse cruelle et à sa défiance envers les femmes, après cette épreuve cruelle.

 

6. LES FEES est un récit si court que ce ne doit être qu’un passage d’un conte plus long. Il se situe en pleine oralité et semble dire que ce serait plus sûr si les bonnes paroles étaient authentifiées par la sortie de la bouche de fleurs et de pierres précieuses et les mauvai­ses paroles par celles des serpents et de cra­pauds. A travers cette simple métaphore, on retrouve la conviction, maintenant connue, que pour l’enfant tout ce qui sort de son corps est précieux.

 

7.    LA BELLE AU BOIS DORMANT unit deux his­toires. Dans la première un roi et une reine ont attendu longtemps leur premier enfant. Ce fut une fille à qui l’on donna comme marraines sept Fées qui lui donnèrent toutes les perfections imaginables. Mais au baptême on vit entrer une vieille fée que l’on avait oubliée et qui dit qu’elle se percerait la main d’un fuseau et qu’elle en mourrait. Heureusement une jeune fée n’avait pas encore fait son souhait corrigea cette malédiction : elle ne mourra pas mais tombera dans cent ans de sommeil en attendant qu’un fils de roi vienne la réveiller. Le roi publia un édit défendant d’avoir des fuseaux chez soi.

Au bout de quinze ou seize ans, ses parents étant en voyage, la jeune princesse grimpa au sommet d’une tour où une vieille était en train de filer avec sa quenouille (queue-nouille). En voulant essayer elle se pique la main et tombe endormie. La bonne fée revenue arrangea tout et endormit tout le château en l’entourant de ronces et d’épines. Au bout de cent ans le fils d’un roi le vit et les ronces et les épines s’écartaient d’elles-mêmes. Il arrive dans la chambre, sur le lit il voit la princesse « dont l’éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin ». Tout le château se réveille et elle dit : « Est-ce vous mon prince ? Vous vous êtes bien fait attendre ». Le grand aumonier les maria et la nuit ils dormirent peu, elle n’en avait pas besoin. Elle est la Lumière car elle eut une fille l’Aurore et un fils le Jour.

Ce conte enseigne que la fille pu­bère de quinze ans ne doit point, lorsque les parents ne sont pas là, jouer avec son sexe (queue-nouille). Cela endormirait sa génitalité et le Prince Charmant devrait atten­dre très longtemps (un temps qui semble durer un siècle) avant que s’écartent les ronces, les épines et les défenses de la vierge, pour que son corps puisse enfin se livrer à l’amour.

 

La suite est un  second conte qui indique que le jeune père doit se détacher de l’amour de sa mère. Dans ce conte elle est une ogresse. Au  bout de deux ans le roi meurt, son fils lui succède et installe au palais sa femme et ses deux enfants. Puis il part à la guerre et sa mère la Régente demande à manger la petite Aurore ; à sa place on lui sert un agneau. Puis la semaine suivante, elle demande à manger le petit Jour ; on lui sert un chevreau. Puis la reine veut manger leur mère et on lui sert une biche. Un soir elle les entend parler et découvre qu’on l’a trompée et qu’ils ne sont pas morts. Alors en hurlant, elle fait préparer une grande cuve de crapauds, vipères et couleuvres pour les y jeter. Mais à l’arrivée de son fils le roi, elle s’y jette elle-même. Il en fut fâché, mais se consolât avec sa nouvelle famille.

Cette suite indique au fils qu’il doit sacri­fier sa mère à la nouvelle famille et la faire dévorer par sa propre agressivité orale (cra­pauds et vipères) sinon cette ogresse mangera ses petits-enfants (car le premier amour est de type oral cannibale).

 

8. LE CHAT BOTTE expose une cure où, pour conjurer la castration, il a fallu régresser jusqu’au sadisme oral. C’est une histoire d’hom­mes : un benjamin a été féminisé par son père. Dans l’héritage le mauvais père a donné le moulin à l’aîné, l’âne au second, et un petit chat ou châs, au dernier. Mais le Chat demande un sac et des bottes. Dès qu’il lui fait faire des bottes (dès qu’il peut avoir des érections) il est rassuré sur sa virilité et devient un Maître chat rephallisé. Cela fait surgir l’agressivité orale dans la chasse cruelle, pour faire des cadeaux au roi. Il commence par chasser des lapins et des perdrix qu’il porte au roi au nom du marquis de Carabas. Puis celui-ci doit régresser jusqu’au niveau utérin en se jetant nu dans l’eau de la mère, le lac. Le roi passant par là le sort et le rhabille. Le chat les précède et fait dire aux faucheurs d’un pré qu’il appartient au marquis de Carabas et ainsi de suite. Puis il arrive au château de l’Ogre qui accepte de se changer en lion et quand il accepte de se changer en souris le Chat le mange et prend sa place pour recevoir le Roi qui charmé donne la main de sa fille. Le chat, devenu grand seigneur, ne courut après les souris que pour se divertir.

Ainsi, grâce aux ruses du chat, il peut affronter l’agressivité orale de l’Ogre, le terrible père castrateur. Le marquis de Carabas reçoit alors l’héritage du bon père (le roi), de grands biens et une femme passive.

 

9. LA BARBE BLEUE enseigne que nul n’est parfait et qu’il ne faut pas surprendre le secret de l’inconscient de l’homme car derriè­re l’amour se trouve le sadisme et la soif du sang qui couvre le sol. L’on risque d’en être contaminé comme la clé, tachée de sang pour toujours, et à jouer avec cela, on brave la mort avec le sérial-killer.

Un homme âgé, veuf et fort riche, arrive à épouser une cadette malgré sa Barbe-Bleue. Parti en voyage, il lui donne les clés de la maison avec la petite clé d’un cabinet qu’il lui interdit d’ouvrir. Donc sa femme n’eut rien de plus pressé que d’ouvrir le cabinet interdit. Elle le trouve plein de sang caillé avec les corps des femmes mortes qu’il avait épousées auparavant. De saisissement elle laisse tomber la clé dans le sang et n’arrive jamais à la nettoyer. A son retour la Barbe-Bleue vit la tache de sang et avant de la tuer à son tour pour sa désobéissance, il lui accorda quelques minutes. Elle envoie sa sœur Anne au sommet de la tour : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? – Je ne vois que le soleil qui poudroit et l’herbe qui verdoit. Puis la seconde fois, deux cavaliers. – Ce sont mes frères ». La Barbe-Bleue allait la tuer, mais les frères arrivent à temps pour  le tuer d’abord.

   C’est l’amour des frères qui sauve du sadisme et non l’homophilie avec sa soeur Anne. Perrault n’a pas repris la scène du déshabillage qui indique que le voyeurisme-exhibitionnisme entraîne le sadisme. Mais il parle toujours de la Barbe Bleue, pourquoi cette féminisation ? Ne s’agit-il pas de la femme à barbe, la mère phallique agressive, le loup dévorant la grand-mère du petit Chaperon Rou­ge ?

 

10.              LE PETIT POUCET ne peut lutter contre le sadisme oral qu’en régressant à travers l’analité jusqu’au cannibalisme primitif. Pourquoi les parents que l’on aime et dont on a besoin, vous font-ils du mal et veulent-ils votre mort ? Etre abandonné est incompréhensible pour un enfant, ce qu’expose ce conte.

Un couple de pauvres bucherons avait sept enfants et pas de quoi les nourrir. Le dernier appelé Le Petit Poucet était fort petit et le souffre-douleur de tous. Une année pire plutôt que de les voir mourir de faim, ils se résignèrent à les abandonner. Le Petit Poucet qui les avait entendus sema sur le chemin des petits cailloux blancs qui leur permirent de revenir au logis, ce qui fit bien plaisir à leurs parents. Mais une seconde fois ils durent se résigner à les abandonner avec un morceau de pain. Petit Poucet sema des miettes de pain sur le chemin, mais les oiseaux les mangèrent. Ayant grimpé sur un arbre il vit une lumière, mais c’était la maison d’un Ogre. Sa femme les cacha sous le lit, mais l’ogre les trouva et voulut bien attendre le lendemain pour les tuer. L’ogre avait sept filles avec des couronnes d’or que les enfants prirent pendant leur sommeil. Aussi dans la nuit l’ogre tua ses sept filles et les garçons se sauvèrent. L’Ogre avec ses bottes de sept lieux se lança à leur poursuite et s’endormit de fatigue. Poucet en profita pour chausser ses Bottes-Fées et vint demander à la femme de l’Ogre une rançon pour de soi-disant bandits. Avec ces Bottes Poucet devint le coursier du Roi et de la cour. Alors avec sa fortune, il mit toute sa famille à son aise.

Les marques, jalons et repè­res (re-père) s’effacent comme les cailloux en miettes de pain. Alors les enfants tombent dans l’analité, les voilà « tout crottés et cou­verts de crotte ». Allant plus profond, derriè­re les parents infanticides ils trouvent l’Ogre, le sadisme-oral dévorateur (Kronos et Oura­nos). Ce sadisme oral peut se transmettre aux enfants (les sept petites ogresses). Poucet le retourne en intervertissant les couronnes des filles et les bonnets des garçons et les fait s’entre-dévorer, l’Ogre mangeant ses propres filles. Et il accède enfin à la virilité en dérobant les bottes (phallisation) du père-ogre-dévorateur. Il reçoit alors les richesses de l’agressivité orale et de l’analité, mais pas la génitalité avec la fille du roi. C’est le seul cas qui montre qu’il s’agit encore d’une cure d’enfant qui n’est pas achevée puisqu’il manque l’amour et le mariage.

 

11.LE PETIT CHAPERON ROUGE nous mène aux limites de la régression dans le sadisme oral féminin. Et il pose le problème universel des mères célibataires qui veulent se passer des hommes. Chez des mères célibataires, il y a trois générations de femmes. La mère et la grand-mère sont folles de leur fille et la trai­tent en garçon-phallus à tête rouge, le cha­peron rouge du gland décalotté.

Un jour sa mère lui dit : « Porte à ta mère-grand cette galette et un petit pot de beurre ». Dans le bois elle rencontre compère le Loup et lui dit où elle allait. Ils firent la course et le Loup arriva le premier. Il heurte à la porte et la bonne Mère-Grand qui était au lit lui cria « Tire la bobinette et la chevillette cherra » et la porte s’ouvrit. Il se jetta sur la bonne femme et la dévora en moins de rien. Quand le Petit Chaperon Rouge arriva le loup lui dit « Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche et viens te coucher avec moi. Le Petit chaperon Rouge se déshabille et va se mettre dans le lit, où elle fut bien étonnée de voir comment sa mère-grand était faite en son déshabillé ». Après des questions sur ses bras, ses jambes, ses oreilles, ses yeux on en arrive sur ses grandes dents. « C’est pour mieux te manger, mon enfant ». Et le loup se jeta sur le Petit Chaperon Rouge et le mangea.

    Donc le masculin est vu par les trois femmes comme un loup dévorant. Chez la grand-mère se trouve le masculin, l’animus de son père, qui dévore les petites filles. Le cannibalisme dévorera le sang (petit pot de beurre) et la chair (la galette). L’origine de ce sacrifice se trouve dans la découverte de la différence des sexes. « Le petit Chaperon rouge se déshabille et va se mettre au lit, elle fut bien étonnée de voir (le loup) comment sa mère-grand était faite en son déshabillé ». Le voyeurisme-exhibitionnisme précoce engendre chez l’enfant la conviction que l’acte sexuel est une dévoration. Nous sommes parvenus là à la limite de la régression, l’Oedipe prégénital oral si bien décrit par la psychanalyste Mélanie Klein. Le petit chaperon sur le mode oral a accompli l’inceste originaire par la dévoration unifiante. Il n’y a aucun remède ; c’est le seul exemple de cure ratée de ce corpus.

Ou alors laissant surgir la pulsion de fécondité, elle aurait découvert combien cette haine féminine de l’homme est stérile. Emplissant de pierres le ventre de l’ani­mal, il serait tombé raide mort, comme le choisissent certaines des trente-cinq versions comparées par Paul Delarue, et comme l’ana­lyse Erich Fromm (Le langage oublié, p. 192). Dans d’autres on fait appel au chasseur (enfin un homme) qui ouvre le ventre du loup et en sort le petit chaperon rouge et sa mère-grand qui n’ont pas eu le temps d’en mourir. Mais pourquoi LA barbe bleue et LE petit chaperon rouge ?

La mère phallique est cet objet fascinant primitif dont les contes proposent de nous délivrer. Chaque culture lui donne son nom : Kali au Indes, Rangda à Bali, Coathicue au Mexique ... Les contes russes étudiés par Propp la nomment Baba Yaga, c’est une sor­cière avec une jambe en os (phallus), au nez poussé vers le plafond (en érection) qui ha­bite une chaumière sans fenêtres ni portes, dans la forêt, ronde, sur des pattes de poule et qui tourne (utérus qui vous enferme).

 

 

D.   Les contes européens

 

L’amour se retrouve dans tous les contes de Grimm et d’Andersen dont les 71 étudiés par Bruno Bettelheim dans son livre de 1975.

La plupart décrivent la sortie du complexe d’Œdipe. Les désirs incestueux peuvent être dépassés  s’ils restent de simples désirs, tout en sachant que l’on peut à la fois vouloir tuer l’autre parent et l’aimer quand même.

- La Belle aux cheveux d’or est une variante de Tristan et Yseult sans l’amour maudit. Il est possible de quitter l’amour envers l’homme âgé pour épouser le jeune. Avenant, le héros, sort vainqueur des trois épreuves pour avoir sauvé une carpe (descente dans l’inconscient), un corbeau (victoire sur l’agressivité) et un hibou (l’intuition qui voit clair dans la grotte ténébreuse).

- La Belle et la Bête pré­sente l’Œdipe féminin : la Belle se dévoue d’abord pour son père et lorsqu’elle se décide à aimer enfin la Bête, elle la change en un beau jeune homme.

- La Chatte blanche est la version masculine de La Belle et la Bête.  Le héros rencontre une chatte et leur amour progressif lui rend sa forme humaine en la faisant échap­per à la haine de sa mère.

- Gracieuse et Per­cinet expose les épreuves de l’amour qui de­mande de tout quitter pour l’homme qu’on aime, surtout la lutte contre la mauvaise mère persécutrice.

- Serpent vert, sur le même thème, expose la lutte des sexes, l’héroïne devra quit­ter son attirance envers le monde des femmes pour trouver beau celui des hommes, en échappant à la misovirie.

- L’Oiseau bleu montre aussi comment l’amour peut vain­cre la lutte des sexes. Florine devra garder confiance et vaincre les épreuves pour quitter le monde des femmes et restaurer l’image dé­gradée de l’homme en délivrant le Roi Char­mant de sa métamorphose en Oiseau Bleu. Ce conte a inspiré Maeterlinck, le grand poète symboliste, qui a produit sa pièce « L’oiseau bleu » en 1908.

- Blanche-Neige est le plus célèbre de tous ces contes. La reine marâtre (mauvaise mère) jalouse de la beauté de Blanche-Neige, la fait tuer et mange son foie (narcissique avec introjection orale). Mais c’est celui d’un marcassin et la Reine essaie alors de la tuer avec une ceinture étouffante, un peigne et une pomme empoisonnés. Elle mourra dans des brodequins de fer rouge. Tout le monde a senti l’équivoque d’être la compagne de sept nains ou vieux mineurs à la soi-disant sexualité d’enfant. En crachant la pomme empoisonnée, elle inverse le cannibalisme de sa mauvaise mère.

 

 

E.  La transmutation de l’amour

 

Il y a dans tous les Contes bien autre chose que l’amour : le besoin d’être seul et de vivre en bande ou en meute, d’être plusieurs êtres à la fois (dont son ombre), de se végé­taliser et de se minéraliser, de communiquer avec les forces du monde …

Ce qu’enseignent tous ces contes, c’est que la personnalité cachée peut apparaître, et que ce noyau si petit peut devenir l’être tout en­tier. De tout temps et dans toutes les civili­sations, les mystiques ont désigné l’être caché que nous sommes réellement par la plus pe­tite des graines (sénevé ou sésame). Voilà pourquoi le mot de passe est toujours « Sésa­me, ouvre toi». Il faut que cette graine s’ouvre pour qu’elle puisse germer et devenir la plus grande des plantes, « et les oiseaux du ciel viendront s’abriter dans ses branches ».

Parmi ces oiseaux d’amour, le plus reconnaissable est l’Oiseau bleu. Il apparaît soudain dans les images d’une cure, vient se poser sur le bord de la fenêtre et chante pour éveiller l’âme. Il subit des épreuves et peut se blesser cruellement si l’on a disposé des rasoirs sur le cyprès, mais n’abandonne jamais. Il fait partie du cycle des fiancés-animaux, qui sont les images de passage à une intégration supé­rieure. Leur métamorphose est celle des puis­sances cachées en nous. Lorsque cède le moi névrotique, alors apparaît dans tout son éclat le nouvel être, libre, pur, immaculé et le fils du meunier devient roi et non simple marquis de Carabas. La Bête et le Serpent vert rede­viennent des Princes qu’ils ont toujours été sous leur déguisement. La Belle apparaît sous son masque de laideronne et la Chatte blan­che a toujours été Reine. Ceci est la transmu­tation du héros, mais comme l’a écrit Kant «nul ne peut devenir dieu s’il n’a d’abord traversé les Enfers ».

Parmi les images de lumière, Desoille a re­connu celle du Jour qu’il a mise dans son premier livre de 1938. Nous le retrouverons avec Peau d’âne. Dans son vaste et riche palais vivait une fille du roi, née avec tant de vertus qu’elle seule était plus belle que sa mère. Exaltée par l’amour, elle revêt les trois robes de lumière, la première couleur de l’azur, lui donne tout pouvoir sur le temps, la seconde est la robe d’argent, couleur de lune lorsque sa plus vive clarté fait pâlir les étoiles. La troisième est la robe d’or et de diamants éclatante de tous les feux du soleil. Ces trois robes ne lui seront jamais enlevées, elles restent cachées sous la terre, comme elle sous sa peau d’âne. Elles ne revenaient que le dimanche matin jusqu’à ce qu’après les épreuves, l’amour lui permette de rendre ma­nifeste et permanent ce qui se cachait sous cette noire taupe, en réintégrant sa vraie nature. Et chacun sait que c’est sa destinée, voilà pourquoi on prend comme La Fontaine un plaisir extrême à entendre ce conte.

 

L’usage psychothérapeutique des contes de fées a été tellement apprécié par Desoille qu’il écrit «Cette Belle au Bois Dormant est une image qui sommeille dans le coeur de tout homme. Il faut la retrouver ». (Entretiens, p. 204). C’est en effet un conte très riche. Il débute par une profonde régression jusqu’au canniba­lisme du stade sadique-oral, mais s’élève aux formes supérieures de la sublimation et de la totale réalisation. Il convient donc d’ajou­ter que la Belle au Bois Dormant est le symbole de l’anima qui s’éveille par un baiser. Les hommes doivent éveiller leur anima qui dort. Le Prince Char­mant nous vient de l’Inde, c’est le dieu Ra­ma, héros du Ramayana, source de nombreux contes. Mais il est aussi pour les femmes, le symbole de l’animus qu’elles doivent attirer et amener à la conscience. La rencontre est pré­vue de tout temps «Est-ce vous mon prince ? Vous vous êtes bien fait attendre ». Et son «éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin ». Ceci est l’image de l’âme qui s’éveille à la présence de la réalité suprême. La fine pointe de l’âme peut seule sentir le contact avec l’infini. La révélation de son être est éclatante et resplendissante, aussi a-t-elle toujours été nommée l’illumination. La Belle au Bois Dormant a, en effet, deux enfants d’abord une fille Aurore, qui arrive la premiè­re, puis suit un fils le Jour. Elle est donc la Lumière, qui ne pourra pas être dévorée par les ténèbres de la Nuit qui se détruiront elles-mêmes. Nous retrouvons dans ce conte cette transmutation par la lumière blanche ou la lumière d’or qui est le principal apport du rêve-éveillé de Desoille (www.reveeveille.fr). C’est ce qui permet par la « réalisation du meilleur de soi-même », d’atteindre « les racines de l’être », alors dans un ruissellement de lumière, on n’est plus que lumière rayonnant de la lumière.

 

 

 

2.      LA CIVILISATION GRECQUE

 

Les Grecs ont été passionnés par l’amour et nous ont laissé de nombreux textes. Ce sont eux qui par leurs recherches et réflexions vont pourvoir nous faire comprendre l’énigme laissée par le mythe de Tristan. L’amour dans la civilisation grecque a beaucoup varié car ils ont énormément cherché. Mais nous allons commencer par leur mythe originaire, celui d’Eros qui est si riche d’enseignements.

 

A.    Eros et Psyché.

 

Parmi les différentes versions nous suivons celle d’Apulée qui semble la plus complète.

Psyché est une princesse de toute beauté. De partout on venait la visiter pour l’admirer. Elle était si belle que personne n’osait l’épouser, alors que ses deux jeunes sœurs étaient déjà mariées. Le roi son père désespéré consultât l’oracle d’Apollon à Delphes. Sa réponse fût : « La plus belle des femmes ne peut être épousée que par un monstre cruel ».

Il parût donc évident que l’on devait la parer en mariée pour un hymen funèbre. Pour finir elle fût abandonnée et exposée sur un rocher escarpé au sommet d’un mont, seule « effrayée, tremblante et en larmes ». Mais après elle fût enlevée par le vent Zéphyr et elle se réveillât dans un jardin splendide devant un palais magnifique. Elle sentait des présences et entendait des voix, mais elle ne voyait jamais personne. La nuit dans le noir, elle était rejointe par son époux et elle était très heureuse. Alors elle voulut le faire savoir à sa famille et revint avec des cadeaux magnifiques pour tous. Ses deux sœurs jalouses la convainquirent de ne pas respecter sa promesse de ne jamais voir son mari et d’essayer de le surprendre la nuit.

De retour, Psyché cache une lampe à huile et quand il dort elle regarde enfin « ce monstre horrible » et elle voit un bel adolescent d’une beauté surnaturelle, divine, Eros ou l’Amour. Mais surprise elle tremble, laisse tomber une goutte d’huile de la lampe et son mari disparaît pour toujours. Ses deux sœurs, voulant la rejoindre, montent sur le rocher de l’exposition et s’élancent dans le vide, mais Zéphyr n’étant pas là pour les emporter, elles se tuent sur les rochers.

Psyché se retrouve seule sur la terre et s’enfuit épouvantée, poursuivie par la colère de sa belle-mère Aphrodite, jalouse de la beauté humaine de Psyché. Elle finit par la rattraper, l’enferme et la soumet à quatre épreuves. Elles se révèlent des épreuves initiatiques pour tous, mais plus particulièrement révélatrices pour les femmes. Comme toujours ce sont des forces hors du moi et de la volonté dont on a besoin pour les résoudre.

1.             On a mélangé sept sacs de graines et elle doit les rassembler par catégories : blé, orge, mil, lentilles, pavot, fèves, pois. Heureusement les fourmis auxquelles elle a rendu service le font pour elle. Par là est symbolisée l’infinie patience dont doivent faire preuve les femmes tous les jours.

2.             Ramasser la laine de la toison d’or des brebis sauvages. Un roseau qu’elle a respecté lui apprend que ces femelles dévorent les hommes et qu’il faut y aller après le coucher du soleil où elles se calment. Ainsi il faut calmer l’agressivité féminine et la misovirie.

3.             Lui rapporter dans un flacon de cristal l’eau noire qui sort d’une fontaine au sommet d’une montagne escarpée. Un aigle le fera pour elle.

4.             Lui ramener des Enfers un flacon d’eau de jouvence.

Une Tour lui explique qu’il faut d’abord réparer deux galettes de farine et deux pièces de monnaie brisées (symbolos), ne pas répondre à l’âne boiteux d’un vieillard aux mains pourries ni à des vieilles qui tissent une chaîne (les 3 Parques). Après il faut donner une obole à Cerbère le chien à trois têtes, puis arrivée devant Perséphone /Proserpine, la reine des Enfers, s’asseoir par terre avec modestie et ne manger que du pain grossier.

Psyché ayant réussi toutes ses épreuves, il ne reste plus à Aphrodite qu’à lui donner une boite qu’elle ne doit pas ouvrir. Mais elle l’ouvre, et tombe inanimée, c’est-à-dire sans âme. Alors Eros désespéré doit intervenir : pour la réanimer il la blesse avec une de flèches. Ayant ainsi déclaré sa flamme, il doit amener Psyché à Zeus qui lui accorde l’immortalité. Et ils eurent une fille Volupté ou Félicité.

Ainsi, si l’âme humaine réussit toutes ses épreuves initiatiques, elle devient immortelle. L’Amour a reçu le titre de « monstre cruel », ce qui ne veut pas dire qu’il est laid mais qu’on ne le domine pas malgré une beauté surhumaine.

 

B.     L’amour chez les dieux et les héros

 

Chez les dieux grecs de l’Olympe, l’amour semble universellement absent, remplacé par le désir sexuel, les courtes aventures et leurs funestes conséquences. Héra est la déesse du mariage, mais ayant épousé son frère Zeus qui n’arrêtent pas de la tromper, ils ne cessent de se disputer. Aphrodite a trompé son époux Arès avec le beau dieu Mars.

Héraclès tua le centaure Nessos qui essayait de violer sa femme Déjanire sa femme. Mais avant de mourir, pour se venger Nessos lui donna un philtre d’amour fait avec son propre sang et son sperme. Quand Héraclès fût amoureux d’Iole, Déjanire trempa une tunique dans cette drogue pour réveiller sa flamme envers elle. Mais lorsque Héraclès eut enfilé cette tunique, il brûla tellement de douleur, que ne pouvant plus l’arracher de son corps, il rassembla un bucher sur le mont Oeta et se brûla. Quand Déjanire comprit la véritable nature du philtre, elle se tua. Comme pour Tristan la seule manière d’expliquer cet amour qui vous colle à la peau est de le comparer à un philtre ou poison.

Orphée aimait tellement sa femme Eurydice que lorsqu’elle mourut, il alla la chercher aux Enfers. La beauté de ses chants stoppa toutes les punitions et Hadès et Perséphone charmés acceptèrent de laisser Eurydice revenir sur terre, mais à condition qu’Orphée leur fasse confiance et en chemin ne se retourne pas pour vérifier si elle suivait bien. Ils allaient sortir quand Orphée par amour fut incapable de rester plus longtemps sans regarder sa femme. Alors une force irrésistible ramena Eurydice dans la nuit et Orphée émergea seul au soleil. Inconsolable, il ne regarda plus aucune autre femme et les femmes thraces irritées et jalouses le tuèrent et mirent son cadavre en pièces puis jetèrent les morceaux dans le fleuve. Sa tête et sa lyre abordèrent ainsi à l’île de Lesbos où l’on entend encore les plaintes de son amour, demandant sans fin qu’on lui rende son Eurydice.

Alceste aussi aimait tellement son mari que lorsqu’il dut mourir elle accepta de le remplacer et d’aller dans l’Hadès. Après sa mort son mari le roi Admède obtint d’Héraclès auquel il avait rendu service d’aller ravir sa proie à la mort. Il la ramena mais voilée et elle ne pourra parler à nouveau à son mari que trois jours après avoir été purifiée de sa consécration aux Dieux infernaux. Et cette femme amoureuse, plus patiente qu’Orphée, y parvint.

Sa nièce Laodamie venait de se marier quand avant de consommer le mariage son jeune époux Protésilas du partir à la guerre de Troie où il fut la première victime. Leur douleur fut si atroce et leurs supplications aux dieux si touchantes qu’Hadès permit au mari de revenir, mais uniquement pour quelques heures, le temps d’avoir un enfant.

Plutarque dans son Dialogue sur l’amour (761,E) « L’amour enseigne aux femmes à braver la mort. S’il est permis de tirer quelques enseignements des récits d’Alceste et d’Eurydice, ceci prouve que l’Amour est le seul dieu dont Hadès accepte les ordres. Seuls les amoureux peuvent remonter du royaume d’Hadès à la lumière du jour ».

Ariane est blessée de son frère le Minotaure, fruit monstrueux des amours de sa mère Pasiphaé avec un taureau. Amoureuse à la vue du héros Thésée, elle lui donne la pelote de fil pour ressortir du Labyrinthe en échange de son amour. Mais après l’avoir enlevé à cet antre de cannibales, elle est abandonnée endormie sur le rivage de l’île  de Naxos. Ses pleurs firent venir le dieu Dionysos qui l’épousa, lui donna de nombreux enfants et l’amena avec lui sur l’Olympe.

Médée dans le même cas n’eut pas une fin aussi heureuse. Petite fille du Soleil, nièce de la magicienne Circé, elle aida magiquement Jason venu avec les Argonautes prendre la toison d’or détenue par son père, roi de Colchide. Il l’amena avec lui, l’épousa et lui fit des enfants, mais il voulut la répudier pour épouser la fille du roi de Corinthe. Alors Médée fit périr dans le feu de son palais, le roi et sa fille et tua ses propres enfants.

 

C.    L’amour dans l’histoire

 

Hélène, reine de Sparte, est la femme pour laquelle tous les Grecs ont mené la plus célèbre des guerres, selon l’Iliade d’Homère. Le roi Ménélas reçoit le jeune Paris, fils de Priam roi de Troie, venu en fugitif et l’amour vainqueur a tout emporté. En son absence, Paris est reparti avec Hélène : « Que n’ai-je préféré subir la male mort, maintenant je me consume dans les larmes ». Quel horrible destin d’aimer un faible lâche qui manque de courage ! Mais dès que Paris la regarde, elle le suit dans son lit « comme une chienne perverse que tous ont en horreur ». Cependant elle garde aussi « un doux élan d’amour pour son premier époux, ses parents et sa ville ». Vingt ans après, avec la victoire des Grecs sur les Troyens, elle a repris sa place dans le palais et le lit de Ménélas et donne à Télémaque, fils d’Ulysse, un voile tissé et brodé par elle. Après ce qu’en dit Homère, son destin d’exception sera célébré pendant des siècles jusqu’à son éloge par l’athénien Isocrate « les êtres beaux ont tous les droits, ils inspirent l’amour et nous aurions de la joie à devenir leur esclave ». Elle fut d’ailleurs divinisée en tant que fille de Zeus.

Sapho de Lesbos (ou Psappho) dirigeait une école de filles (thiase) ou confrérie initiatique et poétique et tous ses chants exaltaient l’amour, pas exactement le seul désir du corps mais l’attachement à un être tout entier : « dès que tu parais, ce rire nait en mon cœur et palpite sur mes lèvres, ma voix se brise, ma langue sèche dans ma bouche, un feu subtil court sous ma peau, un tremblement me saisit toute, je crois mourir ». Loin des accusations d’amours saphiques de ces lesbiennes, elle aimait un homme, Phaon, et en est morte d’amour. Elle était mariée et mère de famille et Phaon était un vieux passeur qui avait pris gratuitement sur sa barque une femme âgée. Pour le récompenser Aphrodite lui donna le baume de la beauté et il attirait désormais toutes les femmes. Dans l’île de Leucate à coté du temple d’Apollon Leucatas se trouve en haut d’une falaise le Saut dans la mer censé guérir les amants. « C’est de là que Sapho, la première, poursuivant le trop orgueilleux Phaon d’un amour furieux, se jeta du sommet de la roche visible au loin » témoigne Strabon (X 452).

 

Tous les mariages des Grecs n’étaient pas une simple opération de reproduction répétée au moins trois fois par mois pour l’épouse épiclère selon Solon. La maitresse de maison accomplie était l’objet d’un amour reconnaissant de toute sa famille. Nous en avons de multiples preuves au cimetière du Céramique d’Athènes. Sur de nombreuses stèles funéraires on voit de grandes sculptures de toute la famille éplorée du décès de cette mère de famille. La mère est représentée assise et tout le monde vient lui serrer la main avant son départ. Aristote a particulièrement insisté sur le fait que le mariage n’est pas qu’une affaire financière, mais surtout une société d’affection et de tendresse mutuelle pour toute la famille.

 

Plutarque a donné sa place à l’amour conjugal en célébrant le couple amoureux d’Hyperchie et de Cratès.  Chez les Romains aussi on va parler de pietas et caritas pour cet amour conjugal qui est sacré. Alors que l’Art d’aimer d’Ovide n’est qu’un traité de séduction, on retrouve l’histoire de Philémon et Baucis, ce couple âgé qui veut mourir ensemble. Cet amour d’estime et de reconnaissance se trouve dans « L’éloge funèbre d’une matrone romaine » écrit par son mari. Comme elle était stérile elle avait accepté que son mari se remarie pour avoir des enfants. Mais lui aussi par amour avait refusé et célèbre son sacrifice héroïque.

 

 

D. La philosophie de l’amour

 

AU NOM DE L’AMOUR. Les philosophes grecs ont voulu comprendre la nature de ce sentiment si prodigieux qui peut dominer les hommes. Ils avaient à leur disposition un vocabulaire diversifié que les français peuvent leur envier.

 

1. Pornos désignait l’amour physique, mais chez les Grecs même lui avait commencé dans l’espace du sacré. Il se présentait comme un culte rendu à la déesse Aphrodite, dans son temple par des Hiérodules, comme à Chypre ou à Corinthe. Pornos se situait plus dans l’instinct sexuel et ses ébats que dans l’amour. Il est émoi, désir, libido. Il se voyait dans les saturnales, orgies et bacchanales ou dans le sexe payant. Demander de l’argent pour un acte sexuel est une négation de l’amour, qui est don gratuit et merveilleux. Les temps modernes ont beaucoup ajouté le sadisme, le rapport maître/esclave, la domination et tout l’attirail cuir, clou, fouet qui est le contraire de l’amour.

 

2. Erôs est le nom commun du verbe eraô aimer. C’est le plus usité, par conséquent il avait bien des sens, comme en Français. Il peut inclure le désir (pothos) envers un être. Eros est lié au désir et à l’envie. Il est amour de concupiscence (amor concupiscentia). Beaucoup l’ont lié à la libido et ont cherché à l’ennoblir en parlant comme Freud d’énergie attractive, d’envie de ne faire qu’un. Mais il a une grande difficulté à atteindre au dévouement et au sacrifice. Le mythe d’Eros et Psyché en est la preuve.

 

3.Mania, est la passion absolue, démente qui ne respecte rien. L’amour fou ou sublime celui de Psyché, Hélène, Sapho … Certains le tiennent comme un délire, une folie que les dieux envoient à un mortel quand ils veulent le punir.

 

4.Philia désigne le lien amoureux qui unit les êtres. C’est ce qui crée les amis, sans aucun désir sexuel, mais aussi c’est ce qui fait se regrouper les humains dans des unités de plus en plus grandes (villages, villes, cités-états et enfin l’empire d’Alexandre le Grand). On distinguait :

a.       philia physikè, l’amour familial qui règne entre les êtres apparentés par le sang ou par une alliance

b.      philia xénikè, l’amour d’hospitalité ou lien d’hospitalité envers un hôte.

c.       philia hétaïrikè, qui lie les amis et correspond à l’amitié

d.      philia érotikè, l’amitié amoureuse entre deux êtres.

 

5.             Storgè signifie la tendresse c’est-à-dire les soins et attentions qui unissent deux êtres. Son      modèle est l’amour de la mère pour son enfant.

6.              Charis est l’amour de reconnaissance de remercîments, respectueux et donc de dévouement (eunoïa).

7.             Agapè est l’affection désintéressée. Son point de départ est la chaleur des banquets ou agapes, le lien qui ne manque pas de s’établir lorsqu’on partage un repas ensemble dans la bonne humeur. Puis on est passé des banquets grecs que les nobles grecs prenaient allongés sur des lits  à la Cène, le dernier repas du Christ. Alors pour désigner l’amour de Dieu les juifs puis les chrétiens ont utilisé ce mot agapè à la place du mot Erôs. Nygren dans son livre Erôs et Agapè, les a fortement opposés.

Agapé est ce que les Chrétiens ont cru devoir ajouter à Eros. Le mot désigne d’abord le repas des Grecs où les hommes mangeaient entre eux allongés sur des lits, puis il a désigné le repas des chrétiens, la Cène, avec partage du pain et du vin, devenus le corps du christ. Enfin il a signifié l’amour sacré qui régnait durant cette messe, cet amour en Dieu, par Dieu, avec Dieu. Il a parfois été tenu comme exclusif de tout sexe par liaison avec ce que l’on a nommé « l’amour platonique ». Paul précise qu’on ne peut pas parler d’ « Eros théou » comme le fait Plotin et Jean ajoute que Dieu est agapé.

 

Ces notions sont liées aux constituants de l’âme :

- Anémos, signifie d’abord l’air, le vent puis la respiration, le souffle. De façon encore primitive, l’âme est confondue avec le souffle de vie reçu à la naissance et rendu au dernier souffle. Et c’est d’anémos, que vient Anima, l’âme.

- Dunamos, l’Energie, car l’âme est l’origine du mouvement, elle est ce qui fait bouger sans cesse ce corps, alors que le cadavre ne bouge plus. Par la dynamique, l’âme est à l’origine de toute pulsion et de tout acte, car elle est « ce qui se meut par soi-même ».

- Psuké est “ l’acte premier d’un corps organisé qui possède la vie en puissance ”, un acte permanent (Exis) pour Aristote dans son traité sur l’âme (Péri Psuké). Cette âme est encore la forme du corps qui se divise en nous en une multitude d’âmes.

- Noûs’ l’esprit, le mental ou l’intellect, est la faculté de penser. Mais il existe deux façons de penser : dianoia la pensée discursive, celle à laquelle nous sommes habitués et noésis, la vision directe ou saisie intuitive, dont on ne parle que bien rarement. L’âme se voit, se pense elle-même, s’étudie et réfléchit. L’esprit passif (Nous’ pathétikos) correspond à la plupart des opérations de l’esprit et l’esprit actif ou agent (Nous’ poiétikos) est l’Agent créateur en nous. Cet Agent est impassible (apathès), sans mélange (amigués) et immortel (athanaton). Ce Noûs’ fonctionne grâce à Arithmos, les Nombres qui pour Pythagore étaient des Dieux et aux Idées,  Eidos, les Idées platoniciennes, modèles divins, tournant dans le ciel en théoria.

   - Logos, le Logos universel est l’esprit créateur ou l’Intelligence mondiale qui donne une forme à chacun des objets du monde formés à partir de la matière primordiale.  De lui émane un logos individuel que chacun peut activer. Déjà pour Héraclite, Logos est ce qui informe, c’est-à-dire donne une forme (morphé). La descente de l’Idée dans la matière lui donne une forme, par opposition à l’élément informe comme l’eau ou le sable, d’où la morphologie végétale, animale, puis humaine. L’erreur a été pour l’homme dans cette copie maladroite de créer un monde logique, rationnel, discipliné, mécanique et finalement sans vie, car sans âme.

- Pneuma, le spirituel, correspond spécialement pour les chrétiens à ce que les Grecs attribuaient au Nous’ et au Logos. C’est la partie de l’âme en contact avec le divin ou le divin en nous. C’est sur lui que travailleront tous les mystiques. Ainsi avec des bases grecques les chrétiens ont constitué la Trinité : le Nous’ est devenu le Père, le Logos le Fils et le Pneuma le Saint-Esprit.

    - Arké est à la fois le début, l’origine, la source. Mais hors de ce sens temporel il est aussi le modèle, le principe, le type (comme le type de toutes les races animales, décrit et jamais réalisé). Finalement Arké est surtout le fondement, le fond comme le répète Anaximandre. On peut le voir aussi comme l’Achétype primordial. L’Arké va jouer un très grand rôle chez tous les mystiques qui veulent aller au fond des choses et au fond d’eux-mêmes. C’est le Grund de Maître Eckhart, le Fond du fond et la Lumière de lumière.

 

 

 

COSMIQUE. Les premiers penseurs ont eu une vision cosmique de l’amour. Ils l’ont vu comme la force qui a créé l’univers. La théogonie d’Hésiode commence ainsi :  « Avant tout était Chaos ou l’Abime, puis Terre aux larges flancs, assise, sûre, à jamais offerte à tous les vivants et Amour, le plus beau des dieux immortels, celui qui rompt les membres et qui dans la poitrine de tout dieu comme de tout homme, dompte le cœur et les sages résolutions ».

Cette action créatrice toute-puissante de l’Amour a été pleinement orchestrée par Empédocle d’Akragas (-490 à -435). A l’origine  de l’univers existent deux puissances ou éléments éternels : l’Amour (Eros) et la Haine (neikos). Chacun à son tour dirige l’univers et domine le monde en son cycle, l’amour est Joie ou Aphrodite et la haine Discorde et séparation. Ce combat des deux forces se fait dans le monde et dans le corps humain : l’amour les rassemble en un Tout quand s’épanouit la fleur de la vie, puis séparés par les funestes Discordes elles errent aux confins de la mort. Par l’effet de la Haine tout est détruit et divisé, l’Amour au contraire rassemble tout sous l’effet d’un désir réciproque, puis la Haine à nouveau disloque et sépare ce que l’Amour a uni. L’Amour est la vie et la Haine la mort. Enfin l’Amour put atteindre le centre du monde pour en constituer un Sphairos brillant et lumineux, joyeux à l’orbe pur, grâce à Aphrodite qui verse un désir de ressemblance. Mais tout n’y prit pas part, la Haine n’était pas encore repoussée aux extrémités, mais tenait des régions entières au pouvoir de la tristesse. Toutefois à mesure qu’elle se retirait, le doux et immortel élan de l’Amour victorieux avançait sans cesse, dans un spectacle merveilleux à contempler, celui du monde éclatant de lumière. On croirait la vision grecque du combat des particules de matière et d’anti-matière.

Ces éléments vont se retrouver dans les enseignements des Sufis en particulier Rumi. L’amour est en réalité l’âme de l’univers. La danse des atomes, la giration des étoiles et des planètes, la montée de la vie vers la conscience, tout est du à l’amour. « L’amour est un océan infini dont les cieux ne sont qu’un flocon d’écume. Sache que ce sont les vagues de l’amour qui font tourner la roue des cieux : sans l’amour le monde serait inanimé. Chaque atome est épris de cette perfection et se hâte vers elle ».

La tragédie grecque va faire chanter cet amour par le chœur d’Antigone selon Sophocle : « Erôs, invincible Erôs qui t’abats sur les êtres dont tu t’empares et qui la nuit repose sur les tendres joues des vierges, tu vagabondes sur l’étendue des mers et dans les retraites des bêtes sauvages ; nul parmi les immortels ne peut t’échapper, nul parmi les hommes éphémères et qui te possède a perdu la raison ».

 

PLATON est revenu plusieurs fois sur la nature mystérieuse de l’amour. Il lui a de plus consacré un dialogue tout entier, le Banquet (Agapè). Il reconnait qu’il n’est pas capable d’en aborder les multiples facettes et fait appel aux experts. Aussi plusieurs discours se succèdent :

1.             Phèdre. Amour est le premier des dieux, sans parents il est sorti du chaos. Il nous donne des biens insurpassables et il conduit à l’acquisition du bonheur et de la vertu, comme on le voit avec Alceste, Orphée ou Achille.

2.             Pausanias. Amour est double comme Aphrodite, la vulgaire (Pandémos) et la céleste (Ourania). Seule cette dernière vise le bien de la personne aimée et rend moral.

3.             Eryximaque. Ce double amour joue aussi en médecine, en musique, en astronomie et en divination religieuse.

4.             Aristophane expose le paradigme fondamental de l’âme sœur. Au début il y avait trois catégories d’êtres : ceux qui viennent du soleil, les hommes – ceux qui viennent de la terre, les femmes – et ceux qui viennent de la lune, les androgynes. Tous étaient ronds, sphériques comme le cosmos « le sphairos bien arrondi, fier et joyeux de son indépendance ». Dans leur force et leur orgueil, ils s’attaquèrent aux dieux. Zeus alors les coupa en deux, comme des œufs durs. Les deux moitiés désespérées s’enlaçaient et se laissaient mourir de faim, alors Zeus déplaça leurs organes de reproduction sur le devant de leur corps. Donc essentiellement, l’amour est la recherche de son autre moitié, même si on se trompe parfois plusieurs fois avant de la trouver. Sexus signifie en effet sectionné, coupé en deux par un sécateur, moitié de soi-même.

5.             Agathon. L’amour est toujours jeune à la recherche de la beauté et de la jeunesse avec délicatesse, souplesse et vertu (arétè).

6.             Socrate déclare que seule une femme peut dire en vérité ce qu’est l’amour et le demande à  Diotime de Mantinée. Intermédiaire entre les hommes et les dieux, Amour est fils du manque (Poenia) et du désir (Poros), amoureux de la beauté il vise le Bien et l’immortalité par la reproduction. L’objet d’Erôs est l’enfantement par le Beau absolu, en quatre temps : les corps, les âmes, les Idées, Dieu. Finalement l’amour est une aspiration de l’âme d’origine divine vers la Beauté qui est une Idée divine, dont on aperçoit le reflet dans la personne aimée.

De ceci découle l’amour platonique,  sa source dans l’amour de Socrate pour son élève Alcibiade. Celui-ci lui ayant fait des avances sexuelles, Socrate le refuse et répond qu’il n’est intéressé que par son âme.

     Le Phèdre va préciser que l’amour est aussi une Mania (exaltation ou délire). Il y en a quatre : prophétique, religieux, artistique et amoureux, qui est le plus précieux. Il naît lorsque l’âme en voyant des réalités sensibles, se souvient, grâce à la réminiscence, de la Beauté divine, contemplée autrefois. Donc il faut toujours passer des beautés corporelles à celles de l’âme, puis aux beautés divines. Sinon on fait la confusion et alors l’amour est bien cette maladie (délire) envoyé par les dieux qui veulent se venger ou stopper par une blessure qui rend fou. Ainsi va-t-il en être pour la reine Phèdre qu’une passion maudite, une fureur, pour son beau-fils Hippolyte qui la mènera au suicide.  De même Didon, reine de Carthage, amoureuse d’Enée, après son abandon se brûle sur un bucher. 

 

Les Romains vont prendre la suite des Grecs et apporteront peu de nouveautés dans le domaine de l’amour véritable, alors que socialement ils ont développé les catégories de mariages et institué le Droit.  Cependant Eloge funèbre d’une matrone romaine célèbre l’amour d’une femme qui a voulu divorcer car elle était stérile.

 

 

 

4.   LE PUR AMOUR OCCITAN

 

     L’empire romain croule sous les invasions. L’an mil va être la sortie des invasions, qui sont de trois sortes. D’abord les Barbares venus de l’Est submergent l’empire romain, se succèdent les Germains avec les Alamans, Burgondes, Daces, Francs, Lombards, Ostrogoths, Suèves, Wisigoths … Eux-mêmes sont poussés par les peuples plus à l’Est en Iran les Alains, puis encore plus loin les Tartares, Avar, Huns, Vandales, Turcs, Mongols …

Puis vont venir à partir de l’an 800 les Scandinaves envahissant l’Europe avec leurs drakkars vikings. Et du sud vont venir les conquêtes des Musulmans de 632 à 732, prenant l’Europe en tenaille entre Vienne et Poitiers.

L’an mil semble le début d’une nouvelle civilisation avec l’invention de la féodalité ou le tissu de liens suzerain/vassal des possesseurs de châteaux féodaux. En 1085 Tolède est enfin libérée du joug arabe, la reconquête de l’Espagne se termine grâce à Saint Jacques de Compostelle et en 1096 c’est le début de la première croisade.

 

Le douzième siècle sera le siècle solaire selon Marie-Magdeleine Davy. La France est divisée entre les pays de langue d’oc au sud et ceux de langue d’oïl au nord. Dans les villes du midi la civilisation très brillante est en avance sur celle du nord. C’est là que va se faire la découverte de l’amour par les Troubadors (les trouveurs ou trouvères). Il s’agit d’une véritable révolution sociale. Après les guerres et les invasions, les femmes peuvent respirer et demander plus de respect. En termes modernes, on pourrait dire que c’est une étape importante de la libération des femmes, qui désormais veulent être séduites avant d’être conquises. Le respect de la femme exige de faire sa cour avant d’obtenir son consentement et une cour la plus longue possible. De plus l’amour de cette femme doit se mériter et c’est ce que vont faire les prétendants avec toutes leurs prouesses.

 

A.    Les Origines de la Finn’ Amor

 

De nombreux éléments se rassemblent pour faciliter cette éclosion miraculeuse du Pur Amour (Finn’ Amor en Occitan). Les origines sont :

1.             Romaines. L’Occitanie au sud de la France, préservée des invasions nordiques, est restée sous l’influence de la civilisation gallo-romaine. En particulier les féodaux y ont moins de pouvoirs. Le pays n’appartient pas aux châtelains et les villes y ont plus d’importance que les châteaux. Elles sont administrées démocratiquement par des Capitouls, des Jurats ou des Echevins. Les seigneurs n’y ont un pouvoir que nominal. Les bourgades ou pays y ont des lois protectrices : les fors ou jurades. Les femmes semblent plus respectées que dans le nord, elles ont aussi plus de libertés et d’autonomie.

2.             Arabes. Même si dans la religion musulmane de cette époque la condition des femmes est plus dure qu’en Europe, il existe un culte littéraire de la femme. Certes il ne se trouve que dans les chansons ou les romans, mais le thème de l’amour désespéré, de la femme inaccessible, de la princesse lointaine vont transiter à travers l’Espagne conquise ou les pays visités par les Croisés. On doit noter aussi une influence certaine de la musique, des instruments et de la métrique sur les Troubadours.

3.             Cathares. La religion cathare venue des Bogomiles Bulgarie à travers la Dragovitsie et l’Italie, s’est épanouie dans toute l’Occitanie et a aidé à libérer les femmes. Comme elle était contre la procréation, elle est apparentée à ce nouvel amour qui se veut platonique. De nombreuses châtelaines protectrices des Troubadours sont aussi des cathares. La plus célèbre sera Esclarmonde de Foix, qui devait apporter la lumière à tout l’Occident.

4.             Manès ou manichéennes. On a retrouvé dans l’oasis du Fayoum en Egypte des chapitres de Manès (képhalaïa) disant que la dame de toutes ses pensées est en réalité sa propre âme, celle qui vous attend à la sortie du pont après la mort. Elle est un être de lumière qui vous salue et tend la main droite puis console par un baiser salvateur. On retrouve ces descriptions chez les Chiites et les Soufis iraniens sous le nom de « fravati » son ange de lumière. L’initiation à la lumière donne la possibilité de rencontrer cet être de lumière.

5.             Goliardesques. Les Goliards étaient des ménestrels qui allaient de château en château et chantaient l’amour et la nature. Certains étaient des étudiants, moines ou clercs, mais en rupture avec l’autorité des évêques, régents et toutes les croyances de l’église chrétienne. Ils vont être à l’origine de cette poésie qui célèbre la femme et le printemps.

6.             Celtes. On retrouve dans « la matière bretonne » ce culte de la femme et ce besoin pour les prétendants de se faire connaître par des exploits ou des épreuves que l’on peut nommer des « géis ».

7.             Chrétiennes. Bien entendu le culte de la femme culmine dans celui de Notre-Dame. Particulièrement sur la fin, après la destruction de l’église cathare, on s’oriente vers le culte mariologique, sous l’influence de Bernard de Clairvaux ou Guillaume de Saint-Victor.

8.             Sociologiques. Le Finn Amor est contemporain des Croisades et d’une certaine libération des femmes, qui se révoltent contre les conditions brutales dans lesquelles on les avait maintenues. Les seigneurs sont incapables de l’empêcher, tout simplement parce qu’ils ne sont pas là. Partis pour deux ou trois ans en Orient, ce sont leurs femmes qui vont gérer leur domaine. Elles vont faire une transposition de la cérémonie de « l’affrèrement » ou partage du sang entre frères dans la relation suzerain/vassal, « mi dons » ou « Mon Seigneur ». Sur le modèle des cours de justice seigneurales, les femmes vont créer des « cours d’amour » où l’on discute sur les conflits et les subtilités des situations amoureuses. Les Ménestrels et Troubadours sont des vassaux, nobles mais pauvres ou de petite noblesse. La distance sociale fait qu’il n’y a jamais de mariage possible, ils prennent les cœurs mais pas les corps, par conséquent ils sont liés et fidélisés par cet amour. Ils surveillent aussi et empêchent les adultères des grandes nobles. Et ils servent de « public relation » en propageant par leurs chansons le culte de cette grande dame.

 

B.     Les étapes du Pur Amour

 

1.            le Fenhador est l’amoureux transi ou non déclaré. Il aime en secret et ne dit pas qui. Cela peut commencer par un coup de foudre :

S’il advient que tu aperçoives ta Mie

en lieu que tu la doives saluer et entretenir

te faudra de couleur changer

tu frémiras de tout ton sang

tu perdras et parole et sens

2.            le Précador est celui qui se déclare. Il a droit à trois demandes publiques. S’il reçoit trois refus, il a droit à la quitter car elle est trop cruelle et peut s’adresser à une autre.

Celle à qui de mon cœur j’ai fait hommage

Et dois avoir grande joie en mon cœur

Si elle me veut en son service retenir.

3.            l’Entendedor est l’amoureux « entendu », accepté, reconnu. Il reçoit un jour, en principe, le gage du baiser.

Ainsi vous m’avez mis, Dame, au cœur le désir

Avec un doux sourire et un simple regard

Moi-même et tout ce qui existe me fîtes oublier

4.            le Despoulaïdé est l’étape du déshabillé et la nudité

Le jour que je vous vis, Dame, pour la première fois

Quand il vous plut de me laisser vous voir

Que Dieu m’aide ! C’est chose trop étrange

Que je meure pour l’avoir vue

5.            le Jaser est le coucher ou essai probatoire. L’amoureux finit par obtenir de dormir une nuit dans le lit de sa Dame, mais sans la toucher, pour prouver le respect de son amour sincère et de plus parce que les donzelles dorment par terre dans la même salle, tout autour du lit à courtines.

6.            l’assag ou le surplus est très discuté, mais cela a du arriver puisque certains troubadours, devenus « drut, amant »  ont été tués par le mari à son retour.

Hélas ! Tant croyais savoir

D’amour et si peu en sais !

             Les notions nouvelles de ce mouvement sont mesura, cortezia, jovens, joy … La mesura est la prudence ou réserve qui découle de ce pur amour, elle est la première des vertus nécessaires. L’ensemble forme une nouvelle morale, fondée sur l’amour et le respect de la femme. Ainsi s’invente ce que l’on va nommer la cortezia ou courtoisie des moeurs de cours, par opposition à la vilenia, la vilénie ou mœurs rustres et brutales des vilains ignobles (non-nobles). Par la suite de ce Pur Amour occitan va dériver l’amour courtois, somme toute assez différent. Ceci est nouveau et inventé par la jovens, la jeunesse et s’oppose à ce qui est vielh, dépassé comme les mœurs d’autrefois. Surtout tous les textes insistent sur la Joy qui n’est pas uniquement la joie des sens, mais peut atteindre à la plénitude spirituelle par l’amour. S’y exprime la joie de vivre sur terre, avec la complète transformation donnée par ce sentiment nouveau et inconnu de l’amour d’une femme, mérité et donné librement, par opposition à la rapide possession de son corps et l’assouvissement brutal du désir masculin. Tous les écrits de la noblesse insistent sur le fait qu’ils vivent dans la joie, ce devait être le trait caractéristique de ce douzième siècle qui échappait enfin au carcan oppressant des siècles précédents.

 

C.    Les Cours d’Amour

 

Il y a donc eu des cours d’amour, bien que le fait ait été minimisé, nié ou oublié. La plus célèbre semble être à Poitiers et Bordeaux autour d’Aliénor d’Aquitaine (1170-1240) avec Bertrand de Born et Bernard de Ventadour. Toulouse était la rivale avec Béatrice de Toulouse, seconde femme de Raymond XI. Esclarmonde de Foix tenait une cour cathare avec sa grand-mère Marguerite de Lantor, sa mère Corba de Pereilha, sa sœur et Philippa de Mirepoix. D’autres cours étaient étaient à  Chateauverdun, Ravat, Planissoles, Boissezon. On a gardé le souvenir des cours d’Odalasie d’Avignon, de Stéphanette des Baux, d’Ermangarde de Narbonne … Marie de Montpellier était à Comminges. A Fanjaux tenaient leur  cour Hélis de Fanjaux et sa belle-sœur Auda de Fanjaux. Puis la fille d’Aliénor d’Aquitaine, Marie de Champagne va faire connaître ce renouveau dans le Nord en langue d’Oïl avec les Trouvères Chrétien de Troyes, Rigaud de Barbezieux et ses amies Elizabeth de Vermandois, Alix de Champagne, Béatrice de Dié, Marguerite de Turenne et Marie de France qui écrira ses Lais. André le Chapelain écrira un traité de l’amour De arte amandi.

Dans ces cours on discutait de casuistique amoureuse et parfois on se transformait en tribunal. On a gardé 21 jugements de cours :

-          si le prétendant est mutilé (perdu un œil) doit-il être toujours aimé ?

-          si la Dame tombe enceinte doit-elle rompre son premier amour ?

-          qui est la pire : la noble inexorable ou la sotte qui couche ?

-          si le couple se contente de caresses qui sacrifie le plus ?

-          si on se vante des faveurs d’une femme, est-ce pire si c’est vrai ou faux ?

-          si la femme trompe avec un troisième, qui souffre le plus, le mari ou l’amant ? …

 

C’est à cette occasion que Troubadours occitans et Trouvères du nord ont inventé la seule poésie écologique qui célèbre à la fois la nature, l’amour, le printemps et la femme.

Quand je vois l’alouette battre

De joie ses ailes sous le rayon de soleil

S’oublier et se laisser choir

Pour la douceur qui au cœur lui vient

Hélas ! quelle envie me saisit

De tous ceux que je vois joyeux !

C’est merveille qu’à l’instant

Le cœur ne me fonde de désir

 

A ces vers de Bernard de Ventadour répondent ceux du Sire de Coucy en 1191.

La douce voix du rossignol sauvage

Qu’ouïs nuit et jour bavarder, retentir

Me radoucit le cœur et le soulage

Lors ai envie de chanter pour m’ébaudir

Bien dois chanter, puisqu’il vient à plaisir

Celle à qui de mon cœur fait hommage.

La production se fait sous forme de planh élégie, canso chanson, sirventès satires, pastourelles, lais …

Raimbaud d’Orange a décrit la cortezia ce nouveau rapport aux femmes qui est celui du chevalier servant : le sigisbée. Il a pour obligation d’égaler par sa vaillance l’amour qu’ont les femmes. Il est respectueux et fidèle, loyal et doux, prêt à toutes les épreuves. Le « vray amor » commence quand le désir est si grand qu’il dépasse les formes communes. Jaufroy Rudel est parti à la recherche de la Princesse lointaine et l’a rencontré en la personne de la comtesse de Tripoli, pour mourir dans ses bras.

Du Finn’Amor va dériver l’amour courtois ou chevaleresque, qui est sa forme commune et affadie. Le chevalier se constitue certes une dame dont il porte les couleurs et les signes (senhal) dans les tournois. Mais cela va engendrer une morale sociale de la bravoure, de l’honneur, des bonnes manières et de l’élégance, celle du défenseur de la veuve et de l’orphelin. Mais cette morale féodale va mourir avec la féodalité et être remplacée par le nationalisme et le dévouement au roi. Mais pour la femme, ne comptent pas les serves, les pastourelles et les donzelles ou demoiselles d’honneur, alors que le Finn’Amor est toujours adultère et souvent platonique.

Une seconde dérivation va se trouver dans le culte marial, tous les religieux scandalisés, après avoir exterminé les cathares, vont faire disparaître ce Pur Amour en le réservant à Marie ou à Dieu. Une campagne est menée de toute part, par exemple le Frère Ermengau s’indigne des cours d’amour. « J’ai entendu dire par ces hérétiques que les âmes des femmes et des hommes étaient les mêmes ». Ils ont fait de la femme aimée leur divinité. Il faut faire de Ma Dame des Troubadours, Notre Dame et développer le culte de la Vierge Marie puisqu’ils ont tellement besoin de féminité. Et les chanoines de Paris établissent en 1140 une fête de l’Immaculée Conception.

 

D.    Les influences en Europe

 

Les influences vont être considérables, à partir de la cote méditerranéenne occitane va rayonner un renouveau qui sera à l’origine de la langue et de la littérature de toutes l’Europe.

1.      Italie. En Italie le Dolce Stil Nuovo va être révolutionnaire. Les derniers Cathares fuient l’Inquisition chrétienne jusqu’en Sicile et l’on parle encore la même langue des deux cotés des Alpes. On y chante aussi l’amour et la nature, les couples d’amoureux se rendent célèbres.

      Dante Alighiéro (1265-1321) tombe amoureux de Francesca da Rimini de 18 ans à 25 ans (où elle meurt) et ne cessera de la chanter sous le nom de Béatrice. Son livre « La divine comédie » fera le tour du monde. Ce livre commence par la fête florentine du 1er mai 1274 où il aperçoit à 9 ans Bice (Béatrice Folco) de 8 ans, que beaucoup regardaient comme un ange et devint son esclave d’amour pour la vie.

                                        Amour si doucement à moi se fait sentir

Que si alors je ne perdais l’audace

Je ferais en parlant énamourer le monde

promet Dante dans la Vita Nuova.

Pétrarque (1304-1374) le 6 avril 1327 à 23 ans vit Laure de Noves descendre l’escalier de l’église Sainte-Claire d’Avignon et en tomba amoureux. Il la célèbre sans cesse par ses poésies, Canzoniere.

2.      Espagne. C’est surtout en Catalogne, où l’on parle la même langue catalane ou langue d’Oc, que l’éclosion de ce nouvel art est révélateur. Il en sera de même dans le royaume des Baléares. L’épopée de la reconquête va s’écrire dans ce style pour donner le Romancero du Cid Campéador. Sa critique se fera dans la parodie de Cervantès avec l’amour de Don Quichotte pour sa Dulcinée.

3.      Portugal. A partir de Compostelle et de Galicie, le dolce stil nuovo occitan va être à l’origine de la littérature et de la langue portugaise.

4.      Allemagne. Peut-on considérer les Minnesänger comme des trouvères allemands ? Minne serait bien la traduction de la Finn’ Amor, réservé au sacré et bien différent du Liebe ordinaire. Walter von Vogelweide (1170-1230), Hartman von Aue, Rodolphe de Neuchatel, Gottfried de Strasbourg et surtout Wolfram von Eischenbach vont présenter une transposition de l’épopée occitane et cathare. On la retrouvera dans les Niebelungenlied et tous ces chants du moyen-âge que Wagner va essayer d’unir avec les vieux mythes germaniques pour nous les présenter dans sa Tétralogie.

5.      France. C’est en France que le renouveau va être le moins heureux. Cette première poésie écologique s’éteint pour toujours. On ne chantera plus jamais en France la nature, l’amour, la femme et le printemps.

         Un essai avorté a été tenté par Guillaume de Lorris en 1230 avec Le Roman de la Rose, qui chante le pur amour sous l’allégorie d’un bouton de rose vu dans un jardin. La seconde partie des 22000 vers est reprise en 1280 par Jean de Meung comme répertoire des méfaits du mariage, ce qui n’est pas vraiment contradictoire.

     Un essai académique va être tenté à la Renaissance par le mouvement de La Pléiade. Du Bellay, Louise Labbé, Maurice Scève s’y essaient. Pierre de Ronsard reste trop sec et intellectuel avec ses références latines dans Les amours (1552) en l’honneur de Cassandre Salviati avec le célèbre

             «Mignone, allons voir si la rose

                                             Qui ce matin avait desclose

Sa robe de pourpre au Soleil … ».

 

L’amour occitan va resurgir dans tous les siècles et nous devons en suivre les métamorphoses surprenantes. A travers les siècles il y a eu un renouveau des études cathares à partir de 1946 avec Nelli … Mais il a été inauguré avec le livre bouleversant de 1939 de Denis de Rougemont L’Amour et l’Occident. Tellement novateur qu’il n’a pas été compris et a engendré des disputes et polémiques qui durent toujours. Ce qui est révolutionnaire c’est que pour les Cathares et les Troubadours l’origine de l’amour est dans la femme. C’est l’homme qui aime et purifie son amour en cherchant à mériter l’amour de la Dame, d’où tous les géis et prouesses. Et c’est elle qui décidera, ce n’est pas lui. Puis ce livre de Rougemont a été vu à travers Calvin, Nietzsche, Wagner ou Nygren … L’amour infini est une Mania, un délire selon Platon : il est impossible à assouvir socialement, surtout sous la loi de la reproduction dans un mariage patriarcal. Donc il n’y pas d’opposition Eros/Agapé, amour platonicien/amour chrétien.

 

E.     L’Amour cathare

 

   L’erreur séculaire a été de faire du Catharisme  une hérésie chrétienne et non une des premières religions archaïques qui remonte par delà le Zervanisme et le Manichéisme à la religion des Mages, réformée par Zoroastre. C’est un dualisme ou guerre entre le Dieu du Bien, Ormuzd, et le Dieu du mal, Ahriman, qui dirigent le monde 3.000 ans chacun. Tout est divisé en deux : le jour/la nuit, le froid/le chaud, le sec/humide, homme/femme …

On retrouve des traces de ces convictions dans les Evangiles où Saint Jean qualifie Satan de « Prince de ce monde » et Saint Paul « Prince de l’Empire de l’air, ou des Esprits du Mal qui habitent les Espaces célestes ». L’idée de génie a été celle de Paul de Tarse de faire avec l’échec total d’une petite réforme juive, une nouvelle religion mondiale. Ce qui a été refusé par les Juifs sera bon pour les pourceaux incirconcis (Goym), à condition de bâtir une religion avec les pensées des philosophes grecs. A cette période (du premier au quatrième siècle) les Gnostiques aussi ont l’espoir de bâtir une nouvelle religion syncrétique avec tout ce qu’il y a de meilleur dans les autres religions.

Les Pauliciens vont au-delà de Saint Paul à la suite de leur chef Paul de Samosate et sont pourchassés comme les Palestiniens aujourd’hui. Après 700 ans de guerres et de persécutions, l’empereur byzantin Jean I Tzimiskès en 711 organise leur déportation à pied pendant un an de la Syrie à l’autre bout de son empire, en Bulgarie qu’il venait de conquérir.

En Bulgarie ils prennent le nom de Bogomiles (Bien Aimés de Dieu) et vont se développer jusqu’au Quatorzième siècle. Le dieu du bien n’a pas de mal à opposer au Mal et donc laisse le monde au pouvoir de Satan. Le corps est tellement mauvais qu’il faut refuser de le reproduire. Les sacrements chrétiens ne peuvent pas le purifier et sont donc refusés. Seul l’ascétisme permet de lutter contre les tentations de la chair et la sexualité diabolique par la pauvreté, le jeune, la continence. Donc un refus du luxe, de la richesse, de la violence, de la viande, de l’alcool, du mariage, de la procréation. Ils sont partisans de la justice sociale face aux Boyards, aux Voïvoids et à une Eglise corrompue.

Leur mouvement d’abord rural va entrer dans les villes et se propager peu à peu le long de la Dragovitsie : Macédoine, Kosovo, Bosnie, Herzégovine, Serbie, Croatie, Albanie, Dalmatie Slovénie … Ils ont étés confondus avec les Musulmans dans les guerres 1990-2000.

Les Patarins. Nous les retrouvons en Italie du Nord sous le nom de Patarins (Pataria ou chiffonniers en Lombard). Ils sont des communautés pauvres qui mettent leurs biens en commun, s’abstiennent d’alcool et de viande, interdisent le mariage et prient jour et nuit sans invoquer la Trinité qui reste une allégorie. Ils inspirent des révoltes contre les prêtres simoniaques et concubinaires pour les obliger à quitter leurs femmes. Les Patarins survécurent aux Cathares car ils profitèrent en Italie des luttes entre le Pape et l’Empereur d’Allemagne et de la guerre civile entre leurs partisans les Guelfes  et les Gibelins. Les Patarins étaient protégés dans les villes des Gibelins. C’est le moment où s’est inventés chez les Visconti, ducs de Milan de 1277 à 1477, le jeu de carte des Tarots qui est ouvertement dualiste avec le Diable et le Ciel, la Mort et la Résurrection, l’Empereur et l’Impératrice, le Pape et la Papesse …

Les Cathares. Les Patarins finirent par traverser les Alpes et seront appelés en France les Cathares (Purs ou Parfaits). Le Dieu du Bien n’a pas de mal à opposer au Diable qui dirige ce monde. A la création des corps humains, on a demandé aux Anges de s’incarner pour devenir leur âme et la moitié a refusé et s’est révoltée. La création étant mauvaise, il est mauvais de multiplier les créatures, d’où ne manger ni viande, ni œuf, ni laitages, ni fromage. Dans mon corps est prisonnière une parcelle de Lumière qu’il faut libérer.

La religion cathare a trois degrés. Les Parfaits (lous boums onnes, les bons hommes) et Parfaites sont les prêcheurs, des moines itinérants, pauvres, pieds nus, pauvreté absolue, abstinences alimentaires, jeunes, prière constante. Les Croyants pratiquent un peu : leur prière quotidienne et la confession publique ou baptême de feu qui donne le Saint-Esprit. Les Sympathisants écoutent les Parfaits et demandent le Consolamentum, qui au moment de la mort, les purifiera et les amènera au ciel. En attendant l’essentiel est de ne pas procréer, et tout ce qui évite la procréation est un peu libre, car la chair est faible et le corps mauvais.

Dans le Catharisme les femmes nobles ont un statut un peu particulier car leur Lumière se voit. Les Dames cathares prennent la suite d’Yseult, où c’est Tristan qui est le demandeur, le quémandeur, le Pélerin. On se situe au-delà du bonheur. Les Cathares veulent vivre le Pur Amour (la Finn’ Amor). Donc l’amour-sacrifice remplace l’amour-possession. C’est une religion de la femme, d’où l’importance de ces Dames cathares au douzième siècle. Esclarmonde de Foix, Parfaite, était la Lumière du Monde avec sa grand-mère Marguerite de Lantor, sa mère Corba de Pereilha, sa sœur et Philippa de Mirepoix. Nous avons gardé les noms d’Alesta et Séréna de Chateauverdun, Arpaïs de Ravat, Béatrice  de Planissoles, Azelaïs de Boissezon. Toute la noblesse d’Occitanie était cathare avec Odalasie d’Avignon, de Stéphanette des Baux, d’Ermangarde de Narbonne … Marie de Montpellier était la femme de Bertrand de Comminges, Loba de Pennautier femme de Jourdain de Cabaret. A Fanjaux tenaient leur  cour Hélis de Fanjaux et sa belle-sœur Auda de Fanjaux avant d’être jetées vivantes dans un puits par les croisés francigens.

 

Le Pape Innocent III, après l’échec d’une Croisade à Jérusalem, demande une Croisade contre cette hérésie diabolique, pour cela il accorde l’attribution des châteaux et fiefs aux vainqueurs. Alors les peuples de langue d’Oïl envahissent les peuples de Langue d’Oc et les exterminent en trois fois.

- la croisade des Barons avec Simon de Montfort au printemps 1209. Le 22 juillet a lieu le sac de Béziers, 220 Cathares s’étant réfugiés dans la cathédrale au milieu de chrétiens, le légat du Pape décrète « Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens (Tuas tou, dios fara la triado) ». Tous les soudards et ribauds du nord déferlent sur la brillante civilisation Occitane.

- la conquête du Languedoc 1209-1213 se termine avec la défaite de Muret et la mort du Roi d’Aragon. L’Etat toulousain, qui était plus grand que celui du roi de France, est annexé.

- Les croisades royales 1226-1229 avec successivement les rois Philippe-Auguste, Louis VIII, qui fait tuer 5000 cathares à Marmande et Louis IX, dit Saint Louis, qui achèvera la colonisation du Sud de la France. Le 16 mars 1244 après la prise du château de Montségur sont brûlés vifs au Praz des Cramats 215 Cathares dont Esclarmonde de Foix.

Mais les Cathares n’ont pu être exterminés jusqu’au dernier qu’en installant une Inquisition dominicaine sur plusieurs siècles et en les copiant avec les Ordres prêcheurs.

 

 

Mais les Troubadours et les Occitanes en sont resté au niveau humain, c’est dans le Nord, les Flandres et la Belgique, que l’on va atteindre aux plus hauts sommets de l’amour et ce sont les Béguines qui vont opérer la transposition au niveau divin.

 

 

5.  L’AMOUR DIVIN CHEZ LES BEGUINES

 

 

    Qui étaient donc ces Béguines pour qu’on en parle encore 800 ans après ?

Une étape importante dans l’histoire de l’humanité, une assomption de la féminité vers Dieu et en retour une théophanie de l’Amour pour toute l’humanité ?

Il est sûr que le mouvement des Béguines a été un apport considérable et l’on mesure mieux son importance actuellement avec la libération des femmes et la parité.

On a cru en effet pendant longtemps que le masculin avait un accès privilégié au Divin, mais ce n’était qu’un effet de perspective. Les hommes en parlaient plus et surtout ils écrivaient plus. Ils avaient même l’exclusivité d’accès à l’écriture et aux Ecritures. Par là ils se sont réservé la cléricature en se prétendant plus purs et plus disponibles. « Hors de l’Eglise pas de salut », mais surtout l’intermédiaire obligé entre nous et Dieu était masculin en exclusion des femmes. Les prêtres et les moines gardaient l’exclusivité des langues sacrées : latin, grec, hébreu. Les femmes devaient être soumises, selon ce que prescrivait longuement Saint Paul, qui gardait la vision des Hébreux de l’impureté des femmes. Elles étaient donc surveillées et tenues à l’écart. En particulier apprendre à lire et à écrire, puis apprendre le latin était rendu difficile, bien peu de femmes y parvenaient. Leur dévotion n’en était pas moindre, mais elle ne pouvait pas se pérenniser par des écrits. En règle générale, les expériences spirituelles et mystiques des femmes ne filtraient que pendant les confessions. Beaucoup de confesseurs ne leur accordait qu’une oreille distraite, sinon méfiante. De façon exceptionnelle de temps en temps, un confesseur se laissait émouvoir par une confession et prenait des notes écrites, ainsi ce qui nous est parvenu n’a pas été écrit par une Béguine, mais par son confesseur en son nom.

 

A. L’Histoire des Flandres

 

      Au XIIème siècle dans les Flandres, il y avait plus de femmes que d’hommes. On ne sait pas exactement pourquoi. Les guerres, les marins, les Croisades, l’émigration des soldats, les maladies … ? Le fait est qu’il y avait beaucoup de veuves et de filles qu’on ne pouvait pas marier. Elles ne pouvaient pas non plus devenir religieuses, car il leur fallait une dot pour payer leurs frais à vie.

Pour éviter qu’elles ne deviennent mendiantes ou prostituées, s’est inventé le Béguinage, sorte de couvent laïc. C’est d’abord un lieu de regroupement d’habitat ; autour d’une cour se sont construits des cellules ou petites maisons. C’est aussi une unité de production car ces femmes vivent de leur travail (fileuse, tisseuse, tapisseries, brodeuses, couturières, vannerie, cuisinières, plus souvent une école et un hospice …). Ces femmes sont vêtues fort simplement d’un béguin ou bonnet et d’une « kemise de sak » et pour sortir elle la couvrait d’une houppelande à capuche. Elles mènent une vie semi-religieuse, car elles ne sont pas consacrées et ne prononcent pas de vœux. Elles sont plus libres que les religieuses et peuvent voyager de béguinage en béguinage, certaines sont errantes. Mais elles sont surveillées par l’Eglise, qui leur nomme des confesseurs et des chapelains, avec une chapelle lorsque le béguinage est assez grand.

   Le mouvement est lié à la sortie de la société féodale, fondée sur le pouvoir des seigneurs qui offrent dans leur château une protection contre les envahisseurs, avec leur code de l’honneur et leur imbrication entre un suzerain et des vassaux. Avec la diminution des invasions, une prospérité s’étend : les Flandres sont une zone riche avec la production de chanvre et de lin, donnant du travail aux cardeurs, fileuses, tisserands … Le commerce se développe et la bourgeoisie s’installe. En échappant au servage des seigneurs, partout naissent les villes nouvelles : Castenau, Neuchatel, Bastides …

Strasbourg à l’époque était une ville de 15.000 habitants avec 60 béguinages et 7 couvents de Dominicains, qui en 1287 ont été saccagés par les strasbourgeois sous l’accusation de captations d’héritages. En 1321 le Pape évalue les Béguines au nombre de 200.000.

   C’est dans ce milieu nouveau, plus libre et qui échappe au contrôle des hommes (seigneurs, maris, curés …) que va s’élaborer une pensée neuve et originale dont l’importance a été sous-estimée pendant trop longtemps. Ces femmes ignoraient le latin, la langue officielle de l’Eglise et officieuse de l’Europe, elles parlent le bas-allemand, le vieux néerlandais ou le Brabançon. C’est dans la langue du peuple qu’elles doivent s’expliquer et inventer leurs concepts nouveaux.

Il y a parmi elles une protestation des valeurs féminines : le cœur, l’expérience, la solidarité … Dans ce premier mouvement féministe, on pressent tout ce qui va s’exprimer avec le protestantisme. Les théologiens enseignants et inquisiteurs sont, pour elles, «enlacés par les liens subtils des vaines disputes, ils ont un cœur vide et une bouche qui n’est qu’un sac à bruit ».

 

B.  La Mystique nuptiale

 

« Ce reflux des Personnes, englouties dans l’unité de l’essence, présenté par les béguines se retrouve chez les Rhénans » écrit Marie-Magdeleine Davy (Noces, p.141).

 

 En fait tout est parti d’Occitanie deux ou trois générations auparavant. Là aussi dans un milieu privilégié et beaucoup moins contraint les femmes ont pu inventer la notion de Pur Amour (Fin Amor), avec les Troubadours. Sous l’impulsion d’une femme exceptionnelle Aliénor d’Aquitaine, s’est inventé un doux style nouveau (Dolce Styl nuevo) avec une poésie de la nature et de l’amour dans des Cours d’Amour d’Odalasie d’Avignon, Stéphanie des Baux, Ermengarde de Narbonne, Esclarmonde de Foix … Mais tout cet amour est resté humain, très humain.

Et c’est plus tard après l’extermination des Cathares, que le mouvement va passer des femmes d’Occitanie à celles des Flandres qui vont réussir la transposition vers le divin. Ainsi elles vont pouvoir accéder à la plus haute mystique et découvrir ce qu’est vraiment l’amour. Elles vont devoir creuser les notions et mettre au point tout ce qui par la suite va être repris par les mystiques hommes, en particulier les Rhénans dont parle Marie-Magdeleine Davy.

 

La mystique désigne ici, non ce qui est relatif aux mystères, mais le dialogue amoureux de l’âme et de Dieu. Et l’on considère à cette époque qu’il y a deux mystiques : celle du mariage et celle de l’essence. La mystique nuptiale (Minne mystik ou Braut mystik) s’origine dans le Cantique des Cantiques de la Bible hébraïque. Il a été réétudié au XIIème siècle par Saint Bernard et Guillaume de Saint-Thierry qui ont écrit en latin des Commentaires et des Sermons, traduits en français par Marie-Magdeleine Davy. Il s’agit des dialogues entre l’âme et Dieu : l’âme humaine apprend peu à peu à aimer et à aimer vraiment, puis elle s’offre totalement et enfin elle rend à Dieu ce qui est à Dieu (c’est-à-dire tout). Ce thème du mariage avec Jésus sera repris de la communauté de Hefta par bien des mystiques dont Thérèse d’Avila.

 « Inspirée par la mystique conjugale de Bernard de Clairvaux, et aussi par les Victorins, la béguine retient le thème de l’épouse devenue féconde. Cette théorie sera reprise plus tard avec le symbole du Puer aeternus » selon Marie-Magdeleine Davy (Tout est noces p. 113)

 

La mystique spéculative ou mystique de l’Etre ou de l’Essence (Wesen Mystik) s’origine dans la théologie mystique de Denys l’Aéropagite (+500). Elle a été développée au XIIème siècle par l’école de Saint-Victor. Pour exprimer l’absolu, il convient de dépasser les mots vers les idées, les idées vers les images, les images vers l’indicible, l’insaisissable et l’incommunicable. Maître Eckhart en parlera tellement qu’on lui en attribuera la paternité.

 

« Avec les béguines, il s’agit toujours d’une expérience et non d’un savoir mental pouvant passer dans un discours ou encore s’exprimer à travers l’écriture. L’expérience anime l’existence et la transforme. Elle devient un facteur de transfiguration après avoir éveillé les sens intérieurs et en particulier l’ouïe et le regard contemplatif » (L’amour transpersonnel p. 41) selon cette découverte de Marie-Magdeleine Davy, tout est là : l’expérience précède la pensée, comme l’essence précède l’existence.

 

C. Les inventions originales des femmes

 

A partir de leur expérience vécue (et parfois très chèrement payée) les Béguines vont littéralement inventer ce qui va se répéter pendant des siècles.

 

Voici quelques notions nouvelles :

- « rendre l’amour à l’amour ». Un jour une découverte se fait : ce n’est pas nous qui avons aimé la première, Dieu nous a aimé d’abord et il continue dans un amour parfait qui attend avec patience. Si donc nous n’avons pas la priorité, nous ne donnons rien, nous ne faisons que rendre. Et quand l’on saisit ce qu’est l’amour, on comprend bien qu’il n’y a aucune cause ou raison, si ce n’est de rendre notre amour humain à l’Amour infini divin. (Béatrice de Nazareth).

- « sans nul pourquoi ». Lorsque Angélus Silésius écrit : « La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit », ce n’est pas lui qui l’a inventé, la formule se retrouve au siècle précédent chez bien des béguines, dont « Les 7 manières d’amour » de Béatrice de Nazareth. L’amour, l’amour véritable, est gratuit et désintéressé, il se diffuse sans nul pourquoi et elle aime « sans pourquoi, sans récompense de grâce ou de gloire » (p.235). Vivre sans pourquoi, c’est coïncider avec le flux de l’existence.

- « nient vouloir. Niht, niet ». Ne rien vouloir est la condition indispensable : remplacer sa volonté propre par la volonté de Dieu, ne rien faire qui ne soit sa volonté, ne rien désirer des créatures et des choses finies, annihiler la volonté individuelle (ce que le Transpersonnel appelle l’égo). C’est la docte ignorance qui permet à Hadewijch d’Anvers d’atteindre « le Néant divin, ce Néant pur et nu »

- « le dépassement et le surpassement. Overvaert  ou überfall». L’amour ne peut demeurer stable, il se résorberait ; il doit sans cesse se dépasser. Il faut aussi se dépasser soi-même et renoncer aux créatures pour tout retrouver dans le créateur. Il faut se perdre pour se trouver, quitter le « moi » pour aller vers « lui ». Même en Dieu il y a un dépassement de sa manifestation en son fond, de ses personnes en son essence. Il y a en Dieu un dépassement du nom vers un ineffable, vers une approche du mystère abyssal.

- « le fond de l’âme. Grund ». Quand Maître Eckhart écrit : « Au fond de l’âme, le Fond de Dieu et le fond de l’âme sont un seul et même fond. L’âme et Dieu sont identiques en leur fond », il n’a rien inventé. Deux siècles auparavant  Hadewijch d’Anvers avait déjà écrit : « L’âme est un abîme sans fond en qui Dieu se suffit à lui-même, trouvant en elle en tout instant sa plénitude, tandis que pareillement elle se suffit en lui. Dieu pour l’âme est la voie de la liberté, vers ce fond de l’être divin que rien ne peut toucher, sinon le fond de l’âme. ». Là se trouve la première innovation des Béguines : la possibilité de trouver Dieu dans son âme, directement et sans intermédiaire (des hommes, de l’église, des sacrements). Au sommet de la vision, l’âme devient Dieu. Le « Dieu en Dieu » de Maître Eckhart est précédé par le « Dieu avec Dieu » d’Hidegarde de Bingen. Mais là se trouve aussi le gros problème théologique et selon la subtile distinction de Guillaume de Saint-Thierry : « l’homme devenant par grâce ce que Dieu est par sa nature ».

- « la Divinité. Gottheit ». Les théologiens hommes ont enseigné qu’il y avait trois personnes en Dieu, toutes de sexe masculin : le Père, le Fils et le Paraclet. Les Béguines et les femmes mystiques ont vécu par l’expérience mystique le dépassement des personnes dans un Transpersonnel : l’Essence de Dieu ou Divinité. Ce thème de tous les Rhénans est déjà chez Hildegarde de Bingen devenue l’ombre de la Lumière vivante. « Le ciel suprême est interdit aux âmes qui n’ont pas été mères de Dieu » Hadewijch d’Anvers.

 

- et il y a encore chez elles bien d’autres notions « Sehnsucht, la nostalgie », « niht, le rien, le désert, le néant », « la rage d’amour, orewoet », « le loin-près » …

 

3.      Petite Anthologie des Béguines

 

Nous ne parlons que des béguines sur lesquelles nous avons des écrits. Ces écrits sont souvent des textes ou rapports rédigés par leur confesseur, bien peu de femmes savaient écrire à cette époque. Ce n’est que récemment que ces textes ont été découverts, publiés puis traduits dans des langues contemporaines.

Les femmes les plus célèbres dont nous avons des textes sont au nombre de sept. Voici les premières indications avec un florilège de leurs pensées et maximes qui peuvent toujours nous aider.

 

1.      Hildegarde de Bingen (1099-1179) est la précurseur qui un jour a su écrire en latin sans l’avoir appris. Elle a été l’abbesse d’un monastère, visitée par des Papes, rois et empereurs. Elle a écrit plusieurs livres, 300 lettres, 77 chansons, etc.

 

Etrangère, dans un monde étranger,

Je t’implore du fond de ma détresse.

Mon âme brûle comme environnée de flammes.

La Verdeur, force éruptive de la grâce printanière.

 

4.      Mathilde de Magdebourg (1207-1282) est une béguine qui a fini sa vie au monastère de Hefta et dont on a retrouvé un manuscrit du XIVème siècle en langue alémanique : « La lumière ruisselante de la divinité » (Das flissende Licht des Gottheit ). Elle a pénétré par effraction dans les régions mortelles de l’amour. Dieu lui a montré son propre coeur embrasé d’amour et y a déposé son âme. Alors pour cet amour brûlant, elle accepte d’aller en enfer « jusque sous la queue de satan »

 

Seigneur donnes-moi les âmes du purgatoire,

 je dois les laver dans les larmes de l’amour

et leur donner à boire le sang de mon coeur

Couvres-moi du manteau de ton long désir.

La Divinité infinie attire à elle l’âme sans fond,

S’unissant à elle comme le vin à l’eau.

Celle qui meurt d’amour, il faut l’enterrer en Dieu.

Au centre il y a le vide de ce qui ruisselle.

     

 

3.  Sainte Gertrude de Hefta (1256-1302) a écrit en latin « Les exercices spirituels » et « Le héraut de l’amour de Dieu ».    Elle a eu une vision de Jésus et de son coeur. Elle a senti l’amour qui en sortait et elle a fondu dans cet amour.

 

Tu es l’abîme débordant de la Divinité,

Mon cœur est dissous par l’ardeur de ton amour.

                                              J’ai senti que mon âme fondait comme cire au feu.

 

5.      Sainte Mechtilde de Hackeborn (1224-1299) a écrit au monastère de Hefta « Le livre de la grâce extraordinaire » où elle raconte comment souvent malade, ne pouvant pas aller à la chapelle, Jésus venait à elle. La plaie de son coté gauche s’unit à son coeur et elle reçut tellement d’amour qu’il lui semblait qu’il jaillissait de tous ses membres.

 

Complètement ravie en Dieu,

Comme une goutte de vin versée dans l’eau se transforme en eau,

Dans cette union en lui l’âme s’anéantit.

Elle reçut tellement d’amour

Qu’il lui semblait qu’il jaillissait de tous ses membres.

 

5.   Béatrice de Nazareth (1200-1268) béguine, devenue prieure du couvent de Nazareth.    Son confesseur a écrit en dialecte brabançon « Les sept manières d’amour ».

 

Rendre amour à l’Amour,  sans nul pourquoi.

Tant qu’on n’a pas tout donné, on n’a rien donné.

Comme une morte-vivante, dans cet enfer, ici.

 

6.      Hadewijch d’Anvers (1180-1240) maîtresse de béguines. Quatre de ses manuscrits ont       retrouvés en 1895 par le poète Maeterlinck, dont le merveilleux « Amour est tout » où elle s’écrie « Dieu puissant, qui tout a créé, Toi qui en toute chose n’est qu’amour, je te supplie de m’accorder, selon ton bon désir, de pouvoir te rester unie, étroitement, ainsi qu’il est en ton pouvoir ».

 

 

Quiconque erre loin des sentiers de l’Amour

Est plus lamentable qu’un cadavre.

Certains sont aveugles et tremblent d’aimer,

Ils ignorent le goût de l’Amour.

L’Amour, où est-il donc ?

Là-bas, ici, que sais-je ?

Libre, où il lui plaît, sans entrave.

Quiconque aspire à un amour vrai et pur

Passe par plus d’une mort.

 

7.  Marguerite Porète (1260-1310) béguine clergeresse de Valenciennes a écrit « Le      miroir des âmes simples et anéanties » (en Dieu) pour lequel elle a été brûlée vive        place aux Pourceaux à Paris le 1er juin 1310. Un dernier exemplaire a été retrouvé caché sous une autre reliure lors du déménagement du monastère du Mont Cassin en 1945. Elle invoque l’absence totale de volonté propre, puisqu’elle ne fait que la volonté de Dieu. « Si l’on demandait à l’une de ces âmes libres, sûres et paisibles, si elles voudraient être en purgatoire, elles diraient que non ou au contraire être assurée de leur salut, elles diraient que non. Pourquoi le voudraient-elles ? Elles n’ont point de volonté.  Si elles avaient une volonté, elles se sépareraient de celui qui sait bien ce qui est le mieux pour elles ».

 

 

Ne rien savoir, ne rien vouloir, ne rien avoir.

Cette âme voit sa propre lumière

Au point sublime où se fait l’union

Aussi se plaît-elle au plaisir de Celui

Auquel elle est unie.

Je fus avant de sortir de Dieu

Aussi nue que lui est, lui qui est,

 

Celui qui n’était pas.

   

         

Sainte Luitgard et Sainte Catherine de Sienne (1347-1380) ont échangé leur cœur avec Jésus.

Puisse ceci contribuer à prolonger toute l’épopée des Béguines, dont notre monde a actuellement tellement besoin.

 

Après les Béguines c’est François de Sales (1567-1622) qui est devenu le promoteur du culte du cœur de Marie. Il aura des amours mystiques avec Sainte Jeanne de Chantal (1572-1691) qui fondera l’Ordre de la Visitation et lui a écrit plus de 2.000 lettres.

A l’imitation des amours mystiques de Saint François d’Assise (1181-1226) et de Sainte Claire (1194-1253). La nuit des Rameaux 1212 Claire s’enfuit pour rejoindre François, il a 31 ans et elle a 15 ans.  Le matin, tous les hommes de sa famille arrivent avec des armes pour la reprendre et la venger. Ils la trouvent tondue, consacrée, priant à plat ventre en croix dans l’église. Deux ans après elle sera abbesse du couvent des Clarisses (Clara clarior luce). A l’inauguration les gens d’Assise arrivent avec des sceaux d’eau, croyant à un incendie, ce n’était que la Lumière de Claire illuminant le ciel.

Puis Jean Eudes demandera une fête pour le cœur de Marie. Mais ce culte va passer de Marie à son fils avec le « Sacré-Cœur ».

 

Sœur Marguerite-Marie (1647-1690) entre au couvent de Paray-le-Monial à 26 ans et le 27 décembre 1673 dans la Chapelle Jésus lui apparait et lui demande son cœur. Il l’allume au feu de son propre cœur en disant : « Voici la plaie de mon coté où tu dois faire ta vraie demeure maintenant et pour toujours ». Puis il lui dit qu’elle a été choisie pour qu’on adore son cœur de chair : « Mon divin cœur est si passionné d’amour pour les hommes, et pour toi en particulier, qu’il ne pouvait plus contenir en lui-même les flammes de son ardente charité, il faut qu’il les répande par ton moyen ». Il se plaint de l’ingratitude des hommes et demande une fête pour son cœur : « Voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes qu’il n’a rien épargné jusqu’à s’épuiser et se consumer pour leur prouver son amour ». Alors elle peint ses visions et diffuse ces images, mais meurt à 43 ans. Les Jésuites vont lui obéir sans la nommer et demandent une fête  en 1686, ce qui sera refusé par le Vatican. De même en 1726 et finalement c’est le roi de Pologne et 140 évêques polonais qui obtiendront en 1765 l’autorisation de la fête du Sacré-Cœur. En 1874 Adèle Garnier, institutrice à Laval, fait admettre que la Basilique bâtie en haut de Montmartre en réparation de tous les crimes de la Commune de Paris en 1870, sera consacrée au Sacré-Cœur. Un dieu d’amour règne sur tout Paris. Et l’on ne parle plus que « du bon dieu », ce qui n’est pas très ancien puisque ce Sacré-Cœur n’a été inauguré qu’en 1914.

 

     Le témoignage des EMI va dans le sens du dieu d’Amour. Et c’est ce qui a rendu si populaire le livre de Moody en 1975. Après la mort, au lieu du Jugement implacable par quelqu’un qui sait tout, on ne trouve qu’un Etre de Lumière et d’Amour, qui ne juge pas. « Je disais à la divine lumière que j’étais indigne, que ce devait être une erreur. Sans aucun mot, la lumière m’a informé qu’il n’y avait aucune erreur, que tous méritent l’amour divin. J’ai pleuré de joie et d’une béatitude extatique ». Actuellement, comme lui, l’humanité tremblante rêve à un dieu d’amour qui l’aimerait comme une mère. D’ailleurs on ne bâtit jamais d’église à ce dieu vengeur ni à Dieu le Père, mais à la mère de Dieu, Notre Dame ou la Vierge Marie, Théotokos.

 

   Sur l’amour c’est un complet renouvellement, dont on ne va prendre la mesure que bien plus tard. Cela va engendrer la polémique entre Eros et Agapé. Eros est l’amour grec, analysé par Platon et les autres philosophes. Il a dominé la pensée. L’amour chrétien a été pensé en opposition à partir du livre d’Anders Nygren de 1936 Eros et Agapé. Il était évêque protestant de Lund et président de la fédération luthérienne.     Dieu, parce qu’il est amour, nous aime d’un amour :

1.      non motivé

2.      indépendant de la valeur de l’objet

3.      créateur des valeurs

4.      qui crée la communion.

L’Agapé est un acte de pure création, source de vie, spontané et libre, non motivé, il crée la valeur en l’aimant. Donc on va croire par la suite qu’il y a opposition entre Eros et Agapé. Je ne le pense pas. Tous ceux qui ont vécu l’Amour vrai ont senti qu’il ne leur appartenait pas, qu’il ne provenait pas d’eux, mais qu’il était céleste ou divin.  Pausanias dans le Banquet (Agapé) distingue bien les deux amours. Eros vulgaire (Pandémos) est le plus répandu : l’amour humain, égoïste, qui n’est que désir de la beauté des corps. Eros céleste (Ourania) est pur sacrifice et dévouement. Il réside dans la femme et son modèle a toujours été l’amour de la mère pour son bébé, magnifié dans la Vierge Marie.

 

 

 

6.L’AMOUR PRECIEUX A LA PERIODE CLASSIQUE

 

Dans l’Invention de l’Amour il n’y a rien de plus précieux que l’Amour Précieux, rien qui n’a été plus honni et critiqué par les hommes.

Toute une série de guerres ont détérioré la condition de la femme : la guerre de Cent ans entre les Anglais et les Français de Crécy 1346 à Azincourt 1415, puis entre les Armagnacs et les Bourguignons et les Protestants et Catholiques. Henri IV y met fin avec l’édit de Nantes en 1598. Pendant ces guerres civiles on avait été obligé de fermer les écoles paroissiales. Les filles n’apprenaient plus à lire et à écrire. Des recherches dans les archives montrent qu’en 1690 les femmes capables d’écrire leur nom au bas d’un contrat de mariage ne sont plus que 14 %.

La grossièreté des mœurs continue le moyen-âge. On mange directement avec la bouche en essuyant ses mains à la chevelure des femmes. Il n’y pas de tout à l’égout, on jette les ordures dans le ruisseau du milieu de la rue. Il n’y a pas de lieux d’aisance et encore à Versailles lors d’une danse le duc de Brancas se soulage debout sur une tapisserie des Gobelins sans lâcher la main de sa danseuse. Saint-Simon raconte que Louis XIV a beaucoup rit au récit d’un gentilhomme qui ayant vu par une porte entrouverte Madame de Brétigny attendre son lavement dans la position de la levrette, le lui a donné à la place de la servante. Les livres sur l’amour ne parlent que de tromperies et d’adultères, de gauloiseries, d’actes grivois, paillards, obscènes ou scatologiques : 1353 le Décaméron de Boccace, 1420 Christine de Pisan, 1532 Gargantua de Rabelais, 1558 Heptaméron de Marguerite de Navarre, 1560 Louise Labé … On faisait encore des procès pour l’impuissance avec l’épreuve du congrès, mais aucun procès pour les viols ou les incestes …

Puis deux reines remarquables, Marie de Médicis et Anne d’Autriche, vont chercher à ramener les Grands nobles dans le rang avec l’aide de Richelieu et de Mazarin. Après 300 ans de troubles, cela va permettre une période plus favorable aux femmes et une montée du féminisme. Sous Louis XIII les filles riches ont des précepteurs qui leur apprennent le latin, le grec et même l’hébreu, plus un peu de calcul, de géographie et d’astronomie … La préciosité est une réaction féministe à l’esprit rabelaisien et à la grossièreté qui régnait à la cour d’Henri IV. Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet, choquée par les mœurs de la cour, décida d’entrainer les beaux esprits chez elle. Elle prit le nom d’Arthénice et reçut dans sa chambre bleue à l’Hôtel de Rambouillet avec l’aide de l’ainée de ses quatre filles Julie d’Angennes de 1608 à 1646. Chaque salon féminin a son bel esprit : Malherbe chez la Comtesse d’Auchy, Balzac chez Madame de Lorges, Ménage chez Madame de la Fayette, La Fontaine chez Madame de la Sablière, La Rochefoucauld chez Madame de Sablé …

 Les hommes en sont très jaloux, car il va falloir à nouveau qu’ils méritent que les femmes les aiment. Molière se moque deux fois de ces élégantes féministes dans ses comédies avec « Les Précieuses ridicules » et « Les femmes savantes ». Pourtant l’élégance des mœurs et des sentiments émerge dans toute l’Europe avec le Gongorisme espagnol de Luis de Gongora y Argote, l’euphuisme anglais (Euphues de John Lily en 1580) et le roi Christine de Suède qui attire Descartes à sa cour, pendant que des femmes ont des chaires d’Université en Italie ou en Espagne. L’amour serait-il fondé sur l’honneur et non sur le plaisir sexuel ? C’est ce que va choisir Pierre Corneille.

 

 

A.    L’amour précieux

 

Madeleine de Scudéry (1608-1701) est l’une des plus illustres précieuses qui devint un auteur à succès avec ses romans fleuves comme Artamène ou le grand Cyrus (1648) et Clélie (1654). Cyrus, fils de Cambyse roi des Perses est amoureux de Madane, fille du roi des Mèdes. En fait sous ce dépaysement il s’agit des amours du Grand Condé et de Mme. de Longueville. Mais il a été écrit en partie par son frère Georges de Scudéry, qu’elle aimait passionnément. Elle y dit de l’amour : « Que cette faiblesse est glorieuse ! et qu’il faut avoir l’âme grande pour en être capable ». Comme chez Corneille, l’amour est tantôt faiblesse, tantôt vertu. L’amour sur inclination est faiblesse si on y cède, alors que l’amour sur estime est une vertu tant qu’il reste soumis à la volonté.

Clélie est une romaine donnée en otage qui se refuse et s’enfuit en traversant le Tibre à la nage. C’est aussi un roman à clef où apparaît Mme. Scarron, la future Mme. de Maintenon. Mais c’est là que figure la célèbre Carte de Tendre, dont les hommes se sont tellement moqués, car elle présentait l’amour espéré par les femmes. Elle prend la suite d’une longue tradition de discussions féminines sur les nuances de l’amour avec les cours d’amour d’Occitanie et le Miroir des âmes simples et anéanties de Marguerite Porette. C’est une transposition géographique d’une analyse psychologique des différentes sortes d’amours, qui se divisent en trois catégories : l’amour par inclination, par reconnaissance et par estime. La grande découverte est là : la principale source de l’amour est l’estime. Et elle s’obtient par Bonté, Respect, Exactitude, Générosité, Probité, Grand Cœur, Sincérité … Pour éviter de sombrer dans le lac d’indifférence ou la mer des passions, il faut faire preuve de complaisance, soumission, tendresse, empressement … envers les Femmes. Les critiques et les moqueries des hommes ont portés sur les mœurs des Salons avec Mots d’Esprits, Jolis vers, Billets galants … Mais c’est là où, avec les danses,  pouvaient briller les femmes et essayer de civiliser les hommes en les sortant des duels, tournois, guerres, chasses, jeux de paume, beuveries, droit de cuissage … La Préciosité se développe à la fin de la Fronde en 1653.  Pour se montrer digne des sentiments amoureux que l’on inspire à un être vertueux et noble, il convient d’accepter toutes sortes d’épreuves. L’amour précieux repose sur la considération du mérite de l’autre et il est ce qui vous grandit et vous élève.

 

B.              L’amour pastoral

 

Les amours les plus célèbres étaient celles d’Astrée et Céladon deux bergers du Forez sur les bords du Lignon dans le roman pastoral et écologique publié par Honoré d’Urfé de 1607 à 1627 en 5 parties, 40 histoires, 60 livres et 5399 pages.

Le Forez est une plaine entourée de montagnes dont les habitants auraient vécus en autarcie depuis toujours avec des vestiges  de matriarcat. Les Gaulois Ségusiaves parlaient occitan et avaient défriché les forêts pour l’élevage des vaches donnant un fromage à pâte persillée, la fourme. Dans les guerres entre protestants et catholiques Anne d’Urfé, ainé de douze, épouse en 1571 Diane de Chateaumorand dont il n’aura pas d’enfant et soudain il annule son mariage pour entrer dans les Ordres. La même année elle épouse son jeune frère Honoré d’Urfé (1568-1625) qui a sept ans de moins qu’elle. Il a du pour ce mariage faire annuler ses vœux monastiques dans l’Ordre de Malte. Et peu après il fait annuler le mariage pour non consommation. Deux mariages annulés avec deux frères, pourquoi ? Une légende raconte que Diane se prenait pour la réincarnation de Diane, déesse de la Chasse. Sa principale passion était de chasser comme les hommes à l’aide de la meute de ses chiens qui vivaient avec elle, partageait son lit et ne laissait pas approcher un autre mâle. Mais cela n’a jamais été écrit, car c’était impensable à l’époque. Complètement écœuré Honoré d’Urfé son second mari aurait abandonné le pays de son enfance pour se réfugier à Chambéry dans les Alpes et passer son temps, en compensation, à rêver d’amours idylliques et profondes entre des bergers innocents en écrivant l’Astrée.

L’action se passe au Vème siècle dans un peuple soumis à la nymphe Galathée qui donna son nom aux Gaulois. Le berger Céladon aime la bergère  Astrée, qui croit qu’il la trompe et le chasse. Désespéré il se noie dans le Lignon et est sauvé par la nymphe Galathée, qui en tombe amoureuse. Suivent bien des aventures et finalement Céladon épousera Astrée, après qu’il soit sorti vainqueur de toutes les épreuves qu’elle lui imposera par souci de sa gloire et pour faire croître leur amour réciproque. La soumission absolue et indéfectible à la femme aimée faisait les délices des lecteurs de l’époque et surtout des lectrices, qui rêvaient encore sous Louis XIV aux épreuves des Troubadours et Cathares occitans du XIIème siècle. La leçon du roman est que le véritable amour est dans la fidélité et la constance des campagnes et non dans le mensonge, la tromperie et la versatilité des amourettes urbaines, le vice. C’est aussi ce que va montrer « La Princesse de Clèves », ce chef-d’œuvre de l’amour.

 

C.             La Princesse de Clèves

 

 Madame de La Fayette (1634-1693), l’amie de La Rochefoucault  écrit « La Princesse de Clèves » et le laisse publier en 1678 sous un nom d’homme, Segrais. Autant l’Astrée avec ses histoires enchâssées était diluée en plus de 5.000 pages, autant ce roman est condensé en moins de 200 pages. Il est aussi  une illustration exemplaire de la Carte de Tendre, mais dans la vie, sans son coté pédagogique. Le drame de ces vies est d’avoir raté le partage de l’amour.

« Mademoiselle de Chartres a été courtisée par le prince de Clèves et l’a épousé par convenance. Lui est très amoureux mais elle n’a que de l’estime pour lui et il en souffre. En plus elle tombe amoureuse du Duc de Nemours qui a toutes les qualités. La mère de la princesse le découvre, mais  meurt en la conjurant de ne pas céder à une passion coupable. On offre au Duc de Nemours la couronne d’Angleterre, mais pour ne pas s’éloigner de la Princesse de Clèves, il la refuse. Elle ne l’en aime que plus. Alors, faute de sa mère, elle croit avoir trouvé la solution en avouant tout à son mari et elle lui demande de la protéger en l’éloignant de la cour pour aller vivre à la campagne dans son château de Coulommiers. Mais au lieu d’être rassuré par l’aveu, il devient jaloux et découvre qu’il s’agit de M. de Nemours. Après divers incidents (vol d’un portrait, blessure à un tournoi, perte d’une lettre compromettante) M. de Nemours vient la relancer à la campagne où elle refuse de le recevoir. Mais son mari, qui a vu roder son rival, se croit trahi et meurt de chagrin en lui avouant qu’il l’aime. La Princesse de Clèves, enfin libre, lui dit ne pas pouvoir épouser celui qui a causé la mort de son mari et part se réfugier dans les Pyrénées où elle meurt de langueur. Et M. de Nemours en meurt de chagrin ».

La violence de ces sentiments est décrite dans ce chef-d’œuvre avec retenue et pudeur à l’aide de litotes. Ceci n’a pas échappé à Voltaire qui écrit : « c’est le premier roman où l’on vit les mœurs des honnêtes gens décrites avec grâce, avant on écrivait d’un style ampoulé des choses peu vraisemblables ». Tout le charme est de décrire de façon simple et pudique la plus grande violence de la passion. L’amour y  est présent dans son extrême, puisqu’il ne peut que mener à la mort, comme pour Tristan et Yseult. Ce livre peut être considéré comme la plus belle illustration de l’amour vrai de notre littérature. L’amour est d’autant plus idéalisé que la passion l’est moins.

Ecrit en 1672 sous Louis XIV, il prétend se situer 120 ans auparavant sous Henri II. Mais il décrit l’âge classique où si l’on n’est pas maître de ses sentiments, on peut toujours contrôler ses actes, de façon cornélienne. Aussi est-il difficile de transposer ce sens classique du devoir et de la retenue. Un film de Jean Delamoy en 1961 avec Jean Marais et Marine Vlady semblait l’avoir réussi, alors que le remake de 2008 « La belle personne » en le situant chez des élèves de terminale d’un lycée chic du seizième arrondissement de Paris est artificiel au temps des amourettes sans conséquence.

 

D.             L’amour cornélien

 

L’amour cornélien est tellement célèbre qu’il est passé dans le vocabulaire. Pendant plusieurs siècles il a été la base de la morale scolaire. Corneille a fondé son théâtre sur l’héroïsme et non pas sur l’amour. L’amour fait partie des tentations avec la vengeance, la gloire, l’égoïsme, l’intérêt … Le drame se trouve dans l’opposition entre un amour-passion et un amour-estime. Tous les héros cornéliens ont un sens du devoir souverain, une raison jamais aveuglée et surtout une volonté toute-puissante. L’amour tentation doit être vaincu et l’amour vrai, fondé sur l’estime, doit pouvoir augmenter l’estime que l’on garde pour soi-même. Chimène aimait le Cid, mais il a tué son père. Pauline gardera son amour à Polyeucte qu’elle n’a épousé que par obéissance et ne reviendra pas à Sévère.

Le théâtre de Corneille est-il pour autant « une école de grandeur d’âme » comme le prétendait Voltaire ? Ce sont des crises d’énergie pour une victoire essentielle de la volonté dans des exemples uniques d’énergie humaine. C’est pour cela que Corneille est plus proche des Stoïciens romains que de Bossuet. Les obstacles extérieurs ne rendent que plus dramatique la victoire de l’amour : Pauline n’est pas dégrisée par la mort de Polyeucte, elle va rejoindre son amour par son sacrifice. C’est une contagion de grandeur qui se dégage de tout ce théâtre, il nous élève au-dessus des tentations troublantes et nous donne confiance dans cet amour capable de triompher de toutes les difficultés.

Cet amour d’où vient-il et peut-il être justifié philosophiquement ?

 

E.              L’amour des Philosophes

 

Pascal écrit vers 1652 les Discours sur les passions de l’amour  il reconnait que les passions sont occasionnées par le corps. Des yeux l’amour va jusqu’au cœur, car les yeux sont l’interprète du coeur. On se demande s’il faut aimer, mais la question ne se pose pas, cela vous arrive à l’improviste ou pas. Seul l’amour peut remplir le grand vide qui l’habite. La beauté commence, l’esprit suit. De même l’amour ne va pas sans le respect, l’on a de l’admiration puis de la vénération pour ce que l’on aime. Mais le respect ne doit point étouffer l’amour. Que les hommes fassent des avances pour gagner l’amour d’une dame ne vient pas de la coutume, mais c’est une obligation de la nature. L’amour ne s’oppose pas à la raison, c’est une seule et même chose. L’on ne peut pas faire semblant d’aimer, sans commencer à devenir amoureux.

 

Descartes traite de l’amour dans son Traité des Passions. Toutes les passions sont bonnes si elles restent soumises à la raison. Il distingue deux sortes d’amours. L’amour de désir ou de concupiscence est un amour égoïste qui ramène tout à soi et à ce qui sert ses intérêts. Au contraire l’amour de bienveillance est issu de la générosité : il est don et don généreux, sans espoir de retour. L’homme avec noblesse d’âme s’estime au plus haut point qu’il se peut justement estimer.

Au dessus de tout se trouve « l’amour intellectuelle de Dieu » qui est l’adhésion pleinement et librement consentie à l’ordre divin. De ce foyer élevé d‘amour universel, notre tendresse redescend en pluie sur la nature et sur tous les hommes. Là est la source de tout dans cet amour intelligent dépouillé de tout ce qui est sensuel. Plus rien ne vient du corps, mais c’est la lumière de la raison qui provoque un élan du cœur. Dans sa Lettre à son ami Chanut, qui quitte le service du Roi pour se consacrer à la piété, Descartes s’approche au plus près des préoccupations religieuses et mystiques. Mais il reste très classique et rationaliste, à l’opposé de Fénelon qui va aborder à nouveau les sommets du Pur Amour de Dieu.

 

Fénelon et Mme. Guyon. François de Salignac de la Mothe-Fénelon (1651-1715) est un grand noble, Précepteur du Dauphin puis Evêque de Cambrai. Il va être converti par Madame Guyon (1648-1717) de la même famille car née Jeanne-Marie Bouvier de la Mothe. Mariée de force à 16 ans à un voisin qui la bat, elle lui fait cinq enfants. A 28 ans elle devient veuve et peut enfin pratiquer librement « l’oraison muette où il ne se passe rien » que l’on appelle maintenant la Méditation. Elle a lu les mystiques féminines et écrit elle-même Les Torrents où elle explique : « Quelquefois Notre-Seigneur me faisait comme arrêter court au milieu de mes occupations et j’éprouvais qu’il se faisait un écoulement de grâce. Dieu remue le cœur comme il lui plaît et saisissant l’âme par un plus fort recueillement, il fait pencher le cœur vers une autre personne. Et quoique cela soit très simple, il ne laisse de se faire goûter du cœur, qui éprouve en soi une correspondance pour cet autre cœur. » Elle précise qu’elle sent bien ce Pur Amour : 

- si la personne en a besoin, alors on sent comme une chute d’eau,

- si elle le refuse ou ne sent rien, alors votre amour vous est retourné

- s’il y a accord, alors comme dans une mer immense il y a échange, flux et reflux.

Fénelon devient « son enfant spirituel le plus cher. Il n’y a personne sur terre pour qui je sente une union plus intime et plus continuelle ». Il lui écrit ; « Je suis ravi de me taire avec vous » et elle répond « Ne vous étonnez pas de la joie et de la paix que vous goûtâtes l’autre jour avec moi. C’est une opération de Dieu. Vous en aviez besoin. ».

Malheureusement ceci va être confondu avec le Quiétisme de Molinos, qui se présente comme la solution au problème de l’Enfer. Dieu aurait ordonné « Aime moi et si tu m’aimes mal, je te mets dans l’Enfer pour l’éternité ». Tous les mystiques qui ont éprouvé le véritable amour de Dieu répondent : « Cet amour est éternel et même si tu me mets dans l’Enfer je continuerai à T’aimer ». Alors la peur de l’Enfer disparaît devant le feu de cet amour ardent et indestructible, car l’Enfer est le lieu où il n’y a ni amour ni espoir.

Mais ceci a été mal compris et une enquête est menée par le Saint-Office. Mme. Guyon est chassée du Saint-Cyr de Madame de Maintenon où elle enseignait, puis emprisonnée huit ans à la Bastille dont elle sort que sur une civière pour aller mourir à Blois sous la surveillance de l’Evêque. Fénelon la défend par plus de cent écrits, au point qu’il est lui-même accusé par Bossuet. Et la polémique de nationale devient internationale et se juge au Vatican. Finalement la thèse «  plus de désir de salut dans le Pur Amour » n’est pas déclarée hérétique mais téméraire avec 23 autres.

 

L’amour précieux est ce qu’il y a de plus précieux dans ce siècle, il sera l’idéal de ce Grand Siècle dans la bienséance, qui est la dignité de l’esprit sur le déchainement des instincts. La galanterie a remplacé les gauloiseries, mais pour peu de temps.

Par la suite, les mœurs du Régent puis de Louis XV prédisposaient plus au badinage et au libertinage qu’aux grandes passions amoureuses. Le dix-huitième siècle va être animé par des passions sociales et la préparation de la Révolution de 1789. Elle a été commencée par amour de l’humanité avec la passion de l’égalité. Mais elle se continuera dans le sang avec la tuerie des Girondins et la guerre de Vendée et de Bretagne. Puis elle se finira avec la Terreur ou les révolutionnaires s’entretueront Marat, Danton, Camille Desmoulins … et dans un second temps Robespierre, Saint-Just, Fouquier-Tinville … Même les femmes ne seront pas épargnées : elles n’ont pas le droit de vote, mais elles ont le droit d’être guillotinées comme Marie-Antoinette le 16 octobre 1793, Madame Rolland le 8 novembre 1793, Olympe de Gouges le 3 novembre 1793 pour avoir déposé au bureau de la Convention une Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne. Anne-Josèphe Théroigne de Méricourt, l’Amazone rouge, a eu droit place de la Concorde à une fessée républicaine qui l’a rendu folle et fait interner à la Salpétrière jusqu’à sa mort.

Il existe des anthologies des plus belles lettres d’amour et il me semble, par exemple, que Bonaparte écrivait de très belles lettres d’amour à Joséphine de Beauharnais. Mais l’époque paraît plus disposer aux luttes sociales et aux exploits guerriers avec l’épopée napoléonienne qui couvre tout. On a surtout des amours malheureux et des lettres de plaintes : Lettres de la religieuse portugaise, Lettres de Julie de Lespinasse, Adolphe de Benjamin Constant …

Une exception au dix-huitième siècle, le marivaudage est-il la suite de la préciosité ? Marivaux (1698-1763) écrit sans cesse sur l’amour : 1722 La surprise de l’amour, 1730 Le jeu de l’amour et du hasard, 1732 Le triomphe de l’amour, etc. Pourquoi y a-t-il une nuance de mépris dans le marivaudage ? Parce qu’on ne le prend pas au sérieux ou que ce ne sont que des querelles d’amoureux ? On joue sur l’amour dans un badinage superficiel et gracieux. Ils évoquent trop les querelles d’adolescents.

 

 

7.   LES GRANDES PASSIONS ROMANTIQUES

 

La Bataille d’Hernani le 25 février 1830 est la date inscrite en caractères flamboyants comme la déclaration de guerre du romantisme français. C’est certainement un changement de société et de mœurs qui reprend la querelle des anciens et des modernes. Pour ce qui est de l’amour les classiques semblaient ceux qui tenaient que si on n’est pas maître de ses sentiments, on n’en laisse rien paraître et au moins on contrôle ses actes. Les Romantiques au contraire proclament la sensibilité, les sentiments, la passion, l’imagination, l’exaltation. « Vivre sans passion, c’est dormir toute sa vie » dira Julie. Et qu’on ne me dise pas que je vais en souffrir, c’est justement ce que je cherche. « Rien ne nous rend si grand qu’une grande douleur ! ».

On a le droit d’aimer, donc l’amour a tous les droits !

Mais par amour, il s’agit d’aimer sur le moment, dans l’inconstance. Ce que les romantiques vont préconiser c’est le Tumultueux, l’Exubérant, le désordre des sentiments et ce qu’ils rejettent sont les conventions,  les principes, l’ordre, la morale sociale. L’amour est la passion suprême qui a tous les droits et ne doit point respecter les conventions sociales. Le romantisme est tellement lié à l’amour, qu’en anglais « romantic » signifie « amoureux ». Le romantisme s’épanouit évidemment dans les romans (novels).

 

A. Les romans.

 

A.    A. Julie ou la nouvelle Héloïse, publié par Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) en 1761 à Amsterdam a un énorme succès avec plus de 70 rééditions avant 1800 car il annonce une nouvelle sensibilité : le préromantisme. Il est une méditation sur l’amour vu de la Suisse, comme l’indique son premier titre : Lettres de deux amants, habitans d’une petite ville au pied des Alpes. C’est encore la thèse de « L’Astrée » : l’amour est vrai dans la nature et à la campagne, loin des artifices des villes et de leurs mensonges et inconstances, surtout de l’Opéra de Paris. « Julie d’Etange aime son précepteur particulier Saint-Preux et lui cède après l’avoir embrassé. Son père la marie à M. de Wolmar pendant que Saint-Preux part en voyage. Julie attrape la petite vérole et Saint-Preux aussi, revenu la soigner. Puis il part faire le tour du monde en bateau dans une escadre anglaise contre les Espagnols pendant six ans. A son retour, Julie avoue son amour à son mari (comme Mme de Clèves) qui par générosité prend Saint-Preux comme précepteur de leurs enfants. L’inévitable est évité par la mort prématurée de Julie en sauvant son fils de la noyade ». La morale et la religion sortent vainqueur et Rousseau aussi par cet artifice.  L’ouvrage oppose la nature bonne et vraie des indigènes du Pacifique et de ceux du lac Léman aux artifices des citadins civilisés selon les thèses de Rousseau, avec en plus le programme d’éducation qui sera celui de l’Emile. Ce sont toujours les amis qui vous révèlent que ce que vous preniez pour une tendre amitié était en réalité un vrai amour. « Charme inexprimable de la vertu ! Les charmes de l’union des cœurs se joignent pour nous à ceux de l’innocence. Le véritable amour ne peut durer sans la vertu ». Le vrai bonheur est dans un plaisir spiritualisé qui ne renie pas la volupté spirituelle mais l’élève beaucoup plus haut. Les rapports sociaux entre les classes et les rapports écologiques avec la nature sont traités idéalement par ces bons Suisses dans la brume enchantée du lac Léman.

 

B. Paul et Virginie est publié en 1787 par Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814). C’est un roman pastoral idyllique qui devrait rester un modèle pour tous les écolos.  Il se passe à l’île de France, maintenant l’Ile Maurice au large de Madagascar. Madame de La Tour, veuve, a une fille Virginie et une amie Marguerite paysanne bretonne qui a un fils, Paul. Les deux enfants sont élevés ensemble comme frère et sœur, mais à l’adolescence Virginie est la première à découvrir leur immense amour. Sa mère ne voit que la différence de classe sociale et fait en sorte que sa sœur l’invite en France pour en faire son héritière et la marier. Mais elle découvre finalement combien Virginie est malheureuse en France loin de Paul et la rapatrie en bateau. En vue du port, un ouragan soudain coule le navire. Virginie refuse de se déshabiller comme le lui propose un matelot qui la ramènerait au port en nageant. « Posant une main sur ses habits et l’autre sur son cœur et levant en haut des yeux sereins, elle parût un ange qui prend son vol vers les cieux ». Puis la mer rejette son cadavre « ou les pâles violettes de la mort se confondaient avec les roses de la pudeur » et Paul en meurt de douleur, ainsi que sa mère. C’est un roman parfait avec ses descriptions idylliques dans un cadre exotique enchanteur qui évoque le jardin d’Eden. Et personne ne s’est jamais indigné contre cette pudibonderie pathologique, qui n’est ni chrétienne ni naturelle.

C. Manon Lescaut. Les amours du Chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut paraissent en 1730 dans le septième volume des « Mémoires d’un homme de qualité » de l’ abbé Prévost (1697-1763). « Un fils de qualité qui a de la naissance et de l’éducation » le Chevalier Des Grieux est à 17 ans en classe de philosophie au collège d’Amiens. Il voit à la descente du coche Manon Lescaut « de naissance commune » venue pour être religieuse et aussitôt ils s’enfuient à Paris en chaise de poste. Pour vivre, elle reçoit un vieux riche et comme il s’en offusque, elle le dénonce à ses parents qui le font enlever et le ramènent à Amiens où il entre dans les ordres au séminaire de Saint-Sulpice. Puis à la discussion publique de sa thèse en Sorbonne Manon revient et ils se remettent en ménage à Chaillot.  Continuant à vivre d’expédients, du jeu et de friponneries, ils finissent tous les deux en prison. Après bien des péripéties, Manon fait partie « des gens sans aveu embarqués pour le Mississipi » pour donner des femmes en 1719 à nos colons de Louisiane. Des Grieux suit à pied la colonne des bagnards jusqu’au Havre puis fait la traversée en deux mois sur le bateau. A l’arrivée les trente filles sont tirées au sort. Installés par le gouverneur, Des Grieux blesse en duel son neveu et ils fuient chez les Anglais, mais Manon meurt de froid la nuit dans le désert. Après son procès et la prison, Des Grieux rentre en France pour raconter l’histoire.

    Ce roman d’amour et d’aventures a eu un très grand succès, tous les romantiques y reconnaitront leurs thèmes favoris : la toute puissance de la passion, les mystères du cœur féminin, l’acharnement du destin et les charmes du malheur, le mélodrame et surtout la réhabilitation de la femme déchue que l’on retrouvera de Madame Bovary à La dame aux camélias. L’amour, qui est plus fort que la religion, a tous les droits même d’excuser des friponneries.

D. Cyrano de Bergerac. Edmond Rostand (1898-1918) peut être tenu comme un post-romantique cocardier avec ses pièces L’Aiglon, Chantecler … Cyrano de Bergerac (1897) est l’épopée de l’amour incompris. Cyrano, affligé d’un grand nez, est amoureux de sa cousine Roxane, une précieuse qui aime un bellâtre Christian auquel Cyrano prête sa voix, son bagout et sa verve. Son amour généreux et désespéré ne sera découvert par Roxane qu’au moment de la mort de Cyrano.

 

B. Les amours des romantiques

 

           Les écrivains romantiques ont su très bien écrire sur leurs amours, peut-être mieux décrits que bien vécus. En tout cas ils sont en contraste complet avec les Classiques.

A.Rousseau Jean-Jacques (1672-1778) commence par aimer Madame de Warens, qui a treize ans de plus que lui et qu’il appelle « Maman ». Puis il a diverses amours, tout en faisant cinq enfants à une servante d’auberge Thérèse Levasseur qui les abandonne l’un après l’autre aux Enfants Trouvés. Ses remords l’ont incité à écrire « Emile », écrit-il.

B.     Chateaubriand François-René de (1788-1848) a raconté son enfance au château de Combourg en Bretagne, puis dans son roman « René » il a exorcisé son amour pour sa sœur Lucile, comtesse de Duras. (Goethe avait fait de même dans son roman « Werther »). Après son mariage avec Céleste, il a des amours avec Juliette Récamier pendant 30 ans. Mais aussi il a connu les comtesses de Beaumont, Delphine de Custine, de Castellane … et enfin de Castelbajac qui a 28 ans quand il en a 60.

C.    Alfred de Lamartine (1790-1869) a écrit un très beau livre d’amour sur son aventure dans le golfe de Naples avec Graziella. En 1818 il aime à Aix-les-bains Julie Charles qui mourra de tuberculose dans l’année, ce qui nous vaut l’immortelle poésie « Le Lac » :

« Un soir, t’en souviens-tu, nous voguions en silence

On n’entendait au loin …

Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence …

Et la voix qui m’est chère laissa tomber ces mots :

« O temps suspend ton vol et vous heures propices suspendez votre cours

Laissez-nous savourer les rapides délices des plus beaux de nos jours »

 

O lac, l’année a peine a fini sa carrière

Et près des flots chéris qu’elle devait revoir

Regarde ! Je viens seul m’asseoir sur cette pierre

Où tu la vis s’asseoir

 

Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages

Dans la nuit éternelle emportés sans retour

Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges

Jeter l’ancre un seul jour ?

Un seul être vous manque et tout est dépeuplé »

 

D.    Victor Hugo (1802-1885) est considéré comme le chef de file des Romantiques. Son énorme personnalité lui fit mener une vie d’homme de théâtre, de poète, de romancier, d’homme politique, de journaliste et d’écrivain public, etc. A vingt ans il épouse Adèle Foucher en 1822 et lui fait cinq enfants. Il fera le malheur de ses deux filles Léopoldine et Adèle. Son grand amour est Juliette Drouet (1806-1883), orpheline et comédienne qui sera sa maitresse en 1833 et vivra enfermée par amour pour lui pendant cinquante ans. On a gardé ses 20.000 lettres d’amour, un monument de la passion. Mais les autres amours de Victor ont été multiples et son gendre se plaignait à la fin de sa vie de ne pas pouvoir garder une bonne chez lui, car Victor à 80 ans la mettait enceinte. Il n’est donc pas aisé de parler de ses amours car il a été admiré de ses ennemis et a exaspéré ses admirateurs. Et le premier juin 1885 il est conduit au Panthéon dans « le corbillard des pauvres » par une foule de plus d’un million de personnes.

E.     Alfred de Vigny (1797-1863) militaire, écrivain et poète épouse en 1825 une anglaise Lydia Bunberry, mais pour l’amour « autant vaudrait jouer du violon sur une pierre » a-t-il écrit.  Il trouve plus d’inspiration chez MARIE DORVAL, une orpheline mariée à quinze ans et petite comédienne itinérante en Province. Devenue sa maitresse en 1832, il la fait entrer au Théâtre Français et l’impose dans sa pièce Chatterton qui le consacrera comme protecteur des « poètes parias ». Leur succès sera prodigieux et George Sand écrira :  « Quand je vois Marie Dorval entrer sur scène, il me semble que je vois mon âme » et elle aura une liaison avec elle. Mais Vigny les forcera à rompre leurs amours saphiques puis l’abandonnera en 1838, ce qui nous vaudra La mort du loup :

« Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse …

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,

Puis après, comme moi, souffre et meurt sans parler »

    Après chacun retourne se cacher en Province : Marie Dorval y mourra de dépression à 51 ans et lui va en Charente soigner sa femme. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir des amours avec Delphine Gay, Marie d’Agoult, Eva, Julia, Tryphina qui lui donne une fille, Louise Collet, maitresse de Musset qui lui donne un fils, Elisa Le Breton et Augusta Bouvard qui a vingt ans ...

F.     Alfred de Musset (1810-1857) arrête ses études à vingt ans pour fréquenter les Salons et les demi-mondaines. A 23 ans ses amours avec George Sand commencent à Fontainebleau aux Gorges de Franchon puis dans un voyage en Italie avec Stendhal. A Venise, elle a la diarrhée et lui passe ses nuits dans les cabarets avec les prostituées et tombe malade. George Sand le soigne, fait revenir le Dr. Piétro Pagello, puis part avec lui. Chacun en fera un livre en prenant toute l’Europe à témoin de son infortune.  Sand écrira « Elle et lui » et Musset la Nuit d’octobre :

« Rien ne nous rend si grand, qu’une grande douleur

Les plus désespérés sont les chants les plus beaux

L’homme est un apprenti, la douleur est son maître

Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert »

En 1834 à 24 ans il écrit On ne badine pas avec l’amour où Perdican et Camille ne pourront pas s’aimer, car ils ont joué avec l’amour sincère de Rosette et causé sa mort. C’est un peu une réponse à Marivaux.

Mais après la rupture en mars 1835 avec George Sand, il rencontrera Caroline Jaubert, Anne d’Alton, Pauline Gracia, l’actrice Rachel, la princesse Christine de Belgiojoso, Mlle. Despreaux, Louise Collet … Et il mourra alcoolique à 47 ans, alors que sa mère a vécu 83 ans.

G.    George Sand (1804-1876), Amantine, Aurore, Lucile Dupin était l’arrière petite fille d’un Maréchal de France, Maurice de Saxe. Mariée à un journaliste Jules Sandeau, elle se vit comme un homme : pantalon, cigares, amantes et amants. Elle est amoureuse de l’amour, qui nourrit sa vie et son œuvre de sa propre exubérance. Elle aura aimé Musset, Honoré de Balzac, Dudevant, Marie Dorval, Chopin, Franz Liszt, Berlioz, Delacroix, Fromentin, Gustave Flaubert, Michel de Bourges, Théophile Gautier, Dumas fils, Renan, Victor Hugo, Agricole Perdiguier, Pierre Leroux, Marie d’Agoult, Mérimée, Ledru-Rollin, Arago, les deux Goncourt, l’ami de son fils Alexandre Manceau, etc. A la fin de sa vie, retirée dans son château dans l’Indre, elle deviendra « la bonne dame de Nohant » et célèbrera sa région avec « La mare au diable » et « La petite Fadette ».

H.    Marie d’Agoult, Marie-Sophie de Flavigny épouse le comte d’Agoult et lui donne deux filles, puis FRANZ LISZT (1811-1886) un hongrois, enfant prodige à dix ans et pianiste virtuose en tournée dans toute l’Europe. Elle lui donnera trois enfants dont sa fille Cosima qui épousera Wagner. Elle écrit aussi sous un nom d’homme Daniel Stern et a dit de sa grande amie George Sand « comme homme, elle est insignifiante, elle n’a aucune conversation, c’est un ruminant, elle a d’ailleurs le regard fort beau ». Quand à Liszt il finira comme prêtre et moine Franciscain.

I.       Barbey d’Aurevilly (1808-1889) Dandy à la Byron publie Les Diaboliques et fréquente Louise du Méril, Eugénie de Guérin, Armance du Vallon, Mme. Vellini, Françoise de Bouglon et enfin Louise Read, sa légataire universelle.

J.      Stendhal (1783-1842) a traversé l’Europe (Italie, Allemagne, Russie, Londres …) à la suite de Napoléon, trainant son ennui et son romantisme subjectif et réaliste au lieu « de couper les soupirs en quatre ». En 1822 il écrit De l’Amour où il distingue l’amour-vanité, l’amour-goût, l’amour-passion et pour ce dernier développe la célèbre théorie de la Cristallisation : c’est l’amoureux qui fait tout en projetant ses espoirs et rêveries sur l’aimée, comme la branche sèche jetée dans la mine de sel de Salzbourg en ressort étincelante comme du cristal. Stendhal n’a été amoureux que de sa mère et de sa sœur, Pauline Beyle. Après il a été l’amoureux transi d’une dizaine conquêtes, culpabilisé de leur transmettre sa syphilis contractée auprès des prostituées.

 

 

Effectivement on doit conclure qu’il y a un total contraste entre ce qu’écrivent les romantiques et ce qu’ils pratiquent. Les grandes passions romantiques, on les cherche encore. A la place on trouve une multiplicité de brèves aventures évoquant ce qu’on a nommé « le désordre des sentiments » ou la croisée des désirs. Alors si l’amour n’est pas chez les romantiques ne peut-on pas le trouver dans le romantisme lui-même ?

 

C. Qu’est-ce que le Romantisme ?

 

Le Romantisme ne peut être compris que s’il est envisagé dans sa globalité comme un mouvement européen. Partout il y a eu un mouvement de révolte, d’opposition et de rupture. Les Classiques, qui sont les héritiers de la culture antique gréco-romaine, ont imposé leur ordre face à l’exubérance, le flamboyant, la boursouflure, l’emphase. A la place du Picaresque, du Manuelin, du Baroque, du Grotesque, ils ont privilégié l’Ordre, la Symétrie, la mesure, la sobriété.

Les romantiques sont contre les conservateurs, les conventions, l’académique, les Lumières et l’Aufklärung. Goethe outre cette opposition en déclarant que le classique est ce qui est sain alors que le romantique c’est le malade. Et de fait on peut y voir une littérature de la révolte, le chaos des âmes tourmentées. Romantique vient du « roman » (novel) récit d’imagination, qui renonce à toute vérité historique, à tout ce qui est réaliste et raisonnable. Le romanesque se veut libre de tout imaginer, jusqu’à la fantaisie de l’étrange.

C’est aussi une révolte de génération, qui reflète un ennui juvénile. Le temps des grands espoirs et des vastes épopées napoléoniennes est passé. La nostalgie est une marque permanente du romantisme, comme si quelque chose d’essentiel avait été perdu. On y trouve les traces des brumes du Nord et de l’esprit celte par opposition à la claire lumière méditerranéenne de la Grèce. C’est l’expression passionnée et imagée de sentiments individuels.

Aussi peut-on se demander si le romantisme français est bien le modèle et si le romantisme ne serait pas plutôt anglais ou allemand ? En France le romantisme reste très politique, marqué par la chute de l’épopée napoléonienne. La peinture romantique française est un manifeste politique pour Géricault avec le Radeau de la Méduse et Delacroix avec la Liberté guidant le peuple sur les barricades.

Il y a aussi un romantisme russe avec Pouchkine, Tutchev, Slowacki, Kouprine, Serge Essenine, Mirra Lohvitskaya …

Le romantisme anglais commence avec la peinture de William Blake et se continue avec la Confrérie pré-raphaélite jusqu’à Turner. Shakespeare déjà parlait sans cesse d’amour depuis Roméo et Juliette jusqu’à Le Songe d’une nuit d’été. John Ford se réclame de l’amour courtois. Mais on peut trouver le romantisme essentiellement dans la poésie lyrique des lakistes, des chants d’Ossian, de Byron, Coleridge, Shelley, Keats … « J’aimai soudain  sans rien savoir de l’amour ». Il se consacre principalement à chanter le vrai amour dans l’au-delà. La propension au rêve ne peut que désincarner l’amour dans une aspiration à un infini non-terrestre.

Le romantisme allemand est sensible d’abord dans la musique de Beethoven, Schubert, Weber, Liszt … mais aussi dans les poètes-philosophes comme Klinger et les fureurs du Sturm und Drang (Tempête et passion), Lessing, Schlegel, Herder, Novalis, Kleist, Hölderling, Jean Paul … Mais il se lie aussi avec la découverte et l’amour de la grande Allemagne selon les Wandervögel, les Oiseaux migrateurs et leur Sehnsucht (nostalgie dans l’amour de son pays). Déjà Goethe avait rencontré la passion de Bettina Brentano. Hölderling est un précepteur qui s’éprend de la mère de son élève, Diotima ; séparé d’elle par la mort, il la transforme en déesse dans son roman Hypérion. Henrich Von Kleist (1777-1811) aima Henriette Vogel d’un amour désespéré autant que mortel puisque le 19 novembre 1811 au paroxysme de la passion, il la tua d’une balle au cœur et se suicida aussitôt. Novalis consacre ses Hymnes à la nuit (1800) à sa fiancée Sophie von Kühn morte à quinze ans d’une longue maladie : « Il n’y a qu’un temple dans le monde et c’est le corps humain. Rien n’est plus sacré que cette haute forme ». Hoffmann fait de Julia Marc une créature unique et mystérieuse qu’il lui tarde de retrouver après sa mort. L’amour humain est pour eux un avant-goût de l’amour divin. On ne peut espérer l’union totale de deux âmes qu’après la mort par la dissolution commune dans une réalité plus vaste, pense Kierkegaard.

Maurice Maeterlinck (1862-1949), quoique symboliste et Prix Nobel de Littérature en 1911, donnera une dimension de rêve à l’amour éternel de Pelléas et Mélisande en 1902 sur la musique de Claude Debussy « à la mélodie anti-lyrique ».

Finalement nous ne sommes pas loin de voir le romantisme comme essentiellement métaphysique dans son élan vers la Nature. Rien n’est plus romantique que le cri de Julie de Rousseau « J’étouffe dans l’univers » et la réponse de Beethoven « Je voudrais étreindre le monde ». Et c’est bien ce qu’il a fait avec sa musique passionnée de façon unique et inimitable. Son désir va au-delà de l’humain, vers un universel cosmique.

Devant les échecs de la révolution française et de l’épopée napoléonienne, le rêve est brisé. L’élan de la philosophie des lumières du dix-huitième siècle n’a mené qu’à un bain de sang. Des êtres insatisfaits et déchirés chantent maintenant le vide de leur cœur qui a tellement besoin d’aimer. « Je suis trop heureuse, le bonheur m’ennuie. Malheur à qui n’a plus rien à désirer » se plaignait déjà la Julie de Rousseau. Une génération aspire à la volupté de la souffrance dans les rêveries de la solitude avec le désespoir, le crime, la folie et la mort. Tout pour échapper à une désolante platitude.

Je vois dans la protestation romantique ce que nous nommons maintenant un athéisme mystique. Dieu est si difficile à comprendre ! Alors « Celui qui a cherché Dieu une fois, finit par le trouver partout » s’exclame Novalis. Ceci nous mène au panthéisme dans l’amour de la nature. « C’est Dieu qui remplit tout » découvre Victor Hugo dans Les feuilles d’automne. Il faut donc réaliser une régénération intérieure de toute l’existence. Un seul moyen :

« Je voudrais par un effort infini

Elever cette vie

Jusqu’à l’Eternité »

                                                                                Schlegel.

Nous aussi. C’est cela le romantisme et son message est toujours actuel.

 

8.   L’AMOUR AUX TEMPS MODERNES

   Pourtant le romantisme va passer du rêve au réalisme. Les écrivains se veulent réalistes comme Maupassant ou Zola …

Le romantisme a fait passer du culte de la nature au social et au souci de l’humanité. Alors il va s’agir plus de Eros mais de Philia.

C’est Philia qui a rassemblé les humains en communautés de plus en plus grandes. Quand Aristote définit l’homme comme un Zoon politikon il ne parle pas d’animal politique, mais d’être qui vit en cités.

Le souci des semblables, commencé avec la Renaissance, s’est continué avec le Siècle des Lumières (l’Aufklärung) dans le projet de soulager la misère du peuple. Il a donné lieu à la révolution française de 1789 dans la prise de pouvoir du Tiers-Etat.

Mais il n’avait pas été complètement absent avant. Il est un des cinq devoirs de l’Islam : partager avec les déshérités. Il est dans le célèbre texte de Saint Paul sur la caritas/Agapé. Il a inspiré tout le constant travail des ordres monastiques au fil des siècles. Et il a été incarné par des personnalités extraordinaires, comme en Italie François d’Assise et en France Vincent de  Paul.

En 1904 Max Weber fait paraître L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme où il analyse la volonté des Réformés de s’installer sur terre et de voir dans la réussite et l’argent la récompense divine de leur travail. Immédiatement les catholiques ont répondu en invoquant la doctrine sociale de l’église avec les coopératives, le syndicalisme et le distributivisme.

Mais peu à peu et surtout au cours du dix-neuvième siècle, la charité a pris son sens de « faire la charité » c’est-à-dire donner des aumônes, avec tout le sens d’inégalité, de supériorité et d’inefficacité qui fait que « les pauvres sont de plus en plus pauvres et les riches de plus en plus riches ». Les aumônes entretiennent la pauvreté. La vision des pauvres et des « misérables » change ; les « visiteurs des pauvres » sont remplacés par le partage et l’humanitaire.

Alors par opposition  les syndicats ouvriers, qui prennent la suite des corporations,  développent les notions de solidarité puis de fraternité.

 

  1. Les Saint-Simoniens

 

   Cela nous semble commencer avec Claude Henry de Rouvroy de Saint-Simon (1760-1825) qui propose le Nouveau Christianisme par « l’amélioration du sort des pauvres. Le devoir des industriels et philanthropes est d’œuvrer à l’élévation matérielle et morales des prolétaires ». Mais ce qui est nouveau est qu’il espère le faire par l’industrie. Il croit au progrès des sciences et de l’industrie : « l’industrialisation va devenir le moteur du progrès social ». Il va y avoir résorption du politique dans l’économie jusqu’à l’abolition de l’Etat : « il faut remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses ». En 1813 dans son célèbre Mémoire sur la science de l’homme il oppose les Abeilles ou producteurs (les artistes, savants et industriels) aux frelons (nobles, prêtres, militaires, propriétaires non-cultivateurs). Et les industriels disent aux savants « nous voulons bien vous loger et vous nourrir à condition que vos travaux contribuent à l’utilité sociale ».

Il a été aidé par un philosophe, Auguste Comte (1798-1857), fondateur du Positivisme, son secrétaire de 1817 à 1824. Ce mouvement a eu beaucoup de succès et ses nombreux disciples constituent les « Saint-Simoniens » pour lesquels « Moïse a promis aux hommes la fraternité,

Jésus-Christ l’a préparée,

Saint-Simon la réalise ».

Charles Fourier (1772-1837) en quête de l’Harmonie universelle veut la construire à l’aide du Phalanstère par « la libre association et l’accord affectueux de ses membres ». La société harmonique sera constituée de trois millions de Phalanstères de 1.500 membres, groupés en 400 familles dans une majestueuse exploitation agricole de 400 hectares. Il a travaillé à la libération des femmes et à l’instauration de crèches.

Jules Fourier est un mathématicien auteur de la thermodynamique et de l’effet de serre.

Victor Considerant a fondé le journal La Phalange et un Phalanstère « La Réunion » au Texas, USA.

Prosper Enfantin (1796-1864) Polytechnicien a travaillé dans les transports pour tous et l’installation des Compagnies de Chemins de Fer. Il a aussi tenté de fonder une Eglise saint-simonienne pour régénérer l’humanité par l’amour et a été accusé de vouloir la communauté des femmes.

Ferdinand de Lesseps a construit le canal de Suez.

Jean-Baptiste Godin (1817-1888) crée le Familistère de Guise autour d’une fabrique de poêles en fonte.

Allan Kardec (1804-1869) fonde le Spiritisme en 1857 et des œuvres philanthropiques.

Jules Guesde (1845-1922) est un journaliste, fondateur du Parti collectiviste et aux origines du socialisme.

Bien d’autres ont collaboré à ce grand espoir comme Bazard, Leroux, Buchez, George Sand …

Hors de la France Saint-Simon a inspiré l’automisme, l’umbandisme, le caodaisme et une partie de l’aventure coloniale.

Le Cercle Saint-Simon, fondé en 1880, est resté un groupe de recherche très influent.

 

Marx semble avoir été influencé par eux ainsi que les anarchistes, marxistes et communistes (Engels, Lénine, Bakounine, Proudhon …). Mais leur révolte ne les a pas amenés à l’amour de l’humanité (sauf en parole et dans l’idéal) mais à l’indignation, la colère et la violence dans l’organisation de la révolution. Et toutes les révoltes engendrées par la haine (Cuba, Corée …) se sont retournées contre elles-mêmes dans la violence et l’oppression.

 

B. L’essor philanthropique

 

En dehors des Saint-Simoniens, l’amour de l’humanité a poussé bien des hommes et des femmes à mettre le meilleur d’eux-mêmes au service des autres. C’est ce que l’on a nommé « l’argent du cœur ». Améliorer le sort de ses semblables de façon désintéressée et par générosité. Cela a débuté au XIXème siècle avec le socialisme chrétien de Lamenais (1782-1854) qui voulait regrouper les masses pour les conduire au progrès par la charité. Et cela s’amplifier lors des siècles suivants. En particulier ces riches capitalistes qui ont gagné tellement d’argent font don de leur fortune pour le bien public.

Alfred Nobel, l’inventeur de la dynamite, pour se racheter fonde en 1900 ses célèbres prix internationaux.

Richard Wallace fait don de ses célèbres fontaines dans tout Paris.

Rockfeller, le riche magnat du pétrole, fonde aux USA les écoles pour les noirs … et Carnegie offre 2.500 bibliothèques gratuites.

Albert Kahn, le banquier, donne son domaine des bords de Seine à Boulogne-Billancourt pour loger ses Archives photographiques de la planète.

Edouard André et sa femme Jacquemart font don en 1872 de leurs collections d’art en fondant le musée Jacquemart-André à Paris.

Aristide et Marguerite Boucicaut avec l’argent gagné au Bon Marché fondent l’hôpital Boucicaut.

Emile Guimet hérite les Usines Péchiney de son père, inventeur du bleu outremer artificiel et fait le tour du monde, puis il donne à l’Etat ses collections asiatiques.

Nissim de Camondo est un banquier turc, mort pour la France qui fait don de son hôtel et de ses collections pour en faire un musée. Cela va devenir une tradition à son exemple se constituent la Fondation Cartier, Bill Gates, Bernard Arnault …

Léon Tolstoï  (1828-1910) est un bienfaiteur russe qui portait à son cou dans son enfance le portrait de Rousseau. Sensible à l’effroyable misère des serfs russes sous les boyards, il a cherché à les aider avec altruisme par tous les moyens. Anna Karénine proteste avec véhémence contre un monde dont l’amour est exclu. A la fin de sa vie il avait acquis une renommée mondiale et a influencé bien des bienfaiteurs de l’humanité comme Romain Rolland, Gandhi, Martin Luther King, Mandella, etc.

L’abbé Pierre fonde les Compagnons d’Emmaüs pour les sans-abris.

D’autres se dévouent pour l’Afrique comme Albert Schweitzer, Théodore Monod …

Puis on va penser à remplacer l’argent par les aides : « plutôt que donner du poisson, apprendre à pêcher » et ce sera le début de l’humanitaire avec les Médecins sans frontière, Médecins aux pieds nus, Banque des pauvres, Action contre la faim …

Mais la philanthropie rencontre la politique avec La Croix Rouge puis le Croissant rouge …

 

 

 

 

C. Les romans modernes

 

Le Surréalisme (1924-1966) succède au Romantisme et invente l’Amour fou pour accéder au sur-réel sans contrôle de la raison par la toute puissance du rêve, de l’inconscient et des automatismes. Mais, comme les romantiques, les surréalistes sont plus dans ce qu’ils disent que dans ce qu’ils font.

André Breton (1896-1966) « le pape du surréalisme » écrit Nadja et oscille de Simone à Nunsch. A la recherche des signes (que nous appellerions Synchronicités) « Nous réduirons l’art à sa plus simple expression qui est l’amour. La beauté convulsive du cadavre exquis … ».

Louis Aragon écrit Les yeux d’Elsa et après Elsa Triolet devient homosexuel. « L’art n’est qu’une forme de l’amour ». Mais il a écrit Aurélien en se souvenant des Troubadours.

Paul Eluard épouse Gala mais la cède à Max Ernst puis à Salvador Dali. Il écrit Les yeux fertiles en 1928 pour faire comprendre que « l’amour est une force révolutionnaire ».

Benjamin Péret (1899-1959) publie en 1956 Anthologie de l’amour sublime avec « une fourchette coupante à cliché ».

 

A.            La porte étroite. André Gide (1869-1957) partagé entre son homosexualité et son éducation puritaine protestante essaie de les séparer en publiant en 1902 L’immoraliste et en 1909 La porte étroite où il présente la satire du sacrifice de soi. Alissa « petite âme palpitante dans un frêle corps secoué de sanglots » préfère la sainteté au bonheur. Elle aime Jérôme et le destine à sa sœur qui refuse ce sacrifice en se mariant ailleurs. Sacrifice inutile car Alissa verse dans les lectures pieuses et se laisse mourir en sacrifiant son bonheur à sa vertu. Gide a donc cru faire la critique cinglante de tous les autres romans d’amour : Les tragédies de Corneille, La nouvelle Héloïse de Rousseau, Les liaisons dangereuses de Laclos, Werther de Goethe, le Lys dans la vallée de Balzac, Dominique de Fromentin, Volupté de Sainte-Beuve, L’éducation sentimentale de Flaubert, La Reine morte de Montherlant, Le soulier de Satin de Claudel… Au lieu de trouver son épanouissement dans la sainteté, il présente le coté négatif d’un cas pathologique caractérisé par le refus morbide du bonheur et la destruction de soi. Mais ce n’est pas une preuve et Alain-Fournier va montrer le contraire.

B.             Le Grand Meaulnes. Alain-Fournier (1886-1914) publie en 1913 son unique roman, qui est un roman d’amour d’adolescent, entre 15 et 17 ans, partagé entre le rêve et la réalité, le rêve devenu réalité, la réalité vécue comme un rêve.

« Augustin Meaulnes a rencontré son âme sœur Yvonne de Galais dans un décor de rêve : une fête féérique dans un vieux château de la forêt de Sologne pour le mariage de son frère Frantz  de Galais. Ne pouvant pas retrouver l’adresse de ce « domaine mystérieux », Augustin part à Paris. Son ami François retrouve par hasard plus tard l’adresse de ce « domaine sans nom » et organise une rencontre avec Yvonne qui l’attend toujours éperdument amoureuse. La retrouvaille, une fois sortie du rêve, va être ordinaire et triviale, exactement l’inverse de la fête mystérieuse. Malgré tout, Augustin épouse Yvonne et lui fait un enfant avant de repartir à Paris aider Frantz. François élève la fille d’Yvonne, morte à l’accouchement, jusqu’au retour d’Augustin <enveloppant sa fille dans un manteau et partant avec elle pour de nouvelles aventures> ».

    Ce roman de rêve mystérieux dans les brumes des forêts marécageuses de Sologne s’ancre pourtant dans la réalité. Alain-Fournier, né en Sologne, fils d’instituteur (comme François) ne décrit que son enfance. Et venu à Paris il est tombé amoureux-fou d’Yvonne de Quiévrecourt en la voyant descendre l’escalier du Petit Palais (comme Béatrice et Laure de Noves) et lui a parlé deux fois, en vain. Mobilisé en 1908 et sous-lieutenant à Mirande (Gers) il est tué avec ses vingt soldats par une mitrailleuse allemande le 22 septembre 1914 à Verdun. En rendant son rêve réel il a voulu montrer, mieux que Gérard de Nerval avec Aurélia, qu’un amour rêvé, qu’un amour fou, peut exister sur terre.

 

 

 

 

 

 

 

9.             L’AMOUR AU  XXIième SIECLE : L’AMOUR VIRTUEL

 

La célébrité commence avec les fondateurs de religion : Gautama  pour les Bouddhistes, Jésus pour les Chrétiens, Mohamed pour l’Islam … Puis avec les empires dus aux conquêtes militaires : Alexandre le Grand en Grèce, César à Rome, Napoléon en France. Leur célébrité est aussi populaire avec l’amour de tous ses partisans. Il y a une force qui s’installe sur la terre et s’accroit avec leur renommée. Leur pouvoir est absolu et les femmes tombent amoureuses de leur vivant et aussi après leurs morts : la célébrité est immortelle et l’amour qu’on  leur porte s’accroît avec les siècles.

Au XXIième siècle nous avons les clés pour comprendre ce phénomène qui s’est amplifié. Ce siècle est marqué par l’invention et la diffusion de l’ordinateur, puis de l’Internet. Il amplifie la célébrité de façon exponentielle.

 

A.             Le Star-system

 

Internet  a révolutionné le XXIième siècle, plus que la radio T.S.F. ou la T.V. télévision. Ils ont contribués à l’installation de « village global » : nous ne sommes plus séparés, en moins d’une demi-heure les nouvelles font le tour de la terre. Ce qui est arrivé aux quatre coins de la Terre ( le Japon, l’Alaska, la Patagonie ou le Tibet …) est connu de tous et nous concerne. Notre village ou notre quartier s’est élargi aux dimensions de notre planète. Nous souffrons de tous les malheurs des populations et des guerres aussi.  Nous réjouissons de toutes les bonnes nouvelles et de tout l’amour qu’il  y a dans le monde.

Tout a désormais un essor planétaire, surtout la musique ou les chansons. Il y a aussi le cinéma et l’industrie des films. Cet ensemble a créé le Star-system ou les nouvelles idoles qui polarisent tout l’amour de la terre. Cela a commencé avec des chanteuses, Edith Piaf ou Dalida et des actrices de cinéma Brigitte Bardot ou Marilyn Monroe.

Edith Piaf (1915-1977) après avoir mené une double carrière en France et aux USA, meurt à 47 ans après n’avoir jamais ménagé sa santé. Un demi million de fans ont accompagné son cercueil.

Et Dalida (1933-1987) a chanté dans toutes les langues et connu une gloire mondiale. Elle a été la première à avoir un fan-club et elle s’est suicidée à 54 ans.

Elvis Prisley (1935-1977) précurseur du Rock a vendu plus d’un milliard de disques, tourné 31 films, donné 1.156 concerts dont en 1954 le premier concert retransmis en satellite par la TV à un millions et demi de spectateurs. Les filles étaient troublées par son déhanché, si imité depuis. Il est mort à 42 ans.

Johnny Halliday né en 1943, son imitateur en France, s’est fait connaître sous le nom de « L’idole des jeunes ». Il se roule par terre en chantant et a transformé le tour de  chant en un véritable spectacle One Man Show, dégageant une vraie hystérie collective. Il a chanté plus de 1.000 chansons et eut plus de 2.000 couvertures de magazines.

Jim Morison (1943-1971) a commencé par étudier « La psychologie des foules » de Lebon, puis a voulu ouvrir des portes en fondant les Doors. Envahi par cette attraction sexuelle sur son corps, il a fini par exhiber son sexe au cours d’un spectacle. Il est mort à Paris d’une overdose à 28 ans.

Brigitte Bardot née en 1934, a fait 48 films et 80 chansons et est devenu le sex-symbol des années 1960. Elle a connu les deux aspects de la gloire, la célébration et la détestation (les paparazzi et les procès), jusqu’à ce qu’elle change de vie et se dévoue pour la cause animale.

On peut étudier comment se construit une idole sur Claude François (1939-1978). Fils d’un directeur du Canal de Suez, qui ne l’aimait pas, il a voulu être aimé de toute la terre par ses chansons. Pour accroitre son succès, il est devenu un homme d’affaires : il a acheté une revue de jeunes et a fondé une agence de top-models. Et le succès et la célébrité ne l’ont pas suffi, il a écrit « Le Malaimé ». Et il est mort en pleine gloire à 49 ans.

Après on n’en finirait pas de donner des exemples d’idoles mondiales. 

 

B.              L’histoire

 

Il faut élargir notre recherche : le Star-system nous en donne la clé. Dans l’histoire on a connu

des engouements inexpliqués. En l’an 1.000 il y a eu les Croisades pour contrôler Jérusalem et le pays de Jésus. Puis les pèlerinages à Saint Jacques de Compostelle et la Reconquista de l’Espagne contre les Maures avec l’aide de toute l’Europe.

Les religions ont connu cet engouement mondial et puis elles l’ont perdu. Les chrétiens après avoir conquis l’empire romain se sont divisés en trois (orthodoxes, catholiques et protestants) puis en mille. L’Islam a conquis instantanément un empire, stoppé à Vienne et en Espagne. C’est la lutte des deux monothéismes, bien que l’Islam accuse le christianisme de ne pas être un vrai monothéisme avec leur Trinité (trois personnes ou trois dieux ?). Le cas de la ville de Lourdes en France reste un remarquable exemple de célébrité inexpliquée autrement que par un miracle.

En dehors de la politique et des conquêtes, il y a eu de plus en plus de cas d’engouement mondial. Le meilleur exemple est Lady Diana.

 Diana Spencer (1961-1997) après avoir épousé le prince Charles de Galles et ensuite divorcé, est devenue une figure emblématique mondiale de la charité (sourds, Sida, mines antipersonnelles, Afrique). Sa mort à 46 ans a été l’occasion de déchainements médiatique (un million de bouquets, accusation d’assassinat par les services secrets britanniques, culte spontané du lieu de sa mort à Paris, plusieurs films …). Elle est aimée de la terre entière comme une sainte.

Avant il y a eu Evita, Eva Péron (1919-1952) qui s’est identifiée à l’Argentine, son pays, comme Charles de Gaulle à la France.

L’Islam est divisé en plusieurs groupes : les Sunnites, les Chittes, les Salafistes, les Frères Musulmans … Les deux principaux sont les Sunnites (80% de l’Islam) et les Chittes (d’Iran) qui se font la guerre partout, en Irak, en Syrie, au Yémen, etc. En Syrie le dictateur Bachar el Hassad a soulevé l’opinion mondiale contre lui et de tous les pays des volontaires viennent le combattre. Ils ont constitué un émirat/califat/état qui est pire que lui avec l’antique loi coranique de la Charria. Ils recrutent par Internet des jeunes dévoués de tous les pays. C’est le meilleur exemple inversé du Star-system.

 

 

 

10.         LES CELEBRES AMOURS ISLAMIQUES

 

Dans l’invention de l’amour par les Troubadours du douzième siècle en Occitanie, on a trouvé des origines arabes ou plus exactement mozarabe et mudéjar de Cordoue et Tolède. La dynastie Omeyyades régna à Cordoue de 756 à 1031, puis Al-Andaluz se répandit de Grenade à Tolède. Donc la prodigieuse chevauchée des musulmans, partie en 622 de l’Hégire de Mohamed à Médine, n’est stoppée qu’à Poitiers par Charles Martel en 732. Cent dix ans ont suffit pour conquérir un empire encore plus grand que l’empire romain. Les deux civilisations musulmane et chrétienne vont se développer avec des échanges mais relativement indépendamment. Ainsi existent chez eux l’équivalent de nos romans d’amour. L’ancien culte du feu a donné la religion des Mages, des Mèdes, des Perses, de Zoroastre … et nous a légué son symbole immortel : un cœur avec deux ailes.

 

A.    Les Romans d’amour.

Nous en retiendront trois :

1.      Madjoun et Leyla. Cette histoire est très ancienne et pourrait remonter même avant l’Islam jusqu’à la Perse et à Babylone. On en retrouve des variantes chez les Arabes, Turcs, Libanais, Kurdes, Tadjiks, Azerbaïdjans, Afghans, Pakistanais, Indiens, Indonésiens … avec des noms divers Leïli, Leylï, Layl, Majun, Majoun … Elle se situe au désert chez des Bédouins séparés entre deux tribus rivales. Le beau Qaïs tombe amoureux de sa cousine Leyla, comme Roméo de Juliette. Selon Nézami, ils auraient été élevés ensemble et selon d’autres ils auraient été à la même école. Mais tout va concourir à leur tragique destin à travers diverses péripéties selon les versions. Le père de Leyla refuse de la donner à la famille rivale et Qaïs en devient fou et sera donc nommé Madjoun, le fou en arabe. Mais comme il est aussi poète, il ne cesse de chanter ses louanges. La famille de Qaïs offre cinquante chamelles pour le mariage, qui est encore refusé. Et la famille de Leyla demande au Calife de pouvoir tuer l’insolent rebelle. Le Calife intrigué demande à la voir avant de décider. Et il découvre avec surprise qu’elle est maigre et de teint foncé. « Pourquoi aimes-tu cette femme qui est moins belle que la moins belle de mes femmes ? » - « Parce que tu n’as pas mes yeux pour voir sa beauté et mon amour qui est infini » répond Madjoun. Son père l’amène alors en pèlerinage à La Mecque pour le guérir de sa folie, mais là aussi il entend sans cesse le nom de sa bien-aimée. Puis il s’enfuit au désert où il compose ses poèmes d’amour dont la renommée vient jusqu’à Bagdad. On l’aurait vu manger de l’herbe avec les gazelles.

          Un ami vient le prévenir que Leyla va venir le voir et le fou ne veut pas la voir car cela risquerait de ruiner son rêve. Le père de Leyla la marie à Ibn Sallam, elle accepte mais refuse de se donner à lui. Selon les versions les amoureux auraient eu une ou deux brèves entrevues. A la mort de son mari, Leyla meurt aussi et Madjoun vient sur sa tombe entouré de tous ses animaux sauvages, qui retournent au désert après sa mort. Le poème de Nézami en 1188 mêle les descriptions poignantes des étapes de cet amour frénétique qui mène à la folie avec de belles peintures de la nature et de profondes réflexions sur l’ascétisme et l’amour de Dieu.

 

2.      Khosrow et Chirin. L’histoire se trouve chez Ferdowsi, dans le Shâhnâmeh et dans Nezami. Elle raconte les amours impossibles entre un roi de Perse Sassanide et une chrétienne, la reine d’Arménie. L’histoire semble historique, Khosrow Parwiz a été un roi de Perse de 590 à 628, chassé par un usurpateur Bahrâm, il a retrouvé son trône grâce aux Byzantins. Dans le roman son ami Shâpur lui parle d’abord de « Chirin, belle comme un ange », puis il va en Arménie lui porter un portrait de Khosrow. Chirin pour le voir part sur son cheval rapide comme le vent et le soir venu se baigne dans un lac. Khosrow, chassé par son père, a couru vers elle et la voit se baigner sans la reconnaître. Cet épisode central du roman a frappé tous les esprits car il a été reproduit par tous les peintres. Après des allées et venues, ils finissent par se rencontrer mais Chirin se refuse à lui avant le mariage. Khosrow alors épouse Maryam, la fille de l’empereur de Byzance qui l’aide à vaincre Bahrâm. Puis il oblige le bijoutier Farhâd, amoureux de Chirin, à percer la route des caravanes à travers les montagnes. A la mort de Maryam, il peut enfin épouser Chirin, mais lors des cérémonies son fils le prince Chirouyéh tombe amoureux de Chirin et tue son père. Chirin  repousse le fils et meurt sur la tombe de Khosrow.

 

3.      Les Mille et une nuits. Ce livre, célèbre dans le monde entier, est en réalité une véritable histoire d’amour. Le sultan Shariar a été trompé par sa femme et comme il en a été ulcéré, il décide que cela ne se reproduira plus jamais. Il a trouvé la solution imparable. Pour cela il se marie le soir, passe sa nuit avec sa femme et la tue le matin pour qu’elle ne le trompe pas. La fille du Vizir Shaharazade perd ainsi nombre de ses compagnes et veut arrêter le massacre. Comme elle est une conteuse émérite et passionnante, elle imbrique les histoires dans les histoires et n’en finit aucune. Et le sultan est prisonnier de sa curiosité et veut connaître la fin de l’histoire. Au bout de mille et une nuits, un amour sincère est né entre eux et le Sultan a retrouvé sa confiance dans les femmes. Mais au milieu des histoires d’Aladin et la lampe merveilleuse, Ali Baba et les quarante voleurs, Sinbad le marin … apparait encore l’amour d’un riche marchand pour une jeune fille. Ruiné par elle, il part refaire fortune à l’étranger. Une traduction édulcorée a été faite en 1704 par Galland et sa version érotique a été publiée par Mardrus.

 

B.     Le culte de la femme en Islam et sa condition sociale.

 

    Depuis le Qur’an et la Sunna on trouve partout un éloge de la femme qui est présentée comme un modèle de perfection. Il y a une correspondance entre le ventre de la femme, la fertilité de la terre, le rythme des pluies et l’équilibre cosmique. A la féodalité est apparu, comme en Occident, l’amour courtois. Et tous les auteurs glorifient la femme : Omar Kayam dans les Ruba’yat, Faramuz, Saadi dans le Gulistan (Le jardin des roses) ou « la plainte du cœur éperdu » ...

     Dans son « Traité de l’amour » Ibn Arabi écrit : « Sache que Dieu ne peut pas être contemplé indépendamment d’un être concret et plus parfaitement dans la femme que dans l’homme ». C’est parce que la femme est créatrice qu’elle est le témoin (chahed) de la splendeur divine.

     Yunus Emre dans son « Livre de l’amour sublime » fait de l’amour pour la femme idéale le symbole de l’ivresse de Dieu.

    L’Arménie est un royaume chrétien en terre arabo-musulmane et Archag Tchobanian a publié en 1906 un recueil sur le Trouvères arméniens.

Kahlil Gibran traite de l’amour dans son livre « Le Prophète ».

« L'amour ne donne que de lui-même et reprend que de lui-même.
L'amour ne possède pas et ne veut pas être possédé ;
car l'amour suffit à l'amour.

Quand vous aimez, vous ne devez pas dire « Dieu est dans mon coeur »,
mais plutôt « Je suis dans le coeur de Dieu ».

Et ne pensez pas que vous pouvez guider le cours de l'amour,
car l'amour, s'il vous trouve digne, dirigera votre cours.
L'amour n'a point d'autre désir que de s'accomplir.

Mais si vous aimez et devez avoir des désirs, qu'ils soient ceux-ci :
se fondre et être un ruisseau coulant qui chante sa mélodie la nuit.
Connaître la douleur de trop de tendresse.
Être blessé par sa propre intelligence de l'amour;
et saigner volontiers et joyeusement.

Se réveiller à l'aurore avec un coeur ailé
et rendre grâce pour une autre journée d'amour ;
Rentrer en sa demeure au crépuscule avec gratitude,
et alors dormir avec en son coeur une prière pour le bien-aimé,
et sur les lèvres un chant de louanges.»

 

Ceci contraste avec les conditions de vie réelles de la femme musulmane.

Bien des auteurs se demandent comment avec un tel culte de la femme, l’Islam a pu de manière générale imposer un style de vie inégalitaire. Maintenant de plus en plus d’états deviennent modernes et échappent aux anciennes coutumes rigoristes. La polygamie n’est plus autorisée dans le Maghreb, la répudiation unilatérale cède le pas au divorce, les mariages précoces diminuent. En témoigne l’histoire de Noujoud et son livre de 2009 « Moi Noujoud, 10 ans, divorcée » (Michel Lafon). L’égalité est à établir dans l’accès aux études et aux universités, dans la pratique d’un métier, dans l’accès à la politique et aux postes de dirigeants … Restent à sortir sans voile, sans burkha, sans un homme accompagnateur, sans excision et à avoir le droit de conduire une automobile …

Malek Chebel a traité de la psychologie des mille et une nuits, du kama-sutra arabe et de l’encyclopédie de l’amour en Islam. Et des féministes Ukrainiennes se révoltent contre le patriarcat et découvrent qu’elles passionnent les photographes en protestant seins nus et fondent www.femen.org et luttent contre l’oppression des femmes en Islam et chez les Chrétiens.



 

 

10. L’AMOUR VENU D’ORIENT

 

 

En Chine et au Japon il existe aussi des romans d’amour (L’empereur jaune et la jeune fille toute simple, La Dame du Mont aux Chamanes …) et ils notent de vrais actes de dévouement : des princes et empereurs ont abdiqué pour l’amour d’une femme, des femmes ont donné leur vie pour sauver leur homme, l’amour peut résider dans le cœur d’une Geisha … Mais essentiellement l’apport de l’Orient se trouve en Inde avec le Bouddhisme et l’Hindouïsme.

 

 

A.    L’amour bouddhiste

 

L’amour est la préoccupation essentielle du Bouddha et des Bouddhistes. Il se retrouve à toutes les étapes de la Voie (Dharma).

    Le premier acte d’amour est la mise en mouvement de la Roue de la Loi à Bodh-Gayâ par le Bouddha Siddhârta Gautama dit SakyaMuni en -535. Il fait don à l’humanité de sa découverte de l’unique moyen pour échapper à l’universalité de la souffrance sur terre. La voie du milieu enseigne le lien du karma universel, l’interconnection, l’impermanence et la coproduction conditionnée. Seul l’esprit omniscient de l’Adi-Bouddha peut discerner l’importance de la Conscience dans cette production et son évolution.

 

     Le deuxième acte d’amour est dans la méditation sur la profondeur des souffrances des êtres vivants et notre impuissance à mettre fin à la vieillesse, la pauvreté, la maladie et la mort. Seul un Bouddha pourrait y arriver aussi je veux devenir un Bouddha et prend refuge dans le bouddhisme par générosité pour faire cesser cette souffrance. On n’est bouddhiste que par altruisme et l’exemple de Gautama s’est répété depuis 2.500 ans des millions de fois.

 

Le troisième acte d’amour est dans le concile de Pataliputra en 250 s’est constitué par là le bouddhisme du grand véhicule (Mahayana)  qui se distingue de la voie étroite du Théravada, ou la petite porte (Hinayana). La voie étroite réserve le Nirvana à quelques moines, les Arhats. Les femmes ne peuvent que cultiver du riz et le donner aux moines pour mériter dans la prochaine vie de renaître homme pour  espérer devenir un moine de grande sagesse, un Arhat. La voie large a ouvert le nirvana à tous.

Le quatrième acte d’amour est dans le voeu des Bodhisatvas qui ont obtenu l’éveil et doivent devenir un Bouddha. Mais ils le refusent et font le vœu de passer le dernier quand il n’y aura plus de souffrance sur terre.

 

Puis les penseurs du Bouddhisme ont sérieusement étudié l’amour et en ont distingué quatre facettes qu’ils ont nommé, vu leur importance, les quatre Infinis, (Apramana), Illimités ou Incommensurables. L’Amour est Bienveillance, Compassion, Joie, Equanimité.

1.             Bienveillance (Maitri). Cela commence par le souhait du bonheur « Que tous les êtres soient heureux ». Donc il s’oppose à la haine et à l’hostilité et il suppose la fin des rancoeurs, rancunes et désir de vengeance. Le bonheur implique la sécurité et la tranquillité. Il commence avec les plaisirs des cinq sens et très vite arrive à la délivrance du monde du Désir qui nous enchaîne et nous prive de notre liberté. Le bonheur véritable comprend le bien et par conséquent la vérité du Bouddhisme. Dès qu’un sentiment d’inimitié germe en nous, il faut instantanément le transmuer en son contraire. Au début  on a besoin d’une longue méditation avec une grande concentration. Il en existe de différents types. On peut partir de l’être que l’on aime le plus et ressentir cet amour et l’étendre à la totalité des êtres, ou partir de l’amour de soi-même et sortir du narcissisme pour l’universaliser. Enfin on peut partir de ses adversaires et de ceux qui vous ont fait du mal pour comprendre que dans une vie antérieure, ils ont été notre mère que nous avons tellement aimée, etc.

2.             Compassion (Karouna). La Noble Vérité de la Souffrance nous fait ressentir toutes les souffrances des êtres humains, des animaux et de tous les êtres vivants qui peuplent les six mondes. Ces douleurs sont corporelles ou ces souffrances amplifiées sont mentales par la souffrance de la souffrance et les souffrances auto-produites. Plus on médite sur ces souffrances, plus la compassion croît en nous. L’on arrive alors au souhait permanent : « Que tous les êtres échappent à la souffrance ». Le danger est dans la contagion, la tristesse et l’accablement. Pour aider ceux qui souffrent il ne faut pas être contaminé par leur désespoir. C’est une confusion très fréquente. Les égoïstes ne peuvent aider qu’en partageant. Ils croient que parce qu’ils souffrent, ils sont compatissants. La compassion n’est pas la pitié. Elle a été un apport extraordinaire venu d’Orient. Le pur amour de la charité (caritas, Agapé) a été confondu avec « faire la charité » et les œuvres charitables des chrétiens ont été dénoncées, comme les actions humanitaires religieuses ou laïques qui prennent la suite du colonialisme. La compassion est représentée par Avalokiteshvara et sa moitié féminine Tara, ou Kwan Yin, dont l’incarnation sur terre est le Dalaï Lama.

3.             Joie (Moudita). La joie est inhérente à la compassion qu’elle ne doit pas quitter. Elle mène au souhait : « Que tous les êtres soient dans la joie ». Mais il ne faut pas confondre la joie avec le plaisir, surtout s’il reste purement physique et corporel. La joie n’est pas l’ivresse, le réveillon ou « faire la fête ». Cette joie est d’abord mentale et surtout spirituelle. Moudita est la grande joie qui accompagne la découverte de la doctrine de la réalité. Tout ce qui est né mourra, tout ce qui est composé se décomposera. Seul l’éternel peut échapper au samsara des réincarnations et des souffrances. La grande joie est dans la stabilité de la conscience et l’Eveil ou Satori. La seule joie véritable est dans la béatitude de la Libération.

4.             Equanimité (Oupeshka). Elle mène au souhait « Puissent tous les êtres connaître l’amour véritable et infini ». Elle divise aussi en trois. L’amour infini est universel, inconditionnel et équanime.

1.      Universel. Il est facile d’aimer ceux qui vous font du bien, tout le mérite est d’aimer ceux qui vous font du mal. Ce sont ceux qui souffrent le plus, justement parce qu’il n’y a rien de pire que de faire du mal. Les bons n’ont pas besoin de notre amour, ils ont déjà la joie de faire le bien et d’être sur la bonne voie. Ce sont les criminels, les pédophiles, les violeurs, les tortureurs, les proxénètes … qui ont le plus besoin de notre amour, car ils sont le plus à plaindre. Il faut aimer sans attachement.

2.      Inconditionnel. L’amour humain est proportionnel à la valeur de la personne. L’amour véritable est inconditionnel, ce qui ne veut pas dire que l’on approuve les actes délictueux, mais on ne retire pas son amour. Pas comme le père qui dit à sa fille « si tu reviens enceinte, je te chasse » mais comme la mère qui dit à son fils « même en prison pour un crime horrible, tu resteras mon fils et je t’aimerai toujours ».

3.      Equanime. C'est-à-dire égal, comme une mère qui aime également ses enfants, même ceux qui sont désagréables, insolents, ingrats. Elle aime d’autant plus ceux pour lesquels elle ne ressent pas de sympathie naturelle. Il ne suffit pas d’aimer son prochain, il faut aussi aimer son lointain et l’étranger étrange. Et ceux là je peux les aimer autant que moi-même, dès que j’ai réalisé l’illusion de l’égo.

 

La pratique des quatre infinis prédispose à l’éveil, prépare la bodhicitta et permet la pratique véritable des Nimitas, les perfections héroïques. Elle est la mère de la Prajnaparamita, la perfection de la sagesse qui enseigne la vacuité.

 

 

B.     La pratique et la condition de la femme

 

 

      Les Chinois ont beaucoup reproché aux Tibétains d’être inconséquents et incohérents, en vivant de splendides méditations généreuses et en laissant des milliers de serfs travailler très dur toute leur vie pour nourrir les moines du monastère. Les Lamas font volontiers une méditation où mordu par un tigre et découvrant que c’est une tigresse affamée pour nourrir ses enfants, ils lui donnent leurs membres un à un. Mais les femmes restaient présentées comme l’universelle tentation des moines et l’occasion de leur chute.

 

     La voie étroite pour échapper au karma et aux réincarnations était réservée à quelques moines qui, lors d’une vie de méditation, réussissaient à devenir des Arhats (sages) et à obtenir l’Eveil. Dans la réforme du Mahayana, la possibilité est ouverte aux laïques et aux femmes.  

Le Bouddhisme a été fondé dans une société militaire et patriarcale et en pleine oppression des femmes, le Bouddha Gautama de son vivant a largement ouvert la voie aux femmes. Dans la voie étroite (Hinayana) les femmes ne pouvaient que faire des aumônes de nourriture aux moines pour mériter de renaître dans une nouvelle vie en tant qu’homme, qui pourrait devenir moine et à force de méditations devenir un éveillé (Arhat) en échappant à la condition humaine. Le concile de Patalipûtra en 250 a ouvert la voie large (Mahayana) en permettant aux femmes d’en faire autant en une seule vie, en théorie. Mais il restait l’histoire du Bouddha qui a du échapper à sa femme et à sa famille pour se réaliser. Le destin de Yasodhara, cette femme du Bouddha, a été posé à la fin du film « Samsara » comme modèle de la place des femmes bouddhistes toujours présentes dans les tentations des moines. Comme dans le film, une moniale américaine a pu présenter le point de vue féminin avec l’histoire de sa vie et de ses humiliations injustes dans la voie du Bouddhisme, au Dalaï-Lama qui a soudain compris l’injustice séculaire dont les femmes avaient été victimes, même dans le bouddhisme. Aussi quand il a pu, il a convoqué en 2007 à Hambourg une pan-conférence bouddhiste. La pleine ordination des femmes avait été organisée par le Bouddha et elle avait été abandonnée lors de la transmission au Tibet au VIIIème siècle, mais heureusement elle avait été conservée en Chine. Cette survivance chinoise en terre tibétaine a pu être étendue par lui à l’ensemble des lignées tibétaines et la réforme proposée aux autres traditions (sanghas) bouddhistes du monde. Il appartiendra aux femmes par la suite de devenir par elles-mêmes des Lamas et même des lignées de tulkous réincarnées.

 

 

C.    L’amour hindou

 

L’hindouïsme prêche l’universalité de l’amour et présente toutes les voies possibles pouvant aboutir à l’amour divin absolu. La voie du cœur est omniprésente et toute la culture hindoue engendre l’éveil du cœur.

a)  Cela commence avec les écritures sacrées.

1.             Le Râmâyana raconte les amours du roi Râmâ et de sa femme Sîtâ. Sîtâ dans la forêt est attirée par la biche aux sabots d’or et en la suivant elle est enlevée par Râvana, le roi de Ceylan. Râmâ doit donc organiser une grande guerre pour la récupérer. Il enrôle les peuples de la forêt avec les singes et le dieu singe Hanuman donne un exemple éternel d’amour-adoration-dévouement envers son maître.

2.             La Gîta-Govinda relate la vie sur terre de l’avatar divin Krishna et de ses amours avec la bergère Râdhâ. Toutes les femmes sont amoureuses de Krishna, mais Râdhâ est sa préférée. Eblouie par cette préférence, elle oublie que c’est un dieu qu’elle aime et succombe au péché d’orgueil et Krishna la laisse tomber, jusqu’à qu’elle obtienne son pardon. C’est une leçon pour tous ceux qui avancent dans l’amour mystique, qu’ils soient hommes ou femmes.

 

b)   Et cela se continue avec les Upanishads et le Bhakti-Yoga (yoga de l’amour).

Il s’agit de l’amour divin (Préma) et non humain (Kama). Pour les Hindous, seul Dieu est actif et donc par rapport à lui tous les êtres humains sont des femmes qui se laissent posséder en aimant. Ils insistent vraiment beaucoup sur cette passivité indispensable, au point qu’il existe deux écoles rivales : celle du singe et celle du chaton. Les premiers tiennent compte des devoirs et des actes humains volontaires, à l’exemple du jeune singe qui porté par sa mère, doit se tenir solidement accroché pour ne pas tomber. Les seconds tiennent que dans l’aventure mystique il faut littéralement et totalement s’abandonner à Dieu, comme le chaton qui est transporté dans la gueule de sa mère. En Occident nous pouvons retrouver l’équivalent de ces débats dans la Querelle de la Grâce, le Quiétisme et le Luthérianisme.

 

c)L’originalité de l’Inde est dans l’aide apportée par le Maître (Guru). Il est Dieu présent sur terre (Avatara) et dans sa contemplation il irradie (Darshan) et rayonne (Aura). Il est un guide et un exemple vivant. Par là la transmission est assurée, comme avec le Starets chez les Orthodoxes. Le mantra est le sceau de l’initiation, lié à un transfert de pouvoir. Le maître est celui qui donne : le dévoilement du but, le désir de l’atteindre et la force de le réaliser. Là  l’essentiel est dans cette communication de cette force, car beaucoup peuvent décrire verbalement le but, mais ils ne peuvent rien transmettre, ni rien donner.

 

 

   L’exemple le plus sensible du divin est pour les Hindous dans les Femmes et Hommes de Dieu, qui ont passé leur vie à actualiser Dieu et ont réussi à sacraliser leur corps. Ce Guide nous fait le cadeau de l’échange des karmas en prenant sur lui notre indignité et en nous donnant le feu brûlant de son amour. Puis il nous transmet ses pouvoirs de calme, de joie, d’illumination et son niveau de conscience. Donc les Hindous ont développé avec ce guru la forme d’amour la plus intense qui existe au monde, car ils découvrent que c’est l’être qui les a le plus aimé au monde : nos parents ne nous ont donné que la vie physique (et pas toujours volontairement) tandis que le guide nous a donné la vie spirituelle et le contact du Divin. Il a éveillé notre amour endormi en nous aidant à découvrir Dieu dans notre cœur. Il est la main tendue qui aide à sortir le noyé de l’eau. Il est la plus précieuse des richesses, car il est la forme la plus élevée de la présence de Dieu sur terre. La grâce d’un Etre réalisé peut communiquer en un instant ce qui aurait demandé une vie d’entrainement spirituel.

 

    Ainsi l’amour se propage comme une torche transmet sa flamme à une autre torche. Au plus haut niveau, avec la plus grande intensité. Et la dette infinie n’est pas remboursable, elle ne peut que se transmettre  en donnant à son tour tout ce que l’on a reçu dans l’opération de l’initiation.

 

d) Donc les exemples d’amour mystique se sont succédés en Inde : Chaïtanya, Ramakrishna, Aurobindo …

Kabir (1440-1518) a uni les hindous et les musulmans dans un amour universel :

« J’ai essayé tous les remèdes, mais nul n’est plus puissant que l’amour

Mais l’amour ne se vend pas dans les échoppes,

Si tu es en quête d’amour, offre-lui d’abord ta tête.

Etrange en vérité la quête de l’amour

Qui la connait devient muet.

Vient-il, il ne part plus

Part-il, il ne revient plus »

 

Kareik Kalam Meyar au VIème siècle chante déjà l’amour, depuis qu’elle a appris à parler en débordant d’amour : « Désormais point de tourment

Pour nous, O mon cœur,

Nous avons atteint les pieds de Dieu ».

 

Akka Maha Dévi, sainte du XIIème siècle, chante encore :

« Mon cœur t’appartient

Il te donne sa confiance et son amour

Il t’offre ses peines et ses épreuves

Mon cœur est un avec toi »

 

Lalla Yogeshwari (1320-1390) au Cachemire

« Moi LALLA j'ai apaisé le feu par le feu de l'amour, je suis morte avant que de mourir »

 

Mira Baï, (1498-1553) princesse Rajput

« Mon Bien-Aimé est arrivé

Et la joie est entrée dans mon corps

Mirabaï est devenue l’esclave de Krishna ».

 

Ma Ananda Mayi (1896-1982) a transformé la vie et l’âme de milliers de personnes qui l’ont rencontré et ont eu le bonheur de pouvoir apprendre à aimer auprès d’elle en découvrant la profondeur de son amour : « L’Etre suprême est Joie incarnée.

 Sentez sa présence joyeuse dans tout ce que vous pensez ou entendez.

Cherchez toujours à vivre dans la joie,

à exprimer la joie dans vos pensées et vos actes »

 

Amma (Mata Amritananda Mayi, 1953) transmet l’amour divin en prenant dans ses bras (Embracing the world) comme elle l’a déjà fait pour plus de 32 millions d’êtres humains.

 

 

DEUXIEME PARTIE

 

 

11. LA PURIFICATION DE L’AMOUR

 

Les leçons de l’histoire nous ont fait progresser de roman en roman et de siècle en siècle. Reste maintenant la question essentielle. Comment purifier son amour ? Le coté physi­que a pris tellement d'importance que pour certains l'amour en est venu à désigner un rapport sexuel sans aucun amour. Le yoga de l'amour est la voie la plus directe pour parvenir à la Réalisation par l'amour « Bhakti-Yoga ». Mais bien peu peuvent la suivre car nous ne savons pas aimer. Nous sommes dans une civi­lisation où l'on cherche à réhabiliter et à réintégrer les handica­pés. Mais le plus grand des handicaps est celui du coeur. Et nous sommes presque tous des handicapés du coeur. Mais comment saurions-nous aimer ? Personne ne nous l'a appris. Et le Bhakti­Yoga doit d'abord commencer par la rééducation de l'amour. Pour cela la psychologie et la psychanalyse sont d'une grande aide en nous révélant tous les pièges de l'amour. L’apport des psychanalyses nous ont précisé les difficultés et complexités de l’amour. Notre nature ne nous mène pas automatiquement à l'amour pur et désintéressé. Avant, que de formes dévoyées de l'amour faut-il franchir ou éviter !

 

A.             L'Amour-cannibale.

   

La première forme instinctive de l'amour est l'amour dévo­rant. Bien des êtres aiment encore les autres, comme ils aiment une plaque de chocolat. Aimer c'est dévorer et leur amour est des­tructeur. Quand ils ont aimé quelqu'un ou quelque chose, il n'en reste plus rien. Ils mangent les êtres comme une plaque de choco­lat qu'ils aiment tant ; ils ne cherchent qu'à tout croquer comme un bonbon. Et en fait nous avons tous commencé par là. Nous avons tous été des cannibales. Le nourrisson qui tête sa mère mange son corps, et il continue à réaliser ce qu'il apprit à faire pendant neuf mois : se nourrir de son corps. Aussi n'y a-t-il rien d'éton­nant à ce que certains continuent à aimer de cette manière ; mais gare à ceux qui les rencontrent ! Leur amour vous bouffe, comme ces pauvres boulimiques qui cherchent à dévorer leur vie durant la mère-nourriture. Ces obèses sont insatiables dans leur avidité orale. L'amour oral est de ce type et il sous-tend le rêve de l'amour-fusion, l'amour-incorporation ou l'on cherche à ne faire qu'un. C’est souvent un amour-fusionnel avec les illusions de l’âme sœur, de la moitié de soi, du complément, du lien profond qui vient des vies antérieures. Et quand on se quitte, on est vidé, en profonde dépression, proche du suicide.

  C'est ce qu'indiquent tous les anthropophages : quelle meilleure preuve d'amour peut-on donner à un être que de le manger ? L'huma­nité a mis si longtemps pour se délivrer de ces pratiques anthro­pophagiques et de ces fantasmes qui trainent encore envers les corps humains succulents. Trouver un corps appétissant peut se masquer sous un désir sexuel intense et insatiable ou sous le fait de pomper l'énergie de l'autre et de le vider en s'en nourrissant. C'est ce qui apparait dans le mythe de Krishna enfant têtant sa nour­rice Putana, qui avait enduit ses mamelons de poison, et la vidant de l'intérieur en absorbant son énergie vitale. Il représente aussi le franchissement de l'obstacle de l'amour de la mauvaise mère. On dit bien aux enfants qu'ils sont beaux à croquer, et qu'on a envie de les manger de baisers, aussi redoutent-ils tant les ogres. Chez les adultes cet amour gustatif vous suce ou vous ronge. Et dans son sens sexuel il vous fait passer à la casserole. L'Italien qui ressent cette forme d'amour envers une fille lui dit plus hon­nêtement : te gusto bene ,  j'ai envie de te croquer.             Ne serait-il pas temps de cesser de confondre aimer et manger ?

 

B.     L'Amour-prison.

 

Si le nourrisson aime d'abord de cette manière c'est qu'il répond, en fait, à un appel. L'amour maternel peut être si posses­sif qu'il vous enferme. Il est alors un véritable poison comme le symbolise si bien l'histoire de Krishna, en nous révélant le danger de rester enfermé dans l'amour de la mère. Car certaines mères n'accouchent jamais. Physiquement, elles ont vu se séparer les deux corps, qui avant n'en faisaient qu'un. Elles ont senti la coupure du cordon ombilical. Mais elles ne l'ont pas admise et vous repassent sans cesse le cordon ombilical autour du cou. L'enfant conti­nue à faire partie de leur être ; psychiquement il est toujours enfermé dans leur ventre. Elles ne veulent pas le laisser sortir, devenir autonome et indépendant. On reconnait ce type d'enfants à leur maladresse, leur manque d'équilibre, comme si leur centre était toujours dans le ventre de leur mère. Ceci se traduit par des retards dans tous les apprentissages, des perturbations comme la dyslexie et une grande fragilité qui leur fait attraper toutes les mala­dies. Ce qui augmente et justifie cet amour possessif par un cercle vicieux qui enlève toute autonomie à ce bébé fragile et toujours malade. L’amour-prison est souvent le fait des mères qui disent : « Si tu t’éloignes je suis inquiète, angoissée, malade. Si tu sors, tu es en danger. Je te laisse partir, mais tu me reviendras. Tu dois me ressembler et être mon clone spontané … ». Certaines mères n’ont jamais accouché, d’autres n’ont pas coupé le cordon ombilical et tirent toujours dessus dès qu’on s’éloigne.

 

Dans la technique de l'analyse par le rêve-éveillé, ceci appa­raît dans l'image de la pieuvre que l'on rencontre sous la mer, et qui vous attend depuis votre naissance. C'est le poulpe géant et tentaculaire, l'animal visqueux et immonde qui s'attache à vous et vous colle à la peau. Son oeil glauque vous fixe et vous glace. Elle fouette au loin et aussitôt une ventouse posée, vous attire a elle. Mourir entre ses bras, voila une bien douce tentation : se laisser dévorer par qui vous aime tant et vous trouve à son goût. A tra­vers ces sifflements de serpent et ces déchirements de chair se déroule la lutte contre l'être doucement captateur, la mère posses­sive qui s'impose toujours à vous par le chantage à l'amour. Et il peut y avoir une complicité à se laisser emprisonner. C'est telle­ment plus simple de rester un petit bébé et de laisser la responsa­bilité à un autre de ce qu'on aurait à être.

Aimer c'est ne faire qu'un, a-t-on dit. Et ce rêve de la com­plétude de deux êtres a parfaitement été illustré par le mythe rapporté par Platon de la division en deux des premiers êtres humains sphériques et de la recherche de sa moitie. L'être humain n'a jamais été sphérique, sauf en tant que blastula, avant que l'ovule fécon­dé ne se différencie en une forme animale. Cet amour-fusion est pour certains d'une telle nostalgie qu'ils cherchent à se fondre dans l'être aimé et à ne faire qu'un. C'est le fantasme de la régression intra-utérine. Et cette recherche d'amour fusionnel se revit très souvent au début de la psychanalyse de ceux et celles qu'une relation fusionnelle primaire avec la mère a marqués à jamais. II se retrouve dans les couples sous la forme de la relation totalitaire dont il existe bien des variétés. C'est la volonté de tout savoir de l'autre, d'enquêter sur ce qu'il était avant de le rencontrer : « je t'aime par delà le passé » écrit Eluard. C'est aussi le désir de ne pas se quitter, d'être toujours avec l'autre, de faire tout ensemble, de ne lui lais­ser aucune vie personnelle, aucun espace de liberté. Ce peut être aussi l'amour jaloux, qui peut être une simple appropriation, une simple volonté de possession, mais où il faut voir plus profondé­ment une recherche nostalgique de l'absorption de l'autre. Dans toutes ces formes de possession on retrouve ce besoin de fusion qui ne produit qu'un amour-phagocytose. Si cela est flatteur au début, on finit très vite par se sentir en prison, à moins que dans une sorte de jeu de go, on ne rivalise pour phagocyter à son tour celui qui veut vous posséder.

L’amour jaloux est le souvent le fait des hommes qui s’estiment propriétaire ou au moins possesseur de leur femme. Ceci est amplifié dans certains pays où les femmes sont enfermées dans un harem et sous une cloche de tissus avec un grillage au niveau des yeux (burkha).

L’amour-névrose. L’amour-chantage est un amour conditionnel. Je t’aime si …, je t’aime quand tu es gentil, quand tu rapportes de bonnes notes ou plus tard de l’argent. Un autre forme est « je t’aime si tu m’accepte tel(le) que je suis, avec ma névrose ». Inutile de commenter, il suffit de regarder autour de soi, c’est quasi-universel. On aime à condition de vous prendre tel que et de ne pas vous demander de changer.

 

 

C. L'Amour sado-masochiste.

 

Cet amour-là est la recherche de l'amour dans la souffrance et se révèle comme n'étant que de la haine. Il n'est pas facile de séparer le sadisme du masochisme. Ils ne font qu'un à la fois dans la relation duelle sadomasochiste et dans chacun des partenaires où le sadisme dominant implique du masochisme et où le masochiste est le vrai sadique qui cherche à rendre l'autre sadi­que à faire peur.

Dans sa dominance sadique il y a l'amour de faire souffrir l'autre. Ceci peut amener à des sévices et des tortures corporelles, mais peut rester mental en se satisfaisant de l'abaissement et de l'humiliation permanente du partenaire aimé. Dans les petites annonces actuelles combien de maîtres demandent des esclaves et combien de masochistes pervers cherchent à jouer à l'esclave. Certaines femmes en font un métier avec tout l’attirail des clous, chaînes, fouets, cuir, menottes …

La composante anale est souvent présente et la sodomie très pratiquée. Elle engendre un amour où l'on cherche sans cesse à salir l'autre, à le souiller, à le pervertir. Et combien d'êtres ne se ruent dans une relation sexuelle, sous le couvert de l'amour, que pour mieux s'abaisser, se mépriser et se détruire, sans doute pour se punir d'une pre­mière faute oubliée ou d'une déception ?

    Les femmes sont maintenant averties contre leur composante masochiste qui les pousse, sous le masque du dévouement et de la soumission, à un amour-carpette, qui ne ferait d'elle qu'un tapis-brosse sur lequel on se nettoie les pieds. Mais l'amour masochiste n'est pas absent de l'amour divin et l'on en a répertorié de nom­breux exemples dans la vie des saintes. Nul besoin, lorsqu'on soigne un malade, de trembler de délices et de sainteté, en ava­lant sa diarrhée comme le fit Agnes Foligno.

Le sado-masochisme reste encore très répandu dans les fantas­mes de l'amour, comme l'a montre le rapport Hirne. Et c'est en cela qu'un amour qui peut paraitre pur, ne l'est pas toujours car il est gangrené par la confusion avec la souffrance et les images de fouet et de tortures.

L’amour-tapisbrosse est un amour salissant, déshonorant, dégradant avec les variantes des amours à trois, des échangistes, des partouzes. Le fantasme de la prostituée a ses différents nivaux. « Plus tu t’essuies les pieds sur moi, plus je t’aime ». C’est l’univers des masochistes.

L’amour-vache est « je t’aime, je te cogne » pour ton bien que ce soit un enfant ou une épouse. C’est un peu le fantasme de Barbe-bleue. Mais la masochiste trouve toujours son sadique.

L’amour-donjuan est aussi un amour misogyne avec mépris des femmes, simples instruments de plaisir. Bien des hommes prennent les femmes comme des jouets ou des accessoires sexuels. Au contraire la misovirie se cache souvent sous une peur des hommes chez les allumeuses et autres croqueuses de diamant.

 

D. L'Amour-oedipien.

 

L’amour-oedipien est très répandu : le fils reste l’esclave de sa mère et ne se marie pas, la fille garde son père comme idéal et en tant que mère-célibataire vient lui offrir son premier enfant. Une variante est de demander à son fils d’être le vengeur de sa mère, comme Richard-Cœur-de-lion et sa mère Aliénor d’Aquitaine.

Mais les amours incestueux ne sont pas exceptionnels en cure. En général ces formes d'amour archaïques sont recouvertes par le vertige de l'inceste et l'attachement au parent de sexe opposé. Dans l'amour de la petite fille envers son père, il y a la demande de recevoir le phallus que sa mère n'a pas su lui donner et qu'elle espère obtenir sous la forme d'un enfant du père. Dans son atta­chement total et exclusif envers sa mère, le petit garçon inclut une exigence sexuelle. Par conséquent il devient jaloux du partenaire sexuel de la mère (ou du père pour la petite fille). Cette demande innocente (?) chez l'impubère devient bien plus grave après, sur­tout si elle est sous-tendue ou entretenue par le désir secret de la mère ou du père. Alors le barrage de l'Oedipe ne peut être fran­chi et l'adolescent y reste fixé pour toujours. Dans ses amours ou son mariage, son désir restera toujours oedipien : c'est sa mère qu'il aime encore à travers sa femme. Et s'il a une fille, il l'aimera encore d'un désir secret incestueux. C'est ainsi que se transmet familiale­ment la structure oedipienne, de génération en génération.

Cela peut avoir diverses formes. Dans la vie d'un couple peut se présenter une répugnance envers l'acte sexuel qui est secrète­ment vécu comme un inceste, ce qui peut amener à la frigidité ou a l'impuissance. Mais le pire est que cela se masque sous la forme de l'amour pur, désincarné ou amour platonique. On vit alors avec sa femme comme avec une soeur, mais on la trompe avec une pécheresse qui seule excite le désir. Ou bien l'Oedipe mène à tomber amoureux d'une jeune de l’âge de sa fille.

La forme la plus extrême de l'amour oedipien conduit au Don Juanisme. L'homme multiplie les aventures sexuelles mais reste toujours fidèle dans son amour à sa mère, qui encourage inconsciem­ment ses conquêtes, car elle sait bien qu'ainsi elle le gardera atta­ché à elle. C'est l'amour-chasse de la drague ; l'objet de la con­quête n'est jamais aimé car l'on n'aime que la conquête, ou il est aimé comme le chasseur aime les papillons, en les tuant pour accroître sa collection.

Cet amour oedipien est à la source de certaines vocations reli­gieuses. Sous le masque de l'amour du divin bien des prêtres, moi­nes ou religieuses n'ont jamais pu se délivrer de l'amour de la mère. Les psychanalyses de prêtres inaugurées au monastère de Cuarnavaca au Mexique ont révélé tout ce qui pouvait se cacher sous l'amour de notre très sainte mère l'Eglise. Parfois sont apparues ainsi de très fortes structures homosexuelles. L'amour de Dieu n'est pas toujours très pur lorsqu'il n'a pas encore été purifié.

Cet amour de transfert est de règle dans les sectes avec l'atta­chement passionné envers un gourou. Un maître spirituel doit être extrêmement vigilant sur la qualité de l'amour qu'il suscite. Le plus souvent ne viennent à lui, par compensation, que des jeunes en rupture avec leur famille. Ayant renié leur véritable famille, la haïs­sant et l'ayant abandonnée, ils sont à la recherche d'un bon père et/ou d'une bonne mère qui puissent combler toutes leurs décep­tions et frustrations. Tant qu'ils ne se sont pas réconciliés avec leur famille, tout leur amour et leur dévouement sont faux. Dans les familles nombreuses, les enfants luttent avec toute leur violence pour accaparer l'amour des parents et être le préféré, comme les oisil­lons dans le nid. Ceux qui ont été vaincus et sont partis frustrés, cherchent à compenser par un attachement, passionné. Tant que cette situation n'aura pas été éclaircie et dénouée par le maître, c'est un obstacle absolu à toute progression spirituelle. On ne peut fonder l'amour de Dieu sur la haine des autres. Il faut d'abord se réconcilier avec son frère, avant de pouvoir prier, sinon l'amour reste contaminé par la haine.

 

E. L'Amour-égoïste.

 

Toutes ces perturbations de l'amour ne sont que des variantes de l'amour-égoïste, possessif, intéressé, captatif. Les anciens l'appe­laient amour de concupiscence (amor concupiscentiae et complacentiae). La racine de cet amour est que l'on n'aime pas l'autre mais seulement soi. Sa forme extrême est l'amour-narcissique. Les êtres à structure narcissique se reconnaissent à leur monstrueux égoïsme et à leur absolue complaisance envers eux-mêmes. Ils s'admirent et s'adorent eux-mêmes ; en fait ils n'ont pas besoin des autres et l'auto-érotisme est toujours présent. Ils sont enfer­més dans leur propre image et comme Narcisse, prisonniers de leurs miroirs. Toujours occupés à se contempler, ils n'acceptent d'autrui que leurs regards admiratifs, aussi deviennent-ils souvent des artis­tes. On les reconnait à leur refus de la différence et leur haine de la diversité. Ils n'aiment que le semblable et ne peuvent tom­ber amoureux que d'êtres très proches d'eux et qui leur ressem­blent. « Tu es la ressemblance » écrit Eluard et à travers cette res­semblance c'est eux qu'ils aiment dans un reflet d'eux-mêmes. L’amour d’un narcissique est un des plus terrible, car un narcissique ne peut aimer personne en dehors de lui. L’erreur a été de croire apercevoir un instant son reflet en vous. Et les narcissiques sont très répandus chez les célébrités. De plus un narcissique ne change jamais.

 

L'amour-exploiteur est un amour sous condition. Cela peut pro­venir d'une mauvaise éducation : « je t'aime si tu es sage, quand tu es gentil, quand tu fais ce que je veux... Sinon je ne t'aime pas ». Or le véritable amour ne se marchande pas. On n'éduque pas vraiment avec le chantage à l'amour, on ne fait que pervertir. On inculque ainsi l'amour intéressé. Par la suite un tel être deman­dera toujours quelque chose en échange de son amour. C'est la prostitution de l'amour. L'amour exploiteur cherche toujours à tirer profit de l'amour. Il utilise autrui ou la religion.

Les autres pathologies de l’inconscient se trouvent dans les amours : l’amour-fou, l’amour sadique, les délires amoureux … L'amour humain peut être une forme de mise en esclavage. Dans la question « Tu m'aimes ? » il y a trop souvent une impo­sture ou au moins un message caché. « Alors si tu m'aimes, tu dois me respecter tel que je suis, m'accepter, me supporter. Aime-moi, admire-moi, accepte-moi. Tu m'aimes, donc j'ai des droits sur toi, je peux faire tout ce que je veux.  Si tu m’aimes, j’ai le droit d’exister.»     Trop d'épouses sont tombées dans l'amour-repos. « Il m'aime, je suis rassurée, je n'ai plus besoin de plaire, je peux me laisser aller et garder ma vieille robe de chambre. » Les réveils sont plutôt durs, lorsqu'on se retrouve toute seule. Souvent la contre­partie de l'amour c'est la névrose. « Si tu m'aimes, tu dois m'accepter et supporter mon mauvais caractère et ma névrose. » C'est ce que l'on fait avec son chien. Quand on n'a plus d'être humain qui vous aime, on trouve toujours un chien à aimer, bien obligé de vous supporter.  Ou un chat. De toute manière, cet amour égoïste ou intéressé est un amour­ centripète. C'est l'amour qui prend et non celui qui donne. Acca­parant, exclusif, intéressé, cherchant à tirer profit, tournant tout à son avantage, sans rendre et sans aucune forme d'échange, cet amour est le contraire de l'amour. « Aimer, c'est avoir besoin » écri­vit Helvetius, à quoi il faut répondre « au royaume des amours, l'amour s'envole ». Il n'est pas si facile d'aimer. Il y a l'amour­ passion de Tristan et Yseult qui ne peut mener qu'à la mort. L'amour romantique triste et désespéré devant ce torrent dévasta­teur. L'amour-fou de Breton et des surréalistes qui reste très patho­logique, etc.

    Heureusement il y a encore l'Amour qui nous emporte sur ses ailes, au-delà de ces amours.     « L'amour c'est beaucoup plus que l'amour » écrit Jean Chardonne. Comment donc purifier ces amours ? II y a bien longtemps que l'on songe à purifier l'amour. Pla­ton s'en est occupé dans le Banquet. Il expose comment saisir les valeurs dans les titres et comment passer du sensible à l'intelligi­ble pour aboutir au soleil des Formes, l'Idée de Bien, car, en fait, tout amour est amour du bien. Comme, pour lui, nul ne peut vouloir le mal, il suffit d'enlever les voiles de l'ignorance. On y arrive par la victoire de la raison grâce à l'amour des sciences puri­ficatrices : les mathématiques, l'astronomie, la musique et la phi­losophie. Mais plus subtilement dans cette longue ascèse, il pré­cise l'action du Beau et du Vrai et donne l'exemple de Socrate qui a échappé aux amours pédérastes et aux séductions d'Alcibiade pour le convertir à l'amour de la sagesse. Il faut dire qu'il était aidé par la pratique de l'étude, de la réflexion, de la méditation et par l'écoute d'une voix intérieure divine qui lui indiquait toujours ce qu’il ne devait pas faire. C’est l’origine du mythe de l’amour platonique, qui est pratiqué parfois par certaines femmes. Elles aiment un homme (ou une femme) secrètement sans jamais le lui dire.

    Pour atteindre le vrai amour, il faut le purifier de tous ses masques et perversions et la psychanalyse s’en est beaucoup occupé.

 

 

12.  PSYCHANALYSE DE L’AMOUR

 

 

Les découvertes se succèdent et nous pouvons préciser ce qui a été entre-aperçu par les prédécesseurs et répondre mieux à l’éternelle question : « Mais quel amour ? ». Après tous les apports des siècles précédents, l’amour a été maintenant étudié scientifiquement, selon la psychologie.  Il nous reste à consulter la psychanalyse qui s’en est occupé constamment, car l’absence d’amour est la maladie de notre siècle. Autrefois la religion couvrait tout de sa morale et des conventions sociales : il n’était pas question d’amour dans le mariage, qui était un arrangement familial pour transmettre l’héritage. Au mariage arrangé a succédé le mariage d’amour et bien peu savent aimer. Alors il a bien fallu étudier les obstacles à l’amour.

 

 

A.    La Libido à la place de l’amour

 

L’amour a-t-il sa place en psychanalyse ?

1.      Chez Freud sa place est assez réduite. Il n’a aucun amour de Dieu, puisqu’il se dit athée.

Il n’a aucun amour de la religion puisqu’il en fait une névrose collective, dont le seul mérite est d’éviter l’obligation de s’inventer une névrose individuelle.

Il n’a aucun amour de l’enfant, aucune estime et aucun respect, puisqu’il en fait un « pervers sexuel polymorphe », un petit sauvage qui doit être dressé.

Il n’a pas d’amour de la spiritualité, puisqu’il renie même « le sentiment océanique » que lui présentait Romain Rolland. Et après une longue polémique, au lieu de voir le sens de l’Infini et de l’Eternel qui y est inclus, il le réduit au souvenir obscur du vécu utérin avant l’accouchement.

Il n’a aucun amour du prochain installé par les Chrétiens dans la civilisation. « Prochain » signifie pour lui coreligionnaire juif et les autres risquent d’être des Goy « pourceaux ». Il a polémiqué plusieurs fois sur l’amour du prochain qui lui paraît invivable et finalement assez malsain. Surtout ce qui paraît le scandaliser est l’amour de ses ennemis et l’universel pardon. Dans Malaise dans la civilisation il explique longuement qu’il ne peut aimer que les humains qui le méritent. « En revanche, s’il m’est inconnu, il m’est bien difficile d’avoir pour lui de l’affection », il serait en effet injuste d’accorder à un étranger la même faveur qu’envers les miens. « Mais il est un second commandement qui me paraît plus inconcevable et déchaîne en  moi une révolte plus vive encore « Aime tes ennemis », nous dit-il ». Et Freud s’en tire par une pirouette en citant Heine qui dit qu’il pourra pardonner à ses ennemis, mais après qu’ils aient été pendus. (p. 63). Et il cite la devise latine Homo homini lupus, l’homme est un loup pour l’homme. Quel total manque de générosité !

Pour bien des psychanalystes comme pour Freud, le mot amour est synonyme de libido et la libido ne peut être que sexuelle : « C’est avec raison que le nom de libido reste exclusivement réservé aux tendances de la vie sexuelle et c’est uniquement dans ce sens que nous l’avons toujours employé ». De fait le livre de Krajzman « la place de l’amour en psychanalyse » ne traite que de libido, de sexe et de jouissance. Mais il reprend les attaques de Freud contre l’amour chrétien. « On pensera ici au commandement chrétien ‘Aime ton prochain comme toi-même ‘, qui a été, pour Freud, une source d’étonnement et de scandale, sinon d’horreur. Sans doute y a-t-il lieu de s’étonner de ce commandement, dont l’une des conséquences serait d’aimer ses ennemis » (p.13). Evidemment, c’est fait pour cela et c’est son mérite : éteindre la vengeance et le devoir de mémoire. Mais Freud scandalisé cite Heine « certes on doit pardonner à ses ennemis, mais pas avant qu’ils soient pendus ». Ce développement freudien laisse deviner que la haine chemine à l’ombre de l’amour du prochain, ajoute Krajzman. Et c’est deux mille ans de perdus dans l’histoire de l’humanité avec cette impossibilité maladive du pardon généreux pour les fidèles de cette ancienne religion.

L’intrusion du sexe dans l’amour se marque dans la transposition « aime ta prochaine comme toi-même ». Bien entendu on l’aimera, quand il s’agit d’un amour généreux (agapé) le genre ne compte pas, ce n’est plus un amour de désir. On peut avoir autant de compassion d’une femme que d’un homme, pour une femme comme pour un homme.

Mais les psychanalystes freudiens ne peuvent entendre que pour aimer les autres, il faut d’abord s’aimer soi-même, car ils réduisent toujours cela à l’amour narcissique. Or il y a une juste estime de soi qui évite de tomber dans le mépris et l’abaissement si valorisé dans les siècles précédents.                                         

 

2. Lacan. Comme toujours Lacan a beaucoup plus de nuances et va plus profondément dans l’analyse de l’amour. Son premier aphorisme est que l’amour est comme « un cailloux riant au soleil ». Ce qui est plus brillant que clair. Donc pour lui le coté positif de l’amour est lié à la lumière et à la joie, mais sa base est morte, froide et inerte,  ce qui lui fait penser à une pierre plus qu’à une fleur ou à une étoile. Mais combien de personnes ont un cœur de pierre, est-il vrai ?

« L’amour c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ». Et pour cela il pense à la relation analytique et non à l’amour en général. « Car si l’amour c’est donner ce qu’on n’a pas, il est vrai que le sujet peut attendre qu’on le lui donne, puisque le psychanalyste n’a rien d’autre à lui donner. Mais même ce rien, il ne le lui donne pas, et cela vaut mieux : et c’est pourquoi ce rien, on le lui paie, et largement de préférence, pour bien montrer qu’autrement cela ne vaudrait pas cher » (Ecrits, p.618). Mais on pourrait dire aussi que l’argent est pour le temps passé, pour l’écoute et les techniques psychanalytiques et que l’amour est en supplément, mais avec toutes les précautions professionnelles.

Certes, il ne faut pas se tromper, car si l’on se trompe on s’engage dans « un je ne sais quoi de sans issue ». Ce n’est pas si facile quand l’on est dans une si douce illusion : « s’il y a un domaine, où dans le discours, la tromperie a quelque chance de réussir, c’est assurément l’amour qui en donne le modèle ». Il vaut mieux que l’amour du psychanalyste soit Agapé et non Eros, car il doit avoir toujours présent à l’esprit qu’un jour il sera quitté, pour ne plus jamais se revoir. Il en est de même d’ailleurs avec tous les enseignants et leurs élèves, de plus les parents aussi devraient y penser. C’est ainsi que l’enfant va pouvoir aimer dans le degré où il a été aimé, en échappant à l’Œdipe.

Le psychanalyste doit toujours entendre dans ce qui lui est ou non-dit par le silence ou le faire : « Je te demande de me refuser ce que je t’offre, parce que ce n’est pas çà » (Séminaire XX, p. 114). Il faut savoir que toute provocation amoureuse, oedipienne ou incestueuse est indispensable pour s’en délivrer et qu’il ne faut pas se méprendre puisqu’on reste solide dans l’amour de transfert.

 

                                                           B. L’amour de transfert

 

L’amour est une question centrale dans le champ analytique parce qu’il n’y a pas de transfert sans amour et pas d’analyse sans transfert. Le parfum de l’amour flotte sur la psychanalyse et pourtant Freud avertit que l’amour est un amour de transfert. Ce qui veut dire que l’analyste paie de sa personne, étant engagé dans une expérience dont il essaie sans cesse de se dégager. Dans chaque cure se revit donc la castration qui est le passage obligé vers l’amour, car toujours « je te désire, même si je ne sais pas ». (Lacan, Séminaire X).

Une imposture est inscrite au centre du champ de la relation de transfert, il y a méprise, leurre, trompe-l’œil, bouche-trou, « je ne suis pas celui que vous voyez ». La déchirure est dans l’écart entre ce qui est demandé et ce qui doit être donné. En effet prendre la demande à la lettre serait effectuer une descente vers la mort. Dans la faille de cet écart se trouve l’amour. Puisque tout transfert est incestueux, le sujet de l’inconscient dit bien que ce n’est pas çà l’amour. L’amour véritable de l’analyste est de résister au désir.

L’amour de transfert est en effet le dragon de la psychanalyse, qui a interdit son entrée à Breuer Joseph, piégé par Anna O. en 1880. Freud au contraire a osé l’affronter et le braver. Pourtant à nouveau il s’en est fallu de peu : « ma patiente me jeta les bras autour du cou, l’entrée d’un personne de service me sauva ». La réponse vraie à la Sphynge est la découverte du fantasme, car si cet amour était réel, l’analyste serait autorisé à y répondre. Or ce n’est qu’un « cliché répétitif », ou « un précipité d’anciennes expériences amoureuses ».

Il faut éviter de faire comme le prêtre appelé au chevet d’un agent d’assurance, qui sans l’avoir confessé repart avec une assurance ; mais pourquoi Freud ne parle-t-il pas plutôt du rabbin ? L’analyste ne doit pas être contaminé et devenir incestueux ou névrosé à la fin de la cure, ce serait une mésalliance.

Ce serait l’occasion pour que l’amour se transforme en haine en un instant, car la haine chemine à l’ombre de l’amour, comme c’est patent et criant dans les divorces conflictuels. Pour Lacan il s’agit d’une seule réalité, pour laquelle il a construit un seul mot « hainamoration ». L’amour de transfert est toujours équivoque et ambivalent, dans le régime de la douche écossaise. Il se désagrège en fin de cure par « le désamour » où l’on cesse de désirer l’inceste, sans haïr pour autant. L’analyste doit résister à la séduction réciproque au sens analytique, qui après un début démagogique, entraîne une aggravation sensible des troubles. La séduction mène au mépris et au projet d’emprise. Et derrière tout ceci se trouve la méprise fondamentale du transfert, qui doit être analysée. Sinon on risque de s’installer la névrose de contre-transfert, qui met en prison et installe la cure à vie.

Reste enfin pour conclure de savoir si l’amour de transfert est un amour vrai ou une illusion d’amour, un quiproquo fantasmatique. Freud n’a jamais réussi à se convaincre de l’artifice de la cure : « rien ne nous permet de dénier à l’état amoureux, qui apparaît au cours de l’analyse, le caractère d’un amour véritable » (Observation sur l’amour de transfert, p.127). Cela parce que dans tout amour il y a pour lui retour et répétition transférentielle.  Il est vrai qu’il en est toujours resté à Eros et n’a jamais pu admettre l’amour généreux qui pardonne, Agapé.

Pour s’en sortir Lacan doit faire appel au Fin’ Amor occitan. Il note que les allemands ont deux mots : « liebe » pour les amours humaines alors que pour Dieu c’est « Minne » des Minnesänger, les chanteurs d’amour ou troubadours. De même Robert Desoille s’est toujours situé dès le début dans un amour sublimé, amour de bienveillance. Cet amour oblatif qui veut délivrer des fantasmes névrotiques, pervers ou psychotiques est volonté de promotion. Il se marque mieux dans ce que nous nommons dans la transpsychanalyse l’accordage, ou accord de cœur à cœur, qui va avec le pur amour.

 

C. Amour de soi et narcissisme

 

Les états-limites et des états narcissiques interrogent profondément la psychanalyse spiritualiste.

1. Les narcissiques actuels.  Paul Näcke, après Ellis, fait en 1899 du narcissisme une perversion. De quel narcissisme parle-t-on ? On reconnaît en général un narcissique à son impossibilité à supporter la plus petite critique ou la moindre réserve. Là où toute personne normale ne verrait qu’un bon conseil ou une pique insignifiante, le narcissique vit « une blessure narcissique », ce qui veut dire que son auteur est devenu en une seconde l’ennemi mortel pour toujours et qu’il ne  pardonnera jamais de sa vie. Par contre, tout bon narcissique saisit peu les compliments hyperboliques ou les exagérations ironiques, c’est le corbeau gobant toutes les flatteries du renard et en redemandant.

   Le narcissique est encore dans la mégalomanie infantile du nourrisson. Toujours aux prises avec son omnipotence archaïque, il ne supporte pas qu’on lui résiste.

   Le narcissique de plus a un rapport perturbé au temps. Il est bloqué par ses processus cognitifs de pensée magique. Il vit dans l’immédiateté, l’impatience, il ne supporte pas d’attendre et condamne son entourage à vivre à un rythme effréné. Il faut le satisfaire séance tenante. A l’opposé toute offense est éternelle, que le dommage soit réel ou supposé. La rage narcissique, qui vient de la blessure narcissique, se marque par la disproportion entre l’incident et la réaction, le manque de toute compassion et la ténacité.

 

  

2. L’étude psychanalytique.  Dans Pour introduire le narcissisme en 1914 Freud sort le narcissisme des états pervers pour l’étudier en tant que donnée structurale du sujet. Il est contemporain de la découverte de son corps et de son appropriation comme source de plaisir ou auto-érotisme. C’est par exagération que peuvent apparaître les psychonévroses narcissiques que sont la manie par inflation démesurée ou la mélancolie par dépression irréductible. Dans la mélancolie, un objet par déception est désinvesti de sa charge libidinale qui reflue sur le moi par une régression narcissique. Ce sont les grandes difficultés à soigner des mélancoliques qui ont conduit Freud à ce recours au narcissisme. La névrose devient ainsi le négatif de la perversion.

Lou Andréas-Salomé précisera que le narcissisme est l’équivalent de la sexualité pré-génitale avant l’apparition de l’amour objectal qui va vers un partenaire.

Mélanie Klein ne parle pas de narcissisme et à la place  « d’Eros et Thanatos » parle d’Envie et Gratitude qu’elle trouve dans ses analyses de la mégalomanie et de l’omnipotence infantile, conduisant à une destruction puis une restauration du premier objet d’amour.

Pour Lacan le nouveau-né n’a pas encore fait la séparation entre le moi et l’objet, sans identité constituée, il n’est pas encore un sujet véritable. Puis le cri, expression de l’insatisfaction devient un appel, expression d’un besoin et d’un désir. L’identité du sujet va se constituer par une fausse indentification à son image dans le miroir puis dans le regard de l’autre. Le moi est donc un objet imaginaire comme un autre « moi est un autre ».

3.La cure des narcissiques et états limites.   L’expérimentation et la théorie du narcissisme primaire ont été faites par Heinz Kohut (1913-1981) sur les Américains de Chicago à partir de 1945. Effectivement il y avait une totale différence entre leurs structures inconscientes et celles des névrosés oedipiens de Vienne en 1890. Kohut a du tout inventer pour les soigner ce qui change complètement la cure « analytique ».

·         L’interprétation est inutile, car inopérante et toujours refusée par le « patient », donc elle est abandonnée ou remisée au second plan.

·         L’analyste, réduit au silence et à l’impuissance, doit renoncer à toute guérison ou tout résultat thérapeutique et se contente d’éviter le clivage bon objet/mauvais objet (c’est-à-dire mauvais analyste/bon patient ou très rarement bon analyste/mauvais patient)

·         L’analyste se présente comme un objet réparateur face à un sujet abîmé. Le besoin narcissique est au premier plan, le self blessé doit être restauré.

·         Par conséquent l’analyste ne pratique plus « la neutralité bienveillante », mais l’empathie (Einfühlung), se mettre à la place de, vivre avec, partager. Il donne de lui et accepte qu’on lui prenne des éléments sains pour réparer le moi carencé. Il sait qu’il n’y a pas de cure objective et d’observation objective du patient, l’observateur fait partie de ce qu’il observe et modifie en même temps.

·         Les transferts narcissiques (ou selfobjectal) sont complexes et divers. 1. Le transfert idéalisant situe l’analyste en position d’objet tout-puissant. Le patient au lieu d’être aidé par l’amour de l’analyste le vit comme un contrôle, puis une mise en esclavage. « Tu es parfait et je fais partie de toi, mais alors je suis vide et nul ». 2. Le transfert en miroir au contraire implique une remobilisation du soi grandiose du patient, l’analyste n’étant là que pour en être témoin et le certifier. « Je suis parfait et j’ai besoin de toi pour me le confirmer ». 3. Mais il existe aussi des transferts fusionnels se traduisant par un contrôle tyrannique et omnipotent sur l’analyste. 3. Le  transfert en jumelage ou en alter ego implique un meilleur niveau de séparation d’un jumeau qui n’est pas soi.

4. Narcissisme de mort et sado-maso.  Chez bien des narcissiques pervers, leur moi est sidéré par ce qu’ils ont été capables de faire et affligé du désastre provoqué par leur sadisme. Les objets aimés sont dans un état de désintégration totale qui les submerge de remords, d’anxiété et de désespoir. Quelque chose d’irréparable leur semble avoir été commis et le chaos qui en résulte en eux leur paraît dangereux. Sur le plan archaïque inconscient ils sont sidérés par la scène primitive parentale et leur incapacité de stopper le dangereux coït des parents intériorisé dans leur corps (ou dans leur âme). L’incapacité d’inter-réagir avec des objets totaux les maintient sans fin dans leur souffrance dépressive.

On trouve le même désespoir sans fin chez des filles persuadées d’avoir fait succomber leur père à leur séduction, passant sans cesse d’une dimension narcissique à la version mélancolique. Ceci peut les mener à des actes d’auto-mutilation et à des conduites sacrificielles expiatrices.

D’autres cherchent à encapsuler ces objets partiels opacifiés. La structure de la bulle permet de séparer le désir de la réalité selon Lacan. On donne souvent une figuration onirique à ces sphères transparentes. L’approche des autistes et des anorexiques permet parfois de côtoyer ces parages originaires où le moi n’existe pas encore. Un surmoi archaïque, sadique et obscène englue jusqu’à l’étouffer la sphère fantasmatique. Avec la bulle d’air, le salut se laisse voir dans la possibilité de « rêver ».

Au contraire l’athée est un individu jaloux de dieu, qui veut prendre sa place, selon la mégalomanie omnipotente du nourrisson. Le mystique lui a complètement renoncé à tous les désirs égoïstes et narcissiques, pour se soumettre totalement à la volonté de dieu ou de son Supérieur.  On invoque l’idéal du moi, mais celui de l’athée est le plus grand possible puisqu’il veut prendre la place de dieu.

 

                                                        D. La psychanalyse spiritualiste

 

La psychanalyse spiritualiste, ou transpsychanalyse, propose un autre amour. Il est ce qui a été visé à travers Agapé et le Pneuma. Il est très exactement cet amour qu’ont rencontré les mystiques et pour lequel ils n’ont jamais trouvé les mots convenables, ce qui les a conduit à écrire des livres et des livres. A la place de la « neutralité bienveillante » freudienne, la transpsychanalyse installe la « positivité bienfaisante », ce qui change tout, du tout au tout.

L’amour ce sont d’abord des pensées et pour cela il faut nettoyer son âme et son inconscient. Mais l’amour c’est surtout un sentiment que traditionnellement on sent dans son cœur. Physiquement le cœur se charge d’énergie et l’on ressent successivement une chaleur, un gonflement, une dilatation, des vibrations. Après une déchirure, on entre dans la phase des larmes, des douces larmes de joie. Le cœur est désormais ouvert et la compassion de cœur à cœur est possible. Bien entendu c’est tout autre chose que « la neutralité bienveillante » de bien des freudiens et leur indifférence polie. Alors on offre « la positivité bienfaisante ». Mais quiconque erre loin des sentiers de l’amour est plus lamentable qu’un cadavre (Hadewijch d’Anvers).

Alors l’amour coule en vous comme un long fleuve de vie. Le mépris de l’amour spirituel conduit au mépris de l’homme, qui est réduit à sa seule fonction érotique et rabaissé au niveau de l’animal ou plus bas. Le retrait du divin de la nature est la source de nos névroses. Le desséchement du cœur de l’homme est la preuve de l’éloignement du divin. En voulant tuer Dieu, c’est l’homme qu’on a tué. Il subsiste un lien organique entre la femme et la nature. Ce sont les femmes qui à chaque siècle ont poussé les hommes à aimer. Au fond, actuellement la seule image divine qu’adorent les chrétiens est celle d’une femme aimant son enfant dans ses bras. L’amour se mérite et la voie vers le Divin passe par la terre et le cosmos. L’avenir (ou même la survie) de l’homme sur la terre dépend des forces spirituelles. « Si la terre n’est rien, je ne suis rien non plus. Je me sens plus près du divin en me rapprochant de la terre. En me prosternant sur la terre, je prends conscience de tout ce que je lui dois » écrit Gandhi pour nous tous. Alors l’humanité peut-elle muter vers un amour pur, le vrai amour ?

 

                                                

Conclusion

 

    L’amour s’est donc construit peu à peu au fil des siècles et s’est enrichi de l’apport de chacun et surtout de chacune. Il est source de tout : chansons, romans, maisons, monuments, villes, religions et civilisations. Il accompagne l’homme depuis ses origines simiesques avec l’australopithèque et la femme de Néanderthal. Sublimé et attribué à Dieu, il devient cosmique et atteint une signification mystique. Et le secret se révèle enfin à nous.

    L’amour est en réalité l’âme de l’univers. La danse des atomes, la giration des étoiles et des planètes, la montée de la vie vers la conscience : tout est du à l’amour.

« L’amour est un océan infini dont les cieux ne sont qu’un flocon d’écume. Sache que ce sont les vagues de l’amour qui font tourner la roue des cieux : sans l’amour le monde serait inanimé. Chaque atome est épris de cette Perfection et se hâte vers elle. » Rumi.

« A chaque instant retentit de tous cotés l’appel de l’amour. Si ce n’avait pas été par pur amour, comment aurais-je donné aux cieux l’existence ? J’ai élevé cette sublime sphère céleste afin que tu puisses comprendre la sublimité de l’amour ». Rumi.

Dans cette période post-moderne de plus en plus de personnes veulent échapper au scientisme du dix-neuvième siècle, au matérialisme désespérant du XXème siècle, pour construire le monde nouveau du XXIème siècle. En s’expansant dans quelque chose de plus large que son petit moi, on peut se sentir en harmonie avec la vie de l’Univers et avoir le sens du Sacré.

Le véritable amour est pour tous ceux qui veulent quitter l’angoisse de l’absurde pour entrer dans la Joie et l’Espoir. Les humains qui s’en sont imbibés, en eux palpite une immense aurore boréale d’autant plus lumineuse qu’aucune distance les sépare.

C’est pour eux qu’a été écrit ce livre qui est un hymne à l’Amour.

 

 

Hymne à l’Amour

J’ai choisi de revivre au nom de l’amour, parce que j’ai vu l’Amour guérir les cœurs en profondeur. Parce que j’ai vu des miracles se produire au nom de l’amour avec un grand A, je continue à en faire ma cause. L’amour est un baume sur les plaies. L’Amour ouvre les cœurs. L’amour sème les germes du guérir de l’âme. L’amour se faufile à travers les blessures du cœur. L’amour a cette vibration que le mental ne peut capter, cette fréquence qui possède à elle seule tous les attributs divins ; cette clarté qui voit tout de nous.

Commentaire du dessin sur le cœur.

L’aventure de l’amour a commencée ainsi.

 

  1. La demande d’amour tous les jours. Demander de recevoir l’amour, et y penser tous les jours.
  2. Puis donner un amour personnel. Et à l’extérieur de même avec les humains : faute de recevoir l’amour, en donner, comme cela il y aura de l’amour. Peu importe qui le donne !
  3. Acheter une montre japonaise qui sonne discrètement toutes les heures, pour me rappeler de  penser à Dieu et à l’Amour. Et continuer pendant plusieurs années.
  4. L’Amour augmentant de jours en jours, un jour découvrir beaucoup d’amour, énormément d’amour et réaliser que ce n’est pas le mien. Cet amour vient d’ailleurs, c’est le Sien. C’est un Amour infini, donc divin.
  5. Réaliser que l’origine est divine. Ce n’est pas moi qui ait aimé le premier : c’est Lui qui m’a aimé d’abord, et appelé et choisi. Le mérite en revient à Lui, qui a eu l’initiative. L’amour augmente beaucoup par cette reconnaissance. Pourquoi moi ?
  6. Alors c’est le début du drame : partout l’amour n’est pas reconnu tel qu’il est. Il y a une ingratitude envers l’Amour : il n’est pas reconnu tel qu’il est. On ne rend pas l’amour à l’Amour ! C’est l’Amour bafoué = partout sur la terre règne l’injustice et la violence.
  7. Le cœur enfle et devient tout chaud. On sent cette chaleur physiquement.
  8. Et d’autres personnes commencent à le sentir. Certaines communiquent par les sentiments d’amour, qui se sentent à distance. D’autres sentent la chaleur, cela a été noté pour des saintes et mystiques.
  9. Puis le cœur éclate. Le cœur est déchiré et saigne. On garde une plaie au cœur. Des gouttes en tombent.
  10. Puis viennent les larmes. Ce sont des larmes divines, par participation et sans aucune tristesse. Les yeux doivent être lavés par les larmes.  C’est la période de la compassion. On souffre de tous les malheurs qui arrivent à l’humanité.
  11.  On en garde un grand cœur. On a la main sur le cœur et le cœur dans la main. Comme le chante ZAZ « Je veux mourir la main sur le cœur ».

 

 

 

 

Bibliographie

 

1.      Les Celtes

Bédier Joseph, Le roman de Tristan et Iseut, éd. Piazza 1948

Béroul, Le roman de Tristan, Champion 1972

Bise Gabriel, La véritable histoire de Tristan et Iseut, Liber/Minerva, 1986

Fleming, Les celtes, l’aube mystique en Europe, Duncan/Time-Life, 1997

Markale Jean, La femme celte, Payot, 2001

 

2.      Les Contes

 

Bettelheim B. Psychanalyse des contes de fées, Robert Laffont, 1976

Desoille R. Entretiens, Payot 1973, Privat 2000.

Erny P. Sur les traces du petit chaperon rouge, L’Harmattan, 2003

Guingand M. L’ésotérisme des contes de fées, Laffont 1982

Jean G. Le pouvoir des contes, Casterman, 1981

Kaes R. Contes et divans, Dunod, 1985

Mothe J-P. Du sang et du sexe dans les contes de Perrault, L’Harmattan, 1999

Propp V. Morphologie des contes, (1928), Seuil, 1970

Rousseau R-L. L’envers des contes, Dangles, 1988

Soriano M. Les contes de Perrault, Gallimard, 1968

 

3.      Grecs

Apulée, Métamorphoses,in Grimal Romans

Bonnard André, la poésie de Sapho,

Delcourt Marie, Hermaphrodite, PUF 1958

Flacelière Robert, L’amour en Grèce, Hachette, 1960

Grimal Pierre, Romans grecs et latins, La Pléiade/nrf, 1958

Grimal Pierre, Dictionnaire de mythologie, PUF 1958

Homère, Oeuvres, La Pléiade/nrf 1955

Lacarrière Jacques, Dictionnaire amoureux de la Grèce, Plon 2001

Nygren Anders Erôs et Agapé, Aubier, 1944

Plutarque, De l’amour, Les Belles Lettres, 1967

Robin, La théorie platonicienne de l’amour, Le Calligraphe 1955

 

4.      Les Occitans

Brenon Anne, le dico des Cathares, Milan 1980

Duvernoy Jean, le dossier de Monségur, Pérégrinateur, 1990

Nelli, René, L’amour et les mythes du cœur, Hachette, 1952

Nelli, René, L’érotique des troubadours, Privat, 1962

Nelli, René, Troubadours et trouvères, Hachette, 1979

Pernoud Régine, Aliénor d’Aquitaine, Le grand livre du mois, 2001

Pernoud Régine, Héloïse et Abélard, Bibliothèque de culture historique, 1980

Rougemont Denis de , l’amour et l’Occident, UGE 10/18, 1962

Sède Gérard de , Le secret des Cathares, J’ai lu, 1980

Sède Gérard de , Le sang des Cathares, Pocket Press-Plon, 1976

Thuasne, L, Le roman de la rose, Paris, 1929

Livre du cœur d’amour épris, Paris, 1457

Centre d’Etudes cathares , Hérésis, Carcassonne

Cahiers d’Etudes cathares, Narbonne

 

 

 

5.      Les Béguines

Epiney-Burgard et Zum Brunn, Femmes troubadours de dieu, éd. Brépols, 1988

Hadewijch d’Anvers, Amour est tout, éd. Téqui, 1984

Hadewijch d’Anvers, Visions, éd. OEIL, 1987, collection dirigée par M-M. Davy

Hadewijch d’Anvers, Ecrits mystiques des Béguines, éd. Seuil, 1954 (Sagesses)

     Hildegarde de Bingen, Les causes et les remèdes, éd. Jérôme Millon, 2001

Hildegarde de Bingen, Le livre des subtilités des créatures divines, éd. J. Millon, 2001

Journé Nicolas, Prier avec sainte Gertrude de Hefta, éd. Saint-Paul, 2002

Mechthild de Magdebourg, La lumière fluente de la divinité, éd. Jérôme Millon, 2001

Pernoud Régine, Hildegarde de Bingen, éd. Du Rocher, 1994

Porète Marguerite, Le miroir des âmes simples et anéanties, Albin Michel, 1997 (poche)

 

6.      Divers

Alberoni,F. Le choc amoureux, Ramsay   

Apollinaire, Ombre de mon amour, Genève, Pierre Cailler, 1947

Aragon, Elsa,   Les yeux d’Elsa,  Le fou d’Elsa,    Gallimard, 1950

Aristenete, Lettres d’amour, Les Belles Lettres, 1938

Armogathe, J.R. Le quiétisme, PUF. 1973

Audiat, Pierre, 25 siècles de mariage, Hachette, 1961

Bardèche, Maurice, Histoire des femmes, Stock, 1968

Bataille, Georges, Les larmes d’Eros, J-J. Pauvert, 1961

Bédier, Le roman de Tristan et Iseut, L’édition d’art, 1946

Béguin, L’âme romantique et le rêve, Paris, 1937

Belperron, La Joie d’Amour, Paris, 1948

Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie, Fayard, 1950

Borel, Pétrus, La soif des amours, Rapsodies, 1850

  Bouissounouse Janine, Julie de Lespinasse, sa passion, Hachette, 1958

Breton, André, L’amour fou

Brontée, Les hauts de Hurlevent,

Brunner, E. Eros und Liebe, Zurich, 1953

D’Arcy, M-C. La double nature de l’amour, Paris, 1948

Decaux, Alain, Amours Second Empire, Hachette, 1958

During, Jean, Musique et extase, Albin Michel, 1988

Elsen, Homo éroticus, Paris, 1953

Eluard,Paul, L’amour, la poésie, Gallimard, 1948

Epiney,G. et Zum Brunn, Femmes troubadours de Dieu, éd. Brépols, 1988

Flacelière, R. Amour humain et parole divine, Seuil, 1947

Flacelière, R. L’amour en Grèce, Hachette, 1960

Fournier, Alain, Le grand Meaulnes, éditions Emile-Paul, 1913

François d’Assise, Fioretti, Editions franciscaines, 1946

Fromm, Erich, L’art d’aimer, Editions Universitaires, 1967

Gibran Kahlil, Le Prophète, J’ai lu, 1950

Gide, André, La porte étroite, Fayard, 1950

Gilson, Etienne, Introduction à l’étude de St.Augustin, Vrin, 1929

Gouillard, Jean, Petite Philocalie de la prière du coeur, Cahiers du Sud, 1953

Guitton, Jean, Essai sur l’amour humain, Aubier, 1952

Illouz Eva, Pourquoi l’amour fait mal, Seuil, 2012

Kierkegaard, Vie et règne de l’amour, Paris 1945

Kristeva Julia, Histoires d’amour, Denoël, 1983

Lacroix, Personne et amour, Le livre français, 1948

Lancelin Aude, Lemonnier Marie, Les philosophes et l’amour, Plon, 2008

Lecercle Jean-Louis, L’amour, recueil, Bordas, 1985

Michelet, L’amour, Calman-Lévy, 1858

Mousseau Jacques, L’amour à refaire, Denoël 1969

Pascal Blaise, Discours sur les passions de l’amour, Pléiade, Gallimard, 1954

Pasini, Andreoli, Eros et changement, Payot,  1981

Péret Benjamin, Anthologie de l’amour sublime, Albin Michel, 1956

Rousseau Jean-Jacques, Emile, Garnier 1957

Salles François, Traité de l’amour de Dieu, Paris 1616

Stendhal, de l’amour, Garnier 1980 (1822)

Watts Allan, Amour et connaissance, Gonthier, 1966

 

Table des matières

 

Introduction

Première partie

1.      L’amour celte

A.    Tristan et Yseult

B.     Les Celtes

C.     Les Goliards

D.    Héloïse et Abélard

E.     Aliénor d’Aquitaine

 

2.      L’amour dans les contes de Fées

A.    Les contes de Fées

B.     Les Fées

C.     Les contes de Ma Mère l’Oye

D.    Les contes européens

E.     La transmutation de l’amour

 

3.      La civilisation grecque

A.    Eros et Psyché

B.     L’amour chez les dieux et les Héros

C.     L’amour dans l’histoire

D.    La philosophie de l’amour

 

4.      Le Pur Amour Occitan

A.    Les origines de la Finn’ Amor

B.     Les étapes du Pur Amour

C.     Les Cours d’amour

D.    Les influences en Europe

E.     L’amour cathare

 

5.      L’amour divin chez les Béguines

A.    l’Histoire des Flandres

B.     la mystique nuptiale

C.     les inventions originales des Femmes

D.    Petite anthologie des Béguines

 

6.      L’amour précieux à la période classique

A.    L’amour précieux

B.     L’amour pastoral

C.     La Princesse de Clèves

D.    L’amour cornélien

E.     L’amour des philosophes

 

7.      Les grandes passions romantiques

A.    Les Romans

B.     Les amours des romantiques

 

8.      L’amour du genre humain

              A. Les Saint-Simoniens

              B. La Philanthropie

              C. Les romans modernes

 

      9. Les célèbres amours islamiques

       A. Les romans d’amour

       B. Le culte de la Femme en Islam et sa condition sociale

 

10.  L’amour venu d’Orient

       A. L’amour bouddhiste

       B. La pratique et la condition de la Femme

       C. L’amour hindou

 

Deuxième partie

 

11. La purification de l’amour

       A. L’amour cannibale

       B. L’amour prison

       C. L’amour sado-maso

       D. L’amour oedipien

       E. L’amour égoïste

 

12.  La psychanalyse de l’amour

       A. La Libido à la place de l’amour

       B. L’amour de Transfert

       C. Amour de soi et narcissisme

       D. La psychanalyse spiritualiste

 

Conclusion : Eloge de l’amour

Bibliographie

Du même auteur

Du même auteur

 

 

. Le nu et le vêtement, Éditions Universitaires, 1972 et 1975.

. La maîtrise des rêves, Editions Universitaires, 1983.

. Psychosociologie de la mode, PUF, 1979 et 1984.

. L’invention du corps, PUF, 1986.

. Vivre nu, psychosociologie du naturisme, éditions Trismégiste, 1987.

. Ce corps haï et adoré, Tchou/Sand, 1988.

. L’amour transpersonnel, (en collaboration), éditions Trismégiste, 1989

. Le langage du corps et de la communication corporelle, PUF, 1989

. Corps et psyché, Les psychothérapies par le corps, Desclée de Brouwer, 1992.

. Corps et extase, Trédaniel, 1993

. Méditations et Psychothérapie (en collaboration), Le Fennec, 1995; Albin Michel, 1999.

. Le rêve éveillé, Bemet-Danilo, coll. « Essentialis », 1999.

. Les thérapies transpersonnelles, Bernet-Danilo, coll. « Essentialis », 1999.

. Marie-Madeleine Davy ou la liberté du dépassement (en collabora­tion), Le Miel de la Pierre, 2001.

. La psychanalyse spiritualiste, Desclée de Brouwer, 2004

. Histoire de Montalivet, Publimag, 2005

. L’Eveil de la Kundalini, Alphée, 2005

. Rencontres avec douze femmes remarquables, Alphée, 2006

. Les rêves, les comprendre et les diriger, Dangles, 2006

. Les Expériences de Mort Imminente et l’après-vie, Dangles, 2008

. Du développement personnel au Transpersonnel, Alphée, 2008

. Histoire du Hatha-Yoga, Almora, 2011

. Histoire des idées des hommes sur Dieu, éditions de la Hutte, 2012

 . Douze femmes remarquables,  Regard&voir, 2013

. Eveil de la Kundalini, Tantra, Chakras, Kundalini, Grancher, 2014

. La méditation, Accarias-L’originel, 2014

. Yoga-Nidra et Rêve Eveillé, Accarias-L’originel, 2015

 

Quatrième de couverture.

 

L’histoire de l’amour en France à travers les siècles et les plus beaux romans d’amour.

Aimer vraiment est très difficile et chaque siècle a inventé sa manière d’aimer, son style.

Ce sont les femmes,  qui aiment naturellement leurs enfants et qui demandent aux hommes de les aimer ainsi.

A tous les siècles, dans tous les pays, les femmes ont inventé l’amour.

Puis les religions et les philosophes ont précisé et défini ce qu’était l’amour.

Une vie sans amour est plus lamentable qu’un cadavre.

Puis la psychologie nous a appris comment purifier notre amour.

Et la psychanalyse nous enseigne comment passer d’un amour égoïste

à un amour généreux, de Eros à Agapé.

 

 

 

 

Marc-Alain Descamps est professeur de psychologie et de yoga. Il est psychanalyste Rêve Eveillé et après des voyages en Orient et aux Indes, il se passionne pour l’étude des Mystiques de toutes les religions.

 

www.descamps.org/marc-alain