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De la MORT à l’IMMORTALITE, conduis-moi !
(mrtyor ma amritam, gamaya)

par Marc-Alain DESCAMPS

Le but premier du yoga est la victoire sur la mort. Il permet en une seule vie d’échapper aux morts successives dans le cycle sans fin du samsara. Le yoga est pour tous ceux qui en ont assez d’engraisser le sol des cimetières. C’est ce qu’a oublié un certain yoga occidental qui ne vise qu’à la souplesse et se demande ce que la mort peut bien avoir à faire dans le yoga.

Pourtant Shiva le dieu du yoga est dit Bhûteshvara, le Seigneur des spectres, enduit de cendres (vibhûti) il rode dans les lieux de crémation (shmashâna) avec son tambour (Damaru). De plus la quatrième de sa quintuple danse cosmique est la Tandava, la danse macabre annoncée par le Sonneur de la Mort dans les jungles et les déserts. Il porte le sceptre à tête de mort (Khatvanga) et sous le piétinement de ses pieds cessent l’Illusion et la Désillusion, l’univers réduit en poussière s’anéantit car l’ère est révolue. Mais il est aussi nommé le Conquérant-de-la-mort (Mrityumjaya) parce qu’il donne la pure félicité. Bien que portant un collier de têtes de morts et entouré par la mort, il est au-delà des atteintes de la mort et des poisons mortels.

De même le yogi selon les Yoga-sutras de Patanjali ne peut échapper à l’universalité des souffrances (la souffrance omnipénétrante, la souffrance de la souffrance, les grandes souffrances) qu’en trouvant les causes de souffrances (kléshas) qui s’enracinent toutes dans la peur de la mort (abhiniveshas II, 23).

Pourtant la mort est omniprésente et nous entoure de partout. Elle frappe sans cesse et ne prévient pas : elle est imprévisible et déplacée, incongrue et inopinée. Elle frappe tout d’inachèvement et ne respecte pas l’ordre des âges et des générations, la mort des enfants étant toujours le scandale inadmissible auquel on ne s’habitue jamais. Le pire est qu’après avoir frappé tout autour de moi, elle finira par m’atteindre à ma grande surprise. C’est même la seule chose certaine de ma vie : tout ce qui est né doit mourir et je mourrai un jour. Le fait de devoir mourir est beaucoup plus certain que l’identité de mon père biologique. Bien plus, en réalité la mort est déjà là, car elle est inhérente à la vie, elle est dans le changement. Ont successivement disparus en moi le nouveau-né, le nourrisson, le bébé, l’enfant, le pubère, l’ado et le jeune ... De même dans mon corps les cellules meurent les unes après les autres et sont évacuées par la respiration, la digestion, l’élimination et les soins de nettoyage des cellules mortes. Mais sans cesse la vie renaît à partir des cellules de la moelle de mes os. Encore plus cruelle est la mort de tous mes anciens souvenirs. Quand j’y songe cette confrontation à l’inéluctable de la mort est une injustice révoltante. Au fond pourquoi devrais-je mourir ?

C’est cette irruption soudaine de la pulsion de mort qu’a vécu un ado de seize ans Venkata Raman. Il a été tellement épouvanté qu’il n’a pu s’occuper de rien d’autre et a décidé d’affronter la mort, d’entrer dans la mort et de vivre cette mort, sans attendre. Là où il était, il s’est aussitôt allongé par terre seul dans la maison de son oncle pour mourir. Quand il s’est relevé il était au-delà de la peur de la mort et a été appelé Ramana Maharshi (1879-1950). Il avait découvert ce qui meurt. Le corps est brûlé, mais l’esprit transcendant le corps ne peut pas être touché par la mort. Tout ce qui naît meurt un jour, mais la partie qui n’est jamais née ne peut pas mourir. La question essentielle reste donc « Qui suis-je ? » et surtout « Qui en moi, pose cette question ? ». Quand on a ôté tout ce qui est personnel et relève de l’égo, il ne reste plus que l’Atman (Aham Brahmâsmi). Je ne me réduis pas au corps physique de cette incarnation. Réalisant ce corps comme de l’écume, le yogi arrive là ou le Roi de la Mort (Yama) ne peut plus le saisir.

Et cette expérience est offerte à chaque pratiquant de yoga lorsque son instructeur lui propose de s’allonger par terre dans la posture du cadavre (shavasana). Et dans ces séances de relaxation ou de Yoga-Nidra, bien des personnes au début sentent surgir soudain la pulsion de mort et se relèvent brusquement, pour se prouver en marchant que leur corps n’est pas mort et exorciser leurs angoisses.

Le Yoga permet d’aller plus loin dans la guérison de la mort. Cela a été le travail du Yoga intégral d’Aurobindo, de Mère et de Satprem : spiritualiser le corps en y faisant descendre le supramental, décrasser chaque cellule avec la conscience divine de lumière et d’amour. Il faut déraciner la mort, son imposture, ses griffes, les racines de sa cruauté. La mort est une lâche qui a peur. Il faut flanquer la trouille à la mort, une trouille mortelle. C’est la mort qui va avoir peur de mourir, si le yogi installe la non-mort dans chacune de ses cellules.

Jusqu’où peut aller cette victoire sur la mort ? Sont dits avoir spiritualisé leur corps quelques prophètes comme Elie dans la Bible et les 18 Shiva-Siddhas qui ont obtenu la libération totale (Soruba mukti) par le kriya kundalini comme Babaji, Agastyar, Goraknath, Boganathar … Mais ce qui a été réalisé individuellement doit l’être collectivement pour l’évolution de l’humanité par « un gouffre atmosphérique ». Les tulkous tibétains pratiquent le départ volontaire pour assurer leur prochaine réincarnation et dans la voie du Dzogchen la spiritualisation du corps permet sa disparition complète en «corps arc-en-ciel ».

La diffusion des sagesses de l’orient a permis la constitution de la Nouvelle science occidentale de la mort. Elle a été popularisée par Raymond Moody, Elisabeth Kübler-Ross, Cecily Saunders … Cela commence par la fin de l’acharnement thérapeutique avec les services des soins palliatifs, les centres anti-douleur et le souci de la qualité de vie menant à une fin de vie dans la dignité. La mort devient enfin humaine et cesse de faire peur. Nous retrouvons par là les quatre âges (ashramas) de la vie selon le yoga : après l’étude et la vie de famille vient le fait de se retirer dans la forêt en renonçant aux biens matériels (vanaprastha) et enfin dans le détachement total aller au-devant de la mort en chantant (sanyasin). Elisabeth Kübler-Ross a pu mettre en évidence les cinq attitudes face à la mort : le refus, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. Il suffit d’accompagner un mourant dans le silence et le contact pour réaliser que l’on en reçoit bien plus que l’on ne peut lui donner. Partager l’expérience de l’agonie d’un patient mourant nous émeut jusqu’aux larmes et nous rend notre humanité. Surtout lorsque l’on trouve une personne au stade cinq qui n’a plus peur de la mort, on ressent un immense soulagement : il nous délivre de la peur absurde de la mort.

En fait la mort est une naissance : on retourne d’où l’on vient, rejoindre avec joie ceux qui nous ont envoyé pour cette dernière mission sur terre. « La mort-anéantissement » inventée par les matérialistes et reprise par trop de médecins n’a aucune preuve scientifique, il n’existe aucune expérience prouvant qu’il n’y a plus rien après la mort. Seulement leur définition arbitraire et tautologique « la mort est l’état dont on ne revient pas » les oblige de nier tous les retours des premières étapes du mourir (dying) et toutes les expériences de mort imminente (NDE). Il reste le travail de guidage des âmes égarées vers la Lumière qui a été celui de tous les chamanes et yogis psychopompes comme Shiva et Anubis.

En conclusion, l’expérience centrale et concrète peut et doit être faite par chacun lors des méditations qui permettent de se connecter au noyau d’immortalité que nous portons tous en nous. D’abord il faut traverser la couche du mental, des idées et des raisonnements de notre intellect. Alors surgissent dans les méditations les angoisses de mort dont on ne s’est pas délivré. Enfin en perçant jusqu’au fond je découvre l’évidence.

«Je sens mon âme, l’Atman ou le Soi.
Là au fond, c’est plein de vie.
La vie en émane sans cesse.
C’est simple et clair. Evident.
Il n’y a ici personne susceptible de mourir, comme mes cheveux ou mes ongles.
Cela a toujours été là.
C’est immortel. Immobile. Stable. Eternel.
Cela se déploie sans fin.
Ce qui n’est pas né, ne peut pas mourir.
Je sens la présence vivante du non-né.
Notre nature originelle n’est jamais née,
ce noyau ne mourra donc jamais.
Au centre se trouve l’Etre et il est éternel,
ici au centre il n’y a rien qui puisse changer.
L’Unique, non-composé, ne se décomposera pas.
Cela a été présent de toute éternité. »

Ainsi le Yoga m’a mené de la mort à l’immortalité (Mrityor ma amritam, gamaya), comme il peut me mener des ténèbres à la lumière et du non-être à l’être.

Marc-Alain Descamps,
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