|
MÉMOIRES DE RECHERCHE DE L'INSTITUT :
LACCOMPAGNEMENT
DE LA FIN DE VIE
Par Marie-Jeanne Kouskoff
(Page: 1)
INTRODUCTION :
Laccompagnement des mourants
apparaît comme lune des caractéristiques
de lHumain ; on date les premières sépultures
de cent mille ans ; la façon de traiter les mourants
et les morts est un indicateur pertinent du degré de
civilisation.
Or aujourdhui, dans nos sociétés occidentales
modernes, la maladie ou le handicap grave et la mort sont
devenus tabous. Pour une société fondée
sur la volonté de maîtrise du monde, laccumulation
des richesses, des pouvoirs et des savoirs, la mort est un
non-sens, cest le néant. Le déni, loccultation
ou lescamotage de la mort sont nécessaires à
sa survie. Les rituels qui entouraient la mort disparaissent.
Dans la pratique dune vie sociale de plus en plus individualisée,
chacun doit seul donner sens à sa vie comme à
sa mort.
I - REVELATION DE LA MALADIE
ET SOUFFRANCES
1) - les soignants
a) - le médecin :
Cest à lui que revient
la responsabilité de révéler sa maladie
au patient ; cest dès cet instant quavec
tout le personnel médical commence laccompagnement
du malade.
Va-t-il lui dire " la "
vérité ? Et quelle vérité ? Il
doit réfléchir à ce qui peut être
révélé à une personne quil
ne connaît pas ; ce quil va dire au patient et
à sa famille va les amener à réaliser
que la vie est fragile et approche de son terme ou quun
handicap très lourd sannonce.
Michel Renault (dans "Soins
Palliatifs, Questions pour la psychanalyse ") écrit
: " En outre, ce nest
que le savoir médical du moment qui objective une certaine
réalité, et ce ne sont que des statistiques
qui déterminent le pronostic
Mais ce sont des
mécanismes psychiques souvent inconscients qui déterminent
le rapport à la vérité, aussi bien chez
le médecin que chez le patient ; lun comme lautre
mettent en place différents mécanismes de défense.
"
Ainsi le mensonge, la fausse réassurance,
lemploi dun jargon technique peuvent parfois être
utilisés par certains médecins pour repousser
une vérité trop angoissante, ou, au contraire,
un empressement à tout dire brutalement, comme pour
se libérer dun secret trop lourd à porter,
sans sêtre demandé si le patient était
prêt à tout entendre.
Dans cette relation soignant-soigné,
on ne peut passer sous silence les notions de transfert et
contre-transfert (cf Freud, Introduction à la psychanalyse)
sur lesquelles Michel Renault revient dans le livre déjà
cité :
" Ainsi, pour la subjectivité
inconsciente du patient, se conjuguent dans la figure idéalisée
du médecin, laura paternelle, porteuse dun
savoir, et lombre donatrice de la présence maternelle
"
.
Evidemment, ce transfert ne laisse pas le médecin indifférent
Mais un autre aspect, beaucoup plus subtil, du contre-transfert
du médecin peut se manifester du fait de la spécificité
de la pratique médicale qui, elle, demeure un art,
parce que lapplication des connaissances scientifiques
à la singularité vivante quest chaque
être humain comporte une marge dindécidable
Pour
le médecin, le diagnostic, avec sa marge dincertitude,
prend valeur dhypothèse. Il est en attente de
vérifications
Pour le malade, lattente peut signifier espoir
Sil
(le médecin) adhère plus ou moins consciemment
à plusieurs des pensées confiantes, càd
affectives de son malade, il en viendra à se poser
des questions
La part dindécidable ne va-t-elle
pas jouer en faveur de lespérance du patient,
cest-à-dire en ma faveur ? De cet indéfini
à une toute puissance, il ny a quun pas.
Cette part dimaginaire est donc grosse didéalisation
narcissique
que vient briser la mort du patient
Langoisse
de dommage narcissique est le talon dAchille du lien
social scientifique
Le corps humain " normal ",
dune santé parfaite et éternelle est un
corps symbolique, une intégrale de toutes les mesures
statistiques de la population considérées comme
bonnes.
Or la démarche scientifique compare le corps dégradé
qui minsupporte en miroir à cette effigie parfaite
Chaque
décès vient rappeler à lhomme de
science que cette effigie statique, symbolique, na pas
dexistence individuelle
Si, inconsciemment, elle
est devenue pour le praticien un objet de croyance, un but
fixé à lespérance de la médecine
dont il est le représentant, il sera désemparé
par la brèche quouvre chaque mort concrète
dans cette foi démesurée en la science. Sa défense
contre sa propre finitude est entamée ".
Formés pour guérir,
les soignants sont devenus les accompagnants involontaires
de la fin de vie qui se produit maintenant pour les trois
quarts en milieu hospitalier.
Comment le médecin, aussi
clair que possible avec son angoisse personnelle et les mécanismes
du transfert et du contre-transfert, peut-il accompagner au
mieux le malade et sa famille à accepter la maladie
et ses conséquences, les traitements, les handicaps
et en fin de compte lissue fatale ?
La vérité commence
dans la façon dont le médecin va faire passer
au malade linformation sur sa maladie, le temps quil
va lui consacrer ; cest à partir des interrogations
et des sollicitations du malade et de sa famille que se construit
et se développe la relation en vérité,
qui repose sur la confiance. Il doit répondre aux questions
en sadaptant à chaque patient et à chaque
moment.
b) le personnel infirmier
et aide-soignant :
La révélation de
la maladie appartient au médecin, mais il est plus
que souhaitable que le personnel infirmier et aide-soignant,
qui prend en charge les soins quotidiens et les familles,
soit inclus dans cette relation confiante, pour pouvoir relayer
les informations et soutenir le malade et sa famille. Sa place
privilégiée doit être reconnue et son
point de vue pris en compte dans les équipes soignantes.
Au cours de leurs études, les soignants nont
pas, ou très peu, reçu de formation psychologique
; il leur faut apprendre à mieux communiquer, à
mettre leurs propos à la portée des patients
et de leurs proches et à développer lempathie
De
même, ils devraient pouvoir bénéficier
dun soutien psychologique, dans des groupes de paroles,
pour être aidés dans leur confrontation quotidienne
à la souffrance (celle des malades mais aussi la leur)
et aux deuils, et éviter le " syndrome dépuisement
professionnel " que lon rencontre dans les services
où la mortalité est importante.
2)- les malades :
Lannonce du diagnostic
de cancer est toujours terrifiante et suscite deux types de
questions : " Est-ce que je peux men sortir, comment
combattre ? Pourquoi moi, pourquoi maintenant ? ".
Beaucoup de malades expriment
une grande culpabilité (abus divers) ou y voient une
fatalité à la suite dune série
dépreuves pénibles ou dun deuil
; certains ont retardé au maximum le diagnostic du
fait dune forme de dépression et du déni
des symptômes.
Chaque organe altéré
par la maladie ou ses traitements subit une double perte :
de sa fonction organique et de sa fonction symbolique.
La violence de la souffrance
est telle que la personne met en place des mécanismes
de protection pour tenter de préserver son intégrité
psychique. Elle élabore, en partie consciemment, mais
surtout inconsciemment, une stratégie de défense
face aux attaques de la maladie. Ces mécanismes, nous
les connaissons tous pour les avoir déjà expérimentés
dans notre vie lors dexpériences douloureuses
de ruptures, deuils ou pertes (dillusions). Elisabeth
Kubler Ross a mis en lumière le processus par lequel
les malades parviennent à lacceptation de la
mort en passant par différentes étapes : le
déni, refus ou dénégation ; la colère
; langoisse qui se traduit aussi bien par une projection
agressive sur les autres que par une régression ; le
déplacement, le transfert sur une réalité
moins douloureuse ; le marchandage ; la dépression
; la combativité, la maîtrise, la sublimation
; lacceptation. Mais parfois la maladie inflige une
telle violence et remise en cause des repères habituels
que les symptômes psychiatriques apparaissent comme
la seule issue possible.
3)- les proches :
Ils représentent lélément
naturel et permanent sur lequel le malade doit pouvoir sappuyer.
Malheureusement, en plus des difficultés matérielles
liées au travail et aux autres responsabilités
auxquelles ils doivent faire face, ils se heurtent le plus
souvent à de grandes difficultés psychologiques.
Il est très difficile daborder avec ses proches
des sujets tournant autour du handicap ou de la mort, chacun
se protégeant en prétendant protéger
lautre
La révélation de la maladie
et lapproche de la mort provoquent une crise grave pour
tout lentourage, son équilibre est bouleversé,
des conflits peuvent se manifester. Comme chez les malades,
la première réaction peut être le déni.
Il arrive parfois que le médecin annonce à la
famille un diagnostic et un pronostic sans appel, alors quil
na rien dit au patient. En agissant ainsi, il coupe
le malade de sa famille ; la collusion entre le médecin
et la famille instaure un secret qui exclut le malade. Or
cest à lui de décider dinformer
ses proches de sa maladie ou au contraire les tenir à
lécart, du moins au début. Certains désirent
préserver leur famille mais aussi sen préserver.
Les familles doivent être soutenues et accompagnées
pour éviter quelles ne fassent prématurément
le deuil de leur malade et le privent ainsi du soutien indispensable
des derniers jours, ou quelles en viennent à
faire une demande deuthanasie. Il faut leur consacrer
du temps, aider chaque membre à exprimer limpact
de la maladie sur sa propre vie, sa tristesse, sa colère,
sa culpabilité.
Le malade est un élément dun système
familial ; la maladie a des répercussions sur tous
; tous doivent être considérés comme des
partenaires, solidaires avec les soignants face à la
maladie grave et à la fin de vie. Aujourdhui
lentourage nest pas encore pensé et pris
en compte institutionnellement comme dimension intégrante
du soin, mais des associations de malades et de familles commencent
à prendre place dans les conseils dadministration
des hôpitaux. Toutes les initiatives dans ce sens sont
à encourager.
II- LES SOINS PALLIATIFS
1) - Ethique des soins palliatifs
En France, depuis le 9
juin 1999, une loi vise à garantir le droit à
laccès aux soins palliatifs "
Accompagner la vie jusqu au bout. La
société reconnaît enfin " quelle
doit la même considération à lêtre
qui va mourir quà celui qui va naître parce
que cet être est le même " -
Lucien Neuwirth
" Les soins palliatifs
sont des soins actifs et continus, pratiqués par une
équipe pluridisciplinaire, en institution ou à
domicile. Ils visent à soulager la douleur, à
apaiser la souffrance psychique, à sauvegarder et à
soutenir lentourage ".
Depuis une vingtaine dannées,
à linitiative de Cicely Saunders, à lhôpital
Saint Christopher de Londres, en réaction vis-à-vis
dune médecine " scientifique " conquérante,
qui passe de lacharnement thérapeutique à
labandon des patients qui ne répondent plus à
ses traitements, des services hospitaliers, fidèles
à leur tradition de compassion,se consacrent au soulagement
des mourants ; des recherches se poursuivent pour mettre au
point des techniques pharmacologiques et psychologiques visant
à diminuer la douleur et permettre à ceux dont
la maladie ne peut plus être guérie dutiliser
au mieux le temps qui leur reste. Cette éthique et
ces pratiques se sont maintenant largement développées
en Angleterre, au Canada, aux Etats-Unis et tendent à
sétendre au monde entier.
Cet accompagnement se pratique
déjà en France dans des Unités de Soins
Palliatifs, dans les hôpitaux qui disposent dune
équipe mobile de S.P. et dans de nombreux services
qui, sans avoir détiquette, assurent une prise
en charge du malade dans le même esprit. Il nécessite
lintervention déquipes pluridisciplinaires
et de bénévoles et exige deux coopération
et complémentarité. Les besoins en équipes
de S.P. sont énormes partout, et surtout dans les établissements
gériatriques et au domicile. De nombreux malades, en
période terminale, souhaitent rentrer chez eux ; nous
devrions leur donner la possibilité de le faire dans
les meilleures conditions.
2) - Le concept de dignité
Cest le concept de
dignité qui est à la base du mouvement pour
les soins palliatifs, comme de celui pour leuthanasie,
mais les uns et les autres sopposent sur sa définition.
Paula La Marne, philosophe,
professeur en Sciences Humaines, explique ainsi dans la présentation
de sa thèse " Réflexion éthique
sur le mourir " le glissement conceptuel qui aboutit
à cette contradiction : "
Pour Kant, autonomie et dignité se référaient
au caractère sacré de la vie ; alors lautonomie
déontologique était pleinement universelle et
la dignité était celle dune prééminence
morale de lhomme capable de liberté par rapport
aux autres espèces vivantes
Maintenant lautonomie
est lexpression dun désir individuel, et
la dignité le respect de la subjectivité. On
passe dun sens universel et rationnel de ces termes
à un sens pluraliste et subjectif, si bien que la qualité
de vie est comme la double éthique de lindividualisme
sociologique
Cest sur la base de ces trois notions
faussement anciennes dans les termes mais réellement
nouvelles dans le sens, formant un tout, que sest formée
la revendication moderne du droit à la mort. "
Quelle dignité sagit-il
de conserver ? Se réduit-elle à celle du "
paraître ", de laspect extérieur,
de limage que lon montre aux autres ?
Le sentiment dappropriation
de son corps et de sa vie comme un " avoir " rend
beaucoup plus douloureux la fin de vie et le lâcher-prise
inéluctables ; cest le plus souvent ce qui conduit
à la demande deuthanasie.
Que recouvre, pour les
partisans des soins continus, ce concept de " dignité
" ?
Kant dit que la dignité
est intrinsèque à la personne humaine ; rien
ne peut la lui faire perdre.
Hegel apporte un autre
élément important : "
Cest la reconnaissance, venue dautrui, qui fonde
mon humanité. Le secret de ma dignité se trouve
dans le regard quautrui porte sur moi. Et ma dignité
restera intacte, préservée des atteintes de
lâge, de la pauvreté, de la maladie, de
la décrépitude et même de la mort si autrui
me fait la grâce dun regard respectueux. "
Léthique doit
sincarner dans une pratique, ou bien elle ne sert à
rien. Ce sont ces valeurs que veulent incarner les personnes
qui sengagent aujourdhui à être accompagnants
bénévoles.
3) Les accompagnants
bénévoles dans les équipes de soins palliatifs
:
La naissance et la mort sont
aujourdhui, dans nos sociétés, largement
médicalisées. Nous avons tendance à confier
aux soignants des responsabilités excessives qui dépassent
leur formation et leur compétence ; les attentes par
rapport à la médecine sont démesurées,
comme sil était en son pouvoir de repousser la
mort toujours plus loin, jusquà nous faire oublier
son échéance inéluctable.
Il est important que les citoyens
que nous sommes se réapproprient leur rôle et
leur place auprès de ceux qui naissent comme auprès
de ceux qui meurent. Cest cet important mouvement de
société qui est en marche.
4) - Qui sont les accompagnants
bénévoles ?
Ce sont très majoritairement
(82%) des femmes ; 62% ont entre cinquante et soixante dix
ans ; 73% ont, ou ont eu, des enfants à charge ; 47%
sont mariés, 43% sont veufs, séparés
ou divorcés, 5% sont mariés sans enfant, 5%
sont célibataires.
Autrefois souvent pratiqué
par des femmes de milieux aisés, oisives et poussées
par la religion et la représentation sociale (cest
malheureusement limage quen ont encore certains
médecins qui refusent les bénévoles),
ce bénévolat sinscrit aujourdhui
dans une pratique laïque et citoyenne, sur la base dun
engagement volontaire, personnel et discret.
Quest-ce qui peut pousser
un individu vers un tel engagement ?
Il y a les motivations conscientes
et celles qui sont inconscientes et peuvent apparaître
lors du recrutement et des entretiens avec les psychologues,
ou lors de la session de sensibilisation (trois jours) ou
au fil du temps, lors des accompagnements et du travail effectué
régulièrement en groupe de parole. La réflexion
sur les motivations se poursuit tout au long de la pratique
du bénévole et nest jamais épuisée,
tout comme celle sur les bénéfices quil
en tire (ils ne sont pas matériels mais sont très
importants). Cest pourquoi le travail en équipe
dans le cadre dune association, le soutien des formations
et le travail sur soi en continu avec des psychologues sont
indispensables.
Au départ, il y a souvent
une expérience vécue auprès dun
proche en fin de vie, qui fait prendre conscience de limportance
de ces moments privilégiés, aussi douloureux
soient-ils, non seulement pour le mourant mais aussi- et surtout
?- pour ceux qui survivent.
Parfois une culpabilité
de navoir pas ou mal accompagné un proche peuvent
inciter à " réparer " ou " se
réparer " en accompagnant dautres personnes.
Certains ressentent le besoin
davoir une utilité sociale, soit quils
soient sans profession ou retraités, ou que leur profession
ne soit pas satisfaisante sur ce plan.
Les personnes qui veulent devenir
accompagnants bénévoles savent déjà
par expérience -ou elles en ont eu lintuition-
quil y a dans ces moments passés auprès
des mourants quelque chose de très précieux
à accueillir, recueillir et transmettre pour notre
humanité.
La solidarité découle
de la prise de conscience du mystère quest la
vie humaine. Notre identité se limite-t-elle à
notre corps physique ? Nous constatons que nous ne sommes
pas la source de notre vie, ni même de nos actes, de
nos pensées, de nos sensations ni de nos conditions
dexistence ; nous nous sentons reliés au même
fond, à quelque chose de plus grand que notre moi séparé,
nourris par lénergie universelle qui vit en nous
et nous transcende ; nous sommes nés; nous allons mourir
; notre liberté réside simplement dans cette
conscience, que nous partageons avec tous les êtres
humains et dans lacceptation ou le refus de notre condition.
Cest notre matrice commune ; elle crée en même
temps lobligation de lien social ; on ne peut se passer
dautrui ni pour se mettre au monde, ni pour se mettre
en terre. Nous sommes tous interdépendants les uns
des autres, mais aussi responsables les uns des autres.(cf
Lévinas).
5) Que veut dire "
accompagner ?
Se joindre à quelquun
pour aller où il va en même temps que lui.
Manger le même pain, partager la nourriture.
En musique, se tenir en retrait, discret, pour soutenir lautre
et le mettre en valeur.
Dabord être là et sentir : je sors de mon
moi, je me fais spacieux, comme dit Nade Thierry (thérapeute,
formatrice de bénévoles). " Je prends contact
avec lautre par mes sens ; de façon instinctive
et intuitive, je vais madapter à lautre,
à son espace physique et symbolique, à son propre
rythme et à son rapport au temps. Pour cela il faut
retrouver son enfant intérieur et être une bonne
mère pour soi, " dit encore N.T.
a) accompagner des personnes
gravement malades :
Nous sollicitons dêtre
accueillis pour partager un moment de vie ; cest la
liberté du malade, une des seules qui lui restent,
de nous accepter ou de nous rejeter.
Admettre que lêtre
humain est beaucoup plus que ce que lon peut voir, mesurer,
diagnostiquer, comprendre, ne jamais lidentifier à
ses limites (pas plus que nous-mêmes), rester ouvert
à son mystère
Etre simplement mais totalement
présent au côté de la personne telle quelle
est ; ni devant-ce qui supposerait que nous connaissions déjà
son chemin- ni derrière, ce qui la gênerait pour
avancer, et dans létat où elle est, sans
vouloir quelle soit ailleurs ou autrement. Lui permettre
dêtre au plus près de sa vérité,
sans préjuger de ce qui doit être bon pour elle.
Lui faire confiance, faire confiance à la vie qui uvre
mystérieusement en chacun de nous, rester en contact
avec ce mystère
Présence, écoute,
disponibilité, ouverture, être sans jugement,
sans projet, sans vouloir, faire le deuil de nos attentes
et laisser faire la vie. Au moment où elle se retire,
où on accepte de la perdre, elle peut se manifester
avec une intensité et une générosité
insoupçonnées
Ecouter, cest accueillir
à la fois lautre et soi-même ; il faut
pouvoir déjà accueillir ses propres émotions
: peur, colère, tristesse, joie
pour se mettre
à la disposition de lautre et lui permettre de
se voir comme dans un miroir. Lautre peut nous renvoyer
au flou de nous-même, au vide, au néant. Souvent
il faut aussi accompagner lombre, le désespoir,
le doute, reconnaître la personne dans son brouillard
pour quelle puisse se reconnaître elle même,
dans son état quel quil soit ; si un autre peut
lentendre et laccompagner, cest que cest
encore la vie
Lattente de la mort, lacceptation
ou le refus, et même le coma, cest toujours la
vie
Bernard Matray disait que
le malade " déploie
toutes ses énergies pour tenter de rester quelquun
jusquau bout ".
Lécoute de laccompagnant
est primordiale pour aider la personne à mobiliser
ses énergies ; le malade est dans un travail délaboration
intérieure dont les mouvements répondent à
une exigence mystérieuse et profonde ; si on nen
tient pas compte, on risque de le censurer et de tarir la
source de sa parole. Laccompagnant se situe comme partenaire
du mourant.
En voici un témoignage
:
Madame R. a été
suivie dans un service doncologie pendant environ un
an. Lors de sa première hospitalisation, elle fit violemment
éclater sa colère contre " le destin "
qui lui infligeait une telle épreuve alors quelle
en avait déjà tant traversé et quelle
venait juste de prendre sa retraite ! Elle était en
conflit avec tout son entourage et particulièrement
sa fille, jeune adulte, avec qui elle vivait. La révélation
du diagnostic de cancer (métastases osseuses) à
la suite, selon elle, dune banale fracture du bras,
lavait foudroyée ; elle prenait tout le monde
à témoin de linjustice qui lui était
faite. Les premières semaines auprès delle
se passèrent donc à laisser libre cours à
son flot de paroles agressives et lui manifester combien nous
comprenions sa réaction ; elle avait besoin dinterlocuteurs
pour parvenir à extérioriser sa colère
et sa souffrance.
Au bout de quelque temps, elle
devint beaucoup moins virulente. Elle rentrait régulièrement
chez elle entre les périodes de traitement, mais lorsquelle
revenait à lhôpital, ce nétait
plus de la colère quelle exprimait, mais une
profonde tristesse ; le récit de sa vie, quelle
avait dabord fait sous forme dune énumération
des injustices subies et des personnes malhonnêtes rencontrées,
dans sa vie privée comme dans sa vie professionnelle,
se transformait. Elle en vint à aborder la question
qui lui tenait le plus à cur : " est-ce
que je suis une bonne mère ? ". Elle réexamina
les évènements marquants de sa vie, mais sous
langle de sa fonction de mère
Peu à
peu, sa vie lui apparut sous un jour différent, et
ses relations avec sa fille se transformèrent. En présence
des bénévoles dabord, (comme si elles
avaient eu besoin dune personne témoin), puis
le plus souvent en tête à tête, la mère
et la fille ont pu sexpliquer, exprimer leurs sentiments
et se rapprocher. En fin de compte, Mme R. put se dire quelle
avait été une assez bonne mère, et en
tant que mère, elle était plutôt fière
de sa fille. Lorsque son état saggrava, sa fille
vint la voir tous les jours avec son compagnon, et ils lentourèrent
tous deux de beaucoup daffection. Mme R. était
rassurée : elle aimait sa fille et sa fille laimait
; elles allaient devoir se quitter, mais elle la laissait
en compagnie dun homme " bien ". Quelques
jours avant sa mort, elle réalisa que son esprit devenait
confus et dit : " Venez, jai besoin de méclaircir
les idées ; pour cela il faut que je parle à
voix haute et que vous soyez là, près de moi,
en silence. Mais si vous constatez que je débloque,
il faut me le dire tout de suite ! " Une nouvelle fois
elle est repartie dans un récit assez compliqué
qui semblait lui apporter un certain apaisement et même
du réconfort. Je nai pas tout compris, mais à
aucun moment je naurais pu lui dire quelle débloquait
tant elle était concentrée, appliquée
dans cette tâche que je sentais vitale pour elle ; du
même coup, jétais totalement absorbée
dans cet effort auquel elle me faisait participer. Je ne la
quittais pas des yeux et son regard qui sabsentait souvent
revenait régulièrement vérifier mon écoute
et ma présence.
Lorsquon se retrouve au
côté dune personne en fin de vie, engagée
dans un tel processus, on perd la notion du temps
Je
ne sais pas combien de temps a pu durer ce travail de réinterprétation,
cette ultime tentative pour dégager le sens dune
vie qui se découvrait de plus en plus riche et heureuse
malgré les drames traversés. Je suis restée
auprès delle quasiment sans rien lui dire, car
ce nest pas à moi en tant quindividu quelle
sadressait et elle nattendait aucune réponse
de ma part ; jai vécu ces moments comme quelquun
qui aurait assisté une femme accouchant naturellement,
simplement, sans problème, attentive à un travail
qui se faisait tout seul. Son monologue était entrecoupé
de très longs silences qui reflétaient lintensité
de sa réflexion et la difficulté quelle
éprouvait à en poursuivre le fil.
Cest lune des premières
patientes que jaie eu à suivre lorsque jai
entrepris ce bénévolat ; elle a été
pour moi un véritable maître ; au cours de ces
quelques mois, elle ma tout enseigné : à
entendre sa colère, sa révolte, son agressivité
contre le monde entier, à accepter dêtre
rejetée, à ne pas me laisser submerger par sa
tristesse et son désespoir, puis à assumer toute
ma place daccompagnante bénévole lorsquelle
me choisit comme témoin et partenaire pour accueillir
ses dernières paroles. Elle est morte paisiblement
entourée de sa fille et de son futur gendre.
Une autre malade, en situation
de fin de vie similaire, sexprimait ainsi : " On
fait une bonne équipe toutes les deux ! "
Même une personne
très confuse ou déjà dans le coma peut
exprimer par un regard, par un geste, son besoin dune
ultime relation. Toute personne quelle quelle soit,
(membre de sa famille, soignant ou étranger), capable
de percevoir son appel, peut dans
linstant lui apporter laide
quelle demande.
>> SUITE
DU MÉMOIRE
|