MÉMOIRES DE RECHERCHE DE L'INSTITUT :

L’ACCOMPAGNEMENT DE LA FIN DE VIE

Par Marie-Jeanne Kouskoff

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INTRODUCTION :

L’accompagnement des mourants apparaît comme l’une des caractéristiques de l’Humain ; on date les premières sépultures de cent mille ans ; la façon de traiter les mourants et les morts est un indicateur pertinent du degré de civilisation.
Or aujourd’hui, dans nos sociétés occidentales modernes, la maladie ou le handicap grave et la mort sont devenus tabous. Pour une société fondée sur la volonté de maîtrise du monde, l’accumulation des richesses, des pouvoirs et des savoirs, la mort est un non-sens, c’est le néant. Le déni, l’occultation ou l’escamotage de la mort sont nécessaires à sa survie. Les rituels qui entouraient la mort disparaissent. Dans la pratique d’une vie sociale de plus en plus individualisée, chacun doit seul donner sens à sa vie comme à sa mort.

I - REVELATION DE LA MALADIE ET SOUFFRANCES

1) - les soignants
a) - le médecin :

C’est à lui que revient la responsabilité de révéler sa maladie au patient ; c’est dès cet instant qu’avec tout le personnel médical commence l’accompagnement du malade.

Va-t-il lui dire " la " vérité ? Et quelle vérité ? Il doit réfléchir à ce qui peut être révélé à une personne qu’il ne connaît pas ; ce qu’il va dire au patient et à sa famille va les amener à réaliser que la vie est fragile et approche de son terme ou qu’un handicap très lourd s’annonce.

Michel Renault (dans "Soins Palliatifs, Questions pour la psychanalyse ") écrit : " En outre, ce n’est que le savoir médical du moment qui objective une certaine réalité, et ce ne sont que des statistiques qui déterminent le pronostic…Mais ce sont des mécanismes psychiques souvent inconscients qui déterminent le rapport à la vérité, aussi bien chez le médecin que chez le patient ; l’un comme l’autre mettent en place différents mécanismes de défense. "
Ainsi le mensonge, la fausse réassurance, l’emploi d’un jargon technique peuvent parfois être utilisés par certains médecins pour repousser une vérité trop angoissante, ou, au contraire, un empressement à tout dire brutalement, comme pour se libérer d’un secret trop lourd à porter, sans s’être demandé si le patient était prêt à tout entendre.

Dans cette relation soignant-soigné, on ne peut passer sous silence les notions de transfert et contre-transfert (cf Freud, Introduction à la psychanalyse) sur lesquelles Michel Renault revient dans le livre déjà cité :
" Ainsi, pour la subjectivité inconsciente du patient, se conjuguent dans la figure idéalisée du médecin, l’aura paternelle, porteuse d’un savoir, et l’ombre donatrice de la présence maternelle "….
Evidemment, ce transfert ne laisse pas le médecin indifférent… Mais un autre aspect, beaucoup plus subtil, du contre-transfert du médecin peut se manifester du fait de la spécificité de la pratique médicale qui, elle, demeure un art, parce que l’application des connaissances scientifiques à la singularité vivante qu’est chaque être humain comporte une marge d’indécidable…Pour le médecin, le diagnostic, avec sa marge d’incertitude, prend valeur d’hypothèse. Il est en attente de vérifications…
Pour le malade, l’attente peut signifier espoir…S’il (le médecin) adhère plus ou moins consciemment à plusieurs des pensées confiantes, càd affectives de son malade, il en viendra à se poser des questions…La part d’indécidable ne va-t-elle pas jouer en faveur de l’espérance du patient, c’est-à-dire en ma faveur ? De cet indéfini à une toute puissance, il n’y a qu’un pas. Cette part d’imaginaire est donc grosse d’idéalisation narcissique…que vient briser la mort du patient…L’angoisse de dommage narcissique est le talon d’Achille du lien social scientifique…Le corps humain " normal ", d’une santé parfaite et éternelle est un corps symbolique, une intégrale de toutes les mesures statistiques de la population considérées comme bonnes.
Or la démarche scientifique compare le corps dégradé qui m’insupporte en miroir à cette effigie parfaite…Chaque décès vient rappeler à l’homme de science que cette effigie statique, symbolique, n’a pas d’existence individuelle…Si, inconsciemment, elle est devenue pour le praticien un objet de croyance, un but fixé à l’espérance de la médecine dont il est le représentant, il sera désemparé par la brèche qu’ouvre chaque mort concrète dans cette foi démesurée en la science. Sa défense contre sa propre finitude est entamée ".

Formés pour guérir, les soignants sont devenus les accompagnants involontaires de la fin de vie qui se produit maintenant pour les trois quarts en milieu hospitalier.

Comment le médecin, aussi clair que possible avec son angoisse personnelle et les mécanismes du transfert et du contre-transfert, peut-il accompagner au mieux le malade et sa famille à accepter la maladie et ses conséquences, les traitements, les handicaps et en fin de compte l’issue fatale ?

La vérité commence dans la façon dont le médecin va faire passer au malade l’information sur sa maladie, le temps qu’il va lui consacrer ; c’est à partir des interrogations et des sollicitations du malade et de sa famille que se construit et se développe la relation en vérité, qui repose sur la confiance. Il doit répondre aux questions en s’adaptant à chaque patient et à chaque moment.

b) – le personnel infirmier et aide-soignant :

La révélation de la maladie appartient au médecin, mais il est plus que souhaitable que le personnel infirmier et aide-soignant, qui prend en charge les soins quotidiens et les familles, soit inclus dans cette relation confiante, pour pouvoir relayer les informations et soutenir le malade et sa famille. Sa place privilégiée doit être reconnue et son point de vue pris en compte dans les équipes soignantes.
Au cours de leurs études, les soignants n’ont pas, ou très peu, reçu de formation psychologique ; il leur faut apprendre à mieux communiquer, à mettre leurs propos à la portée des patients et de leurs proches et à développer l’empathie…De même, ils devraient pouvoir bénéficier d’un soutien psychologique, dans des groupes de paroles, pour être aidés dans leur confrontation quotidienne à la souffrance (celle des malades mais aussi la leur) et aux deuils, et éviter le " syndrome d’épuisement professionnel " que l’on rencontre dans les services où la mortalité est importante.

2)- les malades :

L’annonce du diagnostic de cancer est toujours terrifiante et suscite deux types de questions : " Est-ce que je peux m’en sortir, comment combattre ? Pourquoi moi, pourquoi maintenant ? ".

Beaucoup de malades expriment une grande culpabilité (abus divers) ou y voient une fatalité à la suite d’une série d’épreuves pénibles ou d’un deuil ; certains ont retardé au maximum le diagnostic du fait d’une forme de dépression et du déni des symptômes.

Chaque organe altéré par la maladie ou ses traitements subit une double perte : de sa fonction organique et de sa fonction symbolique.

La violence de la souffrance est telle que la personne met en place des mécanismes de protection pour tenter de préserver son intégrité psychique. Elle élabore, en partie consciemment, mais surtout inconsciemment, une stratégie de défense face aux attaques de la maladie. Ces mécanismes, nous les connaissons tous pour les avoir déjà expérimentés dans notre vie lors d’expériences douloureuses de ruptures, deuils ou pertes (d’illusions). Elisabeth Kubler Ross a mis en lumière le processus par lequel les malades parviennent à l’acceptation de la mort en passant par différentes étapes : le déni, refus ou dénégation ; la colère ; l’angoisse qui se traduit aussi bien par une projection agressive sur les autres que par une régression ; le déplacement, le transfert sur une réalité moins douloureuse ; le marchandage ; la dépression ; la combativité, la maîtrise, la sublimation ; l’acceptation. Mais parfois la maladie inflige une telle violence et remise en cause des repères habituels que les symptômes psychiatriques apparaissent comme la seule issue possible.

3)- les proches :

Ils représentent l’élément naturel et permanent sur lequel le malade doit pouvoir s’appuyer. Malheureusement, en plus des difficultés matérielles liées au travail et aux autres responsabilités auxquelles ils doivent faire face, ils se heurtent le plus souvent à de grandes difficultés psychologiques. Il est très difficile d’aborder avec ses proches des sujets tournant autour du handicap ou de la mort, chacun se protégeant en prétendant protéger l’autre…La révélation de la maladie et l’approche de la mort provoquent une crise grave pour tout l’entourage, son équilibre est bouleversé, des conflits peuvent se manifester. Comme chez les malades, la première réaction peut être le déni. Il arrive parfois que le médecin annonce à la famille un diagnostic et un pronostic sans appel, alors qu’il n’a rien dit au patient. En agissant ainsi, il coupe le malade de sa famille ; la collusion entre le médecin et la famille instaure un secret qui exclut le malade. Or c’est à lui de décider d’informer ses proches de sa maladie ou au contraire les tenir à l’écart, du moins au début. Certains désirent préserver leur famille mais aussi s’en préserver.
Les familles doivent être soutenues et accompagnées pour éviter qu’elles ne fassent prématurément le deuil de leur malade et le privent ainsi du soutien indispensable des derniers jours, ou qu’elles en viennent à faire une demande d’euthanasie. Il faut leur consacrer du temps, aider chaque membre à exprimer l’impact de la maladie sur sa propre vie, sa tristesse, sa colère, sa culpabilité.
Le malade est un élément d’un système familial ; la maladie a des répercussions sur tous ; tous doivent être considérés comme des partenaires, solidaires avec les soignants face à la maladie grave et à la fin de vie. Aujourd’hui l’entourage n’est pas encore pensé et pris en compte institutionnellement comme dimension intégrante du soin, mais des associations de malades et de familles commencent à prendre place dans les conseils d’administration des hôpitaux. Toutes les initiatives dans ce sens sont à encourager.

 

II- LES SOINS PALLIATIFS

1) - Ethique des soins palliatifs

En France, depuis le 9 juin 1999, une loi vise à garantir le droit à l’accès aux soins palliatifs " Accompagner la vie jusqu ‘au bout. La société reconnaît enfin " qu’elle doit la même considération à l’être qui va mourir qu’à celui qui va naître parce que cet être est le même " - Lucien Neuwirth

" Les soins palliatifs sont des soins actifs et continus, pratiqués par une équipe pluridisciplinaire, en institution ou à domicile. Ils visent à soulager la douleur, à apaiser la souffrance psychique, à sauvegarder et à soutenir l’entourage ".

Depuis une vingtaine d’années, à l’initiative de Cicely Saunders, à l’hôpital Saint Christopher de Londres, en réaction vis-à-vis d’une médecine " scientifique " conquérante, qui passe de l’acharnement thérapeutique à l’abandon des patients qui ne répondent plus à ses traitements, des services hospitaliers, fidèles à leur tradition de compassion,se consacrent au soulagement des mourants ; des recherches se poursuivent pour mettre au point des techniques pharmacologiques et psychologiques visant à diminuer la douleur et permettre à ceux dont la maladie ne peut plus être guérie d’utiliser au mieux le temps qui leur reste. Cette éthique et ces pratiques se sont maintenant largement développées en Angleterre, au Canada, aux Etats-Unis et tendent à s’étendre au monde entier.

Cet accompagnement se pratique déjà en France dans des Unités de Soins Palliatifs, dans les hôpitaux qui disposent d’une équipe mobile de S.P. et dans de nombreux services qui, sans avoir d’étiquette, assurent une prise en charge du malade dans le même esprit. Il nécessite l’intervention d’équipes pluridisciplinaires et de bénévoles et exige d’eux coopération et complémentarité. Les besoins en équipes de S.P. sont énormes partout, et surtout dans les établissements gériatriques et au domicile. De nombreux malades, en période terminale, souhaitent rentrer chez eux ; nous devrions leur donner la possibilité de le faire dans les meilleures conditions.

2) - Le concept de dignité

C’est le concept de dignité qui est à la base du mouvement pour les soins palliatifs, comme de celui pour l’euthanasie, mais les uns et les autres s’opposent sur sa définition.

Paula La Marne, philosophe, professeur en Sciences Humaines, explique ainsi dans la présentation de sa thèse " Réflexion éthique sur le mourir " le glissement conceptuel qui aboutit à cette contradiction : " Pour Kant, autonomie et dignité se référaient au caractère sacré de la vie ; alors l’autonomie déontologique était pleinement universelle et la dignité était celle d’une prééminence morale de l’homme capable de liberté par rapport aux autres espèces vivantes…Maintenant l’autonomie est l’expression d’un désir individuel, et la dignité le respect de la subjectivité. On passe d’un sens universel et rationnel de ces termes à un sens pluraliste et subjectif, si bien que la qualité de vie est comme la double éthique de l’individualisme sociologique…C’est sur la base de ces trois notions faussement anciennes dans les termes mais réellement nouvelles dans le sens, formant un tout, que s’est formée la revendication moderne du droit à la mort. "

Quelle dignité s’agit-il de conserver ? Se réduit-elle à celle du " paraître ", de l’aspect extérieur, de l’image que l’on montre aux autres ?

Le sentiment d’appropriation de son corps et de sa vie comme un " avoir " rend beaucoup plus douloureux la fin de vie et le lâcher-prise inéluctables ; c’est le plus souvent ce qui conduit à la demande d’euthanasie.

Que recouvre, pour les partisans des soins continus, ce concept de " dignité " ?

Kant dit que la dignité est intrinsèque à la personne humaine ; rien ne peut la lui faire perdre.

Hegel apporte un autre élément important : " C’est la reconnaissance, venue d’autrui, qui fonde mon humanité. Le secret de ma dignité se trouve dans le regard qu’autrui porte sur moi. Et ma dignité restera intacte, préservée des atteintes de l’âge, de la pauvreté, de la maladie, de la décrépitude et même de la mort si autrui me fait la grâce d’un regard respectueux. "

L’éthique doit s’incarner dans une pratique, ou bien elle ne sert à rien. Ce sont ces valeurs que veulent incarner les personnes qui s’engagent aujourd’hui à être accompagnants bénévoles.

3) – Les accompagnants bénévoles dans les équipes de soins palliatifs :

La naissance et la mort sont aujourd’hui, dans nos sociétés, largement médicalisées. Nous avons tendance à confier aux soignants des responsabilités excessives qui dépassent leur formation et leur compétence ; les attentes par rapport à la médecine sont démesurées, comme s’il était en son pouvoir de repousser la mort toujours plus loin, jusqu’à nous faire oublier son échéance inéluctable.

Il est important que les citoyens que nous sommes se réapproprient leur rôle et leur place auprès de ceux qui naissent comme auprès de ceux qui meurent. C’est cet important mouvement de société qui est en marche.

4) - Qui sont les accompagnants bénévoles ?

Ce sont très majoritairement (82%) des femmes ; 62% ont entre cinquante et soixante dix ans ; 73% ont, ou ont eu, des enfants à charge ; 47% sont mariés, 43% sont veufs, séparés ou divorcés, 5% sont mariés sans enfant, 5% sont célibataires.

Autrefois souvent pratiqué par des femmes de milieux aisés, oisives et poussées par la religion et la représentation sociale (c’est malheureusement l’image qu’en ont encore certains médecins qui refusent les bénévoles), ce bénévolat s’inscrit aujourd’hui dans une pratique laïque et citoyenne, sur la base d’un engagement volontaire, personnel et discret.

Qu’est-ce qui peut pousser un individu vers un tel engagement ?

Il y a les motivations conscientes et celles qui sont inconscientes et peuvent apparaître lors du recrutement et des entretiens avec les psychologues, ou lors de la session de sensibilisation (trois jours) ou au fil du temps, lors des accompagnements et du travail effectué régulièrement en groupe de parole. La réflexion sur les motivations se poursuit tout au long de la pratique du bénévole et n’est jamais épuisée, tout comme celle sur les bénéfices qu’il en tire (ils ne sont pas matériels mais sont très importants). C’est pourquoi le travail en équipe dans le cadre d’une association, le soutien des formations et le travail sur soi en continu avec des psychologues sont indispensables.

Au départ, il y a souvent une expérience vécue auprès d’un proche en fin de vie, qui fait prendre conscience de l’importance de ces moments privilégiés, aussi douloureux soient-ils, non seulement pour le mourant mais aussi- et surtout ?- pour ceux qui survivent.

Parfois une culpabilité de n’avoir pas ou mal accompagné un proche peuvent inciter à " réparer " ou " se réparer " en accompagnant d’autres personnes.

Certains ressentent le besoin d’avoir une utilité sociale, soit qu’ils soient sans profession ou retraités, ou que leur profession ne soit pas satisfaisante sur ce plan.

Les personnes qui veulent devenir accompagnants bénévoles savent déjà par expérience -ou elles en ont eu l’intuition- qu’il y a dans ces moments passés auprès des mourants quelque chose de très précieux à accueillir, recueillir et transmettre pour notre humanité.

La solidarité découle de la prise de conscience du mystère qu’est la vie humaine. Notre identité se limite-t-elle à notre corps physique ? Nous constatons que nous ne sommes pas la source de notre vie, ni même de nos actes, de nos pensées, de nos sensations ni de nos conditions d’existence ; nous nous sentons reliés au même fond, à quelque chose de plus grand que notre moi séparé, nourris par l’énergie universelle qui vit en nous et nous transcende ; nous sommes nés; nous allons mourir ; notre liberté réside simplement dans cette conscience, que nous partageons avec tous les êtres humains et dans l’acceptation ou le refus de notre condition. C’est notre matrice commune ; elle crée en même temps l’obligation de lien social ; on ne peut se passer d’autrui ni pour se mettre au monde, ni pour se mettre en terre. Nous sommes tous interdépendants les uns des autres, mais aussi responsables les uns des autres.(cf Lévinas).

5) – Que veut dire " accompagner ?

Se joindre à quelqu’un pour aller où il va en même temps que lui.
Manger le même pain, partager la nourriture.
En musique, se tenir en retrait, discret, pour soutenir l’autre et le mettre en valeur.
D’abord être là et sentir : je sors de mon moi, je me fais spacieux, comme dit Nade Thierry (thérapeute, formatrice de bénévoles). " Je prends contact avec l’autre par mes sens ; de façon instinctive et intuitive, je vais m’adapter à l’autre, à son espace physique et symbolique, à son propre rythme et à son rapport au temps. Pour cela il faut retrouver son enfant intérieur et être une bonne mère pour soi, " dit encore N.T.

a) accompagner des personnes gravement malades :

Nous sollicitons d’être accueillis pour partager un moment de vie ; c’est la liberté du malade, une des seules qui lui restent, de nous accepter ou de nous rejeter.

Admettre que l’être humain est beaucoup plus que ce que l’on peut voir, mesurer, diagnostiquer, comprendre, ne jamais l’identifier à ses limites (pas plus que nous-mêmes), rester ouvert à son mystère…Etre simplement mais totalement présent au côté de la personne telle qu’elle est ; ni devant-ce qui supposerait que nous connaissions déjà son chemin- ni derrière, ce qui la gênerait pour avancer, et dans l’état où elle est, sans vouloir qu’elle soit ailleurs ou autrement. Lui permettre d’être au plus près de sa vérité, sans préjuger de ce qui doit être bon pour elle. Lui faire confiance, faire confiance à la vie qui œuvre mystérieusement en chacun de nous, rester en contact avec ce mystère…Présence, écoute, disponibilité, ouverture, être sans jugement, sans projet, sans vouloir, faire le deuil de nos attentes et laisser faire la vie. Au moment où elle se retire, où on accepte de la perdre, elle peut se manifester avec une intensité et une générosité insoupçonnées…

Ecouter, c’est accueillir à la fois l’autre et soi-même ; il faut pouvoir déjà accueillir ses propres émotions : peur, colère, tristesse, joie… pour se mettre à la disposition de l’autre et lui permettre de se voir comme dans un miroir. L’autre peut nous renvoyer au flou de nous-même, au vide, au néant. Souvent il faut aussi accompagner l’ombre, le désespoir, le doute, reconnaître la personne dans son brouillard pour qu’elle puisse se reconnaître elle –même, dans son état quel qu’il soit ; si un autre peut l’entendre et l’accompagner, c’est que c’est encore la vie…L’attente de la mort, l’acceptation ou le refus, et même le coma, c’est toujours la vie…

Bernard Matray disait que le malade " déploie toutes ses énergies pour tenter de rester quelqu’un jusqu’au bout ".

L’écoute de l’accompagnant est primordiale pour aider la personne à mobiliser ses énergies ; le malade est dans un travail d’élaboration intérieure dont les mouvements répondent à une exigence mystérieuse et profonde ; si on n’en tient pas compte, on risque de le censurer et de tarir la source de sa parole. L’accompagnant se situe comme partenaire du mourant.

En voici un témoignage :

Madame R. a été suivie dans un service d’oncologie pendant environ un an. Lors de sa première hospitalisation, elle fit violemment éclater sa colère contre " le destin " qui lui infligeait une telle épreuve alors qu’elle en avait déjà tant traversé et qu’elle venait juste de prendre sa retraite ! Elle était en conflit avec tout son entourage et particulièrement sa fille, jeune adulte, avec qui elle vivait. La révélation du diagnostic de cancer (métastases osseuses) à la suite, selon elle, d’une banale fracture du bras, l’avait foudroyée ; elle prenait tout le monde à témoin de l’injustice qui lui était faite. Les premières semaines auprès d’elle se passèrent donc à laisser libre cours à son flot de paroles agressives et lui manifester combien nous comprenions sa réaction ; elle avait besoin d’interlocuteurs pour parvenir à extérioriser sa colère et sa souffrance.

Au bout de quelque temps, elle devint beaucoup moins virulente. Elle rentrait régulièrement chez elle entre les périodes de traitement, mais lorsqu’elle revenait à l’hôpital, ce n’était plus de la colère qu’elle exprimait, mais une profonde tristesse ; le récit de sa vie, qu’elle avait d’abord fait sous forme d’une énumération des injustices subies et des personnes malhonnêtes rencontrées, dans sa vie privée comme dans sa vie professionnelle, se transformait. Elle en vint à aborder la question qui lui tenait le plus à cœur : " est-ce que je suis une bonne mère ? ". Elle réexamina les évènements marquants de sa vie, mais sous l’angle de sa fonction de mère…Peu à peu, sa vie lui apparut sous un jour différent, et ses relations avec sa fille se transformèrent. En présence des bénévoles d’abord, (comme si elles avaient eu besoin d’une personne témoin), puis le plus souvent en tête à tête, la mère et la fille ont pu s’expliquer, exprimer leurs sentiments et se rapprocher. En fin de compte, Mme R. put se dire qu’elle avait été une assez bonne mère, et en tant que mère, elle était plutôt fière de sa fille. Lorsque son état s’aggrava, sa fille vint la voir tous les jours avec son compagnon, et ils l’entourèrent tous deux de beaucoup d’affection. Mme R. était rassurée : elle aimait sa fille et sa fille l’aimait ; elles allaient devoir se quitter, mais elle la laissait en compagnie d’un homme " bien ". Quelques jours avant sa mort, elle réalisa que son esprit devenait confus et dit : " Venez, j’ai besoin de m’éclaircir les idées ; pour cela il faut que je parle à voix haute et que vous soyez là, près de moi, en silence. Mais si vous constatez que je débloque, il faut me le dire tout de suite ! " Une nouvelle fois elle est repartie dans un récit assez compliqué qui semblait lui apporter un certain apaisement et même du réconfort. Je n’ai pas tout compris, mais à aucun moment je n’aurais pu lui dire qu’elle débloquait tant elle était concentrée, appliquée dans cette tâche que je sentais vitale pour elle ; du même coup, j’étais totalement absorbée dans cet effort auquel elle me faisait participer. Je ne la quittais pas des yeux et son regard qui s’absentait souvent revenait régulièrement vérifier mon écoute et ma présence.

Lorsqu’on se retrouve au côté d’une personne en fin de vie, engagée dans un tel processus, on perd la notion du temps…Je ne sais pas combien de temps a pu durer ce travail de réinterprétation, cette ultime tentative pour dégager le sens d’une vie qui se découvrait de plus en plus riche et heureuse malgré les drames traversés. Je suis restée auprès d’elle quasiment sans rien lui dire, car ce n’est pas à moi en tant qu’individu qu’elle s’adressait et elle n’attendait aucune réponse de ma part ; j’ai vécu ces moments comme quelqu’un qui aurait assisté une femme accouchant naturellement, simplement, sans problème, attentive à un travail qui se faisait tout seul. Son monologue était entrecoupé de très longs silences qui reflétaient l’intensité de sa réflexion et la difficulté qu’elle éprouvait à en poursuivre le fil.

C’est l’une des premières patientes que j’aie eu à suivre lorsque j’ai entrepris ce bénévolat ; elle a été pour moi un véritable maître ; au cours de ces quelques mois, elle m’a tout enseigné : à entendre sa colère, sa révolte, son agressivité contre le monde entier, à accepter d’être rejetée, à ne pas me laisser submerger par sa tristesse et son désespoir, puis à assumer toute ma place d’accompagnante bénévole lorsqu’elle me choisit comme témoin et partenaire pour accueillir ses dernières paroles. Elle est morte paisiblement entourée de sa fille et de son futur gendre.

Une autre malade, en situation de fin de vie similaire, s’exprimait ainsi : " On fait une bonne équipe toutes les deux ! "

Même une personne très confuse ou déjà dans le coma peut exprimer par un regard, par un geste, son besoin d’une ultime relation. Toute personne quelle qu’elle soit, (membre de sa famille, soignant ou étranger), capable de percevoir son appel, peut dans l’instant lui apporter l’aide qu’elle demande.

 

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