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MÉMOIRES DE RECHERCHE DE L'INSTITUT :
LA
POÉSIE ET LE TRANSPERSONNEL
"Correspondances entre
Poésie et Transpersonnel"
Par Olivier Walter
En cette fin de siècle
et de millénaire, sommet, semble-t-il, de l'ère
technicienne et scientifique, nous nous interrogeons sur la
place et le rôle de la Poésie. De la Poésie
en tant que telle, à savoir, de la Poïesis dont
le sens étymologique est geste créateur.
A nos yeux, toute oeuvre d'art véritable est hautement
poétique. La Poésie en particulier est la voix
(e) du Verbe créateur, et à ce titre, la première
parole, la parole fabricante. Elle est le fondement de tous
les Arts et que son expression se manifeste à travers
la musique, la danse, la peinture etc, elle est dispensatrice
d'une énergie opératoire et favorise une élévation
de la conscience.
Bien évidemment, la
Poïesis n'est nullement réductible à la
poésie-poétique au sens premier du mot, de nature
profane, esthétisante et sentimentale, égocentrique
et narcissique, prisonnière d'un seul niveau de réalité
: celui du monde sensible. Et l'expression "Poésie
transpersonnelle" est un pléonasme en ce sens
que toute Poïesis est par essence transpersonnelle. Essayons
de voir en quoi cette équation est juste.
Si nous nous référons
au schéma d'anthropologie quaternaire de Platon, soma
(corps-matière) ; Psyché (monde de l'âme
et des Archétypes auxquels participe le Noùs,
pointe de l'âme) ; Pneuma (monde de l'Esprit, des Essences)
; Arché (la Lumière des lumières, le
Fondement de la Création), nous plaçons la Poïesis
dans le monde de l'âme et des archétypes en tant
que reflet du monde de l'Esprit.
De quels Archétypes
s'agit-il ? Non de l'Archétype dans sa dimension de
prototype, d'image, de symbole paradigmatique (model idéal),
mais l'Archétype dans sa dimension métaphysique,
de type suprême. Cet Archétype transcende toute
dimension historique, éthique ; il est une manifestation
partielle de l'Absolu, un reflet du monde les Lumières.
C'est pourquoi toute Image archétypique dont la Poïesis
est le véhicule prend sa source dans une Forme à
priori, une Forme causatrice, subsistante en tant que telle.
Existante en tant que telle car cette Forme ou Image imaginale
(qui immatérialise les formes sensibles, et imaginalise
les Formes intelligibles, l'Invisible) subsiste par "soi-même",
en "suspens", sans être contenue dans un lieu
ni dépendre d'un substrat. Elle est pourvue d'une Forme
vide à travers laquelle s'exerce la faculté
d'imagination active.
Il ne s'agit pas de la forme
des choses (la Morphé d'Aristote), mais du surgissement
de la vie inconnue sous forme d'Images, d'une production poétique
créant des Formes qui seront autant d'Images (archétypiques)
que nous avons à incarner dans le monde sensible. L'archétype
est donc toujours en train d'advenir parce qu'il est trans-historique,
transpersonnel.
Ce monde de l'âme où
existent des Figures, des dimensions, des corps, des mouvements
propres et essentiels, est comme une instance médiatrice
entre le monde sensible et le monde intelligible, et c'est
en cela que l'organe d'exploration de ce niveau de Réalité
- l'Imago ou Imagination active - ne peut être confondue
avec l'imagination. L'imagination (au sens courant du terme)
est l'instrument d'investigation de la conscience moyenne
et diurne et de l'inconscient inférieur indifférencié
qui, dans une dialectique sauvage, met en place une combinaison
d'images qui relève d'une fantaisie débridée,
des états sporadiques du "moi" et de l'ego.
Or, la véritable création est le produit de
l'Imagination agente (active), outil psycho-spirituel qui
requiert, dans sa fonction, un dépassement du "moi"
et de l'ego. C'est pourquoi Aurobindo fustigeait les surréalistes
(et indirectement toute Poésie profane) en ces termes
: " l'inintelligibilité n'est l'essence d'aucune
Poésie". Et de déclarer également
que "le Poète n'est pas un voyant spirituel, mais
il représente pour l'Intellect humain le plus haut
point de la voyance mentale".
L'Imagination active est comme
le miroir, le "lieu épiphanique" des Images
du monde archétypal. Les songes, les rituels symboliques,
les visions imaginatives inspirées sont des Images
étant à elles-mêmes leur propre "matière",
"substance". Elles sont comme des Images en suspens
dans un miroir. Et le Poète part souvent de la beauté
sensible pour s'élever jusqu'à ce qu'il rencontre
le Principe unique de toute beauté. La "dialectique
d'amour" qui sous-tend sa méditation et le "geste
créateur" sont fondés sur un Principe absolu
: la communauté d'essence entre les êtres invisibles
et les visibles.
Lorsque nombres et figures
ne seront plus la clef de toutes créatures ;
lorsque ceux qui chantent et s'embrassent
seront plus savants que les plus savants ;
lorsque le monde retournera à la vie libre
et monde libre redeviendra ;
lorsqu'à nouveau lumière
et ombre
s'uniront dans une vraie clarté,
et que dans les contes et les poèmes
on lira l'histoire vraie de l'univers,
alors s'évanouira l'ordre inversé du monde
devant l'unique, la secrète parole.
(Novalis)
Gardons nous bien de diviser le
profane et le Sacré, le sensible et le Transcendental.
En effet, la Poïesis a pour vocation à travers
le rythme, la mélodie et l'harmonie d'ensemble de suggérer
un état d'unité immanente et transcendantale
; et à ce titre nous pensons que la Poïesis est
un "Yoga poétique".
Un "Yoga poétique"
en ce sens qu'elle est un moyen de se relier à ce qui
est essentiel en soi, de se relier au monde, et Novalis à
ce propos nous dit que "nous sommes plus près
de l'Invisble que du visible" et que la tâche suprême
de la Poésie "est de prendre la possession de
son Soi transcendantal, d'être en même temps le
Je de son je".
Donc le Poète recherche "l'union
du dehors et du dedans". Il vise à une union des
contraires. Il recherche la perfection originelle d'une Unité
perdue (ou oubliée). Il se rapproche consciemment ou
inconsciemment de la tradition platonicienne du mythe de l'Androgyne
: ses particularités psychiques sont à la fois
féminines et masculines, et sa filiation remonte à
celle de la Terre et du Soleil ; sa "substance"
spirituelle est androgyne et se rattache mythologiquement
à la Lune.
Quand R.
M. Rilke nous laisse ces vers tirés
des sonnets à Orphée,
Sois toujours mort en Eurydice
-et chantant plus, ô monte !
Et louant plus, remonte dans le rapport pur !
Entre les périssants, ici, où règne le
déclin
Sois un cristal tintant et qui déjà se brise
avec le son.
Nous sommes invités à
contempler la musique de l'Univers (Orphée incarne
symboliquement la Musique absolue ; la vibration ante sonore),
et se faisant à résorber les polarités
de notre conscience dans une synthèse et un dépassement
de soi. Et celà en révérant le mystère
d'être dans une attitude d'offrande, de consécration
naturelle et sacrée.
La Poésie se fait louange.
Elle est une transfiguration du monde sensible. Le Poète
affine ses sens, sa perception, opère un changement
radical en sa conscience et comme le dit Tagore, brûle
ses illusions dans une illumination de joie afin que ses désirs
mûrissent en fruits d'amour.
La Poïesis n'est pas évocation
mais invocation. Le Poète véritable qui est
visionnaire (les songes ainsi que les hautes sources d'inspiration
sont issues de la sphère du surconscient à travers
une perception et une conscience singulières qui participent
d'une vision directe) s'engage par devers lui sur les courants
abrupts de la gnose et de la mystique. La "voie sèche"
et la "voie humide" s'interpénètrent
: l'expérience de l'Unité passe par la Connaissance
et l'Amour.
Les axiomes de Juarroz dépeignent
la Poésie comme "créant plus de réalité,
ajoutant du réel au réel". Et cette Réalité
nous dit-il est "bien entendu incodifiable" ; elle
prend sa source dans "un infini sans nom" ; elle
témoigne d'un nouveau sens du sacré "bien
entendu sans théologie".
La part du oui
qu'il y a dans le non
et la part du non
qu'il y a dans le oui
sortent parfois de leur lit
et s'unissent dans un autre lit
qui n'est ni oui ni non.
Dans ce lit court le fleuve
des plus vives eaux.
(R. Juarroz)
Juarroz nous suggère à
travers ce poème de résorber les contradictions,
l'homme et l'univers, et de rencontrer "un nouveau monde,
le troisième". Nous sommes ici plongés
dans un mouvement héraclitéen où le flux
de la Vie est un flux indivis qui rappelle des concepts tels
le sunyata (vacuité universelle) du bouddhisme mahayana,
le Tao (pour les Chinois, le Principe primordial, le Vide
originel qui préexiste au Ciel et à la Terre),
l'Etre de Maître Eckhart, ou le holomouvement de la
physique quantique.
La Poésie témoigne
-sans ne jamais directement nommer les choses- d'une expérience
de verticalité, étape préliminaire à
la transcendance en soi.
Cela nous amène à
dire que la Poïesis est un exercice spirituel. Quand
par exemple Juarroz use d'images (qui ont valeur d'axiomes)
comme "une eau debout" ; "une cruche vers sa
propre soif" ; "un arbre qui tomberait du fruit",
nous ne sommes pas seulement en pensée paradoxale,
mais bien dans une perception imaginale où l'image
s'impose d'elle-même et tel un koan zen suscite une
suspension de la pensée discursive.
Le haïku, par excellence, illustre
cet aspect d'exercice spirituel : quand Bashô (un des
haïjin les plus connu au Japon et en dehors du Japon)
met en garde tout artiste en ces termes : "limite-toi
à la poésie ; ne perds pas ton temps en propos
futiles. Si la conversation s'égare, somnole pour économiser
ta force créatrice", l'influence de la philosophie
du Tao, de la Poésie chinoise du Moyen-âge et
du Bouddhisme panthéiste zen sous-tend lexhortation
du Poète.
La Poésie, le haïku
sont un exercice spirituel tant pour l'écriture que
pour la lecture. Ils requièrent une préparation
psycho-mentale :
- Une non-agitation mentale : le
Poète est dans une attitude d'accueil, de passivité
active (Bachelard aurait dit en lecture d'anima). Il est dans
une attitude de Wou Wei (cf. le Tao Te King) de Non-agir,
de réceptivité vigilante. Il "s'assied
et attend". Il fait lui-même partie intégrante
du Tout en tant que partie, il est à la fois observateur
et observé, et instance autonome et indépendante
du processus même de l'observation (et de la vision,
qui n'est pas visualisation !).
Il reconnaît et identifie
le "fu-eki"(l'invariant, ce qui dans la Nature participe
de l'immuable), et le "ruykô"(le fluant, ce
qui dans la Nature relève de l'impermanent, du transitoire).
Et l'interaction entre l'un et l'autre, entre un temple en
ruine ou un vieux casque militaire (le ryukô) et des
fleurs de printemps ou une montagne (le fu-eki) suscite l'inspiration
du Poète-méditant.
Les gardiens des fleurs
pour deviser rapprochent
leurs têtes chenues
(Kyoraï)
Ici, c'est le rapport entre les
têtes chenues (cheveux blancs, la vieillesse) et les
fleurs (celles des cerisiers ou pruniers au printemps que
les vieillards surveillaient afin que les promeneurs n'en
cueillent) qui crée le haïku. Implicitement, le
rapport des fleurs de l'arbre et l'arbre en lui-même
fait naître une contemplation : l'arbre subsiste à
la fleur, ainsi une gradation existe au sein même de
ce qui est immuable, sachant que tout caractère immuable
est voué tôt ou tard à disparaître
également.
L'attitude du WouWei génère
un état de perméabilité, de porosité,
une ouverture au monde qui permet d'aller au-delà des
apparences. "Le plus court chemin de nous-mêmes
à nous même est l'univers" (M. de Chazal).
- la faculté de plonger au
coeur des choses : les Japonais nomment cette action le hon-i.
Bashô nous dit que le "haïku
n'est pas dans la lettre mais dans le coeur". "il
faut du coeur même faire un haïku". Le haïjin
fait l'expérience de l'unité qui vibre entre
deux choses, du Vide-substrat qui relie êtres et objets.
Quand Saigyo compose un poème,
il ne "fait pas oeuvre poétique", il "pénètre
au coeur de la vérité la plus profonde de la
nature".
Sous le ciel
immense
sans chapeau
(Hosaï)
Sans chapeau, c. à. d. sans
écran conceptuel, sans bagage mémoriel qui filtrerait
la vastitude du ciel.
La Nature est un miroir qui nous
aide à faire l'expérience de notre vraie nature.
Dans la perspective du panthéisme zen, la fréquentation
et la contemplation de la Nature permettent de se relier à
nos racines. Le Poète se libère de tout à
priori, de toute attraction ou répulsion et ne manipule
pas les choses pour les rendre conformes à ses désirs.
Il"apprend à tresser l'unicité avec la
variété". L'attitude de yùgen (une
mise à nu intérieure) lui permet
- de se concentrer sur les gestes
les plus simples : c'est l'attention portée aux choses
à priori ordinaires, immédiates qui est source
d'inspiration.
au seul bruit
du vent
je puise l'eau
(Hosaï)
Aller tirer de l'eau au puits peut
devenir une bénédiction. C'est la présence
au monde et aux choses invisibles qui est en soi une forme
naturelle d'ascèse.
sur la pointe d'une herbe
une fourmi
sous le ciel immense
(Hosaï)
Le Poète cherche à
grimper jusqu'au sommet de son attention la plus aiguisée
(le brin d'herbe) pour plonger dans le non-conditionné,
le non-limité, le non-identifié.
La Poïesis est un facteur d'élévation
de la conscience humaine. Le Poète véritable
jouit d'un esprit d'analyse et de synthèse, de rigueur
et de finesse, d'introspection et de discernement, d'un large
savoir et d'une intuition fulgurante. Ces dispositions sont
mises au service de la création, laquelle est offrande.
Le Poète , "sans attachement, accomplit l'oeuvre
qui doit être accomplie et abandonne toutes ses oeuvres".
Sa faculté visionnaire extrait les symboles et les
Images enfermées dans la totalité du visible
ou cachées dans l'immensité de l'invisible,
et en découvre les innombrables correspondances.
Si l'on admet avec Plotin que la
multiplicité d'âmes singulières ne sont
que les facettes d'une seule Ame, le Poète a un devoir
de solidarité envers ses semblables, un devoir de fraternité
profonde. A ce titre, la vocation de la Poïesis est d'infuser
dans la conscience humaine dans un sens suggestif et non littéral
un état de paix, d'émerveillement, de joie,
préliminaire de la Sagesse.
"La Poésie et le Transpersonnel"
par olivier Walter
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